CHARLES PLCETZ.
MANUEL
DE
LITTÃRATURE FRANCAISE.
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CHARLES PLCETZ
MATfüEI
de
LITTÃRATURE FRANfAISE
A L'USAGE DES ÃCOLES
DE
L'EKSEIGKEMENT SECONDAIRE DANS LES PAYS-BAS
GiXJ-A-TRIÃIvaiB ÃDITIOKT
Revue,et corrigée
par
J. M. RE1NDERS
ancien professeur a l'école de l'Ãtat Willem II a Tilbourg
---â--------- - BlblFotfieek
MINDERBROEDERS WEERT.
UTRECHT
Chez J. VAN BOEKHOVEN 1896.
INTRODUCTION.
HISTOIRE ABRÃGÃE DE LA LANGUE ET DE LA LITTÃRATURE FRANQAISES JUSQUA
CORNEILLE.
I. ORIGINE ET Fu MATION DE LA LANGUE FRANCAISE. 1
Le francais, comme les autres langues romanes, vient de la langue latine vulgaire. C'est ime loi de I'histoire que toute langue, au moment oü elle arrive a Fart et A la poésie, se seinde en langue populaire, et en langue littéraire oa langue écrite. Une prononciation négligée, une tendance marquée rl simplifier et a confondre les formes grammaticales, enfin l'emploi de nombreuses expressions que les écrivains ont soin d'éviter, tels sont partout les traits caractéristiques du langage populaire. Du reste l'existence d'une langue latine vulgaire lingua rustica (langage rustique, boerentaal, landtaal) est prouvée par des citations tirées des écrivains classiques eux-mêmes. -
La scission dont nous parions paralt avoir eu lieu pour le latin ü l'époque de la deuxième guerre punique. Après l'assujettissement de la Grèce, la différence qui séparait le latin populaire du latin classique devint plus sensible encore par Fintroduction dans la langue écrite d'un grand nombre de mots grecs, qui n'entrèrent pas dans la langue du peuple. Pen a peu chacun des deux idiomes eut ses formes grammaticales et son vocabulaire distincts.
Après la conquéte de la Gaule par César, quand ce pays eut re?u une administration, des garnisons, des colonies romaines, la langue latine prévalut bientót sur les langues celtiques parlées par les Gau-lois. Mais ce fut le latin vulgaire que les soldats et les colons romains importèrent en Gaule. Trois siècles après la conquête, le celtique semble avoir disparu du pays, excepté de rArmorique 2 et de quelques autres points isolés.
II est parfaitement démontré aujourd'hui que la langue francaise n'a conservé qu'un nombre trés restreint de mots que l'on puisse ramener 3. une origine gauloise. Encore la plupart de ces mots n'ont-ils passé dans le francais que par l'intermédiaire du latin. 3
1
Abrégé d'après Bracket, Grammaire historique de la la7igue francaise, ioe éd , avec le contróle des ouvrages suivants: Diez, Grammatik der roman. Sprachen, Burguy, Grammaire de la langue d'oïl, llttré, Histoire de la langue franf., Max Müller , Veber deutsche Schattirtnigen romanischer Wörter.
2
3 Appelée plus tard la Bretagne.
3
^ Exemples de mots latins cités par les écrivains romains comme empruntés au celtique, beccus, leuca, betula , aland a, qui ont donné bec , lieue, bouleau, alouette (diminutif du vieux francais alone). Exemples de mots francais pris directement au celtique: bagage, balai, cruche, dot, sornette.
C. Plcetz , Manuel de Littérature frangaise. 4e éd. 1
INTRODUCTION.
L'action des idiomes celtiques peut avoir été plus grande sur la prononciation et sur la forme qu'elle imprime aux mots, mais ils n'ont exercé aucune influence sur l'ensemble de la langue frangaise. Ce fait est d'autant plus remarquable, que la nation francaise est incontestablement de race celtique, et que les traits caractérisriques qui distinguaient les Gaulois du temps des Romains, s'appliquent encore aux Francais de nos jours. 1
En même temps que, dans la Gaule, le peuple oubliait le celtique pour le latin vulgaire, les hautes classes, poussées par I'ambition, adoptaient le latin littéraire et s'exercaient h. l'éloquence romaine, afin de parvenir aux fonctions politiques. Elles réussirent si bien que bientot les écoles de Bordeaux, d'Autun, de Lyon, de Vienne furent célèbres dans tout I'empire, et que la Gaule vaincue envoya è, son vainqueur des grammairiens, des orateurs et des poètes. Ainsi le latin vulgaire et le latin littéraire régnaient en Gaule parallèlement, Tun parmi le peuple des villes et des campagnes, l'autre dans l'aristo-cratie et parmi les gens lettrés.
Le celtique venait è. peine de disparaltre, remplacé par la langue latine, désormais maltresse de la Gaule, que celle-ci eut è. soutenir une lutte nouvelle contre les Germains, qui, dès le troisième siècle de notre ère, envahirent les provinces romaines. On sait qu'au quatrième et au cinquième siècle, la Gaule fut en grande partie occupée par les Francs, les Visigoths, les Burgondes, et que la domination du premier de ces peuples finit par l'emporter. Cette invasion eut d'abord pour efïet de détruire presque entièrement la culture littéraire dans la Gaule et de restreindre beaucoup le domaine du latin classique au profit de la langue latine vulgaire. Celle-ci, parlée dès-lors par l'immense majorité des habitants, au milieu desquels les Germains peu nombreux étaient comme perdus, fut nécessairement victorieuse dans sa lutte contre les idiomes barbares des vainqueurs. Les Allemands oublièrent assez vite leur langue et apprirent celle des vaincus, non sans y introduire un grand nombre de mots germaniques. En efïet, le francais est de toutes les langues romanes celle qui a fait le plus d'emprunts aux idiomes allemands. Ces emprunts consistent surtout en termes de guerre et en mots qui désignaient les institutions politiques et judi-ciaires importées en Gaule par les Germains. 2 Mais l'influence des langues germaniques sur la langue des Gallo-Romains ne se borna pas è, l'introduction de mots barbares dans le vocabulaire. Les Allemands
II
1
lis sont légers, prompts a se résoudre et aiment a donner dans la nouveauté. Caesar de Bello gallico IV, 5. â Les Gaulois, pour la plupart, poursuivent le plus ardemment deux choses: guerroyer et parler finement. Cato , Orig.
2
Exemples ; guer^e (werra), halte (halt), haubert (halsberc), heaume (helm), boulevard (bollwerk), héraut (herold), sénechal (siniscalk), marechal (marahscalk, proprement paardenknecht, fief (fihu, fehu), ban (du gothique bandvjan marquer). Un certain nombre de mots, surtout de termes de marine ont été importés en France au 9e siècle et au ioe par les Normands, p. e. esquif mat (mast), bac (bak), havre (hafen); il en est de même des noms des points cardinaux: iiord, est, sud, ouest. â II faut distinguer de ces mots germaniques, qui entrèrent dans la langue francaise a l'époque de sa formation, les mots allemands qui furent importés après le 15® siècle a la suite des guerres, tels que lansquenet, sabre, rosse, schlague, brandevin, trinquer, etc.
ORIGINE DE LA LANGUE FRAN^AISE.
ont modifié la forme d'un certain nombre de mots latins, ils ent changé la signification de beaucoup d'autres en les adoptant. 1
II est plus difficile de dire jusqu'è, quel point l'élément germanique a favorisé et développé les tendances analytiques de la langue moderne, puisque ces tendances, qui consistent surtout è. remplacer les désinences des cas par l'emploi des prépositions et amp; introduire dans la conjugaison l'emploi des verbes auxiliaires, sont déjè. fortement accusées dans le latin vulgaire.
Quoi qu'il en soit, s'il est incontestable que Faction de la langue allemande a été plus grande sur la formation du francais que celle du celtique, il n'est pas moins vrai que la tradition latine n'a jamais cessé de dominer et que l'immixtion de l'élément étranger a laissé la syntaxe h. peu prés intacte.
Les raisons par lesquelles les savants francais du seiziètne siècle 2ont voulu prouver que leur langue dérive, en grande partie, du grec ou de l'hébreu, ne tiennent plus aujourd'hui devant un examen sérieux. Le grec parlé par les habitants de Marseille n'a pas eu la moindre influence sur la formation du francais et n'a pas fourni un seul mot k son vocabulaire. Cette colonie phocéenne fut de bonne heure absorbée par les Romains, et les éléments grecs qu'elle a pu introduire dans le celtique ont dü périr avec cette langue. 3 Les quelques mots d'ori-gine grecque que contient le vieux francais, ou bien ne viennent pas directement du grec, mais du latin, qui les lui avait empruntés, 4 ou ils ont été introduits dans le francais par suite des relations que les peuples de l'Occident entretenaient avee l'empire byzantin. 5 Les mots francais qui viennent de l'hébreu ont été, pour la plupart, transportés dans le latin du moyen dge par la traduction de la Bible, et ont passé plus tard du latin dans le francais. 0 Quant aux mots d'origine
III
1
Voyez Max Muller, Ueber deutsche Schattirungen romanischer Wörter. Examples: Haut dérive du latin alius, hnrler (dans le vieux francais huiler) de ululare, mais l'aspiration de ces deux mots est provenue de gens qui, dans leur langue, disaient
et heulen, Le mot latin ignis a disparu du francais, paree qu'il était sans rapport avec l'allemand. Les Germains le remplacèrent par focus, qui se rapprochait de feuer et de funkeIn et qui: en francais , est devenu feu. [Plus tard ignis a reparu dans la langue savante sous la forme de ignc (de feu) et ignition.]
2
Henri Estienne (Henricus Stephanus) et plusieurs autres; au 17e siècle Ménage (Origines dc la langue francaise.)
3
Voyez Diez (Gram?n. d. rom. Spr. /, 56,) qui fait remarquer a cette occasion que la ressemblance qui existe entre plusieurs mots francais et des mots grecs d'une signification analogue est tout a fait fortuiie. Ainsi on a voulu dériver par esse du grec paresis, écoutcr de acouein, diner de deipnein, tuer de tlutein etc., etc., etymologies de fantaisie. que depuis longtemps la science a mises a néant [Parasse vient de pigritia, écouter de auscultare, diner du bas latin disnare (decoenare ?), tuer de tut are {protéger, recouvrir pour protéger, puis etouffer, p. e. tuer le feu). Voyez Diez , Etymologise hes Wörte?ibucJi\.
4
quot; Ainsi parole, bourse, bocal ne viennent pas directement du grec paraboly, byrsa, baucalion, mais du latin parabola, (gelijkenis), byrsa, (leder), baucalis (bas latin.)
5
II est bien entendu qu'il ne peut étre question ici des nombreux termes grecs dont la science moderne a enrichi le vocabulaire francais.
INTRODUCTION.
arabe, quelques-uns ont été importés par les voyageurs ou les croisés, d'autres ont passé de 1'arabe dans le latin scientifique, qui les a lui-même transmis au francais. 1
II résulte de ce que nous venons d'exposer que Ton aurait tort de regarder le frangais comme le résultat de la fusion de plusieurs lan-gues différentes. Les traces du celtique qu'on y rencontre sont trés faibles, les éléments grecs et orientaux sont purement accidentels: le frangais est, malgré l'influence que les idiomes germamques ont exercée sur la formation, une langue essentiellement latine. Elle est le produit du lent développement de la langue vulgaire des Romains tnmsportée en Gaule et soumise a des conditions spéciales. Mais cette langue une fois écrite a été de la part des écrivains l'objet d'un travail incessant qui a consisté ü emprunter au latin classique un nombre considérable de mots, sans y apporter d'autre changement que celui de la terminaison. Le vocabulaire francais, en tant qu'il dérive du latin, est done le résultat de deux formations successives. La première est une formation organique et populaire qui prend pour point de départ le mot parlé; elle obéit, pour le changement, la transposition ou la suppression des lettres, è, des lois certaines, et elle présente comme caractère principal la persistance de l'accent tonique k la place qu'il occupe en latin. La seconde est une formation savante, qui conserve autant que possible la forme du mot écrit, mais qui tient rarement compte de l'accent tonique, ne procédant pas comme la formation populaire d'après la prononciation. -
II est impossible de déterminer avec précision d quelle époque la nouvelle langue devint usuelle. S'il faut en croire le témoignage du biographe de saint Adalard, abbé de Corbie, l'existence de la langue a laquelle les écrivains donnent le nom de langue romane, pour la distinguer du latin et du iudesque, remonte au moins è, la fin du 8e siècle de notre ère.2 En Gaule cette langue a dft étre, dès le commencement, différente des langues vulgaires qui se parlaient en Espagne et en Italië. Cette différence est tellement dans la nature des choses qu'elle n'a pas besoin de preuves historiques: on n'a qu'è, se rappeler les particularités de race, de climat et de sol qui distin-guaient les habitants de ces contrées. Comment une même langue se serait-elle établie par mi des peuplades si di verses, ayant entre elles aussi peu de relations?
La cause première des altérations phoniques et des transformations
IV
1
Un exemple de la première catégorie est assassins de haschischiu, secte fanatique de la Palestine au treizième siècle (buveurs de haschisché, boisson enivrante); «z/cAzw/V, almanack, algebre, chiffre, zero sont des mots de la seconde catégorie.
2
Ce biographe dit que saint Adalard (753â827) parlait les trois iangues en perfection: Q,uand 11 parlait, dit-il, en langue vulgaire, c. a. d., en langue romane, il semblait ne savoir que celle-la: mais quand il parlait en langue tudesque, il excel!ait. il brillait, et quand il parlait en latin, il ne pouvait dans ancune des deux autres langues exceller davantage.
FORMATION DE LA LANGUE FRANgAISE.
du langage réside dans la structure de I'appareil vocal et par suite dans la différence de prononciation. Parlé par des races distinctes qui, différant déjè. de 1'une a l'autre par leur manière de penser et leurs mceurs, étaient en contact avec différentes tribus germaniques, le latin vulgaire ne pouvait que donner naissance A des langues différentes. 1
En Gaule le latin populaire, se trouvant en présence de deux races rivales, celle du Midi et celle du Nord, donna lieu, de bonne heure, k deux idiomes distincts, /a langue cT Oc et la langue (T Oil. Ces noms proviennent de l'habitude qu'on avait au moyen dge de désigner les langues par le signe de I'affirmation. 2 line ligne tirée de la Roebelle ó, Grenoble limite A peu prés le domaine occupé par chacun des deux idiomes.
Le texte le plus ancien que nous possédions de la nouvelle langue en formation est celui des serments de Louis-le-Germanique et des seigneurs francais, sujets de Charles-le-Chauve, prononcés jl Strasbourg en 842, lorsque Louis et Charles se liguèrent contre leur frère Lothaire.
SERVIENT DE LOUIS-LE-GERMANIQUE.
Pro Deo aimiret pro Chrisii an poblo et nostra comtnun salvainent, (Fist di in 3 avant, in qnant Dens savir et poder me dimat, si salva-ret eo cist mean fradre Karlo et in adjudha et in cadhnna cosa, si cutn 0711 per dreit son fradra salvar dist1 in 0 quid il mi altresi fdzet; et ab Ludher nul plaid nunqiia prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit. 4.
SERMENT DES SEIGNEURS FRANCAIS, SUJETS DE CHARLES-LE-CHAUVE.
Si Lodhuwigs sagrament, que son fradre Karlo jurat, conservat, et Kar lus meos sendra de suo part non los ' tanit, si io returnar non Vint pois, ne io, ne neuls, cui eo returnar int pais, in nulla adjudha contra Lod/tuwig nun li iv er. 5'
V
1
L'hypothèse de Raynouard (Grammaire romanc)q\ie les langues francaise, italienne et espagnole ne dérivent pas directement du latin , mais qu'il y a eu d'abord une langue Intermédiaire, la mème dans les trois pays , qu'il appelle la langue/-owa/w par excellence, a étè déja réfutée par Schlegel, Fauiuel et Ampere, et est aujourd'huientièrement abandonnée.
2
: Oc dérive du latin hoc; oil, qui fut plus tard transformé en oui, de hoc illud (dans les deux formules le verbe est est sous-entendu). Les périphrases hoc est, dat is't (Ja), hoc illud est, dat, (Ja) dat is 't , par lesquelles le latin vulgaire suppléait a l'adverbe d'affirmation qui manque dans le latin classique, ont une analogie frappante avec la locution familière de nos jours e'est fa.
3
Variante; en quot; Variante; dijt.
4
sauverai man frere Charles et en aide et eu chaque chose (ainsi qu'ou doit, scion la justice, sauver son frere], d condition qu'il en fassc autant pour moi, et je ne ferai avec Lothaire aucun accord qui, par ma volontc, porte prejudice d men frere Charles id present.
5
Traduction; Si Louis garde le serment qu'il a jure (selon Diez Jure selon Raynouard) a son frère Charles, et que Charles mon malt re, de son cóté, ne le tienne pas, si je ne I en puts détour ner, nimoi, ni nul que j'eu puis dctouruer, ne Ivi serai en aide contre Louis.
INTRODUCTION.
On sait que la lutte des petits-fils de Charlemagne entre eux aboutit en 843 au démembrement du grand empire des Francs. Le royaume de I'Ouest, c'est-i-dire la plus grande partie de la Gaule, échut è. Charles te Chauve. Mais bientót un royaume indépendant se forma dans le Midi sous Boson, qui prit, en 879, le titre de roi d'Aries et de Provence. A la fin du onzième siècle, le Midi de I'ancienne Gaule, presque entièrement indépendant du Nord, se trouve partagé entre les comtes de Toulouse et les comtes de Barcelone. L'union des Provencaux et des Catalans acheva la séparation du dialecte du Midi ou langue £Oc d'avec le dialecte du Nord ou langue d'Oïl.
La langue (T Oc, ou le provencal, après avoir eu, principalement au douzième siècle, sa brillante période de littérature poétique, celle des troubadours, ' dut faire place £ la langue du Nord, lorsque, è, la suite des guerres des Albigeois, le Languedoc fut réuni d la France, en 1272. Les patois provencaux, languedociens et gascons, qui se parient encore dans les campagnes du Midi, ne sont que des débris de la langue cFOc.
Quant è, la langue £ Oïl, se trouvant en présense de populations ou sous-races distinctes, elle s'était de bonne heure scindée en plu-sieurs dialectes. On sait que, sous les Carlovingiens et les premiers Capétiens, le système féodal morcela le pays en une foule de princi-pautés locales. Ces divisions, en brisant l'unité et en formant plu-sieurs centres politiques et littéraires, contribuèrent puissamment a développer les difïérences linguistiques.
La langue d'Oïl comprenait quatre dialectes principaux: le normand, le picard, le bourguignon et le dialecte de F Isle de France. - Ce dernier n'était d'abord, comme son nom l'indique, que la langue du domaine royal proprement dit, c'est-Ãl-dire de l'Isle de France et de l'Orléanais. Dès le treizième siècle, le domaine des Capétiens s'accrolt, et avec lui et par lui s'étend et progresse le dialecte francais. Au quatorzième et au quinzième siècle, quand le système féodal commence £ faire place è. une monarchie unitaire, le dialecte du domaine royal devient peu k peu prépondérant. Au moment oü le seigneur résidant è. Paris est véritablement le roi de France, le dialecte qu'on ne parlait d'abord que dans sou domaine est devenu la langue francaise. Mais si celle-ci absorbe les dialectes comme langue officielle et littéraire, le peuple des provinces garde cependant son langage et refuse long-temps encore d'accepter le francais. Cessant pourtant d'étre écrits, les dialectes tombent bientót amp; l'état de patois.
1 Les troubadours (du provencal troubar, trouver , inventer) ont cultvé particuliérement la poésie lyrique , a laquelle appartiennent les canzones , les fcnsons, les plaints, etc. et la poésie satirique, dont les productions sont designees par le nom de sirve/ites. Les troubadours ou récitaient leurs vers eux-mèmes avec accompagnement de quelque instrument , ou se faisaient suivre d'un jongleur qui les chantait. Quelquefois ils soutenaient dans des jcux-partis, des luttes poétiqucs les uns contre les autres devant des cours d'amour. Parmi les troubadours on cite Guillaume ix d'Aquitaine, Richard Coeur-de-lion, roi d'Angleterre, Bertkand de Born, Bertrand de Ventadour, Pierre Vigal etc.
2 Les limites des trois dialectes picard, normand et bourguignon ne correspondent pas avec exactitude aux limites politiques des provinces dans lesquelles on les parlait. Le dialecte de Visie de France n'est qu'une branche du dialecte bourguignon. Voye Burguy. Grammaire de la langue d'Oïl, pages 15 et 17.
VI
littérature du moyen age, chansons de geste. vii
Ainsi, pour résumer en peu de mots l'histoire de l'origine du francais, le latin vulgaire, transporté en Gaule, donna huit siècles plus tard, après avoir subi l'influence des idiomes allemands, la langue cïoïl dont un des dialectes, celui de VIsle de France, supplanta les autres et devint, au quatorzième sièclela langue francaise.
2. LITTÃRATURE DU MOYEN AGE. 1POÃSIE ÃPIQUE ET LYRIQUE.
Les commencements de la poésie francaise écrite datent du onzième et du douzième siècle. L'ardeur religieuse et guerrière, qui provoqua les croisades, inspira et vivifia aussi la poésie populaire. La première époque est celle des trouvcres, dont le nom a le même sens que celui des troubadours. - Mais tandis que les poètes provengaux ont sur-tout brillé dans le genre lyrique, c'est d la poésie épique que les trouvères se sont livrés de préférence. Les poèmes qu'on appelle chansons de geste, paree qu'ils sont consacrés è, célébrer les exploits des guerriers (gesta, krijgsbedrijven), chantent surtout les faits d'armes de Charlemagne et de ses douze pairs.
cycle carlovingien , chanson de roland.
jfLa plus célèbre des rapsodies héroïques du cycle carlovingien est la Chanson de Roland, que Théroulde (ou Turold) a peut-être com-posée dans la seconde moitié du onzième siècle. Roland est celui des paladins de Charlemagne dont l'histoire parle le moins et que la poésie a le plus grandi. Le fait historique sur lequel le poème repose est fort simple. Lorsque Charlemagne repassa les Pyrénées en 788, è la suite de son expédition en Espagne; une partie de son arrière-garde et avec elle Rotiand ou Roland périt dans une embuscade dressée par les Basques. Get obscur combat des gorges de Ronce-vaux, la légende s'en empare et le tranforme en bataille grandiose et terrible. Depuis longtemps les Gallo-Romains, qui étaient devenus les Francais, avaient oublié que les Francs étaient un peuple de race étrangère qui les avait conquis les armes k la main. Le grand roi de ce peuple, le Germain Karl, qu'ils se sont depuis entièrement approprié, en créant pour lui le nom de Charlemagne, s'était changé en héros national et légendaire de la Gaule. Comme la gloire des Francs était devenue la leur, ils ressentaient aussi les malheurs de ce peuple. L'invincible Roland, dont la légende fait le neveu de Charlemagne, a succombé è. Roncevaux. Cela suffit pour que l'imagination gauloise y voie un de ces grands désastres nationaux qui demandent impé-rieusement deux choses: une explication et une vengeance. La poésie se charge de la satisfaire: elle explique la défaite par Ia irahison et la compense, en dépit de l'histoire, par une soudaine et glorieuse
1
D'après Geruzez , Hi stairt: de la Litférature fr., üemogeot , Hist, de la Litt.fr. et Nisard, Hist, de la IAtt.fr* 'l Voyez page VI, note i.
introduction.
revanche. Dans la chanson de Roland, c'est le traitre Ganelon qui attire l'élite de l'armée dans un piège. Toutefois, si Roland faisait retentir le son terrible de son olifant, 1 Charlemagne avert! rebrous-serait chemin. C'est le conseil du brave Olivier qui dit Roland: Cumpainz Rollani, sunez vostre olifant-,
Si Vorrat 2 Carles qui est as porz passant.
Jc vous plevis 3 ja 4 returncrunt Franc!
Mais Roland rejette ce conseil comme une faiblesse indigne de lui: Ne placet Den, co li respunt Rollani,
Que co seit 3 dit de nul hume vivant Ne pur paien que ja sei-jo cornani! c
Le combat s'eugage: Roland, l'archevêque Turpin, Olivier font des prodiges de yaleur, les Francs jonchent le sol de cadavres; mais comme ils succombent sous les coups d'ennemis toujours renaissants, Roland sonne enfin de son cor merveilleux. Le roi accourt, II n'arrive qu'après la mort du héros, mais celui-ci est vengé par la destruction d'une nouvelle et plus formidable armée d'infidèles et par le supplice du traitre Ganelon.
cycle de la table ronde. cycle d'alexandre.
Après le cycle carlovingien, le cycle de la Table ronde est le plus remarquable. Dans la légende bretonne, la Jable ronde m\ oxAxamp; de chevalerie institué par le roi Artus pour la recherche du Saint-Graal, c'est-a-dire du vase sacré qui avait servi 4 la Cène, et dans lequel Joseph d'Arimathie avait recueilli quelques gouttes du sang de Jésus-Christ pendant sa passion. Merlin, Tristan, Lancelot du Lac, Perceval sont les principaux poèmes de ce cycle. L'auteur des deux dernier poèmes est Chrestien de Troyes, un des plus féconds trouvères de cette période.
A cóté des poèmes qui célèbrent Charlemagne et Artus, on rencontre d'autres épopées sur les exploits d'Alexandre. Ce prince, élevé par les éges précédents aux proportions d'un héros mythologique, prend au moyen dge le caractère chevaleresque. Dans le Roman 1 cTAlexandre, composé ü la fin du douzième siècle, le vers de douze syllabes, dont l'invention est du reste antérieure è ce poème, est employé avec une telle supériorité qu'il en a recu et gardé le nom d' Alexan drin.
Parmi les trouvères qui ne sont que des chroniqueurs en vers, on remarque Robert Wace (1112â1182), né dans l'lle de Jersey, qui composa les romans de Brut et de Rou: le premier est une histoire rimée des faits et gestes des rois d'Angleterre, le second, de ceux des dues de Bretagne.
1 Cor d'ivoire: le mot est corrompu du latin clcphas.
- Ainsi l'entendra [onïra). * Garantis. 41 Ja (jam): aussitót,
Q,ue cela soit. G Q.ue jamais j'aie été sonnant du cor.
7 Le mot roman, qui désigne proprement un écrit en langue romanc, c'est-a-dire provencale, est ensuite employé, au moyen age, pour tout poème du genre narratif.
viii
littérature du moyen age, fabliaux, lais.
roman de la rose.
Un des poèmes les plus populaires du moyen dge appartient au genre allégorique: c'est le célèbre Roman de la Rose. II est l'oeuvre de deux générations et se compose de deux parties distinctes: la première, qui est du 136 siècle, est de Guillaume de Lorris, contemporain du roi Louis IX, ou saint Louis (1226â1270). C'est une longue et ennuyeuse allégorie galante oü il s'agit de savoir si le héros par-viendra amp; cueillir une rose qu'il a entrevue dans un jardin, et qui est défendue par Danger, Félonie, Bass esse, Haine, Avarice, etc. La seconde partie, qu'on peut aussi appeler un second poème, est due a Jean de Meung , dit Clopinel. Ce poète, a l'instigation du roi Philippe le Bel (1285â1314), acheva l'ceuvre de Guillaume de Lorris. Cette seconde partie est encore plus étendue que la première, elle s'en distingue par rérudition et l'esprit satirique. Le héros de Jean de Meung est Faux-Semblant, symboïe de l'hypocrisie et aleul de Tar-tuffe; son sujet, le siècle tout entier avec sa science, sa corruption, ses pratiques superstitieuses et ses préjugés.
fabliaux, lais.
Dans le temps même oü les longues épopées chevaleresques bril-laient de tout leur éclat, d'autres poèmes, qui tiennent a, la fois du genre épique et du genre lyrique, partageaient avec elles la faveur publique: c'étaient les fabliaux et les lais. Les fabliaux sont des récits courts, familiers, souvent badins et moqueurs, racontant une anecdote, un bon mot, et ne respectant pas toujours la décence. Beaucoup de fabliaux sont des ceuvres anonymes, mais nous connais-sons aussi le nom d'un grand nombre de trouvères qui en ont versifié. L'un des plus hardis et des plus habiles fut Rutebeuf , contemporain de saint Louis. Les fabliaux sont ce qu'il y a de plus précieux et de mieux réussi parmi les ceuvres des trouvères. Les lais sont des contes en vers dont le fond est romanesque. Les lais les plus célè-bres sont ceux de Marie de France, née en Bretagne ou en Flandre, mais dont la personne et la vie nous sont entièrement inconnues.
roman de renart.
ix
Le plus connu et le plus curieux des poèmes satiriques du moyen dge est le Roman de Renart, 1 qui est, sous la forme d'un apologue immense, la satire burlesque du monde contemporain. Ce n'est pas une composition une et hornogène, c'est une suite de poèmes com-mencés vers la fin du 12e siècle et achevés au i4e. Le premier Roman de Renart est l'ceuvre collective de plusieurs trouvères, parmi lesquels on cite de préférence Pierre de St-CLOUD, auteur d'une des meilleures parties de eet ensemble poétique formé d'épisodes distincts. II n'en
1
Le surnom de Rduirt ou Renard (Reginhard) donné au goupil (vulpes-mr) a acquis une telle popularité qu'il s'est, dans la langue francaise, définitivement substitué au mot générique. l'armi les autres personnages, les principaux sont: le roi Noble (le lion Isengrin (le loup), Bntn (Tours), Chantcctair (le coq).
introduction.
est pas de même de Renart le Notivel, oeuvre personnelle de Jaque-mart Gelee de Lille, composée dans une intention morale et satirique sous les auspices de Philippe le Bel, prince également hostile au pou-voir temporel du clergé et è. 1'indépendance des seigneurs féodaux.
Dans le genre lyrique proprement dit, il faut mentionner Quesnes de Béthune, un des héros aventureux qui, en 1204, allèrent fonder l'empire latin d Constantinople, et surtout le comte Thibaut de Champagne (1210â1253), qui imita dans ses chansons les chants harmonieux des troubadours provencaux.
Sur la limite du i4e et du i5e siècle nous remarquons les poètes suivants: Christine de Pisan 1 (1363â1420), qui a composé une foule de ballades et de poésies légères, oü l'on trouve de la noblesse et de la gr doe. Elle a écrit, en prose, le Livre des faits ei bonnes mcEurs de Charles V. Eustache Deschamps (mort en 1422), poète fécond et plein d'élévation, a appliqué è, des sujets de haute morale et de politique nationale les rhythmes de la ballade et du rondeau. Olivier Basselin, chansonnier et foulon, né et mort ü Vire, petite ville de Normandie, a composé des chansons bachiques qui pétillent d'esprit et de franche gaieté et qui ont regu le nom de vaux-de-vire. 2
Le 15e siècle compte parmi ses poètes lyriques Charles d'Orléans, fils du due d'Orléans, assassiné par Jean-Sans-Peur. Fait prisonnier k la bataille d'Azincourt en 1415, il passa vingt-cinq ans en Angle-terre, et il y charma par la poésie les tristes loisirs de sa captivité. Ses vers, oü l'on trouve de la grdce et de la délicatesse, sont un des derniers reflets de l'esprit chevaleresque qui va disparaltre.
Le i5e siècle et le moyen Age sont clos par le poète Villon (1431â1500), dont le principal ouvrage a pour titre le Grand Testament. II est novateur dans les idéés et dans la forme: on rencontre dans ses poèmes une foule d'expressions neuves et pittoresques. Charles d'Orléans écrit le francais de la cour, Villon, le francais du peuple. C'est un véritable enfant de Paris, espiègle, tapageur, libertin, tou-jours gai, railleur et spirituel, passant sa vie entre le cabaret, la prison, la faim et la potence. La misère 1'ayant poussé au larcin, il fut deux fois condamné è, étre pendu; deux fois il obtint sa grdce, d'abord du parlement, ensuite du roi Louis XI.
poésie dramatique.
mystèkes, miracles.
Ce fut la religion qui inspira les premières poésies dramatiques du moyen Age. Dans les my ster es ou actions dramatiques, tirées de l'Ecriture sainte, les principales scènes religieuses étaient offertes en spectacle au peuple; les miracles avaient pour sujet la vie merveilleuse des saints. Ces deux genres naquirent du culte même de l'Ãglise catholique. Au moyen Age, on avait introduit dans 1'enceinte des
x
1
Füle de THomas de Pisan, née a Venise, amenée en France a lage de cinq ans et élevée a la cour de France.
2
Ce nom vient des vaux. c'est-a-dire, petites vallées situées prés de la ville natale du poète foulon, oü l'on étend encore, pour les faire sécher, les draps des fabriques établies sur la Vire. Le mot vaiideville parait n'être qu'une corruption, de vaux-de-vire.
littérature du moyen age, poésie dramatique. xi
basiliques tt des cloltres des représentations en quelque sorte scéniques, comme ornements de la liturgie. En mêlant, dans une intention pieuse, le divertissement d'un spectacle populaire aux pompes du culte, on arriva peu è. peu S, de véritables drames, composés de scènes dialoguées et d'intermèdes de chant, exécutés dans le temple par les ministres de la religion. Vers la fin du quatorzième siècle, ces représentations se détachent de la liturgie et passent des mains du clergé aux membres des confréries qui les donnent hors des églises.
La plus célèbre, quoique une des plus récentes parmi les confréries destinées è. la représentation des mystères, fut celle de la Passion et Resurrection de Notre Seigneur, fondée par des bourgeois de Paris, artisans de tout genre, qui se délassaient de leur travaux en jouant des scènes dramatiques de l'Ancien et du Nouveau Testament. Fa-vorisés par l'Ãglise, mais entravés quelque temps par la défense du prévót de Paris, ils obtinrent, en 1402, du roi Charles VI des lettres patentes et s'installèrent dès-lors prés de la porte St.-Denis dans l'hópital de la Trinité.
moralités, farces , soties.
Peu a, peu le thédtre, qui était d'abord purement religieux, devint plus mondain. Les mystères et les miracles furent souvent remplacés par des pièces allégoriques qu'on nommait moralités, paree qu'elles avaient pour but de mettre en action quelque vérité morale. Ces moralUés devinrent quelquefois agressives et satiriques, comme celle de FHomme obstiné de Pierre Gringoire 1 (1480â1547), qui est dirigée contre le pape Jules II.
II est probable que toutes ces pièces n'auraient pas longtemps captivé l'attention du peuple, si l'on n'y avait pas joint de bonne heure l'élément comique qui, du reste, n'est pas non plus étranger au drame religieux, tel qu'il avait été représenté dans les églises. Ainsi naquirent les farces et les soties. Ces dernières sont un genre intermédiaire oü domine la satire!
Deux autres associations s'étaient formées è. Paris, l'une composée des clercs de procureurs et d'avocats de la corporation de la Basoche, l'autre connue sous le nom des Enfants sans souci, recrutés parmi les étudiants et les fils de familie. Ces troupes dont la première jouait sur la table de marbre dans la grande salie du Palais de Justice, l'autre sur des tréteaux publics, représentaient des moralités, mais surtout des farces et des soties. Quelquefois on donnait une espèce de trilogie, composée d'une moralité} d'une farce et d'une sotie.
l'avocat pathelin.
La plus célèbre des pièces de thédtre du moyen dge est la farce de VAvocat Pathelin. Elle est de la fin du 15e siècle, mais l'auteur en est inconnu. 2 Pathelin est un fourbe et un escroc, mais il
i
1
5I5-) En 1706 tAvocat Pathelin a été remis en scène par Brueys (1640â1723) et
introduction.
amuse. Du reste, le sentiment moral est en quelque sorte sauvé par le dénoument, puisque I'avocat fripon, qui a dupé le marchand de drap Guillaume, devient dupe d. son tour. La scène la plus comique est celle du procés. M. Guillaume qui vient se plaindre au juge des larcins de son berger, est stupéfait et indigné de rencontrer amp; l'audience I'avocat qui lui a volé son drap. Dans sa plainte il mêle et confond sans cesse son étoffe et ses bétes, malgré les avis paternels du juge qui le rappelle è, ses moutons.1 Le berger Aignelet, rusé niais, ne répond è. toutes les questions du juge qu'en imitant le bêlement des moutons. Mais quand il est renvoyé des fins de la plainte comme idiot, incapable d'agir avec discernement, il répond par le méme bêlement A Pathelin qui lui demande ses honoraires:
Pathelin. üy. Aignelet ....
Ce eergier. Bée.
Pathelin. Vien ca , vien!
Ta besogne est-elle bien faicte?
Le eergier. Bée.
Pathelin. Ta partie est retraicte (retiree)
Ne dy plus Bée! il n'y a force,
Lui ay je baillé belle estorse;
T'ay je point conseillé a point?
Le eergier. Bée.
Pathelin. II est ja temps que je men aille:
Paye moi.
Le eergier. Bée.
Pathelin. Quel Bée? II ne fault plus dire,
Paye moy bien et doulcement.
Le eergier. Bée.
PROSE. CHRONIQUEURS.
Les premiers écrivains qui ont laissé des noms durables dans l'histoire de la prose sont les quatre chroniqueurs Villehardouin , Joinville, Froissart et Philippe de Commines. 2
villehardouin.
âLe premier dans l'ordre chronologique est Villehardouin 3 (1160 è, 1213). Né en Champagne, vers le milieu du 12e siècle, il prit la croix d l'incitation de Foulques, curé de Neuilly, qui préchait la croisade au nom du grand pape Innocent III. Ses mémoires sont le récit de cette expédition si extraordinaire, dont le but était la délivrance de la terre sainte, et qui eut pour résultat la prise de Constantinople et l'établissement d'un empire francais en Orient (4« croisade 1102â1204).
xii
1
âSus, revenons d nos moutons.quot; C'est la Torigine de l'expression; pour en revenir a nos moutons.
2
Les passages suivants sur Villehardouin et Joinville sont tirés textuellement, sauf beaucoup d'omissions, de 1' His to ire de la litt. fr. par M. nisard.
3
D'autres écrivent Ville-Hardoin.
LITTÃRATURE DU MOYEN AGE, YILLEHARDOUIN. XIII
Villehardouin fut le véritable promoteur de la croisade. Envoyé d'abord è, Venise avec cinq chevaliers, pour obtenir des vaisseaux, ce fut lui qui porta la parole devant le doge, dans l'église Saint-Marc, et qui décida le traité entre la république et les croisés. A son retour en Champagne, il apprend la mort de son seigneur Thi-bault, qui devait commander la croisade. L'expedition était dissoute. Villehardouin s'opinidtra d. lui chercher un chef. II fit choix du marquis de Montferrat, qui fut agréé et parvint i faire prendre la route de Venise Ãl Louis, com te de Blois, un des seigneurs les plus puissants de la croisade, qui voulait aller en Palestine par un autre chemin.
Le projet primitif des croisés était de se rendre de Venise dans la terre sainte directement. Un événement singulier les fit changer de route, et les conduisit a Constantinople. A Venise se trouvait alors le jeune Alexis, fils de l'empereur Isaac, d qui son frère avait fait crever les yeux, après avoir usurpé son tróne. Alexis, d'abord emprisonné avec son père, s'était échappé sur un vaisseau jusqu'ó, Ancóne. Rencontrant les croisés qui s'acheminaient vers Venise, les amis qui l'avaient accompagné lui dirent: âVoici une armée toute trouvée: que ne vous en servez-vous pour aller reconquérir le tróne de votre père?quot; Alexis envoya des ambassadeurs aux chefs de la croisade, alors devant Zara, ville de l'Esclavonie, dont ils faisaient le siège pour le compte de Venise. Après bien des divisions, les uns voulant, avec l'envoyé du pape, qu'on fit voile vers la Syrië; les autres, en majorité, plus hommes d'aventure que chrétiens dociles, voulant qu'on cingldt vers Constantinople, on s'embarqua au port de Corfou, la veille de la Pentecóte, l'an 1203.
Li tans fu biaus et clers, 2 et li vens bons et soués: 2 si laissièrent leur voiles aller au vent. Et bien tesmoigne Joffrois, li marechaus de Champaigne, qui ceste oevre dicta, ne onques 3 n'en menti a son escient de mot, com cil 4 qui a toz les consaus 5 fu, qu'onques mais si grans estoire 6 ne fu veue. Et bien sembloit estoire qui terre deust 7 conquerre, quar tant comme pn pooit quot; veoir aus iels, n ne paroient 10 fors 1voiles de nés 12 et de vaissiaus, si que li cuers 13 des homes sen resjoissoit14 moult. 15
On connalt les principaux événements de cette épopée: le réta-blissement d'Isaac I'Ange, les démélés des croisés avec le jeune Alexis, 1'usurpation et le détrón.ement de Murtzuphle, l'occupation et le pillage de Constantinople, en 1204, l'installation de Baudouin en qualité d'empereur , les combats qu'il eut a soutenir contre les Grecs et les Bulgares, jusqu'd la journée d'Andrinople, oü il fut fait prisonnier, la régence et les deux premières années du règne de Henri, frère de Baudouin, la mort du marquis de Montferrat, en 1207.
Villehardouin est peut-être le héros le plus solide de cette épopée, oeuvre de sa fermeté persévérante, oü il remplit tour i tour, aux moments décisifs, le róle de négociateur et celui de capitaine avec un succès dont il se vante moins que les héros d'Homère.
Les mémoires de Villehardouin se terminent amp; la mort du marquis
1
réjouissait, 15 beaucoup.
introduction.
de Montferrat (1207). Le récit en est pathétique. Le marquis s'était laissé entralner par les Grecs è. faire une course dans le Rhodope.
Quant il ot este en la terre et il s'en dut partir, li Bougre (les Bulgares) se furent assamblé de la terre, et virent que li marchis estoit a poi 1 de gent, et il vinrent lore de toutes pars, et assailirent a s'arriere-garde Et quant li marchis 01quot; 2 le cri, si sailli en un cheval tot desarmés. un glaive en sa main, et quant il vint la oü ils ièrent 3 assamblés a rarrière-garde, si lor recourut sus , et les chacia 4 une grant pièce arrieres. La fu ferus quot; d une saiete 6 parmi le gros del braz de soz I'espaule mor-tellement, et commencha moult a espandre de sane. Et quant ses gent virent ce, si se commencièrent moult a esmaier 7 et a desconfire 0 et a mauvaisement maintenir! Et cil qui furent entor le marchis le soustinrent; Et il perdi moult de sane, si se commencia a pasmer. Et quant ses genz virent que il n'avoient nulle aïe 1 de lui, si se commencièrent a desconfire , et a le lassier. Et ensi furent desconfiz par ceste mésaventure, et cil qui remestrent avoec luy furent mort et li marchis Boniface de Montferrat ot la teste colpée. Et les gens du pays envoierent le chief10 a Johannis, et che li fu une des greigeours 11 joies que il onques 12 eust.
Halasl quel damage chi ot a I'empereour et a toz las Latins de la terre de Romenie, de tel home pierdre par telle mésaventure, qui estait uns des meillors chevaliers et des plus yaillans et des plus larges qui fust el remanant13 dou monde! Et ceste mesaventure avint 1 an de 1 incarnation de Jesu-Christ mil deux cent et sept ans.
II na péri de cette langue que la vieille orthographe gauloise. Pour le tour, 1'ordre et la suite des faits, le naturel du récit, on n'y peut guère changer, même pour perfectionner, sans péril.
Au reste, il ne faut pas plus chercher dans Villehardouin la pro-fondeur des pensées que l'art du récit. Quoique chargé è, diverses reprises de messages délicats, auprès de personnages qui n'avaient pas tous sa loyauté chevaleresque, il ne paralt pas que sa pénétration soit allée au-delü de eet instinct des Ages héroïques; oü tout se fait de premier mouvement plutót que par calcul, et oü l'on n'a pas cl deviner des passions qui se trahissent. Ce qu'il faut chercher dans les récits de Villehardouin, e'est done la franchise du chevalier et la simplicité du chrétien. C'est cette sincérité d'un narrateur qui ne parle que de ce qu'il a vu, ou qui nomme et compte ses témoignages, quand il raconte sur ouï-dire. Sa morale, c'est la volonté de Dieu qui chdtie les péchés par les revers, et qui fait réussir tous ceux qu'il veut aider. Esprit pratique, allant droit au but, si Villehardouin n a pas la profondeur de vues que nous demanderions d l'historien d'une société plus avancée, il n'a pas non plus les illusions de celle oü il a vécu.
joinville.
xiv
âII s'est écoulé prés d'un siècle entre les Mémoires de Villehardouin et ceux de Joinville (1223â1319). De grands événements rem-plissent ce siècle. Un grand roi et un grand pape, Louis IX (1226^â-1270) et Innocent III (1198â1216), l'un en exigeant du clergé plus de science et de lumières, l'autre en encourageant les doctes et en fondant les premiers établissements littéraires, font faire un progrès notable k l'esprit francais. Les croisades, en mettant en contact les nations occidentales, d'abord entre elles, ensuite avec les
1
avec peu. 2 ouït, entendit. 3 ctaient. chiissa. ' il fut frappé. 6 Jlcche. 1 s'ébranlcr
2
quot; se décourager 'a/de. 10 la téte. 11 grandes. 12 jamais. 13 'dans le reste.
LITTÃRATURE DU MO YEN AGE, JOINVILLE, XV
Grecs, les Arabes, l'Asie et l'Afrique, rendent plus général et plus rapide le commerce des connaissances. Des petites cours, è. l'image de la cour de Provence, font éclore une poésie héritière de la poésie mourante des troubadours.
Joinville, né vers 1223, élevé k cour de Provins 1 et de Troyes, alors le séjour des maitres de la g-aie science, a pu être touché de ces diverses influences. La grandeur des événements et des hommes et la délicatesse relative des mceurs, lui ont imprimé un caractère particulier. Villehardouin représente certaines qualités de l'esprit francais, Joinville en représente d'autres. Tous deux marquent deux dges de la même langue.
La vie de Joinville est inconnue jusqu'è. l'époque oü il accompagna saint Louis dans sa première croisade. On sait seulement qu'il succé-dait è. son père, vers 1240, en qualité de sénéchal de Champagne. Lui-méme nous apprend qu'è. une grande cour tenue par Louis IX è, Saumur, il iranchait, c'est-è.-dire qu'il était écuyer tranchant.
Quelques jours avant son départ pour la croisade, il lui était né un fils. Du lundi de Piques au vendredi, des fêtes furent données au cMteau de Joinville en l'honneur du nouveau-né. Le vendredi seulement, Joinville paria de son départ. II dit è, ceux qui estoient la, que comme il ne voulait pas emporter un denier Ãl tort, si quel-qu'un avait Ãl se plaindre de quelque dommage, il était prét è. lui en offrir réparation. Quelques jours après, il se confessa, ceignit l'écharpe et le bourdon de pèlerin, fit un pèlerinage pieds nus aux églises, voisines; et quand il fallut repasser devant le chdteau de Joinville, oü il laissait sa femme et ses enfants:
Je ne voz (voulus), dit-il, ouques retourner mes yex vers Joinville , pour ce que le cuers ne me attendrisist dou biau chastel que je lessoie et de mes dous enfans.
Cette tendresse paternelle, ce regret pour le biaii ehastel, qui est plus d'un homme pacifique que d'un guerrier, sont des sentiments délicats qu'il ne faut pas chercher dans les mémoires ni sous l'ar-mure de fer qui recouvrait le coeur de Villehardouin. II n'est pas étonnant que le méme homme qui détourne les yeux de la demeure de ses enfants, de peur de s'attendrir, s'embarque saus enthousiasme, et se souvienne qu'il a souffert du mal de mer dans la traversée. Joinville pense plus è. la terre qu'il a quittée qu'S. celle qu'il va conquérir.
Et en brief tens, dit-il, li venz se feri 2 ou voile et nous ot tolu 3 la vëue de la terre, que nous ne veïsmes w que le ciel et yaue; 5 et chascun jour nous esloigna li venz des pais oü nous avions estei neiz. Et ces choses vous monstre je que cil est bien fol hardis, qui se ose mettre en tel peril atout autrui ehastel ou en péchié mortel*, car Ten se dort le soir la oü en ne scet se l'en se trouvera au fons de la mer au matin.
Cinq années de séjour en Grient, des soufïrances de tout genre, la peste, la faim et Ia soif, la maladie, soit par l'effet du climat, soit par suite de blessures, la captivité, tant de courage perdu, tous les devoirs de croisé remplis avec un dévouement d'autant plus méritoire que l'enthousiasme était médiocre , avaient guéri Joinville du désir de re-
1
Provins (Provinnm) appartenait alors aux dues de Champagne. â Du latin ferire:
2
frappa. 3 euleva tout a fait. 4 vimes. 0 l'eau.
introduction.
commencer la croisade. Aussi Louis IX essaya-t-il vainement de I'en-tralner de nouveau en Orient. Joinville ne voulut pas prendre part è, tine expédition qu'il jugeait funeste h la France.
Joinville a en comimm avec Villehardouin le caractère du chevalier chrétien, le courage, la droiture, les vertus de la chevalerie sans ses illusions, une foi simple, libre devant le clergé, sans subtilité théologique. II a, de plus que Villehardouin, le caractère d'avoir vécu dans l'intimité d'un homme supérieur, et d'avoir eu l'esprit aiguisé par ce commerce. Quelques-uns de ses entretiens avec saint Louis nous transportent dans un monde bien supérieur il celui oü vivait Villehardouin.quot;
froissart.
Jean Froissart (1337â1410), le plus célèbre des chroniqueurs, est le principal représentant de la prose francaise du 14e siècle. II a aussi composé de nombreuses poésies, mais il est surtout connu par sa Chronique de France , ct An gieter re, cT Ãcosse et (T Espagne, qui est un tableau presque universel de ce qui s'est passé en Europe depuis 1322 jusqu'il la fin du 14e siècle. Tandis que Villehardouin et Joinville sont de grands personnages qui dictent des mémoires sur les événements oü ils ont joué un róle marquant, Froissart est un simple prêtre et un chroniqueur de profession qui écrit les exploits des autres. Ce fut pendant un perpétuel voyage que Froissart rassemble tous les matériaux de son oeuvre. II fit un séjour de cinq ans en Angleterre, oü il fut, en 1362 , clerc de Philip pa de Hainaut, femme d'Edouard III, visita l'Ãcosse, s'attacha ensuite au prince de Galles (le Prince Noir) et au due de Clarence, accompagna le premier en France et en Espagne, le second en Italië, parcourut toutes les parties de la France et fut souvent Ãl Paris. II se fixa quelque temps auprès du due de Brabant, fut ensuite clerc du comte de Blois et devint enfin chanoine è. Chimay, dans le Hainaut. Partout il interrogeait avec une avide curiosité ses compagnons de route ou ses nobles hótes, et écrivait, quelquefois sous la forme de la conversation, les histoires telles qu'on les lui racontait. Destiné è. l'état ecclésiastique, il avait dü, dans sa jeunesse, apprendre le latin, 1 et il possédait quelque culture littéraire. II a un admirable talent de narration, mais il ne connalt ni critique, ni distribution systématique.
Voici comment Froissart raconte de quelle manière le vieux roi aveugle de Bohème, Jean de Luxembourg, s'y prit pour combattre ü la bataille de Crécy (1346):
Li vaillant et gentil roy de Behaigne, qui s'appelait messire Jean de Lucemboure, entendit par ses gens que la bataille estoit commencee; car quoiqu'il fust la armé et en grand arroi, si ne véoit-il goute et estoit aveugle. Lors demanda-t-il apres le roy d'Alemaigne son fils et dist. âOü est messire Charles, 2 mon filz?quot; Cils respondirent: âMonseigneur, nous ne scavons; nous creons bien qu'il .soit d'autre part et qu'il se combatte.quot; Adonc dist li roy a ses gens une grand' vaillance: âSeigneurs, vous estcs mes hommes, mes amis et mes compaignons; a la journee d'hui je vous prie et
xvi
1
Car on me fist latin apprendre Et si je varioie au rendre
Mis licons, j'estoie batus, (Poésies de Froissart.)
2
Charles IV (1346â1378).
LITTÃRATURE DU MOYEN AGE, COMMINES.
resquiers tres- especialement que vous me mene si avant que je puisse ferir un cop d'espee.quot; Et cils qui de lez luy estaient, et qui son honneur et leur avancement amoient, li accorderent: si que, pour eux acquitter et qu'ils ne le perdesissent en la presse, ils se lierent par les frains de leurs chevaux tous ensemble et mirent li roy leur seigneur tout devant pour mieutz accomplir son desirier; et ainsi s'en alèrent sus leurs ennemis.
COMMINES.
Le 15e siècle nous montre le premier véritable historiën qui ait écrit en francais. C'est Philippe de Commines, seigneur d'Argenton (1445 â1509). Ses Mémoires, cependant, n'ont été publiés qu'en 1524. Ce n'est plus, comme Froissart, le chroniqueur complaisant qui fait payer innocemrnent k la vérité les frais de l'hospitalité des princes qui l'hébergent, c'est un homme d'Ãtat qui juge les choses et les hommes. Les Mémoires de Commines sont en même temps l'histoire de sa vie, de ses débats contre la France, d la cour de Philippe le Bon, due de Bourgogne, puis de sa désertion en 1472, quand il abandonne Charles le Téméraire et passé au service du roi Louis XI (1461â1483), dent il devient le confident et le conseiller. Les Mémoires racontent ses services publics et secrets, ses disgraces sous Charles VIII (1483â1498), son emprisonnement k Loches dans une de ces cages de fer imaginées par Louis XI, sa rentrée en grdce, la part qu'il prit aux guerres d'Italie et ses dernières années sous le règne de Louis XII (1498â1515). Dans ces mémoires, Commines se montre politique plein de sagacité, observateur d'un Jugement droit et sain, quoique pas toujours exempt d'erreur, narrateur vrai et précis. Son ouvrage offre une transition curieuse £l étudier entre la langue du moyen dge et la langue francaise du 16e siècle. Voici comment Commines s'exprime en parlant du séjour de Louis XI au chdteau du Plessis:
Le diet Seigneur, vers la fin de ses jours fits (feit) clorre, tout a l'entour, sa maison du Plessis lez 1 Tours de gros barreaulx de fer, et aux quatre coings de sa maison quatre moyneaulx 2 de fer. bons, grans et espais. Les dictes grilles estoient contre le mur du costé de la place, de l'autre part du fossé, et y fist mettre plusieurs broches de fer massonnees au dedans le mur, qui auoyent chascune trois ou quatre poinctes, et les fiest mettre fort pres Tune de l'aultre. Et d'auantage ordonna dix arbalestriers dedans les diets fossez, pour tirer a ceux qui en approucheroyent, avant que la porte fust ouverte et entendoit qu'ils couchassent aus diets fossez et se retirassent nus diets moyneaulx de fer. La porte du Plessis ne s'ouvroit qu'il ne fust huict heures du matin ni ne baissoit le pont iusques a la dicte heure et lors y entroyent les officiers: et les capitaines des gardes et ne estoyent les portiers ordinaires, et puis ordonnoient leur guet d'archiers, tant a la porte que la parmi la court, comme en une place de frontiere estroic-tement gardee; et nul n'y entroit que par le guichet, et que ce ne fust de sceu du Roi, excepte quelques raaistres d'hostel, et gens de ceste sorte qui n'alloyent point devers lui, Est-il doncques possible de tenir ung Roi pour le garder plus honnestement et en estroite prison que luy-mesme se tenoit ? Les cages oü il avoit tenu les aultres avoient quelques huict piez en quarré, et luy qui estoit si grand Roi, avoit une petite cour de chasteau a se pourmener, encores n'y venoit il gueres, mais se tenoit en la galerie, sans partir de la, sinon que par les chambres , et alloit a la messe , sans passer par la dicte cour. Vouldrait Ton dire que ce Roi ne souffrist pas aussi bien que les aultres? qui ainsi s'enfermoit, qui se faisoit garder, qui estoit ainsi en paour de ses enfans et de tous ses prochains parens tellement qu'il changeoit et muoit de jour en jour ses serviteurs qu'il avait nourris,3 et qui ne tenoient bien ni honneur que de luy, tellement qu'en nul deux ne s'osoit fier, et s'enchainoit ainsi de si estranges chaines et clostures?
XVII
1
Ztz = pres de.
2
Moincau (moyneau) est encore aujourd'hui un terme de fortification qui désigne une espèce de bastion. 3 C'est-a-dire ses covimcnsaux.
3
C. Plcetz, Manuel de Littérature franqaise. 4e éd. 2
introduction.
3. RENAISSANCE. XVIe SIÃCLE. 1
Le nom de Renaissance, abrégé de Renaissance des arts ei des lettres, a été donné è. la seconde moitié du 15e siècle et A la première moitié du i6e, paree que les savants et les artistes byzantins qui, après la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, émigrèrent en Italië, firent, pour ainsi dire, renaitre en Occident la connaissance des arts et des lettres de l'antiquité, surtout l'étude de la langue et de la littérature grecques. II ne faut pourtant pas prendre ce mot trop è, la lettre. Ni en France, ni en Allemagne et moins encore en Italië, l'étude de l'antiquité classique n'avait entièrement péri pendant le moyen dge. Mais ce fut au i5e siècle et au i6e que, grdce è, l'impulsion donnée par les savants grecs et è, la découverte de l'ira-primerie, les lettres grecques et latines reparurent avec un nouvel éclat. En France, la Renaissance ne prit son essor qu'au seizième siècle, surtout pendant le règne de Francois Ier (1515 â1547quot;). Ce prince doit en grande partie son titre de Père des Lettres è, sa sceur Marguerite de Valois, mariée d'abord au due d'Alencon et en secondes noces k Henri d'Albret, roi de Navarre. Femme d'un esprit cultivé, apprenant le grec et le latin, écrivain distingué elle-même, la reine de Navarre recherchait et protégeait les gens de lettres, même ceux qui étaient entachés d'hérésie, et elle intercédait souvent pour eux auprès de son frère Francois Ier.
poés1e épique et lyrique.
Clément Marot (1495â1544) doit être placé au premier rang parmi ceux des protégés de la reine de Navarre qui penchaient vers la nouvelle doctrine religieuse. Sa vie fut fort agitée, mélée de faveurs et de persécutions. Malgré la protection de Marguerite de Valois et de Francois Ier, Marot eut a subir deux emprisonnements et autant d'exils, et il mourut loin de sa patrie dans le délaissement. Comme poète, Marot a tout le sel et toute la grdce de l'esprit gaulois, mais il manque d'élévation, et quand il a essayé de la haute poésie, il a perdu sa nalveté sans atteindre è la noblesse. II a pleinement réussi dans l'épigramme et le madrigal, et il est inimitable dans la poésie badine. Son épltre au roi Francois Ier pour lui emprunter de 1'argent, paree qu'il a été volé par un valet, est un chef-d'oeuvre.
J'auoys ung iour un valet de Gascongne Gourmant, yvroingne et asseuré menteur,
Pipeur, 1 larron, jureur. blasphémateur,
Sentant la hart 2 a cent pas a la ronde.
Au demeurant le meilleur fils du monde.--
Ce vénérable hillot ^ fut adverty De quelcque argent que m'aviez départy
xviii
1
D'après Geruzez , Demogeot, Nisard , Hist, de la Littérature fr., Sainte-Beuve, Tableau de le poésie fr. au 16e siècle, et Barthe , Lit\.. fr.
2
Sentant la hart (la corde), e'est-a-dire que sa conduite semblait le prédestiner a la potence. Ce dernier vers est devenu proverbial
renaissance. xve siècle, poesie, la. pléiade.
Et que ma bourse avoit grosse apostume, 1Si se leua plustost que de coustume Et me ua prendre en tapinoys 2 icelle:
Puis la vous mist tresbien soubz son esselle,
Azgent et tout (eela se .doibt entendre)
Et ne croy point que ce fust pour la rendre:
Car oncques puis n'en ay ouy parler.--
Advisez donq, si uous auez désir De rien 3 prester, vouz me ferez plaisir;
Car, puis ung peu( jay basty a Clement,
L4 ou j 'ay faiet un grand desboursement:
Et a Marot, qui est ung peu plus loing:
Tout tumbera qui n'en aura le soing. 4
la pléiade.
Marot, bien que libre penseur et vivant en pleine Renaissance, appartient encore au moyen Age par la forme de la poésie. C est peu de temps après sa mort que quelques jeunes esprits, formés dans les écoles restaurées par la Renaissance, entreprennent de régé-nérer la poésie francaise en lui donnant pour modèle celle de l'anti-quité. Le programme de la jeune école, qui recut plus tard le nom de Pléiade 5 francaise, est contenu dans la Defense et Illustration de la langue francaise, publiée en 1548 par l'Angevin Joachim du Bellay. Ce traité justement célèbre proposait un double but; Régénération de la langue et régénération de la poésie, toutes deux par 1'imitation de 1'antiquité. âTraduire, disait Du Bellay, n'est pas un suffisant moyen pour arriver a la perfection; il faut imiter, dévorer les anciens, et, après les avoir bien digérés, les convertir en sang et en nourriture.quot; A la fin de son manifeste, du Bellay s'exprime dans un style tout il fait belliqueux.
La donques, Francois, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine, et des serves despouilles d'icelle (comme vous avez faict plus d'une ibis), ornez vos temples et vos autels. Ne craignez plus ces oyes criardes, ce fier Manlie quot; et ce traistre Camille, qui, soubz ombre de bonne foy, vous surprennent tous nuds contans la rancon du Capitole. Donnez en ceste Grece menteresse et y semez encore un coup la fameuse nation des Gallogrecs. Pillez moy sans conscience les sacrez thresors de ce temple Delphique, ainsi que vous avez faict autresfois , el ne craignez plus ce muet Apollon, ses faux oracles ni ses fleches rebouchées.
Dans cette tentative il y a une distinction importante h. faire. La réforme linguistique, bien qu'entreprise par pur patriotisme, était basée sur une double erreur. En disant; JVos ancélres ont laissé la langue si pauvre ei si nne qu'elle a besoin des plumes et des or-nements (Tautrui, les novateurs méconnaissaient les ressources de I'ancienne langue. En puisant, pour l'enrichir, sans discernement, aux
xix
1
Apostume veut dire abces; Ie sens est; ma bourse était gonfléc.
2
En. tapinois, en cachette, expression employée aussi par Molière.
3
Quelque chose.
4
^ Texte d'après la belle édition publiée par M. d'Héricault en 1867.
Le nom de pléiade fut donné par éloge a une réunion de sept poètes grecs renommés, du temps de Ptolémée Philadelphe, et dont les plus illustres sont Théocrite, Aratus, Apollonius de Rhodes, Callimaque et Lycophron.
5
Au lieu de Manlius.
introduction.
sources grecques et latines, en prétendant refaire arbitrairement d'excellents mots francais sur le modèle du latin classique, ' ils mon-traient une ignorance compléte de Forigine de la langue et des lois de sa formation et se faisaient une étrange illusion sur l'mfluence que quelques écrivains peuvent exercer sur sa transformation. Aussi cette entreprise, bien quelle ait donné au francais moderne plus de mots qu'on ne croit généralement, n'a-t-elle pas eu de succès définitif.
Mais en recommandant l'imitation de l'antiquité comme le seul tnoyen d'arriver amp; la perfection de la forme en poésie, la Pléiade a trouvé la bonne voie, et tout en s'égarant maintes fois dans les détails, elle a défendu un principe qui est un facteur légitime dans la naissance même de l'art moderne.
Le plus illustre de ces hardis novateurs est Pierre de Ronsard (1524â1585), gentilhomme vendómois, ancien page du due d'Orléans, fils de Francois Ier. Après de laborieuses études achevées sous la direction du vieux Daurat , Ronsard se livra tout entier k la poésie, et après avoir fait triompher son école de l'ancienne poésie repré-sentée par Melin de St-Gelais, Charles Fontaine et autres, il se vit comblé d'honneurs et de gloire. Ses oeuvres consistent en odes, imitées d'Anacréon, de Pindare et d'Horace, en sonnets, élégies, épithalames et poèmes. II a de plus entrepris une longue épopée, la Franciade, dont le héros est le fabuleux I'rancus, fils d'Hector, fugitif de Troie et conquérant des Gaules, comme Enée l'avait été du Latium. Ce poème patriotique, taillé entièrement sur le modèle de l'Enéide, devait avoir vingt-quatre chants, mais Ronsard s'est fort heureusement arrêté au quatrième.
Unaninement admirées de son temps, les oeuvres de Ronsard nous paraissent aujourd'hui de valeur fort inégale. II est incontestable qu'il a échoué dans 1'ode pindarique et dans l'épopée, ou la bizar-rerie et la familiarité du langage d'une part, de l'autre une emphase de mauvais goüt étouffent souvent son talent poétique. Mais que ce talent ait été véritable, on ne saurait le nier; on peut même dire hardiment que Ronsard a été un poète de génie. De nos jours encore, il garde un rang élevé dans la poésie légère et dans le sonnet. II est vrai qu'on peut avec justice lui reprocher d'avoir souvent dénaturé la langue francaise par des tours forcés et par des créations arbitraires de termes nouveaux. Mais il sait, quand il veut, parler la bonne langue, témoin la stance suivante qu'on croi-rait volontiers de Lamartine:
Echo fille des bois, hostesse solitaire Des rochers oü souvent tu me vois retirer.
Redis combien de fois, lamentant ma misere,
Toy mesme soupiras, m'entendant soupirer.
xx
Témoin encore l'ode suivante qui est un de ses chefs-d'oeuvre:
1 Deux exemples: Les mots latins oiiosns, vindicare avaient donné, lors de la formation organique et populaire du francais, oiseux et venger. Les novateurs décla-rèrent ces mots nuls et non avenus, et'voulurent qu'on dit otieux et vindiquer. (Le mot savant revendiqiier est resté.)
RENAISSANCE, XVie SIÃCLE, POÃSIE, LA PLEIADE,
XXI
a cassandre.
|
Qui ce matin avoit desclose Sa robe de pourpre au Soleil A point perdu cette vesprée 1Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vostre pareil. Mignonne, allons voir si la Rose |
Las! voyez comme en peu d'espace, Mignonne, elle a dessus la place Las! las! ses beautéz laissé cheoir! O vrayment marastre Nature, Puisqu'une telle fleur ne dure, Que du matin iusques au soir. |
Done, si vous me croyez, Mignonne,
Tandis que vostre age fleuronne En sa plus verte nouveauté.
Cueillez, cueillez vostre ieunesse; Comme a ceste fleur la vieillesse Fera ternir vostre beauté.
Si l'on compare de pareilles poésies, qui ne sont rares ni chez Ronsard, ni chez Du Bellay, aux productions de leurs devanciers, on commence k comprendre l'admiration de leurs contemporains. Celle qu'inspira Ronsard ne connut pas de bornes. II fut couronné aux Jeux floraux - de Toulouse et recut le nom de Poète francais par excellence. On le placa d'emblée dans le ciel, en lui composant k l'iraitation de la Pléiade alexandrine. 2 une Pléiade francaise de ses principaux partisans et imitateurs. Ce furent après Ronsard, le chef de l'école, les poètes suivants: Joachim du Bellay, Belleau, Daurat, Jodelle, J.-A. de Baïf et Ponthus de Thiard. Quelques-uns y ajoutent Jamyn.
Cependant eet enthousiasme universel ne survécut guère au poète qui l'avait excité, et la gloire de Ronsard, flétrie par la critique souvent injuste, quelquefois même haineuse de Malherbe 3 (qui a pourtaut si heureusement profité de ses efforts) fut définitivement convertie en ridicule par Boileau, qui, un siècle plus tard le con-damna, probablement sans l'avoir beaucoup lu. C'est de nos jours seulement que, grdce aux efforts de Sainte-Beuve, Ronsard et ses amis commencent a regagner la place qu'ils méritent dans l'histoire de la poésie francaise.
Les amis de Ronsard allèrent plus loin que leur maitre dans leur prétendue réforme de la langue. Un des poètes de la Pléiade, Baïf , et d'autres après lui, essayèrent même d'introduire dans la poésie francaise les régies métriques de la poésie ancienne, mais les vers baïfijis, scandés comme les hexamètres et les pentamètres latins, étaient trop barbares pour être acceptés même par les enthousiastes de la Renaissance. s
1
Kesprée pour vcspre, vépre (de vesper, avond), employé encore par Pascal et Molière.
2
' Voyez page XIX, note 5. '⢠Voyez page XXXI, note 2.
3
0 Exemple d'un de ces distiques:
Vols dSrëehcf, 0 alme. Vönüs, Vernis almc, rëchantêr Ton vërs immörtël par cc pöêtë sacrë.
introduction.
Parmi les disciples de Ronsard qui ne font pas partie de la Pléiade, on distingue du Bartas (1544â1590), l'auteur de la Semaine, espèce d'hymne didactique sur la création, dont le style, tout ensemble grandiose et trivial, et trés fatigant.
Après Ronsard brilla Desportes (1546 â1606), auteur de sonnets et imitateur des psaumes. II fut en grande faveur auprès de Henri III et de ses courtisans. Bertaut (1552â1611). secrétaire de Henri III, puis aumónier de Marie de Médicis, appartient è. la même école. Quoique admirateur de Ronsard, il fut moins aventureux dans son style.
II faut encore nommer ici, parmi les disciples de Ronsard, Ie célèbre chef huguenot Agrippa d'Aubigne (1551 â1630), dont nous aurons £l parler plus loin, mais dont les poèmes intitules Tragiques (ébauchés en 1577, achevés plus tard) appartiennent i cette période. Ce sont des satires d'une véhémence extréme (les Misères, les Princes, la Chambre dorée, les Feux, les Fers'), comme la haine politique et religieuse peut seule les inspirer. Bien que du parti politique opposé, d'Aubigné est de 1'école littéraire de Ronsard, car il parle la même langue mêlée de grec et de latin.
poésie draxiatique.
Un membre de la Pléiade, Jodelle (1532â1572), entreprit de restaurer le théatre antique et de substituer la tragédie imitée des anciens aux mystères 1 du moyen Age, dont la représentation fut du reste interdite par le parlement de Paris, en 1547. II est vrai que les deux tragédies de Jodelle, Cléopdtre captive et Didon se sacri-fiant, sont de bien faibles essais, et que sa comédie amp; Eugene on la Rencontre ne s'élève pas au-dessus du médiocre; mais il n'en eut pas moins dans son temps beaucoup de succès, et il fit école. II joua lui-méme le róle principal de Cléopdtvé en 1552, £l l'hótel de Reims, puis au collége de Boncour, en présence du Roi Henri II (1547â1559) qui lui fit payer une gratification de 500 écus. â Le style de Jodelle est déclamatoire et plein de ces jeux de mots que les Italiens avaient mis ft la mode.
Robert Garnier (1545â1601), avocat, lieutenant-général au bailliage du Mans, puis conseiller au grand conseil de Henri IV (1589â1610), fut le continuateur de 1'oeuvre de Jodelle. Sans appor-ter au thédtre un talent plus véritablement draniatique, il donna au style plus d'élévation. Dans la derniére et la meilleure de ses tragédies, Bradavianle, il s'est inspiré de l'Arioste; dans les autres (Porcic, Hippolyte Cornélie, Marc-Antoine, la Troda, etc.), il suit et copie la manière des tragédies latines qui sont vulgairement attribuées amp; Sénèque.
xxii
Quelque faible que füt cette apparition du drame antique en France, elle suffit pour tracer leur voie aux poètes dramatiques du siècle suivant. Elle légue Ãl la tragédie francaise ce caractére de simplicité peut-être excessive et de gravité un peu trop soutenue qui lui est propre, ainsi que ce respect superstitieux pour les trois
1
Voyez page X,
renaissance. xvie siècle, prose, rabelais. xxiii
unités, dont elle a porté le joug jusqu'è l'avènement de TÃcole romantique au 19e siècle. Ainsi, sous le rapport de la forme générale du drame, Jodelle et Garnier peuvent être appelés k juste titre les précurseurs de Corneille et de Racine.
prose.
Les cinq grands prosateurs du 16e siècle sont Rabelais, la Reine de Navarre, Calvin, Amyot et Montaigne.
rabelais. '
Francois Rabelais (1483 â 1553), né £l Chinon en Touraine, était le fils d'un hotelier. II fit ses premières études dans l'abbaye des bénédictins de Seuillé, entra comme moine dans un couvent de franciscains, y fut ordonné prêtre en 1511 et y étudia les langues, surtout le grec. II se brouilla avec ses confrères et fut jeté dans la prison du couvent. Après en avoir été tiré par le crédit de quelques amis, il obtint du pape la permission de changer d'ordre et d'entrer dans un couvent de bénédictins. 11 le quitta bientót sans autorisation et prit l'habit de prêtre séculier. En 1530, è l'Age de 47 ans, Rabelais alia étudier la médecine a la célèbre faculté de Montpellier, y fut regu bachelier et édita en latin quelques écrits d'Hippocrate. Bientót il alia habiter Lyon, oü il paralt s'être de nouveau exclusi-vement consacré Ãl l'étude des langues. C'est en 1532 que Rabelais y fit imprimer sous le voile d'un pseudonyme la Chronique Gargan-tuine, première ébauche de son célèbre roman satirique Vie de Gargantua et de Pantagruel. En 1533 parut pour la première fois Paniagriiel [Les horribles et espoventables faictz et processes dit trés renommc Pantagruel, roy des Dipsodes, fih du grand geant Gargantua). Ce premier livre de Pantagruel, qui fut plus tard le second de l'oeuvre de Rabelais, eut une telle vogue, qu'on en fit trois éditions différentes i Lyon, dans le courant de l'année 1533.
En 1534 Rabelais accompagna le cardinal Jean du Bellay a Rome, en qualité de médecin et de secrétaire. II y resta six mois et y trouva le temps d'apprendre l'arabe. De retour è. Lyon, il réimprima Pantagruel et publia un nouveau Gargantua {La vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel), dans lequel il ne conserva de la Chronique Gargantuine que les noms et quelques traits prin-cipaux. En 1537 il fut re^u docteur en médecine è. Montpellier. Quelque temps après il obtint du pape la rémission des peines cano-niques qu'il avait encourues et l'autorisation de pratiquer la médecine sous l'habit ecclésiastique. Se sentant vieillir, il chercha le repos et obtint par l'entremise de son protecteur le cardinal du Bellay la cure de Meudon prés de Paris. En 1546 Rabelais publia, avec privilège du roi, le troisième livre de son roman et bientót après le quatrième, malgré les entraves que lui suscitait la Sorbonne, qui, en ce temps, exercait une censure ecclésiastique sur toutes les publications nouvelles.
1 En partie d'après Ia Notice historiqve sur la vie et les ouvrages de Francois Rabelais par Jacob , bibliophile.
introduction.
Le cinquième livre du roman ne fut publié qu'après la mort de l'auteur.
La Vie de Gargantua et de Pantagruel est peut-être l'ouvrage le plus singulier qui ait jamais été écrit. Cette piquante satire, dirigée contre les moines, les pédants, les princes et contre toute espèce d'autorité religieuse et politique, atteste la variété et la profondeur de 1'érudition de son auteur, mais aussi l'incroyable licence de son esprit, ainsi que les caprices et les écarts de son imagination. Ce livre, oü Molière, La Fontaine et tant d'autres ont puisé rl pleines mains. La Bruyère l'a jugé avec impartialité en disant: âC'est un monstrueux assemblage dune morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption.quot;
II n'est pas facile de donnar en peu de lignes une idéé de l'ouvrage de Rabelais. Tout y est bizarre, inconséquent, capricieux. Dans Pantagruel surtout, l'auteur parait prendre è tóche de ne suivre aucun plan. U est moins difficile de donner une courte analyse de la première partie, Gargantua.
Grandgousier, dont l'auteur fait un portrait trés grotesque, tout en faisant ressortir sa sagesse et son élévation d'esprit, règne è. Chinon avec Gargamelle, son épouse. lis ont pour fils le géant Gar gantua, qui, enfant, a besoin, pour se nourrir, du lait de plus de dix-sept mille vaches et pour le manteau duquel on emploie, plus tard, dix-huit cents aunes de velours. Après avoir été, sans grand fruit, institué en lettres latines par un sophiste, Gargantua est envoyé amp; Paris pour y étudier les sciences. C'est sur une jument géante qu'il fait ce voyage, dont voici en partie le récit: 1
Ainsi joyeusement passerent leur grand chemin, et tousjours grand chiere jusques au dessus d'Ãrleans. Auquel lieu estoit une ample forest de la longueur de trente et cinq lieues, et de largeur dix et sept, ou environ, Icelle estoit horriblement fertile et copieuse en mousches bovines et freslons, de sorte que c'estoit une vraye briganderie pour les pauüres juments, asnes et chevaulx. Mais la jument de Gargantua vangea honnestement tous les oultraiges en icelle perpetrez ' sus les bestes de son espece, par ung tour, duquel ne se doubtoient mie. 2 Car soubdain qu'ils feurent entrez en la dicte forest, et que les freslons luy eurent liuré I'assault, elle desgaigna sa queue et si bien s'escarmouchant, les esmoucha, 3 qu'elle en abbatit tout le bois, a tords , a travers, de ca, de la, par cy, par la, de long, de large, dessus , dessoubz, abbatoit bois comme ung faucheur faict d'herbes. En sorte que depuis n'y eut ne bois ne freslons: mais feut tout le pays reduict en campaigne. Quoy voyant Gargantua y print plaisir bien grand, sans aultrement s'en vanter, et dist a ses gents; Je trouve beau ce. Dont feut depuis appelié ce pays-la Bcauce. 4
Ainsi Babelais ne laisse pas échapper l'occasion de se moquer des étymologistes de son temps. Le séjour de Gargantua amp; Paris lui fournit celle de railler les moeurs des Parisiens et de les affubler d'une épithète qu'ils ont gardée depuis;
Quelcques jours apres qu'ils se feurent refraischiz, il visita la ville; et feut veu de tout le monde en grande admiration. Car le peuple de Paris est tant sot, tant/foafow//,
xxiv
1
D'après l'édition d1 Amsterdam de 1711.
2
négation. 4 Chassa.
3
â¢r' Les commentateurs voient dans ce récit une allusion, les uns a la duchesse
4
partie de la forêt d'Orléans et qui y fit faire de grands abatis.
RENAISSANCE. XVie SIÃCLE, RABELAIS.
et tant inepte de nature qu'ung basteleur, ung porteurde rogatons,1 ung mulet avecque ses cymbales, un vielleux 2 au myllieu d'ung carrefour, assemblera plus de gents que ne feroit ung bon prescheur Evangelicque. Et tant molestement le poursuyvirent, qu'il feut contrainct soy reposer sus les tours de I'ecclise nostre Dame. Auquel lieu estant considera les grosses cloches qui estoient es dictes tours, et les fait sonner bien harmonieuse-ment. Ce que faisant, lui vint en pensée qu'elles serviroient bien de campanes 3 au col de sa jument, laquelle il vouloit renvoyer a son père, toute chargée de froumaiges de Brye. De faict, les emporta en son logis.
Après avoir enlevé les cloches de Notre-Dame, que les Parisiens ne rattrapent qu'avec beaucoup de peine, et avoir payé sa bienvenue aux habitants de la capitale par d'autres tours de sa facon, Gargan-tua commence ses études, entremêlées de bien des passe-temps plus agréables. Pendant qu'il y est occupé, le royaume de son père Grandgousier est invahi, sous un prétexte frivole, par le roi Picrochole.4Grandgousier rappelle son fils de Paris par la lettre suivante, qui donnera une idéé du style de Rabelais, quand il est sérieux:
La ferveur de tes estude requeroit que de long temps ne te revocasse de cestui philosophicque repos, si la confiance de nos amis et anciens confederez n'eust de presens frustré la seureté de ma vieillesse. Mais puisque telle est ceste fatale destinée que par iceulz soye inquité, esquels plus je me reposoie, force m'est te rappeler au subside des gents et biens qui te sont par droict naturel affiez. 5 Car ainsi comme debiles sont les armes au dehors, si le conseil n'est en la maison: aussi vaine est l'estude, et le conseil inutile, qui en temps oportun par vertus n'est executé, et a son effect reduict. Ma deliberation n'est de provocquer, mais d'apaiser; d'assaillir, mais de deffendre: de conquester, mais de garder mes feaulx subjects et terres hereditaires. Esquelles est hostilement entré Picrochole, sans cause ny occassion, et de jour en jour poursuit sa furieuse entreprise, avecques excez non tolerables a personnes liberes. 6
Je me suis en debvoir mis pour moderer sa cholere tyrannicque, lui offrant tout ce que je pensois luy povoir estae en contentement: et par plusieurs fois ay envoyé amiablement devers luy, pour entendre, en quoy, par qui, et comment il se sentoit oultraigé; mais de luy n'ay eu response que de voluntaire deffiance, et qu'en mes terres pretendoit seulement droict de bienseance. Dont j'ay congneu que Dieu eternel l'ha laissé au gouvernail de son franc arbitre et propre sens, qui ne peult estre que meschant, si par grave divine n'est continuellement guidé: et pour le contenir en office, et reduire a congnoissance me l'ha ici envoyé a molestes enseignes. Partant, mon fils bien-aimé, le plus tost que faire pourras, ces lettres veues, retourne a diligence secourir, non tant moy (ce que toujesfois par pitié naturellement tu doibs) que les tiens lesquels par raison tu peulx saulver et garder. L'exploict sera faict a moindre effusion de sang qu'il sera possible. Et si possible est, par engins 7 plus expediens, cauteles 0 et ruses de guerre , nous saulverons toutes les ames, et les envoierons joieux a leurs domiciles. Tres chier fils, la paix de Christ, nostre redempteur soit avecques toy. Saluë Ponocrates, Gymnaste et Eudemon de par moy.
Du vingtiesme de Septembre. Ton père Grandgousier.
Tout en se préparant k la guerre, Grandgousier fait encore un suprème effort pour ramener Picrochole h. des idéés pacifiques. Ici Rabelais reproduit sous forme de parodie la scène si connue de Cinéas et de Pyrrhus: un courtisan explique au roi comment il va facilement conquérir et piller le monde entier, tandis qu'un vieux et sage militaire tdche, mais vainement, de les rappeler tons deux è. la raison. La guerre commence done; mais, contre toute attente.
XXV
1
Restes de viandes ramassés.
2
Aujourd'hui vielleur, joueur de vielle (instrument de musique a cordes dont on joue en tournant une petite roue).
3
Clochettes (en latin campanae). 4 Du grec pier os (aigu, amer) et choly (bile).
4
5 Confiés. 6 Bien nées. 7 Moyens. 8 Précautions.
introduction.
la fortune se déclare contre I'agresseur qui se croyait si sür de la victoire. Gargantua, qui est accouru de Paris, y fait merveille. II se lie d'étroite amitié avec frère Jean des Entommeures, qui repré-sente dans le roman la raison sous I'habit monacal. lis font la guerre ensemble et sont victorieux. Picrochole dont les armées sont partout complètement battues, est expulsé de son royaume et disparalt. Le vieux roi Grandgousier se montre aussi brave dans le combat que généreux après la victoire; il condamne seulement les vaincus h. travailler aux presses de I'imprimerie qu'il vient de fonder. Quant £l Gargantua et au frère Jean, ils réalisent leur projet de réforme monastique, en construisant la riche abbaye de Thélème, vrai paradis terrestre, que Rabelais fait habiter par des gens de goöt et de savoir.
Les principaux personnages de la seconde partie du roman de Rabelais {Pantagrnel) sont: Pantagruel, fils de Gargantua et de Badebec, fille du roi des Aniaurotes en Utopie, Panurge, le type du farceur savant, vagabond et cynique, espèce de Figaro du i6e siècle. C'est h Paris que Pantagruel fait la rencontre de eet original. Comme on lui demande qui il est et d'oü il vient, Panurge répond d'abord en allemand, puis en arabe, en italien, en anglais, en basque, en hollandais, en espagnol, en danois. en hébreu, en grec, en bas-breton et en latin. Enfin Pantagruel impatienté lui dit: Dea, mon amy, 71e scavez vous par Ier Fr an coy s 1 â Si fait, ires bien, Seigneur, respondit le compagnon, Dien mercy, c est ma langue 7iaturelle et materjielle.
Le livre de Rabelais a fait de tout temps le désespoir des com-mentateurs qui se sont évertués amp; en trouver le sens historique. Les uns ont voulu voir dans Grandgousier, Gargantua et Pantagruel les trois rois de France Louis XII, Francois Ier et Henri II; les autres, Jean d'Albret, Henri d'Albret et Antoine de Bourbon. Picrochole a été pris pour Ferdinand d'Arragon, Charles-Quint et Maximilien Sforza. Panurge, c'est tour £l tour le cardinal d'Amboise, le cardinal de Lorraine et Jean de Montluc, évêque de Valence. D'autres critiques ne voient dans les personnages de Rabelais que des types créés par I'auteur, qui aurait, il est vrai, emprunté de nombreux traits è d'illustres contemporains, mais qui n'en aurait voulu désigner aucun spécialement. Cependant on ne saurait mécon-naltre que Thistoire de Gargantua offre de nombreuses allusions è. Francois ler et è. sa cour.
La place que Rabelais occupe dans Thistoire de la langue francaise est considérable. II est le premier qui ait observé dans la prose des régies invariables et qui en ait arrêté la syntaxe, tout en lui laissant ses idiotismes. Une foule de ses tours et expressions sont restés. Mais l'autorité de son exemple n'a pu y maintenir un grand nombre d'hellénismes et de latinismes qu'il voulait y importer, tout en se moquant du langage pédautesque des érudits.
la reine de navarre.
Marguerite de Valois, reine de navarre (1422 â1549), dont nous avons déjamp; parlé plus haut, est l'auteur d'un recueil de contes ou
xxvi
RENAISSANCE. XVie SIÃCLE, REINE DE NAVARRE, CALVIN. XXVII
nouvelles appelé VHepiaméron. Le titre et l'idée de eet ouvrage sont empruntés du Décaméron de Boccace. Quelques seigneurs et dames qui sont allés aux Pyrénées pour y prendre les eaux, retenus par le débordement du gave béarnais, se réfugient dans un monastère et abrègent le temps de leur réclusion forcée, en se racontant Ãl tour de róle des historiettes ou nouvelles. Ce qui fait Timportance littéraire de l'Heptaraéron, c'est le progrès qu'il a fait faire amp; la langue. Le style des Conies de la reine de Navarre est facile et abondant et approche déjd, beaucoup de la prose du i7e siècle. Marguerite de Valois a aussi laissé des Lettres, presqae toutes écrites è. son frère Francois Ier. Le style en est moins vif que celui des contes, mais au fond c'est la méme langue, sans expressions fortes, sans hardiesses, sauf dans quelques passages. Marguerite n'a que le talent d'un esprit bien doué, trés cultivé, mais auquel le génie a manqué.
calvin.
La vie de Calvin (1509â1564) appartient amp; l'histoire religieuse et politique. Nous n'avons è. le nommer ici qua comme auteur de VInstitution chrétienne, monument littéraire des plus importants, qui le place au rang des grands écrivains francais du i6e siècle. Cet ouvrage a d'abord été écrit en latin, puis traduit en francais par l'auteur lui-même. La prose de Calvin marque pour le style sérieux le même progrès que celle de la reine de Navarre pour le genre léger. \JInstitution chrétienne est le premier ouvrage de la langue francaise qui offre un plan suivi, une matière ordonnée, une composition exacte et appropriée au but. En voici la fin de la préface.
Vous avez, Sire, la venimeuse iniquité de nos calomniateurs exposée par assez de paroles, afin que vous n'incliniez pas trop l'aureille pour adjouster foy a leurs rapports. Et mesme je doute que je n'aye esté trop long, veu que cette preface a quasi la grandeur d'une defense entiere. Combien que 1 par icelle je n'aye pretendu composer une defense, mais seulement adoucir vostre cceur pour donner audience a nostre cause. Lequel, combien qu'il soit a present destourné et aliené de nous, j'adjouste mesme enflambé, toutesfois j'espére que nous pourrons regagner sa grace, s'il vous plaist une fois hors d'indignation et courroux lire ceste nostre confession, laquelle nous voulons estre pour defense envers vostre Majesté. Mais si au contraire les detractions des malveillans empeschent tellement vos aureilles, que les accusez n'ayent aucun lieu de se defendre; d'autre part. si ces impetueuses furies, sans que vous y mettiez ordre, exercent tousjours cruauté par prisons, fouets, gehennes, 2 coppures, bruslures; nous, certes, comme brebis devouées a la boucherie, serons jettez en toute extremité: tellement neantmoins qu'en nostre patience nous possederons nos ames et attendrons la main forte du Seigneur, laquelle sans doute se monstrera en sa saison, et apparoistra armee tant pour delivrer les poares de leur affliction , que pour punir les contempteurs qui s'esgayent si hardlment a ceste heure. Le Seigneur, Roy des Roys, veuille esta-blir vostre throne en justice et vostre siege en equité.
De Basle le premier jour d'Aoust, mille cinq cent trente cinq.
AMYOT.
Jacques Amvot (1513â1593), né è Melun d'une familie pauvre, fit ses études è, Paris et, après avoir recu les ordres, fut nommé professeur de grec amp; Bourges, puis devint précepteur des enfants de
2 Voyez page in note 6.
1
Combien que: Et pourtant, quoique.
INTRODUCTION.
Henri II. Lorsque Charles IX (1560â1574) et Henri III (1574â1589), qui avaient été ses élèves, furent montés sur le tróne, ils le comblèrenl de faveurs. II devint grand aumónier du rei et évêque d'Auxerre, et fut pour vu de riches bénéfices. Amyot s'est fait connaltre par plusieurs traductions du grec; son principal titre è, la gloire littéraire est sa Traduction des ceuvres de Plutarque et surtout celle des Vies parallèles. Cette traduction fut un véritable événement littéraire. Amyot avait une connaissance si profonde, une pratique si journalière des analogies des langues anciennes avec le frangais, qu'il a pu, en traduisant, créer un grand nombre d'expressions et de tours nouveaux, mais parfaitement conformes ^ Tesprit de sa nation. Amyot a été étudié comme un modèle par plusieurs écrivains du i7e siècle.
Comme échantillon de la prose d'Amyot voici un passage de sa traduction de la Vie de Coriolan. C'est le discours que Coriolan tient a son ennemi Tullus, chef des Volsques, dans la maison duquel il vient chercher un refuge.
âSi tu ne me cognois point encore, Tullus, et ne crois point a me veoir que je sois celuy que je suis, il est force que je me decelle, et me descouvre moy mesme. Je suis Caius Martius, qui ay fait et a toy en particulier, et a tous les Volsques en general, beaucoup de maulx, lesquelz je ne puis nier pour le surnom Coriolanus que jen porte: car je n'ay recueilly autre fruict, ni autre recompense de tant de travaux que j'ay endurez, ni de tant de dangers ausquelz ie me suis exposé, que ce surnom, lequel tesmoigne la malveillance que vous devez avoir encontre moy: il ne m'est demouré que cela seulement; tout le reste m'a esté osté par l'envie et l'oultrage du peuple romain, et par la lascheté de la noblesse et des magistrats qui m'ont aban-donné, et m'ont souffert de chasser en exil, de manière que j'ay esté contraint de recourir comme humble suppliant a ton fouyer, non ja pour sauver et asseurer ma vie, mais pour le desir que j'ay de me venger de ceulx qui m'ont ainsi chassé, ce que je commence desja a faire, en mettant ma personne entre tes mains. Parquoy si tu as cueur de te ressentir jamais des dommages que t'ont fait tes ennemis, sers toi maintenant, je te prie, de mes calamitez et fais en sorte que mon adversité soit la commune prosperité de tous les Volsques, en t'asseurant que je feray la guerre encore mieulx pour vous, que je ne l'ay jusques ici faite contre vous, d'aultant que mieulx la peuvent faire ceulx qui cognoissent les affaires des ennemis que ceulx qui n'y cog-noissent rien. Mais si d'aventure tu te rends et es las de plus tenter la fortune, aussi suis-je quant a moy las de plus vivre, et ne seroit point sagement fait a toi, de sauver la vie a un qui jadis t'estoit mortel ennemy, et qui maintenant ne te sauroit plus de rien profiter ne servir.quot;
MONTAIGNE.
XXVIII
Michel de Montaigne (1533â1592) naquit au chdteau de Montaigne en Périgord. Quand il eut achevé ses études classiques au collége de Bordeaux, il fit son droit et devint, en 1557, conseiller è. la cour des aides de Périgueux et, deux ans plus tard, au parlement de Bordeaux. C'est lè qu'il se lia d'amitié avec La Boétie, 1 dont il publia les ouvrages, après qu'il se fut démis, en 1570, de sa place de conseiller. En 1580 Montaigne se mit k voyager dans les principales contrées de l'Europe. II avait déji publié les deux premiers livres de ses célèbres Essais, auxquels il travaillait depuis plus de huit ans. En 1588 seulement Montaigne donna le troisième livre dans une réim-pression de l'ouvrage entier. Les Essais sont un ouvrage sans sujet spécial, sans plan; c'est un abondant répertoire de réminiscences dues
1
La Boétie {1530â1563), auteur du discours De la servitude volontaire t véhé-mente philippique contre la royauté.
RENAISSANCE. XVIe SIÃCLE, MONTAIGNE.
amp; de nombreuses lectures et fécondées par la réflexion, qui les ra-jeunit et en fait une oeuvre originale. lis donnent sous forme de chapitres des fragments d'histoire, de morale, de philosophie, de politique et de littérature. C'est une lecture pleine d'intérêt, mais qui conduit rarement a une conclusion satisfaisante, l'auteur se bornant le plus souvent k plaider le pour et le contre. Le style des Essais est aisé, vif, saisissant, varié de ton et de couleur.
En voici un fragment (I, 23), ou Montaigne, raconte, d'après Sénèque (traité de la Clémence 1, 9), l'anecdote qui a foutni a Pierre Corneille le sujet de la tragédie de China.
XXIX
L'empereur Auguste estant en ^ Gaule, receut certain advertissement d'une conjuration que luy brassoit L. Cinna: il delibera de s'en venger, et manda pour eet effect au lendemain le conseil de ses amis. Mais la nuict d'entre deux, il la passa avecques grande inquietude , considerant qu'il avoit a faire mourir un jeune homme de bonne maison et nepveu du grand Pompeius, et produisoit en se plaignant plusieurs divers discours; Quoy doncques, disoit-il, sera il vray que je demeureray en crainte et en alarme, et que je laisray mon meurtrier se promener ce pendant a son ayse? S'en ira il quitte, ayant assailly ma teste, que j'ay sauvée de tant de guerres civiles, de tant de batailles par mer et par terre, et aprez avoir estably la paix universelle du monde? sera il absoult, ayant deliberé non de me meurtrir 1 seulement, mais de me sacrifier? â car la conjuration estoit faicte de me tuer comme il feroit quelque sacrifice. Aprez cela, s'estant tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d'une voix plus forte, et s'en prenoit a soy mesme: Pourquoy vis tu, s'il importe a tant de gents que tu meures? n'y aura il point de fin a tes vengeances et a tes cruautez? Ta vie vault elle que tant de dommage se face pour la conserver? â Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses: Et les conseils des femmes y seront lisreceus? luy diet elle: fay cc que font les medecins; quand les receptes accoustumees ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. Par severité, tu n'as jusques a cette heure rien proufité; Lepidus a suyvi Salvidienus; Murena, Lepidus; Caepio, Murena; Egnatius, Caepio: commence a experimenter comment te succederont la doulceur et la clemence. Cinna est coinvaincu; pardonne luy: de te nuire desormais, il ne pourra, et proufitera a ta gloire. â Auguste feut bien ayse d'avoir trouvé un advocat de son humeur; et ayant remercié sa femme et contremandé ses amis qu'il avoit assignez au conseil, commanda qu'on feist venir a luy Cinna tout seul; et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et faict donner un siege a Cinna, il luy paria en cette maniere: En premier lieu, je te demande, Cinna, paisible audience: n'interromps pas mon parler; ie te donray temps et loisir d'y respondre. Tu scais, Cinna, que t'ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement t'estant faict mon ennemy, mais estant nay tel, je te sauvay, je te meis entre mains touts tes biens, et t'ay enfin rendu si accommodé et si aysé, que les victorieux sonfc envieux de la condition du vaincu: l'office du sacerdoce que tu me demandas, je te l'octroyay, l'ayant refusé a d'aultres desquels les peres avoient toujours combattu avecques moy. T'ayant si fort obligé, tu as entre-prins de me tuer. â A quoy Cinna s'estant escrié qu'il estoit bien esloigné d'une si meschante pensee: Tu ne me tiens pas Cinna, ce que tu m'avois premis, suyvit Auguste: tu m'avois asseuré que je ne seroy pas interrompu. Ouy, tu as entreprins de me tuer en tel lieu, tel jour en telle compaignie, et de telle fa9on. â Et le veoyant transy de ces nouveiles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience: Pourquoy, adjousta il, le fais tu? Est ce pour estre empereur? Vrayement il va bien mal a la chose publicque, s'il n'y a que moy qui t'empesche d'arriver a l'empire. Tu ne peulx pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement un procez par la faveur d'un simple libertin. 2 Quoy? n'as tu moyen ni pouvoir en aultre chose qu'a entreprendre Cesar? Je le quitte, s'il n'y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu que Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Serviliens te souffrent, et une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui, par leur vertu, honorent leur noblesse ? â Apres plusieurs aultres propos (car il parla a luy plus de deux heures entieres): Or va, luy
1
C'est-a-dire affranchi, selon le sens du latin libcrtinns.
introduction.
diet il, je te donne, Cinna, la vie a traistre et a parricide, que je te donnay aultre-fois a ennemy; que l'amitié commenee de ce jourd'hui entre nous; essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t'aye donné ta vie, ou tu Tayes receue.
la satire menippee.
Nous avons encore è, parler ici de la fameuse Satire Ménippée. 1II est vrai qu'elle contient un grand nombre de vers, mais la prose domine dans ce pamphlet politique, destiné amp; soutenir Henri IV après coup et è combattre la Ligue, quand le plus fort du danger était passé; car la Ménippée ne date que de 1593. C'est I'oeuvre collective de quelques hommes de grande science et de joyeuse vie , comme l'étaient parfois les savants du i6e siècle. C'étaient: Pierre LeRoy, chanoine de Rouen, qui en eut la première idéé, puis Pithou , grand juriscon-sulte, Nicolas Rapin, Gilles Durand, avocat au parlement, Florent Chrestien , philologue estimé, précepteur de Henri IV, Jean Passerat , professeur au Collége de France, et Jacques Gillot.
Une partie de la Ménippée, intitulée la Verin du Catholicon est dirigée contre les stipendiés de l'Espagne. Les auteurs mettent en scène deux charlatans, l'un Espagnol (le légat, cardinal de Plaisance), l'autre Lorrain (le cardinal de Pellevé), débitant è tout le monde du catholicon, espèce de drogue merveilleuse, avec laquelle on peut être amp; loisir perfide et déloyal, assassiner ses ennemis, etc. Dans l'autre partie, f Abrégé des Etats de Paris, les auteurs imaginent une réunion des principaux personnages des états et y font faire aux ligueurs des discours oü ils se trahissent eux-mêmes et dévoilent leurs motifs intéressés et ceux de leurs amis. Jusqu'è la harangue de d'Aubray, l'ironie domine dans la Satire Ménippée; ce discours est sérieux et d'une grande éloquence. L'apostrophe suivante est lancée contre le Paris de la fin du seizième siècle:
xxx
âO Paris qui n'es plus Paris, mais une spelunque de bestes farouches, une citadelle d'Espagnols, Wallons et Napolitains, un asyle et seure retraicte de voleurs, meur-triers et assassinateurs, ne veux-tu jamais te ressentir de ta dignité et te souvenir qui tu as esté, au prix de ce que tu es, ne veux tu jamais te garir de cette frenesie qui, pour un légitime et gracieux roy, t'a engendré cinquante roytelets et cinquante tyrans ? Te voila aux fers, te voila en l'inquisition d'Espagne, plus intolerable mille fois, et plus dure a supporter aux esprits nez librez et francs, comme sont les Francois, que les plus cruelles morts dont les Espagnols se sauroient aviser. Tu n'as pu supporter une legere augmentation de tailles et d'offices et quelques nöuveaux edicts qui ne t'importoyent nullement; et tu endures qu'on pille tes maisons, qu'on te ranconne jusques au sang, qu'on emprisonne tes senateurs, qu'on chasse et bannisse tes bons citoyens et conseillers, qu'on pende, qu'on massacre tes principaux magistrats; tu le vois et tu l'endures; tu ne l'endures pas seulement, mais tu l'approuves et le loues, et n'oserois et ne scaurois faire aultement. Tu n'as peu supporter ton roy si debon-naire, si facile', si familier, qui s'estoyt rendu comme concitoyen et bourgeois de ta ville, qu'il a enrichie, qu'il a embellie de somptueux bastiments, accreue de fors et superbes remparts, ornée de privileges et exemptions honorables: que dis-je, peu supporter? c'est bien pis: tu l'as chassé de sa ville, de sa maison, de son liet: quoy
1
Ménippe de Gadara, philosophe cynique, qui vécut k Thèbes au 4® siècle av. j.-C., composa des satires. C'est a son exemple que le savant Romain Terentius Varron, contemporain de César, donna le nom de Menippeae a ses satires en prose mêlée de vers. C'est done comme imitateurs de seconde main que les savants francais ont choisi le titre de leur pamphlet.
le xviie siècle jusqu'a corneille, malherbe.
chassé? tu Tas poursuivy: quoi poursuivy? tu Tas assassiné, canonizé l'assassinateur, et faict des feux de joye de sa mort: et tu vois maintenant combien ceste mort t'a prouffité!quot;
. 4. LE XVIIe SIÃCLE JUSQU'A CORNEILLE.
poésie épique et lyrique.
La réforme de la langue francaise, que Ronsard et la Pléiade avaient en vain tentée au milieu du ióe siècle; un autre poète l'ac-complit réellement au commencement du i7c, en profitant de leurs efforts, mais en évitant et en combattant leurs extravagances. Ce fut
malherbe,
L'avènement de Francois de Malherbe (1555â1628) fait époque dans l'liistoire de la langue et de la littérature francaises, ce que Boileau exprime si bien en s'écriant: Eufin Malherbe vint ...quot;
Né è Caen en Normandie, Malherbe passa en Provence, s'y établit et commengait a s'y faire un nom , lorsqu'en 1605 Henri IV (1589â1610) l'attacha amp; sa cour. Marie de Médicis et Louis XIII iióioâ1643) le traitèrent aussi avec faveur, mais il vécut et mourut pauvre, ayant donné plus de temps è, ses vers qu'au soin de sa fortune. Doué d'un esprit plus vigoureux que fécond, d'un jugement droit et d'un goüt sévère plutót que d'une imagination brillante, poète par art et gram-mairien par nature, Malherbe entreprit la réforme tout è la fois de la versification et de la langue. II l'épura en rejetant ce qui était contraire A son génie, et il perfectionna la forme du vers. 1 II pour-suivit son oeuvre avec une persévérance extraordinaire et un succès inouï. Pendant prés de vingt ans Malherbe a exercé en France une espèce de dictature littéraire, qui fut combattue quelque temps par Régnier et d'autres, mais qui finit par s'imposer. Du reste les poésies qu'il publiait furent la sanction de ses doctrines. Ses odes et ses stances sont pleines de force, d'harmonie et de noblesse.
Dans la première moitié du i7e siècle^ la langue francaise, comme la monarchie, marchait è grand pas vers l'unité. C'est 1ÃI le grand mérite de Malherbe d'avoir facilité ce mouvement, en trouvant une langue qui n'était ni au-dessous de la délicatesse des classes élevées, ni au-dessus de l'intelligence de la foule, une langue commune i la cour, a la ville, au peuple. Les stances suivantes, le poète les adresse è un ami pour le consoler de la mort de sa fille.
{1607).
Ta douleur, du Perier, sera done eternelle
Et les tristes discours,
Oue te met en l'esprit l'amitié paternelle,
L'augmenteront tousjours?
xxxi
1
Ce fut Malherbe qui interdit \'hiatus, fixa la place de la césure a la 6e syllabe de 1 alexandrin; défendit les rimes trop faciles et prosdrivit l'enjambement, que Victor Hugo et Alfred de Musset ont remis a la mode.
introduction.
Le malheur de ta fllle au tombeau descendue Par un commun trespas,
Est-ce quelque dedale, oü ta raison perdue Ne se retreuve pas?
Je scais de quels appas son enfance estoit pleine Et n'ai pas entrepris,
Injurieux amy, de soulager ta peine Avecque son mépris.
Mais elle estoit du monde, oü les plus belles choses Ont le pire destin;
Et rose, elle a vecu ce que vivent les roses,
L'espace dun matin.
Racan (1589â1670) fut le disciple favori de Malherbe. II a moins de force, mais autant de grdce naturelle. Du reste, son mérite a été fort exagéré par ses contemporains. Les Bergeries de Racan sont une longue pastorale dramatique, renfermant quelques beaux passages, mais en somme fort ennuyeuse.
regnier.
A cóté de Malherbe, mais dans un camp littéraire opposé nous apparalt Mathurin régnier (1573â1613). II naquit rl Chartres et était le neveu du poète Desportes, qui lui donna les premiers principes de versification. Régnier entra dé bonne heure dans la carrière ecclésiastique, suivit en 1593 le cardinal Joyeuse a Rome, passa dix ans prés de lui, puis s'attacha au comte de Béthune, ambassadeur è, Rome de 1601 è, 1605. II dut è, cette circonstance de connaltre la langue et la littérature italiennes. De retour en France, il obtint de Henri IV des bénéfices et des pensions et put dès-lors entièrement s'abandonner a son goüt pour les lettres et les plaisirs. Régnier a laissé cinq élégies et seize satires. Ces dernières s'attaquent aux mceurs du temps, sans se mêler, comme la Satire Ménippée, des affaires poli-tiques. Régnier avait une aptitude toute particulière pour la satire : il était bon observateur, plein de finesse, de sagacité, de bon sens, et il excellait tl saisir le ridicule et a le peindre. Son chef-d'oeuvre est le portrait de Macette, vieille hypocrite, aïeule de Tartuffe.
poésie dramatique.
Dans la poésie dramatique il y eut, pendant cette période, une violente réaction contre la restauration du thédtre antique qui avait été tentée avec succès par Jodelle et Carnier du temps de la Renaissance. Cette réaction, due è l'influence des littératures italienne et espagnole, eut pour promoteur et héros.
hardy.
Alexandre Hardy (1560â1632) fut un entrepreneur thédtral plutót qu'un poète dramatique; car il composa; dit-on, plus de six cents pièces de thédtre, dont les meilleures ne soutiennent plus au-jourd'hui la lecture. Hardy imita d'abord des pastorales italiennes et des drames espagnols, mais bientót aussi les tragédies de Jodelle
xxxii
le xviie siècle jusqu'a corneille, poésie et prose. xxxiii
et de Garnier, mêlant les chceurs et les messagers du thédtre antique avec les Pantalons italiens et les Matamores espagnols. Ce grossier pêle-mêle de toutes les imitations réussit sur la scène pendant vingt ans.
On finit pourtant par s'en dégoüter, et on revint £l la tragédie savante, retour qui fut encouragé et patronné par le cardinal de Richelieu. Les régies du thédtre antique furent remises eu honneur. De ce respect pour les unités et de Timitation du thédtre espagnol naquirent des pièces fort supérieures amp; celles de Hardy, quoique tombées, elles aussi, dans un juste oubli. Parmi les auteurs de ces pièces nous nommons:
scudéri, rotrüu, cyrano de bergerac.
Scudéri (1601â1667) écrivit seize pièces, la plupart tragi-comédies , dont quelques-unes ont, dans le temps, balancé la popularité du Cid de Corneille. II publia aussi une épopée; Alaric ou Rome vaincue, chef-d'ceuvre d'emphase et de ridicule, et des Poésies divers es, oü il y a quelques pièces assez agréables.
Rotrou (1609â 1650) était associé aux auteurs qui travaillaient aux pièces de Richelieu, et fort lié avec Corxeille. II est l'auteur de tragi-comédies, de comédies et de tragédies dont Vences/as est la meilleure
Cyrano de Bergerac (1620â1655) a écrit la tragédie dAgrippine, oü Ton trouve quelques belles parties, et la comédie du Pédant joité, k laquelle Molière a emprunté deux scènes fort comiques pour les mettre dans les Fourberies de Sc apin.
prose.
Quatre prosateurs sont Ãl nommer dans la période qui précède Pascal, ce sont Agrippa d'Aubigne, Balzac, Voiture et Descartes.
agrippa d'aubigne.
Agrippa d'Aubigné (1552â1630), dont nous avons déjd mentionné plus haut les satires, 1 qui appartiennent au i6e siècle, fut un des héros du parti huguenot. A treize ans il se distingua déjè. au siège d'Orléans. Après avoir perdu son père, il se rendit k Genève pour suivre les lecons de Theodore de Bèze , 2 qu'il quitta pour aller combattre sous Condé et le roi de Navarre. Ami de Henri IV, il n'épargnait dans ses bons mots et dans ses sarcasmes ni le roi, ni la reine mère. Sa rude franchise finit par lui attirer une disgrdce; il fut forcé de se retirer dans son gouvernement en province. II consacra ses loisirs è composer des ouvrages, dont le principal est intitulé Histoire' universelle depiiis Fan 1550 jusqii a Pan 1601 , et qui parut de 1616 k 1620. Ce livre est plein de détails satiriques
1
Thèodore de Bèze (1509â1605), un des chefs de la reformation calviniste, pro-fesseur de grec a Lausanne, plus tard successeur de Calvin a Genève. II a publié entre autres la tragédie d'Abraham sacrifiant (1550), une traduction du Nonveait Testament (i55^) et, cn 1580, une Histoire ecclésiastique des églises réformées au royaume de France depuis 1521 jusqu'en 1563.
2
C. Plcetz , Manuel de Litlérature franqaise. 4e éd. 3
introduction.
trés piquants qui font oublier la sécheresse et la confusion de rensemble. Le livre fut condamné au feu, et l'auteur dut se retirer è. Genève, oü il mourut.
BALZAC.
Jean-Louis Guez, seigneur de balzac (1594â1654), après avoir été employé è, Rome par le cardinal Nogaret de la Valette, fut présenté k Richelieu, qui lui accorda un brevet de conseiller et une pension. Ses oeuvres se composent de nombreuses Lettres, de traités intitulés he Prince, Aristippe et la cour, le Socrate chrétien, etc. et cTEntretiens. Balzac n'est pas un génie, c'est un écrivain de talent. II exprime souvent de grandes idéés, dans un langage parfois trop pompeux, mais dans ses principales publications il écrit avec une précision et une noblesse ignorées avant lui. On peut dire de lui qu'il a presque fait pour la prose francaise ce que Malherbe a fait pour la poésie. C'est Balzac qui a formé des lecteurs pour les Lettres provinciales de Pascal.
voiture.
VoiTURE (1598â1648) obtint la charge de maltre des cérémonies chez Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, partagea la disgrace de son ma!tre, mais rentra en faveur et fut attaché è, la maison du roi. II fut l'hóte le plus assidu de l'hótel de Rambouillet, et membre de 1'Académie frangaise dès sa création, en 1635. II a écrit des vers-francais, italiens et espagnols mais il ne laisse pas d'être un poète fort médiocre. La prose de ses Lettres est plus estimée. Celles-ci ont contribué è épurer la langue; mais Voiture, qui tombe souvent dans l'affectation, ne saurait étre comparé ü Balzac, ni pour les pensées, ni pour le style,
descartes.
La vie et les oeuvres de Descartes (1596â1650) appartiennent d. l'histoire de la philosophic. Nous ne le nommons ici qu'è titre d'auteur du Discours de la Méthode (1637), qui est un des monuments littéraires les plus remarquables du i7e siècle et, en date, le premier chef-d'oeuvre de la prose francaise moderne.
xxxiv
I
COENEILLE.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
Pierre corneille, surnommé ie grand Corneille, naquit le 6 Juin 1606, è. Rouen, oü son père était maitre des eaux et forêts, et mourut è Paris en 1684. Né sous Henri IV, il vit la mort de Louis XIII et quarante années du règne de Louis XIV. Après de fortes études faites au collége des jésuites de sa ville natale, le jeune Corneille étudia le droit, débuta au barreau et prit raême la charge d'avocat général; mais il ne tarda pas £l se vouer entièrement au thédtre. A vingt-trois ans il fit représenter Mélite (1629), sa dernière comédie. Le succès fut brillant; non que la piéce füt bonne, mais elle était supérieure, par la décence des mceurs et du langage, i\ celles qui réussissaient alors. Clitandre, qui suivit Mélite, est un drame fort embrouillé, mais qui annonce déjü une grande puissance de combi-naison. Ces premiers succès attirèrent sur l'auteur l'attention du cardinal de Richelieu, et le firent admettre dans la société des auteurs auxquels le ministre fournissait des sujets de tragédie et de comédie.
Après plusieurs autres pièces oubliées aujourd'hui, Corneille donna au théamp;tre Médée, ceuvie imparfaite, sans doute, mais qui annoncait un poète tragique. En 1636 parut le Cid, le premier en date des chefs-d'oeuvre de Corneille. Cette tragédie eut un immense succès. Richelieu s'en émut au point d'en être jaloux. L'Académie francaise, qu'il venait de fonder; recut de son maltre et protecteur l'ordre de prononcer entre Corneille et Scudéri, qui avait critiqué le Cid avec amertume et insolence. Son arrêt parut sous le titre de Sentiments de rAcadémie sur te Cid. Cette critique, modérée dans la forme, est injustement sévère au fond, puisqu'elle condamne le sujet comme immoral et les sentiments de Chlmène comme dénaturés. Aussi ne fut-elle point acceptée par le public, ce que Boileau exprime trés bien dans les vers suivants:
En vain contre le Cid un ministre se ligue,
Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.
L'Académie en corps a beau le censurer,
Le public révolté s'obstine a l'admirer. 2
La belle pièce du Cid, qui fonda véritablement la tragédie en France, fut suivie , trois ans après, des Horaces (1639], oü le génie de Corneille parait dans toute sa vigueur et son originalité. Cmna 1639) et Polyeucte (1640), qui comptent également parmi les chefs-d'oeuvre du poète, suivirent è, peu de distance et avec non moins d'éclat.
Corneille, qui avait créé la tragédie par le Cid, inaugura par le Menteur la comédie de caractère (1642), dix-sept ans avant Molière. Le Menteur, imité de l'espagnol comme le Cid, est devenu, aussi bien que le Cid, une ceuvre originaie. En revenant a la tragédie,
2 Satire IX.
1
D'après geruzez, Ãtudes littéraires, Paris 1858.
corneille (1606 â1684).
Corneille échoua dans Théodore, mais il se releva par Rodogune, dont on admire surtout le cinquième acte. Dès-lors son génie commenca è, décliner, quoiqu'on trouve encore de belles scènes dans plusieurs des tragédies de sa dernière époque, telles que (Edipe et Sertorius.
On admire surtout chez Corneille l'énergie et le sublime des conceptions et particulièrement des sentiments. Son style est vigoureux, mais on peut lui reprocher parfois de l'enflure et de la subtilité.
Le cid, les horaces, cinna,-polyeucte 1 sor.t les chefs-d'oeuvre de Corneille.
I. L E C I D.
(1636.)
Le sujet du Cid est historique. Le héros castillan don Rodrigue, ou Ruy Dias de Bivar, né a Burgos vers Tan 1040, mort a Valence en 1099, l'année de la prise de Jérusalem par les croisés, se signala par ses exploits sous les règnes de Ferdinand, de Sanche II et d'Alphonse VI, rois de Léon et de Castille. Le nom de Cid, c'est-a-dire seigneur, lui fut donné par les Maures vaincus. Les exploits de don Rodrigue sont racontés dans les vieilles chroniques espagnoles et célébrés dans les chants populates imités, d'après une traduction francaise, par le poète allemand Herder.
Corneille, en composant sa tragédie, suit les traces du poète Guilhem de Castro auteur de la pièce espagnole Las Mocedades del Cid (les Faits de jeunesse du Cid), mais il le fait avec la süreté et l'indépendance du génie. Le poète francais place le lieu de la scène dans Séville. C'est un anachronisme volontaire; car Corneille savait trés bien que Séville ne fut prise sur les Maures que cent cinquante ans après la mort du Cid. S'il y a placé la scène de sa tragédie, c'est pour donner plus de vraisem-blance a la descente des Maures , qui ne pouvaient tenter une surprise que par mer.
Le Cid commence par la vengeance que Rodrigue tire d'une insulte faite a son père par le comte de Gormas. Le roi don Fernand a choisi pour gouverneur de I'infant de Castille le vieux don Diègue, père de Rodrigue. Le comte de Gormas, père de Chimène, que Rodrigue aime et dont il est aimé, prétendait a ce poste. Irrité de la préférence accordée a son rival, il s'emporte et s'oublie jusqu'a lui donner un soufflet.
ACTE I, SCÃNE II.
le comte de gormas, don diègue.
Le comte. Enfin vous l'emportez, et Ia faveur du Roi Vous élève en un rang 2 qui n'était dü qu'd moi:
H vous fait gouverneur du prince de Castille.
Don Diègue. Cette marque d'honneur qu'il met dans ma familie, Montre è tons qu'il est juste, et fait connaitre assez,
Qu'il sait récompenser les services passés.
Le comte. Pour grands que soient les rois, 3 ils sont ce que nous
sommes:
lis peuvent se tromper comme les autres hommes;
Et ce choix sert de preuve è tous les courtisans,
Qu'ils savent mal payer les services présents.
2
1
D'après le texte de Tédition des CEuvres de Corneille de M. Marty-Laveaux, laquelle fait partie des Grands ecrivains de la France publiés sous la direction de M. A. Régnier.
2
On dirait en prose: élever amp; un rang.
3
âCe tour de phrase a vieilli: on dirait aujourd'hui tout grands que soni les roisy. quelque grands que soient les rois.quot; VOLTAIRE.
le cid (acte i, scène li).
Don Diègue. Ne parions plus d'un choix dont votre esprit s'irrite: La faveur l'a pu faire autant que le mérite;
Mais on doit ce respect au pouvoir absolu,
De n'examiner rien quand un roi l'a voulu.
A l'honneur qu'il m'a fait, ajoutez-en un autre;
Joignons d'un sacré noeud 1 ma maison k la votre;
Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils;
Leur hymen 2 nous peut rendre k jamais plus qu'amis:
Faites-nous cette grdce, et l'acceptez pour gendre. 3
Le comte. A des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre; 4Et le nouvel éclat de votre dignité Lui doit enfler le coeur d'une autre vanité. 0
Exercez-la, Monsieur, ' et gouvernez le Prince:
Montrez-lui comme il faut régir une province.
Faire trembler partout les peuples sous sa loi,
Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi.
Joignez è ces vertus celles d'un capitaine:
Montrez-lui comme il faut s'endurcir k la peine,
Dans le métier de Mars se rendre sans égal.
Passer les jours entiers et les nuits £l cheval,
Reposer tout armé, forcer une muraille.
Et ne devoir qu'è. soi le gain d'une bataille.
Instruisez-le d'exemple, ^ et rendez-le parfait.
Expliquant il ses yeux vos lemons par l'effet. 0
Don Diègue. Pour s'instruire d'exemple, en dépit de 1'envie, II lira settlement l'histoire de ma vie.
Lè,, dans un long tissu de belles actions,
II verra comme 11 faut dompter des nations,
Attaquer une place, ordonner une armée, 5Et sur de grands exploits Mtir sa renommée.
Le cohte. Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir; Un prince dans un livre apprend mal son devoir.
Et qu'a fait après tout ce grand nombre d'années,
Que ne puisse égaler une de mes journées?
3
1
⢠Aujourd'hui le mot sacré, employé en bonne part, dans Ie sens de saint, consacyc â a la divinité, se place après ie substantif. A 1'exception de quelques expressions, p. e.: sacré college (collége des cardinaux), sacré ccenr {cceur de Jésus), I'adjectif sacré précédant le substantif est devenu un terme injurieux, appartenant au langage le plus bas et le plus grossier. Mais au dix-septième siècle le mot sacré, placé avant le substantif, ne produisait pas l'effet désagréable qu'il a aujourd'hui.
2
Hymen (on pron. imcnc et imain), mot poétique pour marl age.
3
quot; Autrefois , en vers et en prose, on mettait volontiers le pronom avant le second impératif. Aujourd'hui on dirait el acceptcz-lc pour gendre,
4
Variante; A de plus hauts partis Rodrigue doit prétendre.
5
J0 Qu'il faut faire a ses yeux ce que vous enseignez.
Variante', Attaquer une place et ranger une armée.
Si vous fütes vaillant, je le suis aujourd'hui,
Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.
Grenade et FAragon tremblent quand ce fer brille;
Mon nom sert de rempart è toute la Castille;
Sans moi, vous passeriez bientót sous d'autres lois,
Et vous auriez bientót vos ennemis pour rois.
Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire,
Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire.
Le Prince Ãl mes cótés ferait dans les combats L'essai de son courage k l'ombre de mon bras;
II apprendrait è vaincre en me regardant faire;
Et pour répondre en Mte è. son grand caractère,
II verrait ....
Don Diègue. Je le sais, vous servez bien le Roi;
Je vous ai vu combattre et commander sous moi.
Quand l'Age dans mes nerfs a fait couler sa glacé,
Votre rare valeur a bien rempli ma place;
Enfin, pour épargner les discours superflus,
Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus.
Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence Un monarque entre nous met quelque dififérence.
Le comte. Ce que je méritais, vous l'avez emporté.
Don Diègue Qui l'a gagné sur vous l'avait mieux mérité. Le comte. Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne. Don Diègue. En être refusé n'en est pas un bon signe. Le comte. Vous l'avez eu par brigue, éfant vieux courtisan. Don Diègue. L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan. De comte. Parlons-en mieux, le Roi fait honneur amp; votre dge. Don Diègue. Le Roi, quand il en fait, le mesure au courage. Le comte. Et par la eet honneur n'était dü qu'il mon bras. Don Diègue. Qui n'a pu l'obtenir ne le méritait pas.
Le comte. Ne le méritait pas! Moi?
Don Diègue. Vous.
Le comte. Ton impudence , Téméraire vieillard, aura sa récompense. (7/ lui do7ine un soufflei).
Don Diègue, mettani l'épée a la main.
Achève, et prends ma vie après un tel affront,
Le premier dont ma race ait vu rougir son front. '
Le comte. Et que penses-tu faire avec tant de faiblesse? D. Diègue. {désarmé). O Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse ! Le comte. Ton épée est k moi; mais tu serais trop vain.
Si ce honteux trophée avait chargé ma main.
Adieu; fais lire au Prince, en dépit de l'envie.
Pour son instruction, l'histoire de ta vie:
D'un insolent discours ce juste chdtiment Ne lui servira pas d'un pelit ornement.
1 Expression hardie permise a un poète. En prose on aurait dit dont quelquun de ma race ait vu rougir son front.
LE CID (ACTE I, SCÃNE III, IV).
SCÃNE III.
Don Diègue. O rage! ó désespoir! o vieillesse ennemie!
N'ai-je done tant vécu que pour eette infamie?
Et ne suis-je blanehi dans les tra^aux guerriers Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers?
Mon bras, qu'avec respect toute l'Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé eet empire,
Tant de fois affermi le tróne de son roi,
Trahit done ma querelle, et ne fait rien pour moi!
O cruel souvenir de ma gloire passée!
(Euvre de tant de jours en un jour effacée!
Nouvelle dignité, fatale k mon bonheur!
Précipice élevé d'oü tombe mon honneur!
Faut-il de votre éclat voir triompher le comte,
Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte?
Comte, sois de mon prince è, présent gouverneur:
Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur;
Et ton jaloux orgueil, par eet affront insigne,
Malgré le choix du Roi, m'en a su rendre indigne.
Et toi, de mes exploits glorieux instrument,
Mais d'un corps tout de glace inutile ornement ,
Fer, jadis tant ü craindre, et qui, dans cette offense,
M'as servi de parade, et non pas de défense,
Va, quitte désormais le dernier des humains,
Passe, pour me venger, en meilleures mains.
SCÃNE IV.
don diègue, don rodrigde.
Don Diègue. Rodrigue, as-tu du coeur? 1
Don Rodrigue. Tout autre que mon père L'éprouverait sur l'heure.
Don Diègue. Agréable colère!
Digne ressentiment è. ma douleur bien doux!
Je reconnais mon sang è, ce noble courroux;
Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte.
Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte;
Viens me venger
Don Rodrigue. De quoi?
Don Diègue. D'un affront si cruel,
Qu'è. l'honneur de tous deux il porte un coup mortel:
D'un soufflet. L'insolent en eftt perdu la vie;
Mais mon Age a trompé ma généreuse envie:
5
1
Dans les romances espagnoles, don Diègue éprouve successivement le courage de ses fils, en les serrant de forts liens qui arrachent a ces jeunes gens des cris et des pleurs; Rodrigue seul se montre indigné.
CORNEILLE (1606 â1684).
Et ce fer, que mon bras ne peut plus soutenir,
Je le remets au tien pour venger et punir.
Va contre un arrogant éprouver ton courage:
Ce 11'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage;
Meurs ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter.
Je te donne è. combattre un homme £l redouter.
Je l'ai vu, tout couvert de sang et de poussière.
Porter partout l'effroi dans une armée entière.
J'ai vu par sa valeur cent escadrons rompus; 1Et pour t'en dire encor quelque chose de plus,
Plus que brave soldat, plus que grand capitaine,
C'est ....
Don Rodrigue. De grdce, achevez.
Don Diègue. Le père de Chimène. Don Rodrigue. Le . . . ?
Don Diègue. Ne réplique point, je connais ton amour; Mais qui peut vivre infdme est indigne du jour.
Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense.
Enfin tu sais l'afFront et tu tiens la vengeance:
Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi;
Montre-toi digne fils d'un père tel que moi.
Accablé des malheurs oü le destin me range, -Je vais les déplorer: 2 va, cours, vole, et nous venge, 3
(II sort).
ACTE II, SCÃNE II.
le comte, don rodrigue.
Don Rodrigue. A moi, comte, deux mots.
Le comte. Parle.
D. Rodrigue. Ote-moi d'un doute.
Connais-tu bien uon Diègue ?
Le comte. Oui.
Don Rodrigue. Parions bas; écoute.
Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu, 4La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu?
Le comte. Peut-être.
Don Rodrigue Cet ardeur que dans les veux je porte, Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu?
le comte. Que m'importe?
6
1
Variante; Je l'ai vu tout sanglant, au milieu des batailles ,
Se faire un beau rempart de mille funérailles.
D. Rodrigue. Son nom ? c'est perdre temps en propos superflus.
D. Diègue. Done, pour te dire encor quelque chose de plus . . .
Funciallies est dit ici pour des guerriers qui, morts sur Ie champ de bataille, n'ont d autre pompe funèbre que la gloire de leur chute.
2
ou me Je/le.
3
Variante: Je in tn vais les plcurer. ^ Vovez page 3, note 4.
4
mème vertu pour la vertu mcme, est une locution vieillie aujourd'hui, mais fort usitée au dix-septième siècle, non seulement dans la poésie, mais aussi dans la prose.
LE CID (ACTE II, SCÃNE li).
Don Rodrigue. A quatre pas d'ici je te le fais savoir. 1Le comte. Jeune présomptueux!
Don Rodrigue. Parle sans t'émouvoir. Je suis jeune, il est vrai; mais aux Ames bien nées 2La valeur n'attend point le nombre des années.
Le comte. Te mesurer è moi! 3 qui t'a rendu si vain,
Toi qu'on n'a jamais vu les armes S, la main?
Don Rodrigue. Mes pareils è, deux fois ne se font point connaitre, Et pour leur coup d'essai veulent des coups de maltre.
Le comte. Sais-tu bien qui je suis?
Don Rodrigue. Oui; tout autre que moi Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d'effroi.
Les palmes dont je vois ta tête si couverte Semblent porter écrit le destin de ma perte.
J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur;
Mais j'aurai trop de force, ayant assez de cceur.
A qui venge son père il n'est rien impossible.
Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.
Le comte. Ce grand cceur qui paralt aux discours que tu tiens, Par tes yeux, chaque jour, se découvrait aux miens;
Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille,
Mon dme avec plaisir te destinait ma fille.
Je sais ta passion, et suis ravi de voir Que tous ses mouvements cèdent A ton devoir,
Qu'ils n'ont point affaibli cette ardeur magnanime,
Que ta haute vertu répond a mon estime.
Et que, voulant pour gendre un cavalier 4 parfait.
Je ne me trompais point au choix que j'avais fait;
Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse;
J admire ton courage, et je plains ta jeunesse.
Ne cherche point a faire un coup d'essai fatal;
Dispense ma valeur d'un combat inégal;
Trop peu d'honneur pour moi suivrait cette victoire:
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
On te croirait toujours abattu sans effort;
Et j'aurais seulement le regret de ta mort.
Don Rodrigue. D'une indigne pitié ton audace est suivie: Qui m'ose óter l'honneur craint de m'óter la vie?
Le comte. Retire-toi d'ici.
Don Rodrigue. Marchons sans discourir.
7
1
Le présent je fais pour le futur je ferai donne a la réponse de Rodrigue une grande energie. II setnble que la chose soit déja faite.
2
Pour chez [dans) les ames bien nées.
Variante; Mais t'attaquer a moi! â En prose on dit s'attanuer a qn , mais se mesurer avec qn.
3
Variante; Et que voulant pour gendre un chevalier parfait.
4
⢠iï â Se Sert plus rnaintenant dans Ia tragédie du mot cavalier, qui signifie aujourd hui: i) un homme a cheval et plus spécialement un soldat servant a cheval: a) 1 homme qui danse avec une dame ou qui Taccompagne. Dans le passage ci-dessus cavalier (de l'espagnol cabellero signifie jeune homme accompli.
corneille (1606 â1684).
Le comte. Es-tu si las de vivre?
Don Rodrigue. As-tu peur de mourir? Le comte. Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénéré Qui survit un moment è l'honneur de son père.
Les deux adversaires sortent l'épée a la main et bientót on apprend la mort du comte.
SCÃNE VI.
le roi d. fernand, d. diègue, chimene, d. sanche, d. arias, d. alonse.
Chimène. Sire, Sire , justice!
Don Diegue. Ah! Sire, écoutez-nous.
Chimène. Je me jette è vos pieds.
Don Diègue. J'embrasse vos genoux. Chimène. Je demande justice
Don Diègue. Entendez ma défense.
Chimène. D'un jeune audacieux punissez rinsolence:
II a de votre sceptre abattu le soutien,
II a tué mon père.
Don Diègue II a vengé le sien.
Chimène. Au sang de ses sujets un roi doit Ia justice. 1D. Diègue. Pour la juste vengeance il n'est point de supplice. 2D. Fernand. Levez-vous l'un et 1'autre, et parlez è. loisir. Chimène, je prends part d. votre déplaisir, 3D'une égale douleur je sens mon Ame atteinte. {d don Diègue)
Vous parlerez après; ne troublez pas sa plainte.
Chimène. Sire, mon père est mort; mes yeux ont vu son sang Couler Ãl gros bouillons de son généreux flanc;
Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,
Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,
Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux 4De se voir répandu pour d'autres que pour vous,
Qu'au milieu des hasards n'osait verser la guerre,
Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre.
J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur:
Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,
Sire, la voix me manque è. ce récit funeste;
Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le raste.
D. Fernand. Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.
Chimène. Sire, de trop d'honneur ma misère 3 est suivie. Je vous l'ai déjè. dit, je l'ai trouvé sans vie;
Son flanc était ouvert; et pour mieux m'émouvoir.
8
1
On dirait aujourd'hui; doit justice.
2
- Variante: Une juste vengeance est sans peur du supplice.
3
C'cst-a-dire: a votre malheur. ** Voyez page 5, note 2.
4
5 Le mot misère est souvent employé pour malheur par Corneille aussi bien que par Racine. Le substantif misère ne se dit plus guère dans ce sens; mais on dit encore; Suis-je assez miserable? pour: suis-je assez malheureuxf
le cid (acte ii, scène vl).
Son sang sur la poussière écrivait mon devoir;
Ou plutót sa valeur en eet état réduite Me parlait par sa plaie, et hdtait ma poursuite;
Et pour se faire entendre au plus juste des rois,
Par cette triste bouche elle empruntait ma voix.
Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance Règne devant vos yeux une telle licence;
Que les plus valeureux, avec impunité,
Soient exposés aux coups de la témerité;
Qu'uii jeune audacieux triomphe de leur gloire,
Se baigne dans leur saug, et brave leur mémoire.
Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir Eteint, s il n'est vengé, l'ardeur de vous servir.
Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance,
Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance. 1Vous perdez en la mort d'un homme de son rang:
\engez-la par une autre, et le sang par le sang.
Immolez, non è, moi, mais è. votre couronne,
Mais k votre grandeur, mais iX votre personne;
Immolez, dis-je, Sire, au bien de tout l'Etat Tont ce qu'enorgueillit un si haut attentat.
Don Fernand. Don Diègue, répondez.
Don Diègue. Qu'on est digne d'envie, Lorsqu'en perdant la force on perd aussi la vie!
Et qu'un long Age apprête aux hommes généreux,
Au bout de leur carrière, un destin malheureux! 2Moi, dónt les longs travaux ont acquis tant de gloire,
Moi. que jadis partout a suivi la victoire,
Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu,
Recevoir un affront et demeurer vaincu.
Ce que n'a pu jamais combat, siège, embuscade,
Ce que n'a pu jamais Aragon/ni Grenade,
Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux,
Le comte en votre cour l'a fait presque a vos yeux,
Jaloux de votre choix, et fier de l'avantage Que lui donnait sur moi l'impuissance de l'dge.
Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois,
Ce sang, pour vous servir prodigué tant de fois,
Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie,
Descendaient au tombeau tous 3 chargés d'infamie,
Si je n'eusse produit un fils digne de moi,
9
1
Allegeance. Ce terme, que CorneJHe emploie souvent, a vieilli: on dit aujourd'hui soulagement, adoucissement, mais le verbe alléger est trés usité.
2
Variante: Quand avecque la force on perd aussi la vie,
Sire , et que l age apporte aux hommes généreux
3
II parait que ni sonnait autrefois oi/i ou e, témoins des rimes comme béte et botte, sec? eft et adroite, c est la prononciation normande. Aujourd'hui on prononce harnais, on rit indifféremment harnois et harnais. Harnois et fois ne riment done plus que pour les yeux.
La grammaire de nos jours veut tot/t chargés, etc. Mais, malgré Vaugelas,
c0rne1lle (1606â1684).
Digne de son pays et digne de son roi.
II m'a prêté sa main, il a tué le comte;
II m'a rendu I'honneur, il a lavé ma honte.
Si montrer du courage et du ressentiment,
Si venger un soufflet mérite un cMtiment,
Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête:
Quand Ie bras a failli, l'on en punit la tête.
Qu'on nomme crime ou non ce qui fait nos débats,
Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras.
Si Chimène se plaint qu'il a tué son père,
II ne l'eüt jamais fait, si je l'eusse pu faire.
Immolez done ce chef 1 que les ans vont ravir,
Et conservez pour vous le bras qui peut servir.
Aux dépens de men sang satisfaites Chimène:
Je n'y résiste point, 2 je consens £l ma peine;
Et, loin de murmurer d'un rigoureux décret,
Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.
Don Fernand. L'affaire est d'importance, et, bien considérée, Mérite en plein conseil d'être délibérée.
Don Sanche, remettez Chimène en sa maison.
Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison.
Qu'on me cherche son fils. Je vous ferai justice.
Chimène. II est juste, grand Roi, qu'un meurtrier périsse. D. Fernand. Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs. Chimène. M'ordonner du repos, c'est croitre mes malheurs. 3
Rodrigue, au désespoir, a pénétré dans la maison du comte, oü il se tient caché au retour de Chimène. Don Sanche, son rival, vient offrir a Ghimène ses services , qui ne sont point acceptés. Restée seule avec Elvire, sa confidente, Chimène parle de mourir, après avoir vengé son père. Alors Rodrigue vient de lui-même s'offrir a sa vengeance.
ACTE III, SCÃNE IV.
CHIMÃNE, ELVIRE, DON RODRIGUE.
Rodrigue, en présentant son épée a Chimène, lui dit.
N'épargiiez point mon sang, goütez sans resistance La douceur de ma per te et de votre vengeance.
Chimène. Ah! quelle cruauté, qui tout en un jour 4 tue Le père par le fer, la fille par la vue!
Ote-moi eet objet, je ne le puis souffrir:
Tu veux que je t'écoute, et tu me fais mourir!
10
1
Chef (du latin caput) est dit ici au sens propre pour tête. Aujourd'hui il ne s'emploie plus dans ce sens qu'en plaisantant.
2
On dirait aujourd'hui: Je ne m'y oppose point.
3
Dans le i8e siècle le verbe croitre était aussi bien vei be actif que verbe neutre, surtout en poésie. Racine a dit: Que ce nouvel honneur va croitre son audace. Aujourd'hui , croitre ne s'emploie plus que comme verbe neutre.
4
En prose on dirait: en un seul jour.
LE CID (ACTE III, SCÃNE IV).
D. Rodrigue. Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie De finir par tes mains ma déplorable vie;
Car enfin n'attends pas de mon affection Un lAche repentir d'une bonne action.
L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte Déshonorait mon père, et me couvrait de honte.
Tu sais comme un soufflet touche un homme de coeur.
J'avais part amp; l'affront, j'en ai cherché l'auteur:
Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père;
Je le ferais encor, si j'avais fl le faire.
Ce n'est pas qu'en effet contre mon père et moi,
Ma flamme 1 assez longtemps n'ait combattu pour toi;
Juge de son pouvoir, dans une telle offense J'ai pu délibérer si j'en prendrais vengeance. 2Réduit k te déplaire, ou souflrir un affront, 3J'ai pensé qu'Ãl son tour mon bras était trop prompt; 4Je me suis accusé de trop de violence;
Et ta beauté sans doute emportait la balance,
A moins que d'opposer è tes plus forts appas Qu'un homme sans honneur ne te méritait pas;
Que malgré cette part que j'avais en ton dme.
Qui m'aima généreux me halrait infdme; 3 Qu'écouter ton amour, obéir è sa voix,
C'était m'en rendre indigne et diffamer ton choix.
Je te le dis encore, et, quoique j'en soupire,
Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire; 0 Je t'ai fait une offense, et j'ai dü m'y porter Pour effacer ma honte, et pour te mériter;
Mais quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père,
C'est maintenant k toi que je viens satisfaire:
C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois.
J'ai fait ce que j'ai dü, je fais ée que je dois.
Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime;
Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime:
Immole avec courage au sang qu'il a perdu '
Celui qui met sa gloire A l'avoir répandu.
Chimène. Ah! Rodrique, il est vrai, quoique ton ennemie,
Je ne puis te bldmer d'avoir fui l'infamie;
II
1
Les mots flamme, feux et ardeur, trés usité dans la tragédie et dans la haute comédie du 17quot; siècle pour exprirrer les sentiments du coeur, sont maintenant com-plètement usés et tombés dans le ridicule.
2
Variante: J'ai pu donter encor si j'en prendrais vengeance.
3
Inexactitude grammaticale veut: on d sonffrir.
4
* Variante: J ai retenu ma main, fat cru mon bras trop prompt.
Cest-a-dire: Geile qui m'a aimé, paree que j'ai marché dans la voie de l'honneur, me hairait, si je devenais infame. Généreux est ici employé dans le sens latin de gener os us', noble, magnanime, honorable.
Variante: Je te le dis encore, et veux, tant que j' expire ,
Sans cesse le penser et sans cesse le dire.
^'an t que j expire (pour jusqit a ce que j'expire, aussi longtemps que je vis) a été blamé par l'Académie (v. page 14, note 3)
Pour; qui! a fait perdre, â dont il a causé la perte.
corneille (1606â1684).
Et de quelque facon qu'éclatent mes douleurs,
Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs.
Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage,
Demandait è. l'ardeur d'un généreux courage:
Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien;
Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien.
Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire;
Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire:
Même soin me regarde, et j'ai, pour m'affliger,
Ma gloire amp; soutenir, et tnon père è. venger.
Hélas! ton intérêt 1 ici me désespère :
Si quelque autre malheur m'avait ravi mon père,
Mon dme aurait trouvé dans le bien de te voir L'unique allègement qu'elle eüt pu recevoir;
Et contre ma douleur j'aurais senti des charmes, 2Quand une main si chère eüt essuyé mes larmes.
Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu;
Cet effort sur ma flamme mon honneur est dü;
Et cet affreux devoir, dont l'ordre m'assassine.
Me force è, travailler moi-même è ta ruine.
Car enfin, n'attends pas de mon affection De Mches sentiments pour ta punition. 3De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne,
Ma générosité doit répondre k la tienne:
Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi;
Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.
D. Rodrigue. Ne dififère done plus ce que l'honneur t'ordonne; II demande ma tête, et je te Fabandonne;
Fais-en un sacrifice a. ce noble intérêt:
Le coup m'en sera doux, aussi bien que l'arrêt.
Attendre après mon crime une lente justice,
C'est reculer ta gloire autant que mon supplice.
Je mourrai trop heureux, mourant d'un coup si beau.
Chimène. Va, je suis ta partie; 4 et non pas ton bourreau.
Si tu m'offres ta tête, ést-ce è moi de la prendre?
Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre;
C'est d'un autre que toi qu'il me faut 1'obtenir,
Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.
D. Rodrigue. De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne, Ta générosité 5 doit répondre è. la mienne;
Et pour venger un père emprunter d'autres bras.
Ma Chimène, crois moi, c'est n'y répondre pas:
13
1
Ton intérêt, c'est-a-dire Vintérêt que je te porie.
2
1 Charmes a ici le sens de force magi que, talisman. Quand ^st dit pour si. Le sens de ces deux vers est; Une main si chère essuyant mes larmes aurait été pour moi un talisman contre la douleur.
3
Le sens est: N'attends pas que les sentiments que j'ai pour toi, me ren dent assez lache, pour ne pas demander ta punition.
4
^ Ta partie veut dire ta partie adverse, la partie qui plaide contre toi, qui demande
5
ta condamnation. 5) C'est-a-dire ta grandeur d'dine, ta magnanimité, v. page n , note 5.
le cid (acte hl, scène iv).
Ma main seule du mien a su venger l'offense,
Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.
Chimène. Cruel! è, quel propos sur ce point t'obstiner?
Tu t'es vengé sans aide, et tu m'en veux donner! 1 Je suivrai ton exemple, et j'ai trop de courage Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage.
Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir Aux traits de ton amour, ni de ton désespoir.
D. Rodrigue. Rigoureux point d'honneur! hélas! quoi que je fasse, Ne pourrai-je amp; la fin obtenir cette gra.ce?
Au nom d'un père mort, ou de notre amitié,
Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié.
Ton malheureux amant aura bien moins de peine A mourir par ta main qu'è, vivre avec ta haine.
Chimène. Va, je ne te hais point.
D. Rodrigue Tu le dois.
Chimène. Je ne nuis. D. Rodrigue. Crains-tu si peu le bldme, et si peu les ïaux bruits? Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure,
Que ne publieront point l'envie et l'imposture!
Force-les au silence, et sans plus discourir,
Sauve ta renommée en me faisant mourir.
Chimène. Elle éclate bien mieux en te laissant la vie.
Et je veux que la voix de la plus noire envie Ãlève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis, 2 Sachant que je t'adore, et que je te poursuis.
Vat'en, ne montre plus è ma douleur extréme Ce qu'il faut que je perde, encore que je l'aime.
Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ:
Si Ton te voit sortir, mon honneur court hasard. 3 La seule occasion qu'aura la médisance,
C'est de savoir qu'ici j'ai souffert'ta présence:
Ne lui donne point lieu d'attaquer ma vertu.
Don Rodrigue. Que je meure!
Chimène. Va-t'en.
Don Rodrigue. A quoi te résous-tu? Chimène. Malgré des feux 4 si beaux, qui troublent ma colère. Je ferai mon possible è bien venger mon père;
Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir,
Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.
Don Rodrigue. O miracle d'amour!
Chimène. O comble de misères! D. Rodrigue. Que de maux et de pleurs nous coüteront nos pères!
Chimène. Rodrigue, qui l'eüt cru.....
Don Rodrigue. Chimène, qui l'eüt dit.....
Les grammairiens blament cette phrase, paree que £« se rapporte au mot aide qui n'est pas déterminé.
^ Ennui (pr. an-nui) veut dire dans le style soutenu chagrin, malheur.
Cest-a-dire: court des dangers. 14 Feux pour amour, voyez page n , note I.
13
corneille (1606â1684).
Chimène. Que notre heur 1 füt si proche, et sitót se perdlt ?
D. Rodrigue. Et que si prés du port, contre toute apparence, Un orage si prompt brisdt notre espérance?
Chimène. Ah! mortelles douleurs!
Don Rodrigue-, Ah! regrets superflus!
Chimène. Va-t'en, encore un coup, je ne t'écoute plus.
Don Rodrigue. Adieu; je vais trainer une mourante vie, 2Tant que 3 par ta poursuite elle me soit ravie.
Chimène. Si j'en obtiens Feffet, je t'engage ma foi De ne respirer pas un moment après toi.
Adieu; sors, et surtout garde bien qu'on te voie. 4
(II sort).
Don Diègue rencontre enfin le fils qui l'a vengé, et lui témoigne sa joie et sa tendresse. Mais on annonce une descente des Maures, qui menacent Seville, et don Diègue engage son fils a vaincre son désespoir pour aller combattre les ennemis de la Castille. Cette exhortation termine le troisihne acte.
Les premières scènes du quatrilme acte nous apprennent que Rodrigue a remporté une victoire compléte sur les Maures qui croyaient surprendre Séville (v. page 2). II vient lui-méme en faire le récit au roi.
ACTE IV, SCÃNE II.
le roi d. fernand, d. diègue, d. rodrigue, d. sanche.
Don Fernand. Généreux 5 héritier d'une illustre familie,
Qui fut toujours la gloire et l'appui de Castille,
Race de tant d'aïeux en valeur signalés, 15 Que l'essai de la tienne a sitót égalés.
Pour te récompenser ma force est trop petite.
Et j'ai moins de pouvoir que tu n'as de mérite.
Le pays délivré d'un si rude ennemi,
Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi.
Et les Mores 1 défaits avant qu'en ces alarmes J'eusse pu donner ordre a repousser 6 leurs amies,
Ne sont point des exploits qui laissent p. ton roi Le moyen ni l'espoir de s'acquitter vers toi. 9
14
1
Heur vieux mot pour bon heur, qui commencait a n'être plus en usage a la fin du 17® siècle. Déja en 1680, le grammairien Richelet le déclare âbas et peu usité.quot; Néanmoins Corneille s'en est beaucoup servi, et même en 1682 il l'a laissé subsister dans un grand nombre de passages. Le mot keur a été employé, mais rarement, par Molière (p. e. Ãcole des Femmes, III, 2), et il ne se retrouve plus dans Racine. Aujourd'hui il ne se dit plus que dans le proverbe: II n'y a quhcur et malheur en ce monde.
2
L'expression poétique de mourante vie se trouve aussi dans La Fontaine.
On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie. Fables rn, 1.
3
Tant que est dit ici pour jusqu'ct ce que. Get emploi de tant que, trés fréquent
4
dans Corneille, a été blamé par l'Académie. II est assez plaisant que la savante compagnie ait, dans ses Sentiments sur le Cid, employé elle-même la tournure qu'elle condamne. On y lit, (page 52): ^Tant qu\\. ait prouvéquot; pour: Jusqud. ce ququot;\\ ait prouvéquot;. ** On dirait maintenant: Garde bien qu'on ne te voie.
5
R C'est-a-dire noble, viagnanime; voyez page 11, note 5.
6
On dirait maintenant envers toi. Vers, qui ne désigne plus aujourd'hui que la
LE CID (ACTE IV, SCÃNE li).
Mais deux rois, tes captifs, feront ta recompense;
lis t'ont nomtné tons deux leur Cid en ma présence.
Puisque Cid en leur langue est aulant que seigneur, 1 Je ne t'envierai pas ce beau titre d'honneur.
Sois désormais le Cid: qu'è. ce grand nom tout cède;
Qu'il comble d'épouvante et Grenade et Tolède,
Et qu'il marque è. tous ceux qui vivent sous mes lois.
Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois.
Don Rodrigue. Que Votre Majesté, Sire, épargne ma honte. D'un si faible service elle fait trop de corapte, 3 Et me force d, rougir devant un si grand roi De mériter si peu l'honneur que j'en regoi. 4 Je sais trop que je dois au bien de votre empire.
Et le sang que m'anime, et l'air que je respire;
Et quand je les perdrai pour un si digne objet.
Je ferai seulement le devoir d'un sujet.
Don Fernand. Tous ceux que ce devoir A mon service engage Ne s'en acquitient pas avec même courage;
Et lorsque Ia valeur ne va point dans l'excès, 5 Elle ne produit point de si rares succès.
Souffre done qu'on te loue, et de cette victoire Apprends-moi plus au long la veritable histoire.
Don Rodrigue Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant, Qui jeta dans la ville un effroi si puissant,
Une troupe d'amis, chez mon père assemblée Sollicita mon 3me encor toute troublée ....
Mais, Sire, pardonnez amp; ma témérité,
Si j'osai 1'employer sans votre autorité.
Le péril approchait; leur brigade était prête;
Me montrant amp; la cour, je hasardais ma tête;
Et s'il fallait la perdre, il m'était bien plus doux De sortir de la vie en combattant pour vous.
Don Fernand. J'excuse ta chalear a venger ton offense;
Et l'Etat défendu me parle en ta défense:
Crois que dorénavant Chimène a beau parler.
Je ne l'écoute plus que pour la consoler.
la direclion , est l'unique forme de 1'ancienne langue, et encore dans le 17= siècle cette forme pouvait s'employer parlout oü Ton se sert maintenant de cavers, p. e. La libéralité vers le pays natal. CORNeille , Ciaaa, ir, 1.
Qui, c'est lui qui sans doute est crirainel vers vous. molière , Amph. 11, 0. Et m'acquitter vers vous de nies respects profonds. racine, iSajaat, ITT, 2.
1 Cid, forme vulgaire, corruption de Scyid, seigneur, du verbe sad.
- Ma honte c'est-a-dire via pudeur, ma modestic,
3 Du temps de Corneille les mots compte, compter s'écrivaient conté, confer,
4 Re(oi, croi, voi, au lieu de refois, crois, vois, est l'ancienne orthographe de la première personne. L's finale, étrangère au latin, que prennent aujourd'hui les premières personnes des verbes en ir, oir et re a été ajnutée assez tard dans la vieille langue et ne s'explique que par l'analogie de la seconde personne qui avait cette s en latin. L'orthographe primitive de la première personne a été conservée comme licence poétique.
5 ^'expression ne va point dans l'exces, au lieu de ne va pas jusqu'd I'exces, nest point portee a l'excès a déja été critiquée par Voltaire.
C. Plcetz , Manuel de Littératurc frangaise, 4e éd. 4
ÃS
corneille (1606 â1684).
Mais poursuis.
Don Rodrigue. Sous moi done cette troupe s'avance,
Et porte sur le front una mile assurance.
Nous parümes cinq cents, mais par un prompt renfort Nous nous v!mes trois mille en arrivant au port,
Tant, è, nous voir marcher avec un tel visage, 1Les plus épouvantés reprenaient de courage! 2J'en cache les deux tiers, aussitót qu'arrivés;
Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés;
Le reste, dont le nombre augmentait amp; toute heure,
Brülant d'impatience, autour de moi demeure,
Se couche contre terra, et sans faire aucun bruit,
Passe une bonne part 3 dune si belle nuit.
Par mon commandement la garde en fait de même,
Et se tenant cachée, aide ü mon stratagème;
Et je feins hardiment d'avoir regu de vous L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne a tous.
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles;
L'onde s'enfle dessous , et d'un commun effort Les Mores et la mer montent jusques au port.
On les laisse passer, tout leur paraït tranquille;
Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
Notre profond silence abusant leurs esprits,
lis n'osent plus douter de nous avoir surpris.
lis abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent Et courent se livrer aux mains qui les attendant.
Nous nous levons alors, et tous en même temps Poussons jusques au ciel mille cris éclatans.
Les nótres, amp; ces cris, de nos vaisseaux répondent;
Ils paraissent armés, les Mores se confondent,
L'épouvante les prend è, demi descendus;
Avant qua de combattre, ils s'estiment perdus.
lis couraiant au pillage, et rencontrent la guerre;
Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre,
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang, 4Avant qu'aucun résista, ou reprenne son rang.
Mais bientót; malgré nous, leurs princes les rallient;
Laur courage renait, at leurs terreurs s'oublient:
La honte de mourir sans avoir combattu Arrête leur désordre, et leur rend leur vartu. 0
i6
1
Variante: en si bon équipage. Le mot equipage avait été critiqué par l'Académie, qui disait qu'il fallait; en si bon ordre.
2
Variantes: reprenaient le courage, et: reprenaient du courage.
3
^ On dirait aujourd'hui: une bonne partie d'unc si belle nuit.
4
Courir pour co uier. On dit: le sang court (coule) dans les veines.
G Vertu est dit ici dans le sens latin de virtus, pour courage, bravoure.
LE CID (ACTE IV, SCÃNE li).
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges, 1De notre sang au leur font d'horribles mélanges;
Et la terra, et le fleuve, et leur flotte, et le port Sont des champs de carnage oü triomplie la mort.
O combien (Tactions, combien d'exploits célèbres Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres, Oü chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnait, Ne pouvait discerner oü le sort inclinait!
J'allais de tous cotés encourager les nótres,
Faire avancer les uns, et soutenir les autres.
Ranger ceux qui venaient, les pousser ü leur tour,
Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour. 2Mais enfin sa clarté montre notre avantage:
Le More voit sa perte, et perd soudain courage; Et voyant 1111 renfort qui nous vient secourir,
L'ardeur de vaincre cède A la peur de mourir, 3Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les cdbles, Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables,
Font retraite en tumulte, et sans considérer Si leurs rois avec eux peuvent se retirer.
Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte: 4Le flux les apporta, le reflux les remporte; 5Cependant que leurs rois, engagés parmi nous, 0 Et quelque peu des leurs tous percés de nos coups, Disputent vaillamment et vendent bien leur vie. 6A se rendre moi-même en vain je les convie: Le cimeterre au poing ils ne m'écoutent pas;
Mais voyant ö, leurs pieds tomber tous leurs soldats. Et que seuls désormais en vain ils se défendent, Ils demandent le chef: je me nomme, ils se rendent. Je vous les envoyai tous deux en même temps;
Et le combat cessa faute de combattans. s
17
1
Alfange, transcrit de l'espagnol alfan^e, pris par Corneille dans le sens de cime-ierre, c'est-a-dire de sabre a lame trés large et recourbée a son extrémité. Les comé-diens du Théamp;tre-Francais, pour éviter le mot al fan ge, ont adopté la variante suivante, qui se lit dans toutes les editions antérieures a celle de 1664;
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs épées,
Des plus braves soldats les trames sont coupces pour; la tramc de la vie des soldats est eoupée. Dans l'édition de 1664 Corneille donna la lecon de notre texte.
2
Le sens est; Je n ai pu savoir qu'au point du jour on le sort inclinait. Le pronom le est un peu loin de son antécédent.
3
La grammaire peut blamer cette construction, puisque le participe voyant est ici rapporté a ardenr, et que c'est le Man re qui voit arriver le renfort; mais le sens de la phrase est parfaitement clair.
quot; Var. Ainsi leur devoir cede a la frayeur plus forte, s Var. Les emporte.
4
0 Cependant que, fréquent dans la prose du 140 et du 15« siècle était déja un archaïsme du temps de Corneille. On ne le trouve plus que dans les poétes du 17^ siècle.
5
Cependant que mon front au Caucase pareil. la Fontaine , /wea i, â »:.
6
En prose on dit; vendre clièrement sa vie.
18 corneille (1606 â 16 84).
Ce récit terminé, on vient annoncer au roi que Chimène se présente pour implorer de nouveau sa justice contre le meurtrier de son père. Le roi a recours a une ruse, afin de s'assurer de l'amour de Chimène pour Rodrigue. II ordonne au Cid de s'éloi-gner et dit aux assistants avant l'entrée de Chimène:
On m'a dit qu'elle l'aime, et je vais réprouver.
Montrez un oeil plus triste.
SCÃNE IV.
le roi, d. diègue, d. sanche, chimène, elvire.
D. Fernand. Enfin soyez contente, Chimène, !e succès répond a votre attente.
Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus, 1 II est mort amp; nos yeux des coups qu'il a re^us:
Rendez grdces au ciel, qui vous en a vengée. (« Don Diègue.) Voyez cornme déjè, sa couleur est changée.
D. Diègue. Mais voyez qu'elle pdme, et d'un amour parfait, Dans cette pdmoison, Sire, admirez l'effet.
Sa douleur a trahi les secrets de son dme,
Et ne vous permet plus de douter de sa flamme.
Chimène. Quoi! Rodrigue est done mort?
D. Fernand. Non, non, il voit le jour. Et te conserve encore un immuable amour:
Calme cette douleur qui pour lui s'intéresse.
Chimène. Sire, on pdme de joie, ainsi que de tristesse:
Un excès de plaisir nous rend tous - languissants,
Et, quand il surprend Tdme, il accable les. sens.
D. Fernand. Tu veux qu'en ta faveur nous croyions l'impossible? Chimène, ta douleur a paru trop visible.
Chimène. Eh bien ! Sire, ajoutez ce comble k mon malheur, Nommez ma pdmoison l'effet de ma douleur:
Un juste déplaisir è ce point m'a réduite;
Son trépas dérobait sa tête è. ma poursuite;
S'il meurt des coups recus pour le bien du pays,
Ma vengeance est perdue, et mes desseins trahis:
Une si belle fin m'est trop injurieuse.
Je demande sa mort, mais non pas glorieuse,
Non pas dans un éclat qui l'élève si haut,
Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud;
Qu'il meure pour mon père, et non pour la patrie;
Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie.
Mourir pour le pays n'est pas un triste sort;
C'est s'immortaliser par une belle mort.
âJ'aime done sa victoire, et je le puis sans crime; 1âElle assure l'Ãtat, et me rend ma victime,
âMais noble, mais fameuse entre tous les guerriers,
âLe chef, 2 au lieu de fleurs, couronné de lauriers;
âEt pour dire en un mot ce que j'en considère.
1
Les vers guillemetés ne se disent point au théatre.
2
Chef (du latin caput), dans le sens de tête; voyez page 10, note 2.
le CID (acte IV, scène iv).
âDigne d'être immolée aux mdnes de rnon père ....
âHélas! k quel espoir me laissé-je emporter!
âRodrigue de ma part n'a rien £l redouter:
âQue pourraient contre lui des larmes qu'on méprise?
âPour lui tout votre empire est un lieu de franchise;
âLÃl, sous votre pouvoir, tout lui devient permis;
âII triomphe de moi comme des ennemis.
âDans leur sang répandu la justice étouffée âAux crimes du vainqueur sert d'un nouveau trophée:
âNous en croissons la pompe, 1 et le mépris des lois âNous fait suivre son char au milieu de deux rois.
D. Fernand. Ma fille, ces transports ont trop de violence. Quand on rend la justice, on met tout en balance.
On a tué ton père, il était l'agresseur;
Et la même équité 2 m'ordonne la douceur.
Avant que d'accuser ce que j'en fais paraitre,
Consulte bien ton cceur; Rodrigue en est le maltre,
Et ta flamme en secret rend grdces è, ton roi,
Dont la faveur conserve un tel amant pour toi.
Chimene. Pour moi! mon ennemi! 1'objet de ma colère! L'auteur de mes malheurs! l'assassin de mon père!
De ma juste poursuite on fait si peu de cas Qu'on me croit obliger en ne m'écoutant pas!
Puisque vons refusez la justice è mes larmes,
Sire, permettez-moi de recourir aux armes;
C'est par Ijl seulement qu'il a su m'outrager,
Et c'est aussi par ld que je me dois venger.
A tous vos cavaliers 3 je demande sa tête:
Oui, qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conquête;
Qu'ils le combattent, Sire; et le combat fini,
J'épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni.
Sous votre autorité soufïrez qji'on le publie.
D. Fernand. Cette vieille coutume en ces lieux établie,
Sous couleur4 de punir un injuste attentat,
Des meilleurs combattants affaiblit un Ãtat;
Souvent de eet abus le succès déplorable Opprime l'innocent et soutient le coupable.
J'en dispense Rodrigue: il m'est trop précieux Pour l'exposer aux coups d'un sort capricieux;
Et, quoi qu'ait pu commettre un coeur si magnanime. Les Mores en fuyant ont emporte son crime.
D. Diègue. Quoi! Sire, pour lui seul vous renversez des lois Qu'a vu toute la cour observer tant de fois!
Que croira votre peuple, et que dira l'envie.
Si sous votre défense il ménage sa vie.
19
1
Croitre, verbe transitif\ v. page 10, note 4.
2
La menie équité pour \'équité menie; v. page 6, note 5.
3
Variante: A tous vos chevaliers; v. page 7, note 4.
4
Sous couleur, c'est-a-dire sous prétexte.
corneille (1606â1684).
Et s'en fait un prétexte h ne paraltre pas
Oü tous les gens d'honneur cherchent un beau trépas?
De pareilles faveurs temiraient trop sa gloire:
Qu'il goüte sans rougir les fruits de sa victoire.
Le comte eut de l'audace; il Ten a su punir:
II l'a fait en brave homme, 1 et le doit maintenir. 2
D. Fernand. Puisque vous le voulez, j'accorde qu'il le fasse; Mais d'un guerrier vaincu mille prendraient la place,
Et le prix que Chimène au vainqueur a promis De tous mes cavaliers ferait ses ennemis.
L'opposer seul £l tous serait trop d'injustice:
II suffit qu'une fois il entre dans la lice.
Choisis qui tu voudras, Chimène, et choisis bien;
Mais après ce combat ne demande plus rien.
D. DtÃGUE. N'excusez point par IA ceux que son bras étonne: Laissez un champ ouvert, oü n'entrera personne.
Après ce que Rodrigue a fait voir aujourd'hui,
Quel courage assez vain s'oserait prendre d lui? 3Qui se hasarderait contre un tel adversaire ?
Qui serait ce vaillant, ou bien ce téméraire?
D. Sanche. Faites ouvrir le champ; vons voyez l'assaülant; Je suis ce téméraire, ou plutót ce vaillant. (/I Chimène.)
Accordez cette grd.ee A l'ardeur 4 qui me presse,
Madame,5 vous savez quelle est votre promesse.
D. Fernand. Chimène, remets-tu ta querelle en sa rajiin? Chimène. Sire, je l'ai promis.
D. Fernand. Soyez prêt è, demain.
D. Diègue. Non, Sire, il ne faut pas différer davantage:
On est toujours tout prêt quand on a du courage.
D. Fernand. Sortir d'une bataille, et combattre rl l'instant! D. Diègue. Rodrigue a pris haleine en vous la racontant. D. Fernand. Du moins une heure ou deux je veux qu'il se délasse. Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passé,
Pour témoigner A tous qu'd, regret je permets Un sanglant procédé qui ne me plut jamais,
De moi ni de ma cour il n'aura la présence. {A Don Arias.)
Vous seul des combattans jugerez la vaillance ;
Ayez soin que tous deux fassent 0 en gens de cceur,
Et, le combat fini, m'amenez le vainqueur. 6Qui qu'il soit, s même prix est acquis d sa peine:
Je le veux de ma main présenter h Chimène,
20
1
Pour: homme brave. 2 Variante: soutenir.
2
3 Pour; oserait se mesurer avec lui. ^ Ar deur pour amour; v. p. ii , n. i.
3
5 L'emploi du mot madame dans la tragédie n'a rien de choquant pour une oreille
4
francaise. II faut se rappeler que ce mot vient de domina (heerin, mevrouw) et que
5
l'on dit en francais madame en parlant a une princesse ou a une reine. Dans notre passage et dans d'autres analogues on ne le traduira pas.
6
On dirait aujourd'hui: et amenez-moi; v. page 3, note 4.
0 Variante: Quel qu'il soit.
LE CID (ACTE V, SCÃNE IV, v).
Et que pour récompense il recoive sa foi!
Chimène. Quoi! Sire, m'imposer une si dure loi!
D. Fernand. Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte, Si Rodrigue est vainqueur, l'accepte sans contrainte.
Cesse de murmurer contre un arrêt si doux:
Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux.
Avant le combat, Rodrigue vient de nouveau offrir sa tête a Chimène: il vent mourir de sa main; mais elle le renvoie a don Sanclie et lui commande de soitir vainqueur du combat. Bientót après, don Sanche apporte une épée aux pieds de Chimène. A cette vue, crojant son amant mort, elle éclate en imprecations contre le meurtrier.
ACTE V, SCÃNE IV.
don sanche, chimène , elvire.
D. Sanche. Obligé d'apporter k vos pieds cette épée .... Chimène. Quoi! du sang de Rodrigue encor toute trempée! Perfide, oses-tu bien te montrer k mes yeux,
Après m'avoir oté ce que j'aimais le mieux?
Ãclate, mon amour, tu n'as plus rien h craindre;
Mon père est satisfait, cesse de te contraindre.
Un même coup a mis ma gloire 1 en süreté.
Mon dme au désespoir, ma ilamme en liberté.
D. Sanche. D'un esprit plus rassis ....2
Chimène. Tu me paries encore, Exécrable assassin d'un héros que j'adore?
Va, tu l'as pris en traltre; un guerrier si vaillant N'eüt jamais succombé sous un tel assaillant.
N'espère rien de moi, tu tie m'as point servie;
En croyant me yenger, tu m'as óté la vie.
D. Sanche. Etrange impression qui, loin de m'écouter . . . Chimène. Veux-tu que de sa mort je t'écoute vanter? 3Que j'entende a loisir avec quelle insolence Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance?
SCÃNE V.
les precedents, le roi d. fernand, d. diègue, d. arias, d. alonse.
Chimène. Sire, il n'est plus besoin de vous dissimuler Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer.
J'aimais, vous l'avez su: mais pour venger mon père,
J'ai bien voulu proscrire une tête si chère :
Votre Majesté, Sire, elle-même a pu voir Comme j'ai fait céder mon amour au devoir.
âEnfin Rodrigue est mort, et sa mort m'a changée 4âD'implacable ennemie en amante affligée.
21
1
' se dit souvent dans I'ancienne tragédie pour honueur, reputation.
2
C est-a-dire; Ecoutez-moi d'tine manière plus calmc.
3
Aujourd'hui on dirait; j'écoute te vanter.
4
Ces quatre vers ne se disent point au theatre.
CORNEILLE (1606 â1684).
âJ'ai dü cette vengeance k qui m'a mise au jour, 1âEt je dois maintenant ces pleurs k mon amour.
Don Sanche m'a perdue en prenant ma défense,
Et du bras qui me perd je suis la récompense!
Sire, si la pitié peut émouvoir un roi,
De grdce^ révoquez uue si dure loi;
Pour prix d'une victoire oü je perds ce qua j'aime ,
Je lui laisse mon bien; qu'il me laisse k moi-même ;
Qu'en un cloltre sacré je pleure incessamment,
Jusqu'au dernier soupir, mon père et mon amant.
D. Diègue. Enfin alle aima, Sire, at na croit plus un crime D'avouer par sa boucha un amour légitime. 2
D. Fernand. Chimèna, sors d'erreur, ton amant n'ast pas mort, Et don Sanche vaincu t'a fait un faux rapport.
D. Sanche. Sire, un pau trop d'ardaur malgré moi l'a décua: Ja vanais du combat lui raconter Tissue.
Ce généreux guerriar, dont son coeur est charmé,
âNe crains rien, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé:
Je laisserais plutót la victoire incertaine,
Que de répandre un sang hasardé pour Chimèna;
Mais puisqua men devoir m'appalla auprès du Roi,
Va de notre combat l'antretenir pour moi,
Da la part du vainqueur lui porter ton épéa.quot;
Sire, j'y suis venu: eet objet Fa trompéa:
Elle m'a cru vainquaur, ma voyant de retour.
Et soudain sa colèra a trahi son amour Avec tant de transport et tant d'impatience,
Que je n'ai pu gagnar un moment audience.
Pour moi, bien que vaincu, je me répute heureux;
Et malgré l'intérêt de mon coeur amoureux,
Perdant infiniment, j'aime encor ma défaite.
Qui fait le beau succès d'une amour si parfaite. 3
D. Fernand. Ma fille, il ne faut point rougir d'un si beau feu, Ni chercher les moyens d'en faire un désaveu.
Une louable honte 4 en vain t'an sol li cite; r'
Ta gloire est dégagée, 0 et ton devoir est quitte:
Ton père est satisfait, et c'était le venger Que mettre tant de fois ton Rodrigue en danger.
Tu vois comme le ciel autrement en dispose.
22
1
Expression inusitée. C'est sa mere qui l'a mzse au jour.
'L Variante: Une amour légitime.
2
Le mot amonr était du temps de Corneille employé au masculin et au féminin, mais le féminin dominait;
II disait qu'il m'aimait d'une amour sans seconde. molière [hole des f. ir, 6).
Vous ne pouvez aimer que 6.'uue amour grossière. [Femmes sacaniea, iv, 2).
3
L'usage changea bientót; déja en 1672, Ménage dit dans ses Observations: Aujourd'hui dans la prose amour n'est plus que masculin. A présent amour est au singulier du genre masculin , au pluriel du genre féminin.
4
Voyez page 15 , note 2.
LES HORACES (ACTE II, SCÃNE lil).
Ayant tant fait pour lui, fais pour toi quelque chose, Et ne sois point rebelle amp; mon commandement, Qui te donne un époux ai mé si chèrement.
II. LES HORACES. 1
(1638.)
Le récit que Tite-Live fait du combat des Horaces et des Curiaces^lans son Histoire romaine (I, 24â26) a fourni le sujet de la tragédie de Corneiile.
Aux détails que nous donne I historien latin sur les deux families des Horaces et des Curiaces, Corneiile en a ajouié d'autres qui sont de son invention. Ces deux families, Tune romaine, l'autre albaine, unies déja par le mariage de Sabine, steur des Curiaces avec l'un des Horaces, sont sur le point de former un nouveau lien par le mariage de Camille, 2 soeur des Horaces , avec l'un des Curiaces , lorsque la guerre éclate entre les deux peuples.
Sabine ouvre la scène par des confidences sur l'état de son ame, partagée entre son amour pour Albe, oü elle est née, et son attachement pour Rome, oü elle est mariée. La guerre entre ces deux villes lui déchire le cneur; elle fait des voeux pour la grandeur de Rome, mais elle ne vouvirait pas que cette grandeur fut achetée au prix de la liberlé de sa ville natale. La fiancée de Curiace, Camille, vient a son tour exprimer ses craintes; elle continue ainsi l'exposition que termine l'arrivée imprévue de son amant. Celui-ci, venu a Rome a la faveur d'une tréve conc lue entre les deux peuples, raconte comment le dictateur d'Albe Metlius Fuffétius, ei le roi de Rome, Tullus Hostilius, du consentement des deux r.rmées, sont convenus de s'en remettre au sort d'un combat entre trois guerriers de chaque nation, pour décider qui doit l'emporter, d'Albe ou de Rome.
Rome a fait son choix; il est tombé sur les trois Horaces. Curiace cumplimente de eet honneur son beau-frère; toutefois la défiite d'Albe, qui lui parait assurée, puisque Rome sera défendue par un héros lel qu'Horace, l'afflige et le trouble. Horace se défend de ces éloges avec modestie; mais , quelle que soit l'issue du combat, il ne le redoute pas; car, s'il est doux de vaincre pour sa patrie, il est toujours honorable de mourir pour elle. C'est alors qu'on vient apprendre a Curiace que la ville d'Albe l'a désigné, avec ses deux frères, pour lutter contre les Horaces.
ACTE II, SCÃNE III.
HORACE, CURIACE.
Curiace. Que désormais l'e ciel, les enfers et la terre Unissent leurs fureurs £l nous faire la guerre;3Que les hommes, les dieux, les démons et le sort Préparent contre nous un général effort!
Je mets £l faire pis, 4 en l'état oü nous sommes,
Le sort, et les démons, et les dieux, et les hommes.
Ce qu'ils ont de cruel , et d'horrible et d'affreux,
L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait a tons deux.
Horace. Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière Offre 3. notre constance une illustre matière,
II épuise sa force amp; former un malheur
23
1
Voltaire appelle cette tragédie Horaces. En effet Us Horaces sont toujours de compagnie dans les souvenirs historiquss; l'intéiêt s'applique a toute Ia familie dans la pièce, quoiqu'il n'y paraisse qu'un des trois fils. Le nom d'Horace au singulit-r ne s'emploie jamais que pour citer le poète qui, avec son ami Virgile, a immortalisé le siècle d'Auguste.
2
quot; Prononcez ka-mi-ic, (1 mouillée).
3
En prose: pour nous faire la guerre, 4 C'est-a-dire; Je dé fie de faire pis.
corneille (1606â1684).
Pour mieux se mesurer avec notre valeur;
Et comme il voit en nous des dmes peu communes, 1Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes. 2
Combattre un ennemi pour le salut de tous,
Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups,
D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire:
Mille déjd l'ont fait, mille pourraient le faire;
Mourir -pour le pays est un si digne sort,
Qu'on briguerait en foule une si belle mort;
Mais vouloir au public 3 immoler ce qu'on aime,
S'attacher au combat contre un autre soi-mème,
Attaquer un parti qui prend pour défenseur Le frère d'une femme et l'amant d'une soeur,
Et rompant tous ces noeuds, s'armer pour la patrie Contre un sang qu'on voudrait racheter de sa vie;
Une telle vertu n'appartenait qu'a nous.
L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux,
Et peu d'hommes au coeur l'ont assez imprimée Pour oser aspirer d tant de renommée.
Curiace. II est vrai que nos noms ne sauraient plus périr. L'occasion est belle, il nous la faut chérir.
Nous serons les miroirs 4 d'une vertu bien rare;
Mais votre fermeté tient un peu du barbare;
Peu. même des grands coeurs, tireraient vanité D'aller par ce chemin è. l'immortalité.
A quelque prix qu'on mette une telle fumée ,
L'obscurité vaut mieux que tant de renommée.
Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir,
Je n'ai point consulté 5 pour suivre mon devoir;
Notre longue amitié, l'amour, ni l'alliance,
N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance; Et puisque par ce choix Albe montre en effet Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait, 6Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome;
24
1
yariantc : Comme il ne nous prend pas poiir des ames communes.
2
L'emploi du mot fortunes, au pluriel sans épithète, est hardi et poétique. On ne dit guère aujourd'hui que bomics fortunes, manvaises fortunes, fortunes diver ses, etc.
3
Au public, c'est-a-dire reipublicae, a la république, a l'Etat.
4
Cette expression de miroirs, mise pour modèles, ne serait bonne que dans la comédie.
5
Aujourd'hui: Je ne me suis pas consulté pour, ou: je n ai pas hésite a.
6
Voltaire dit que autant que Rome vous a fait n'est pas francais. Cependant l'emploi
les horaces (acte ii, scène iii).
J'ai le cceur aussi bon, mais enfin je suis homme:
Je vois que votre honneur demande tout mon sang,
Que tout le mien consiste Ãl vous percer le flanc,
Prés d'épouser la soeur, qu'il faut tuer le frère,
Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire.
Encor qu'è mon devoir je coure sans terreur,
Mon cceur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur;
J'ai pitié de moi-même, et jette un oeil d'envie Sur ceux dont notre guerre a consumé la via,
Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.
Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler:
J'aime ce qu'il me donne, et je plains 1 ce qu'il m'óte:
Et si Rome demande une vertu plus haute,
Je rends grdces aux dieux de n'être pas Romain,
Pour conserver encor quelque chose d'humain.
Horace. Si vous n êtes Romain, soyez digne de l'être;
Et si vous m'égalez, faites le mieux paraitre.
La solide vertu dorit je fais vanité -N'admet point de faiblesse avec sa fermeté;
Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière 2Que dès le premier pas regarder en arrière.
Notre malheur est grand, il est au plus haut point;
Je 1'envisage entier, mais je n'en frémis point:
Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie,
J'accepte aveuglément cette gloire avec joie;
Celle de recevoir de tels commandements Doit étouffer en nous tous autres sentiments.
Qui, prés de le servir, considère autre chose,
A faire ce qu'il doit Idchement se dispose;
Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien.
Rome a choisi mon bras, je n'examine rien.
Avec une allégresse aussi plgine et sincère Que j'épousai la soeur, je combattrai le frère;
Et pour trancher enfin ces discours superfius,
Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.
Curiace. Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue; Mais cette dpre vertu ne m'était pas connue;
Comme notre malheur elle est au plus haut point.
Souffrez que je I'admire et ne I'imite point.
Horace. Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte; Et puisque vous trouvez plus de charme è la plainte,
En toute liberté goütez un bien si doux;
Voici venir ma soeur pour se plaindre avec vous. 4
2S
1
C'est-a-dire je regrette.
Faire vanitc de q. ch. est une expression dont on trouve aussi des exemples dans Molière: Ce style figuré dont on /ait vanité. [Misanthrope, r, 2.'
2
^ Inversion bardie pour: Et c est entrer vial dans la carrière de l'honneur.
Voltaire fait remarquer que void venir ne se dit plus. II se disait pourtant trés bien du temps de Corneille. Molière a dit: Mais les void venir [Etourdi, V, 14) et Void venir Ascagne [Dépit amoureux, V. 8). On le dit même encore aujourd hui en
corneille (1606 â1684).
Je vais revoir la vótre, et résoudre son dme A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme, 1A vous aimer encor, si je meurs par vos mains,
Et prendre en son malheur des sentiments rornains.
Camille demande en vain a Curiace l'abandon d'un devoir rigoureux: elle l'émeut sans le séduire ; en vain la généreuse Sabine réclame I honneur d'être immolée la première, pour que sa mort rompe les liens de familie entre les rivaux et les laisse sans déchirement au service de leur patrie elle ne saurait ébranler des résolutions prises en vue du devoir et de la patrie et que le vieil Horace vient raffermir par sa présence et par ses,paroles. A sa voix, les guerriers partent pour le combat.
Les femmes , demeurées seules dans la maison, se livrent a leur douleur. Un moment, la nouvelle que le combat est suspendu et que Ton a résolu de consulter encore une fois les dieux, leur fait concevoir une fausse espérance. Elles sont bieniót détrompées. Le vieil Horace leur apporte la nouvelle que les entrailles des victimes ont confirmé les choix d'Albe et de Rome, que les Horaces et les Curiaces sont aux prises. L'an-xiété s empare de nouveau de leurs ames. Alors accourt tout éperdue leur confidente Julie, qui leur apprend ce quelle a vu du haut des murs.
ACTE III, SCÃNE VI.
le vieil horace, sabine, camille, julie.
Le vieil Horace. Nous venez-vous, Julie apprendre lavictoire? Julie. Mais plutót du combat les funestes effets.
Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits;
Des trois les deux sont morts, 2 son époux seul vous reste. 3
Le vieil Horace. O d'un triste combat effet vraiment funeste! Rome est sujette d'Albe, et. pour l'en garantir,
II n'a pas employé jusqu'au dernier soupir!
Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie;
Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie:
Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir.
Julie. Mille, de nos remparts. comme moi Font pu voir.
II s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères; 4Mais comme il s'est vu seul contre trois adversaires,
Prés d'étre enfermé d'enx, r' sa fuite l'a sauvé.
Le vieil Horace. Et nos soldats trabis ne l'ont point achevé? 0 Dans leurs rangs £l ce Idche ils ont donné retraite?
Julie. Je n'ai rien voulu voir après cette défaite.
Camille. O mes frères!
Le vieil Horace. Tout beau, 5 ne les pleurez pas tous; Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux.
Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte;
La gloire de leur mort m'a payé de leur perte;
Ce bonheur a suivi leur courage invaincu,
26
1
On dirait en prose: et la decider h se souvenir, etc.
2
On dirait aujourd'hui: Des trois, deux sont morts. 3 L'époux de Sabine.
3
^ Cest-a-dire tant qua duré la resistance de ses frères, tant que ses frères ont été
4
xn vie.
5
Tout beau est du style comique.
les horaces (acte iii, scène vl).
Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu,
Et ne l'auront point vue obéir qu'è, son prince, 1Ni d'un Ãtat voisin devenir la province.
Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront Que sa fuite honteuse imprime a notre front;
Pleurez le déshonneur de toute notre race,
Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace.
Julie. Que vouliez-vous qu'il fit contre trois?
Le vieil Horace. Qu'il mourilt, Ou qu'un beau désespoir alors le secourül.
N'eüt-il que d'un moment reculé sa défaite,
Rome eüt été du moins un peu plus tard sujette;
II eüt avec honneur laissé mes cheveux gris,
Et c'était de sa vie un assez digne prix.
II est de tout son sang comptable Ãl sa patrie;
Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie; -Chaque instant de sa vie, après ce lAche tour,
Met d'autant plus ma bonte avec la sienne au jour.
J'en romprai bien Ie cours, 2 et ma juste colère,
Contre un indigne fils usant des droits d'un père,3Saura bien faire voir dans sa punition L'éclatant désaveu d'une telle action.
Sabine. Ecoutez un peu moins ces ardeurs généreuses, 4Et ne nous rendez point tout £l fait malheureuses.
Le vieil Horace. Sabine, votre coeur se console aisément; Nos malheurs jusqu'ici vous touchent faiblement.
Vous n'avez point encor de part A nos misères;
Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères;
Si nous sommes sujets, c'est de votre pays;
Vos frères sont vainqueurs quand '' nous sommes trabis;
Et voyant le haut point 011 leur gloire se monte,
Vous regardez fort peu ce qui-nous vient de honte.
Mais votre trop d'amour pour eet infdme époux Vous donnera bientót è. plaindre 5 comme fl nous.
27
1
L'emploi de point avec ne-que, trés fréquent dans Corneille et dans les auteurs contemporains pour donner p]us de force a lidée restrictive, a pourtant déja été con-damnée par Vaugelas, dans ses Remarques, p. 405 et 406. Aujourd'hui une pareille tournure serait regardée comme an gros solécisme.
2
J'en romprai bien le cours, c'est-a-dire le cours de sa vie, je le tuerai de via main.
3
Le père, chez les Romains, avait droit de vie et de mort sur ses enfants.
4
Voyez page 11, note 5. 0 Pour: tandis que.
5
se plaindre. Un grand nombre de verbes qu'on n'emploie plus guère qu'avec un régime
corneille (1606â1684).
Vos pleurs en sa faveur sont de faibles défenses:
J'atteste des grands dieux les suprêmes puissances,
Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains Laveront dans son sang la honte des Romains.
Sabine. Suivons-le promptement, la colère l'emporte.
Dieux! verrons-nous toujours des malheurs de la sorte? 1Nous faudra-t-il toujours en craindre de plus grands,
Et toujours redouter la main de nos parents?
Au commencement du quatrihne acte, le vieil Horace est encore en proie a la douleur causée par la fuite de son fils et la défaite de Rome, lorsque, a son grandétonnement, la chevalier romain Valère vient le féliciter, de la part du roi Tullus Hostilius, de la belle victoire remportée par son fils Horace.
ACTE IV, SCÃNE II.
le vieil horace, valère, camille.
Valere. Envoyé par le roi pour consoler un père.
Et pour lui témoigner ....
Le vieil Horace. N'en prenez aucun soin:
C'est un soulagement dont je n'ai pas besoin.
Et j'aime mieux voir morts que couverts d'infamie Ceux que vient de m'óter une main ennemie.
Tous deux pour leur pays sont morts en gens d'honneur;
II me suffit.
Valère. Mais l'autre est un rare bonheur;
De tous les trois chez vous il doit tenir la place.
Le vieil Horace. Que n'a-t-on vu périr en lui le nom d'Horace! -Valere. Seul vous le maltraitez après ce qu'il a fait.
Le vieil Horace. C'est i moi seul aussi de punir son forfait. Valère. Quel forfait trouvez-vous en sa bonne conduite? Le vieil Horace. Quel éclat de vertu trouvez-vous en sa fuite? Valère. La fuite est glorieuse en cette occasion.
Le vieil Horace. Vous redoublez ma honte et ma confusion. Certes, l'exemple est rare et digne de mémoire,
De trouver dans la fuite un chemin amp; la gloire!
Valère. Quelle confusion, et quelle honte a vous D'avoir produit un fils qui nous conserve tous.
Qui fait triompher Rome, et lui gagne un empire?
A quels plus grands honneurs faut-il qu'un père aspire?
Le vieil H. Quels honneurs, quel triomphe, et quel empire enfin, Lorsque Albe sous ses lois range notre destin ?
Valère. Que parlez-vous ici d'Albe et de sa victoire? Ignorez-vous encor la moitié de l'histoire?
28
1
L'expression de la sorte a déja élé blamée par Voltaire; il faudrait de cette sorte ou de telle sorte; mais cela n'entre pas dans le vers.
les horaces (acte iv ^ scène li).
Le vieil Horace. Je sais que par sa fuite il a trahi l'Ãtat. Valère. Oui, s'il eüt en fuyant terminé le combat;
Mais on a bientot vu qu'il ne fuyait qu'en homme Qui savait ménager l'avantage de Rome.
Le vieil Horace. Quoi! Rome done triomphe ?
Valere. Apprenez, apprenez La valeur de ce fils qu'Ãl tort vous condamnez.
Resté seul contre trois, mais en cette aventure Tons trois étant blessés, et lui seul sans blessure,
Trop faible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux, 1II sait bien se tirer d'un pas si dangereux; 2II fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse Divise adroitement trois frères qu'elle abuse.
Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé,
Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé;
Leur ardeur est égale a poursuivre sa fuite:
Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite.
Horace, les voyant l'un de l'autre écartés.
Se retourne, et déja les croit demi-domptés:
II attend le premier, et c'était votre gendre.
L'autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre,
En vain en l'attaquant fait paraitre un grand coeur;
Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur.
Albe rl son tour commence a craindre un sort contraire;
Elle crie au second qu'il secoure son frère:
II se hdte et s'épuise en efforts superflus:
II trouve en les joignant que son frère n'est plus.
Camille. Hélas!
Valère. Tout hors d'haleine il prend pourtant sa place, Et redouble bientót la victoire d'Horace:
Son courage sans force est un débile appui;
Voulant venger son frère, tombe auprès d^ lui.
L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie;
Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie.
Comme notre héros se voit prés d'achever,
C'est peu pour lui de vaincre, il veut encore braver; 3âJ'en viens d'immoler deux aux mdnes de mes frères;
Rome aura le dernier de mes trois adversaires;
C'est ê, ses intéréts que je vais l'immoler,quot; 4Dit-il, et tout d'un temps on le voit y voler.
La victoire entre eux deux n'était pas incertaine:
L'Albain percé de coups ne se trainait qu'fl peine,
29
1
Heureusement il n'avait pas reen la plus légère blessure; trop faible contre eux tous, mais redoutablc pour chacun séparément, il prend Ie parti de diviser leur attaque, en fuyant, persuade que l'inégalité de leurs forces en mettrait dans leur poursuite. Tite-Live.
2
Variante: d'un pas si kasardeux.
3
^ Braver comme verbe neutre, voyez page 27 , note 7.
4
J ai, dit-il , immolé les deux premiers aux manes de mes frères; j'immole le troi-sième a la cause de Rome, pour assurer sa domination sur Albe. Tite Live.
corneille (1606â1684).
Et comme une victime aux marches de l'autel;
II semblait présenter sa gorge au coup mortel:
Aussi le re^oit-il, peu s'en faut, sans défense,
Et son trépas de Rome établit la puissance.
Le vieil Horace. O mon fils ! 6 ma joie! o Thonneur de nos jours! O d'un Etat penchant 1 l'inespéré secours!
Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace!
Appui de ton pays, et gloire de ta race!
Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements L'erreur dont j'ai formé de si faux sentiments?
Quand pourra mon amour baigner avec tendresse Ton front victorieux de larmes d'allégresse?
Valere. Vos caresses bientót pourront se déployer:
Le Roi dans un moment vous le va renvoyer, 2Et remet S, demain la pompe qu'il prépare D'un sacrifice aux dieux pour un bonheur si rare; 3Aujourd'hui seulement on s'acquitte vers eux Par des chants de victoire et par de simples vceux.
C'est oü le Roi le mène, et tandis 4 il m'envoie Faire office vers vous de douleur et de joie;
Mais eet office encor n'est pas assez pour lui;
II y viendra lui-même, et peut-étre aujourd'hui;
II croit mal reconnaitre une vertu si pure,
Si de sa propre bouche il ne vous en assure;
S'il ne vous dit chez vous combien vous doit FEtat.
Le vieil Horace. De tels remerclments ont pour moi trop d'éclat. Et je me tiens déjè, trop payé par les vótres Du service d'un fils, et du sang des deux autres.
Valere. âII ne sait ce que c'est 5 d'honorer h. demi; c âEt son sceptre arraché des mains de l'ennemi âFait qu'il tient eet honneur qu'il lui plalt de vous faire 1 âAu dessous du mérite et du fils et du père.
Je vais lui témoigner quels nobles sentiments La vertu vous inspire en tous vos mouvements.
Et combien vous montrez d'ardeur pour son service.
Le vieil Horace. Je vous devrai beaucoup pour un si bon office.
Le vieil Horace exhorte Camille a vaincre sa tristesse, a immoler son amour a la patrie et a bien recevoir son frère. Elle est trés loin des dispositions dans lesquelles son père voudrait la voir, mais elle a son héroïsme a elle, c'est celui de l'amour. Restée seule elle s'écrie:
Oui, je lui ferai voir par dinfaillibles marques,
Chi'un véritable amour brave la main des Parques!
3°
1
C'est-a-dire: YA2X penchant vers sa ruine, Etat chancclant.
2
Aujourd hui on dirait: Le roi va vons le renvoyer.
3
Variante: Et remet a demain le pompeux sacrifice
Que nous devons aux dieux pour un tel bénéfice.
4
u Le vieux langage employait tandis sans qne dans le sens de cependant, pendant eer temps. Du reste Corneille est le dernier auteur oü Ton trouve cette forme; on ne la. rencontre plus dans Molière.
5
Ordinairement on dit: il ne sait ce que eest qne d'honorer a demi.
les horaces (acte iv, scène v).
Si les hommes sentent comme des Remains, Camille a les sentiments d'une femme; elle est indignée qu'on ose lui demander de 1 insensibilité:
II me faut applaudir aux exploits du vainqueur,
Et baiser une main qui me perce le coeur.
En un sujet de pleurs si grand, si légitime,
Se plaindre est une honte, et soupirer, un crime:
Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux,
, Et si Ton n'est barbare, on n'est point généreux.
On voit entrer en 'scène Horace suivi d'un soldat qui porte les trois épées des Curiaces. C'est une faible imitation du récit si simple et si touchant de Tite-Live: âA la téte de l'armée romaine, marchait le jeune Horace, faisant porter devant lui son triple trophée. Sa soeur, fiancée a l'un des Curiaces se trouva sur son passage au devant de la porte de Capoue. A peine eut-elle reconnu, sur les épaules de son frère , la cotte d'ar mes de son amant, qu'elle méme avait tissue de ses mains, qu'elle s'arrache les cheveux, redemandant son cher Curiace avec des cris lamentables.quot;
SCÃNE V.
camille, horace.
Horace. Ma soeur, void le bras qui venge nos deux frères, Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires,
Qui uous rend maltres d'Albe; enfin void le bras Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux Ãtats;
Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire,
Et rends ce que tu dois ü l'heur 1 de ma victoire.
Camille. Recevez done mes pleurs, c'est ce que je lui dois. Horace. Rome n'en veut point voir après de tels exploits, Et nos deux frères morts dans le malheur des armes Sont trop payés de sang pour exiger des larmes;
Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.
Camille. Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu, 1Je cesserai pour eux de paraltre affligée.
Et i'oublierai leur mort que vous avez vengée;
Mais qui me vengera de celle d'un amant,
Pour me faire oublier sa perte-en un moment?
Horace. Que dis-tu, nialheureuse ?
Camille. O mon cher Curiace!
Horace. O d'une indigne soeur insupportable audace 2D'un ennemi public dont je reviens vainqueur Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton coeur!
Ton ardeur criminelle a la vengeance aspire!
Ta bouche la demande, et ton coeur la respire!
Suis moins ta passion, règle mieux tes désirs,
Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs;
Tes flammes désormais doivent être étouffées;
Bannis-les de ton dme, et songe amp; mes trophées:
Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.
Camille. Donne-moi done, barbare, un coeur comme le tien; Et si tu veux enfin que je t'ouvre mon dme Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme. 3
31
1
1 Voyez page 14, note 1. 2 On dirait aujourd'hui répaudu.
2
Variante: l'insupportable audace: '* Voyez page 11, note 1.
3
C. Plcetz, Murmel de Littérature frangaise. 4e éd. 5
corneille (1606â1684).
Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort
Je Tadorais vivant, et je le pleure mort.
Ne cherche plus ta soeur oü tu l'avais laissée;
Te na revois en moi qu'une amante offensée,
Qui comme une furie attachée h tes pas,
Te veut incessamment reprocher son trépas.
Tigre altéré de sang, 1 qui me défends les larmes,
Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,
Et que jusques au ciel élevant tes exploits,
Moi-même je le tue une seconde fois!
Puissent tant de malheurs accompagner ta vie,
Que tu tombes au point de me porter envie,
Et toi bientót souiller par quelque Idcheté
Cette gloire si chère ü ta brutalité!
Horace. O ciel! qui vit jamais une pareille rage?
Crois-tu done que je sois insensible a l'outrage,
Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur?
Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur.
Et prefère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intéréts de Rome.
Camille. Rome, l'unique objet de mon ressentiment!
Rome, qui vient ton bras d'immoler mon amant!
Rome qui t'a vu nattre; et que ton coeur adore!
Rome enfin que je hais paree qu'elle t'honore!
Puissent tous ses voisins ensemble conjurés,
Saper ses fondements encor mal assurés!
Et, si ce n'est assez de toute l'Italie,
Que rOrient contre elle a l'Occident s'allie;
Que cent peuples unis des bouts de l'univers Passent pour la détruire et les monts - et les mers!
Qu'elle-méme sur soi renverse ses murailles!
Et de ces propres mains déchire ses entrailles!
Que le courroux du ciel allumé par mes voeux Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux!
Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre, 2Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,
Voir le dernier Romain è, son dernier soupir,
Moi seule en être cause, et mourir de plaisir!
Horace , mettant la main a Ccpée et poursuivant sa soeur qui s'enf uit. C'est trop, ma patience a la raison fait place;
Va dedans les enfers plaindre ton Curiace.3
32
1
Variante: Tigre affamé de sang. 4 En prose mout ne se dit guère qu'avec un nom propre (mont Sinaï, mont Cenis) et dans certaines locutions p. e. par de la les monts, par monts et par vaux, promettre a qn. monts et merveilles.
2
Vaugelas dit en 1647 [Remdrques) que le mot foudre est masculin ou féminin, comme on veut. Ménage dit en 1672 {Observations) qu'au figuré foudre est toujours masculin, au sens propre le plus souvent féminin. C'est la distinction que Corneille fait, sinon toujours, du moins assez souvent. Aujourd'hui la règle de Ménage est adoptée par tous les grammairiens.
3
21 Variante: Va dedans les enfers joindre ton Curiace.
4
:i Variante: Puissé-je de mes yeux voir tomber cette foudre.
les horaces (acte iv, scène v).
Camille, blessée derrière le thédtre Ah! traltre!
Horace. Ainsi recoive un cMtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain! 1
Le père d'Horace juge en véritable Romain le forfait de son fils (V. i).
Je ne plains point Camille; elle était criminelle;
Je me tiens plus a plaindre, et je te plains plus quelle:
Moi, d'avoir mis au jour un caeur si peu romain!
Toi, d'avoir par sa mort déshonoré ta main.
Je ne la trouve point injuste ni trop prompte;
Mais tu pouvais . mon fils, t'en épargncr la honte:
Son crime, quoique énorme et digne du trépas,
Etait mieux impuni que puni par ton bras.
Mais voici le roi lui-mème, qui vient dans la maison du vieil Horace pour le consoler. Valère, qui a annoncé la victoire d'Horace, demande que son crime ne reste pas impuni. Horace ne se defend pas, il met sa vie a la discrétion du roi, comme il la déja mise a celle de son père. Mais le vieil Horace prend la parole pour défendre la vie de 1'unique enfant que cette funeste journée lui a laissé. Nous repro-duisons de son discours (V, 3) les vers suivants;
Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre,
Vous qui mettez sa tète a couvert de la foudre,
L'abandonnerez-vous a l'infame couteau
Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau?
Romains, souffrirez-vous qu'on vous inimole un homme
Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'etre Rome,
Et qu'un Romain s'efforce a tacher le renom
D'un guerrier a qui tous doivent un si beau nom?
Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse ,
Oü tu penses choisir un lieu pour son supplice?
Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix
Font résonner encor du bruit de ses exploits?
Sera-ce hors des murs , au milieu de ces places
Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces ,
Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur
Témoin de sa vaillance et de notre bonbeur?
Tu ne saurais cacher sa peine a sa victoire;
Dans les murs, hors des murs , tout parle de sa gloire,
Tout s'oppose a l'effort de ton injuste amour,
Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour.
Albe ne pourra pas souffnr un tel spectacle ,
Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle.
Après avoir entendu leurs discours , le roi prononce la sentence;
Cette énorme action faite presque a nos yeux Outrage la nature, et blesse jusqu'aux dieux.
Un premier mouvement qui produit un tel crime Ne saurait lui servir d'excuse légitime:
Les moins sévères lois en ce point sont d'accord;
Et, si nous les suivons, il est digne de mort.
Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable,
Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable,
Vient de la mème épée et part du méme bras Qui me fait aujourd'hui maitre de deux Ãtats.
Deux sceptres en ma main. Albe a Rome asservie,
33
Parient bien hautement en faveur de sa vie:
Transporté de colère, il tire son épée, et la lui plonge dans le sein. rVa, lui dit-il, avec ton amour insensé; va rejoindre ton amant, fille dénaturée, qui oublies ce que tu dois a tes frères morts, a ton frère vivant, ce que tu dois a ta patrie. Perisse ainsi toute Romaine qui osera pleurer un ennemi de Rome!quot; Tite-Live.
CORNEILLE (1606 â1684).
Sans lui j'obéirais oü je donne la loi,
Et je serais sujet oü je suis deux fois roi. â â â Vis done, Horace; vis, guerrier trop magnanime; Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime; Sa chaleur généreuse 1 a produit ton forfait;
D'une cause si belle il faut soufïrir l'effet.
III. CINNA, OU LA CLÃMENCE DAUGUSTE.
(1639.)
Le sujet de la tragédie de Cinna est tiré du traité de la Clémencc de Sénèque, L'auteur romain raconte qu'Auguste, arrivé a l'age de quarante ans et séjournant dans la Gaule, apprit que ses jours étaient menacés par Cinna et ses complices. En proie aux plus vives agitations , Auguste est partagé entre l'idée du pardon et celle de la vengeance. Cédant enfin aux conseils da sa femme Livie, il fait venir Cinna, et, après lui avoir reproché sa trahison, lui demande son amitié, et lui défère le consulat pour l'année. Cet acte de magnanimité désarme le coupable et met désormais les jours d'Auguste a l'abri de tout attentat.
Sur cette donnée de l'écrivain latin, le poète francais a construit la fable suivante développée dans les cinq actes de sa tragédie.
Emilie, fille d'une des victimes d'Octave, comblée de bienfaits par le triumvir devenu empereur sous le nom d'Auguste, aime Cinna, petit-fils de Pompée et exige de lui la mort d'Auguste comme prix de leur union. Dans le monologue qui ouvre la pièce, Emilie exprime ses désirs de vengeance; puis, après avoir dévoilé son ame tout entière a sa confidente Fulvie, elle écoute le récit que lui fait Cinna d une séance oü les con-jurés, émus par ses éloquentes invectives contre la tyrannic, ont arrété avec lui l'exé-cution de leur dessein. Le jour, l'heure, le lieu, tout est fixé. Emilie, Cinna et son confident Maxime sont pleins d'espoir, lorsque Auguste mande auprès de lui Maxime et Cinna. Sont-ils découverts? ont-ils été trabis^? On l'ignore, mais il faut faire bonne contenance et obéir aux ordres du chef de l'Etat. L'entretien qu'Auguste a avec les deux conjurés prouve qu'il n'a aucun soupcon du complot.
ACTE II, SCÃNE I.
auguste, cinna, maxime, troupe de courtisans.
Auguste. Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.
Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi.
(Tons se retircnt, et la réserve de Cinna et de Maxime?)
Cet empire absolu sur la terre et sur Tonde,
Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde,
Cette grandeur sans borne et cet illustre rang.
Qui m'a jadis coüté tant de peine et de sang,
Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune D'un courtisan flatteur la présence importune,
N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit,
Et qu'on cesse d'aimer sitót qu'on en jouit.
L'ambition déplait quand elle est assouvie,
D'une contraire ardeur son ardeur est s ui vie;
Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir,
Toujours vers quelque objet pousse quelque désir,
34
II se ramène en soi, n'ayant plus oü se prendre,
1
Voyez page 11 gt; note 5.
cinna (acte ii, scène i).
Et monté sur le faite, il aspire d descendre. 1J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu;
Maisen !e souhaitant, je ne l'ai pas connu:
Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes,
Mille ennemis secrets, la mort ü tous propos.
Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos. Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprème: Le grand César, mon père, 2 en a joui de même: D'un oeil si différent tous deux Tont regardé: Que l'un s'en est démis, et l'autre 1'a gardé;
Mais l'un , cruel, barbare, est mort aimé, tranquille, Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville, L'autre, tont débonnaire, au milieu du sénat A vu trancher ses jours par un assassinat. Ces exemples récents suffiraient pour m'instruire, Si par l'exemple seul on se devait conduire: L'un m'invite amp; le suivre, et l'autre me fait peur; Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur, Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées N'est pas toujours écrit dans les choses passées: Quelquefois l'un se brise oü l'autre s'est sauvé, Et par oü l'un périt un autre est conservé.
Voild; mes chers amis, ce qui me met en peine. Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène , 3Pour résoudre ce point avec eux débattu;
Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu. Ne considérez point cette grandeur suprème,
Odieuse aux Remains, et pesante £l moi-méme; Traitez-moi comme ami, non comme souverain; Rome, Auguste, l'Ãtat, tout est en votre main: Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique, Sous les lois d'un monarque, ou d'une république; Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen Je veux être empereur, ou simple citoyen.
Cinna. Malgré notre surprise et mon insuffisance, Je vous obéirai. Seigneur, sans complaisance. Et mets bas le respect qui pourrait m'empécher De combattre un avis oü vous semblez pencher; Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire. Que vous allez souiller d'une tache trop noire,
35
1
âLe mot aspire, qui d ordinaire s'emploie avec s'élever, devient d'une beauté frappante quand on le joint a dcsccudre.quot; voltaire. Cette locution a , par ce vers, passé
2
dans la langue. Paul-Louis Courier dit en parlant des projets de couronnement du premier consul Bonaparte; 11 aspire a descendre. 2 C'est-a-dire mon père adoptif.
3
quot; Agrippa mourut l'an 12, Mécène (Maecenas) Tan 8 avant J.-C. On trouve dans le livre XII de Dion Cassius (ch. 1â14) la délibération d'Auguste avec Agrippa et Mécène. Dans la scène actuelle Cinna ouvre le même avis que Mécène; et Maxime le même qu'Agrippa.
corneille (1606â1684).
Si vous ouvrez votre dme amp; ces impressions Jusques ^ condamner toutes vos actions.
On ne renonce point aux grandeurs légitimes ;
On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes; Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis,
Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis.
N'imprimez pas, Seigneur, cette honteuse marque A ces rares vertus qui vous ont fait monarque:
Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat Que vous avez changé la forme de l'Ãtat.
Rome est dessous vos lois 1 par le droit de la guerre. Qui sous les lois de Rome a mis toute la terra;
Vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans;
Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces, Gouvernant justement, ils s'en font justes princes.
C'est ce que fit César; il vous faut aujourd'hui Condamner sa mémoire, ou faire comme lui.
Si le pouvoir suprème est bldmé par Auguste,
César fut un tyran, et son trépas fut juste,
Et vous devez aux dieux compte de tout le sang Dont vous l'avez vengé pour monter iL son rang. 2N'en craignez point. Seigneur^ les tristes destinées; 3Un plus puissant démon veille sur vos années:
On a dix fois sur vous attenté sans effet.
Et qui l'a voulu perdre au méme instant l'a fait. * On entreprend assez, mais aucun n'exécute;
II est des assassins, mais il n'est plus de Brute:
Enfin, s'il faut attendre un semblable revers,
II est beau de mourir maitre de l'univers.
C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire, et j'estime Que ce peu que j'ai dit est 1'avis de Maxime.
Maxime. Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver L'empire oü sa vertu l'a fait seule arriver,
Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête,
II a fait de l'Ãtat une juste conquéte;
Mais que, sans se noircir, il ne puisse quitter Le fardeau que sa main est lasse de porter;
Qu'il accuse par lè César de tyrannie,
Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie.
Rome est ü vous, Seigneur, l'empire est votre bien;
36
1
On dirait aujourd hui: Sous vos lois. Du temps de Corneille dessous élait préposi-tion, aujourd'hui il n'est plus qu'adverbe. Molière dit: Je sais qu'il est xangè dessous les lots d une autre. [Lépit amoureux, IT, 3.)
2
On dirait aujourd'hui, surtout en prose; le sang par lequel vous l'avez vengé. Cet emploi de dont, trés fréquent dans Corneille, est tout a fait conforme a l'usage du i7e siècle. Molière dit; La beauté me ravit oü je la trouve, et je cède facilement a cette douce violence dont elle nous entraine.
3
En se rapporte a César.
CINNA (ACTE II, SCÃNE l).
Chacun en liberté peut disposer du sien:
II le peut è, son choix garder, ou s'en défaire.
Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire! Et seriez devenu, pour avoir tout dompté,
Esclave des grandeurs oü vous êtes monté! Possédez-les, Seigneur, sans qu'elles vous possèdent. Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent; Et faites hautement connaltre enfin a tous Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous.
Votre Rome autrefois vous donna la naissance;
Vous lui voulez donner votre toute-puissance; Et Cinna vous impute è. crime capital La libéralité vers le pays natal! 1II appelle reraords l'amour de la patrie!
Par la haute vertu la gloire est done flétrie.
Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris,
Si de ses pleins effets l'infamie est le prix! -Je veux bien avouer qu'une action si belle Donne k Rome bien plus que vous ne tenez d'elle; Mais commet-on un crime indigne de pardon,
Quand la reconnaissance est au-dessus du don?
Suivez, suivez. Seigneur le del qui vous inspire:
Votre gloire redouble 3, mépriser 1'empire;
Et vous serez fameux chez la postérité Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté. Le bontieur peut conduire a la grandeur suprème ; Mais pour y renoncer il faut la vertu méme;
Et peu de généreux vont jusqu'a dédaigner,
Après un sceptre acquis, la douceur de régner.
Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome, Oü, de quelque fa con que votre cour vous nomme; On hait la monarchie; et le noiti d'empereur,
Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur. Ils passent pour tyran 2 quiconque s'y fait maitre, Qui le sert, pour esclave, et qui 1'aime, pour traitre; Qui le souffre a le coeur Idche, mol, abattu,
Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu.
Vous en avez. Seigneur, des preuves trop certaines: On a fait contre vous dix entreprises vaines;
Peut étre que l'onzième 3 est préte d'éclater,4Et que ce mouvement qui vous vient agiter u
37
1
On dirait aujourd'hui: envers le pays natal; voyez page 14, note 9.
2
Passer a ici une signification active que ce verbe n a pas conservée. Le sens est: Les Romains tiennent pour tyran quiconque se fait maitre a Rome.
3
Uans les écrivains du 17° siècle et mème dans ceux du i8e, on trouve l'onzième Aujourd'hui on dit; le onze, le ouzicme, la onzième.
4
L usage du 17quot; et du i8e siècle permettait les deux constructions/?-^ riet pret de; a présent on dit: pret a, mais: pres de.
G On dirait aujourd'hui: qui vient vous agiter.
corneille (1606 â ió84).
N'est qu'un avis secret que le del vous envoie,
Que pour vous conserver n'a plus que cette voie.
Ne vous exposez plus è, ces fameux revers.
II est beau de mourir maltre de l'univers;
Mais la plus belle mort souille notre raémoire,
Quand nous avons pu vivre et croltre notre gloire. 1
Cinna. Si l'amour du pays doit ici prévaloir,
C'est son bien seulement que vous devez vouloir;
Et cette liberté, qui lui semble si chère N'est pour Rome, Seigneur, qu'un bien imaginaire,
Plus nuisible qu'utile, et qui n'approcbe pas De celui qu'un bon prince apporte a ses Ãtats.
Avec ordre et raison les honneurs il dispense, -Avec discernement 2 punit et récompense,
Et dispose de tout en juste possesseur,
Sans rien précipiter, de peur d'un successeur.
Mais quand le peuple est maitre, on n'agit qu'en tumulte:
La voix de la raison jamais ne se consulte!
Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux,
L'autorité livrée aux plus séditieux.
Ces petits souverains qu'il fait pour une année,
Voyant d'un temps si court leur puissance bornée,
Des plus heureux desseins font avorter le fruit,
De peur de le laisser amp; celui qui les suit.
Comme ils ont peu de part aux biens dont ils ordonnent, 3Dans le champ du public 4 largement ils moissonnent,
Assurés que chacun leur pardonne aisément,
Espérant è, son tour un pareil traitement:
Le pire des Ãtats c'est l'Ãtat populaire.
Auguste. Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire.
Cette haine des rois, que depuis cinq cents ans Avec le premier lait sucent tous ses enfants,
Pour l'arracher des coeurs, est trop enracinée.
Maxime. Oui, Seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée; Son peuple, qui s'y plait, en fuit la guérison:
Sa coutume l'emporte, et non pas la raison;
Et cette vieille erreur que Cinna veut abattre.
Est une heureuse erreur dont il est idoldtre.
Par qui le monde entier, asservi sous ses lois,
L'a vu cent fois marcher sur la tête des rois,
Son épargne s'enfler du sac 0 de leurs provinces ;
Que lui pouvaient de plus donner les meilleurs princes?
J'ose dire, Seigneur, que par tous les climats 7
38
1
Croitre, comme verbe actif pour accroUre; v. page io, note 4.
2
Variante: Avecque jugement.
3
^ Aujourd'hui on dirait: aux biens dont ils disposent. 5 V. p. 24, note.
4
c Sac, c'est-a-dire -pillage, saccagement; saccager veut dire: pi Her.
cinna (acte 11, scène l).
Ne sont pas bien recus toutes sortes d'Ãtats;
Chaque peuple a le sien conforme è, sa nature,
Qu'on ne saurait changer sans lui faire une injure: 1Telle est la loi du ciel, dont la sage équité Sème dans I'univers cette diversité.
Les Macédoniens aiment le monarchique,
Et le reste des Grecs la liberté publique ;
Les Parthes, les Persans veulent des souverains,
Et le seul consulat est bon pour les Romains.
Cinna. II est vrai que du ciel la prudence infinie Départ a chaque peuple un différent génie;
Mais il n'est pas moins vrai que eet ordre des cieux Change selon les temps comme selon les lieux.
Rome a recu des rois ses murs et sa naissance;
Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance,
Et recoit maintenant de vos rares bontés Le comble souverain de ses prospérités.
Sous vous 1'Ãtat n'est plus en pillage aux armées:
Les portes de Janus par vos mains sont fermées,
Ce que sous ses consuls on n a vu qu'une fois,
Et qu'a fait voir comme eux le second de ses rois.
Maxime. Les changements d'Ãtat que fait l'ordre céleste Ne coütent point de sang, n'ont rien qui soit funeste.
Cinna. C'est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt, De nous vendre un peu cher les grands biens qu'ils nous font. L'exil des Tarquins même ensanglanta nos terres,
Et nos premiers consuls nous ont coüté des guerres
Maxime. Done votre aïeul Pompée au ciel a résisté,
Quand il a combattu pour notre liberté?
Cinna. Si le ciel n'eöt voulu que Rome l'eüt perdue. Par les mains de Pompée il l'aurait défendue:
II a choisi sa mort pour servir dignement D'une marque éternelle S, ce grand changement.
Et devait cette gloire aux mdnes d'un tel homme,
D'emporter avec eux la liberté de Rome.
Ce nom depuis longtemps ne sert qu'Ãl l'éblouir,
Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir.
Depuis qu'elle se voit la maltresse du monde,
Depuis que la richesse entre ses murs abonde,
Et que son sein, fécond en glorieux exploits,
Produit des citoyens plus puissants que des rois,
Les grands, pour s'affermir achetant les suffrages,
Tiennent pompeusement leurs maltres è, leurs gages,
Qui par des fers dorés se laissant enchalner,
Recoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner.
Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues,
39
Que leur ambition tourne en sanglantes ligues.
1
Dans le sens latin de iniuria = tort, préjudice.
corneille (1606â1684).
Ainsi de Marius Sylla devint jaloux;
César, de mon aïeul; Marc-Antoine, de vous;
Ainsi la liberté ne peut plus être utile
Qu'a. former les fureurs d'une guerre civile,
Lorsque, par un désordre è. l'univers fatal,
L'un ne veut point de maitre, et l'autre point d'égal.
Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse En la main d'un bon chef è. qui tout obéisse.
Si vous aimez encore amp; la favoriser,
Otez-lui les moyens de se plus diviser.
Sylla, quittant la place enfin bien usurpée,
N'a fait qu'ouvrir le champ k César et Pompée,
Que le malheur des temps ne vous eüt pas fait voir, S'il eüt dans sa familie assuré son pouvoir.
Qu'a fait du grand César le cruel parricide,
Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide,
Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains,
Si César eüt laissé 1'empire entre vos mains?
Vous la replongerez, en quittant eet empire,
Dans les maux dont a peine encore elle respire.
Et de ce peu. Seigneur, qui lui reste de sang,
Une guerre nouvelle épuisera son flanc.
Que l'amour du pays, que la pitié vous touche;
Votre Rome a genoux vous park par ma bouche. Considerez le prix que vous avez coüté:
Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté;
Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée;
Mais une juste peur tient son dme effrayée;
Si, jaloux de son heur, 1 et las de commander,
Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder,
S'il lui faut è, ce prix en acheter un autre,
Si vous ne préférez son intérêt au votre,
Si ce funeste don la met au désespoir,
Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir.
Conservez-vous, Seigneur, en lui laissant un maltre Sous qui son vrai bonheur commence de renaitre;
Et pour mieux assurer le bien commun de tous,
Donnez un successeur qui soit digne de vous.
Auguste. N'en délibérons plus, cette pitié l'emporte. Mon repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte; Et quelque grand malheur qui m'en puisse arriver, Je consens è me perdre afin de la sauver.
Pour ma tranquillité mon coeur en vain soupire:
Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire;
Mais je le retiendrai pour vous en faire part.
4°
Je vois trop que vos cceurs n'ont point pour moi de fard, Et que chacun de vous, dans l'avis qu'il me donne,
1
Heur veut dire bonheur; v. page 14, note 1.
CINNA (ACTE IV, SCÃNE v).
Regarde seulement l'Etat et ma personne.
Votre amour en tous deux fait ce combat d'esprits,
Et vous allez tous deux en recevoir le prix.
Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile:
Allez donner mes lois A ce terroir fertile;
Songez que c'est pour moi que vous gouvernerez,
Et que je répondrai de ce que vous ferez.
Pour épouse, Cinna, je vous donne Emilie:
Vous savez qu'elle tient la place de Julie,
Et que, si nos malheurs et la nécessité M'ont fait trailer son père avec sévérité,
Mon épargne depuis en sa faveur ouverte Doit avoir adouci l'aigreur 1 de cette perte.
Voyez-la de ma part, tAchez de la gagner:
Vous n'êtes point pour elle un homme a dédaigner;
De l'offre de vos vceux elle sera ravie.
Adieu: j'en veux porter la nouvelle £l Livie.
Quand 1'empereur s'est retiré, Cinna révèle a Maxime , parmi les motifs de sa conduite, son amour pour Ãmilie. Maxime, qui aime aussi Emilie sans s'étre declare, prète Toreille aux conseils d'Er.phorbe, son confident, Celui-ci l'engage a dévoiler la conspiration pour perdre son rival. Déja disposé a trahir. Maxime est témoin des hésitations de Cinna, qui n est plus retenu que par la volonté d'Emilie. Cinna renon-cerait volontiers a toute vengeance contre Auguste, si son amante y consentait. Mais Emilie se montre inexorable, et Cinna, vaincu par ses reproches, s'engage encore une fois a assassiner Auguste.
Maxime s'est décidé a livrer le secret des conjurés. Auguste est averti de la conspiration par Euphorbe, qui annonce en mème temps que Maxime, ne pouvant survivre au double crime de complot et de délation , s'est précipité dans le Tibre. Auguste, furieux de la perfidie de Cinna, mais se souvenant des flots de sang qu'il averséslui-mème, accuse et justifie tour a tour ses ennemis, ne pouvant s'arrèter ni a la vengeance ni. au pardon. L impératrice Livie lui conseille d'essayer de la clemence, puisque la rigueur ne lui a pas réussi. Auguste ne veut point l'écouter et se dérobe a ses instances.
Pendant ce temps, Maxime est allé trouver Ãmilie pour lui faire l'aveu de son amour et lui persuader de fuir avec lui.
ACTE IV, SCÃNE V.
maxime, émilie, fulvie.
Ãmilie. Mais je vous vois. Maxime, et l'on vous faisait mort!
Maxime. Euphorbe trompe Auguste avec ce faux rapport: Se voyant arrêté, la trame découverte,
II a feint ce trépas pour empêcher ma perte.
Ãmilie. Que dit-on de Cinna?
Maxime. Que son plus grand regret C'est de voir que César sait tout votre secret;
En vain il le dénie et le veut méconnaltre,
Ãvandre 2 a tout conté pour excuser son maltre,
Et par l'ordre d'Auguste on vient vous arrêter.
Emilie. Celui qui l'a recu tarde h l'exécuter:
Je suis prête è. le suivre, et lasse de l'attendre.
1 Pour: tamertume,
2 Evandre est l'affranchi et le confident de Cinna.
41
corneille (1606âi 684).
Maxime. II vous attend chez moi.
Ãmilie. Chez vous!
Maxime. C'est vous surprendre: Mais apprenez le soin que le ciel a de vous;
C'est un des conjurés qui va fuir avec nous.
Prenons notre avantage avant qu'on nous poursuive;
Nous avons pour partir un vaisseau sur la rive.
Ãmilie. Me connais-tu, Maxime^ et sais-tu qui je suis?
Maxime. En faveur de Cinna je fais ce que je puis,
Et tdche è, garantir de ce malheur extréme La plus belle moitié qui reste de lui-même.
Sauvons-nous; Ãmilie, et conservons le jour,
Afin de le venger par un heureux retour.
Ãmilie. Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre, Qu'il ne faut pas venger, de peur de leur survivre: 1Quiconque après sa perte aspire tl se sauver Est indigne du jour qu'il tóche k conserver.
Maxime. Quel désespoir aveugle d. ces fureurs vous porte? O dieux! que de faiblesse en une dme si forte!
Ce cceur si généreux rend si peu de combat, 2Et du premier revers la fortune l'abat!
Rappelez, rappelez cette vertu sublime;
Ouvrez enfin les yeux, et connaissez Maxime:
C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez;
Le ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez;
Et puisque l'amitié n'en faisait plus qu'une dme,
Aimez en eet ami l'objet de votre flamme:
Avec la même ardeur il saura vous chérir.
Que ....
Ãmilie. Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir!
Tu prétends un peu trop; mais quoi que tu prétendes,
Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes:
Cesse de fuir en Liche un glorieux trépas,
Ou de m'oftrir un cceur que tu fais voir si bas;
Fais que je porte envie amp; ta vertu parfaite;
Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette;
Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur,
Et mérite mes pleurs au défaut de mon cceur.
Quoi! si ton amitié pour Cinna s'intéresse,
Crois-tu qu'elle consiste è. flatter sa maitresse? 3Apprends, apprends, de moi quel en est le devoir.
Et donne-m'en l'exemple, ou viens le recevoir.
Maxime. Votre juste douleur est trop impétueuse.
Ãmilie. La tienne en ta faveur est trop ingénieuse.
Tu me paries déjè d'un bienheureux retour.
Et dans tes déplaisirs tu congois de l'amour!
42
1
De peur de leur survivre, c'est-a-dire: II serait honteux de leur survivre, il ne faut done pas songer a les venger.
2
Rendre peu de combat, expression inusitée pour combattre, lutter peu.
3
En francais, le mot maitresse employé dans le style soutenu , n'a rien de choquant.
cinna (acte v, scène l).
Maxime. Get amour en naissant est toutefois extréme:
C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime,
Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé.....
Emilie. Maxime, en voilé, trop pour un homme avisé. 1Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée;
Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée;
Ma vertu tout entière agit sans s'émouvoir.
Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir.
Maxime. Quoi? vous suis-je suspect de quelque perfidie? Ãmilie. Oui, tu l'es, puisque enfin tu veux que je le die; 2L'ordre de notre fuite est trop bien concerté Pour ne te soupconner d'aucune Idcheté:
Les dieux seraient pour nous prodigues en miracles,
S'ils en avaient sans toi levé tous les obstacles.
Fuis sans moi: tes amours sont ici superflus. 3Maxime. Ah! vous m'en dites trop.
Ãmilie. J'en présume encor plus. Ne crains pas toutefois que j'éclate en injures;
Mais n'espère non plus m'éblouir de parjures.
Si c'est te faire tort que de m'en défier,
Viens mourir avec moi pour te justifier.
Maxime. Vivez, belle Ãmilie, et souffrez qu'un esclave .... Ãmilie. Je ne t'écoute plus qu'en présence d'Octave.
Allons, Fulvie, allons.
Le cinquihne acte nous montre Cinna devant Auguste.
ACTE V, SCÃNE I.
auguste, cinna.
Auguste. Prends un siège, Cinna, prends, et sur toute chose Observe exactement la loi que je t'impose:
Prête, sans me troubler, Toreille h. mes discours;
D'aucun mot, d'aucun cri n'en interromps le cours;
Tiens ta langue captive; et si ce grand silence A ton émotion fait quelque violence,
Tu pourras me répondre après tout £l loisir:
Sur ce point seulement contente mon désir. 4Cinna. Je vous obéirai, Seigneur.
Auguste. Qu'il te souvienne De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.
Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens Furent les ennemis de mon père, et les miens;
Au milieu de leur camp tu recus la naissance;
Et lorsque après leur mort tu vins en ma puissance,
43
1
C'est-a-dire sensé, prudent.
2
Archaïsme pour dise; voyez pag. 67, note 7. 3 Voyez page 22, note 3.
3
21 . . , et ordonna que Cinna se rendit chez lui. Alors ayant fait sortir tout le
4
monde de sa chambre et approcher un siège pour Cinna: Je te prie avant tout, lui dit-il, de me laisser parler sans m'interrompre, de ne pas même troubler mes discours par le moindre cri; tu auras après toute la liberté et tout le loisir de parler. Sénèque.
corneille (1606 â1684).
Leur haine enracinée au milieu de ton sein
T'avait mis contre moi les armes è. la main;
Tu fus mon ennemi mêtne avant que de naltre 1
Et tu la fus encor quand tu me pus connaltre;
Et I'inclination jamais n'a démenti
Ce sang qui t'avait fait du contraire parti;
Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie.
Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie;
Je te fis prisonnier pour te combler de biens:
Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens; 2
Je te restituai d'abord ton patrimoine; 3
Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine,
Et tu sais que depuis, è. chaque occasion,
Je suis tombé pour toi dans la profusion.
Toutes les dignités que tu m'as demandées,
Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées,
Je t'ai préféré même Ãl ceux dont les parents
Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs,
A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire,
Et qui m'ont conservé le jour que je respire.
De la facon enfin qu'avec toi j'ai vécu,
Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu. 4
Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène, 3
Après tant de faveur montrer un peu de haine,
Je te donuai sa place en ce triste accident,
Et te fis, après lui, mon plus cher confident.
Aujourd'hui même encor, mon dme irrésolue
Me pressant de quitter ma puissance absolue,
De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis,
Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis.
Bien plus, ce même jour je te donne Ãmilie,
Le digne objet des voeux de toute l'Italie,
Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,
Qu'en te couronnant roi je t'aurais donné moins.
Tu t'en souviens, China: tant d'heur 0 et tant de gloire
Ne peuvent pas sitót sortir de ta mémoire;
Mais ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer,
Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner.
Cinna. Moi, Seigneur! moi, que j'eusse une ^me si traltresse! Qu'un si Idche dessein ....
Auguste. Tu tiens mal ta promesse:
44
1
Tu as été mon ennemi en naissant, je t'ai trouvé dans le camp de mes ennemis, et je t'ai laissé vivre. sénèqüe.
2
Ellipse poétique. En prose il faudrait dire: Ma cour fut ta prison, mes faveurs fur ent tes Hens. 3 Je t'ai laissé tous tes biens. ~ Sénèque.
3
^ Tu as désiré la dignité de grand pontife, tu l as obtenue au préjudice de ceux dont
4
les parents ont combattu sous mes enseignes. . . . Aujourd'hui ta richesse et ton bonheur sont au point que les vainqueurs sont jaloux des vaincus. Sénèque.
CINNA (ACTE V, SCÃNE l).
Sieds-toi 1 je n'ai pas dit encor ce que je veux;
Tu te justifieras après, si tu le peux.
Ecoute cependant, et tiens mieux ta parole.
Tu veux m'assassiner demain, au Capitole. -Pendant le sacrifice, et ta main pour signal Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal;
La moitié de tes gens doit occuper la porte L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte.
Ai-je de bons avis, ou de mauvrais soupcons ?
De tous ces meurtriers te dirai-je les noms?
Procule , Glabrion , Virginian, Rutile ,
Marcel, Plaute, Léiias, Pompone, Albin, Icile,
Maxime, qu'après toi j'avais le plus aimé:
Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé;
Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes.
Que pressent de mes lois les ordres légitimes.
Et qui, désespérant de les plus éviter.
Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.
Tu te tais maintenant, et gardes le silence.
Plus par confusion que par obéissance.
Quel était ton dessein, et que prétendais-tu Après m'avoir au temple d tes pieds abattu?
Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique?
Si j'ai bien entendu tantot ta politique, :i Son salut désormais dépend d'un souverain,
Qui pour tout conserver tienne tout en sa main;
Et si sa liberté te faisait entreprendre, 2Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre;
Tu l'aurais acceptée au nom de tout l'Ãtat,
Sans vouloir l'acquérir par un assassinat.
Quel était done ton but? D'y régner en ma place? 3D'un étrange malheur son destin le menace,
Si pour monter au tróne et lui donner la loi Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi; 0 Si jusques k ce point son sort est déplorable,
Que tu sois après moi le plus considérable,
45
1
Archaïsme. On dirait aujourd'hui; Assieds-toi.
2
Tc faisait entreprendre cela, t'engageait dans cette entreprise. (V. page 27, note 7).
3
C'est-a-dire; de rcgner a ma place dans Rome.
0 Quel est ton dessein? poursuit-il. Est-ce de régner? Je plains la république, s'il faut, qu'excepté moi, il n'y ait rien qui t'empêche d'y tenir le premier rang. Ce n'est pas ta considération qui impose. Tu n'as pas mcme assez de crédit pour tes affaires domestiques, et en dernier lieu tu as perdu un procés contre un atfranchi. Crois-tu qu'il te soit plus facile de te porter pour concurrent de César? Je le veux bien, si je suis le seul obstacle a tes prétentions. Mais t'imagines tu que les Paul-Emile, les Cassius, les Servilius, les Fabius , tant d'autres citoyens illustres qui n'ont pas seulement de grands noms, mais qui les soutiennent et les honorent, t'imagines-tu qu'ils consentiront a t'avoir pour maitre? Séneque.
corneille (1606â16 84).
Et que ce grand fardeau de l'empire romain Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main.
Apprends è te connaltre, et descends en toi-même: On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime, Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des voeux, Ta fortune est bien haute, tu peux ce que tu veux; Mais tu ferais pitié même è, ceux qu'elle irrite,
Si je t'abandonnais k ton peu de mérite. 1Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux,
Conté-moi tes vertus, tes glorieux travaux,
Les rares qualités par oü tu m'as dü plaire,
Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire.
Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient:
Elle seule t'élève, et seule te soutient;
C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne:
Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne, Et pour te faire choir je n'aurais aujourd'hui Qu'S. retirer la main qui seule est ton appui.
J'aime mieux toutefois céder a ton envie:
Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie;
Mais oses-tu penser que les Serviliens,
Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens, 2Et tant d'autres enfin de qui les grands courages Des héros de leur sang sont les vives images,
Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux Jusqu'a pouvoir souffrir que tu règnes sur eux?
Parle, park, il est temps.
Cinna. Je demeure stupide; 3Non que votre colère ou la mort m'intimide:
Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez réver.
Et j'en cherche l'auteur, sans le pouvoir trouver.
Mais c'est trop y tenir toute l'dme occupée.
Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée. Le père et les deux fils, Idchement égorgés.
Par la mort de César étaient trop peu vengés;
C'est lè d'un beau dessein l'illustre et seule cause; Et puisqu'è. vos rigueurs la trahison m'expose, N'attendez point de moi d'infdmes repentirs, 4D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs,
Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire; Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire.
46
1
Le mot mérite est trés usité, chez les écrivains du i7e et du 18= siècle, dans le sens de valeur personnelle.
2
- Au i7e siècle et encore au i8e, on aimait a franciser tous les noms latins. On est revenu de cette manie, et Ton dirait aujourd'hui les Cossus, les Mctellus. Si l'usage veut encore qu'on dise Paul-Ãmile et les Fabiens, on dit pourtant Fabius Maximus, de même qu'on dit les Gracques, mais Caius Gracchus, Tiberius Gracchus, {pr.grak-kucc).
3
a On dirait aujourd'hui: Je suis stwpéfait, je demeure int er dit. Corneille emploie ici stupide dans la première signification du latin stupid us, stupere.
4
Le pluriel repentirs est ici trés poétique; aujourd'hui cependant on n'emploie plus guère ce mot qu'au singulier.
c1nna (acte v, scène iii).
Vous devez un exemple è la postérité,
Et mon trépas importe a votre süreté.
Auguste. Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime;
Et loin de* t'excuser, tu couronnes ton crime.
Voyons si ta constance ira jusques au bout.
Tu sais ce qui t'est dü, tu vois que je sais tout;
Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices.
Emilie arrive et demande sa part du chatiment, puisqu'elle a participé au crime. Elle veut même enlever a Cinna l'honneur de l'entreprise que celui-ci revendique. Maxime,^ vient a son tour faire l'aveu de ses crimes envers Auguste, envers Cinna, envers Emilie. C'est alors qu'Auguste accorde a tous un généreux pardon.
ACTE V, SCÃNE III.
auguste, livie, cinna, maxime, émilie.
Auguste. En est-ce assez. 6 ciel! et le sort, pour me nuire, A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire?
Qu'il joigne £l ses efforts le secours des enfers:
Je suis maltre de moi comme de I'univers;
Je le suis, je veux l'être. O siècles, ó mémoire,
Conservez k jamais ma dernière victoire!
Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux De qui le souvenir puisse aller jusqu'è. vous.
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie:
Comme d, mon ennemi je t'ai donné la vie;
Et malgré la fureur de ton Idche dessein, 1Je te la donne encor comme è. mon assassin. 2Commencons un combat qui montre par Tissue Qui Taura mieux de nous ou donnée ou recue.
Tu trabis mes bienfaits, je les veux redoubler;
Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler:
Avec cette beauté que je t'avais donnée,
Recois le consulat pour la prochaine année.
Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang;
Préfères-en la pourpre 3 £l celle de mon sang;
Apprends sur mon exemple A vaincre ta colère:
Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.
Emilie. Et je me rends. Seigneur, è, ces hautes bontés; Je recouvre la vue auprès de leurs clartés:
Je connais mon forfait, qui me semblait justice;
Et, ce que n'avait pu la terreur du supplice,
47
1
C'est Voltaire qui a substitué ici dessein a destin, mot qui se trouve dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, et encore dans celle de 1692. Corneille parait avoir pris destin dans un sens conforme a celui que le verbe destiner (se proposer, résoudre) avait autrefois. Le mot destin étant depuis longtemps inintelligible dans ce sens, la lecon de Voltaire a été adoptée par les éditeurs et les comédiens.
2
Je te donne la vie, Cinna, une seconde fois. Je te l'avais donnée comme a mon ennemi, je te la donne comme a mon assassin. Commencons dès ce moment a être amis, et voyons lequel de nous deux sera de meilleure foi avec l'autre, ou moi qui te laisse la vie ou toi qui me la devras. Sénèque.
3
C. Plcetz, Manuel de Littérature frangaise. 4e éd. 6
corneille (1606 â1684).
Je sens naitre en mon dme un repentir puissant,
Et mon coeur en secret me dit qu'il y consent.
Le ciel a résolu votre grandeur suprème;
Et pour preuve, Seigneur, je n'en veux que moi-même:
J'ose avec vanité me donner eet éclat,
Puisqu'il change mon coeur' qu'il veut changer l'Etat. Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle;
Elle est morte, et ce coeur devient sujet fidéle;
Et prenant désormais cette haine en horreur.
L'ardeur de vous servir succède k sa fureur. 1
Cinna. Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses Au lieu de chdtiments trouvent des récompenses?
O vertu sans exemple! 0 clémence, qui rend Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand!
IV. POLYEUCÃE.
(1640 ou 1643.) 2
Corneille a trouvé le sujet de Polyeucte dans le complément de la y/e des saints de Surius par Mosander, qui l'avait emprunté a Métaphraste, hagiographe, c'est-a-dire auteur de biographies des saints, du Xe siècle.
Deux nobles jeunes gens de Mélitène, capitale de l'Arménie, Néarque et Polyeucte, sont unis d'une étroite amitié. Néarque, depuis longtemps chrétien, a fini par décider Polyeucte a abjurer l'idolatrie. Au moment oü un édit sévère de l'empereur Décius (249â251) est publié contre les chrétiens , Polyeucte, dans un saint transport, se pré-cipitc sur les idoles, les renverse et les brise. Le proconsul Félix, son beau-père, chargé par l'empereur de veiller a l'exécution de l'édit, essaye d'abord de soustraire l'imprudent néophyte aux suites de son attentat; il le supplie, il le menace, sans ébranler sa constance. Les prières de sa fille Pauline, femme de Polyeucte, échouent également. Polyeucte, avide du martyre, devient la victime de son zèle. Voici comment Corneille a modifié et complété ce récit légendaire.
Polyeucte nattend plus que le baptême oü le convie Néarque, son ami; mais les craintes de Pauline, sa femme, troublée par un songe, le font hésiter. II veut remettre au lendemain la sainte cérémonie; cependant il cède aux instances de Néarque. Pauline, après setre vainement opposée a son départ, avoue a sa confidente qu'avant d'épouser Polyeucte, elle aimait un chevalier romain, Sévère, auquel son père Félix, aujourd'hui gouverneur de l'Arménie, n'a point voulu accorder sa main. Pauline, soumise a la volonté de son père, a épousé Polyeucte, chef de la noblesse de Mélitène; Sévère a disparu après un combat contre les Néoperses. A peine eet aveu est-il échappé a Pauline, que son père Félix vient lui annoncer que Sévère n'est pas mort, et qu'il arrive, chargé par l'empereur de présider a un sacrifice offert aux dieux pour célébrer la victoire des Romains sur leurs ennemis. Ce retour imprévu alarme Félix, qui engage .sa fille a désarmer le ressentiment de son ancien amant.
Sévère ignore que Pauline est mariée: il arrive avec l'espoir d'obtenir sa main. II se trouble en apprenant qu'elle ne peut plus être a lui. Cependant il veut la voir, et cette entrevue redouble ses regrets; il sent plus vivement la perte irréparable qu'il a faite.
Le sacrifice annoncé est pret; déja l'encens fume dans le temple des dieux. On prévient Polyeucte que son beau-père Félix l'y attend; il promet d'y aller, brftlant du désir. de donner un gage éclatant de son zèle chrétien , car il a recu le saint baptême. Néarque, qui ne sait rien de ses projets audacieux, est d'abord étonné de le voir courir a une fète paienne.
48
1
Construction inadmissible en prose, voyez la grammaire.
2
Selon M. Marty-Laveaux, la date n'est pas certaine.
polyeucte (acte ii, scène vl).
ACTE II, SCÃNE VI.
polyeucte, néarque,
Nearque. Oü pensez-vous aller?
Polyeucte. Au temple, oü l'on m'appelle. Nearque. Quoi? vous mêler aux vteux d'une troupe infidèle! Oubliez-vous déja que vous êtes chrétien?
Polyeucte. Vous par qui je le suis, vous en souvient-il bien? Néarque. J'abhorre les faux dieux.
Polyeucte. Et moi, je les déteste. Néarque. Je tiens leur culte impie.
Polyeucte. Et je le tiens funeste. 1Néarque. Fuyez done leurs autels.
Polyeucte. Je les veux renverser. Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser.
Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes Braver l'idoldtrie, et montrer qui nous sommes:
C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir;
Je viens de le promettre, et je vais l'accomplir.
Je rends grdces au Dieu que tu m'as fait connaitre De cette occasion qu'il a sitót fait naltre,
Oü déja sa bonté, préte d me couronner,
Daigne éprouver la foi qu'il vient de me donner.
Néarque. Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère. Polyeucte. On n'en peut avoir nop pour le Dieu qu'on révère. Néarque. Vous trouverez la mort.
Polyeucte. Je la cherche pour lui. Néarque. Et si ce cceur s'ébranle?
Polyeucte. II sera mon appui.
Néarque. II ne commande point que l'on s'y précipite. Polyeucte. Plus elle est volontaire, et plus elle mérite. 2 Néarque. II suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir. Polyeucte. On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir. Néarque. Mais dans ce temple enfin la mort est assurée. Polyeucte. Mais dans le ciel déja la palme est préparée. Néarque. Par une sainte vie il faut la mériter.
Polyeucte. Mes crimes, en vivant, me la pourraient óter. Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure?
Quand elle ouvre le ciel, peut elle sembler dure ?
Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout amp; fait;
La foi que j'ai recue aspire A son effet.
Qui fuit croit idehement, et n'a qu'une foi morte.
Néarque. Ménagez votre vie, a Dieu même elle importe:
Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.
Polyeucte. L'exemple de ma mort les fortifiera mieux.
Néarque. Vous voulez done mourir?
49
Polyeucte. Vous aimez done £l vivre?
- Voyez page 27, note 7.
1
Aujourd'hui on dit ordinairement: tenir four.
corneïlle (1606 â1684).
néarque. Je ne puis déguiser que j'ai peine k vous suivre:
Sous l'horreur des tourments je crains de succomber.
polyeucte. Qui marche assurément 1 n'a point peur de tomber : Dieu fait part, au besoin, de sa lorce infiuie.
Qui craint de le nier dans son dme le nie:
II croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.
néarque. Qui n'appréhende rien présume trop de soi. polyeucte. J'attends tout de sa grdce, et rien de ma faiblesse. Mais loin de me presser, il faut qua je vous presse!
D'oü vient cette froideur?
Néarque. Dieu mêrae a craint la mort.
polyeucte. ii s'est offert pourtant; suivons ce saint effort: Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles,
II faut (je me souviens encor de vos paroles)
Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang,
Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.
Hélas! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite -Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite ?
S'il vous en reste encor, n'êtes-vous point jaloux Qu'è grand' peine chrétien, j'en montre plus que vous?
néarque. Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime,
C'est sa grdce qu'en vous n'affaiblit aucun crime;
Comme encor tout entière, 2 elle agit pleinement,
Et tout semble possible A son feu véhément;
Mais cette même grdce, en moi diminuée.
Et par mille péchés sans cesse exténuée.
Agit aux grands effets avec tant de langueur,
Que tout semble impossible d son peu de vigueur.
Cette indigne mollesse et ces Idches défenses Sont des punitions qu'attirent mes offenses;
Mais Dieu, dont on ne doit jamais se défier.
Me donne votre exemple a me fortifier. 3
Allons, cher Polyeucte, allons aux yeux des hommes Braver l'idoldtrie, et montrer qui nous sommes;
Puissé-je vous donner l'exemple de souffrir,
Comme vous me donnez celui de vous offrir!
polyeucte. A eet heureux transport que le ciel vous envoie, Je reconnais Néarque, et j'en pleure de joie.
Ne perdons plus de temps: le sacrifice est prêt:
Allons-y du vrai Dieu soatenir l'intérêt;
5°
1
rAssurément conserve ici son sens primitif et signifie avec assurance, et non cer-tainevient, suivant l'usage qui a prévalu.quot; GERUZEZ.
2
quand ils précédaient le substantif. Tous les mots qui dérivent d'adjectifs latins en is, comme grandis, fort is, etc. suivaient la même règle. 4 Pour: comme étant encore, etc.
3
Aujourd'hui on dirait: pour me fortifier. Cet emploi de la préposition h est familier a Corneille et aux poètes de son siècle.
polyeucte (acte ii, scène vi et acte iv, scène hl).
Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule;
Allons en éclairer l'aveuglement fatal; 1Allons briser ces dieux de pierre et de métal:
Abandonnons nos jours a cette ardeur céleste;
Faisons triompher Dieu: qu'il dispose du reste'
Néarque. Allons faire éclater sa gloire aux yeux de tous, Et répondre avec zéle ce qu'il veut de nous.
Pauline, restée seule, exprime les tristes pressantiments qui 1'agitent, quand sa confidante accourt du temple at lui raconte, tout indignée, que I'olyeucte et son ami Néarque ont troublé le sacrifice et renversé les statues des dieux. Félix vient annoncer a sa fille qu'il a résolu de punir immédiatement Néarque, mais que, maloré sa colère , il consent a épargner Polyeucte, s'il veut abjurer sa nouvelle croyance et faire amende honorable. Pauline comprand qu'on n'obtirndra da son époux ni un désaveu, ni mème une marque da repentir. Félix ouvre son ame a son confident Albin, et lui dévoile de secrètes pensées dont il rougit, mais que l'égoïsme lui inspire: la mort de Polyeucte, en rendant la liberte a Pauline, ne peut-elle pas lui donnar en Sévère un autre gendre et un protectcur?
Polyeucte est en prison, bien résolu de triompher des larmes de Pauline et des menaces de son beau-père, et lame déja enivrée de l'espérance du martyre. Au lieu de se laisser séduire par l'espoir de sa grace et d'une vie heureuse, qua lui fait entre-voir Pauline, Polyeucte cherche a amenar son épouse a la foi du chrétian, qui n'espère qu'eu la via céleste.
ACTE IV, SCÃNE III.
polyeucte, pauline.
Polyeucte. Seigneur, de vos bontés il faut que je Tobtienne;
Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétiénne:
Avec trop de mérite il vous plot la former.
Pour ne vous pas connaltre et ne vous pas aimer.
Pour vivre des enfers enclave infortunée,
Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.
Pauline. Que dis-tu, malheureux? qu'oses-tu soubaiter?
Polyeucte. Ce que de tout mon sang je voudrais acheter.
Pauline. Que plutót. . . .
Polyeucte. C'est en vain qu'on se met en défense; Ce Dieu touche les cosurs lorsque moins on y pense. -Ce bienheureux moment n'est pas encor venu;
II viendra; mais le temps ne m'en est pas connu.
Pauline. Quittez cette chimère, et m'airaez. 3
Polyeucte. Je vous aime, Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.
Pauline. Au nom de eet amour, ne m'abandonnez pas.
Polyeucte. Au nom de eet amour, daignez suivre mes pas.
Pauline. C'est peu de me quitter, tu veux done me séduire?
Polyeucte. C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire.
Pauline. Imaginations!
1
En se rapporte au mot peupU. Cet emploi de cn et la locution éclairer vu aveuglement, au lieu de éclairer les yeux, ont été critiqués par Voltaire. En prose on dirait plutót dissiper 1'aveuglenient.
corneille (1606â1684).
Polyeucte. Célestes vérités!
Pauline. Ãtrange aveugleraent!
Polyeucte. Ãternelles clartés!
Pauline. Tu préfères la mort a Famour de Pauline!
Polyeucte. Vous préférez le monde ü Ia bonté divine!
Pauline. Va, cruel, va motirir: tu ne m'aimas jamais. Polyeucte. Vivez heureuse au monde; et me laissez en paix Pauline. Oui, je t'y vais laisser; ne tquot;en mets plus en peine; Je vais. . . .
SCÃNE IV.
polyeucte, pauline, severe, gardes.
Pauline. Mais quel dessein en ce lieu vous amène,
Sévère? Aurait-on cru qu'un coeur si généreux Püt venir jusqu'ici braver un malheureux ?
Polyeucte. Vous traitez mal, Pauline, un si rare mérite: A ma seule prière il rend cette visite.
Je vous ai fait. Seigneur, une incivilité, 1Que vous pardonnerez A ma captivité.
Possesseur d'un trésor dont je n'étais pas digne,
Souffrez avant ma mort que je vous le résigne.
Et laisse la vertu la plus rare k nos yeux Qu'une femme jamais püt recevoir des cieux Aux mains du plus vaillant et du plus honnéte homme Qu'ait adoré la terre et qu'ait vu naltre Rome.
Vous étes digne d'elle, elle est digne de vous;
Ne la refusez pas de la main d'un époux:
S'il vous a désunis, sa mort vous va rejoindre.
Qu'un feu jadis si beau n'en devienne pas moindre:
Rendez-lui votre coeur, et recevez sa foi;
Vivez heureux ensemble, et mourez comme moi;
C'est le bien qu'i tous deux Polyeucte désire. 2
Qu'on me mène amp; la mort, je n'ai plus rien è, dire.
Allons, gardes, c'est fait.
Un moment, Sévère concoit l'espoir d epouser Pauline, mais celle-ci s'empresse de le détromper.
SCÃNE V.
Pauline. Mbn Polyeucte touche a son heure dernière;
Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment;
Sévère fait un mouvement de surprise.
Vous en êtes la cause, encor qu'innocemment.
Je ne sais si votre dme, A nos désirs ouverte,
Aurait osé former quelque espoir sur sa perte;
52
Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas Oü d'un front assuré je ne porte mes pas,
1
Voltaire critique les expressions rcndre visite et incivilité, qui ne doivent pas-
2
être employées dans Ia tragédie. 2 En prose on dirait: souhaite.
polyeucte (acte iv, scène v et acte v, scène vi et vil). 53
Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'endure,
Plutót que de soullier une gloire si pure,
Que d'épouser un homme, après son triste sort,
Qui de quelque fagon soit cause de sa mort;
*Et si vous me croyez d'une drae si peu saine, 1L'amour que j'eus pour vous tournerait tout en haine.
Vous êtes généreux; soyez-le jusqu'au bout.
Mon père est en état de vous accorder tout,
II vous craint; et j'avance encor cette parole,
Que, s'il perd mon époux, c'est cl vous qu'il l'immole.
Sauvez ce malheureux; employez-vous pour lui;
Faites-vous un effort pour lui servir d'appni.
Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande;
Mais plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande.
Conserver un rival dont vous êtes jaloux,
C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'il vous;
Et si ce n'est assez de votre renommée,
C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée,
Et dont l'amour peut-être encor vous peut toucher,
Doive cl votre grand coeur ce qu'elle a de plus cher;
Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère.
Adieu: résolvez seul ce que vous voulez faire;
Si vous n'étes pas tel que je l'ose espérer.
Pour vous priser encor je le veux ignorer.
Sévère ému a parlé a Félix en faveur de Polyeucte. Mais le gouverneur ne voit dans cette démarche qu'une ruse pour le perdre auprès de l'empereur Décius et résiste a ses instances. Cependant, pour sauver son gendre, Félix l'engage a dissimuier pendant quelques jours. Polyeucte s'y refuse et résiste héroïquement au dernier assaut que lui livre la tendresse de Pauline. Sur l'ordre de Félix, les gardes le conduisent a la mort. A la gloire! secrie-t-il, en marchant au supplice. Pauline, qui l'a suivi, revient bientót auprès de son père. Elle a été témoin du supplice de Polyeucte, et la grace divine a dessillé ses yeux: elle est chrétienne, elle demande le martyre.
ACTE V, SCÃNE VI et VIL
felix, pauline.
Pauline. Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée:
De ce bienheureux sang tu me vois baptisée;
Je suis chrétienne enfin, n'est-ce point assez dit?
Conserve en me perdant ton rang et ton crédit;
Redoute l'empereur, appréhende Sévère:
Si tu ne veux périr, ma perte est nécessaire;
Polyeucte m'appelle a eet heureux trépas;
Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras.
Mène. mène-moi voir tes dieux que je déteste;
lis n'en ont brisé qu'un, je briserai le reste.
On m'y verra braver tout ce que vous craignez,
Ces foudres impuissants qu'en leurs mains vous peignez. Et saintement rebelle aux lois de la naissance,
1
\Jdme si peu saine est dit pour Tame si peu généreuse.
CORNEILLE (1606 â1684).
Une fois envers toi manquer d'obéissance.
Ce nest point ma douleur que par lè, je fais voir;
C'est la grdce qui parle, et non le désespoir.
Le faul-il dire encor, Félix? je suis chrétienne!
Afifermis par ma mort ta fortune et la mienne:
Le coup Ãl l'un et l'autre en sera précieux,
Puisqu'il t'assure en terre 1 en m'élevant aux cieux,
Sévère, au bruit de la mort de Polyeucte, vient reprocher a Félix de n'avoir pas cru a sa parole, et il le menace de la perte de ses dignités qu'il a voulu conserver en sacrifiant son gendre. Mais, pendant qu'il parle, un grand changement s'est opéré dans l'ame de Félix. Le courage avec lequel Polyeucte a subi le martyre l'avait déja ébranlé; la conversion miraculeuse de sa fille a achevé de l'éclairer. Le vieil homme a disparu; Félix, devenu chrétien, parle ainsi a Sévère (Acte V, Scène VII);
Ne me reprochez plus que par mes cruautés Je tdche d conserver mes tristes dignités:
Je dépose ü vos pieds l'éclat de leur faux lustre.
Geile oü j'ose aspirer est d'un rang plus illustre:
Je m'y trouve forcé par un secret appas;
Je cède cl des transports que je ne connais pas;
Et par un mouvement que je ne puis entendre,
De ma fureur je passé au zèle de mon gendre.
C'est lui, n'en doutez point, dont le sang innocent Pour son persécuteur prie un Dieu tout-puissant;
Son amour épandu sur toute la familie Tire après lui le père aussi bien que la fille.
J'en ai fait un martyr, sa mort me fait chrétien;
J'ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien.
C est ainsi qu'un chrétien se venge et se courrouce.
Heureuse cruauté dont la suite est si donce!
Donne la main, Pauline. Apportez des liens;
Immolez a vos dieux ces deux nouveaux chrétiens.
Je le suis, elle Test, suivez votre colère.
54
Sévère, profondément touché de cette nouvelle conversion, ne peut cacher son admiration pour une religion qui produit tant de miracles. II pardonne a Félix et, au nom de l'empereur, le conserve dans toutes ses dignités.
1
Assurer se disait au 17° siècle pour rassitrer, affermir. â En terre est ici dit pour sur la terre.
55
PASCAL.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
±)I jAISE PASCAL naquit en 1623 è. Clermont-Ferrand, en Auvergne, oü son pére était président a la cour des aides. - II mourut en 1662, ü l'dge de 39 ans. Dès son enfance, Pascal donna des marques d'un esprit extraordinaire. II avait douze ans lorsqu'un jour il demande £l son père ce que c'était que la géométrie. Le père lui dit que c'est le moyen de faire des figures justes et de trouver les proportions qu'elles ont entre elles. 11 lui promit de la lui apprendre dès qu'il saurait le grec et le latin; mais, en attendant, il lui défendit d'en parler davantage et cacha soigneusement tons les livres de sa biblio-thèque relatifs h cette science. Cependant la curiosité de l'enfant étant excitée, il se mit £l rêver, dans ses heures de loisir, è, ce que son père lui avait dit. Souvent, seul dans une grande salie, oü il paissait ses récréations, il prenait du charbon et tracait des figures sur le carreau, cherchant il faire un cercle parfaitement rond, un triangle dont les cótés et les angles fussent égaux, etc. Sans savoir les noms des figures qu'il dessinait, il se fit des axiomes, trouva la déraonstration de théorèmes, et poussa ses recherches si avant, qu'il en vint jusqu'fl la trente-deuxième proposition d'Euclide. 2
Dès ce moment son père ne mit plus d'obstacle a une vocation si décidée, et lui fit étudier les mathématiques. L'enfant fit des progrès si rapides qu'il l'Age de 16 ans, il passait pour savant et put composer un traité sur les sections coniques, admiré par Descartes lui-même. Dès-lors Pascal travailla avec un zèle infati-gable. II rendit de grands services aux sciences mathématiques et physiques et fit de nombreuses découvertes.
Vers 1653, les suites d'un 'excès de travail forcèrent Pascal a s'interdire pendant quelque temps toute étude, toute contention d'esprit. Alors il vit le monde et commenca a prendre goüt a la société. II songeait même ü s'y attacher par les liens du mariage, lorsqu'un accident de voiture oü il faillit perdre la vie changea tous ses projets. Ãlevé dans les principes d'une religion austère, Pascal regarda eet événement comme un avis que le ciel Ini donnait de rompre tous les engagements humains et de ne vivre a 1'avenir que pour Dieu. II fut admis dans l'intimité d; hom mes éminents en savoir et en piété, tels que les deux Arnauld, Nicole, et d'autres, qui, dégoütés du monde, vivaient dans le recueillement et l'étude a Port-Royal des Champs.
A propos d'une censure que la Sorbonne se proposait de faire d'un livre du docteur Arnauld, Pascal publia, en 1656, sous la forme de
1
Extrait de la Fze dc Blaise Pascal, ecrite par sa soeur, madame Périer, et du Discours de l'abbé Bossut, Snr la vie et les ouvrages de Pascal.
2
Q.ue la somme des angles d'un triangle est égale a deux droits.
PASCAL (1623â1662).
lettres et sous un pseudonyme, le célèbre ouvrage qui lui assigne S. tout jamais une place tnarquée dans l'histoire de la littérature francaise. On appelle eet ouvrage Lettres provinciales ou simplemeut Provinciates, expression fort impropre, mais que l'usage a consacrée. II porte réellement le titre de Lettres écrites par Louis de Montalte a un provincial de ses amis.
Dans ces lettres, Pascal combat surtout la morale reldchée des casuistes, 1 tantót avec une verve comique, tantót avec une élévation de style dent on n'avait pas encore vu d'exemple. Les Provinciales font époque dans l'histoire de la langue; elles ont, pour ainsi dire, créé la prose francaise moderne. Le succès de eet ouvrage fut immense.
Un second ouvrage plus important, que Pascal préparait sur la religion qu'il voulait défendre contre les incrédules, n'a pas été achevé. Les fragments détachés qu'il en laissa furent réunis après sa mort et publiés, en 1670, sous le titre de Pensees de Pascal sur la religion et sur d' au tres sujets.
I. LETTRES PROVINCIALES.
FRAGMENT DE LA SEPTIÃME LETTRE.
De la méthode de diriger les intentions, selon les casuistes.
II me paria des maximes de ces casuistes touchant les gentils-hommes Ãl peu prés en ces tertnes; 2
Vous savez, me ditil, que la passion dominante des personnes de cette condition est ce point d'honneur qui les engage h. toute heure è. des violences qui paraissent bien contraires a la piété chré-tienne; de sorte qu'il faudrait les exclure presque tous de nos con-fessionnaux, si nos pères 3 n'eussent un peu reldché de la sévérité de la religion pour s'accommoder d, la faiblesse des hommes. Mais comme ils voulaient demeurer attachés £l l'Ãvangile par leur devoir envers Dieu , et aux gens du monde par leur charité pour le prochain , ils ont eu besoin de toute leur lumière pour trouver des expédients qui tempérassent les choses avec tant de justesse qu'on püt maintenir et réparer son honneur par les moyens dont 011 se sert ordinairement dans le monde, sans blesser néanmoins sa conscience, afin de con-server tout ensemble deux choses aussi opposées en apparence que la piété et l'honneur.
Mais autant que ce dessein était utile, autant Texécution en était pénible; car je crois que vous voyez assez la grandeur et la difficulté de cette entreprise. â Elle m'étonne, lui dis-je assez froidement. â Elle vous étonne? me dit il: je le crois, elle en étonnerait bien d'autres.
56
1
On appelait casuistes des théologiens dont les études avaient pour objet de résoudre des cas de conscience, c'est-a-dire de décider si telle action est bonne ou mauvaise, si elle constitue un péché mortel ou non , etc.
2
Pascal feint de se faire instruire par un casuiste.
3
^ Peres (patres), qui s'emploie souvent dans un sens absolu des anciens pères de
LETTRES PROVINCIALES (Vil).
Ignorez-vous que,- d'une part, la loi de I'Evangile ordonne âde ne point rendre le mal pour le mal, et d'en laisser la vengeance d Dieu?quot; et que, de l'autre, les lois du monde défendent de souffrir les injures sans en tirer raison soi-même, et souvent par la mort de ses ennemis? Avez-vous jamais rien vu qui paraisse plus contraire ? Et cependant. quand je vous dis que nos pères ont accordé ces choses, vous me dites simplement que cela vous étonne. â- Je ne m'expliquais pas assez , mon père. Je tiendrais la chose impossible, si, après ce que j'ai vu de vos pères, je ne savais qu'ils peuvent faire facilement ce qui est impossible aux autres hommes. C'est ce qui me fait croire qu'ils en ont bien trouvé quelque moyen, que j'admire sans le connaltre, et que je vous prie de me déclarer.
â Puisque vous le prenez ainsi, me dit-il, je ne puis vous le refuser. Sachez done que ce principe merveilleux est notre grande méthode de diriger Ãintention, dont l'importance est telle dans notre morale, que j'oserais quasi la comparer a la doctrine de la probabilité. Vous en avez vu queiques traits en passant, dans de certaines maximes que je vous ai dites; car, lorsque je vous ai fait entendre comment les valets peuvent faire en conscience de certains messages fdcheux, n'avez-vous pas pris garde que c'était seulement en détour nant leur intention du mal dont ils sont les entremetteurs, pour la porter au gain qui leur en revient? VoilÃl ce que c'est que diriger F intention; et vous avez vu même que ceux qui donnent de Fargent pour des bénéfices seraient de véritables simoniaques 1 sans une pa-reille diversion. Mais je veux maintenant vous faire voir cette grande méthode dans tout son lustre sur le sujet de I'homicide, qu'elle justifie en mille rencontres, afin que vous jugiez par un tel efFet tout ce qu'elle est capable de produire. â Je vois déja, lui dis-je, que par 1ÃI tout sera permis, rien n'en échappera. â Vous allez toujours d'une extrémité k l'autre, répondit le père: corrigez-vous de cela; car t pour vous témoigner que nous ne permettons pas tout, sachez que, par exemple, nous ne souffrons jamais d'avoir I'intention for-melle 2 de pécber pour le seul dessein de pécher, et que quiconque s'obstine ^ n'avoir point d'autre fin ;l dans le mal que le mal même, nous rompons avec lui; cela est diabolique: voilé, qui est sans exception d'dge, de sexe, de qualité. Mais quand on n'est pas dans cette malheureuse disposition, alors nous essayons de mettre en pratique notre méthode de diriger f intention, qui consiste £l proposer pour fin * de ses actions un objet permis. Ce n'est pas qu'autant qu'il est en notre pouvoir nous ne détournions les hommes des choses défen-dues; mais, quand nous ne pouvons pas empécher Taction, nous purifions an moins I'intention; et ainsi nous corrigeons le vice du moyen par la pureté de la fin. ;!
Voilé, par oü nos pères ont trouvé moyen de permettre les violences qu'on pratique en défendant son honneur; car il n'y a qu'é, détourner
57
1
La simonie consiste a prendre ou a donner de I'argent pour un benefice ecclésias-
2
tique. Le nom s explique par le récit rles Acies des Apotres VIII, 13. On appelle simoniaque celui qui se rend coupable de simonie.
PASCAL (1624â 1662).
son intention du désir de vengeance, qui est criminel, pour la porter au désir de défendre son honneur, qui est permis selon nos pères. Et c'est ainsi qu'ils accomplissent tous leurs devoirs envers Dieu et envers les hommes. Car ils conteiitent le monde en permettant les actions, et ils satisfont h l'Evangile en purifiant les intentions. Voila ce que les anciens n'ont point connu, voilé ce qu'on doit a nos pères. Le comprenez-vous maintenant? â Fort bien, lui dis-je. Vous ac-cordez aux hommes l'effet extérieur et matériel de Taction, et vous donnez a Dieu ce mouvement intérieur et spirituel de l'intention; et, par eet équitable partage, vous alliez les lois humaines avec les divines. Mais, mon père, pour vous dire la vérité, je me défie un pen de vos promesses; et je doute que vos auteurs en disent autant que vous. â Vous me faites tort, dit le père; je n'.avance rien que je ne prouve, et par tant de passages, que leur nombre, leur autorité et leurs raisons vous renipliront d'admiration.
Car, pour vous faire voir l'alliance que nos pères ont faite des maximes de l'Ãvangile avec celles du monde, par cettedirection d'in-tention , écoutez notre P. Reginaldus. ' ,,11 est défendu aux particuliers de se venger; car saint Paul dit (Rom. chap. XII): Ne rendez a personne le mal pour le mal; et FEcclésiaste, (ch. XXVIII): Celui qui veut se venger attirera sur soi La vengeance de Dieu , et ses pechés ne seront point oubliés. Outre tout ce qui est dit, dans l'Evangile, du pardon des offenses, comme dans les chapitres VI et XVIII de saint Matthieu.quot; â Certes, mon père, si après cela il dit autre chose que ce qui est dans I'Ecriture, ce ne sera pas manque de la savoir. Que conclut-il done enfin ? â Le voici, dit-il: âDe toutes ces choses. il paralt qu'un homme de guerre peut sur l'heure mêrae poursuivre celui qui l'a blessé, non pas, d la vérité, avec Tintention de rendre le mal pour le mal, mais avec celle de conserver son honneur; Non ut malum pro main reddat, sed ut consent et honorem.quot;
Voyez-vous comment ils ont soin de défendre d'avoir Tintention de rendre le mal pour le mal, paree que I'Ecriture le condamne? Ils ne Tont jamais souffert. Voyez Lessius: - âCelui qui a recu un soufflet ne peut pas avoir Tintention de s'en venger; mais il peut bien avoir celle d'éviter Tinfamie, et pour cela de repousser amp; Tinstant cette injure, et même è. coups d epée.quot; âNous sommes si éloignés de souffrir qu'on ait le dessein de se venger de ses ennemis, que nos pères ne veulent pas seulement qu'on leur souhaite la mort par un mouvement de haine.quot; Voyez notre P. Escobar: 4 âSi votre ennemi est disposé Ãl vous nuire, vous ne devez pas souhaiter sa mort par un mouvement de haine, mais vous le pouvez bien faire pour éviter votre dommage.'' Car cela est tellement légitime avec cette intention. que notre grand Hurtado de Mendoza dit: âqu'on peut prier Dieu de faire promptement mourir ceux qui se disposent amp; nous persé-cuter, si on ne le peut éviter autrement.quot;
5«
LETTRES PRO VINCI ALES (VII ET ix).
â Mon révérend père, lui dis-je, l'Ãglise a bien oublié de'mettre une oraison k cette intention clans ses prières. â On n'y a pas mis, me dit-il, tout ce qu'on peut demander d Dieu. Outre que cela ne se pouvait pas; car cette opinion-lè. est plus nouvelle que le Bréviaire: vous n'êtes pas bon chronologiste. Mais, sans sortir de ce sujet, écoutez encore ce passage de notre P. Gaspar Hurtado; c'est 1 un des vingt-quatre pères d'Escobar. âUn bénéficier peut, sans aucun péché mortel, désirer la mort de celui qui a une pension sur son bénéfice; et un fils celle de son père, et se réjouir quand elle arrive, pourvu que ce ne soit que pour le bien qui lui en revient, et non pas par une haine personnelle.quot;
â O mon père! lui dis-je, voilÃl un beau fruit de la direction d'intention! Je veis bien qu'elle est de grande étendue; mais néan-moins il y a de certains cas dont la résolution serait encore difficile, quoique fort nécessaire jDOur les gentilshommes. â Proposez-les pour voir, dit le père. â Montrez-moi, lui dis-je, avec toute cette direction d'intention, qu'il soit permis de se battre en duel. â Notre grand Hurtado de Mendoza, dit le père, vous y satisfera sur l'heure, dans ce passage que Diana 1 rapporte: âSi un gentilhomme qui est appelé en duel est connu pour n'être pas dévot, et que les péchés qu'on lui voit commettre £l toute heure sans scrupule fassent aisément juger que, s'il refuse le duel. ce n'est pas par la crainte de Dieu, mais par timidité; et qu'ainsi on dise de lui que c'est une poule et non pas un homme, gallina et non vir, il peut, pour conserver son honneur, se trouver au lieu assigné, non pas véritablement avec 1'intention expresse de se battre en duel, mais seulement avec celle de sedéfendre, si celui qui l'a appelé l'y vient attaquer injustement. Et son action sera toute indifférente d'elle-même. Car quel mal y a-t-il d'aller dans un champ, de s'y promener en attendant un homme, et de se défendre si on l'y vient attaquer? Et ainsi il ne pêche en aucune manière, puisque ce n'est point du tout accepter un duel, ayant l'intentioa dirigée h d'autres circonstances. Car l'acceptation du duel consiste en l'intention expresse de se battre. laquelle celui-ci n'a pas.quot;
FRAGMENT DE LA NEUVIÃME LETTRE.
Maximes des casuïstes sur les restrictions mentales.
Je veux maintenant vous parler des facilités que nous avons ap-portées pour faire éviter les péchés dans les conversations et dans les intrigues du monde. Une chose des plus embarrassantes qui s'y t'rouve est d'éviter le mensonge, et surtout quand on voudrait bien faire accroire une chose fausse. C'est tl quoi sert admirablement notre doctrine des équivoques, par laquelle âil est permis d'user de termes ambigus. en les faisant entendre en un autre sens qu'on ne les entend soi-méme,quot; comme dit Sanchez. 2 â Je sais cela, mon père, lui dis-je. â Nous l'avons tant publié, continua-t-il, qu'è la fin tout le monde en est instruit. Mais savez-vous bien comment il faut faire
59
1
Diana, casuïste italien, né en 1590, mort en 1663.
2
Sanchez, casuïste espagnol, né en 1550, mort en 1610.
PASCAL (1623 â 1662).
quand on ne trouve point de mots éqmvoques? â Non, mon père.â Te m'en doutais bien, dit-il. cela est nouveau: c'est la doctrine des restrictions men tales. Sanchez la donna au même lieu : âOn peut jurer, dit-il. qu'on n'a pas fait une chose , quoiqu'on l'ait faite effectivement, en entendant en soi même qu'on ne Fa pas faite un certain jour, ou avant qu'on fi\t né, ou en sous-entendant quelque autre circonstance pareille, sans que les paroles dont on se sert aient aucun sens qui le puisse faire connaltre; et cela est fort commode en beaucoup de rencontres, et est toujours trés juste quand cela est nécessaire ou utile pour la santé, l'honneur ou le bien.quot;
â Comment! mon père, et n'est-ce pas la un mensonge, et même un parjure? â Non, dit le père: Sanchez le prouve au même lieu, et notre P. Filiutius aussi, paree que, dit-il, âc'est l'intention qui règle la qualité de Taction.quot; Et il y donne encore un autre moyen plus sür d'éviter le mensonge, c'est qu'après avoir dit tout haut: Je jure que je 11 ai point fait cela, on ajoute tout bas, aujourdkui\ ou qu'après avoir dit tout haut: Je jure, on dise tout bas , que je dis, et que l'on continue ensuite tout haut, que je n ai point fait cela. Vous voyez bien que c'est dire la vérité, â Je l'avoue, lui dis-je; mais nous trouverions peut-étre que c'est dire la vérité tout bas, et un mensonge tout haut; outre que je craindrais que bien des gens n'eussent pas assez de présence d'esprit pour se servir de ces méthodes. â Nos pères, dit-il, ont enseigné au même lieu, en faveur de ceux qui ne sauraient pas user de ces restrictions, qu'il leur suffit, pour ne point mentir, de dire simplement quils n ont point fait ce qu'ils ont fait. pourvu qu'ils aient en général l'intention de donner ü leurs discours le sens qu'un habile homme y donnerait.
Dites la vérité il vous est arrivé bien des fois d'être embarrassé, manque de cette connaissance ? â Quelquefois, lui dis-je. â Et n'a-vouerez-vous pas de même, continua-t-il, qu'il serait souvent bien commode d'être dispensé en conscience de tenir de certaines paroles qu'on donne? â Ce serait. lui dis-je, mon père, la plus grande commodité du monde! - Ãcoutez done Escobar au traité III, oü il donne cette règle générale: âLes promesses n'obligent point, quand on n'a point intention de s'obliger en les faisant. Or, il n arrive guère qu'on ait cette intention, S, moins que l'on les confirme par serment ou par contrat: de sorte que, quand on dit simplement: Je le ferai, on entend qu'on le fera si Ton ne change de volonté; car on ne veut pas se priver par li de sa liberté.quot; II en donne d'au-tres que vous y pouvez voir vous-même, et il dit è, la fin âque tout cela est pris de Molina 1 et de nos autres auteurs: omnia ex Molina et alüs. Et ainsi on n'en peut pas douter.quot;
6o
â O mon père! lui dis-je, je ne savais pas que la direction d'in-tention eüt la force de rendre les promesses nulles. â Vous voyez, dit le père, que voili une grande facilité pour le commerce du monde.
1
Molina, théologien espagnol, né en 1535, mort en 1601.
6i
11. PENSEES DÃTACHÃES.
i IV, i.) C'est en vain, ó hommes, qua vous cherchez dans vous-même le remède è. vos misères. Toutes vos lumières ne peuvent arriver qu'è, connaitre que ce n'est point dans vous-mêraes que vous trouvez ni la vérité, ni le bien. Les philosophes vous Tont promis, et ils n'ont pu le faire. lis ne savent ni quel est votre véritable bien, ni quel est votre véritable état. Comment auraient ils donné des remèdes a vos maux, puisqu'ils ne les ont pas seulement connus ? Vos maladies principales sont rorgueil, qui vous soustrait de Dieu, la concupiscence, qui vous attache a la terre, et ils n'ont fait autre chose qu'entretenir au moins Tune de ces maladies. S'ils vous ont donné Dieu pour objet, ce n'a été que pour exercer votre superbe. ' lis vous ont fait penser que vous lui étiez semblables et conformes par votre nature. Et ceux qui ont vu la vanité de cette prétention vous ont jetés dans l'autre précipice, en vous faisant entendre que votre nature est pareille d, celle des bêtes, et vous ont portés cl chercher votre bien dans les concupiscences qui sont le partage des animaux.
(VI, i.) En voyant l'aveuglement et la misère de I'liomme, en!regar-dant tout l'univers muet, et 1'hom me sans lumière abandonné a lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l'univers, sans savoir qui 1'y a mis, ce qu'il y est venu faire, ce qn'il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j'entre en effroi 1 comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une !le déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaitre oü il est, et sans moyen d'en sortir. Et sur cela j'admire comment on n'entre pas en désespoir d'un si misérable état. Je vois d'autres personnes auprès de moi d'une semblable nature: je leur demande s'ils sont mieux instruits que moi; ils me disent que non; et sur cela, ces misérables ,égarés, ayant regardé autour d'eux, et ayant vu quelques objets plaisants, s'y sont donnés et s'y sont attachés. Pour moi, je n'ai pu y prendre d'attache,et, considérant combien il y a plus d'apparence qu'il y a autre chose que ce que je vois, j'ai recherché si ce Dieu n'aurait point laissé quelques marques de soi.
(XIX, 3.) La vanité est si ancrée dans le coeur de 1'horame, qu'un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs; et les philosophes mêmes en veulent. Et ceux qui écrivent contre [la gloire] veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit; et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de I'avoir lu; et moi qui écris ceci. j'ai peut-étre cette envie.
(XIX, 5.) Curiosité n'est que vanité. Le plus souvent on ne veut
1
On dirait aujourd'hui: être saisi cVeffroi, seffrayer.
PASCAL (1623â1662).
savoir que pour en parler. Autrement on ne voyagerait pas sur la mer, pour ne jamais en rien dire, et pour le seul plaisir de voir, sans espérance d'en jamais communiquer.
(XX, 7.) Que chacun examine sa pensée, il la trouvera toujours occupée au passé et k l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent: et si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lu-mière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fin: le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre; et nous disposant toujours ê, être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais, si nous n'aspirons Ãl une autre béatitude qu'è. celle dont on peut jouir en cette vie.
62
(XXII, 1) La guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagés en deux sectes. Les uns 1 ont voulu renoncer aux passions et devenir dieux; les autres 2 ont voulu renoncer Ãl la raison et devenir bétes brutes. Mais ils ne l'ont pu, ni les uns ni les autres, et la raison demeure toujours, qui accuse la bassesse et l'injustice des passions, et qui trouble le repos de ceux qui s'y abandonnent; et les passions sont toujours vivantes dans ceux mémes qui y veulent renoncer.
1
Les stoïciens. 2 Les épicuriens.
63
MOLIÃRE.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
JeAN-BAPTISTE POQUELIN, qui a pris le nom de MOLIÃRE, naquit è. Paris le 14 Janvier 1622 et y mourut le 17 Février 1673. Sa vie littéraire appartient tout entière au règne de Louis XIVquot;. Le père du poète était tapissier valet de charabre du roi. Orphelin de mère è, l'dge de dix ans, l'enfant fut souvent confié aux soins de son aïeul, qui, dit on, aimait h. conduire son petit-fils è la comédie. Le jeune Poquelin, quoique destiné è. l'exercice de la profession pater-nelle, fut pourtant envoyé au collége de Clermont, dirigé par les jésuites, pour y faire ses humanités. Entralné par son goüt pour le thédtre, il entra, vers 1645, c'arls une association de jeunes gens de familie qui s'étaient réunis pour jouer la comédie. N'ayant pas réussi, ils quittèrent Paris pour courir la province et mener Ia vie de comédiens ambulants. Molière mena cette vie nomade treize ans environ, et elle fut pour lui comme un long noviciat, ou il préludait è, ses comédies par des esquisses bouffonnes, et perfec-tionnait son talent d'acteur, qui était remarquable dans le genre comique. Pendant cette période de sa vie. Molière composa, outre un grand nombre de farces, deux comédies en vers, VEtourdi (1653) et le Dépit amoureux (1656), toutes les deux imitées de l'italien. Dans ces deux pièces on voit déjA briller de nombreux éclairs de génie comique, mais la versification en est pénible et le langage souvent incorrect.
Molière reparut a Paris en 1658. Sa troupe obtint la protection du frère du roi, prit le titre de troupe de Monsieur, et donna dans la salie du Petit Bourbon des representations trés suivies. C'est ld que parut en 1659 la comédie des Précieuses ridicules, qui attaqua au vif les moeurs contemporaines. Par cette pièce Molière entra dans la voie de la véritable comédie, qui doit amuser et corriger par la peinture des travers, des défauts et des vices de l'humanité. En 1660, lorsqu'on commenca de Mtir la colonnade du Louvre sur remplacement du Petit-Bourbon, la troupe de Molière prit possession de la salie du Palais-Royal, qu'elle ne quitta plus. 1 UÃcole des Maris, imitée des Adelphes de Térence, les Fdcheux (1661) et VÃcole des Femmes (1662), qui se succédèrent rapidement, placèrent Molière trés haut dans l'estime du public.
En 1662, il épousa Armande Béjart, Agée de dix-sept ans; Molière en avait quarante. Cette union disproportionnée ne fut pas heureuse, et le poète, lorsqu'il peignit les mécomptes de la passion, les tourments de la jalousie et les manéges de la coquetterie, n'eut plus qu'Ãl lire dans son propre coeur et qu'S, regarder prés de lui.
1
En 1665 la troupe de Molière devint troupe du roi; plus tard, après la mort de Molière, réunie aux troupes du Marais et de l'hótel de Bourgogne, elle forma le Thédtr e-Francais.
C. Plcetz, Manuel de Littórature francaise. 4« écl. 7
MOLIÃRE (1622 â 1673).
La protection de Louis XIV, qui lui faisait une pension, ainsi que les succès lucratifs de ses pièces de thédtre, donnèrent è Molière un crédit et une aisance dont il usa généreusement pour encourager les jeunes auteurs. II accueillit Racine amp; ses débuts, l'aida de ses conseils et s'empressa de faire jouer sa tragédie des Frères ennemis, dont il lui avait fourni le sujet. Sa petite niaison d'Auteuil, oü il allait se délasser de ses fatigues d'auteur, de comédien, de directeur, était le rendez-vous de nombreux amis, parmi lesquels on remarquait Boileau, La Fontaine et, pendant quelque temps, Racine. Molière était alors dans toute la force de son génie. En 1664, il donna les trois premiers actes de lartuffe, satire profonde de l'hypocrisie. La pièce ne fut jouée qu'une seule fois; le roi, assailli de toutes pants, finit par céder et en interdit les représentations; mais Molière eut la permission de la lire en société. et il en usa largement. L'année suivante, il fit jouer Don Juan, pièce imitée de l'espagnol; en 1666, le Misanthrope, comédie d'un genre sévère, dont la perfection ne fut pas appréciée dès l'origine. En 1667, Molière acheva le lartuffe, et, s'autorisant d'une permission verbale de Louis XIV, il osa le produire sur la scène; mais, le lendemain, les représentations en furent encore une fois défendues. Le poète donna ensuite Amphithryon, imité de Plaute, VAvare et George Dandin (1668). II faut ajouter aux grandes comédies de cette époque des pièces d'un genre plus léger, telles que ï Amour mé dcc in, le Médecin malgré Int, etc., que firent naltre la nécessité d'amuser une cour oisive et celle de donner du pain è. une troupe de comédiens.
En 1669, la représentation publique du Tar tuff e fut enfin auto-risée. La même année vit paraitre Monsieur de Pourceaugnac, farce composée pour les fêtes de la cour, et le Bourgeois gentilhomme, chef-d'oeuvre de la comédie bouffonne. Ces comédies furent encore suivies d'une série de pièces d'un ordre inférieur, telles que les Amants magnifiques, Psyche, qui dut son grand succès aux collaborateurs de Molière, Corneille et Quinault, et i la musique de Lulli; les Fourberies de Sc apin, farce fort divertissante pour laquelle Molière mit £l contribution le Pédant joué de Cyrano de Bergerac, etc.
En 1672, un an avant sa mort. Molière produisit encore un clief-d'oeuvre de haute comédie, les Femmés savantes, oü il reprenait, en l'agrandissant, le sujet des Précieuses ridicules. Le génie du poète s'y montre encore dans toute sa force et dans toute sa pureté, et l'éclat de sa verve y est égal è, celui qui brille dans ses plus belles créations. Mais la fin de cette brillante carrière littéraire approchait. En 1673 il put encore égayer le public aux dépens des médecins. Dans le Maladê imaginaire, Molière mit en scène un personnage entièrement dévoué £l la Faculté, livré aux médecins corps et dme et leur demandant la guérison de maladies qu'il n'a pas.
Depuis quelque temps des symptómes fdcheux et alarmants faisaient craindre une catastrophe aux amis de Molière. Ils l'engageaient è, renoncer au métier d'acteur qui minait ses forces et lui fermait 1'Académie. Molière résistait par dévouement pour ses camarades, que sa retraite aurait ruinés. A la quatrième représentation du Malade imaginaire , une hémorrhagie se déclara au moment oü, au milieu de la
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les precieuses ridicules.
cérémonie, Molière prononcait le mot juro. On fut obligé de l'era-porter hors du thédtre, et il mourut quelques heures après, le 17 février 1673. Un siècle plus tard, 1'Académie francaise plaga son buste dans la salie de ses séances avec la belle inscription:
âRien ne manque a sa gloire, il manquaii a la nótre.quot; En 1844, un monument lui fut élevé amp; Paris (la fontaine Molière, rue de Richelieu), en face de la maison oü il est mort.
Nous ferons connaitre au lecteur les six chefs-d'ceuvre de Molière; ce sont dans l'ordre chronologique: les prècieuses ridicules , le misan-trope, tartuffe , l'aVARE , le bourgeois gentilhomme, les femmes savantes.
I. LES PRÃCIEUSES RIDICULES.
(1659-)
Dans Ia première moitié du 17» siècle, le nom de prècieuses ne se prenait pas en mauvaise part. Les dames qui faisaient partie des réunions de I'hotel de Rambouillet , a Paris , se donnaient ce nom elles-mêmes. Cette société se composait de personnes distinguées par la naissance ou 1'esprit; le cardinal de Richelieu, le grand Condé la fréquentèrent quelque temps. Parmi les beaux esprits, on y remarquait surtout Voiture,1Balzac,2 Ménage,3 Chapelain,4 l'abbé Cotin;3 parmi les femmes, la duchesse de Longueville, soeur du grand Condé, la marquise de Lafayette, 5 MIle de Scudéri (voyez p. 66, n. i), Mme de Sévigné,0 la duchesse de Montausier , fille de Mme de Rambouillet. C'est entre 1636 et 1664 que les réunions de l'hötel de Rambouillet et celles qui s'étaient formées d'après son modèle furent le plus en faveur. Ces sociétés ont rendu d'incontestables services aux lettres, en épurant et en enrichissant la langue , en dirigeant le goüt et en répandant 1'étude des littératures italienne et espagnole. Mais on ne saurait nier que I'influence exercée sur la langue francaise par l'hótel de Rambouillet et ses succursales n'ait eu aussi son mauvais cóté. Les précicuses ont souvent réformé ce qu'elles ne comprenaient pas. A la franche allure, a l'ampleur native du vieux fran9ais, elles ont substitué un esprit de circonspection étroite dont Ie francais moderne a eu de la peine a se débarrasser.
Bientót les précicuses de haut rang eurent des imitatrices ridicules. Ce sont celles-ci surtout que la comédie de Molière prétend frapper des traits de sa satire. Le poète se moque du jargon des mauvais romans a la mode, du galimatias sentimental qui régnait dans la conversation de la bonne société. II est bien entendu qu'il charge un peu les couleurs pour égayer le public. Mais il avait frappé juste; dès-lors, Iequot; nom de précieuse ne désigna plus qu'une femme affectée et ridicule. On l'étendit même a des choses, et 1'on dit style précitux, ton précieux pour style, ton affecté. Cependant un grand nombre d expressions créées par les prècieuses sont aujourd'hui d'un usage général p. e. du dernier beau, du dernier bourgeois, chasser sur hos terres, s'inscrire en faux, étre en passé de, être des nótres, séchcresse de conversation, riétre pas de ref us, etc.
Le poète suppose que deux jeunes personnes qui donnent dans le travers du temps. viennent d'arriver a Paris. Gorgibus, père de 1'une et oncle de 1'autre, bon bourgeois de province , pressé de marier ces demoiselles , qui dépensent en frivolités son revenu péniblement acquis, leur a présenté deux bons partis dans la personne de deux jeunes gens de familie. Mais Cathos et Madeion les ont rebutés et renvoyés avec mépris. Ces messieurs ont eu la maladresse de commencer par les demander en mariage. Nos deux precieuses, avant d en venir a ce dénoüment, veulent avoir chacune leur petit
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1
Voiture {1598â1648), poète médiocre, prosateur distingué dans le genre épistolaire.
2
Balzac (1594â1654), écrivain célèbre par ses Lettres.
3
Ménage et Cotin, voyez plus bas la notice sur les Femmes savantes.
4
l Chapelain (1595â1674), poète médiocre , auteur de la Pucelle.
5
La marquise de Lafayette, voyez plus bas la notice sur La Rochefoucauld. 0 Voyez plus bas I'article Mmc 'de Sévigné.
MOLIÃRE (1622â1673).
roman, dans le genre de ceux de mademoiselle de Scudéri,1 dont on raffolait alors. Les deux amants rebutés, pour se venger de l'affront qu'ils ont essuyé, imaginent d'affubler de beaux habits leurs valets Mascarille et Jodelet et les envoient faire leur cour aux deux demoiselles. Ces deux dróles connaissent è, fond le jargon qu'il faut parler pour plaire aux précieuses.
SCÃNE VII.
cathos, madelon, marotte (servante).'
Marotte. Voilü un laquais qui demande si vous êtes au logis, et dit que son maltre vous veut venir voir. 2
Madelon. Apprenez, sotte, ü vous énoncer moins vulgairement. Dites: Voilü un nécessaire qui demande si vous étes en commodiié d'être visibles,
Marotte. Dame! je n'entends point de latin, et je n'ai pas appris , comme vous, la filofie dans le grand Cyre. 3
Madelon. L'impertinente! Le moyen de souffrir cela ? Et qui est-il, le maltre de ce laquais?
Marotte. II me l'a nommé le marquis de Mascarille.
Madelon. Ah! ma chère, un marquis! un marquis! Qui, allez dire qu'on nous peut voir. 4 C'est sans doute un bel esprit qui aura ouï parler de nous.
Cathos. Assurément, ma chère.
Madelon. II faut le recevoir dans cette salle basse plutót qu'en notre chambre. Ajustons un pen nos cheveux au moins, et soutenons notre reputation. Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des graces.
Marotte. Par ma foi, je ne sais point quelle béte c'est lè,; il faut parler chrétien, si vous voulez que je vous entende.
Cathos. Apportez-nous le miroir, ignorante que vous êtes, et gardez-vous bien den salir la glace par la communication de voire image.
SCÃNE X.
mascarille, madelon, cathos, almanzor (domestique).
Mascarille. {après avoir salué). Mesdames, vous serez surprises sans doute de l'audace de ma visite; mais votre réputation vous attire cette méchante affaire, et le mérite a pour moi des charmes si puissants, que je cours partout après lui.
Madelon. Si vous poursuivez le mérite, ce n'est pas sur nos terres que vous devez chasser.
Cathos. Pour voir chez nous le mérite, il a fallu que vous I'y ayez am ené.
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1
Les romans de Mlle de Scudéri, d'une prolixité fatigante, écrits en style précieux et ridicule, n'en eurent pas moins un succès prodigieux. Les plus célèbres sont Artamhie, ou le grand Cyrus, 10 vol., Clélic, 10 vol. Mlle de Scudéri est la sceur du méchant poète Scudéri, bien connu comme ahtagoniste de Comeille (voyez p. i).
2
On dirait aujourd'hui; veut venir vous voir.
3
Le roman de Cyrus par MUe de Scudéri.
4
^ On dirait aujourd'hui: O71 peut nous voir ou: Nous sommes visibles.
LES PRÃCIEUSES RIDICULES (SCÃNE x).
Mascarille. Ah! je m inscris en faux conire vos paroles. 1 La renommée accuse juste en contant ce que vous valez; et vous allez faire pic, repic et cap of1 tout ce qu'il y a de galant dans Paris.
Madelon. Votre complaisance pousse un pen trop avant la libé-rahté de ses louanges; et nous n'avons garde, ma cousine et moi, de donner de notre sérieux dans le doux de voire Jiatterie.
Cathos. Ma chère, il faudrait faire donner des sièges.
Madelon. Hold! Almanzor!
Almanzor. Madame!
Madelon. Vite, voiiurez-nous ici les commodiics de la conversation.
Mascarille. Mais, au moins, y a-t-il süreté ici pour moi?
(Almanzor sort).
Cathos. Que craignez-vous ?
Mascarille. Quelque vol de mon caur, quelque assassin at de ma franchise. Je vois ici des yeux qui ont la mine d'étre de fort viauvais gar cons, de faire insulte aux liberies, et de traiier une ame de Jure a More. 2 Comment, diable! d'abord qu'on les approche, lis se mettent sur leitrs gardes meurtrièresï Ah! parmafoi, je m'en défie! et je m'en vais gagner au pied,3 ou je veux caution bourgeoise 4qu'ils ne me feront point de mal.
Madelon. Ma chère, e'est le caractère enjoué.
Cathos. Je vois bien que e'est un Amilcar. 0
Madelon. Ne craignez rien, nos yeux n'ont point de mauvais desseins, et votre cceur peut dormir en assurance sur leur prud'homie. 5
Cathos. Mais de gr^ce, monsieur, ne soyez pas inexorable a ce fauteuil qui vous tend les bras il y a un quart d'heure: conteniez un peu F envie qu'il a de vous em brasser.
Mascarille. Eh bien, mesdames, que dites-vous de Paris?
Madelon. Hélas! qu'en pourrions-nous dire? II faudrait etre rantipode de la r ais on pour ne pas confesser que Paris est le grand bureau des merveilles, le centre du bon goüt, du bel esprit et de la galanterie.
Mascarille. Pour moi, je tiens que hors de Paris il n'y a point de salut pour les honnêtes gens, s
Cathos. C'est mie vérité incontestable.
Mascarille. II y fait un peu crotté, mais nous avons la chaise. 6
Madelon. II est vrai que la chaise est un reiratichetnent mer-veilleux conire les insultes de la boue et du mauvais temps.
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1
Termes du jeu de piquet qui signiflent battre complitement.
2
' Gagner au fied, archaïsme qui signifiait; s'enfuir.
3
Caution bourgeoise signifiait du temps de Molière; caution valable.
4
6 Amilcar est un personnage du roman de Cléiie (v. p. 66, n. 1).
5
Prudhomie, mot inusité aujourd'hui, signifiait du temps de ^Ao\\kTamp;probiic, sagesse acquise par une longue expérience.
6
C'est-a-dire la chaise a porteurs qui, du temps de Louis XIV, remplacait a Paris le fiacre et la voiture de remise.
molière (1622â1673).
mascarille. vous recevez beaucoup de visites? Quel bel esprit est des vótres?
madelon. Hélas! nous ne sommes pas encore connues, mais nous sommes en passé de l'être; 1 et nous avons une amie particulière qui nous a premis d'amener ici tous ces messieurs du Recueil des pièces choisies. 2
cathos. Et certains autres qu'on nous a nommés aussi pour être les arbitres souverains des belles choses.
mascarille. c'est moi qui ferai votre affaire mieux que personne: ils me rendent tous visite, et je puis dire que je ne me léve jamais sans une demi-douzaine de beaux esprits.
madelon. eh! mon Dieu, nous vous serons obligees de la derniere obligation, si vous nous faites cette amitié, car enfin il faut avoir la connaissance de tous ces messieurs-ld, si l'on veut être du beau monde. Ce sont eux qui donnent le branie a la reputation dans Paris; et vous savez qu'il y en a tel dont il ne faut que la seule fréquentation pour vous donner bruit de connaisseuse, quand il n'y aurait rien autre chose que cela. Mais pour moi, ce que je considère parti-culièrement, c'est que, par le moyen de ces visites spirituelles, on est instruite de cent choses qu'il faut savoir de nécessité, et qui sont de l'essence d'un bel esprit. On apprend par ld chaque jour les petites nouvelles galantes, les jolis commerces de prose et de vers. On sait a point nommé: âUn tel a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet; une telle a fait des paroles sur un tel air; celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance; celui-lè, a composé des stances sur une infidélité; monsieur un tel écrivit hier au soir un sixain k mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse ce matin sur les huit heures; un tel auteur a fait un tel dessein; celui-li en est d la troisième partie de son roman; eet autre met ses ouvrages sous la presse.quot; 3 C'est ld ce qui vous fait valoir dans les compagnies; 4 et, si l'on ignore ces choses, je ne donnerais pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir.
cathos. En effet, je trouve que c'est renchérir sur le ridicule, qu'une personne se pique d'esprit et ne sache pas jusqu'au moindre petit quatrain 5 qui se fait chaque jour; et, pour moi, j'aurais toutes les hontes du monde, s'il fallait qu'on vlnt d me demander si j'aurais vu quelque chose de nouveau que je n'aurais pas vu.
mascarille. ii est vrai qu'il est honteux de n'avoir pas 0 des premiers tout ce qui se fait. Mais ne vous mettez pas en peine; je veux établir chez vous une Académie de beaux esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas un bout de vers dans Paris que vous ne sachiez par coeur avant tous les autres. Pour moi, tel que vous
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1
Ãtre en passe veut dire: ètre stir le point de réussir. Passe s appelle proprement au jeu de mail ou de billard une porte ou un arc de fer, par cü la bille doit passer.
2
Publication périodique, a laquelle collaboraient surtout les habitués de l'hótel de Rambouillet; Voiture, Benserade, Chapelain , etc.
3
On dit aujourd'hui; mettre sous presse, sans article.
1 On dirait aujourd'hui: en société.
4
3 Quatrain, pièce de quatre vers; tercet, pièce de trois vers.
5
0 Aujourd'hui on dit plus volontiers; de ne pas' avoir.
les prec1euses ridicules (scène x). 69
me voyez, je m en es crime un peu quand je veux; et vous verrez courir de ma facon, dans les belles ruelles 1 de Paris, deux cents chansons, autant de sonnets, 2 quatre cents épigrammes et plus de mille madrigaux, 3 sans compter les énigmes et les portraits. 4
Madelon. Je vous avoue que je suis furieusement pour les portraits; je ne vois rien de si galant que cela.
Mascarille. Les portraits sont difficiles, et demandent un esprit profond: vous en verrez de ma manière qui ne vous déplairont pas.
Cathos. Pour moi, j'aime ierriblemeni les énigmes.
Mascarille. Cela exerce Fesprit, et j'en ai fait quatre encore ce matin, que je vous donnerai Ãl deviner
Madelon. Les madrigaux sont agréables, quand ils sont bien tournés.
Mascarille. C'est mon talent particulier; et je travaille a mettre en madrigaux toute l'histoire romaine. 5
Madelon. Ah! certes, cela sera du dernier beau;'-' j'en retiens un exemplaire au moins, si vous le faites imprimer.
Macarille. Je vous en promets èl chacune un, et des mieux reliés. Cela est au-dessous de ma condition; mais je le fais seule-ment pour donner a gagner anx libraires, qui me persécutent.
Madelon. Je m'imagine que le plaisir est grand de se voir imprimé.
Mascarille. Sans doute. Mais ri propos, il faut que je vous die 6un impromptu que je fis hier chez une duchesse de mes amies que je fus visiter; car je suis diablement fort sur les impromptus.
Cathos. L'impromptu est justement la pierre de touche de l'esprit.
Mascarille, Ecoutez done.
Madelon. Nous y sommes de toutes nos oreilles.
Mascarille. Oh! oh! je riy prenais pas garde:
Tandis que, sans songér a mal, je vous regarde, Voire ceil en tapinois me dérobe mon ccBitr-, Au voleur, au volcur, arc voleur, au voleur!
Cathos. Ah ! mon dieu, voiltl qui est poussé dans le dernier galant.
Mascarille. Tout ce que je fais a l'air cavalier, cela ne sent point le pédant.
Madelon. II en est éloigné de plus de deux mille lieu es.
Mascarille. Avez-vous remarqué ce commencement, oh! oh!
1
La me lie est proprement la place qui reste entre le mur et le lit. Du temps de Molière, il était d'usage de recevoir dans la chambre a coucher; la société se réunissait autour du lit de la précieuse. Ainsi le mot me lie était a peu prés synonyme de société (comme aujourd'hui salon).
2
Sonnet (de l'italien sonetto, diminutif du latin sonus), petit poème de 14 vers parta-gés en deux quatrains sur deux rimes, et en deux tercets. L'idée qui termine le sonnet doit avoir quelque chose de piquant, de relevé et de gracieux.
3
Compliments en vers. 4 Bien entendu portraits ecrits en prose ou en vers.
4
5 On a dit a tort que c'était une allusion au poète Benserade, qui mit en rondeaux
5
(petites pièces de quatorze vers) les Métamorphoses d'Ovide; car l'ouvrage de Benserade ne parut qu'en 1676, et les Précieuses sont de 1659.
6
* Le subjonctif que je die, au lieu de que je dise , était fort usité dans la première moitié du 17e siècle, non-seulement en vers, mais aussi en prose. C'est au temps de Molière qu'il commence a vieillir: le poète le tourne en ridicule dans les Femmes savantes.
molière (1622â1673).
Voilé, qui est extraordinaire, oh! oh! comme un homme qui s'avise tout d'un coup: oh! oh! La surprise, oh! oh!
madelon. Oui, je trouve ce oh! oh ! admirable.
mascarille. ii semble que cela ne soit rien.
cathos. Ah! mon Dieu, que dites-vous? Ce sont is, de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer.
madelon. Sans doute, et j'aimerais mieux avoir fait ce oh! oh! qu'un poème épique.
mascarille. Tudieu! vous avez le goüt bon.
madelon. Eh! je ne l'ai pas tout è, fait mauvais.
mascarille. Mais n'admirez-vous pas aussi je riy prenais pas garde/ je riy prenais pas garde, je ne m'apercevais pas de cela; facon de parler naturelle, je riy prenais pas garde. Tandis que, sans song-er a mal, tandis qu'innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton, je vous regarde, c'est-a-dire, je m'amuse d, vous considérer, je vous observe, je vous contemple; voire ceil en tapinois . . . Que vous semble de ce mot tapinois 1 n'est-il pas bien choisi ?
cathos. Tout è. fait bien.
mascarille. Tapinois, en cachette; il semble qui ce soit un chat qui vient de prendre une souris: tapinois.
madelon ii ne se peut rien de mieux.
mascarille. Me dcrohc mon cceur, me l'emporte, me le ravit.
Att voleur! au voleur! an volenr! au voleur! Ne diriez-vous pas que c'est un homme qui crie et court après un voleur pour le faire arrêter?
Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur!
madelon. ii faut avouer que cela a un tour spirituel et galant.
mascarille. Je veux vous dire l'air que j'ai fait dessus.
cathos. Vous avez appris la musique?
mascarille. Moi? Point du tout.
cathos. Et comment done cela se peut-il?
mascarille. Les geus de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris.
madelon. Assurément, ma chère.
mascarille. Ãcoutez si vous trouverez l'air k votre goüt. Hem, hem, la, la, la, la. La brutalité de la saison a furieusemeiit outrage la délicatesse de ma voix; mais il n'importe, c'est è. la ca-valière. (// chantè).
Oh! oh! je n'y prenais pas garde, etc.
cathos. Ah! que voilé un air qui est passionné! Est-ce qu'on n'en meurt point?
madelon. ii y a de la chromatique 1 la dedans.
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mascarille. Ne trouvez-vous pas la pensée bien exprimée dans le chant? Au voleur ! au voleur! au voleur ! Et puis, comme si l'on criait bien fort, au, au, au, au, voleur! Et tout d'un coup, comme une personne essoufflée, au voleur!
1
II y amp; de la chromatique (aujourd'hui on dit: du chromatique) dans cette musique signifie: cette musique monte ou descend en demi-tons. Chromatique vient du grec chroma [couleur); le nom vient de ce que les demi-tons sont en musique analogues a ce que la gradation des couleurs est en peinture.
le misanthrope.
Madelon. C'est li savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin. Tout est merveilleux, je vous assure, je suis enthousiasmée de l'air et des paroles.
Cathos. Je n'ai encore rien vu de cette force-lè,.
Mascarille. Tout ce que je fais me vient naturellement, c'est sans étude.
Madelon. La nature vous a traité en vraie mere passionnée, et vous en êtes l'enfant gdté.
Mascarille. A quoi done passez-vous le temps, mesdames ?
Cathos. A rien du tout.
Madelon. Nous avons été jusqu'ici dans un jeïine effroyable de divertissements.
Mascarille. Je m'offre amp; vous mener l'un de ces jours a la comédie, si vous voulez; aussi bien, on en doit jouer une nouvelle que je serai bien aise que nous voyions ensemble.
Madelon. Cela riest pas de refus.
Mascarille. Mais je vous demande d'applaudir comme il faut, quand nous serons li; car je me suis engagé de 1 faire valoir la pièce, et l'auteur m'en est venu prier encore ce matin. C'est la coutume ici qu'i nous autres gens de condition les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles, pour nous engager è, les trouver belles, et - leur donner de la réputation; et je vous laisse i penser si, quand nous disons quelque chose, le parterre ose nous contredire! Pour moi, j'y suis fort exact; et, quand j'ai promis a quelque poète, je crie toujours: Voila qui est beau! devant que 1 les chandelles soient allumées.
Madelon. Ne m'en parlez point; c'est un admirable lieu que Paris; il s'y passe cent choses tous les jours, qu'on ignore dans les provinces, quelque spirituelle qu'on puisse être.
La conversation est en bon train, lorsqu'on annoncede Jodelet, c'est-a-dire l'autre laquais habillé en seigneur. II est'encore plus extravagant que son camarade; les deux demoiselles sont au comble de la joie de posséder deux beaux esprits a la mode. Elles permettent que Mascarille et Jodelet fassent venïr des musiciens, et leur donnent un petit bal improvisé. Au milieu du divertissement entrent les deux préten-dants éconduits, chacun un baton a la main. Mascarille, se sentant battre, crie'è son maitre: r A/ii, vous ne triaviez pas dit que les coups en seraient aussi. Le mystère est éclairci, et la pièce finit par la confusion des deux précieuses.
II. LE MISANTHROPE.
(1666)
L'action du Misanthrope est extrêmement simple. Ce qui fait le principal charme de cette pièce, c'est l'admirable portrait da personnage principal et de la haute société du temps de Louis XIV. Les caractères y sont peints avec une grande vérité et dans le plus beau langage.
71
1
Avant et devant n'étaient originairement que deux formes du même mot: c'est au siècle de Louis XIV que 1'usage s'est fixé sur leur différence, et que Ton a cessé d'employer devant en parlant du temps. Non-seulement Molière, mais encore Pascal, Bossuet et La Fontaine I'emploient ainsi. Au lieu de avant que, ces auteurs disent quelquefois devant que, conjonction qui a disparu depuis le 17® siècle.
molière (1622â1673).
Célimène est une jeune veuve très coquette et entourée d'adorateurs. Elle ne peut pas se décider a les congédier, quoiqu'elle accueille favorablement 1'amour d'Alceste, le héros de la pièce. L'humeur chagrine et la brusque franchise de ce misanthrope sont, dans la première scène , mises en contraste avec l'indulgence et la prudente réserve de son ami Philinte. La visite d'Oronte, courtisan qui se croit poète, va mettre la franchise d'Alceste a une rude épreuve.
ACTE I, SCÃNE II.
alceste, philinte, oronte.
Oronte. {a Alcesié). J'ai su la-bas que, pour quelques emplettes, Ãliante est sortie, et Célimène aussi.
Mais, comme l'on m'a dit que vous étiez ici,
J'ai monté pour vous dire, et d'un coeur véritable, 1Que j'ai concu pour vous une estime incroyable.
Et que, depuis longtemps, cette estime m'a mis Dans un ardent désir d'être de vos amis. -Oui, mon coeur au mérite aime tl rendre justice,
Et je brüle qu'un nceud d'amitié nous unisse.
Je crois qu'un ami chaud, et de ma qualité,
N'est pas assurément pour être rejeté, 2
(Pendant le discours d'Oronte, Alceste ést rcveur et semble ne pas entendre que c'est a hei qu on parle. 11 ne sort de sa reverie que quand Oronte hei dit-.)
C'est è, vous, s'il vous plait, que ce discours s'adresse.
Alceste. A moi, monsieur?
Oronte. A vous. Trouvez-vous qu'il vous blesse? Alceste. Non pas; mais la surprise est fort grande pour moi, Et je n'attendais pas l'honneur que je recoi. 3
Oronte. L'estime oü 4 je vous tiens ne doit point vous surprendre, Et de tout l'univers vous la pouvez prétendre.
Alceste. Monsieur ....
Oronte. L'Ãtat n'a rien qui ne soit au-dessous Du mérite éclatant que l'on découvre en vous.
Alceste. Monsieur ....
Oronte. Oui, de ma part,0 je vous tiens préférable A tout ce que j'y vois de plus considérable.
Alceste. Monsieur ....
Oronte. Sois-je du ciel écrasé, si je mens! 5
72
1
On dirait aujourd'htri: D'n/i cccur véridique, d'un cceur sincere. L'adjectif véritable, qui a vieilli dans le sens de sincere, avait souvent cette valeur du temps de Molière.
2
N'est pas assurément pour étre rejeté, locution elliptique pour: nest pas fait pour être rejeté. Ce tour n'est plus usité.
3
Re$oi, au lieu de re^ois; v. page 15, note 4.
4
Aujourd'hui et en prose on dirait: Vestime que j'ai pour vous. Encore le poète dit-il l'estime oü au lieu de Vestime dans laquelle. Molière a une grande aversion pour le pronom relatif lequel. II emploie oü toutes Jes fois qu'il s'agit d'exprimer la relation 3u datif ou de l'ablatif.
5
Ordinairement et en prose on dit: Que je sois écrasé ou : Puissé-je être écrasé; mais l'imprécation, telle quelle se trouve dans Molière, a une force beaucoup plus grande que la formule ordinaire.
le misanthrope (acte i, scène li).
Et, pour vous confirmer ici mes sentiments,
Souffrez qu'Ãl cceur ouvert, monsieur, je vous embrasse,
Et qu'en votre amitié je vous demande place.
Touchez lè,, 1 s'il vous plait. Vous me la promettez,
Votre amitié?
Alceste. Monsieur ....
Oronte, Quoi? vous y résistez?
Alceste. Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire; Mais l'amitié demande un peu plus de mystère;
Et c'est assurément en profaner le nom Que de vouloir le mettre £l toute occasion. 2Avec lumière et choix cette union veut naltre;
Avant que nous lier, 3 il faut nous mieux connaltre;
Et nous pourrions avoir telles complexions, 4Que tous deux du marché nous nous repentirions.
Oronte. Parbleu! c'est la-dessus parler en homme sage,
Et je vous en estime encore davantage.
Souffrons done que le temps forme des nceuds si doux;
Mais cependant je m'offre entièrement a vous.
S'il faut faire Ãl la cour pour vous quelque ouverture, 1 On sait qu'auprès du Roi je fais quelque figure;
II m'écoute; et dans tout il use, 0 ma foi!
Le plus honnêtement du monde avecque 5 moi.
Enfin, je suis a vous de toutes les manières;
Et, comme votre esprit a de grandes lumières,
Je viens, pour commencer entre nous ce beau nceud,
Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu.
Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose.
Alceste. Monsieur, je suis mal propre s a décider la chose; Veuillez m'en dispenser.
Oronte. Pourquoi ?
Alceste. J'ai le défaut D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut.
73
1
C'est-a-dire donnez-moi votre main. Touchez lei, l'affaire est faite se dit dans le langage familier pour conclure un marché.
2
Mettre Vamitié h toute occasion, c'est-a-dire; parler de Vamitié a toute occasion, est une tournure qu'on n'emploie plus aujourd'hui.
3
Aujourd'hui on dit; avant que de nous lier, et plus souvent encore; ava7it de nous lier. Avant que avec l'infinitif est trés fréquent dans Molière.
4
w Complexions. On dirait aujourd'hui; tempérament, caracterc.
5
Avecque. La forme avecque pour avec est une licence poétique des anciens poètes francais, mais qui tomba en désuétude a la fin du 17« siècle. On la trouve souvent dans Corneille et dans Molière, mais déja trés rarement dans Racine et dans Boileau.
molière (1622 â1673).
Oronte. C'est ce que je demande; et j'aurais lieu de plaiute, 1Si, m'exposant è. vous, pour me parler sans feinte,
Vous alliez me trahir, et me déguiser rien.
Alceste. Puisqu'il vous plait ainsi, monsieur, je le veux bien. Oronte. Sonnet.2 C'est un sonnet... 1'esp oir ... C'est une dame Qui de quelque espérance avait flatté ma flamme.
Uespoir . . . . Ce ne sont point de ces grands vers pompeux,
Mais de petits vers doux, tendres et langoureux.
Alceste. Nous verrons bien.
Oronte. L'espoir . . . . Je ne sais si le style Pourra vous en paraltre assez net et facile,
Et si du choix des mots vous vous contenterez.
Alceste. Nous allons voir, monsieur.
Oronte. Au reste, vous saurez Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure i le faire.
Alceste. Voyons, monsieur, le temps ne fait rien a I'affaire. 3Oronte (Jit). L'espoir, il est vrai, nous soulage,
Et nous berce un temps notre ennui;
Mais, Philis, le triste avantage,
Lorsque rien ne marche après lui!
Philinte. Je suis déj^ charmé de ce petit morceau.
Alceste (has a Philinté). Quoi! vous avez le front de trouver
cela beau?
Oronte. Vous eütes de la complaisance;
Mais vous en deviez moins avoir.
Et ne vous pas mettre en dépense Pour ne me donner que l'espoir.
Philinte. Ah! qu'en termes galants ces choses-ljl sont mises! Alceste {has a Philinte). Morbleu! vil complaisant, vous louez
des sottises!
Oronte. S'il faut qu'une attente éternelle
Pousse Ãl bout l'ardeur de mon zèle,
Le trépas sera mon recours.
Vos soins ne m'en peuvent distraire:
Belle Philis, on désespère Alors qu'on espère toujours. 3 Philinte. La chute en est jolie, amoureuse, admirable.
Alceste (bas, a part). La peste de ta chute! empoisonneur au
diable!
En eusses-tu fait une amp; te casser le nez! 0
74
1
On ne dit plus avoir lieu de plainte, mais: avoir lieu de se plaindre.
2
usité. 3 Sonnet, voyez page 69 , note 2.
3
Le temps ne fait rien a ïaffaire est passé en proverbe.
le misanthrope (acte i, scène li).
Philinte. Je n'ai jamais oul 1 de vers si bien tournés.
Alceste {bas a pari). Morbleu.
Oronte [a Philinte). Vous me flattez; et vous croyez peut-être . . . .
Philinte. Non, je ne flatte point.
Alceste. {bas, a pari). Eh! que fais-tu-donc, traltre! Oronte (a Alceste). Mais, pour vous, vous savez quel est notre traité. Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité.
Alceste. Monsieur, cette matière est toujours délicate,
Et sur Ie bel esprit nous aimons qu'on nous flatte.
Mais un jour, è, quelqu'un dont je tairai le nom.
Je disais, en voyant des vers de sa facon,
Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire;
Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements Qu'on a de faire éclat de tels amusements;
Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages, 2On s'expose è, jouer de mauvais personnages.
Oronte. Est ce que vous voulez me déclarer par lè,
Que j'ai tort de vouloir . . . . ?
Alceste. Je ne dis pas cela;
Mais je lui disais, moi, qu'un froid écrit assomme;
Qu'il ne faut que ce faible amp; décrier un homme; a Et qu'eut-on d'autre part cent belles qualités.
On regarde les gens par leurs méchants cótés.
Okonte. Est-ce qu'a mon sonnet vous trouvez S. redire?
Alceste. Je ne dis pas cela; mais pour ne point écrire,
Je lui mettais aux yeux 3 comme, dans notre temps,
Cette soif a gdté de fort honnétes gens.
Oronte. Est-ce que j'écris mal? et leur ressemblerais-je? Alceste. Je ne dis pas cela; mais enfin, lui disais-je.
Quel besoin si pressant avez-vous de rimer?
Et qui diantre 4 vous pousse d vous faire inprimer ?
Si Ton peut pardonner l'essor5 d'un mauvais livre,
Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre.
Croyez-moi, résistez è. vos tentations,
Dérobez au public ces occupations;
75
1
Aujourd'hui le verbe ouïr n'est guère usité ququot;au participe passé et suivi d'un infinitif; j'ai ouï dire, j'ai ouï raconter.
2
La chaleur de montrer ses ouvrages. On dirait en prose: la chaleur qu'il met lt;ï montrer ses ouvrages, ou Vempressement a montrer ses ouvrages.
3
^ On dirait aujourd'hui; mettre sous les yeux ou bien devant les yeux.
4
Diantre, modification du mot diable. Molière l'emploie même en forme de souhait. ^Diantre soit de la folie, avec ses visions!quot; \Femmea Savantea ir, 5)-
5
Essor signifie au sens propre: Taction d'un oiseau qui s'élève dans les airs. II se dit figurément de Taction de débuter en quelque chose avec énergie, avec hardiesse et liberté. Ici il désigne Taction de laisser prendre son essor a ce qu'on devrait ré-primer (la publication d'un livre).
molière (l622-â^1673).
Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme, 1Le nom que dans la cour 2 vous avez d'honnête homme, 3Pour prendre, de la main d'un avide imprimeur,
Celui de ridicule et misérable auteur.
C'est ce que je t Ach ai de lui faire comprendre.
Oronte. Voila qui va fort bien, et je crois vous entendre.
Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet ....
Alceste. Franchement, il est bon d. mettre au cabinet. 4Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles,
Et vos expressions ne sont point naturelles.
Qu'est-ce que, Nous berce tin temps notre ennuil Et que, Rien ne marc he eiprcs lui ?
Que, ATe vous pas mettre en dépense,
Pour ne me doiiner que Tespoirl Et que, Phi lis, ofi désespère,
Alors qu on espere toujour si Ce style figuré, dont on fait vanité,
Sort du bon caractère et de la vérité;
Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure,
Et ce n'est point ainsi que parle la nature.
Le méchant goüt du siècle en cela me fait peur:
Nos pères, tout grossiers, 1'avaient beaucoup meilleur;
Et je prise bien moins tout ce que l'on admire,
Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire.
Si le roi m'avait donné Je dirais au roi Henri:
Paris, sa grand' ville, 5 âReprenez votre Paris;
Et qu'il me fallüt quitter J'aime mieux ma mie, ó gué! 0 L'amour de ma mie, 6 J'aime mieux ma mie quot;
La rime n'est pas riche, et le style en est vieux;
Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux Que ces colifichets dont le bon sens murmure,
Et que la passion parle lè. toute pure?
Si le roi m'avait donné Je dirais au roi Henri:
Paris, sa grand' ville, âReprenez votre Paris:
Et qu'il me fallüt quitter J'aime mieux ma mie, 6 gué! L'amour de ma mie, J'aime mieux ma mie.quot;
Voila ce que peut dire un cceur vraiment épris.
(a Phiünte, qui rit.)
Oui, monsieur le rieur, malgré vos beaux esprits,
76
1
C'est-a-dire quoi que Von vous demande.
2
On dirait aujourd'hui: h la cour. 3 Voyez page 6/, note 8.
3
w Du temps de Molière on appelait cabinet un petit meuble destiné a serrer des papièrs. Mme de Sévigné écrit dans une de ses lettres: âM. de Guitaut m'envoya une
4
cassette de ce qu'il a de plus précieux: je la mis dans mon cabinet.quot; Cependant il est permis de croire que Molière a ici cherché l'équivoque.
5
Voyez page 50, note 3.
6
Le mot mie doit son origine £ une faute d'orthographe. Aujourd'hui: on dit: mon amie, aimant mieux joindre un adjectif masculin a un substantif féminin que de supporter un hiatus ou de faire une elision. En vieux fran9ais on écrivait m amie, plus tard inz mie, forgeant ainsi un nouveau mot.
LB MISANTHROPE (ACTE II, SCÃNE v).
J'estime plus cela que la pompe fleurie De tous ces faux brillants ou chacun se récrie.
Oronte. Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons.
Alceste. Pour les trouver ainsi, vous avez vos raisons;
Mais vous trouverez bon que j'en puisse avoir d'autres Qui se dispenseront de se soumettre aux vótres.
Oronte. II me suffit de voir que d'autres en font cas.
Alceste. C'est qu'ils ont Tart de feindre; et moi, je ne I'ai pas.
Oronte. Croyez-vous done avoir tant d'esprit en partage?
Alceste. Si je louais vos vers, j'en aurais davantage.
Oronte. Je me passerai bien que vous les approuviez.
Alceste. II faut bien, s'il vous plait, que vous vous en passiez.
Oronte. Je voudrais bien, pour voir, que, de votre manière, Vous en composassiez sur la même matière.
Alceste. J'en pourrais, par malheur, faire d'aussi méchants; Mais je me garderais de les montrer aux gens.
Oronte. Vous me parlez bien ferme; 1 et cette suffisance ....
Alceste. Autre part que chez moi cherchez qui vous encense.
Oronte. Mais, mon petit monsieur, prenez-le un peu moins haut.
Alceste. Ma foi, mon grand monsieur, je le prends comme il faut.
Philinte. (se mettant enire Alceste ei Oronte).
Eh! messieurs, e'en est trop: laissez eela, de grAce.
Oronte. Ah! j'ai tort, je l'avoue, et je quitte la plaee.
Je suis votre valet, monsieur, de tout mon coeur.
Alceste. Et moi, je suis, monsieur, votre humble serviteur.
Au deuxihne acte, Alceste, qui s'est éloigné de Philinte avec humeur et qui a rompu en visière a Oronte, vient gronder Célimène et la presser de mettre un terme aux manéges de sa coquetterie; mais, pendant qu il lui fait des reproches, arrivent deux marquis, Acaste et Clitandre, tous deux admirateurs de Célimène, puis sa cousine Eliante, jeune femme aussi sincère que Céliméne est artificieuse. Alceste, qui voulait s'éloigner, demeure quand on cesse de Ten prier. Bientót la conversation s'engage aux dépens du prochain. ,
ACTE II, SCÃNE V.
Clitandre. Parbleu! je viens du Louvre, oü Cléonte, au levé, 2Madame, a bien paru ridicule achevé. 3N'a-t-il point quelque ami qui pilt, sur ses manières,
D'un charitable avis lui prêter les lumières?
Célimène. Dans le monde, k vrai dire, il se barbouille fort;4Partout il porta un air, qui saute aux yeux d'abord;
Et, lorsqu'on le revoit après un peu d'absence.
On le retrouve eneor plus plein d'extravaganee.
77
1
Ferme est un des adjectifs qui s'emploient encore aujourd'hui et dans la même forme comme adverbes.
2
Au levé du roi, c'est-a-dire a l'instant oü le roi recoit dans sa chambre après s'être levé. Autrefois on écrivait le levé (comme aussi le dmé, le déjeuué); aujourd'hui on écrit le lever.
3
Aujourd'hui et en prose on dirait: II a paru d'un ridicule achevé,
4
Barbouiller veut dire, au sens propre: salir, souiller, tacher. II se barbouille s'employait autrefois au figuré et signifiait: 11 fait beaucoup de tort ct sa réputation.
molière (1622â1673).
Acaste. Parbleu! s'il faut parler de gens extravagants,
Je viens d'en essuyer un des plus fatigants;
Damon, le raisonneur, qui m'a, ne vous déplaise,
Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise. 1
Célimène. C'est un parleur étrange, et qui trouve toujours L'art de ne vous rien dire avec de grands discours;
Dans les propos qu'il tient on ne voit jamais goutte, 2Et ce n'est que du bruit que tout ce qu'on écoute.
Ãliante (a Philinté). Ce début n'est pas mal; et, contre le prochain La conversation prend un assez bon train.
Clitandre. Timante encor, madame, est un bon caractère. Célimène. C'est de la tête aux pieds un homme tout mystère, Qui vous jette, en passant, un coup d'ceil égaré,
Et, sans aucune affaire, est toujours afFairé.
Tout ce qu'il vous débite en grimaces abonde ;
A force de facons, il assomme le monde;
Sans cesse il a tout bas, pour rompre l'entretien,
Un secret è vous dire, et ce secret n'est rien;
De la moindre vétille 3 il fait une merveille, quot;
Et jusques 4 au bonjour, il dit tout è, l'oreiile.
Acaste. Et Géralde, madame?
Célimène. O l'ennuyeux conteur !
Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur;
Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse.
Et ne cite jamais que due, prince, ou princesse.
La qualité 1'entête, 5 et tous ses entretiens Ne sont que de chevaux, 0 d'équipage, et de chiens:
II tutoie, en parlant, ceux du plus haut étage,
Et le nom de monsieur est chez lui hors d'usage
Clitandre. On dit qu'avec Bélise il est du dernier bien. ' Célimène. Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien! Lorsqu'elle vient me voir, je souffre le martyre;
II faut suer sans cesse è. chercher que lui dire.
Et la stérilité de son expression Fait mourir è. tous coups la couversation.
En vain, pour attaquer son stupide silence,
De tous les lieux communs vous prenez l'assistance;
Le beau temps et la pluie , et le froid et le chaud,
Sont des fonds qu'avec elle on épuise bientót.
Cependant sa visite, assez insupportable.
Tratoe en une longueur encor épouvantable;
Et l'on demande l'heure, et l'on brille yingt fois,
78
1
C'est-a-dire: hors de ma chaise d porteurs; voyez page 67, note 9.
2
Ne voir goutte veut dire ne rien voir, ne pas avoir une goutte de lumière.
3
Vétille est un mot du langage familier qui veut dire bagatelle, chose de mille importance. (Du latin vetilia).
4
** Jusques, pour jtisque, s'emploie en poésie et dans le style soutenu.
5
Qualité employé absolument dans le sens de bonne qualité, haute qualité. La
LE MISANTHROPE (ACTE II, SCÃNE v).
Qu'elle grouille 1 aussi peu qu'une pièce de bois.
Acaste. Que vous semble d'Adraste?
Célimène. Ah! quel orgueil extréme! C'est un homme gonflé de l'amour de soi-même.
Son mérite jamais n'est content de la cour,
Contre elle il fait métier de pester chaque jour;
Et 1'on ne donne emploi, charge, ni bénéfice, 2Qu'Ãl tout ce qu'il se croit on ne fasse injustice.
Clitandre. Mais le jeune Cléon, chez qui vont aujourd'hui Nos plus honnêtes gens, 3 que dites-vous de lui?
Célimène. Que de son cuisinier il s'est fait un mérite,
Et que c'est è. sa table k qui 1'on rend visite. 4
Eliante. II prend soin d'y servir des mets fort délicats. Célimène. Oui; mais je voudrais bieu qu'il ne s'y servlt pas: C'est un fort méchant plat que sa sotte personne,
Et qui gclte, £l mon goüt, tous les repas qu'il donne.
Philinte. On fait assez de cas de son oncle Damis:
Qu'en dites-vous, madame?
Célimène. II est de mes amis.
Philinte. Je Ie trouve honnéte homme, et d'un air assez sage. Célimène. Oui; mais il veut avoir trop d'esprit, dont j'enrage. 5II est guindé sans cesse; et, dans tous ses propos.
On voit qu'il se travaille k dire de bons mots. u Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile,
Rien ne touche son goüt, tant il est difficile.
II veut voir des défauts a tout ce qu'on écrit.
Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit.
Que c'est être savant que trouver ó, redire,
Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire.
Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps,
II se met au-dessus de tous les autres gens.
Aux conversations méme il trouve è reprendre;
Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre;
Et les deux bras croisés, du haut de son esprit,
II regarde en pitié tout ce que chacun dit.
Acaste. Dieu me damne! voilÃl son portrait véritable.
Clitandre. (è Célimène). Pour bien peindre les gens vous étes
admirable.
Alceste. Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour;
79
1
Grouiller, vieux mot qui veut dire se remuer, branler. Elle grouille aussi pen qu'une piece de bois signifie; Elle reste la tranquille comme un morceau de bois. Dans le^ Bourgeois gentilhomme, Mme Jourdain, indignée de se voir trailer de vieille femme, s'écrie : Est-ce que Mme Jourdain est décrépite, et la tête lui grouille-t-e\le déja?
2
Bénéfice peut signifier lei privilege, ovantage accordé par le prince, ou bien dignité ecclésiastique aceompagnée d'un revenu. 3 Voyez page 67, note 8.
3
On dit aujourd'hui: C'est a sa table que 1'on rend visite. Boileau emploie la méme tournure que Molière dans le vers suivant;
4
C'est a vous, mon esprit, ct qui je veux parler. (Satire IX).
5
quot; En prose on dlrait: ce dont f enrage.
molière (1622-â1673).
Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour:
Cependant aucun d'eux a vos yeux ne se montre,
Qu'on ne vous voie, en Mte, aller tl sa rencontre,
Lui présenter la main, et d'un baiser flatteur Appuyer les sernients d'être son serviteur.
Clitandre. Pourquoi s'en prendre è. nous? Si ce qu'on dit vous blesse, II faut que le reproclie è, madame s'adresse.
Alceste. Non, morbleu, c'est k vous; et vos ris 1 complaisants Tirent de son esprit tous ces traits médisants.
Son humeur satirique est sans cesse nourrie Par le coupable encens de votre flatterie;
Et son coeur è. railler trouverait moins d'appas,
S'il avait observé qu'on ne l'applaudlt pas.
C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre -Des vices oü l'on voit les humains se répandre. 2
Philinte. Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand, Vous qui condamneriez ce qu'en eux on reprend?
Celimène. Et ne faut-il pas bien que monsieur contredise? A la commune voix veut-on qu'il se réduise,
Et qu'il ne fasse pas éclater en tous lieux L'esprit contrariant qu'il a recu des cieux?
Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire;
II prend toujours en main l'opinion contraire.
Et penserait paraltre un homme du commun,
Si l'on voyait qu'il füt de 1'avis de quelqu'un.
L'honneur de contredire a pour lui tant de charmes,
Qu'il prend contre lui-même assez souvent les armes;
Et ses vrais sentiments sont combattus par lui,
Aussitót qu'il les voit dans la bouche d'autrui. (On rit.)
Alceste. Les rieurs sont pour vous, madame, c'est tout dire; Et vous pouvez pousser contre moi la satire. 3
Philinte. Mais il est véritable 4 aussi que votre esprit Se gendarme 0 toujours contre tout ce qu'on dit,
Et que, par un chagrin que lui-même il avoue,
II ne saurait souffrir qu'on bldme, ni qu'on loue.
Alceste. C'est que jamais, morbleu! les hommes n'ont raison, Que le chagrin contre eux est toujours de saison,
Et que je vois qu'ils sont, sur toutes les affaires,
8o
1
. 1 Xis, substantif masculin synonyme de /c rire, s'emploie surtout dans le style soutenu et dans les vers.
2
On dit en prose: S'abandonncr a un vice.
3
w Poussèr la satire contre quelqu'u?i est une expression originale de Molière, et dite par analogie au terme d'escximt pousser une botte a qn., qui s'emploie aussi au figuré. On dit aussi; pousser trop loin la railler ie.
4
II est véritable, on dirait aujourd'hui; II est vrai.
le misanthrope (acte ii, scène v).
Loaeurs impertinents, ou censeurs téméraires.
Célimène. Mais ....
Alceste. Non, madame, non, quand j'en devrais mourir, Vous avez des plaisirs que je ne puis, souffrir;
Et Ton a tort ici de nourrir dans votre dme Ce grand attachement aux défauts qu'on y bldme.
Clitandre. Pour moi, je ne sais pas; mais j'avouerai tout haut Que j'ai cru jusqu'ici madame sans défaut.
Acaste. De grdces et d'attraits je vois qu'elle est pourvue;
Mais les défauts qu'elle a ne frappent point ma vue.
Alceste. Ils frappent tous la mienne; et, loin de m'en cacher, Elle sait que j'ai soin de les lui reprocher.
Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte ;
A ne rien pardonner le pur amour éclate;
Et je bannirais, moi, tous ces Mches amants Que je verrais soumis è. tous mes sentiments.
Et dont, £l tous propos, les molles complaisances Donneraient de l'encens d mes extravagances.
Célimène. Enfin, s'il faut qu'Ãl vous s'en rapportent les cceurs, On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs.
Et du parfait amour mettre l'honneur suprème A bien injurier les personnes qu'on aime.
Ãliante. L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait rl ces lois, Et l'on voit les amants toujours vanter leur choix.
Jamais leur passion n'y voit rien de bldmable,
Et dans l'objet aimé tout leur devient aimable;
Ils comptent les défauts pour des perfections,
Et savent y donner de favorables noms. 1La pd!e est au jasmin en blancheur comparable;
La noire è, faire peur, une brune adorable;
La maigre a de la taille et de la liberté;
La grasse est dans son port pleine de majesté;
La malpropre sur soi, de peu d'attraits chargée.
Est mise sous le nom de beauté négligée;
La géante paralt une déesse aux yeux;
La naine, un abrégé des merveilles des cieux;
L'orgueilleuse a le coeur digne d'une couronne;
La fourbe a de l'esprit; la sotte est toute bonne;
La trop grande parleuse est d'agréable humeur;
Et la muette garde une houuête pudeur.
C'est ainsi qu'un amant dont l'amour est extréme,
Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime. 2Alceste. Et moi, je soutiens, moi. . . .
Célimène. Prisons lè ce discours, Et dans la galerie allons faire deux tours.
8l
1
On dirait aujourd'hui: âEt savent leur donner de favorables noms.quot;
2
On pretend que ce morceau est tout ce qui reste d'une imitation du poème de Lucrice (poète romain, né l'an 95, mort 1'an 51, avant j.-C.) De rerum natura, que Molière avait commencée.
molière (1622â1673).
Alceste insiste pour que la coquette se prononce entre lui et ses rivaux, quand un mandat du conseil des maréchaux l'invite a comparaitre pour l'affaire d'honneur qu'Oronte l'auteur du sonnet, lui a suscitée.
Au commencement du troisiemc acte, les deux marquis, Acaste et Clitandre, qui se croient au mieux dans l'esprit de Célimène, conviennent de prier la coquette de choisir entre eux. Mals elle sait éluder avec adresse toute explication. lis insistent encore, lorsqu'on annonce la visite de la prude Arsinoé.
ACTE III, SCÃNE III et IV.
célimène, acaste, clitandre, basque (domestique) ;
plus tard ARSINOÃ.
Basque, (annoncanty Arsinoé, madame,
Monte ici pour vous voir.
Célimène. Que me veut cette femme?
Basque. Ãliante li-bas est ó, l'entretenir.
Célimène. De quoi s'avise-t-elle, et qui la fait venir?
Acaste. Pour prude consommée en tous lieux elle passé, Et l'ardeur de son zèle. . . .
Célimène. Qui, oui, franche grimace: 1Dans I'dme elle est du monde, et ses soins tentent teut Pour accrocher quelqu'un, sans en venir ü bout.
Elle ne saurait voir qu'avec un oeil d'envie Les amants déclarés dont une autre est suivie;
Et son triste mérite, 2 abandonné de tous,
Contre le siècle aveugle est toujours en courroux.
Elle tdche il couvrir d'un faux voile de prude Ce que chez elle on voit d'affreuse solitude;
Et, pour sauver l'honneur de ses faibles appas,
Elle attache du crime au pouvoir qu'ils n'ont pas.
Cependaut un amant plairait fort è. la dame.
Et même pour Alceste elle a tendresse d'dme. 3Ce qu'il me rend de soins outrage ses attraits,
Elle veut que ce soit un vol que je lui fais;
Et son jaloux dépit, qu'avec peine elle cache,
En tous endroits, sous main, contre moi se détache.
Enfin je n'ai rien vu de si sot è. mon gré; 4Elle est impertinente au suprème degré.
Et . . . {voyant entrer Arsinoé)
Ah! quel heureux sort en ce lieu vous amène?
Madame, sans mentir, j'étais de vous en peine.
Arsinoé. Je viens pour quelque avis que j'ai cru vous devoir. Célimène. Ah! mon Dieu! que je suis contente de vous voir. {Clitandre et Acaste s or tent en riant).
Quand les marquis sont sortis, Arsinoé, en amie charitable, avertit Célimène des méchants bruits qui courent sur son compte:
82
1
Franche grimace, e'est-a-dire rien que de la grimace, rien que de 1'afïectation.
2
L'adjectif franc renforce souvent le sens du mot qu'il précède, p. e. franc étonrdi, franc imbécile. 1 Voyez page 46, note 1.
3
On dirait aujourd'hui: Ei/e a de la tendresse d'ame.
4
C'est-a-dire: a mon avis, d'après mon opinion.
LE MISANTHROPE (ACTE III, SCÃNE V, ACTE IV, SCÃNE I ET Hl). 83
Hier, j'étais chez des gens de vertu singulière,
Oü sur vous du discours on tourna la matière;
Et la, votre conduite, avec ses grands éclats,
Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas ....
Célimène riposte en rendant le même service a son officieuse amie:
En un lieu, l'autre jour, oü je faisais visite,
Je trouvai quelques gens d'un trés rare mérite,
Qui, parlant des vrais soins d'une ame qui vit bien,
Firent tomber sur vous, madame, l'entretien.
La, votre pruderie et vos éclats de zèle
Ne furent pas cités comme un fort bon modèle ....
Le sang-froid et la malice de Célimène déconcertent et irritent Arsinoé au dernier point; Alceste, le misanthrope, vient fort a propos mettre un terme aux traits piquants que ces dames se lancent. Célimène quitte la partie et prie son ami de tenir compagnie a Arsinoé, qui doit attendre l'arrivée de sa voiture. La prude a depuis longtemps des vues sur Alceste; elle l'emmène pour lui mettre sous les yeux des preuves con-vaincantes de la perfidie de Célimène.
Au quatrüme acte, on apprend que le conseil des maréchaux a terminé la ridicule affaire d'honneur d'Alceste et d'Oronte par un accommodement rendu difficile par le caractère d'un homme qui s'écrie:
Hors qu'un commandement exprès du roi me vienne De trouver bons les vers dont on se met en peine.
Je soutiendrai toujours, morbleu! qu'ils sont mauvais,
Et qu'un homme est pendable après les avoir faits.
Enfin , pressé par les maréchaux , Alceste a fait a son adversaire la déclaration suivante:
Monsieur, je suis faché d'etre si difficile,
Et, pour Tamour de vous, je voudrais, de bon cceur,
Avoir trouvé tantót votre sonnet meilleur.
Mais Alceste n'est pas hors de peine: il tient en ses mains la preuve écrite de la trahison de la jeune veuve qu'il aime. II arrive chez elle avec la ferme résolution de rompre avec la perfide, après lui avoir fait avouer son manque de foi. Mais tout ce grand courage tombe en présence de Célimène. D'abord elle se moque de lui; puis elle lui dit que la lettre qu'il tient est adressée a une femme. Lorsque Alceste se récrie sur l'invraisemblance de cette excuse-» qu'il lui demande de vouloir bien expliquer en détail comment les expressions du billet peuvent s'adresser a une dame, elle le prend sur un autre ton et s'écrie:
II ne me plait pas, moi.
Je vous trouve plaisant d'user d'un tel empire,
Et de me dire au nez ce que vous m'osez dire.
Aussitót le pauvre Alceste s'adoucit: il consent a interprêter la lettre dans le sens que Célimène voudra lui donner: mais alors c'est elle qui fait l'indignée et le renvoie avec hauteur:
Faites, prenez parti, que rien ne vous arréte,
Et ne me rompez pas davantage la tête.
C'en est fait de toute la colère d'Alceste. II n'a pas le courage de rompre avec la coquette, mais il ne se fait point illusion sur sa faiblesse, car il s'écrie:
Et cependant mon cceur est encore assez lache Pour ne pouvoir briser la chaine qui l'attache.
Le voyant dans ces dispositions, la coquette revient adroitement a lui en lui disant:
Allez, vous étes fou dans vos transports jaloux,
Et ne méritez pas l'amour qu'on a pour vous.
Je voudrais bien savoir qui pourrait me contraindre __A descendre pour vous aux bassesses de feindre.
V** . UMI.P.IW-IU -^XBTSr.
C'est avec de semblables paroles qu'elle le ramène sous son joug. II n'est pas convaincu, mais il s'efforce de l'étre. Dans ce moment, son valet Dubois demande a lui parler pour une affaire pressante.
MOLIÃRE (1622â1673).
ACTE IV, SCÃNE IV.
celimène, alceste, dubois.
Alceste. Que veut eet équipage 1 et eet air effaré?
Qu'as-tu?
Dubois. Monsieur ....
Alceste. Eh bien ?
Dubois. Voiei bien des mystères.
Alceste. Qu'est-ce ?
Dubois. Nous sommes mal, monsieur, dans nes affaires. Alceste. Quoi ?
Dubois. Parlerai-je haut ?
Alceste. Oui, parle, et promptement. Dubois. N'est-il point la quelqu'un?
Alceste. Ah! que d'amusement! 2
Veux-tu parler?
Dubois. Monsieur, il faut faire retraite.
Alceste. Comment ?
Dubois. II faut d'ici déloger sans trompette.
Alceste. Et pourquoi?
Dubois. Je vous dis qu'il faut quitter ee lieu.
Alceste. La cause ?
Dubois. II faut partir, monsieur, sans dire adieu. Alceste. Mais par quelle raison me tiens-tu ee langage?
Dubois. Par la raison, monsieur, qu'il faut plier bagage. Alceste. Ah! je te casserai la tête assurément.
Si tu ne veux, maraud, t'expliquer autrement,
Dubois. Monsieur, un homme noir et d'habit et de mine Est venu nous laisser, jusque dans la cuisine,
Un papier griffonné d'une telle fagon,
Qu'il faudrait, pour le lire. être pis qu'un démon.
C'est de votre proeès, je n'en fais aucun doute;
Mais le diable d'enfer, je crois, n'y verrait goutte.
Alceste. Hé bien! quoi? Ce papier, qu'a-t-il è, démêler, Traltre, avec le départ dont tu viens me parler?
Dubois. C'est pour vous dire ici, monsieur, qu'une heure ensuite 3Un homme qui souvent vous vient rendre visite.
Est venu vous chercher avec empressement,
Et, ne vous trouvant pas, m'a chargé doucement,
Sachant que je vous sers avec beaueoup de zèle,
De vous dire . . . Attendez, eomme 4 est-ce qu'il s'appelle ?
84
1
Cet équipage de courrier; Dubois arrive habillé en courrier, tout prêt a prendre la poste avec son maitre. Equipage se dit quelquefois familièreinent de la manière dont une personne est vêtue; mais on dirait aujourd'hui: Que signific cet équipage?
2
A muse r, dans sa première signification , veut dire: arrêter inutilemcnt, faire perdre le temps; le substantif amusement a le même sens. L'acception vulgaire des mots amuser, amusement, devenus synonymus de divertir, divertissement, n'est qu'une signification dérivée.
3
Une heure ensuite ne se dit plus guère pour une heure après.
4
On dirait aujourd'hui: comment est-ce qu'il s'appelle ou: Comment s'appelle-t-il? Comme ne s'emploiejplus dans Tinterrogation.
LE MISANTHROPE (ACTE IV, SCÃNE IV ET ACTE v). 85
Alceste. Laisse Itl son nom, traitre, et dis ce qu'il t'a dit.
Dubois. C'est un de vos amis; enfin cela suffit.
II m'a dit que d'ici votre péril vous chasse,
Et que d'être arrêté le sort vous y menace.
Alceste. Mais quoi! n'a-t-il voulu te rien spécifier ?
Dubois. Non: il m'a demandé de Fencre et du papier,
Et vous a fait un mot, ou vous pourrez, je pense.
Du fond de ce mystère avoir la connaissance.
Alceste. Donne-le done.
Célimène. Que peut envelopper ceci?
Alceste. Je ne sais; mais j'aspire a m'en voir éclairci.
Auras-tu bientót fait, impertinent au diable ? 1
Dubois, (après avoir longtemps cherché le billet dans ses poe hes). Ma foi, je 1'ai, monsieur, laissé sur votre table.
Alceste. Je ne sais qui me tient . . .
Célimène. Ne vous emportez pas, Et courez démêler un pareil embarras.
Au cinquihne acte nous apprenons d'Alceste qu'il a pris la résolution de se retirer du monde. La perte d'un procés dans lequel il avait cependant pour lui Thonneur, la prohité, la pudeur ét les lois, les calomnies de son adversaire, qui fait courir Ie bruit qu'Alceste est l'auteur d'un libelle infame, la croyance que ce bruit commence a trouver, appuyé qu'il est par Oronte, l'homme au sonnet, tous ces ennuis lui font désirer la solitude:
Allons; c'est trop souffrir les chagrins qu'on nous forge,
Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge.
Puisqu'entre humains ainsi vous vivez en vrais loups,
Traitres, vous ne m'aurez de ma vie avec vous.
II vient informer Célimène de sa résolution et lui demander si elle consent a l'épouser et a le suivre dans sa retraite; mais la voyant entrer accompagnée d'Oronte, il se retire a l'écart. Oronte vient presser la coquette de se déclarer entre Alceste et lui. Elle donne une réponse évasive: alors le Misanthrope, sortant de son coin, lui fait la même sommation. Célimène fait tout son possible pour éviter la déclaration qu'on lui demande, mais les deux rivaux insistent'malgré l'entrée de Philinte et d'Ãliante. Cette dernière, que sa cousine appelle a son secours contre les importunités de ces messieurs, déclare qu'elle est de leur avis et qu'il faut que Célimène se prononce.
Dans ce moment critique, on voit entrer les deux marquis Acaste et Clitandre, accompagnés de la prude Arsinoé. lis viennent donner lecture de deux lettres de Célimène oü tous les personnages présents, sans en excepter Alceste, sont fort maltraités, et qui démontrent clairement sa perfidie. Célimène convaincue n'essaye pas méme de se défendre et essuie successivement les adieux ironiques d'Acaste, de Clitandre et d'Oronte. Ce n'est qu'après leur départ qu'Alceste se décide a lui parler et a lui faire les reproches qu'elle mérite. Elle convient humblement de tous ses torts en vers lui, déclare qu'elle lui reconnait le droit de la haïr et de l'abandonner. Alceste s'écrie: â â Eh! Ie puis-je , traitresse ?
Puis-je ainsi triompher de toute ma tendresse?
II lui offre, avec un généreux pardon de ses fautes, une alliance, mais dans la retraite, loin de ce monde pervers oü regnent le mensonge et la perfidie. Mais Celi-mène, effrayée de ce projet, s'écrie;
Moi, renoncer au monde avant que de vieillir,
Et dans votre désert aller m'ensevelir!
Elle refuse de le suivre dans la solitude qui ef raye. une dme de vingt ans; mais elle consent a l'épouser, s'il veut continuer de vivre dans le monde et k la cour. C'est après cette réponse qu'Alceste retrouve enfin sa dignité. II renonce pour jamais a la coquette et lui fait ses adieux.
1
Impertinent digne d'être envoyé au diable.
MOLIÃRE (1622-1673).
â â Non: Mon cceur k présent vous déteste, Et ce refus lui seul fait plus que tout le reste. Puisque vous n'êtes point, en des liens si doux,
Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous, Allez, je vous refuse, et ce sensible outrage De vos indignes fers pour jamais me dégage.
III. LE TARTUFFE.
(1667).
Orgon, qui appartient a la haute et riche bourgeoisie, homme paisible et débon-naire, est marié en secondes noces avec Elmire, jeune et belle femme , qui est sage et vertueuse, mais qui aime Ia parure et les divertissements. II a, de sa première femme, deux enfants, un fils, Damis, et une fille, Mariane, qui partagent le goüt de leur belle-mère pour les plaisirs mondains. Orgon, qui pense sérieusement et sincèrement a son salut, a cru sanctifier sa maison en y recueillant Tartuffe, qu'il considère comme un modèle de vertu et de dévotion. Mais il est la dupe dun hypocrite adroit qui fait de la religion le masque de ses vices et de ses bassesses. Tartuffe s'est installé dans la maison de son bienfaiteur comme dans la sienne propre. Ses faux airs de dévotion , ses paroles onctueuses, le zèle qu'il étale a chaque occasion, lui ont si bien réussi auprès d'Orgon et auprès de la mère d'Orgon, la vieille Mme Pernelle, qu'on ne fait plus rien dans la maison sans son conseil. Le maitre est enchanté de voir gourmander par Tartuffe femme, fille et domestiques.
La première scène est une admirable exposition de eet état de choses. On y voit Mme Pernelle aux prises avec la familie, qui se plaint de l'arrogance de Tartuffe. Mme Pernelle sermonne tout le monde, sa bru, ses petits-enfants , Cléante , frère d'Elmire, le personnage raisonnable de la pièce, le type de la vraie dévotion, enfin la servante Dorine, qui représente le gros bon sens populaire assaisonné de malice.
On attend au logis Orgon, qui vient de faire une excursion a la campagne. Damis prie son oncle Cléante de dire a son père un mot du mariage de sa soeur avec Valère. Orgon a promis è. ce dernier la main de sa fille; mais, depuis quelque temps, Damis soup9onne que Tartuffe, dans un but égoïste, s'oppose a la réalisation de ce projet dalliance.
ACTE I, SCÃNE V.
orgon, cléante, dorine.
â â â Orgon. Ah! mon frère, bonjour.
Cléante. Je sortais, et j'ai joie è, vous voir de retour. La campagne ü présent n'est pas beaucoup fleurie.
Orgon. Dorine____(ei Cléante) Mon beau-frère, attendez, je vous prie:
Vous voulez bien souffrir, pour m'óter de souci,
Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici.
[a Dorine) Tout s'est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte?
Qu'est-ce qu'on fait céans? 1 comme 2 est-ce qu'on s'y porte?
Dorine. Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir,
Avec un mal de tête étrange k concevoir. 3Orgon. Et Tartuffe?
Dorine. Tartuffe! il se porte è, merveille,
Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.4Orgon. Le pauvre homme!
86
1
Céans, vieux mot pour ici, contracté de id dedans.
2
On dirait aujourd'hui, comment. Voyez page 84, note 4.
3
Dont il est difficile de se faire une idée.
4
Vers devenu proverbial aussi bien que 1'exclamation: le pauvre homme\
le tartuffe (acte i, scène v et vl).
Dorine. Le soir elle eut un grand dégoüt 1 Et ne put, au souper, toucher è. rien du tout,
Tant sa douleur de tête était encor cruelle!
Orgon. Et Tartuffe ?
Dorine. II soupa, lui tout seul, devant elle. Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
Avec une moitié de gigot en hachis.
Orgon. Le pauvre homme!
Dorine. La nuit se passa tout entière Sans qu'elle püt fermer un moment la paupière;
Des chaleurs rempêchaient de pouvoir sommeiller,
Et jusqu'au jour, prés d'elle, il nous fallut veiller.
Orgon. Et Tartuffe?
Dorine. Pressé d'un sommeil agréable,
II passa dans sa chambre au sortir de la table,
Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
Oü sans trouble il dormit jusques au lendemain.
Orgon. Le pauvre homme!
Dorine. A la fin, par nos raisons gagnée, Elle se résolut amp; souffrir la saignée;
Et le soulagement suivit tout aussitót.
Orgon. Et Tartuffe ?
Dorinê. II reprit courage comme il faut; Et, contre tous les maux fortifiant son dme,
Pour réparer le sang qu'avait perdu madame.
But ó. son déjeuner quatre grands coups de vin.
Orgon. Le pauvre homme!
Dorine. Tous deux se portent bien enfin; Et je vais è. madame annoncer par avance La part que vous prenez amp; sa convalescence.
SCÃNE VL
orgon, cléante.
Cléante. A votre nez, mon frère; elle se rit de vous:
Et sans avoir dessein de vous mettre en courroux, 1Je vous dirai tout franc que c'est avec justice.
A-t-on jamais parlé d'un semblable caprice?
Et se peut-il qu'un homme ait un charme 2 aujourd'hui A vous faire oublier toutes choses pour lui?
Qu'après avoir chez vous réparé sa misère,
Vous en veniez au point . . . . ?
Orgon. Halte-lè, mon beau-frère:
Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.
Cléante. Je ne le connais pas, puisque vous le voulez;
Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être ....
8?
1
Courroux pour colère; v. page 5, note 2.
2
Charme est dit ici au sens propre et signifie; pouvoir mystêricux , cffct d'un art mdgique. En prose: tin charme tel qu'il vous fait oublier tout.
MOLIÃRE (1622 â 1673).
Orgon. Mon frère vous seriez charmé de le connaltre,
Et vos ravissements ne prendraient point de fin. 1C'est un homme .... qui.... ah! .... un homme . . .. un homme enfin. Qui suit bien ses lecons, goüte une paix profonde,
Et comme du fumier regarde tout le monde.
Oui, je deviens tout autre avec son entretien;
H m'enseigne k n'avoir affection pour rien;
De toutes araitiés il détache mon £me;
Et je verrais mourir frère, enfants, mère, et femme,
Que je m'en soucierais autant que de cela. 2
Cléante. Les sentiments humains, mon frère, que voili 1 Orgon. Ah! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre,
Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre.
Chaque jour è. l'église, il venait, d'un air doux,
Tout vis-a-vis de moi se mettre è. deux genoux.
II attirait les yeux de l'assemblée entière Par l'ardeur dont au ciel il poussait sa prière;
II faisait des soupirs, de grands élancements,
Et baisait humblement la terre a tous moments;
Et, lorsque je sortais, il me devancait vite Pour m'aller, a, la porte, offrir de 1'eau bénite.
Instruit par son garcon, qui dans tout l'imitait,
Et de son indigence et de ce qu'il était.
Je lui faisais des dons; mais, avec modestie,
II me voulait toujours en rendre une partie.
Cesi trop, me disait-il, c'est irop de la moitié;
Je ne mérite pas de vous faire piiié;
Et, quand je refusal's de le vouloir reprendre,
Aux pauvres, amp; mes yeux, il allait le répandre.
Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,
Et depuis ce temps-li tout semble y prospérer.
Je vois qu'il reprend tout, et qu'Ãl ma femme même II prend, pour mon honneur, un intérêt extréme;
II m'avertit des gens qui lui font les yeux doux.
Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux.
Mais vous ne croiriez point jusqu'oü monte son zèle:
II s'irnpute amp; péché la moindre bagatelle;
Un rien presque suffit pour le scandaliser,
Jusque-ld, qu'il se vint 1'autre jour accuser D'avoir pris une puce en faisant sa prière,
Et de Favoir tuée avec trop de colère.
Cléante. Parbleu! vous êtes fou, mon frère, que je croi. 3Avec de tels discours vous moquez-vous de moi?
Et que prétendez-vous ? Que tout ce badinage . . .
Orgon. Mon frère, ce discours sent le libertinage: 4
88
1
En prose on dirait, Pos ravissements ne finiraient pas.
2
Orgon accompagne ces paroles d'un geste de la main.
3
Croi, v. page 15, note 4.
4
^ Du temps de Louis XIV, les mots libertinage et libertin se prenaient dans le sens de imp iété, impie, esprit fort.
le tartuffe (acte i, scène vl).
Vous en êtes un peu dans votre dme entiché, 1Et, comme je vous l'ai plus de dix fois prêché,
Vous vous attirerez quelque méchante affaire.
Cléante. VoilS. de vos pareils le discours ordinaire: lis veulent que chacun soit aveugle comme eux.
C'est être libertin que d'avoir de bons yeux,
Et qui n'adore pas de vaines simagrées,2N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées.
Allez, tous vos discours ne me font point de peur; 3Je sais comme je parle, et le ciel voit mon coeur.
De tous vos faconniers 4 on n'est point les esclaves. 5II est de faux dévots ainsi que de faux braves:
Et, comme on ne voit pas qu'oü l'honneur les conduit Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit, Les bons et vrais dévots, qu'on doit suivre d. la trace,
Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
Hé quoi? vous ne ferez nulle distinction Entre l'hypocrisie et la dévotion?
Vous les voulez traiter d'un semblable langage.
Et rendre méme honneur au masque qu'au visage.
Ãgaler l'artifice è. la sincérité,
Confondre l'apparence avec la vérité,
Estimer le fantóme autant que la personne,
Et la fausse monnaie 3, l'égal de la bonne?
Les hommes, la plupart, sont étrangement faits!
Dans la juste nature on ne les voit jamais;
La raison a pour eux des bornes trop petites; 0 En chaque caractère ils passent ses limites;
Et la plus noble chose, ils la gdtent souvent,
Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.
Orgon. Oui, vous êtes sans doute un doctenr qu'on révère; Tout le savoir du monde est chez vous retiré;
Vous êtes le seul sage et le seul éclairé,
Un oracle, un Caton dans le siècle oü nous sommes,
Et prés de vous, ce sont des sots que tous les hommes.
Cléante. Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré, Et le savoir chez moi n'est point tout retiré.
Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science,
Du faux avec le vrai faire la différence, '
Et comme je ne vois nul genre de héros Qui soient plus è, priser que les parfaits dévots,
89
1
Enticher est une corruption d'entachcr; être entiché de veut dire être gate par.
2
Simagrées signifie: manier es affectées.
3
On dirait en prose: ne me font point peur.
4
'* C'est-a-dire: faiseurs de fafons, hypocrites.
5
Le sens est: nous ne sommes par les dupes de vos hypocrites.
MOLIÃRE (1622â1673).
Aucune chose au monde et plus noble, et plus belle
Que la sainte ferveur d'un véritable zèle;
Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
Que le dehors pldtré d'un zèle spécieux,
Que ces francs charlatans, qua ces dévots de place.
De qui la sacrilège et trompeuse grimace
Abuse impunément et se joue è leur gré
De ce qu'ont les mortals de plus saint et sacré;
Ces gens qui, par une Ame ü l'intérêt soumise,
Font de dévotion métier et marchandise.
Et veulent acheter crédit et dignités
A prix de faux clins d'yeux et d'élans afifectés,
Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune,
Par le chemin du ciel courir a leur fortune.
Qui, brülants et priants, demandent chaque jour.
Et prêchent la retraite au milieu de la cour.
Qui sa vent ajuster leur zèle avec leurs vices,
Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices,
Et,,pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment
De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment,
D'autant plus dangereux dans leur Apre colère,
Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère;
Et que leur passion, dent on leur sait bon gré,
Veut nous assassiner avec un fer sacré.
De ce faux caractère on en voit trop paraltre;
Mais les dévots de cceur sont aisés a connaïtre.
Notre siècle, mon frère, en expose amp; nos yeux
Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux:
Regardez Ariston , regardez Périandre,
Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre; 1
Ce titre par aucun ne leur est débattu; 2
Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu;3
On ne voit point en eux ce faste insupportable,
Et leur dévotion est humaine, est traitable;
lis ne censurent point toutes nos actions;
lis trouvent trop d'orgueil dans ces corrections;
Et, laissant la fierté des paroles aux autres,
C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nótres.
L'apparence du mal a chez eux peu d'appui,3
Et leur dme est portée Ãl juger bien d'autrui.
Point de cabale entre eux, point d'intrigues a suivre;
On les voit, pour tous soins, se méler de bien vivre.
Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement;
lis attachent leur haine au péché seulement.
9°
1
* C'était I'usage, au 17e siècle et encore au i8e, de se servir, dans les pièces de théatre et dans les livres, de noms grecs ou imités du grec.
2
C'est-a-dire: Ce titre 71e Zeur est dispute, marchandé par personne.
* En prose on dirait; Ce ne sent point fanfarons de vertu.
3
s C'est-a-dire: exerce sur eux peu d'influence, leur fait peu d'impression.
LE TARTUFFE (ACTE I, SCÃNE Vl).
Et ne veulent point prendre, avec un zèle extréme.
Les intéréts du ciel plus qu'il ne veut lui-méme.
Voilé, mes gens, voilé comme il en faut user,
Voilé l'exemple enfin qu'il se faut proposer.
Votre homme, é dire vrai, n'est pas de ce modèle:
C'est de fort bonne foi que vous vantez son zèle;
Mais par un faux éclat je vous crois ébloui.
Orgon. Monsieur mon cher beau-frère, avez-vous tout dit?
Cléante. Oui.
Orgon. en aliant). Je suis votre valet.
Cléante. De grdce, un mot, mon frère. Laissons lè. ce discours. Vous savez que Valère Pour étre votre gendre a parole de vous?
Orgon. Oui.
Cléante. Vous aviez pris jour pour un lien si doux. Orgon. II est vrai.
Cléante. Pourquoi done en differer la féte?
Orgon. Je ne sais.
Cléante. Auriez-vous autre pensée en tête?
Orgon. Peut-être.
Cléante. Vous voulez manquer é votre foi?
Orgon. Je ne dis pas cela.
Cléante. Nul obstacle, je croi, 1Ne vous peut empécher d'accomplir vos promesses.
Orgon. Selon. -
Cléante. Pour dire un mot fant-il tant de finesses? Valère, sur ce point, me fait vous visiter.
Orgon. Le ciel en soit loué!
Cléante. Mais que lui reporter?
Orgon. Tout ce qu'il vous plaira.
Cléante. Mais il est nécessaire De savoir vos desseins. Quels sont-ils done?
Orgon. De faire
Ce que le ciel voudra
Cléante. Mais parions tout de bon.
Valère a votre foi: la tiendrez-vous, ou non?
Orgon. Adieu.
Cléante. {seul.) Pour son amour je crains une disgrace:
Et je dois 1'avertir de tout ce qui se passé.
Au deuxihne acte nous voyons Orgon décidé a manquer de parole a Valère et a marier sa fille a Tartufife. La résistance qu'il rencontre de la part de Mariane et de toute la familie, ne fait que l'irriter et le fortifier dans sa résolution. Enfin sa femme Elmire fait demander par Dorine un entrctien a Tartuffe, dans le dessein de lui faire comprendre que ce serait a lui d'engager son mari a renoncer a son étrange projet. La manière seule dont le poète fait entrer Tartuffe en scène, au troisüme acte, est un coup de maitre, puisqu'elle fait, en un instant, connaitre le personnage au spectateur. La servante Dorine a bien raison de s eerier;
Que d'affectation et de forfanterie!
91
quand elle entend Tartuffe dire bien haut a son domestique;
1 Voyez page 10, note 4.
1
En prose on dirait; Cest selon.
molière (1622 â1673).
Laurent, serrez ma haire 1 avec ma discipline ,2Et priez que toujours le ciel vous illumine.
Si Ton vient pour me voir, je vais aux prisonniers Des aumónes que j 'ai, partager les deniers.
Tartuffe, qui depuis longtemps nourrit pour Elmire une passion secrète et coupable, est au comble de la joie, lorsqu'il apprend quelle veut lui parler. II écoute a peine ce quelle lui dit a propos de Mariane, et il a l'audace de lui faire une déclaration dans des termes a la fois passionnés et impies;
L'amour qui nous attache aux beautés éternelles
Netouffe pas en nous l'amour des temporelles;
Nos sens facilement peuvent être charmés
Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.
Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles;
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles;
II a sur votre face épanché des beautés
Dont les yeux sont surpris et les coeurs transportés,
Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans admirer en vous l'auteur de la nature,
Et d'un ardent amour sentir mon coeur atteint,
Au plus beau des portraits oü lui-même il s'est peint.
Elmire est fort surprise en entendant ce langage d'un homme qui s'est fait passer jusque la pour un modèle d'austérité. Elle lui impose silence, mais elle veut bien garder le secret sur l'aveu criminel qu'il vient de lui faire, a la condition qu'il promette de renoncer a Mariane et de tfavailler sincèrement a 1'union de la fille de son bienfaiteur avec Valère. En ce moment, le jeune Damis, fils d'Orgon, sort brusquement d'une cachette d'oü il a entendu tout l'entretien de Tartuffe et d'Elmire. II ne se sent pas d'aise d'avoir enfin le moven de confondre I'hypocrite et de détromper son père. Les exhortations de sa belle-mère, qui veut qu'il se taise, ne font aucune impression sur lui, et il éclate aussitót qu'il apercoit son père.
ACTE III, SCÃNE V.
orgon, elmire, damis, tartuffe.
Damis. Nous aliens régaler, mon père, votre abord 3D'un incident tout frais qui vous surprendra fort.
Vous êtes bien payé de toutes vos caresses,
Et monsieur d'un beau prix reconnalt vos tendresses.
Son grand zèle pour vous vient de se déclarer:
II ne va pas k moins qu'è. vous déshonorer;
Et je l'ai surpris lè, qui faisait è. madame L'injurieux aveu d'une coupable flamme.
Elle est d'une humeur douce, et son coeur trop discret Voulait è. toute force en garder le secret;
Mais je ne puis flatter une telle impudence,
Et crois que vous la taire est vous faire une offense.
Elmire. Qui, je tiens que jamais de tous ces vains propos On ne doit d'un mari traverser le repos; 4Que ce n'est point de lè que l'honneur peut dépendre,
Et qu'il suffit pour nous de savoir nous défendre.
Ce sont mes sentiments; et vous n'auriez rien dit,
Damis, si j'avais eu sur vous quelque crédit.
92
1
Haire, espèce de petite chemise faite de erin ou de poil de chèvre, que Ton met sur la peau par esprit de mortification et de pénitence.
2
Discipline, fouet de cordelettes ou de petites chaines dont se servent les dévots pour
3
se mortifier. 3 En prose on dirait: votre arrivée.
4
k C'est-a-dire troubler le repos.
le tartuffe (acte iii, scène vl).
SCÃNE VI.
orgon, daim is , tartuffe.
Orgon. Ce que je viens d'entendre, ó ciel! est-il croyable? Tartuffe. Oui, tnon frère, je suis un méchant, un coupable, Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité,
Le plus grand scélérat qui jamais ait été.
Chaque instant de ma vie est chargé de souillures;
Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures;
Et je vois que le ciel, pour ma punition,
Me veut mortifier en cette occasion.
De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre.
Je n'ai garde d'avoir Torgueil de m'en défendre.
Croyez ce qu'on vous dit, armez votre courroux, 1Et comme un criminel chassez-moi de chez vous;
Je ne saurais avoir tant de honte en partage,
Que je n'en aie encore mérité davantage.
Orgon (è son fils). Ah! traltre! oses-tu bien, par cette fausseté, Vouloir de sa vertu ternir la pureté?
Damis. Quoi! la feinte douceur de cette dme hypocrite
Vous fera démentir.....
Orgon. Tais-toi, peste maudite!
Tartuffe. Ah! laissez-le parler; vous l'accusez a tort.
Et vous ferez bien mieux de croire a son rapport.
Pourquoi sur un tel fait m'étre si favorable? -Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable ?
Vous fiez-vous, mon frère, è. mon extérieur?
Et, pour tout ce qu'on voit, 2 me croyez-vous meilleur ?
Non, non: vous vous laissez tromper a l'apparence,
Et je ne suis rien moins, hélas! que ce qu'on pense.
Tout le monde me prend pour un homme de bien;
Mais la vérité pure est que je ne vaux rien (S'adressant a Damis) Oui, mon cher fils, parlez; traitez-moi de perfide-,
D'infdme, de perdu, de voleur, d'homicide;
Accablez-moi de noms encor plus détestés:
Je n'y contredis point, je les ai mérités; 3Et j'en veux amp; genoux souffrir l'ignominie,
Comme une honte due aux crimes de ma vie.
Orgon. (« Tartuffe). Mon frère, e'en est trop. {a son fils.) Ton
coeur ne se rend point,
Trattre?
Damis. Quoi? ses discours vous séduiront au point . . .
Orgon. Tais-toi, pendard! Mon frère, hé! levez-vous, de grdce! [A son fils). Infdme!
Damis. II peut ....
93
1
Courroux, colère. v. 5, note 2.
2
C'est-a-dire: en rais on, a cause des dehors que je montre.
3
En prose on dirait: Je ne vous contredirai point en cela , j'avoue que f ai mérité ces 7ioms.
molière (1622â1673).
Orgon. Tais-toi!
Damis. J'enrage! Quoi ? je passé .... Orgon. Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras.
Tartuffe. Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas. J'aimerais mieux souffrir la peine la plus dure,
Qu'il eüt refu pour moi la moindre égratignure.
Orgon (a son fils). Ingrat!
Tartuffe. Laissez-le en paix. S'il faut, a deux genoux, Vous demander sa grdce . . .
Orgon (se jetant aussi a genoux et embrassant Tartuffe).
Hélas! vous moquez-vous? [a san fils).
Coquin! veis sa bonté!
Damis. Done . . .
Orgon. Paix.
Damis. Quoi? je . . .
Orgon. Paix} dis-je;
Je sais bien quel motif è. l'attaquer t'oblige:
Vous le halssez tous; et je vois aujourd'hui Femme, enfants et valets déchalnés contre lui;
On met inpudemment toute chose en usage Pour óter de chez moi ce dévot personnage-;
Mais plus on fait d'efforts afin de l'en bannir,
Plus j'en veux employer k l'y mieux retenir;
Et je vais me Mter de lui donner ma fille.
Pour confondre l'orgueil de toute ma familie.
Damis. A recevoir sa main on pense l'obliger?
Orgon. Oui, traltre! et dès ce soir, pour vous faire enrager. Ah! je vous brave tous, et vous ferai connaltre Qu'il faut qu'on m'obéisse, et que je suis le maltre.
Allons, qu'on se rétracte, et qu'il l'instant, fripon,
On se jette k ses pieds pour demander pardon.
Damis. Qui? moi! de ce coquin, qui, par ses impostures . . . Orgon. Ah! tu résistes, gueux, et lui dis des injures ?
Un bdton! un bdton! (a Tartuffe.) Ne me retenez pas, ' {a son fits.) Sus! 1 que de ma maison on sorte de ce pas,
Et que d'y revenir on n'ait jamais l'audace,
Damis. Oui, je sortirai; mais . . .
Orgon. Vite, quittons la place!
Je te privé, pendard, de ma succession,
Et te donne, de plus, ma malédiction!
SCÃNE VII.
orgon, tartuffe.
Orgon. Offenser de la sorte une sainte personne!
Tartuffe. O ciel! pardonne-lui com me je lui pardonne 2 {a Orgon). Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir
94
1
Sus, interjection familière et peu usitée aujourd'hui équivalant a allons!
2
Variante; O ciel! pardonne-lui la douleur qu'il me donne.
le tartuffe (acte iii, scène vil).
Je vois qu'euvers raon frère on tdche è, me noircir . . .
Orgon. Hélas!
Tartuffe. Le seul penser 1 de cette ingratitude Fait souffrir k mon dme un supplice si rude ....
L'horreur que j'en congois .... J'ai le coeur si serré,
Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai.
Orgon (courant tont en larmes a la porie par oü il a chassé san fils). Coquin! je me repens que ma main t'ait fait grdce.
Et ne t'ait pas d'abord assommé sur la place, (a Tartuffe). Remettez-vous, mon frère, et ne vous fdchez pas.
Tartuffe. Rompons. rompons le cours de ces fdcheux débats. Je regarde céans 2 quels grands troubles j'apporte,
Et crois qu'il est besoin, mon frère, que j'en sorte.
Orgon. Comment! vous moquez-vous ?
Tartuffe. On m'y hait, et je voi 3Qu'on cherche a vous donner des soupcons de ma foi.
Orgon. Qu'importe? Voyez-vous que mon coeur les écoute? Tartuffe. On ne manquera pas de poursuivre, sans doute; Et ces mêmes rapports qu'ici vous rejetez,
Peut-être une autre fois seront-ils écoutés.
Orgon. Non, mon frère, jamais.
Tartuffe Ah! mon frère, une femme Aisément d'un mari peut bien surprendre I'dme.
Orgon. Non, non.
Tartuffe. Laissez-moi vite, en m'éloignant d'ici.
Leur óter tout sujet de m'attaquer ainsi.
Orgon. Non, vous demeurerez; il y va de ma vie.
Tartuffe. Hé bien! il faudra done que je me mortifie,
Pourtant, si vous vouliez. . . .
Orgon. Ah!
Tartuffe.- Soit: n'en parlons plus.
Mais je sais comme il faut en user ld-dessus.
L'honneur est délicat, et l amitié m'engage A prévenir les bruits et les sujets d'ombrage.
Je fuirai votre épouse, et vous ne me verrez. . . .
Orgon. Non, en dépit de tous vous la fréquenterez.
Faire enrager le monde est ma plus grande joie;
Et je veux qu'è, toute heure avec elle on vous voie.
Ce n'est pas tout encor: pour les mieux braver tous,
Je ne veux point avoir d'autre héritier que vous;
Et je vais de ce pas , en fort bonne manière,
Vous faire de mon bien donation entière.
Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,
M'est bien plus cher que fils, que femme, et que parents, N'accepterez-vous pas ce que je vous propose?
Tartuffe. La volonté du ciel soit faite en toute chose!
95
1
Le penser est Taction de penser; son synonyme la pensee est I'effet ou le produit
2
de cette action. 2 V. p. 86, n. i.
3
V. p. 15, n. 4.
C. Ploetz , Manuel de Littérature frangaise. 4e éd. 9
molière (1622 â1673).
Orgon. 'Le pauvre homme! Allons vite en dresser un écrit, Et que puisse l'envie en crever de dépit!
Au commencement du quatrihne acte, nous voyons toute la familie dans la conster-nation. En vain Cléaute, beau-frère d'Orgon, fait-il une démarche auprès de Tartuffe pour l'engager a renoncer a la donation qu'Orgon lui a faite, aux dépens de son fils et de sa fille. Tartuffe lui répond qu'il ne saurait agir contre la volonté du ciel, et, lorsque Cléante le pousse dans ses derniers retranchements, il lui dit:
II est, monsieur, trois heures et demie:
Certain devoir pieux me demande la-haut.
Et vous m'excuserez de vous quitter si tót.
Mariane vient se jeter aux genoux de son père pour implorer sa pitié. Si elle ne peut être a Valère, qu'il lui soit permis du moins d'entrer dans un convent, plutót que de s'allier a un homme qu'elle abhorre. Orgon, se sentant attendrir, se dit a lui-même.
Allons, ferme, mon coeur! point de faiblesse humaine!
En effet, il reste ferme dans sa résolution, tant il croit bien faire et agir dans l'intérêt du ciel. Damis sera déshérité, 'Mariane épousera Tartuffe. Lorsque Elmire avoue a son mari que Damis a dit l'exacte vérité, il refuse de la croire et l'accuse d'être de connivence avec son fils. Pour détromper Orgon et l'empêcher de faire le malheur de ses enfants, sa femme n'a plus d'autre moyen que d'attirer Tartuffe dans un piège. Elle sy décide enfin, non sans répugnance. Elmire cache son mari sous une table couverte d'un tapis et fait prier Tartuffe de descendre pour lui parler. La jeune femme fait semblant de répondre aux sentiments qu'il lui a déja déclarés. D'abord l'hypocrite est sur ses gardes et secrie:
Ce langage a comprendre est assez difficile,
Madame, et vous parliez tan tót d'un autre style.
Cependant Elmire réussit a le faire parler et a dévoiler toute la noirceur de cette ame hypocrite. Et quand elle lui dit:
Mais des arrêts du ciel on nous fait tant de peur!
Tartuffe explique l'abominable casuistique 1 qui règle sa conduite:
Je vous puis dissiper ces craintes ridicules.
Madame, et je sais l'art de lever les scrupules.
Le ciel défend , de vrai,1 certains contentements,
Mais on trouve avec lui des accommodements;
Selon divers besoins, il est une science D'étendre les liens de notre conscience,
Et de rectifier le mal de Taction Avec la pureté de notre intention.
Enfin, quand Elmire parle a Tartuffe de son mari, dont il faut redouter la vigilance, Orgon a la satisfaction d'entendre sous sa table la réponse suivante:
Qu'est-il besoin pour lui du soin que vous prenez?
C'est un homme, entre nous, a mener par le nez.
Lorsque Orgon se montre aux yeux de Tartuffe stupéfait, celui-ci a d'abord l'impu-dence de reprendre son ton doucereux et ses grimaces. Mais Orgon lui dit que ces manières ne sont plus de saison, et qu'il n'a qu'a sortir de la maison au plus vite. Alors l'hypocrite change de ton et s'écrie:
C'est a vous den sortir, vous qui parlez en maitre:
La maison m'appartient; je le ferai connaitre.
Et vous montrerai bien qu'en vain on a recours,
Pour me chercher querelle, a ces laches détours;
Qu'on n'est pas oü Ton pense, en me faisant injure;
Q,ue j'ai de quoi confondre et punir I'imposture,
Venger le ciel qu'on blesse, et faire repentir Ceux qui parient ici de me faire sortir.
96
Elmire, étonnée de ce langage, demande a son mari ce que tout cela signifie. Alors Orgon lui avoue qu'il est vis-a-vis de Tartuffe dans une situation trés critique.
1 Voyez page 56, note 1.
1
) On dirait en prose: il est vrai.
LE TARTUFFE (ACTE IV ET ACTE v).
Non-seulement il lui a fait une donation de ses biens en bonne forme, mais encore il lui a confié une cassette contenant des papiers secrets qui peuvent le compromettre gravement. Cette cassette avait été remise a Orgon par un ami qui a du prendre la fuite pour avoir trempé dans une conspiration contre le roi. C'est par suite de l'abo-minable doctrine des restrictions ment ales expliquée dans la 9e Provinciale de Pascal (v. page 59) qu'Orgon a confié ce dépót a Tartuffe:
Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,
J'eusse d'un faux-fuyant la faveur toute prête.
Par oü ma conscience eüt pleine sAreté A faire des serments contre la vérité.
Au cinquieme acte, Orgon s'est réconcilié avec sa familie; son fils Damis est rentré sous le toit paternel. La familie est assemblée pour délibérer sur ce qu'il y a a faire dans ce danger qui devient pressant; car déja Tartuffe a envoyé a Orgon un huissier avec la sommation de vider la maison, qui lui appartient en vertu de la donation. Pendant cette délibération, on voit accourir Valère, amant de Mariane. 11 vient annoncer que l'ordre est déja donné d'arréter Orgon, comme complice du conspirateur dont il a gardé la cassette. Valère conjure Orgon de se sauver promptement. A eet effet, il lui remet une somme considérable et se declare prêt a l'accompagner. Orgon se met en devoir de suivre ce conseil; mais déja il est trop tard. Tartuffe se présente accompagné dun exempt, c'est-a-dire d'un officier de justice, chargé d'une lettre de cachet. Orgon et Cléante reprochent a Tartuffe son ingratitude et sa perfidie. L'hypo-crite, ne sachant plus que répondra, dit a l'exempt:
Délivrez-moi, monsieur, de la criaillerie;
Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.
Ainsi pressé l'exempt, auquel Molière fait jouer le róle du deus ex machina [dien de theatre) déclare tout a coup que c'est Tartuffe et non pas Orgon qu'il a recu 1'ordre de conduire en prison, et continue en ces termes:
Remettez-vous, monsieur, d'une alarme si chaude.
Nous vivons sous un prince, ennemi de la fraude,
Un prince dont les yeux se font jour dans les coeurs,
Et que ne peut tromper tout Tart des imposteurs.
D'un fin discernement sa grande 4me pourvue Sur les choses toujours jette une droite vue;
Chez elle jamais rien ne surprend trop d'accès, 1Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.
II donne aux gens de bien une gloire immortelle;
Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle,
Et 1'amour pour les vrais ne ferme point son coeur A tout ce que les faux doivent donner d'horreur.
Celui-ci n'était pas 2 pour le pouvoir surprendre.
Et de pièges plus fins on le voit se défendre.
D'abord il a percé, par ses vives clartés.
Des replis de son coeur toutes les Idchetés.
Venant vous accuser, il s'est trahi lui-même,
Et, par un juste trait de l'équité suprème,
S'est découvert au prince un fourbe renommé,
Dont sous un autre nom il 3 était informé;
Et c'est un long détail d'actions toutes noires Dont on pourrait former des volumes d'histoires.
97
1
C'est-a-dire: 11 ne souffre pas qu on prenne sur lui de Vinfluence.
2
C'est-a-dire: 71 était pas fait pour.
3
5 II se rapporte au â prince (Louis XIV).
molière (1622â1673).
Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté 1
Sa tóche ingratitude et sa déloyauté;
A ses autres horreurs il a joint cette suite,
Et ne m'a jusqu'ici soumis è. sa conduite
Que pour voir l'impudence aller jusques au bout,
Et vous faire, par lui, faire raison de tout.
Oui, de tous vos papiers dont il se dit le maltre,
II veut qu'entre vos mains je dépouille le traltre.
D'un souverain pouvoir il brise les liens
Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens.
Et vous pardonne enfin cette offense secrète
Oü vous a d'un ami fait tomber la retraite;
Et c'est le prix qu'il donne au zèle qu'autrefois
On vous vit témoigner en appuyant ses droits,
Pour montrer que son coeur sait, quand moins on y pense,
D'une bonne action verser la récompense; 2
Que jamais le mérite avec lui ne perd rien;
Et que, mieux que du mal, il se souvient du bien. 3
IV. L'AVARE.
{1667).
Molière a emprunté le sujet de VAvarc a la comédie latine de la Mai-mite [Anlu-laria), faussement attribuée a Plaute. Mais le poète francais a fecondé l'idée de l'auteur latin et a su faire, sur le meme sujet, une comédie de caractère tout a fait originale. Son Harpagnon nest pas simplement, comme celui de la pièce latine, un pauvre enrich! qui fait rire par les soins inutiles qu'il prend pour cacher son trésor; c'est le type du richard cupide et avaricieux. Le vice, tel que Molière le peint, est en mème temps odieux et ridicule. Aussi l'inquiétude dans laquelle Harpagon vit continuellement est-elle le moindre de ses chatiments.
ACTE I, SCÃNE III.
harpagon, la fleche. 4
Harpagon. Hors d'ici tout è, l'heure, et qu'on ne réplique pas! Allons, que Ton détale de chez moi, mattre juré filou, vrai gibier de potence!
La Flèche (a pari). Je n'ai jamais rien vu de si méchant que ce maudit vieillard, et je pense, sauf correction, 5 qu'il a le diable au corps.
Harpagon. Tu murmures entre tes dents?
La Flèche. Pourquoi me chassez-voüs ?
Harpagon. C'est bien è. toi, pendard, k me demander des raisons ! Sors vite, que je ne t'assomme.
La Flèche. Qu'est-ce que je vous ai fait?
Harpagon. Tu m'as fait que je veux que tu sortes.
La Flèche. Mon maitre, votre fils, m'a donné ordre de 1'attendre.
98
1
C'est-a-dire; II a détesté son ingratitude envers vous; voyez page 14, note 9.
2
On dirait en prose: II sait, quand on y pense le moins, récompenser une honne action.
3
On a souvent traité ce dénouement de faible, mais, la situation étant donnée , il
4
n'était guère possible d'en trouver un autre: c'était même le seul qui fut vraisemblable historiquement. Légalement Tartuffe restait impuni: une leltre de cachet seule en pouvait faire justice. Despois. w Domestique du fils d'Harpagon.
5
On dirait aujourd'hui: sauf erreur.
L'avare (acte i, scène iiiquot;). 99
Harp agon. Va-t'en I'attendre dans la rue, et ne sois point dans rna maison, planté tout droit comme un piquet, t observer ce qui se passe, et faire ton profit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un espion de mes affaires, un traltre dont les yeux mau-â¢dits assiègent toutes mes actions, dévorent ce que je possède, et furettent de tous cótés pour voir s'il n'y a rien 3, voler.
La Flèche. Comment diantre 1 voulez-vous qu'on fasse pour vous voler? Ãtes-vous un homme volable, quand vous renfermez toutes choses, et faites sentinelle jour et nuit?
Harp agon. Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire sentinelle comme il me plait. Ne voil^ pas de mes mouchards , 1qui prennent garde k ce qu'on fait! (bas, a part). Je tremble qu'il n'ait soupgonné quelque chose de mon argent, {haut) Ne serais-tu point homme d. faire courir le bruit que j'ai chez moi de 1 argent caché?
La Flèche. Vous avez de l'argent caché?
Harpagon. Non, coquin, je ne dis pas cela (ias.) J'enrage! {haul.) Je demande si, malicieusement, tu n'irais point faire courir le bruit que j'en ai.
La Flèche. Hé! que nous importe que vous en ayez ou que vous n'en ayez pas, si c'est pour nous la même chose ?
Harpagon. {levant la main pour fanner jm soufflel a La Flèche). Tu fais le raisonneur? Je te baillerai 2 de ce raisonnement-ci par les oreilles. Sors d'ici, encore une fois!
La Flèche. Eh bien! je sors.
Harpagon. Attends; ne m'emportes-tu rien?
La Flèche. Que vous emporterais-je?
Harpagon. Tiens, viens ca, que je voie. Montre-moi tes mains.
La Flèche. Les voild.
Harpagon. Les autres.
La Flèche. Les autres?
Harpagon. Oui.
La Flèche. Les voilÃl.
Harpagon. [inontrant les hatits-de-chausses de La Flèche). N'as-tu rien mis ici dedans?
La Flèche. Voyez vous-méme.
Harpagon, {tdtant le bas des hauls-de-chausses de La Flèche). Ces grands hauts-de-chausses sont propres a devenir les recéleurs des choses qu'on dérobe, et je voudrais qu'on en eüt fait pendre quelqu'un.
La Flèche. (« part). Ah! qu'un homme comme cela mériterait bien ce qu'il craint! et que j'aurais de joie i le voler!
Harpagon. Euh ?
La Flèche. Quoi?
Harpagon. Qu'est-ce que tu paries de voler?
La Flèche. Je vous dis que vous fouilliez bien partout, pour voir si je vous ai volé.
Harpagon. C'est ce que je veux faire.
{Harpagon fouille dans les poches de La Flèche).
1
1 Voyez p. 75, n. 5. 2 Pour; Ne voila-t-il pas, etc. Mouchard veut dire espion,
2
B ai lier vieux mot signifiant: do mier, mettre, livrer.
molière (1622â1673).
La Flèche (a part). La peste soit de l'avarice et des avaricieux! Harp agon. Comment? que dis-tu?
La Flèche. Ce que je dis?
Harp agon. Oui; qu'est-ce que tu dis d'avarice et d'avaricieux ? La Flèche. Je dis qua la peste soit de l'avarice et des avaricieux. Harp agon. De qui veux-tu parler?
La Flèche. Des avaricieux.
Harp agon. Et qui sont-ils, ces avaricieux?
La Flèche. Des vilains et des ladres.
Harp agon. Mais qui est-ce que tu entends par lè,?
La Flèche. De quoi vous mettez-vous en peine?
Harpagon. Je me mets en peine de ce qu'il faut.
La Flèche. Est-ce que vous croyez que je veux parler de vous? Harpagon. Je crois ce que je crois, mais je veux que tu me. . . . dises A qui tu paries quand tu dis cela.
La Flèche. Je parle .... je parle ö. mon bonnet.
Harpagon. Et moi, je pourrais bien parler 0. ta barrette. 1La Flèche. M'empêcherez-vous de maudire les avaricieux? Harpagon. Non, mais je t'empêcherai de jaser et d'être insolent. Tais-toi!
La Flèche. Je ne nomme personne.
Harpagon. Je te rosserai si tu paries.
La Flèche. Qui se sent morveux, qu'il se mouche. 2
Harpagon. Te tairas-tu?
La Flèche. Oui, malgré moi.
Harpagon. Ah! ah!
La Flèche. (montrant a Harpagon une poe he de son jjcstaucorps). Tenez, voilü. encore une poche. Ãtes-vous satisfait ?
Harpagon. Allons, rends-le-moi sans te fouiller. 3La Flèche. Quoi?
Harpagon. Ce que tu m'as pris.
La Flèche. Je ne vous ai rien pris du tout.
Harpagon. Assurément?
La Flèche. Assurément.
Harpagon. Adieu. Va-t'en è. tous les diables!
La Flèche (a pari). Me voilé, fort bien congédié!
Harpagon. Je te le mets sur ta conscience, au moins.
SCÃNE IV.
harpagon.
Voilé, un pendard de valet qui m'incommode fort, et je ne me plais point Ãl voir ce chien de boiteux-M. Certes, ce n'est pas une petite peine que de garder chez soi une grande somme d'argent; et bien
IOO
1
Barrette, vieux mot pour bonnet. Parler a la barette de quelquun était une locution proverbiale qui signifiait: a) parler a qn. sans le ménager; b) frapper quel-qn'un h la tête. Aujourd'hui les acteurs du Théatre-Francais y substituent: Je pourrais bien parler h tes oreilles.
2
Proverbe qui signifie: Que ceux qui reconnaissent en eux le défaut, le tort contre lequel on parle , s'appliquent ce qu'on en dit.
3
C'est-a-dire sans te faire fouiller, ou sans que je te fouille.
l'avare (acte i, scène iv, vil).
heureux qui a tout son fait bien placé et ne conserve seulement que ce qu'il faut pour sa dépense! 1 On n'est pas peu embarrassé a inventer, dans toute une maison, une cache - fidéle; car^ pour moi, les coffres-forts me sont suspects, et je ne veux jamais m'y fier: je les tiens justement une franche amorce è voleurs,2 et c'est toujours la première chose que Ton va attaquer.
Harpagon est veuf, il a deux enfants, une fille, Klise, et un fils, Cléante. Elise est aimée de Valère, jeune homme de bonne naissancc qui, pour se ménager un accès auprés d'elle, s'est introduit dans la maison d'Harpagon, en y acceptant la place d'intendant; Ãlise et Valère se sont fait mutuellement la promesse de s'épouser. Valère ne peut pas encore demander la main d'Elise a son père: un singulier malheur l'a, dès son enfance, éloigné de ses parents; mais il a l'espoir de les retrouver, et, d'un jour a l'autre, il attend la réussite de ses recherches. Cependant il flatte la passion de son maitre, sans cesse il gronde les valets et les servantes de leur prodi-galité, il aime mieux puiser dans sa propre bourse que d'effaroucher Harpagon par une demande d'argent nécessaire pour les dépenses de la maison. C'est ainsi qu'il gagne peu a peu les bonnes graces de l'avare , qu'il espère amener a lui accorder la main de sa fille. II est dans cette espérance, lorsqu'il apprend tout a coup qu'Har-pagon veut marier Ãlise au seigneur Anselme, homme agé de cinquante ans, mais riche et qui consent a la prendre satis dot.
SCÃNE VIL
valère, harpagon , élise.
Harpagon. Ici, Valére. Nous t'avons élu pour nous dire qui a raison, de ma fille ou de moi.
Valère. C'est vous, monsieur, sans contredit.
Harpagon. Sais-tu bien de quoi nous parlons?
Valère. Non, mais vous ne sauriez avoir tort, et vous étes toute raison.
Harpagon. Je veux, ce soir, lui donner pour époux un homme aussi riche que sage; et la coquine me dit au nez qu'elle se moque de le prendre. 3 Que dis-tu de cela?
Valère. Ce que j'en dis?
Harpagon. Qui.
Valère. Hé! hé!
Harpagon. Quoi ?
Valère. Je dis que, dans le fond, je suis de votre sentiment, et vous ne pouvez pas que vous n'ayez raison. 4 Mais aussi n'a-t-elle pas tort tout Ãl fait, et . . . .
Harpagon. Comment! le seigneur Anselme est un parti considé-rable; c'est un gentilhomme qui est noble, doux, posé, sage et fort accommodé, et auquel il ne reste aucun enfant de son premier manage. Saurait-elle mieux rencontrer?
Valère. Cela est vrai. Mais elle pourrait vous dire que c'est
IOI
1
Seul ou seulement t ajouté a neâ que, est un tour qu'on appellerait aujourd'hui un pléonasme, mais qui est trés fréquent chez Molière et chez les écrivains de son temps.
2
w On dirait aujourd'hui: quelle se moque de la proposition t ou bien: quelle ne se
3
soucie pas de le prendre.
4
Ce tour de phrase est un latinisme [non possum quin â je ne peux pas autrement que ...). On en trouve aussi un exemple dans Boileau: Je ne puis cette fois que je ne les excuse (Satire X), mais il n'a pas fait fortune.
molière (1622â1673).
un peu précipiter les choses, et qu'il faudrait au moins quelque temps pour voir si son inclination pourrait s'accommoder avec ....
Harpagon. C'est une occasion qu'il faut prendre vite aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu'ailleurs je ne trouverais pas, et il s'en-gage k la prendre sans dot.
Valere. Sans dot ?
Harpagon. Oui.
Valère. Ah! Je ne dis plus rien. Voyez-vous? voilé une raison tout d. fait convaincante; il se faut rendre amp; cela.
Harpagon. C'est pour moi une épargne considérable.
Valère. Assurément, cela ne recoit point de contradiction. 1 II est vrai que votre fille vous peut représenter que le manage est une plus grande affaire qu'on ne peut croire, qu'il y va 2 d'être heureux ou malheureux toute sa vie, et qu'un engagement qui doit durer jus-qu'è. la mort ne se doit jamais faire ' qu'avec de grandes précautions.
Harpagon. Sans dot!
Valère. Vous avez raison; voilé, qui décide tout, cela s'entend. II y a des gens qui pourraient vous dire qu'en de telles occasions l'inclination d'une fille est une chose, sans doute, oü Ton doit avoir de l'égard; et que cette grande inégalité d'dge, d'humeur et de sentiments rend un mariage sujet k des accidents trés ficheux.
Harpagon. Sans dot!
Valère. Ah! il n'y a pas de réplique a cela, on le sait bien. Qui diantre peut aller lè. contre? Ce n'est pas qu'il n'y ait quantité de pères qui aimeraient mieux ménager la satisfaction de leurs filles que l'argent qu'ils pourraient donner; qui ne les voudraient point sacrifier h. l'intérêt, et chercheraient, plus que toute autre chose, ê, mettre dans un mariage cette douce conformité qui sans cesse y maintient 1'honneur, la tranquillité et la joie; et que ....
Harpagon. Sans dot!
Valère. II est vrai, cela ferme la bouche k tout. Sans dot! Le moyen de résister k une raison comme celle-lè,!
Harpagon (a part, regardant du cóté du jar din). Ouais! il me semble que j'entends un chien qui aboie. N'est-ce point qu'on en vou-drait amp; mon argent? {a Valère). Ne bougez; 4 je reviens tout k 1'heure.
Harpagon voit les effets démoralisateurs de son avarice setendre jusqu'a sa familie, qui se révolte contre un chef égoïste et dur. Son fils Cléante, privé par la lésinerie de son père de l'argent dont il a besoin pour des dépenses nécessaires, finit par sen procurer par tous les moyens, méme pour des dépenses inutiles. II devient dissipateur et se fait recommander a un capitaliste sans conscience, qui prêtera a gros intéréts a un fils de familie prodigue, pourvu qu'il y ait un bon héritage a attendre. Ce capitaliste charitable, c'est Harpagon lui-même, auquel on n'a pas dit le nom de l'em-prunteur. C'est ainsi que le père usurier se rencontre avec le fils dissipateur. La dignité patemelle et la piété filiale souffrent une atteinte encore plus grande, quand Cléante apprend que son père Harpagon veut épouser la jeune fille que lui, Cléante, aime depuis longtemps, Une scène violente a lieu entre le père et le fils. Harpagon finit par chasser Cléante de la maison paternelle.
L'avare a enfoui dans son jardin une cassette pleine dor. On a découvert l'endroit, et, malgré sa vigilance on la lui a volée.
102
1
On dirait aujourd'hui: Cela ne souffre pas de contradiction.
2
On dirait aujourd'hui: qu'il s'aamp;it d'être etc. 3 Aujourd'hui: ne doit jamais se faire.
3
k On peut supprimer la négation pas après le verbe bouger.
L'AVARE (ACTE IV, SCÃNE Vil).
ACTE IV, SCÃNE VII.
HARP AGON, criant au voleur dès le jardin.
Au voleur! au voleur! k l'assassin! au meurtrier! Justice, juste ciel! Je suis perdu, je suis assassiné! on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé men argent! Qui peut-ce être? qu'est-il devenu! Oü est-il? Oü se cache-t-il? Que ferai-je pour le tronver ? Oü courir? Oü ne pas courir? N',est-il point Ijl? N'est-il point ici? Qui est-ce? Arrête! {A lui-méme, se prenant par le bras) Rends-moi mon argent, co-quin . . , Ah! c'est moi!. .. Mon esprit est troublé, et j'ignore oü je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas! mon pauvre argent! mon pauvre argent! mon cher ami! on m'a privé de toi; et puisque tu m'es en-levé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde. Sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait; je n'en puis plus; je me meurs; je suis mort; je suis enterré. N'y a-t-il personne qui veuille me ressus-citer, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris? Hé! que dites-vous? Ce n'est personne. II faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure; et Ton a choisi justement le temps que je pariais è mon traitre de fils. Sor-tons; je veux aller quérir la justice, et faire donner la question 1 cl toute ma maison, a servantes, S, valets, a fils, a fille, et ö, moi aussi. Que de gens assemblés! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soup^ons, et tout me semble mon voleur. Hé! de quoi est-ce qu'on parle 1ÃI, de celui qui m'a dérobé ? Quel bruit fait-on la-haut? est-ce mon voleur qui y est? De grdce, si Ton sait des nou-velles de mon voleur, je supplie que Ton m'en dise. N'est-il point caché lè, parmi vous? Us me regardent tons, et se mettent è, rire. Vous verrez qu'ils ont part, sans doute, au vol que Ton m'a fait. Allons vite, des commissaires , des archers , des prévots, des juges, des gênes, des potences et des bourreaux! Je veux faire pendre tout le monde; et, si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après.
ACTE V, SCÃNE I.
HARP AGON, UN COMMISSAIRE.
Le commissaire. Laissez-moi faire: je sais mon métier, Dieu merci. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je me mêle de découvrir des vols; et je voudrais avoir autant de sacs de mille francs que j'ai fait pendre de personnes.
Harpagon. Tous les magistrats sont intéressés è, prendre cette affaire en main; et, si Ton ne me fait retrouver mon argent, je de-manderai justice de la justice.
Le commissaire. II faut faire toutes les poursuites reqüises. Vous dites qu'il y avait dans cette cassette . . .
Harpagon. Dix mille écus bien comptés.
Le commissaire. Dix mille écus!
1
Donner la questiofi amp; qn. veut dire; mettre qiu a la torture.
molière (1622â1673).
Harpagon. Dix mille écus.
Le commissaire. Le vol est considérable.
Harpagon. II n'y a point de supplice assez grand pour l'énor-mité de ce crime; et, s'il demeure impuni, les choses les plus sa-crées ne sont plus en süreté.
Le commissaire. En quelles espèces était cette somme?
Harpagon. En bons louis d'or et pistoles bien trébuchantes. 1
Le commissaire. Qui soup^onnez-vous de ce vol ?
Harpagon. Tout le monde; et je veux que vous arrêtiez pri-sonniers 2 la ville et les faubourgs.
Le commissaire. II faut, si vous m'en croyez, n'effaroucher per-sonne, et tdcher doucement d'attraper quelques preuves, afin de procéder après, par la rigueur, au recouvrement des deniers qui vous ont été pris.
SCÃNE II.
harpagon, le commissaire; maïtre tacques , domestique d'harpagon.
MaItre jacques (dans le fond du theatre en se retournant du cóté par lequel il est eniré). Je m'en vais revenir: qu'on me l'égorge tout è l'heure; qu'on me lui fasse griller les pieds; qu'on me le mette dans l'eau bouillante, et qu'on me le pende au plancher.
Harpagon {et maitre Jacques'). Qui? celui qui m'a dérobé?
MaItre Jacques. Je parle d'un cochon de lait que votre intendant me vient d'envoyer, et je veux vous l'accommoder Ãl ma fantaisie.
Harpagon. II n'est pas question de cela; et voilé, monsieur è, qui il faut parler d'autre chose.
Le commissaire. (a maitre Jacques.) Ne vous épouvantez point. Je suis homnie è ne vous point scandaliser, 3 et les choses iront dans la douceur.
MaItre Jacques. Monsieur est de votre souper?
Le commissaire. II faut ici, mon cher ami, ne rien cacher è, votre ma!tre.
MaItre Jacques. Ma foi, monsieur, je montrerai tout ce que je sais faire, et je vous traiterai du mieux qu'il me sera possible.
Harpagon. Ce n'est pas lè, l'affaire.
MaItre Jacques. Si je ne vous fais pas aussi bonne chère que je voudrais, c'est la faute de monsieur votre intendant, qui m'a rogné les ailes avec les ciseaux de son économie.
Harpagon. Traltre! il s'agit d'autre chose que de souper; et je veux que tu me dises des nouvelles de 1'argent qu'on m'a pris.
Ma!tre Jacques. On vous a pris de l'argent?
Harpagon. Oui, coquin! et je m'en vais te faire pendre, si tu ne me le rends.
Le commissaire (a Harpagon). Mon Dieu! ne le maltraitez point. Je vois h sa mine qu'il est honnéte homme, et que, sans se faire
1
C'est-a-dire ayant le poids, essayées a la balance dite trébuchet.
2
On dirait ordinairement: Je veux que vous arrêtiez tout le monde, ou: que vous mettiez en prison tout le monde, 4 Pour: vient de in envoy er.
3
sens populaire du substantif esclandre.
4
* C'est-a-dire outrager, maltraiter. Le verbe scandaliser est employé ici dans le
l'avare (acte v, scène li).
mettre en prison, il vous découvrira ce que vous voulez savoir. Oui, mon ami, si vous nous confessez la chose, il ne vous sera fait aucun mal, et vous serez récompensé comme il faut par votre maitre. On lui a pris aujourd'hui son argent, et il n'est pas que vous ne sachiez 1 quelque nouvelle de cette affaire.
MaItre Jacques (bas a part). Voici justement ce qu'il me faut pour me venger de notre intendant. Depuis qu'il est entré céans, 2 il est le favori, on n'écoute que ses conseils, et j'ai aussi sur le coeur les coups de Mton de tantót.
Harp agon. Qu'as-tu h. ruminer?
Le commissaire [a Harpagori). Laissez-le faire. II se prépare amp; vous contenter', et je vous ai bien dit qu'il était honnête homme.
MaItre Jacques. Monsieur, si vous voulez que je vous dise les choses, je crois que c'est monsieur votre cher intendant qui a fait le coup.
Harp agon. V alère ?
MaItre Jacques. Oui.
Harpagon. Lui, qui me par ai t si fidéle?
MaItre Jacques. Lui-méme. Je crois que c'est lui qui vous a dérobé.
Harpagon. Et sur quoi le crois-tu?
MaItre Jacques. Sur quoi?
Harpagon. Oui.
MaItre Jacques. Je le crois .... sur ce que je le crois.
Le commissaire. Mais il est nécessaire de dire les indices que vous avez.
Harpagon. L'as-tu vu roder autour du lieu oü j'avais mis mon argent ?
MaItre Jacques. Oui, vraiment. Oü était-il, votre argent?
Harpagon. Dans le jardin
MaItre Jacques. Justement. Je l'ai vu roder dans le jardin. Et dans quoi est-ce que eet argent était?
Harpagon. Dans une cassette.
MaItre Jacques. Voilé, 1'affaire. Je lui ai vu une cassette.
Harpagon. Et cette cassette, comment est-elle faite? Je verrai bien si c'est la mienne.
MaItre Jacques. Comment est-elle faite?
Harpagon. Oui.
MaItre Jacques. Elle est faite.... elle est faite comme une cassette.
Le commissaire. Cela s'entend. Mais dépeignez-la un peu, pour voir.
MaItre Jacques. C'est une grande cassette . . .
Harpagon. Celle qu'on m'a volée est petite.
Ma!tre Jacques. Hé! oui, elle est petite, si on le veut prendre par lè.; mais je l'appelle grande pour ce qu'elle contient.
Le commissaire. Et de quelle couleur est-elle?
MaItre Jacques. De quelle couleur?
Le commissaire. Oui.
MaItre Jacques. Elle est de couleur . . . . 14, d'une certaine couleur .... Ne sauriez-vous m'aider è. dire?
Harpagon. Euh ?
2 Voyez page 86, note i.
1
Pour: vous riétes pas sans savoir.
molière (1622â1673).
MaItre Jacques. N'est-elle pas rouge?
Harp agon. Non, grise.
MaItre Jacques. Hé! oui, gris-rouge: c'est ce que je voulais dire.
Harp agon. II n'y a point de doute, c'est elle assurément. Ãcri-vez, monsieur, écrivez sa déposition. Ciel! d qui désormais se fier? II ne faut plus jurer de rien; et je crois, après cela, que je suis homme è, me voler moi-même.
MaItre Jacques {a Harpagon). Monsieur, le voici qui revient. Ne lui aller pas dire au moins que c'est moi qui vous ai découvert ' cela.
SCÃNE III.
les precedents, valere.
Harpagon. Approche, viens confesser Taction la plus noire, l'atten-tat le plus horrible qui jamais ait été commis.
Valère. Que voulez-vous, monsieur?
Harpagon. Comment, traltre! tu ne rougis pas de ton crime?
Valère. De quel crime voulez-vous done parler?
Harpagon. De quel crime je veux parler, infdme? comme si tu ne savais pas ce que je veux dire! C'est en vain que tu prétendrais de le déguiser; l'affaire est découverte, et l'on vient de m'apprendre tout. Comment! abuser ainsi de ma bonté, et s'introduire exprès chez moi pour me trahir, pour me jouer un tour de cette nature ?
Valère. Monsieur, puisqu'on vous a découvert tout, je ne veux point chercher de détours, et vous nier la cliose.
MaItre Jacques ia pari). Oh, oh! aurais-je deviné sans y penser?
Valère. C'était mon dessein de vous en parler, et je voulais attendre pour cela des conjonctures favorables; mais puisqu'il est ainsi, 2 je vous conjure de ne vous point fdcher, et de vouloir entendre mes raisons.
Harpagon. Et quelles belles raisons peux-tu me donner, voleur infdme ?
Valère. Ah! monsieur, je n'ai pas mérité ces noms. II est vrai que j'ai commis une offense envers vous; mais, après tout, ma faute est pardonnable.
Harpagon. Comment, pardonnable ? un guet-apens, un assassinat de la sorte?
Valère. De grdce, ne vous mettez point en colère. Quand vous m'aurez oul, 3 vous verrez que le mal n'est pas si grand que vous le faites.
Harpagon. Le mal n'est pas si grand que je le fais! Quoi! mon sang, mes entrailles, pendard!
Valère. Votre sang, monsieur, n'est pas tombé dans de mauvaises mains. Je suis d'une condition è ne lui point faire de tort: et il n'y a rien en tout ceci que je ne puisse bien réparer,
Harpagon. C'est bien mon intention, et que tu me restitues ce tu m'as ravi.
io6
Valère. Votre honneur, monsieur, sera pleinement satisfait.
1 Pour: révélé. 2 Aujourd'hui: puisqu'il en est ainsi. 3 Pour: entendu, v. p. 75, n. 1.
l'avARE (acte v, scène iii).
Harpagon. II n'est pas question d'honneur dedans. Mais dis-moi, qui t'a porté k cette action?
Valere. Hélas! me le demandez-vous ?
Harpagon. Oui, vraiment, je te le demande.
Valere. Un dieu qui porte les excuses de tout ce qu'il fait faire: rAmour.
Harpagon. L'Amour?
Valere. Oui.
Harpagon. Bel amour, bel amour, ma foi! Tamour de mes lonis d'or!
Valere. Non, monsieur, ce ne sont point vos richesses qui m'ont tenté, ce n'est pas cela qui m'a ébloui, et je proteste de ne prétendre rien è. tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j'ai.
Harpagon. Non ferai, 1 de par tous les diables! je ne te le lais-serai pas. Mais voyez quelle insolence, de vouloir retenir le vol qu'il m'a fait!
Valere. Appelez-vous cela un vol?
Harpagon Si je I'appelle un vol? un trésor comme celui-lè.!
Valere. C'est un trésor , il est vrai, et le plus précieux que vous ayez, sans doute; mais ce ne sera pas le perdre que de me le laisser. Je vous le demande k genoux, ce trésor plein de charmes; et, pour bien faire, il faut que vous me l'accordiez.
Harpagon. Je n'en ferai rien. Qu'est-ce k dire, cela?
Valere. Nous nous sommes promis une foi mutuelle, et avons fait serment de ne nous point abandonner.
Harpagon. Le serment est admirable, et la promesse plaisante!
Valere. Oui, nous nous sommes engagés d'être l'un ü l'autre èl jamais.
Harpagon. Je vous en empécherai bien, je vous assure.
Valere. Rien que la mort ne nous peut séparer. 2
Harpagon. C'est être bien endiablé après mon argent!
Valere, Je vous ai déjd dit,, monsieur, que ce n'était point l'in-térét qui m'avait poussé a faire ce que j'ai fait. Mon coeur n'a point agi par les ressorts que vous pensez, et un motif plus noble m'a inspiré cette résolution.
Harpagon. Vous verrez que c'est par charité chrétienne qu'il veut avoir mon bien! Mais j'y donnerai bon ordre; et la justice, pendard effronté, me va faire raison de tout.
Valère. Vous en userez comnie vous voadrez, et me voila prêt k souffrir toutes les violences qu'il vous plaira; mais je vous prie de croire, au moins, que, s'il y a du mal, ce n'est que moi qu'il en faut accuser, et que votre fille, en tout ceci, n'est aucunement coupable.
Harpagon. Je le crois bien, vraiment! il serait fort étrange que ma fille eüt trempé dans ce crime. Mais je veux ravoir mon affaire, et que tu me confesses en quel endroit tu me l'as enlevée.
Valère. Moi? je ne l'ai point enlevée, et elle est encore chez vous.
107
Harpagon {a part). O ma chère cassette! ihaui). Elle n'est point sortie de ma maison?
1
Non ferai, vieux tour pour: je rien ferai rien.
2
- On dit plus souvent aujourd'hui: ne peut nous séparer.
molière (1622 â1673).
Valère. Non, monsieur. Vous lui faites tort, aussi bien qu'è moi; et c'est d'une ardeur toute pure et respectueuse que j'ai brüle pour elle.
harpagon {d part). Brölé pour ma cassette!
Valere. J'aimerais mieux mourir que de lui avoir fait paraltre aucune pensée offensante: elle est trop sage et trop honnête pour cela.
harpagon. (a part). Ma cassette trop honnête!
Valere. Tous mes désirs se sont bornés è, jouir de sa vue; et rien de criminel n'a profané la passion que ses beaux jeux m'ont inspirée.
harpagon {cl part). i-es beaux yeux de ma cassette! ii parle d'elle comme un amant d'une maltresse. '
Valere. Dame Claude, monsieur^ sait la vérité de cette aventure, et elle vous peut rendre témoignage . . .
harpagon. Quoi? ma servante est complice de l'affaire?
Valère. Oui, monsieur: elle a été témoin de notre engagement; et c'est après avoir connu l'honnêteté de ma flamme 1 qu'elle m'a aidé Ãl persuader votre fille de me donner sa foi et de recevoir la mienne.
harpagon (ct part). Hé! est-ce que la peur de la justice le fait extravaguer? (ct Valère). Que nous brouilles-tu ici de ma fille?
Valère. Je dis, monsieur, que j'ai eu toutes les peines du monde è. faire consentir sa pudeur a ce que voulait mon amour.
harpagon. La pudeur de qui?
Valère. De votre fille; et c'est seulement depuis hier qu'elle a pu se résoudre amp; nous signer mutuellement une promesse de mariage.
harpagon. Ma fille t'a signé une promesse de mariage?
Valère. Oui, monsieur; comme, de ma part, je lui en ai signé une.
harpagon. o ciel! autre disgrace!
ma5tre jacques (au commissairê). Ecrivez, monsieur, écrivez.
harpagon. Rengrègement 2 de mali surcroit de désespoir! [Au commissairê). Allons, monsieur, faites le dü de votre charge; 3 et dressez-lui-moi son procés comme larron et comme suborneur.
maitre jacques. Comme larron et comme suborneur.
Valère. Ce sont des noms qui ne me sont point dus; et quand on saura qui je suis , . . ,
Le dénoüment est, comme celui de Tartuffe, la partie faible de la pièce. II se trouve, par le plus grand des hasards, que M. Anselme , le seigneur qui voulait épouser sa?is dot la fille d'Harpagon, est le père de Valère, qui aime Elise, et de la jeune fille qu'aime Cléante et dont Harpagon avait voulu faire sa femme. 11 faut bien que les deux pères renoncent a leurs projets en faveur de leurs fils. Pendant l'explication, Harpagon, par économie, souffle une des deux chandelles qui brülent sur la table. L'avare ne donne son consentement aux deux manages que lorsqu'on lui restitue sa chère cassette, volée par le domestique de son fils, et qu'Anselme promet non-seule-ment de doter les deux couples, mais encore de payer le commissairê et les frais de la procédure. A la fin, Anselme demande a Harpagon: âEtes-vous satisfait?quot; â âOui, répond l'avare, pourvu que pour les noces vous me fassiez faire un habit.quot;
io8
1
Flamme, voyez page n, note i.
2
Rengregemcjit, archaïsme pour : augmentation, accroissement.
3
u Pour: faites votre devoir.
le bourgeois gentilhomme (acte iii, scène iii). IO9
L. LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
(1670).
Dans le Bourgeois gentilhomme et dans Georges Dandin, Molière raille la sotte vanité des bourgeois enrichis qui veulent sortir de leur sphère, en même temps qu'il chatie la cupidité avilissante des nobles ruinés qui condescendent a frayer avec les bourgeois pour puiser dans leur bourse. Georges Dandin, en contractant un mariage avec une familie noble, qui n'a consenti a une pareille alliance que pour payer ses dettes , s'est préparé des chagrins domestiques et des humiliations sans fin, qui lui arrachent ce cri de désespoir devenu proverbe: Vous lavez voulu, vous 1'avez voulu, Georges Dandin /
Monsieur Jourdain, le bourgeois gentilhomme, marié a une bonne bourgeoise, femme aussi sensée que son marl est extravagant, père d'une grande fille, ne sait faire rien de mieux de son argent que de rechercher le commerce des gens de qualité qui se moquent de lui et lui empruntent des sommes considérables, sans jamais penser a les rendre.
Q,uoique d'age a pouvoir être grand-père, monsieur Jourdain , dont l'éducation n'a pas été trés soignée dans sa jeunesse, se met en tête de se procurer avec son argent un vernis d'érudition et de bon ton. II prend un maitre de philosophic, un maitre de musique, un maitre de danse et un maitre d'armes, qui sont jaloux les uns des autres, en viennent même aux mains, quand il s'agit de la supériorité de la science ou de Tart qu'ils enseignent, mais qui sont d'accord lorsqu'il s'agit de se moquer de leur élève et den faire une vache a lait.
ACTE III, SCÃNE III.
MADAME JOURDAIN j MONSIEUR JOURDAINj affublé d'un habit neuf a la mode;
LA SERVANTE NICOLE.
Madame Jourdain. Ah! ah! voici une nouvelle histoire! Qu'est-ce que c'est done, men mari, que eet équipage-la? Vous moquez-vous du monde, de vous être fait enharnacher de la sorte, et avez-vous envie qu'on se raille partout de vous?
M. Jourdain. II n'y a que des sots et des sottes, ma femme, qui se railleront de moi.
Madame Jourdain. Vraiment, on n'a pas attendu jusqu'il cette heure, et il y a longtemps que'vos facons de faire donnent cl rire è, tout le monde.
M. Jourdain. Qui est done tout ce monde-lrl, s'il vous plalt?
Madame Jourdain. Tout ce monde-lè, est un monde qui araison, et qui est plus sage que vous. Pour moi, je suis scandalisée de la vie que vous menez. Je ne sais plus ce que c'est que notre maison. On dirait qu'il est céans 1 carême prenant 2 tous les jours; et, dès le matin, de peur d'y manquer, on y entend des vacarmes de violons et de chanteurs, dont tout le voisinage se trouve incommodé.
Nicole. Madame parle bien. Je ne saurais plus voir mon ménage propre avec eet attirail de gens que vous faites venir chez vous. lis ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les quartiers de la ville pour l'apporter ici; et la pauvre Francoise est presque sur les dents, è frotter les planchers que vos biaux 3 maitres viennent crotter régulièrement tous les jours.
1
Voyez page 86! note i.
2
Carême-prenant, e'est-a-dire temps oü Je carême prend, commence; c'est le nom familier que l'on donne aux trois jours gras, qui précédent le mercredi des cendres , ce sont: le dimanche, le lundi et Ie mardi gras.
3
Patois (langage du peuple) pour èeau.r.
MOLIÃRE (1622â1673).
M. JoURDAiN. Ouais! notre servante Nicole, vous avez le caquet bien affilé ' pour une paysanne!
Madame Jourdain. Nicole a raison, et son sens est meilleur que le voire. Je voudrais bien savoir ce que vous pensez faire d'un maltre k danser h I'Age que vous avez.
Nicole. Et d'un grand maltre tireur d'armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la maison, et nous déraciner tous les carriaux 1 de notre salle.
M. Jourdain. Taisez-vous, ma servante et ma femme.
Madame Jourdain. Est-ce que vous voulez apprendre è danser pour quand vous iVaurez plus de jambes?
Nicole. Est-ce que vous avez envie de tuer quelqu'un?
M. Jourdain. Taisez-vous, vous dis-je: vous êtes des ignorantes l'une et I'autre, et vous ne savez pas les prérogatives de tout cela.
Madame Jourdain. Vous devriez bien plütot songer è marier votre fille, qui est en Age d'être pourvue.
M. Jourdain. Je songerai S, marier ma fille, quand il se présentera un parti pour elle; mais je veux songer aussi a apprendre les belles choses.
Nicole. J'ai encore ouï dire, madame, qu'il a pris aujourd'hui, pour renfort de potage, un maitre de philosophie.
M. Jourdain. Fort bien. Je veux avoir de I'esprit et savoir raisonner des choses parmi les honnêtes gens. 2
Madame Jourdain. N'irez-vous pas, l'un de ces jours, au collége vous faire donner le fouet amp; votre dge ?
M. Jourdain. Pourquoi non? Plüt ü Dieu l'avoir tout ö. I'heure, le fouet, devant tout le monde, et savoir ce qu'on apprend au collége!
Nicole. Oui, ma foi! cela vous rendrait la jambe bien mieux faite!
M. Jourdain. Sans doute.
Madame Jourdain. Tout cela est fort nécessaire pour conduire votre maison!
M. Jourdain. Assurément. Vous parlez toutes deux comme des bêtes, et j'ai honte de votre ignorance. Par exemple, (a madame Jourdain) savez-vous, vous, ce que c'est que vous dites k cette heure ?
Madame Jourdain. Oui. Je sais que ce que je dis est fort bien dit, et que vous devriez songer k vivre d'autre sorte.
M. Jourdain. Je ne parle pas de cela. Je vous demande ce que c'est que les paroles que vous dites ici.
Madame Jourdain. Ce sont des paroles bien sensées, et votre conduite ne Test guère.
M. Jourdain. Je ne parle pas de cela, vous dis-je. Je vous demande ce que je parle avec vous, ce que je vous dis k cette heure, qu'est-ce que c'est?
Madame Jourdain. Des chansons. 3
no
1
- Patois pour carreaux, c'est-a-dire dont toutes les chambres étaient
autrefois pavées a Paris, et que Ton y trouve encore dans un certain nombre devieilles maisons.
2
C'est-è-dire geus comme il faut; voyez page 67, note 8.
3
k Chansotis, terme du langage familier pour contes en lair, -paroles qui nont pas le sens comimin.
le bourgeois gentilhomme (acte iii, scène iii). ill
M. Jourdain. Hé! non, ce n'est pas cela. Ce que nous disons tons deux, le langage que nous parions è cette heure?
Madame Jourdain. Hé bien?
M. Jourdain. Comment est-ce que cela s'appelle?
Madame Jourdain. Cela s'appelle comme on veut l'appeler.
M. Jourdain. C'est de la prose, ignorante.
Madame Jourdain. De la prose?
M. Jourdain. Oui, de la prose. Tout ce qui est prose n'est point vers, et tout ce qui n'est point vers est prose. Heu! voili ce que c'est que d'étudier! (.i Nicole). Et toi, sais-tu bien comme il faut faire pour dire un U?
Nicole. Comment ?
M. Jourdain. Oui, qu'est-ce que tu fais quand tu dis U ?
Nicole. Quoi ?
M. Jourdain. Dis un peu U, pour voir.
Nicole. Hé bien! U.
M. Jourdain. Qu'est-ce que tu fais?
Nicole. Je dis U.
M. Jourdain. Oui; mais quand tu dis U, qu'est-ce que tu fais?
Nicole. Je fais ce que vous me dites.
M. Jourdain. Oh! l'étrange chose que d'avoir affaire amp; des bêtes! Tu allonges les lèvres en dehors, et approches la mlchoire d'en haut de celle d'en bas; U, vois-tu? je fais la moue: U.
Nicole. Oui, cela est Man!
Madame Jourdain. VoüèI qui est admirable!
M. Jourdain. C'est bien autre chose si vous aviez vu O, et DA, DA, et FA, FA!
Madame Jourdain. Qu'est-ce que c'est done que tout ce galimatias-lS. ?
Nicole. De quoi est-ce que tout cela guérit?
M. Jourdain. J'enrage quand je vois des femmes ignorantes.
Madame Jourdain. Allez, vous devriez envoyer promener tous ces gens-lè,, avec leurs fariboles.
Nicole. Et surtout ce grand escogriffe de mattre d'armes, qui remplit de poudre tout mon ménage.
M. Jourdain. Ouais! ce maltre d'armes vous tient bienaucceur! Je te veux faire voir ton impertinence tout k l'heure. ( Après avoir fait apporter des fleur ets, et en avoir donné un a Nicole). Tiens, raison démonstrative; la ligne du corps. Quand on pousse en quarte, on n'a qu'è faire cela, et quand on pousse en tierce, on n'a qu'a faire cela. VoiU le moyen de n'être jamais tué; et cela n'est-il pas beau, d'être assuré de son fait, quand on se bat contre quelqu'un? Ld, pousse-moi un peu, pour voir.
Nicole. Eh bien, quoi? (Nicolepousseplusieurs bottes a M. Jourdain).
M. Jourdain (se retirant). Tout beau! Holé.! ho! doucement. (Nicole pousse M. Jourdain jusqu'a la coulisse). Diantre soit la coquine!
Nicole. Vous me dites de pousser.
M. Jourdain. Oui, mais tu me pousses en tierce avant que de pousser en quarte; et tu n'as pas la patience que je pare.
Madame Jourdain. Vous êtes fou, mon mari, avec toutes vos
C. Plcetz, Manuel de Littérature frangaise. 4e éd. 10
molière (1622â1673).
fantaisies, et cela vous est venu depuis que vous vous mêlez de hanter la noblesse.
M. Jourdain. Lorsque je hante la noblesse, je fais paraltre mon jugement, et cela est plus beau que de hanter votre bourgeoisie.
Madame Jourdain. Cam on 1 vraiment! il y a fort è gagner a fréquenter vos nobles, et vous avez bien opéré avec ce beau monsieur le comte, dont vous vous êtes embéguiné! 2
M. Jourdain. Paix! songez è. ce que vous dites. Savez-vous bien, ma femme, que vous ne savez pas de qui vous parlez, quand vous parlez de lui? C'est une personne d'importance plus que vous ne pensez, un seigneur que l'on considère a la cour, et qui parle au roi tout comme je vous parle. N'est-ce pas une chose qui m'est tout k fait honorable, que Ton voie venir chez moi si souvent une personne de cette qualité, qui m'appelle son cher ami, et me traite comme si j'étais son égal? II a pour moi des bontés qu'on ne devinerait jamais; et, devant tout le monde, il me fait des caresses dont je suis moi-même confus.
Madame Jourdain. Oui, il a des bontés pour vous, et vous fait des caresses; mais il vous emprunte votre argent.
M. Jourdain. Hé bien! ne m'est-ce pas de l'honneur de prêter de l'argent amp; un homme de cette condition-Id ? et puis-je faire moins pour un seigneur qui m'appelle son cher ami?
Madame Jourdain. Et ce seigneur, que fait-il pour vous?
M. Jourdain. Des choses dont on serait étonné, si on les savait.
Madame Jourdain. Et quoi?
M. Jourdain. Baste! 3 je ne puis pas m'expliquer. II suffit que, si je lui ai prêté de l'argent, il me le rendra bien, et avant qu'il soit peu.
Madame Jourdain. Oui: attendez-vous ü cela.
M. Jourdain. Assurément: ne me l'a-t-il pas dit?
Madame Jourdain. Oui, oui: il ne manquera pas d'y faillir. 4
M. Jourdain. II m'a juré sa foi de gentilhomme.
Madame Jourdain. Chansons!
M. Jourdain. Ouais! vous étes bien obstinée, ma femme. Je vous dis qu'il me tiendra sa parole, j'en suis sür.
Madame Jourdain. Et moi, je suis süre que non, et que toutes les caresses qu'il vous fait ne sont que pour vous enjóler.
M. Jourdain. Taisez-vous: le voici.
Madame Jourdain. II ne,nous fait plus que cela. II vient peut-étre encore vous faire quelque emprunt; et il me semble que j'ai dlné quand je le vois. 5
M. Jourdain. Taisez-vous, vous dis-je.
112
1
Camon, sorte d'exclamation affirmative du vieux langage, qui ne se trouve plus après Molière, et dont le sens revient a peu prés a riest-ce pas?
2
On dirait aujourd'hui, dans le langage familier: dont vous êtes coiffé. C'est tout a fait la même métaphore, car embéguiné veut dire coiffé d'un petit bonnet de toile appelé béguin (du nom des Béguines qui vient probablement du flamand beggen âmen-dierquot;). Molière emploie ce mot une seconde fois dans le Malade imaginaire, III, 3: Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins?
3
De l'italien basta, verbe bastare. Baste veut dire: cela suffit.
4
h C'est-a-dire: il ne manquera pas de vous tromper, il ne vous pay er a pas. Faillir est dit ici dans le sens de manqucr, de faire défaut.
5
C'est-a-dire: Sa vue seule méccsure, phrase populaire.
le bourgeois gentilhomme (acte ui, scène iv). 113
SCÃNE IV.
les precedents, dorante.
Dorante. Mon cher ami, monsieur Jourdain, comment vous portez-vous ?
M. Jourdain. Fort bien, monsieur, pour vous rendre mes petits services.
Dorante. Et madame Jourdain que voilé, comment se porte-t-elle?
Madame Jourdain. Madame Jourdain se porte comme elle peut.
Dorante. Comment! monsieur Jourdain! vous voilé. Ie plus propre du monde!
M. Jourdain. Vous voyez.
Dorante. Vous avez tout ci fait bon air avec eet habit, et nous n'avons point de jeunes gens ü la cour qui soient mieux faits que vous.
M. Jourdain. Hai! hai!
Madame Jourdain (a part.) II le gratte par oü il se démange. 1
Dorante. Tournez-vous. Cela est tout a fait galant.
Madame Jourdain {a part). Oui, aussi sot par derrière que par devant.
Dorante. Ma foi, monsieur Jourdain, j'avais une impatience étrange de vous voir. Vous êtes l'homme du monde que j'estime le plus, et Je pariais de vous encore ce matin dans la cliambre du roi.
M. Jourdain. Vous me faites beaucoup d'honneur, monsieur. (a madame Jourdain). Dans la chambre du roi!
Dorante. Allons, mettez. 2 .. .
M. Jourdain. Monsieur, je sais le respect que je vous dois.
Dorante. Mon Dieu! mettez: point de cérémonie entre nous, je vous prie.
M. Jourdain. Monsieur ....
Dorante. Mettez, vous dis-je, monsieur Jourdain: vous êtes mon ami.
M. Jourdain. Monsieur, je suis votre serviteur.
Dorante. Je ne me couvrirai point, si vous ne vous couvrez.
M. Jourdain (se couvrant). J'aime mieux être incivil qu'importun.
Dorante. Je suis votre débiteur, comme vous le savez.
Madame Jourdain. {a part). Oui, nous ne le savons que trop.
Dorante. Vous m'avez généreusement prêté de l'argent en plu-sieurs occasions, et vous m'avez obligé de la meilleure grdce du monde, assurément.
M. Jourdain. Monsieur, vous vous moquez.
Dorante. Mais Je sais rendre ce qu'on me préte, et reconnaltre les plaisirs qu'on me fait.
M. Jourdain. Je n'en doute point, monsieur.
Dorante. Je veux sortir d'affaire avec vous; et je viens ici pour faire nos comptes ensemble.
M. Jourdain (bas, cl madame JourdanC). Eh bien! vous voyez votre impertinence, ma femme.
1
On ne dit plus mettez au lieu de mèttez votre chapeau, couvrez-vous.
2
Du temps de Louis XIV, on restait souvent couvert dans les appartements.
molière (1622 â1673).
Dorante. Je suis homme qui aime è. m'acquitter le plus tót que je puis.
M. JouRDAiN {bas, a madame Jourdain). Je vous le disais bien.
Dorante. Voyons un peu ce que je vous dois.
M. Jourdain (pas, a madame Jourdain). Vous voila avec vos soupfons ridicules.
Dorante. Vous souvenez-vous bien de tout l'argent que vous m'avez prêté?
M. Jourdain. Je crois que oui. J'en ai fait un petit mémoire. Le voici. Donné vous une fois deux cents louis.
Dorante. Cela est vrai.
M. Jourdain. Une autre fois six-vingts. 1
Dorante. Oui.
M. Jourdain. Une autre fois cent quarante.
Dorante. Vous avez raison.
M. Jourdain. Ces trois articles font quatre cent soixante louis, qui valent cinq mille soixante livres. 2
Dorante. Le compte est fort bon. Cinq mille soixante livres.
M. Jourdain. Mille huit cent trente-deux livres è votre plumassier.
Dorante. Justement.
M. Jourdain. Deux mille sept cent quatre-vingts livres è. votre tailleur.
Dorante. II est vrai.
M. Jourdain. Quatre mille trois cent septante 3-neuf livres, douze sous, huit deniers è. votre marchand.
Dorante. Fort bien. Douze sous, huit deniers; le compte est juste.
M. Jourdain. Et mille sept cent quarante-huit livres, sept sous, quatre deniers è, votre sellier.
Dorante Tout cela est véritable. Qu'est-ce que cela fait?
M. Jourdain. Somme totale: quinze mille huit cents livres.
Dorante. Somme totale est juste; quinze mille huit cents livres. Mettez encore deux cents pistoles que vous m'allez donner: cela fera justement dix-huit mille francs, que je vous payerai au premier jour.
Madame Jourdain {ias, d M. Jourdain), Hé bien! ne l'avais-je pas bien deviné?
M. Jourdain {bas, a madame Jourdain). Paix!
Dorante. Cela vous incommodera-t-il de me donner ce que je vous dis?
M. Jourdain. Hé non!
Madame Jourdain (bas, a M. Jourdain). Cet homme-lè, fait de vous une vache è. lait.
M. Jourdain {bas, a madame Jourdain). Taisez-vous.
Dorante. Si cela vous incommode, j'en irai chercher ailleurs.
M. Jourdain. Non, monsieur.
Madame Jourdain (bas, a M. Jourdain). II ne sera pas content qu'il ne vous ait ruiné.
114
1
Six-vingts, archaïsme pour cent vingt, comnie quinze-vingts pour trois cents,
2
A cette époque le louis, la pistole valaient onze livres.
3
Septante pour soixante-dix et nonante pour qualre-vingt-dix ne sont plus usités que dans la France méridionale, en Suisse et en Belgique.
LES FEMMES SAVANTES (ACTE H, SCÃNE v).
M. Jourdain {bas, a madame Jourdain). Taisez-vous, vous dis-je.
Dorante. Vous n'avez qu'è, me dire si cela vous embarrasse.
M. Jourdain. Point, monsieur.
Madame Jourdain {bas, a M. Jourdairi). Cast un vrai enjóleur.
M. Jourdain {bas, a mada7ne Jourdaiii). Taisez-vous done.
Madame Jourdain {bas, a M. Jourdaiii). II vous sucera jusqu'au dernier sou.
M. Jourdain {bas, a madame Jourdain). Vous tairez-vous?
Dorante. J'ai force gens qui m'en prêteraient avec joie; mais, -comme vous êtes mon meilleur ami, j'ai cru que je vous ferais tort, si j'en demandais è. quelque autre.
M. Jourdain. C'est trop d'honneur, monsieur, que vous me faites. Je vais quérir votre affaire.
Madame Jourdain {bas, a M. Jourdain). Quoi! vous allez encore lui donner cela?
M. Jourdain. (bas, a madame Jourdain). Que faire? Voulez-vous que je refuse un homme de cette condition-Id., qui a parlé de moi ce matin dans la chambre du roi?
Madame Jourdain {bas, a M. Jourdain). Allez, vous êtes une vraie dupe!
VI. LES FEMMES SAVANTES.
(1672.)
Dans les Femmes sav antes, Molière a repris, en l'agrandissant, Ie sujet des Pré-cieuses ridicules (v. page 65). La nouvelle pièce est dirigée contre les coteries qu'on peut appeler la queue de l'hótel de Rambouillet (v. page 65). En même temps, Molière ridiculise dans la comédie des Femmes savantes deux pédants de son temps, Cotin et Ménage. Le premier parait dans la pièce sous le nom de Zrissotin, e'est-a-dire triple sot (il fut d'abord Tricotin, e'est-a-dire triple Cotin); le second sous celui de Vadius, e'est-a-dire le coureur [qui vadit), parce que Ménage courait sans cesse d'un salon a l'autre. Ménage était un érudit de grand mérite; on a de lui les Originès de la langue franfaise, Observations sur la langue franfaise et d'autres ouvrages; mais il était fort pédant et joignait beaucoup de vanité a un talent poétique trés médiocre. Quant a l'abbé Cotin, ses vers et l'érudition par laquelle il brillait, au dire des contemporains, sont entièrement oubliés aujourd'hui; il ne doit son immortalité qu'aux Femmes savantes de Molière et aux Satires de Boileau. Du reste, Cotin avait provoqué la verve mordante de Boileau et de Molière, en insultant grossièrement les deux poètes dans un libelle rimé.
L'action de notre pièce se passe dans la maison de Chrysale , personnage tout comique et de caractère et de langage, qui a toujours raison, mais qui n'a jamais d'autre volonté que celle de sa femme Philaminte. Cette dame, qui règne en souveraine dans la maison, sa fille Armande et sa belle-sceur Bélise sont les trois précieuses ou femmes savantes de la comédie. Elles sont entichées du pédantisme et de l'afféterie que l'hótel de Rambouillet avait introduits dans la littérature, tandis que l'esprit naturel et le bon sens sont représentés par Henriette, la seconde fille de Chrysale et de Philaminte, par la servante Martine, dont le langage populaire et vicieux offense continuellement les oreilles des précieuses, et par Clitandre, jeune seigneur qui aspire k la main d'Henriette. C'est un homme de bonne compagnie, de sens et d'esprit, qui hait les pédants et sait s'en moquer.
ACTE II, SCÃNE V.
chrysale, la servante martine.
Martine. Me voilé, bien chanceuse! Hélas! Xen dit bien vrai, Qui veut noyer son cliien l'accuse de la rage;
Et service d'autrui n'est pas un héritage.
IIS
molière (1622â1673).
Chrysale. Qu'est-ce done? Qu'avez-vous, Martine?
Martine. Ce que j'ai?
Chrysale. Oui.
Martine. J'ai que Ten 1 me donne aujourd'hui mon congé, Monsieur.
Chrysale. Votre congé ?
Martine. Oui. Madame me chasse.
Chrysale. Je n'entends pas cela. Comment?
Martine. On me menace, Si je ne sors d'ici, de me bailler 2 cent coups.
Chrysale. Non, vous demeurerez; je suis content de vous. Ma femme bien souvent a la téte un peu chaude;
Et je ne veux pas, moi ....
SCÃNE VI.
philaminte, bélise, chrysale, la servante martine,
Philaminte (apercevant Martine). Quoi! je vous vois, maraude! Vite, sortez, friponne! allons, quittez ces lieux.
Et ne vous présentez jamais devant mes yeux.
Chrysale. Tout doux.
Philaminte. Non, e'en est fait.
Chrysale. Hé!
Philaminte. Je veux qu'elle sorte. Chrysale. Mais qu'a t-elle commis, pour vouloir de la sorte ? . .. Philaminte. Quoi! vous la soutenez ?
Chrysale. En aucune fagon. Philaminte. Prenez-vous son parti contre moi?
Chrysale. Mon Dieu! non; Je ne fais settlement que demander son crime. 3Philaminte. Suis-je pour la chasser sans cause légitime? 4Chrysale. Je ne dis pas cela; mais il faut de nos gens. . . . Philaminte. Non; elle sortira, vous dis-je, de céans. 3 Chrysale. Hé bien! oui. Vous dit-on quelque chose lè, contre? Philaminte. Je ne veux point d'obstacle aux désirs que je montre. Chrysale. D'accord.
Philaminte. Et vous devez, en raisonnable époux,
Ãtre pour moi contre elle, et prendre mon courroux. 0
Chrysale. (se tournani vers Martine}.
Aussi fais-je. Oui, ma femme avec raison vous chasse,
Coquine! et votre crime est indigne de grdce.
ii6
1
Dans l'ainée des grammaires francaises, celle que Palsgrave écrivit en anglais pour la soeur Henri VIII (1530), on voit constamment Ven figurer a cóté de Von ou on. C'est done a tort que les éditions modemes portent Van,
2
Voyez page 99, note 3.
3
Aujourd'hui il faudrait dire: Je ne fais que demander son crime, on bien: Je demande seulement son crime, voyez page 101, note 1.
4
w C'est-a-dire: suis-je capable de la chasser sans cause légitime?
LES FEMMES SAVANTES (ACTE XI, SCÃNE iv).
Martine. Qu'est-ce done que J'ai fait?
Chrysale {bas). Ma foi, je ne sais pas. Philaminte. Elle est d'humeur encore k n'en faire aucun cas. Chrysale. A-t-elle, pour donner matière è, votre haine,
Cassé quelque miroir ou quelque porcelaine?
Philaminte. Voudrais-je la chasser, et vous figurez-vous Que pour si peu de chose on se mette en courroux?
(d Martiné] (« Philaminte)
Chrysale. Qu'est-ce k dire? â L'affaire est done considérable? Philaminte. Sans doute. Me voit-on femme déraisonnable ? Chrysale. Est-ce qu'elle a laissé, d'un esprit négligent, 1Dérober quelque aiguière ou quelque plat d'argent?
Philaminte. Cela ne serait rien.
Chrysale (a Martini). Oh! oh! Peste, la belle! (a Philaminte).
Quoi! l'avez-vous surprise S. n'être pas fidéle?
Philaminte. C'est pis que tout cela.
Chrysale. Pis que tout cela?
Philaminte. Pis! {a Martine?) (a Philaminte?)
Chrysale. Comment! diantre, friponne! Euh! a-t-elle commis . . ? Philaminte. Elle a, d'une insolence è, nulle autre pareille,
Aprés trente lecons, insulté mon oreille Par l'impropriété d'un mot sauvage et bas,
Qu'en termes décisifs condamne Vaugelas. 2Chrysale. Est-ce lè. . . .?
Philaminte. Quoi! toujours, malgré nos remontrances Heurter le fondement de toutes les sciences,
La grammaire, qui sait régenter jusqu'aux rois,
Et les fait, la main haute, obéir k ses lois!
Chrysale. Du plus grand des forfaits je la croyais coupable. Philaminte. Quoi! vous ne trouvez pas ce crime impardonnable ? Chrysale. Si fait.
Philaminte. Je voudrais bien que vous 1'excusassiez. Chrysale. Je n'ai garde.
Beuse. II est vrai que ce sont des pitiés. 3Toute construction est par elle détruite;
Et des lois du langage on l'a cent fois instruite.
Martine. Tout ce que vous préchez est, je crois, bel et bon; Mais je ne saurais, moi, parler votre jargon.
Philaminte. L'impudente! Appeler un jargon le langage Fondé sur la raison et sur le bel usage!
Martine. Quand on se fait entendre, on parle toujours bien; Et tous vos biaux 4 dictons ne servent pas de rien.
Philaminte. Eh bien! ne voilé, pas encore de son style? JVe servent pas de rien!
II7
1
En prose on dirait: far negligence. 2 Vaugelas; voyez page t5, note 3.
2
:1 Pitié ne s'emploie plus qu'au singulier. On dirait aujourd'hui; C'est pitié, ou
3
Ce sont des choses, des habitudes déflorables. quot; Beaux.
MOLIÃRE (1622 â1673).
Belise. O cervelle indocile!
Faut-il qu'avec les soins qu'on prend incessamment,
On ne te puisse apprendre k parler congrüment?
De pas mis avec rün tu fais la récidive;
Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négative.
Martine. Mon Dieu! /e riavons pas étugué 1 comme vous,
Et je parions tout droit comme on parle cheux 1 nous.
Philaminte. Ah! peut-on y tenir?
Belise. Quel solécisme horrible ! Philaminte En voM pour tuer une oreille sensible!
Belise. Ton esprit, je l'avoue, est bien matériel!
Je n'est qu'un singulier, avons est pluriel.
Veux-tu toute ta vie offenser la graramaire?
Martine. Qui parle d'offenser grand'mère, ni grand-père? 2Philaminte. O ciel!
Belise. Grammaire est prise è, contre-sens par toi; Et je t'ai déjè, dit d'oü vient ce mot.
Martine. Ma foi!
Qu'il vienne de Chaillot, d'Auteuil ou de Pontoise, *
Cela ne me fait rien.
Bélise. Quelle dme villageoise!
La grammaire, du verba et du nominatif,
Comme de l'adjectif avec le substantif.
Nous enseigne les lois.
Martine. J'ai, madame, è, vous dire Que je ne connais point ces gens-la.
Philaminte. Quel martyre!
Bélise. Ce sont les noms des mots, et Ton doit regarder En quoi c'est qu'il les faut faire ensemble accorder.
Martine Qu'ils s'accordent entre eux ou se gourment,3 qu'importe ? Philaminte. (a Bélise). Eh! mon Dieu! finissez un discours de (a Chrysale.) [la sorte.
Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir?
(a part)
Chrysale. Si fait. A son caprice il me faut consentir.
Va, ne l'irrite point; retire-toi, Martine.
Philaminte. Comment! vous avez peur d'offenser la coquine? Vous lui parlez d'un ton tout è. fait obligeant I
((Tmi ton ferme). {d'un ton plus doux.)
Chrysale. Moi? point. Allons, sortez! Va-t'en, ma pauvre enfant.
ii8
1
Ãtudic. J'avons pour ]'ai, faute ordinaire des gens de Ia campagne.
2
Aujourd'hui le jeu de mots n'est plus exact, puisqu'on prononce grammaire commegra-mere, et grand'vierei comme gran-mire, II l'était suivant la prononciation du 17« siècle, oü Ton donnait une n nasale a la première syllabe du mot grammaire en prononcant gra7i-nière.
3
Se gourmer, vieux mot pour se battre, se dit encore quelquefois.
les femmes savantes (acte ii, scène vil). n
SCÃNE VII.
philaminte, chrysale , bélise.
Crysale. Vous êtes satisfaite, et la voilé, partie;
Mais je n'approuve point una telle sortie:
Cast una fille propre aux choses qu'alla fait,
Et vous me la chassez pour un maigre sujat.
Philaminte. Vous voulez que toujours je 1'aie a mon service Pour mettra incassamment mon orailla au supplica,
Pour rompre toute loi d'usage et da raison.
Par un barbare amas de vices d'oraison, 1 Da mots astropiés, cousus par intervallas,
Da provarbas trainés dans les ruisseaux des hallas?
Belise. II ast vrai que Ton sue è, soufirir ses discours Ella y met Vaugelas en pièces tous les jours;
Et les moindres défauts da ce grossier génie Sont ou le pléonasme, ou la cacophonie. 2
Chrysale. Qu'importa qu'elle manque aux lois da Vaugelas, Pourvu qu'è la cuisine ella na manqua pas?
J aime bien mieux, pour moi, qu'an épluchant sas herbes Ella accommode mal les noms avec les verbes,
Et redise cant fois un bas et méchant mot.
Que de brüler ma viande ou saler trop mon pot.
Je vis de bonna soupe, et non da beau langage.
Vaugelas n apprend point è bien faire un potage ;
Et Malherbe 3 et Balzac, 4 si savants en beaux mots,
En cuisine peut-être auraient été des sots.
Philaminte. Que ce discours grossier terriblamant assomme! Et quelle indignité, pour ce qui s'appelle homme,
D être baissé sans cesse aux soins matériels,
Au lieu de sa hausser vers les spirituels!
Le corps, cette guenille, est-il d'une importance,
D un prix è, mériter seulemant qu'on y pense?
Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin?
Chrysale. ^ Oui, mon corps est moi-même, et j'en veux prendre soin. Guenille, si l'on veut; ma guenille m'est chère.
Bélise. Le corps avec quot;esprit fait figure, mon frère;
Mais, si vous en croyez tout le monde savant,
L'esprit doit sur le corps prendre le pas devant;
Et notre plus grand soin, notre première instance, 5 Doit être i 0 la nourrir du sue da la science.
j Chrysale. Ma foi, si vous songez d nourrir votre esprit,
C ast da vianda bien creuse, è ce que chacun dit;
..l Cest-a-dire fautes de grammaire. On dit quelquelois partus d'oraison pour parties du discours. r
Pleonasme, emploi vicieux d un mot inutile 5 cacophonie, rencontre vicieuse de syllabes qui se heurtent, répétition des mêmes mots, des mêmes syllabes, des mêmes consonnances frappant désagréablement l'oreille.
^ Malherbe; v. l'Introduction, page XXXI. 4 Balzac; page XXXIV.
C est-a-dire notre frentier, notre plus pressant devoir. 6 Aujourd'hui; de.
molière (1622ât673).
Et vous n'avez nul soin, nulle sollicitude,
Pour ....
Philaminte. Ah! sollicitude ü mon oreille est rude;
II put 1 étrangement son ancienneté.
Bélise. II est vrai que le mot est bien collet montc. 2Chrysale. Voulez-vous que je dise? II faut qu'enfin j'éclate, Que je léve le masque; et décharge ma rate.
De folies on vous traite, et j'ai fort sur le coeur ....
Philaminte. Comment done?
Chrysale. (a Bélise'). C'est £l vous que je parle, ma sceur. Le moindre solécisme en parlant vous irrite;
Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite.
Vos livres éternels ne me contentent pas;
Et, hors un gros Plutarque è. mettre mes rabats, 3 -Vous devriez brüler tout ce meuble inutile.
Et laisser la science aux docteurs de la ville;
M'oter, pour faire bien, du grenier de céans, i Cette longue lunette k faire peur aux gens.
Et cent brimborions dont l'aspect importune;
Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune.
Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous,
Oü nous voyons aller tout sens dessus dessous.
II n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
Qu'une femme étudie et sache tant de choses.
Former aux bonnes mceurs l'esprit de ses enfants.
Faire aller son ménage, avoir l'ceil sur ses gens.
Et régler la dépense avec économie,
Doit être son étude et sa philosophic.
Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés,
Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez,
Quand la capacité de son esprit se hausse A connaltre un pourpoint d'avec un haut-de-chausse. 4Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien;
Leurs ménages étaient tout leur docte entretien;
Et leurs livres, un dé, du fil et des aiguilles,
Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles.
Les femmes d'd présent sont bien loin de ces mceurs;
Elles veulent écrire, et devenir auteurs.
Nulle science n'est pour elles trop profonde.
Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde;
120
1
Put pour puit, du verbe puir. Dans le vieux langage, on ne se servait au présent du singulier que des formes je pus t tu pus, il pzit; a l'infinitif on disait puer. a présent ce verbe est, dans toutes ses formes, de la première conjugaison. â Quant au mot sollicitude, il ne parait plus suranné a personne.
2
C'est-a-dire qu'il sent le vieux temps oü l'on portait des collets montés. On appelait collets montés des collets de femme qui étaient soutenus par du carton ou du fil de fer.
3
Le rabat était une pièce de toile fine et empesée qui descendait du cou sur la poitrine.
4
3 Le pourpoint a été remplacé par la redingote, le haut-de-chausse par le pantalon. â Connaitre d'avec, vieille expression pour: distinguer de.
les femmes savantes (acte ui, scène li). 121
Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir,
Et Ton sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir.
On y sait comme vont lune, étoile polaire,
Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire;
Et, dans ce vain savoir, qu'on va chercher si loin,
On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin.
Mes gens ü la science aspirent pour vous plaire.
Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont è. faire.
Raisonner est l'emploi de toute ma maison,
Et le raisonnement en bannit la raison.
L'un me bröle mon rót en lisant quelque histoire;
L'autre rêve S, des vers quand je demande a boire;
Enfin je vois par eux votre exemple suivi,
Et j'ai des serviteurs, et ne suis point servi.
Une pauvre servante au moins m'était restée,
Qui de ce mauvais air n'était point infectée;
Et voila qu'on la chasse avec un grand fracas,
A cause qu'elle manque è. parler Vaugelas! 1
Je vous le dis, ma sceur, tout ce train-lè, me blesse;
Car c'est, comme j'ai dit, è, vous que je m'adresse.
Je n'aime point céans tous vos gens il latin.
Et principalement ce monsieur Trissotin:
C'est lui qui, dans des vers, vous a tympanisées;
Tous les propos qu'il tient sont des billevesées.
On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé;
Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé. 2
Philaminte. Quelle bassesse, 6 ciel! et d'dme et de langage!
ACTE III, SCÃNE II.
henriette, philaminte, bélise, armande, trissotin, un domestique.
Philaminte (au domes tiqué). Allons, petit garf on, vite de quoi {Le domestique se laisse tomber) [s'asseoir.
Voyez l'impertinent! Est-ce que Ton doit choir,
Après avoir appris l'équilibre des choses?
Bélise. De ta chute, ignorant, ne vois-tu pas les causes, Et qu'elle vient d'avoir du point fixe écarté Ce que nous appelons centre de gravité?
Le domestique. Je m'en suis apercu, madame, étant par terre. Philaminte (au domesüqne, qui sort). Le lourdaud!
Trissotin. Bien lui prend de n'être pas de verre, Armande. Ah! de l'esprit partout!
Bélise. Cela ne tarit pas. (lis s'asseyent.') Philaminte. Servez-nous promptement votre aimable repas.
1
La conjonction ct cause que est tombée en désuétude aujourd'hui. On dirait paree qu elle manque ou pour avoir manqué. â Parler Vaugelas signifie parler selon les regies de Vaugelas; v. page 16, note 3.
2
.9 estquot;^quot;^ire H est fou. Dans le méme sens on dit -aujourd'hui dans le langage familier; II est timbre ou: 11 a la téte, la cervelle fêlée (félcr veut proprement dire fendre sans morceler).
122 molière (1622-1673).
Trissotin. Pour cette grande faim qu'è mes yeux on expose, Un plat seul de huit vers me semble peu de chose;
Et je pense qu'ici je ne ferai pas mal De joindre è, l'épigramme, ou bien au madrigal,
Le ragoüt d'un sonnet 1 qui, chez une princesse,
A passé pour avoir quelque délicatesse.
II est de sel attique assaisonné partout,
Et vous le trouverez, je crois d'assez bon goüt.
Armande. Ah! je n'en doute point.
Philaminte. Donnons vite audience. Bélise (interrompant Trissotin chaque fois qii il se dispose a lire). Je sens d'aise mon coeur tressaillir par avance.
J'aime la poésie avec entêtement.
Et surtout quand les vers sont tournées galamment.
Philaminte. Si nous parions toujours, il ne pourra rien dire. Trissotin. So. .. .
Bélise (a Henriette, qui ne dit rieri). Silence, ma nièce.
Armande. Ah ! laissez-le done lire. Trissotin. Sonnet, è. la princesse uranie, sur sa fèvre. 2Votre prudence est endormie De traiter magnifiquement Et de loger superbement Votre plus cruelle ennemie.
Bélise. Ah! le joli début!
Armande. Qu'il a le tour galant!
Philaminte. Lui seul des vers aisés possède le talent.
Armande. A prudence endormie il faut rendre les armes.
Bélise. hoger sun ennemie est pour moi plein de charmes. Philaminte. J'aime si/perbement et magnifiquement!
Ces deux adverbes joints font admirablement!
Bélise. Prêtons 1'oreille au reste.
Trissotin. Votre prudence est endormie De traiter magnifiquement Et de loger superbement Votre plus cruelle ennemie.
Armande. Prudence endormie!
Bélise. Loger son ennemie!
Philaminte. Superbement et magnifiquement/
Trissotin. Faites-la sortir, quoi qu'on die, 3De votre riche appartement, 4 Oü cette ingrale insolemment Attaque votre belle vie.
Bélise. Ah! tout doux! Laissez-moi, de grAce, respirer. Armande. Donnez-nous, s'il vous plalt, le loisir d'admirer. Philaminte. On se sent, è ces vers, jusques au fond de 1'dme,
1
Voyez page 69, note 2.
2
L'abbé Cotin avait lu ce sonnet chez la duchesse de Moutpensier, cousine de Louis XIV.
3
Die; v. page 69, note 7. 4 De votre corps.
les femmes savantes (acte iii, scène li).
Couler je ne sais quoi qui fait que 1'on se pdme.
Armande. Faites-la sortir, quoi qu on die,
De voire riche appartement.
Que riche appartement est ló. joliment dit!
Et que la métaphore est mise avec esprit!
Philaminte. Faites-la sortir, quoi qu'on die.
Ah!.que ce quoi ququot;on die est d'un goüt admirable!
C'est, k mon sentiment, un endroit impayable.
Armande. De quoi qu on die aussi mon coeur est amoureux. Belise. Je suis de votre avis, quoi qu'on die est heureux. Armande. Je voudrais 1'avoir fait.
Belise. II vaut toute une pièce. Philaminte. Mais en comprend-on bien; comme moi, la finesse? Armande et Belise. Oh! oh!
Philaminte. Faites-la sortir, quoi qu'on die.
Que de la fièvre on prenne ici les intéréts;
N'ayez aucun égard, raoquez-vous des caquets;
Faites-la sortir, quoi qu'on die,
Quoi qu'on die, quoi qu'on die.
Ce quoi qu'on die en dit beaucoup plus qu'il ne semble.
Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,
Mais j'entends la-dessous un million de mots.
Belise. II est vrai qu'il dit plus de choses qu'il n'est gros. Philaminte. Mais quand vous avez fait ce charmant quoi qu'on die, Avez-vous compris, vous, toute son énergie?
Songiez-vous bien vous-méme cl tout ce qu'il nous dit? Et pensiez-vous alors y mettre tant d'esprit?
Trissotin. Hai! hai!
Armande. J'ai fort aussi Vingrate dans la tête,
Cette ingrate de fièvre, injuste, malhonnête,
Qui traite mal les gens qui la logent chez eux.
Philaminte. Enfin les quatrains sont admirables tous deux. Venons-en promptement aux tiercets, 1 je vous prie.
Armande. Ah! s'il vous plait^ encore une fois quoi qu'on die.
Trissotin. Faites-la sortir, quoi qu'on die,
Philaminte, Armande et Belise. Quoi qu'on die!
Trissotin. De votre riche appartement!
Philaminte, Armande et Belise. Riche appartement!
Trissotin. Oü cette ingrate insolemment,
Philaminte, Armande et Belise. Cette ingrate de fièvre!
Trissotin. Attaque votre belle vie.
Philaminte. Votre belle vie!
Armande et Bélisê. Ah!
Trissotin. Quoi! sans respecter votre rang,
Elle se prend è, votre sang ....
Philaminte, Armande et Bélise. Ah!
Trissotin. Et nuit et jour vous fait outrage!
123
Si vous la conduisez aux bains,
1
Au XVIIe siècle on disait tiercet au lieu de tercet.
molière (1622 â1673).
Sans la marchander davantage,
Noyez-la de vos propres mains.
Philaminte. On n'en peut plus!
Belise. On pAme!
Armande. On se meurt de plaisir. Philaminte. De mille doux frissons vous vous sentez saisir. Armande. Si vous la conduisez aux bains,
Bélise. Sans la marchander davantage,
Philaminte. Noyez-la de vos propres mains,
De vos propres mains, lè,, noyez-la dans les bains.
Armande. Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant. Bélise. Partout on s'y promène avec ravissement.
Philaminte. On n'y saurait marcher que sur de belles choses. Armande. Ce sont petits chemins tout parsemés de roses. Trissotin. Le sonnet done vous semble ....
Philaminte. Admirable, nouveau; Et personne jamais n'a rien fait de si beau.
Bélise (a Henriet té). Quoi! sans émotion pendant cette lecture! Vois faites lè,, ma nièce, une étrange figure!
Henriette. Chacun fait ici-bas la figure qu'il peut,
Ma tante; et bel esprit, il ne Test pas qui veut. 1
Trissotin. Peut-être que mes vers importunent madame. Henriette. Point. Je n'écoute pas.
Philaminte. Ah! voyons l'épigramme. Trissotin. Sur un carrosse 2 de couleur amaranie dotiné a une
dame de ses amies.
Philaminte. Ses titres ont toujours quelque chose de rare. Armande. A cent beaux traits d'esprit leur nouveauté prépare. Trissotin. L'amour si chèrement m'a vendu son lien, Philaminte, Armande et Bélise. Ah!
Trissotin. Qu'il m'en coüte déjè. la moitié de mon bien; Et quand tu vois ce beau carrosse Oü tant d'or se relève en bosse,
Qu'il étonne tout le pays,
Et fait pompeusement triompher ma Laïs .... Philaminte. Ah! ma Laïs! Voilé, de 1'érudition.
Bélise. L'enveloppe est jolie, et vaut un million.
Trissotin. Et quand tu vois ce beau carrosse,
Oü tant d'or se relève en bosse,
Qu'il étonne tout le pays.
Et fait pompeusement triompher ma Laïs,
Ne dis plus qu'il est amarante;
Dis plütot qu'il est de ma rente.
Armande. Oh! oh! oh! celui-li ne s'attend point du tout. Philaminte. On n'a que lui qui puisse écrire de ce goüt.
134
1
On dirait aujourd'hui: Bel esprit ne l'est pas qui veut.
2
Des expressions comme; Je suis venu en carrosse, j'attends mon carrosse ne sont plus employées que par un épicier enrichi, par un rentier de province qui veut faire sonner sa richesse. Les gens bien élevés disent ma voiture, les voitures du roi, etc. Cependant on dit encore: 11 route carrosse, pour: It est riche.
les femmes sa.vantes (acte iii, scène ii.)
Belise. Ne dis plus qu'il est amarante,
Dis plütot qu'il est d£ ma rente.
Voilé, qui se décline, ma rente, de ma rente, a ma rente.
Philaminte. Je ne sais, du moment que je vous ai connu, Si, sur votre sujet, j'eus l'esprit prévenu;
Mais j'admire partout vos vers et votre prose.
Trissotin (d Philaminte?) Si vous vouliez de vous nous montrer A notre tour aussi nous pourrions admirer. [quelque chose,
Philaminte. Je n'ai rien fait en vers; mais j'ai lieu d'espérer Que je pourrai bientót vous montrer, en amie,
Huit chapitres du plan de notre académie.
Platon s'est au projet simplement arrêté,
Quand de sa République il a fait le traité;
I2S
Mais è l'effet entier 1 je veux pousser l'idée Que j'ai sur le papier en prose accommodée.
1
C'est-a-dire jusqu a Vexecution.
126
LA ROCHEFOUCAULD.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
Francois dug de la Rochefoucauld , d'abord connu sous
le nom de prince de Marsillac, naquit è. Paris en 1613, et mourut en 1680. II se signala en diverses occasions par son courage, mais il se fit surtout remarquer par son esprit d'intrigue. Ennemi déclaré du cardinal de Mazarin, il entra dans le parti de la Fronde et prit une part active aux guerres civiles qui troublèrent la minorité de Louis XIV. Cependant il n'y joua qu'un róle trés secondaire. Rentré en grdce, il fut nommé par le roi gouverneur du Poitou. II passa sa vieillesse dans l'intimité de Mme de Lafayette 1 et de Mme de Sé-vigné. 2 L'ouvrage qui a fait la réputation littéraire du due de la Rochefoucauld a pour titre Ré flexions ou Sentences et Maximes morales. On I'appelle ordinairement le hvre des Maximes. II fut imprimé pour la première fois en 1665. La perfection du style de eet ouvrage place son auteur au premier rang des prosateurs du siècle de Louis XIV. Quant au contenu méme des Maximes, J-.J. Rousseau dit avec raison que c'est un triste livre, puisqu'un grand nombre des réflexions de La Rochefoucauld indiquent l'amour de soi-même comme l'unique mobile de toutes les actions humaines, bonnes ou mauvaises.
MAXIMES. 3
(2) L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs.
(3) Quelque découverte que Ton ait faite dans le pays de l'amour-propre, il y reste encore bien des terres inconnues.
(19) Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui.
(25) II faut de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que la mauvaise.
(26) Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.
(34) Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres.
(38) Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos craintes.
(49) On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on s'imagine.
(67) La bonne grdce est au corps ce que le bon sens est k l'esprit.
(79) Le silence est le parti le plus sür de celui qui se défie de soi-mème.
1
Mm de Lafayette {1634â1693) s'est fait un nom dans la littérature par ses romans, qui ont eu la plus grande vogue [Zaïde, la Princess* de Clèves, la Comtesse de Tende, etc.), et par ses cercles littéraires. Voyez, a l'article Molière, la notice sur les Precieus es ridicules, page 65.
2
Voyez, dans ce Manuel, la Notice sur Mme de Sévigné.
3
Le texte des Maximes est d'après l'édition de M. Gilbert (laquelle fait partie des Grands écrivains de la France, publiés sous la direction de M. Régnier). On y a suivi le texte de l'édition de 1678, la dernière qui ait paru du vivant de la Rochefoucauld.
MAXIMES.
(84) II est plus honteux de se défier de ses amis que d'en être trompé.
(89) Tout le monde se plaint de sa mémoire, et personne ne se plaint de son jugement.
(110) On ne donne rien si libéralement que ses conseils.
(112) Les défauts de l'esprit augmentent en vieillissant, comme ceux du visage.
(115) II est aussi facile 1 de se tromper soi-même sans s'en aperce-voir, qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en apergoivent.
(127) Le vrai moyen d'être trompé, c'est de se croireplus fin que les autres.
(134) On n'est jamais si ridicule par les qualités que Ton a, que par celles que Ton affecte d'avoir.
(138) On aime mieux dire du mal de soi-même que den'en point parler.
(140) Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la compagnie des sots.
(147) Peu de gens sent assez sages pour préférer le bldme qui leur est utile A la louange qui les trahit. 2
(158) La flatterie est une fausse monnaie qui n'a de cours que par notre vanité.
(164) II est plus facile de paraltre digne des emplois qu'on n'a pas que de ceux que Ton exerce.
(196) Nous oublions aisément nos fautes, lorsqu'elles ne sont sues que de nous.
(199) Le désir de paraltre habile empêche souvent de le devenir.
(212) La plupart des gens ne jugent des hommes que par la vogue qu'ils ont ou par leur fortune.
(218) L'hypocrisie est un hommage que le vice rend la vertu.
(226) Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation est une espèce d'ingratitude.
(243) II y a peu de choses impossibles 3 d'elles-mêmes, et l'appli-cation pour les faire réussir nous manque plus que les moyens.
(249) II n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix, dans les yeux et dans I'air de la personne que dans le choix des paroles.
(250) La véritable éloquence consiste d dire tout ce qu'il faut, et è ne dire que ce qu'il faut.
(294) Nous aimons toujours ceux qui nous admirent, et nous n'aimons pas toujours ceux que nous admirons.
(303) Quelque bien qu'on nous dise de nous, on ne nous apprend rien de nouveau.
(327) Nous n'avouons de petits défauts que pour persuader que nous n'en avons pas de grands.
(342) L'accent du pays oü Ton est né demeure dans l'esprit et dans le coeur, comme dans le langage.
(431) Rien n'empêche tant d'être naturel que l'envie de le paraltre.
(487) Nous avons plus de paresse dans l'esprit que dans le corps.
127
11
1
Variante: II est aussi aisé de se tromper sans s'en apercevoir, etc.
2
Variante: . . . pour aimer mieux le blame qui leur sert que . . .
3
Variante: II n'y a point de choses impossibles.
C. Plcetz, Manuel de Littérature frangaise, 4e éd.
128
LA FONTAINE.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
JeAN DE LA FONTAINE naquiten 1621 è CMteau-Thierry, petite ville de la Champagne, oü son père exercait les fonctions de maltre des eaux et forêts. II fit sas études au collége de Reims et passa un an au séminaire; mais on vit bientót qu'il n'avait pas de vocation pour l'état ecclésiastique. Son père lui transmit sa charge et le maria k une trés jeune femme. Cette union ne fut pas heureuse; les époux en vinrent bientót a une séparation. Quant è, sa charge de maltre des eaux et forêts, La Fontaine l'exerca pendant plusieurs années, sans s'en occuper autrement qu'en se promenant dans les bois et sur les bords des eaux dont l'inspection lui était confiée. II s'en défit le plus tót possible en la vendant, selon l'usage du temps.
Après sa sortie du séminaire, La Fontaine s'était mis a lire avec délices Marot, Rabelais, Amyot, 2 Boccace et l'Arioste. 3 Mais Térence était son auteur favori. Aussi débuta-t-il par une comédie qui, comme la plupart de ses ouvrages dramatiques, est oubliée aujourd'hui. Ces débuts furent le point de départ de sa liaison avec Molière, qui, è, cette époque, parcourait les provinces en qualité de directeur de troupe et d'acteur, et avec Racine et Boileau.
La Fontaine trouva un puissant protecteur dans la personne de Fouquet, surintendant des finances, qui était alors 3, l'apogée de sa puissance et de sa fortune. II fit au poète une pension, a la condition que celui-ci lui donnerait des pièces de vers en guise de quittances. En 1661, Fouquet, le tout-puissant ministre, fut tout Ãl coup arrêté par ordre de Louis XIV. On l'accusa de dilapidation des deniers publics et de concussion. On craignit quelque temps pour la vie de Fouquet, tant ses ennemis avaient su irriter le roi contre lui. La Fontaine resta fidéle è, son bienfaiteur; il eut le courage de solli-citer la clémence du despotique monarque dans son Elégie aux nymphes de Vaux, poème qui commenca sa réputation littéraire. 4
En 1669, La Fontaine commenca £l publier ses Fables, qui ont rendu son nom immortel. Les sujets en sont presque tous tirés d'Ãsope et de Phèdre; mais le fabuliste francais n'en est pas moins original. Ce qu'on admire surtout dans ses fables, c'est la forme et la mise en ceuvre. Naïveté, finesse, bonhomie, délicatesse de sentiments, giS.ce, variété de tons, du plus élevé au plus simple,
1
D'après Walkenaër, Héguin de Guerle et Geruzez.
2
Voyez V Introduction.
3
boccace (Boccaccio, 1313â1375). célèbre écrivain italien, auteur du Décaincron, recueil de nouvelles qui l'a placé a la tête des prosateurs italiens, l'arioste (Ariosto, 1474â1533)» célèbre poète italien , auteur du Roland furicux.
4
Vaux, nom d'un chateau situé prés de Melun et bati par Fouquet. Les magnificences de ce chateau, pour lequel 11 avait dépensé des sommes immenses, furent une des causes de la perte du ministre. Jugé et condamné par une commission composée de ses ennemis, Fouquet fut enfermé dans la forteresse de Pignerol , oü il mourut après 19 ans de captivité.
FABLES.
tout est réuni dans les vers de la Fontaine. Ces fables et d'autres poésies, moins dignes d'être mentionnées ici, firent connaltre è. la France une langue poétique toute nouvelle, fusion heureuse du lan-gage naïf et énergique du siècle de Francois Ier et de l'élégance du siècle de Louis XIV.
En 1683, après la mort de Colbert, La Fontaine fut élu membre de 1'Académie francaise, mais le roi, dont le fabuliste n'avait jamais eu les bonnes grdces, et qui lui préférait son concurrent Boileau, n'approuva pas l'élection. Cependant 1'Académie eut assez d'indé-pendance pour ne pas se rétracter et pour maintenir son choix. L'année suivante, Boileau ayant été élu amp; une nouvelle place vacante è 1'Académie, le roi permit que La Fontaine prlt possession de son fauteuil, en même temps que Boileau.
Son caractère insouciant et sa négligence en matière d'affaires avaient, de bonne heure, mis La Fontaine dans une position embar-rassante. II en fut tiré par madame de la Sablière, femme distinguée par son esprit, son savoir et sa bienfaisance. Le poète vécut vingt ans chez elle, exempt de tout souci. Après la mort de madame de la Sablière, La Fontaine trouva la même hospitalité chez Hervart, conseiller au parlement de Paris.
Vers la fin de sa vie, une grave maladie. dont il guérit pourtant, tourna les pensées du poète vers la religion; il désavoua ceux de ses écrits qui avaient causé du scandale, et ne s'occupa plus qu'è traduire en vers francais des hymnes sacrées. II mourut en 1695, dgé de prés de soixante-quatorze ans.
LES FABLES.
(1668).
Depuis deux siècles, le reeueil des fables de La Fontaine est, en France, l'ouvrage le plus populaire. II y est devenu un veritable livre d education et d'enseignement, dans lequel les générations viennent Tune après l'autre se retremper dans la langue du dix-septième siècle. II est évident qu'un pareil livre a dü avoir une immense influence sur le développement de la langue, et que la lecture attentive en est indispensable a tout étranger qui désire savoir Ie francais. Du reste, on a tort de croire que les fables de La Fonfaine ne conviennent qu'aux enfants: au contraire, letude approfondie doit en être réservée pour un age plus miïr.
Nous ne pourrons reproduire dans ce Manuel qu'un nombre trés restreint de fables: mais nous passerons en revue les douze livres qui composent le reeueil des fables de La Fontaine, et nous indiquerons les morceaux qui doivent surtout attirer l'attention du lecteur.1
PREMIER LIVRE.
129
Les premières fables de ce livre, telles que la Cigalc ct la Fourmi (fab. i), /é? Cor-beau et le Renard (fab. 2), le Loup et le Chieu (fab. 5) sont d'une extréme simplicité, appropriées a l'enfonce et de nature a la charmer; mais le poète ne tarde pas a prendre un essor plus élevé. Si le Rat de ville et le Rat des champs (fab. 9) n'est qu'une esquisse qui laisse au tableau tracé par Horace (Satires II, 6) toute sa supériorité, le peintre inimitable parait dans VHirondelle ct les petits Oiseaux (fab. 8), le Loup et rAgneau (fab. 10) et le Renard et la Cigogne (fab. 18). Mais le chef-d'ceuvre de ce livre est le Chêne et le Roseau (fab. 22), qui allie la simplicité a la grace et a la vigueur du style.
1
Les éditions des Fables qu'on doit le plus recommander aux écoles sont celles de Geruze\ et de Dezobry.
LA FONTAINE (1621 â1695).
CE CHÃNE ET LE ROSEAU.
Le chêne un jour dit au roseau:
Vous avez bien sujet d'accuser la nature;
Un roitelet ' pour vous est un pesant fardeau; Le moindre vent qui d'aventure Fait rider la face de l'eau,
Vous oblige a baisser la tête;
Cependant que 1 mon front, au Caucase pareil, Non content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est aquilon, 3 tout me semble zéphyr. Encor si vous naissiez è, l'abri du feuillage Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant a soufïrir;
Je vous défendrais de l'orage;
Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords des royaumes du vent. La nature envers vous me semble bien injuste.
Votre compassion, lui répondit l'arbuste,
Part d'un bon naturel, mais quittez ce souci:
Les vents me sont moins qu'A vous redoutables; Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici Contre leurs coups épouvantables Résisté sans courber le dos;
Mais attendons la fin. Comme il disait ces mots, Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants Que le nord eüt portés jusque-lè dans ses flancs. L'arbre tient bon, le roseau plie.
Le vent redouble ses efforts.
Et fait si bien qu'il déracine Celui de qui la tête au ciel était voisine.
Et dont les pieds touchaient a l'empire des morts.
DEUXIÃME LIVRE.
Nous remarquons dans le deuxième livre le Conseil tcnu far Us Rats (fab. 2). Cette fable dépeint les gens qui sont courageux quand il s'agit de parler et de donner des conseils, mais qui deviennent fort prudents dès qu'il faut payer de leur personne, dès qu'il s'agit A'attacker le grelot, expression devenue proverbiale. La 4quot; fable, les deux Taureaux et une Grenoviüc prouve cette ancienne vérité que les petits expiem ordi-nairement les fautes des grands, et le Lion et le Rat (fab. 11) démontre qu'cmaso/ivetit besoin d'un plus petit que soi. Nous reproduisons le chef-d'oeuvre de ce livre (fab. 9):
LE LION ET LE MOUCHERON.
Va-t'en, chétif insecte, excrément de la terre!
C'est en ces mots que le lion Parlait un jour au moucheron.
L'autre lui déclara !a guerre.
13°
1
Cependant que; voyez page 17, note 6. 3 Vent impétueux du nord.
FABLES.
Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi,
Me fasse peur ni me soucie?
Un boeuf est plus puissant que toi;
Je le mêne amp; ma fantaisie.
A peine il achevait ces mots,
Que lui-même il sonna la charge,
Fut le trompette et le héros.
Dans l'abord il se met au large;
Puis prend son temps, fond sur le cou Du lion, qu'il rend presque fou.
Le quadnipède écume, et son ceil étincelle;
II rugit. On se cache, on tremble è. I'environ; Et cette alarme universelle Est I'ouvrage d'un moucheron.
Un avorton de mouche en cent lieux le harcelle; Tantót pique l'échine, et tantót le museau.
Tantót entre au fond du naseau.
La rage alors se trouve £l son falte montée. L'invisible ennemi triomphe, et rit de voir Qu'il n'est griffe ni dent en la béte irritée Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir. Le malheureux lion se déchire lui-même,
Fait résonner sa queue i\ l'entour de ses flancs, Bat Fair, qui n'en peut mais; 1 et sa fureur extréme Le fatigue, l'abat: le voilé, sur les dents.
L'insecte du combat se retire avec gloire:
Comme il sonna la charge, il sonne la victoire, Va partout I'annoncer, et rencontre en chemin L'embuscade 2 d'une araignée;
II y rencontre aussi sa fin.
Quelle chose par Irl nous'peut étre enseignce? J'en vois deux, dont Tune est qu'entre nos ennemis Les plus è. craindre sont souvent les plus petits; L'autre, qu'aux grands périls tel a pu se soustraire, Qui périt pour la moindre affaire.
TROISIÃME LIVRE.
Le troisième livre commence par un chef-d'oeuvre, Meunier, son Fils et I'Ane, qui démontre l'impossibilité de plaire a tout le monde. Nous y remarquons encore les Grenouilles qui demandent un roi (fab. 4.), et qui sont bien punies de ne pas avoir été contentes du premier que Jupiter leur avait accordé. Les^ pauvres grenouilles n'ont pourtant pas tout a fait tort de ne vouloir pour chef de I'Etat ni une pièce de bois, dont ses sujets se moquent, ni une grue qui les mange, mais de désirer un prince qui se fasse respecter sans avaler ses sujets. Dans le Renard et le Done (fab. 5), le fabuliste peint bien la sottise de ceux qui ont moins de jugement que de barbe au menton. Une des plus belles fables est le Lion devenu vieux (fab. 14), que nous reproduisons. Enfin nous mentionnerons le Chat et le vieux Rat (fab. 18), comme un chef-d'osuvre de peinture et de narration.
1
Mats, archaïsme (du latin mag is), davantage. Je n'en peux mais veut dire: Ce nest pas ma faute, je n en suis pas cause.
2
C'est-a-dire une toile daraignée.
LA FONTAINE (lÃZI â1695).
LE LION DEVENU VIEUX.
Le lion, terreur des forêts,
Chargé d'ans et pleurant son antique prouesse, 1Fut enfin attaqué par ses propres sujets,
Devenus forts par sa faiblesse.
Le cheval s'approchant lui donne un coup de pied; Le loup, un coup de dent; le boeuf, un coup de corne. Le malheureux lion, languissant, triste et morne, Peut ü peine rugir, par l'dge estropié.
II attend son destin, sans faire aucunes plaintes; Quand voyant l'dne même a son autre accourir: Ah! c'est trop, lui dit-il; je voulais bien mourir, Mais c'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes.
Q,UATRIÃME LIVRE.
Les plus belles fables du quatrième livre sont sans contredit le Jardinicr ct sou Seigneur (fab. 4), scène comique et morale tracée de main de maitre, 1'Ane et le petit Chien (fab. 5), tableau de genre non moins plaisant, et qui donne lieu a tant d'applications; car le nombre des lourdauds qui visent a la grace et qui forcent leur talent nest pas petit; le Combat des Rats et des Belettes (fab. 6), poème héroï-comique en miniature; le Vieillard et ses Enfants (fab. 18), remarquable par la noblesse soutenue et la gravité du style, et enfin l'Alouette et ses Petits avec le Maitre d'tin champ (fab. 22), qui passe avec raison pour un des chefs-d'oeuvre du genre.
CINQUIÃME LIVRE.
Le cinquième livre est peut-ètre moins riche en chefs-d'oeuvre que les précédents. On y remarque cependant le Laboureur et ses Enfants (fab. 9), V Aigle et le Hi bon (fab. 18), I Ours et les deux Compagnons (fab. 20), imité de 1'historiën Commines,2 et VAne vêtu de la peau du Lion (fab. 21), que nous reproduisons.
L'ANE VÃTU DE LA PEAU DU LION.
De la peau du lion l'dne s'étant vêtu,
Ãtait craint partout d la ronde ;
Et, bien qu'animal sans vertu, 3II faisait trembler tout le monde.
Un petit bout d'oreille échappé par malheur,
Découvrit la fourbe 4 et Terreur:
Martin fit alors son office.
Ceux qui ne savaient pas la ruse et la malice S'étonnaient de voir que Martin Chassdt les lions au moulin.
Force gens font du bruit en France Par qui eet apologue est rendu familier.
Un équipage cavalier Fait les trois quarts de leur vaillance.
132
1
Prouesse, acte de bravoure, ne se dit plus aujourd'hui qu'en plaisanterie. L'adjectif preux se dit encore en poésie, p. e. dans le Cor d'Alfred de Vigny.
2
Commines; voyez 1' Introduction p. XVIL 3 Vertu; v. page 16, note 6.
3
4 Pour: fourberie. s Martin, valet de meunier, ordinairement armé d'un baton.
FABLES.
SIXIÃME LIVRE.
Les plus belles fables du sixième livre sont peut-ètre: Phébus et Borée (fab. 3), qui exprime poétiquement la vérité du proverbe; Phis fait douceur que violence, puis Ie Cerf se voyant dans l'eau (fab. 9), qui apprend a préférer l'utile au beau, le Lièvre ct la Tortue (fab. 10), qui met en relief le vieux précepte Hdte-toi lentement, puis le Lion malade et te Benard {fab. 14), et enfin le C/mrtier embourbé (fab. 18), que nous donnons ici.
LE CHARTIER 1 EMBOURBÃ.
Le Phaéton 1 d'une voiture rt foin Vit son char embourbé. Le pauvre homme était loin De tout humain secours: c'était a la campagne,
Prés d'uu certain canton de la Basse-Bretagne,
Appelé Quimper-Corentin. 2On sait assez que le Destin Adresse lü les gens quand il veut qu'on enrage.
Dieu nous préserve du voyage!
Pour venir au chartier embourbé dans ces lieux,
Le voilé qui déteste et jure de son mieux,
Pestant, en sa fureur extréme ,
Tantót contre les trous, puis contre ses chevaux,
Contre son char, contre lui-même.
II invoque ü la fin le dieu dont les travaux
Sont si célébres dans le monde;
Hercule, lui dit-il, aide-moi; si ton dos A porté la machine ronde,
Ton bras peut me tirer d'ici.
Sa prière étant faite, il entend dans la nue Une voix qui lui parle ainsi:
Hercule veut qu'on se- remue;
Puis il aide les gens. Regarde d'oü provient L'achoppement 4 qui te retient;
Ote d'autour de chaque roue Ce malheureux mortier, cette maudite boue
Qui jusqu'cl l'essieu les enduit;
Prends ton pic, et me romps ce caillou qui te nuit;
Comble-moi cette ornière. As-tu fait? Oui, dit l'homme. Or bien. je vais t'aider, dit la voix; prends ton fouet.
Je Fai pris .... Qu'est ceci? mon char marche 3, souhait! Hercule en soit loué! Lors la voix: Tu vois comme Tes chevaux aisément se sont tirés de ld.
Aide-toi, le ciel t'aidera.
133
1
Conducteur. â Phaéton est le nom du nis du Soleil. II fut foudroyé par Jupiter pour avoir mal conduit le char de son père (Ovide, Metamorphoses t II). â De nos jours, on appelle phaéton une petite calèche legére et découverte. Elle a été ainsi nommée par métonyviie, en prenant le conducteur pour la chose conduite.
2
Endroit dont on se moque, ainsi que de Pézénas. 4 L'obstacle.
LA FONTAINE (1621-1695).
SEPTIÃME LIVRE.
Le septième livre s'ouvre par les Animaux malades de la peste, fable qui passe k juste titre pour un des chefs-d'ceuvre de la langue; puis nous remarquons le Rat qui 5 est retire du monde, fable tout aussi parfaite, et que nous reproduisons; le Coche et la Mouche (fab. 9), la Laitiere et le Pot au lait (fab. 10^, deux fables qui, par le contraste des deux sujets et la différence du style, montrent toute la souplesse du talent de La Fontaine. Que Ion compare le commencement de ces deux fables. Dans la première, le poète peint, par la marche trainante du vers, la lenteur du mouvement du coche:
Dans un chemin montant , sablonneux, malaisé ,
Et de tons les cotes au soldi exposé ,
Six forts chevaux tiraient un coche. 1 Dans la seconde, le vers est aussi vif et aussi dégagé que la marche de la laitière
Perrette, sur sa tête ay ant un pot au lait,
Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre a la ville.
Légere et court vetue, elle allait a grands pas,
Ayant mis ce jour-la, pour ét re plus agile,
Cotillon simple et soldiers plats etc.
LE RAT QUI S'EST RETIRÃ DU MONDE.
Les Levantins 1 en leur légende Disent qu'un certain rat, las des soins 2 d'ici-bas, Dans un fromage de Hollande Se retira loin du tracas.
La solitude était profonde;
S'étendant partout k la ronde,
Notre ermite nouveau subsistait la-dedans.
II fit tant, des pieds et des dents,
Qu'en peu de jours il cut au fond de I'ermitage Le vivre et le couvert: que faut-il davantage? II devint gros et gras: Dieu prodigue ses biens A ceux qui font voeu d'être siens.
Un jour, au dévot personnage.
Des députés du peuple rat S'en vinrent demander quelque amnóne légèrej:
lis allaient en terre étrangère Chercher quelque secours contre le peuple chat.
Ratopolis était bloquée:
On les avait contraints de partir sans argent, Attendu l'état indigent De la république attaquée.
lis demandaient fort peu, certains que les secours Seraient prêts dans quatre ou cinq jours. Mes amis, dit le solitaire,
134
Les choses d'ici-bas ne me regardent plus: En quoi peut un pauvre reclus Vous assister? Que peut-il faire
- Les peuples du Levant.
1
1 On dit ordinairement trainer une voiture.
2
Soin pris dans le sens de souci
FABLES.
Que de prier le ciel qu'il vous aide en ceci ? J'espère qu'il aura de vous quelque souci. 1Ayant parlé de cette sorte,
Le nouveau saint ferma sa porte.
Qui désigné-je, è, votre avis,
Par ce rat si peu secourable?
Un moine? Non, mais un dervis: Je suppose qu'un moine est toujours charitable.
HUITIÃME LIVRE.
La Mort et le Mon rant, qui commence le huitième livre, est une des plus belles et certainement la plus grave des fables de La Fontaine. Elle est suivie de la fable si vive et si enjouée: le Savetier et le Financier (fab. 2), que nous reproduisons. Nous remarquons encore dans le même livre 1'Ours et I'Amateur des jar dins (fab. 10), qui enseigne la grande vérité qu'un sage ennemi vaut souvent mieux qu'un maladroit ami, et le Torrent et la Riviere (fab. 23), qui montre que les apparences sont souvent trompeuses, en bien comme en mal.
LE SAVETIER ET LE FINANCIER. 2
Un savetier chantait de matin jusqu'au soir:
C'était merveille de le voir,
Merveille de l'ouïr: il faisait des passages, 3
Plus content qu'aucun des sept sages.
Son voisin, au contraire, étant tout cousu d'or Chantait peu, dormait moins encor:
C'était un homme de finance.
Si sur le point du jour parfois il sommeillait,
Le savetier alors en chantant l'éveillait;
Et le financier se plaignait Que les soins de la Providence N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,
Comme le manger et le boire.
En son hotel il fait venir Le chanteur, et lui dit: Or ga, sire Grégoire, Que gagnez-vous par an? â Par an! ma foi, monsieur,
Dit avec un ton de rieur Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière De compter de la sorte; et je n'entasse guère Un jour sur l'autre; il suffit qu'è la fin J'attrape le bout de l'année;
Chaque jour amène son pain.
Eh bien! que gagnez-vous, dites-moi par journée ?
Tantót plus, tantót moins: le mal est que toujours (Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours
135
1
Souci est employé ici pour soin.
2
Cette fable est l'original du célèbre yohaim der vinntrc Seifensieder, qui do probablement son titre a une bévue du traducteur. II aura confondu savetier avec savonnier. Le savetier, qui travaillait a Paris dans une petite échoppe de bois, placée dans un coin perdu, est le véritable type de la pauvreté, et non pas le savonnier, auquel il faut un capital pour s'établir et pour exercer son industrie.
3
Des roulements de voix ou roulades.
LA FONTAINE (1621 â1695).
Qu'il faut chómer; on nous ruine en fêtes;
I/une fait tort è. l'autre; et monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son próne. Le financier, riant de sa naïveté,
Lui dit: Je vous veux mettre aujourd'hui sur le tróne. Prenez ces cent écus, gardez-les avec soin,
Pour vous en servir au besoin.
Le savetier crut voir tout l'argent que la terre Avait, depuis plus de cent ans,
Produit pour l'usage des gens.
II retourne chez lui: dans sa cave il enserre 1L'argent et sa joie cl la fois.
Plus de chant: il perdit la voix Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines. Le sommeil quitta son logis;
II eut pour botes les soucis,
Les soupcons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avait l'ceil au guet; et la nuit
Si quelque chat faisait du bruit,
136
Le chat prenait l'argent. A la fin le pauvre homme S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus: Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme, Et reprenez vos cent écus.
NEUVIÃME LIVRE.
Dans le neuvième livre, nous remarquons surtout les deux Pigeons (fab. 2), touchante peinture de l'amitié, remarquable surtout par la description animée des dangers que court le pigeon voyageur, le Gland et la Citrouille (fab. 4), VHuUre et les Plaideurs (fab. 9), qui démontre ce qu'on gagne a plaider, enfin le Singe et le Chat (fab. 16), qui a donné naissance a la locution proverbiale; iirer les marrons du feu.
DIXIÃME LIVRE.
La plus belle fable de ce livre est sans contredit VHomme et la Coulcuvre (fab. 2), réquisitoire amer contre l'orgueil, la dureté, 1 egoïsme hautain et impassible des puis-sants de la terre envers leurs serviteurs. On peut citer encore le beau récit: le Berger et le Roi (fab. 10), le Marchand, le Gentilhomme, le Fatre et le Fils de Roi (fab. 16), apologue qui prouve l'utilité d'un métier.
ONZIÃME LIVRE.
Le onzième livre, composé de fables que La Fontaine écrivit lorsqu'il approchait de la vieillesse, renferme encore deux chefs-d'oeuvre: le Pay san du Danube (fab. 7) et le Vieillard et les trois jeunes Homines (fab. 8).
DOUZIÃME LIVRE.
La décadence est sensible dans le douzième livre, formé de fables que La Fontaine composa étant sexagénaire. Cependant on reconnait encore la manière et, a un certain degré, le talent du poète dans le Thcsauriseur et le Singe (fab. 3). Ie vieux Chat et la jeune Souris (fab, 5) et surtout dans le Corbeau, la Gazelle, la Torfue et le Rat (fab. 15).
1
Enserrer, mot assez rare dont le radical est le latin sera [barre, ver roti, s err ure), et qui veut dire: en fermer.
MME DE SÃVIGNE.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. '
Marie de RABUTIN CHANTAL, marquise de SÃVIGNÃ, naquit k Paris, le 5 février 1626. Orpheline de père dix-huit mois après sa naissance, elle perdit sa mère 3, l'dge de sept ans et demi. Son aïeul maternel et plus tard son oncle, l'abbé de Coulanges, se char-gèrent de son education. Les dispositions précoces de la jeune orpheline furent soigneusement cultivées: Chapelain 1 et Ménage lui enseignèrent le latin et lui donnèrent les premières lecons de littérature. Uepuis, elle apprit Fitalien et perfectionna son goüt par la lecture continuelle des bons auteurs.
A l'dge de dix-huit ans, MUe de Rabutin épousa le marquis de Sévigné , maréchal de camp, homme fastueux et dissipé, qui fut tué dans un duel au bout de sept ans de mariage. Restée veuve a l'dge de vingt-cinq ans avec un fils et une fille, Mme de Sévigné se consacra a l'éducation de ses enfants. Cependant, dès 1651, elle vint i Paris. Elle se fit précieuse et alla dans le monde, aimée et recherchée pour son esprit et son amabilité. En 1669, elle maria sa fille amp; Frangois Adhémar, comte de Grignan, qui fut, deux ans après, nommé lieutenant-général du roi au gouvernement de Provence.
Ce fut pour Mme de Sévigné une vive douleur de voir s'éloigner cette fille qu'elle aimait tendrement. Elle chercha dans une active correspondance un dédommagement è. son absence et lui écrivit de nombreuses lettres, qui furent publiées après sa mort avec celles qu'elle avait adressées cl divers amis. Les Lettres de Mme de Sévigné sont, encore aujourd'hui, regardées comme le modèle du genre. Elles sont écrites avec une grdce inimitable dans un style facile et naturel, qui rencontre toujours l'expression propre, et avec un talent de description remarquable. Beaucoup de ces lettres offrent un grand intérêt historique; la plupart renferment des traits caractéristiques sur la bonne société d'alors et sur la cour de Louis XIV; quelques-unes parient de personnages qui ont joué un róle dans l'histoire; toutes portent au plus haut degré le cachet de la vérité et de la sincérité.
Mme de Sévigné mourut de la petite vérole le 17 avril 1696. Elle était alors en Provence, auprès de sa fille, qui neuf ans plus tard, fut emportée par la même maladie.
LETTRE ADRESSÃE A M. DE POMPONE 2 (59).
Lundi, ier décembre 1664.
II y a deux jours que tout le monde croyait que l'cn voulait tirer
1
quot; Le marquis de Pompone (1618â1699) fut ministre des affaires étrangères de 1671
2
et a l'influence de Colbert et de Louvois, leloigna des affaires. S'il faut en croire Flassan [Histoire de la Diplomatie franfaise, 111, 472) la disgrace de M. de Pompone
Mme DE SÃVIGNÃ (1626 â1696).
l'affaire de M. Fouquet 1 en longueur; présentement ce n'est plus la raême chose, c'est tout le contraire: on presse extraordinairement les interrogations. Ce matin M. le chancelier a pris son papier, et a lu, comme une liste, dix chefs d'accusation, sur quoi il ne donnait pas le loisir de répondre. M. Fouquet a dit: âMonsieur, je ne prétends point tirer les choses en longueur; mais je vous supplie de me donner loisir de répondre. Vous m'interrogez, et il semble que vous ne vouliez pas écouter ma réponse; il m'est important que je parle. II y a plusieurs articles qu'il faut que j'éclaircisse, et il est juste que je réponde sur tous ceux qui sont dans mon procés.quot; II a done fallu l'entendre, contre le gré des malintentionnés; car il est certain qu'ils ne sauraient souffrir qu'il se défende si bien. II a fort bien répondu sur tous les chefs. 2 On continuera de suite, et la chose ira si vite, que je crois que les interrogations finiront cette semaine. Je viens de souper h l'hótel de Nevers; nous avons bien causé, la maltresse du logis 3 et moi, sur ce chapitre. Neus sommes dans des inquiétudes qu'il n'y a que vous qui puissiez comprendre; car pour toute la familie du malheureux, la tranquillité et l'espérance y règnent.â
Je viens de recevoir votre lettre; elle vaut mieux que tout ce que je puis jamais écrire. Vous mettez ma modestie tl une trop grande épreuve, en me mandant de quelle manière je suis avec vous et avec notre cher solitaire. II me semble que je le vois et que je l'entends dire ce que vous me mandez. Je suis au désespoir que ce ne soit pas moi qui aie dit: Z,a méiamorphose de Pierrot4 en Tariuffe. Cela est si naturellement dit que si j'avais autant d'esprit que vous m'en croyez, je l'aurais trouvé au bout de ma plume.
II faut que je vous conté une petite historiette, qui est trés vraie, et qui vous divertira. Le Roi se méle depuis peu de faire des vers; MM. de Saint-Aignan et Dangeau 3 lui apprennent comme il s'y faut prendre. II fit 1'autre jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin il dit au maréchal de Gramont: 0 âMonsieur le maréchal, je vous prie, lisez ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent. Paree qu'on sait que depuis peu j'aime les vers, 011 m'en apporte de toutes les fagons.quot; Le maréchal, après avoir lu, dit au roi: âSire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses: il est vrai que voili le plus sot et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu.quot; Le Roi se mit a rire, et lui dit; âN'est-il pas vrai que celui qui l'a fait est bien fat? â Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom. â Oh bien! dit le Roi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bon-nement; c'est moi qui l'ai fait. â Ah! Sire, quelle trahison! que Votre Majesté me le rende; je l'ai lu brusquement. â Non, Monsieur le maréchal: les premiers sentiments sont toujours les plus naturels.'' Le Roi a fort ri de cette folie, et tout le monde trouve que voilé la
1
Voyez page 128, la notice biographique sur La Fontaine.
2
C'est-a-dire chefs d'accusation. 3 Mme du Plessis Guénégaud.
3
k Sobriquet du chancelier Séguier, qui s'appelait Pierre.
4
5 Le marquis de üangeau, membre de 1quot;Académie fra^aise en 1688.
6 Antoine III, due de Gramont, maréchal de France en 1641.
lettres adressées a m. de coulanges.
plus cruelle petite chose que Ton puisse faire è un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours k faire des réflexions, je voudrais que le Roi en fit lè-dessus, et qu'il jugedt par ld, combien il est loin de connaltre jamais la vérité.
lettres adressées a m. de coulanges.
I. (121).
A Paris, ce lundi i5e décembre1 1670.
Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triom-phante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'aujourd'hui, la plus brillante, la plus digne d'envie: enfin una chose dont on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés, encore eet exemple n'est-il pas juste; 2 une chose que Ton ne peut pas croire '1 Paris (comment la pourrait-on croire £l Lyon?); line chose qui fait crier miséricorde a tout le monde; une chose qui comble de joie madame de Rohan et madame d'Hau-terive, 3 une chose enfin qui se fera dimanche, oü ceux qui la verront croiront avoir la berlue; 4 une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre è la dire; devinez-la: je vous le donne en trois. Jetez-vous votre lang tie aux chiens? Eh bien! il faut done vous la dire: M. de Lauzun s épouse dimanche au Louvre, devinez qui? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent. Madame de Coulanges dit: ,,Voilé qui est bien difficile è, deviner; c'est madame de la Valière. 0 â Point du tout. Madame. â C'est done mademoiselle de Retz? ' â Point du tout, vous étes bien, provinciale. â Vraiment, nous sommes bien bétes, dites-vous, c'est mademoiselle Colbert. 5 â Encore moins. â C'est assurément mademoiselle de Créquy. n â Vous n'y êtes pas.quot; II faut done h la fin vous le dire: il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission du Roi, Mademoiselle, Mademoiselle de . . . Mademoiselle . . . devinez le nom; 11 épouse Mademoiselle, ma foi! par ma foi! ma foi jurée! Mademoiselle, la grande Mademoiselle; Mademoiselle,
*39
1
L'emploi du démonstratif ce devant le jour de la semaine et celui de l'adjectif numéral ordinal pour marquer le quantième du mois ont vieilli. Aujourd'hui on écrirait: lundi 15 (quinze) décembre,
2
Mme de Sévigné veut parler.de Marie, sceur de Henri VIII, roi d'Angleterre, qui, trois mois après la mort de Louis Xil, son mari, épousa le due de Suffolk.
3
La première de ces grandes dames, la duchesse de Rohan, avait épouse, par inclination, un simple gentilhomme sans fortune; la seconde, la fille du due de Villeroi,
4
avait épousé le marquis d'Hauterive, manage qui l'avait brouillée avec son père.
5
0 La seconde fille du ministre. 9 Fille unique et héritière du due de Créquy.
Mme de sévigne (1626â1696).
fille de feu Monsieur; 1 Mademoiselle, petite-fille de Henri IV; mademoiselle d'Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Mont-pensier, mademoiselle d'Orléans; Mademoiselle, cousine germaine du Roi; Mademoiselle, destinée au tróne; Mademoiselle, le seul parti de France qui füt digne de Monsieur. 2 Voild un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilü une belle raillerie, que cela est bien iade ü imaginer; si enfin vous nous dites des injures, nous trouverons que vous avez raison; nous en avons fait autant que vous.
Adieu; les lettres qui seront portées par eet ordinaire vous feront voir si nous disons vrai ou non.
II. (122).
A Paris, ce vendredi 19e décembre 1670.
Ce qui s'appelle tomber du liaut des nues, e'est ce qui arriva hier au soir aux Tuileries; mais il faut reprendre les choses de plus loin. Vous en êtes è, la joie, aux transports, aux ravissements de la princesse et de son bienheureux amant. Ce fut done lundi que la chose fut déclarée, comme vous avez su. Le mardi se passa amp; parler, amp; s'étonner, è, complimenter. Le mercredi, Mademoiselle fit une donation £l M. de Lauzun, avec dessein de lui donner les titres, les noms et les ornements nécessaires pour être nommé dans le con-trat de manage, qui fut fait le même jour. Elle lui donna done, en attendant mieux, quatre duchés: le premier; c'est le comté d'Eu, qui est la première pairie de France et qui donne le premier rang; le duché de Montpensier, dont il porta hier le nom toute la journée; le duché de Saint-Fargeau, le duché de Chdtellerault: tout cela estimé viugt-deux millions. Le contrat fut fait ensuite, oü il prit le nom de Montpensier. Le jeudi matin, qui était hier. Mademoiselle espéra que le Roi signerait, comme il l'avait dit; mais sur les sept heures du soir. Sa Majesté étant persuadée par la Reine, Monsieur et plusieurs barbons 3 que cette affaire faisait tort a sa réputation, il se résolut 4 de la rompre, et après avoir fait venir Mademoiselle et M. de Lauzun, il leur déclara, devant M. le Prince, 5 qu'il leur défendait de plus songer amp; ce mariage. M. de Lauzun recut eet ordre avec tout le respect, toute la soumission, toute la fermeté et teut le désespoir que méritait une si grande chute. Four Mademoiselle, suivant son humeur, elle éclata en pleurs, en cris, en douleurs violentes, en plaintes excessives; et tout le jour elle n'a pas sorti de son lit, sans rien avaler que des bouillons. Voili un beau songe,
14°
1
Gaston de France, due d'Orléans, frère de Louis XIII, mort en 1660. On appelait Monsieur, par excellence, l'ainé des frères du roi; on désignait par le mot Madame, sans y rien ajouter, la femme de Monsieur, frère du roi, ou la fille ainée du roi ou du Dauphin; Mademoiselle, employé absolument, désignait la fille ainée de Monsieur, frère du roi, ou la première princesse du sang, tant qu'elle était fille.
2
Philippe de France, due d'Orléans, frère de Louis XIV et cousin germain de Mademoiselle. C'est de lui que descend la branche cadettede la maison de Bottrbo?i(-Orleans), qui est montée sur le tróne de France en la personne de Louis-Philippe ier (1830â1848).
3
Bardon, terme familier pour désigner un vieillard.
4
Aujourd'hui: se résoudre lt;5, ou: résoudre de. 5 Le prince de Condé.
LETTRES ADRESSEES A SA FILLE.
voilamp; un beau sujet de roman ou de tragédie, mais surtout un beau sujet de raisonner et de parler éternellement: c'est ce que nous faisons jour et nuit, soir et matin, sans fin, sans cesse. Nous espé-rons que vous en ferez autant. E fra tanio vi bacio le mani. 1
LETTRES ADRESSÃES A MADAME DE GRIGNAN, SA FILLE.
I- (I37-)
Vendendri 2oe février 1671.
Je vous 2 avoue que j'ai une extraordinaire envie de savoir de vos nouvelles: songez, ma chère bonne, que je n'en ai point eu depuis La Palice. 3 Je ne sais rien du reste de votre voyage jusqu'Ãl Lyon, ni de votre route jusqu'en Provence: je me dévore, en un mot; j'ai une impatience qui trouble mon repos. Je suis bien assurée qu'il me viendra des lettres: je ne doute point que vous n'ayez écrit; mais je les attends, et je ne les ai pas: il faut se consoler ét s'amu-ser en vous écrivant.
Vous saurez, ma petite, qu'avant-hier, mercredi, après étre revenue de chez Mme de Coulanges, oü nous faisons nos paquets les jours d'ordinaire, 4 je songeai d, me coucher. Cela n'est pas extraordinaire; mais ce qui l'est beaucoup, c'est qu'è trois heures après minuit j'entendis crier au voleur, au feu, et ces cris si prés de moi et si redoublés, que je he doutai point que ce füt ici: r' je crus même entendre qu'on parlait de ma petite fille; 0 je ne doutai pas qu'elle ne füt brülée. Je me levai dans cette crainte, sans lumière, avec un tremblement qui m'empêchait quasi ' de me soutenir. Je courus a son appartement qui est le vótre: je trouvai tout dans une grande tranquillité; mais je vis la maison de Guitaut5 tout en feu; les Aam-mes passaient par-dessus la maison de Mme de Vauvineux. On voyait dans nos cours, et surtout chez de M. de Guitaut, une clarté qui faisait horreur: c'étaient des cris, c'était une confusion, c'étaient des bruits épouvantables, des poutres et des solives qui tombaient. Je fis ouvrir ma porte, j'envoyai mes gens au secours. M. de Guitaut m'envoya une cassette de ce qu'il a de plus précieux; je la mis dans mon cabinet, 6 et puis je voulus aller dans la rue pour bayer 'n comma les autres; j'y trouvai M. et Mme de Guitaut, Mme de Vauvineux, l'ambassadeur de Venise, tous ses gens, la petite Vauvineux
141
1
Dans les éditions de 1726 et dans celle de 1734 ce texte italien est remplacé par; sur cela je vous baisse tres humblement les mains.quot;
2
On trouvera dans toute cette correspondance que Mme de Sévigué ne tutoie jamais sa fille. Du temps de Louis XIV, ce n'était pas l'usage chez les personnes de condition.
3
Petite ville située sur la route de Moulins a Lyon.
4
C'est-a-dire: oü nous expédions nos lettres. Aujourd'hui on dit dans ce sens: faire son courrier. Les jours d'ordinaire veut dire: les jours de courrier.
5
Le comte de Guitaut, l'un des plus intimes amis de Mme de Sévigné.
6
Voyez page 76, note 4.
Mm« DE SÃVIGNà (1626â1696).
qu'on portait tout endorrnie chez 1'ambassadeur, plusieurs meubles et vaisselles d'argent qu'on sauvait chez lui. Madame de Vauvineux faisait démeubler. Pour moi, j'étais comme dans une 11e, mais j'avais grand'pitié de mes pauvres voisius. Madame Guéton et son frère donnaient de trés bons conseils; nous étions tous dans Ia consternation: le feu était si allumé qu'on n'osait en approcher, et l'on n'espérait la fin de eet embrasement qu'avec la fin de la maison de ce pauvre Guitaut. II faisait pitié; il voulait aller sauver sa mère, qui brülait au troisième étage; sa femme s'attachait a lui, qui le retenait avec violence; il était entre la douleur de ne pas secourir sa mère, et la crainte de blesser sa femme, il faisait pitié. Enfin il me pria de tenir sa femme, je le fis; il trouva que sa mère avait passé au travers de la fiamme, et qu'elle était sauvée. II voulut aller retirer quelqües papiers; il ne put approcher du lieu oü ils étaient. Enfin il revint è. nous dans cette rue oü j'avais fait asseoir sa femme. Des capucins, pleins de charité et d'adresse, travaillèrent si bien, qu'ils coupèrent le feu. 1 On jeta de l'eau sur les restes de l'embrasement, et enfin Le combat finit faute de combattants; 2
c'est-i-dire, après que le premier et le second étage de l'antichambre et de la petite chambre et du cabinet, qui sont d main droite du salon, eurent été entièrement consumés. On appela bonheur ce qui restait de la maison, quoiqu'il y ait pour le pauvre Guitaut pour plus de dix mille écus de perte; car on compte de 3 faire rétablir eet appartement, qui était peint et doré.
II. (150.)
A Paris, mercredi iep avril 1671,
Je revins hier de Saint-Germain. 4 J'étais avec madame d'Arpajon. Le nombre de eeux qui me demandèrent de vos nouvelles est aussi grand que celui de tous eeux qui composent la cour. Je pense qu'il est bon de distinguer la Reine, qui fit un pas vers moi et me demanda des nouvelles de ma fille, et qu'elle avait ouï dire que vous aviez pensé vous noyer. 5 Je la remerciai de l'honneur qu'elle vous faisait de se souvenir de vous. Elle reprit la parole, et me dit âContez-moi comme elle a pensé périr.quot; Je me mis è, lui conter cette belle hardiesse de vouloir traverser le Rhone par un grand vent, et que ce vent vous avait jetée rapidement sous une arche, k deux doigts du pilier, oü vous auriez péri mille fois, si vous y aviez touché. Elle0 me dit: ^Et son mari était-il avec elle? â Oui, Madame, et M. le Coadjuteur aussi. â Vraiment, ils ont grand tort,quot; et fit des hélas, et dit des choses trés obligeantes pour vous. II vint ensuite bien des duchesses, entre autres la jeune Ventadour, trés belle et jolie. On fut
142
1
II n'y avait pas encore de pompiers , et les capucins en faisaient l'office.
2
C'est, avec Jinit pour cessa, la fin bien connue du récit que le Cid fait du combat contre les Maures (Cid, IV; v. page 17 de ce Manuel).
3
A présent on dit; compter sans préposition devant l'infinitif.
4
^ St-Germain, dit aussi St-Germain en Laye, petite ville sur la Seine, prés de Paris. Le chateau de St-Germain, oü Louis XIV était né , était encore, en 1671, sa résidence ordinaire; celui de Versailles ne fut achevé qu'en 1680.
5
Avoir pensé se noyer, avoir pensé périr se dit dans le sens de avoir manqué de
LETTRES ADRESSÃES A SA FILLE.
quelques moments sans lui apporter ce divin tabouret. 1 Je me tournai vers le grand-maltre, 2 et je dis: âHélas! que Ton le lui donne, il lui coüte assez cher.quot; 3 II fut de mon avis.
Au milieu du silence du cercle, la Reine se tourne, et me dit: âA qui ressemble votre petite-fille ? â Madame, lui dis-je, elle ressemble è. M. de Grignan. Elle fit un cri: âJ'en suis fóchée, et me dit doucement; elle aurait mieux fait de ressembler A sa mère ou è. sa grand'mère.quot;â Voilé., comme vous me faites faire ma cour, ma pauvre bonne.â J'ai vu madame de Ludres; 4 elle me vint aborder avec une sur-abondance d'amitié qui me surprit; elle me paria de vous sur le même ton; et puis tout d'un coup, comme je pensais lui répondre, je trouvai qu'elle ne m'écoutait plus, et que ses beaux yeux trottaient par la chambre: je le vis promptement, et ceux qui virent que je le voyais me surent bon gré de l'avoir vu, et se mirent èi rire.â â
Les coiffures hurlubrelu 5 m'ont fort divertie, il y en a que 1'on voudrait souffleter. La Choiseul u ressemblait, comme dit Ninon, 6 A un printemps d'hótellerie H comme deux gouttes d'eau; cettecomparaison est excellente. Mais qu'elle est dangereuse, cette Ninon! Si vous saviez comme elle dogmatise sur la religion, cela vous ferait horreur. Son zèle pour pervertir les jeunes gens est partil d celui d'un certain M. de Saint-Germain, que nous avons vu une fois aLivry. Elle trouve que votre frère a la simplicité de la colombe; il ressemble 3. sa mère. C'est madame de Grignan qui a tout le sel 7 de la maison, et qui n'est pas si sotte que d'être dans cette docilité. Quelqu'un pensa prendre votre parti et voulut lui óter l'estime qu'elle a pour vous: elle le fit taire, et dit qu'elle en savait plus que lui. Quelle corruption ! Quoi! paree qu'elle vous trouve belle et spirituelle, elle veut joindre d, cela cette autre bonne qualité, sans laquelle, selon ses maximes, on ne peut être parfaite ? Je suis vivement touchée du mal qu'elle fait è. mon fils sur ce chapitre: ne lui en mandez rien; nous faisons nos efforts, madame de La Fayette et moi, pour le dépêtrer quot; d'un engagement si dangereux.
143
1
Le droit de tabouret, e'est-a-dire le droit de s'asseoir sur un tabouret en présence du rei ou de Ia reine, était une prérogative a laquelle on attachait la plus haute importance a la cour de Louis XIV. Le due de St.-Simon (1675â1755) ne manque jamais de rapporter dans ses Mémoires: âLe roi a accordé un tabouret a madame une tellequot;, comme s'il s'agissait d'une affaire d'Ãtat.
2
Henri de Daillon, comte, puis due de Lude, grand-maitre de 1'artillerie. â¢
3
Mme de Ventadour n'avait le droit de tabouret que par son mariage avec le due de Ventadour, qui était laid, contrefait et trés débauché.
4
^ La comtesse de Ludres, fille d'honneur de la reine.
5
Hurlubrelu ou hurluberlu, onomatopée, e'est-a-dire mot dont le son est imitatif de la chose qu'il signifie, veut pfoprement dire: i/icousidéré, brusque, étourdi. On voit par le texte que ce nom avait été donné a une coiffure extravagante.
6
Ninon de Lenclos {1616â1706), femme célèbre par son esprit, sa galanterie et une beauté qu'elle sut conserver jusqu'a l'age le plus avancé. Elle observa touiours la décence a l'extérieur et se vit rechercher par les dames du plus haut rang, qui ne craignaient pas de lui donner le nom d'amie.
7
maison de campagne. 10 C'est-a-dire: le sel attique, l'esprit.
Mme DE SEVICNÃ (1626â1696).
III. (162.)
A Livry, ce 29e avril 1671.
---Vous souhaitez, ma bonne, que le temps marche pour
nous revoir: vous ne savez ce que vous faites, vous y serez attrapée : il vous obéira trop exactement, et quand vous voudrez le retenir, vous n'en serez plus la maltresse. J'ai fait autrefois les mêmes fautes que vous, je m'en suis repentie, et quoiqu'il ne m'ait pas fait teut le mal qu'il fait aux autres j il ne laisse pas de m'avoir óté mille petits agréments, qui ne laissent que trop de marques de son passage.
Vous trouvez done que vos comédiens ont bien de l'esprit de dire des vers de Corneille? En vérité, il y en a de bien transportans. 1 J'en ai apporté ici un tome qui m'amusa fort hier au soir. Mais n'avez-vous point trouvé jolis les cinq ou six fables de La Fontaine, 1qui sont dans un des tomes que je vous ai envoyés? Nous en étions 1'autre jour ravis chez M. de La Rochefoucauld. Nous apprlmes par cceur celle du Singe et du Chat;
D'animaux malfaisants c'était un trés bon plat:
lis n y craignaient tous deux aucun, quel qu'il put être.
Trouvait-on quelque chose au logis de gaté,
On ne s'en prenait point a ceux du voisinage;
Bertrand dérobait tout; Raton, de son cóté,
Ãtait moins attentif aux souris qu'au fromage.
Et le reste. Cela est peint; et la Citrouille et le Rossignol; cela est digne du premier tome.
IV. (230.)
A Paris, mercredi 23° décembre 1671.
â â â Vous avez tons les étonneraents que doit donner un malheur comme celui de M. de Lauzun; 2 toutes vos réflexions sont justes et naturelles, tous ceux qui ont de l'esprit les out faites; mais on commence ü n'y plus penser: voici un bon pays 3 pour oublier les malheureux. On a su qu'il avait fait son voyage dans un si grand désespoir, qu'on ne le quittait pas d'un moment. On le voulut faire descendre de carrosse 0 dans un endroit dangereux; il répondit: ,,Ces malheurs-lü ne sont pas faits pour moi.quot; II dit qu'il est trés innocent d l'égard du Roi; mais que son crime est d'avoir des ennemis trop puissants. Le Roi n'a rien dit, et ce silence déclare assez la qualité de son crime. II crut que Ton le laisserait è, Pierre-Encise, 4 et comrnencait è, Lyon d faire ses compliments è. M. d'Artagnan; mais quand il sut qu'on le menait k Pignerol, il soupira et dit: ylt;f srtzs perdti. On avait grande pitié de sa disgrdce dans les villes oü il passait. Pour vous dire le vrai, elle est extréme.
Le Roi envoya quérir 5 le lendemain M. de Marsillac, 9 et lui dit;
144
1
1 C'est-a-dire qui transportent, qui excitent tadmiration, Venthousiasme. On n'oserait
2
2 Voyez page 128. 6 Voyez page 126. ^ Voyez page 139, note 5.
3
La cour. 7 Voyez page 124, note 2.
4
un rocher qui dominait la rive droite de la Saone, a Lyon.
5
Le fils de l'auteur des Maximes, le due de La Rochefoucauld. v. p. 126.
6
plus employer aujourd'hui transportant comme adjectif.
7
On dirait aujourd'hui: envoya chercher
LETTRES ADRESSÃES A SA FILLE.
,,Je vous donne le gouvernement du Berry qu'avait Lauzun.quot; Mar-sillac répondit: Sire, Votre Majesté, qui sait rnieux les régies de l'honneur que personne du monde. se souvienne, 1 s'il lui plalt, que je n'étais pas ami de M. de Lauzun; qu'elle ait la bonté de se mettre un moment è, ma place, et qu'elle juge si je dois accepter la grdce qu'elle me fait.quot;â Le Roi lui dit: âVous êtes trop scrupuleux, Monsieur le prince: j'en sais autant qu'un autre lè-dessus; mais vous n'en devez faire aucune difficulté. â Sire, puisque Votre Majesté l'approuve, je me jette h. ses pieds pour la remercier. â Mais, dit le Eoi, je vous ai donné une pension de douze mille francs, en attendant que vous eussiez quelque chose de mieux. â Oui, Sire, je la remets entre vos mains. â Et moi, dit le Roi, je vous la redonne encore une fois, et je m'en vais vous faire honneur de vos beaux sentimentsquot;. En disant cela, il se tourna vers les ministres, leur conta les scrupules de M. Marsillac, et dit: âJ'admire la difference; jamais Lauzun n'avait daigné me remercier du gouvernement du Berry; il n'en avait pas pris les provisions; 2 et voilé, un homme comblé de reconnaissancequot;. 3Tout ceci est extrêmement vrai; M. de La Rochefoucauld me le vient de quot;conter. 4 J'ai cru que vous ne haïriez pas ces détails; si je me trompais, ma bonne, mandez-le-moi. Le pauvre homme est trés mal de sa goutte, et bien pis que les autres années: il m a bien parlé de vous, et vous aime toujours comme sa fille. Le prince de Marsillac m'est venu voir, et Ton me parle toujours de ma chère enfant.
v- (234-)
A Paris, mardi 50 janvier 1672.
Le Roi donna hier, 4e janvier, audience a l'ambassadeur de Hollande: 5 il voulut que M. le Prince, M de Turenne, M. de Bouillon et M. de Créquy (' fussent témoins de ce qui se passerait. L'ambassadeur présenta sa lettre au Roi, qui ne la lut pas, quoique le Hollandais proposAt d'en faire la lecture. Le Roi lui dit qu'il savait ce qu'il y avait dans la lettre et qu'il en avait une copie dans sa poche. L'ambassadeur s'étendit fort au long sur les justifications qui étaient dans sa lettre, et que messieurs les Etats 6 s'étaient examinés scrupuleu-sement, pour voir ce qu'ils avaient pu faire qui déplüt è Sa Majesté; qu'ils n'avaient jamais manqué de respect, et que cependant ils enten-daient dire que tout ce grand armement n'était fait que pour fondre sur eux: qu'ils étaient préts de satisfaire Sa Majesté dans tout ce qu'il lui plairait ordonner, et qu'ils la suppliaient de se souvenir des bontés que les rois ses prédécesseurs avaient eues pour eux, auxquels
145
1
On dirait aujourd'hui: Que Votre Majesté se souvienne.
2
On appelait lettres de provisions ou simplement provisions l'ordre royal qui con-féiait un ministère ou le gouvernement d'une province.
3
On dirait aujourd'hui; penetré de reconnaissance.
4
^ On dit maintenant: vient de me le conter.
5
Pierre Grotius, fils de Hugo Grotius, l'auteur du traité: De iure belli et pacis.
6
C'est-a-dire les Ãtats géncraux, autorité suprème de la république des Sept-Provinces-Vnies de la Hollande.
Mme de SÃVIGNÃ. (1626 â1696).
ils devaient toute leur grandeur. Le Roi prit la parole, et avec une majesté et une grdce merveilleuse, dit âqu'il savait qu'on excitait ses ennemis contre lui; qu'il avait cru qu'il était de sa prudence de ne se pas laisser surprendre, et que c'est ce qui Favait oblige de se rendre si puissant sur la mer et sur la terre, afin qu'il füt en état de se défendre; qu'il lui restait encore quelques ordres è. donner, et qu'au printemps il ferait ce qu'il trouverait le plus avantageux pour sa gloire et pour le bien de son Ãtat:'' ' et fit un signe de tête è, 1'ambassa-deur, qui lui fit comprendre qu'il ne voulait pas de réplique. La lettre s'est trouvée conforme au discours de 1'arnbassadeur, hormis qu'elle finissait par assurer Sa Majesté qu'ils feraient tout ce qu'elle ordon-nerait, pourvu qu'il ne leur en coutót point de se brouiller avec leurs alliés.
VI. (237-)
A Paris, mercredi 13« janvier 1672.
---Nous soupons tous les soirs avec madame Scarron. 1
Elle a l'esprit aimable et merveilleusement droit; c'est un plaisir que de 1'entendre raisonner sur les horribles agitations d'un certain pays 2qu'elle connalt bien, et le désespoir qu'avait cette d'Heudicourt 3 dans le temps que sa place paraissait si miraculeuse, les rages continuelles du petit Lauzun , le noir chagrin ou les tristes ennuis des dames de Saint-Germain; 4 et peut-être que la plus enviée u n'en est pas tou-jours exempte. C'est une plaisante chose que de 1'entendre causer de tout cela. Ces discours nous mènent quelquefois bien loin , de moralité en moralité, tantót chrétienne, et tantót politique. Nous parions trés souvent de vous: elle aime votre esprit et vos manières; et quand vous vous retrouverez ici, ne craignez point, ma bonne, de n'être pas è, la mode.--
Mais écoutez la bonté du Roi, et le plaisir de servir un si aimable maltre. 5 II a fait appeler le tnaréchal de Bellefonds dans son cabinet et lui a dit: âMonsieur le maréchal, je veux savoir pourquoi vous me voulez quitter. Est-ce dévotion? est-ce en vie de vous retirer? est-ce l'accablement de vos dettes? Si c'est le dernier, j'y veux donner ordre , et entrer dans le détail de vos affaires.quot; Le maréchal fut sensible-ment touché de cette bonté. âSire, dit il. ce sont mes dettes: je suis ablmé; je ne puis voir souffiir quelques-uns de mes amis qui m'ont assisté, amp; qui je ne puis satisfaire. â⢠Eh bien, dit le Roi, il faut assurer leur dette. Je vous donne cent mille francs de votre maison
146
1
Plus tard Mme de Maintenon; v. pnge 152. 3 La cour.
2
4 Bonne de Pons, parente du maréchal d'Albert, mariée au marquis d'Heudicourt,
3
dame renommée par sa beauté et sa coquetterie. Louis XIV sembla quelque temps balancer entre elle et M11quot; de la Vallière.
4
G Voyez page 142, note 4.
5
âEt songez au plaisir de servirquot; est une correction des éditeurs.
LETTRES ADRESSEES A SA FILLE.
de Versailles et un brevet de retenue 1 de quatre cent mille francs, qui servira d'assurance, si vous veniez amp; mourir. Vous payerez les arrérages avec les cent mille francs; cela étant, vous demeurerez è. mon service.quot; En vérité, il faudrait avoir le coeur bien dur pour ne pas obéir è, un maltre qui entre dans les intéréts d'un de ses domestiques 2 avec tant de bonté: aussi le maréchal ne résista pas; et le voilé, remis ü sa place et surchargé d'obligations. Tout ce détail est vrai.
VIL (257).
A Paris, mercredi i6e mars 1672.
---Je suis au désespoir que vous ayez eu Bajazet par
d'autres que par moi. C'est ce chien de Barbin 3 qui me hait, paree que je ne fais pas des Princesses de Clèves et de Montpensier. 4 Vous en avez jugé trés juste et trés bien; 5 et vous aurez vu que je suis de votre avis. Je voulais vous envoyer la Champmeslé u pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé; les mceurs des Turcs y sont mal observées; ils ne font point tant de facons pour se marier; le dénouement n'est point bien préparé: on n'entre point dans les rai-sons de cette grande tuerie. 1 II y a pourtant des choses agréables et rien 6 de parfaitement beau, rien qui enlève; point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine, sentons-en la différence. II y a des endroits froids et faibles, et jamais il n'ira plus loin opx Alexandre et Andromaque. Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens et au mien, si j'ose me citer. Racine fait des comédies 0 pour la Champmeslé: ce n'est pas pour les siècles è. venir. Si jamais il n'est plus jeune, et qu'il cesse d'étre amoureux, ce ne sera plus la méme chose. Vive done notre vieil ami Corneille! Pardonnons-lui de méchants vers, en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent: ce sont des traits de maltre qui sont inimitables. Despréaux 7 en dit encore plus que moi; et en un mot, c'est le bon goüt: tenez-vous-y.
VUL (354)-
A Paris, vendredi 8e décembre 1673.
---L'affaire d'Orange 8 fait ici un bruit trés agréable pour
M. de Grignan; cette grande quantité de noblesse, par le seul atta-
147
1
x Un brevet de retenue obligeait le successeur du premier titulaire d'une charge a payer une certaine som me aux héritiers de son prédécesseur.
2
Anciennement domestique se disait de tous ceux qui étaient attachés a la maison du roi ou a une autre grande maison, même des gentilshommes.
3
Barbin, célèbre libraire, mentionné par Molière, dans les Femmes savantes (III, 5).
4
^ Deux romans dè Mme de Lafayette, v. page 126, note 1.
5
C'est-a-dire: Vous avez jugé trés bien de la pièce de Bajazet; v. p. 167.
6
0 Les éditeurs ont changé et rien en; viais rien,
7
Nom que Boileau s'était donné; voyez 1'article Boileau.
8
Orange , petite principauté , dans le Bas-Dauphiné, enclavée dans lecomtat Venaissin, chef-lieu Orange, non loin du Rhóne. Cette principauté appartenait a la maison de Nassau (de la le titre de â prince d'Orange ou Oranien). Louis XIV, en guerre avec
Mme DE SÃVIGNÃ (1626â1696).
chernent ' qu'on a pour lui; cette grande dépense, eet heureux succès,, car voilé, tout: cela fait honneur et donne de la joie è, tous ses amis, qui ne sont pas ici en petit nombre. Ce bruit général est fort agré-able. Le Roi dit k souper: âOrange est pris; Grignan avait sept cents gentilshommes avec lui. Ils ont tiraillé du dedans, et enfin ils se sent rendus le troisième jour. Je suis fort content de Grignan.quot; On m'a rapporté ce petit discours, que La Garde sait encore mieux que moi. Pour notre archevêque de Reims, - je re sais amp; qui il en avait; La Garde lui pensa parler de la dépense: âBon! dit-il, de la dépense: voilé toujours comme on dit; on aime d se plaindre. â Mais, monsieur, lui dit-on, M. de Grignan ne pouuait pas s'en dispenser 1avec tant de noblesse qui était venue pour l'amour de lui. â Dites pour le service du Roi, monsieur. â Monsieur, dit-on, il est vrai; mais il n'y avait point d'ordre, et c'était pour suivre M. de Grignan, k l'occasion du service du Roi, que toute cette assemblée s'est faite.quot; Enfin, ma bonne, cela n'est rien; vous savez que d'ailleurs il est trés bon ami. II y a des jours oü la bile domine; et ces jours-lé sont malheureux.
IX. (437)-
A Paris, mercredi 28« aout 1675.
Si l'on pouvait écrire tous les jours, je le trouverais fort bon; et souvent je trouve le moyen de le faire, quoique mes lettres ne partent pas. Le plaisir d'écrire est uniquement pour vous; car è, tout le reste du monde, on voudrait avoir écrit,' et c'est paree qu'on le doit. Vrai-ment, ma fille, je m'en vais biên vous parler encore de M. de Turenne.
--Nous nous fimes raconter sa mort.
--II monta é cheval a deux heures le samedi, 2 après avoir
mangé. II avait bien des gens avec lui: il les laissa tous k trente pas de la hauteur oü il voulait aller. II dit au petit d'Elbeuf: âMon neveu, demeurez lé, vous ne faites que tourner autour de moi, vous me feriez reeonnaitre.quot; II trouva monsieur d'Hamilton prés de l'endroit oü il allait, qui lui dit: âMonsieur, venez par ici; on tirera oü vous allez. â Monsieur, lui dit-il, je m'y en vais: 3 je ne veux point du tout étre tué aujourd'hui; cela sera le mieux du monde.quot; II tourna son cheval, il apergut Saint-Hilaire, qui lui dit le chapeau è, la main: âJetez les yeux suf cette batterie que j'ai fait mettre lé.quot; II retourne deux pas, et sans être arrêté; il recut le coup qui emporta le bras et la main qui tenaient le chapeau de Saint-Hilaire, et perca le corps, après avoir fracassé le bras de ce héros. Ce gentilhomme le regardait toujours; il ne le voit point tomber; le cheval l'emporta oü 0 il avait laissé le petit d'Elbeuf; il n'était point encore tombé, mais il était penché le nez
148
1
hautaines. 3 Var. Ne pouvait pas être sans dépenser.
2
quot; Le 27 Juillet 1675, prés du village de Sasbach, dans le grand-duché de Bade.
3
Aujourd'hui: je m en vais , ou; j'y vais.
LETTRES ADRESSEES A SA FILLE.
sur l'argon; dans ce moment le cheval s'arrête, il tomba entre les bras de ses gens; il ouvrit deux fois de grands yeux et la bouche et puis demeura tranquille pour jamais; songez qu'il était mort et qu'il avait une partie du cceur emportée. On crie, on pleure; M. d'Hamilton fait cesser ce bruit et óter le petit d'Elbeuf, qui était jeté sur ce corps, qui ne le voulait pas quitter, et qui se pdrnait de crier. On jette un manteau; on le porte dans une haie; on le garde S, petit bruit; un carrosse vient; on l'emporte dans sa tente: ce fut la oü 1 M. de Lorges, M. deRoye, etbeaucoup d'autres pensèrentmourir de douleur; mais il fallut se faire violence et songer aux grandes affaires qu'il avait sur les bras. On lui a fait un service militaire dans le camp, oü les larmes et les cris faisaient le véritable deuil: tous les officiers pourtant avaient des écharpes de crêpe; tous les tambours en étaient couverts, qui ne frappaient qu'un coup; les piques trainantes et les mousquets renversés; mais ces cris de toute une armée ne se peuvent pas représenter, sans que Ton en soit ému. Ses deux véritables 2 neveux (car pour l'ainé il faut le dégrader) étaient a cette pompe, dans l'état que vous pouvez penser. M. de Roye tout blessé s'y fit porter; car cette messe ne fut dite que quand ils eurent repassé le Rhin. Je pense que le pauvre chevalier 3 était bien abimé de douleur. Quand ce corps a quitté son armée, c'a été :i encore une autre désolatiou; partout oü il a passé c'a été des clameurs; mais a Langres 0 ils se sont surpassés: ils allèrent tous au devant de lui, tous habillés de deuil, au nombre de plus de deux cents, suivis du peuple; tout le clergé en cérémonie; ils firent dire un service solennel dans la ville, et en un moment se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monte è, cinq mille francs, paree qu'ils reconduisirent le corps jusqu'a la première ville, et voulurent défrayer tout le train. Que dites-vous de ces marques naturelles d'une affection fondée sur un mérite extraordinaire ? II arrive cl Saint-Denis 4 ce soir ou demain; tous ses gens l'allaient reprendre k deux lieues d'ici; il sera dans une chapelle en dépot, en attendant qu'on prépare la chapelle. II y aura un service, en attendant celui de Notre-Dame, qui sera solennel.
X. (563).
A Paris, mercredi 2ge juillet 1676.
Voici, ma bonne, un changement de scène qui vous paraitra aussi agréable qu'è, tout le monde. Je fus samedi 4 Versailles avec les Villars; voici comme cela va. Vous connaissez la toilette de la Reine, la messe, le diner; mais il n'est plus besoin de se faire étouffer. pendant que Leurs Majestés sont è. table; car, ri trois heures , le Roi, la Reine, Monsieur, Madame, Mademoiselle, 8 tout ce qu'il y a de princes et de princesses, madame de Montespan, 0 toute sa suite,
149
1
On dirait aujourd'hui: Ce fut la que 2 Le comte de Lorges et le comte de Roye.
2
3 On croit que eest du duo de Bouillon que Mme de Sévigné veut parler.
3
5 Pour: $a {cela) a été. 5 Langres, ville située prés de la Marne.
4
8.Voyez page 139, note 10. 9 Voyez page 146, note 6.
5
dont les caveaux renfermaient les cendres des rois de France.
Mme DE SÃVIGNÃ (1626-1696).
tous les courtisans, toutes les dames, enfin ce qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement du Roi que vous con-naissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique. On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud; on passe d'un lieu è, l'autre sans faire la presse en nul lieu. 1 CJn jeu de reversi 2 donne la forme, et fixe tout. C'est le Roi (Madame de Montespan tient la carte), Monsieur, la Reine et madame de Soubise; Dangeau et compagnie; Langlée et compagnie. Mille louis sont répandus sur le tapis, il n'y a point d'autres jetons. Je voyais jouer Dangeau; et j'admirais combien nous sommes sots auprès de lui. II ne songe qu'è, son affaire, et gagne oü les autres perdent; il ne négligé rien, il profile de tout, il n'est point distrait: en un mot, sa bonne conduite défie la fortune; aussi les deux cent mille francs en dix jours, les cent mille écus en un mois, tout cela se met sur le livre de sa recette. II dit que je prenais part è son jeu, de sorte que je fus assise trés agréablement et trés commodércent. Je saluai le Roi, comme vous me l'avez appris; il me rendit mon salut, comme si j'avais été jeune et belle. La Reine me paria aussi longtemps de ma maladie. Elle me paria aussi de vous. Monsieur le Due 3 me fit mille de ces carresses £l quoi 4 il ne pense pas. Le maréchal de Lorges m'attaqua sous le nom du chevalier de Grignan, 0 enfin tutti quanti: ' vous savez ce que c'est que de recevoir un mot de tout ce qu'on trouve en cherain.
XL (754)-
Paris, ce 22« novembre 1679.
Je m'en vais bien vous surprendre et vous fdcher, ma chère enfant: M. de Pompone s est disgracié. II eut ordre samedi au soir, comme il revenait de Pompone, de se défaire de sa charge, qu'il en aurait sept cent mille francs, qu'on lui continuerait sa pension de vingt mille francs qu'il avait comme ministre, et que le Roi avait réglé toutes ces choses pour lui marquer qu'il était content de sa fidélité. Ce fut M. Colbert qui lui fit ce compliment, en 1'assurant qu'il était au désespoir d'etre ohligé 1 etc. M. de Pompone demande s'il ne pourrait point avoir l'honneur de parler au Roi, et savoir de sa bouche quelle faute avait attiré ce coup de tonnerre : on lui dit qu'il ne pouvait point parler au Roi: il lui écrivit, lui marqua sou extréme douleur, et 1'ignorance oü il était de ce qui pouvait lui avoir attiré sa disgrdce; il lui paria de sa nombreuse familie, il le supplia d'avoir égard è. huit enfants qu'il avait. Aussitót il fit remettre ses chevaux au car-rosse, et revint è. Paris, oü il arriva è, minuit M. de Pompone n'était pas de ces ministres sur qui une disgrace tombe a propos, pour leur apprendre 1'humanité, qu'ils ont presque tous oubliée; la fortune n'avait fait qu'employer les vertus qu'il avait, pour le bonheur des
ts0
1
On dirait aujourd'hui: nulle part.
2
Reversi, jeu de cartes. Dans ce jeu, au revers de tous les autres, c'est celui qui fait le moins de levées qui gagne le plus.
3
w On appelait Monsieur le Due tout court, le fils du grand Condé.
4
C'est-a-dire auxquelles il 71e pense pas; qu'il fait sans y pens er.
LETTRES ADRESSÃES A SA FILLE.
autres; on 1'aimait, et surtout paree qu'on l'honorait infiniment. Nous avions été, comme je vous ai mandé, le vendredi S, Pompone. M. de Chaulnes, Lavardin et mei: nous le trouvdmes, et les dames, qui nous regurent fort gaiement. On causa tout le soir, on joua aux échecs: ah! quel échec et mat on lui préparait è. Saint-Germain! 1 II y alia dès le lendemain matin, paree qu'un courrier l'attendait; de sorte que M. Colbert, qui croyait le trouver le samedi au soir comme ü 1'ordi-naire, sachant qu'il était allé droit a Saint-Germain, retourna sur ses pas, et pensa crever ses chevaux. 2 Pour nous, nous ne partlmes de Pompone qu'après diner; nous y laissdmes les dames, madame de Vins m'ayant chargée de mille amitiés pour vous. II fallut done leur mander cette triste nouvelle; ce fut un valet de chambre de M. de Pompone, qui arriva le dimanche è neuf heures dans la chambre de madame de Vins; c'était une marche si extraordinaire que celle de eet homme, et il était si excessivement changé, que madame de Vins crut absolument qu'il lui venait dire la mort de M. de Pompone; de sorte que quand elle sut qu'il n'était que disgracié, elle respira; mais elle sentit son mal quand elle fut remise; elle alia le dire k sa sceur. Elles partirent a 1'instant; et laissant tous ces petits garcons en larmes, et accablés de douleur, elles arrivèrent è. Paris A deux heures après midi, oü elles trouvèrent M. de Pompone. Vous pouvez vous représen-ter cette entrevue, et ce qu'ils sentirent en se revoyant si différents de ce qu'ils pensaient être la veille. Pourmoi, j'appris cette nouvelle par l'abbé de Grignan; je vous avoue qu'elle me toucha droit au coeur. J'allai a leur porte vers le soir; on ne les voyait point en public, j'entrai, je les trouvai tous trois. M. de Pompone m'embrassa, sans pouvoir prononcer une parole; les dames ne purent retenir leurs larmes, ni moi les miemies : ma chère fille, vous n'auriez pas retenu les vótres; c'était un spectacle douloureux; la circonstance de ce que nous venions de nous quitter ü Pompone d'une manière si différente, augmenta notre tendresse. Enfin je ne vous puis représenter eet état. La pauvre madame de Vins, que j'avais laissée si fleurie, n'était pas reconnaissable, je dis pas reconnaissable; une fièvre de quinze jours ne l'aurait pas tant changée, elle me paria de vous, et me dit qu'elle était persuadée que vous sentiriez sa douleur et l'état de M. de Pompone; je l'en assurai Nous parldmes du contre-coup qu'elle ressentait de cette disgrace ; il est épouvantable, et pour ses affaires, et pour l'agrément de sa vie et de son séjour, et pour la fortune de son mari; elle voit tout cela bien douloureusement et le sent bien, je vous en assure. 3
1
Voyez page 142, acte 4.
2
C'est-a-dire faillit crever, manqua de crever ses chevaux.
3
Aujourd'hui on dirait: je vous assure, ou: je vous eu réponds.
I51
MADAME DE MALNTENON.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 2
FrANCOISE D'AUBIGNÃ, plus tard marquise de MAINTENON, fille d'un gentilhomme huguenot, ami de Henri IV, naquit en 1635, dans la prison de Niort, en Poitou, oü ses parents étaient détenus. A l'dge de quatre ans. elle fut menée par eux è la Martinique. Revenue en Europe, après la mort de son père, confiée aux soins d'une tante, fervente calviniste, la jeune d'Aubigné, qui, dans la prison, avait été baptisée par un prêtre catholique, embrassa le protestantisme. Retirée de chez cette tante et mise au couvent des Ursulines ü Niort, pour êlre convertie, elle abjura sa religion après une longue résistance, et se fit catholique. Quand la mort de sa mère l'eut laissée orpheline, elle vécut dans un état voisin de la misère jusqu'en 1652. A cette époque le poète Scarron, 2 homme infirme et presque entièrement paralysé, l'épousa pour lui servir de protecteur.
Dans la maison de son mari, qui était le rendez-vous des écrivains et des beaux esprits de Paris, la jeune femme trouva l'occasion de perfectionner son esprit naturel et de combler les lacunes de sa première éducation. Demeurée veuve, après huit ans de mariage, elle serait retombée dans la misère, si le roi ne lui avait, è. la prière de Mme de Montespan, sa favorite, continué la modeste pension de son mari. Elle fut chargée par le roi, en 1669, d'élever secrètement les enfants de Mme cle Montespan, s'acquitta de ce soin avec zèle et succès, et acquit de jour en jour plus de crédit auprès du roi, qu'elle charmait surtout par l'agrément et la solidité de sa conversation. Elle finit par supplanter la marquise de Montespan, dont les caprices fatiguaient d'ailleurs depuis longtemps Louis XIV, et qui tomba entièrement en disgrdce en 1681. Déjü en 1674, la veuve Scarron put acheter, grdce aux bienfaits de Louis XIV, la terre de Maintenon, que le roi érigea plus tard en marquisat. Après la mort de la reine, arrivée en 1683, le roi s'unit avec Mme de Maintenon par un mariage secret, qui fut probablement conclu en 1685. lorsqu'elle avait 50 ans. Elle eut une grande influence sur le roi, et en abusa souvent pour s'immiscer dans les affaires d'Etat; mais elle n'en usa jamais pour son intérêt personnel et rarement pour celui de ses parents. Elle donna è. la cour l'exemple d'une dévotion austère, qui a été peut-être sincère de sa part, mais qui, k Versailles, mit bientót l'hypocrisie è. l'ordre du jour. On lui reproche surtout, mais peut-être A tort, d'avoir poussé le roi è la funeste révocation de l'Ãdit de Nantes, en 1685. Depuis 1675 , Mme de Maintenon avait recueilli des demoiselles nobles et pauvres pour se charger de leur éducation. Peu amp; peu le roi s'intéressa d cette oeuvre, et, en 1685, Mme de Maintenon put fonder k Saint-Cyr, prés de Versailles, une maison religieuse d'édu-
1
Scarron (1610â1660), connu par des poésies et des ouvrages en prose, du genre burlesque. Le Roman comique est ce qu'il a fait de mieux.
2
D'après la Biographic universelle.
LETTRES.
cation, qui fut dotée richement. C'est pour cette maison que Racine écrivit les tragédies (VEsther et A'Alhalie.
Ce qui donne è, Mme de Maintenon une place honorable dans la littérature francaise, ce sont ses Lettres, qui se distinguent par des réflexions profondes, par la clarté et la précision du style, mais qui sont loin d'étre écrites avec 1'abandon charmant de celles de M'quot;e de Sévigné. Après la mort de Louis XIV, en 1715 , Mme de Maintenon se retira tout h. fait è. Saint-Cyr, oü elle raourut en 1719.
LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
I. A MONSIEUR D'AUBIGNE , SON FRÃRE. 1
Paris, le 3e janvier 2 1664.
Je suis fóchée, mon cher frère, de n'avoir cette année que des voeux Ãl vous offrir. Je n'ai pas encore payé toutes mes dettes, et vous sentez bien que c'est 1ÃI le premier usage que je dois faire de ma pension ; et vous haïriez des étrennes données aux dépens de mes créan-ciers. Avec un peu d'économie vous pourriez vivre S, votre aise: votre dissipation me perce le coeur; séparez-vous des plaisirs, 3 ils coütent toujours cent fois plus que les besoins. Soyez délicat sur le clioix de vos amis; votre fortune et votre salut dépendent également des premiers pas que vous ferez dans Ie monde. Je vous parle en amie. Appliquez-vous è. votre devoir, aimez Dieu, soyez honnête homrae. Prenez patience, et rien ne vous manquera. Mâ¢6 de Neuillant m'a souvent répété ces conseils, et je m'en suis jusqu'ici bien trouvée. Adieu, mon cher frère, je ne serai heureuse qu'autant que vous le serez: et vous ne le serez qu'autant que vous serez sage.
II. A MADAME LA COMTESSE DE ST.-GERAN.
Les choses commencent ü prendre un tour fort agréable. Vous voulez savoir, Madame, ce qui m'a attiré un si beau présent: 4 on croit que je le dois k Mquot;16 de Montespan: je le dois a mon petit prince. Le Roi jouant avec lui, et content de la manière dont il répondait h ses questions, lui dit qu'il était bien raisonnable: âII faut bien que je le sois, répondit l'enfant, j'ai une dame auprès de moi qui est la raison même.'' â ,,Allez lui dire, reprit le Roi. que vous lui donnerez ce soir cent mille francs pour vos dragées.quot; 5 La mère me brouille avec le Roi, son fils me réconcilie avec lui: je ne suis pas deux jours de suite dans la même situation; je ne m'accoutume point tl cette vie, moi qui me croyais capable de m'habituer cl tout. On ne m'envierait pas ma condition , si l'on savait de combien de peine elle est environnée . et combien de chagrins elle me coüte. C'est un assujettissement qui n'a point d'exemple; je n'ai ni le temps d'écrire, ni de faire mes prières: un véritable esclavage. Tous mes amis s'adressent a moi,
1
Nommé, après Télévation de sa soeur, lieutenant-général du Berry.
2
A lexception de premier on emploie aujourd'hui les nombres cardinaux pour mar-quer le quantième du mois; ainsi on dirait: le 3 (trots) janvier.
3
Pour: Renoncez aux plaisirs. 4 La terre de Maintenon.
4
5 Dragees, au sens propre: de petits fruits couverts de sucre trés dur, au figure:
5
étrennes, cadeaux.
Mme DE MAINTENON (1635 â1719).
et ne voient pas que je ne puis rien, même pour mes parents. On 11e m'accordera point le régiment que je demande depuis quinze jours : on ne m'écoute que quand on n'a personne k écouter. J'ai parlé trois fois k M. Colbert: 1 je lui ai représenté la justice de ce que vous prétendez. II a fait mille difficultés, et m'a dit que le Roi seul pou-vait les résoudre. J'intéresserai Mme de Montespan; mais il faut un moment favorable; et qui sait s'il se présentera? S'ilne s'ofïre point, je chargerai notre ami de votre affaire, et il pariera au Roi. Je compte beaucoup sur lui.
III. A MADAME D'AUBIGNE , BFXLE-SCBUR DE MADAME DE MAINTENON.
Le 5« janvier 1681.
Je demande tous les jours è Dieu, ma trés chère enfant, qu'il vous conduise dans ses saintes voies. On ne fait pas ces vceux-la dans le monde: je les fais au milieu de la cour, oü il ne faut qu'être pour haïr le monde et ses plaisirs. J'y éprouve bien que Dieu seul peut remplir le vide du coeur de I'homme. Croyez, ma fille, que toutes les choses que vous vous figurez si délicieuses, et que vous m'enviez peut-être, ne sont que vanité et affliction d'esprit. La cour est comme ces perspectives qui veulent étre vues dans l'éloignement; je ne puis vous y placer; et quand je le pourrais, je ne le ferais pas. Aimez votre mari, et vous serez heureuse. Vous êtes indolente et malsaine: tournez ces inconvénients au profit de votre salut. J'approuve fort que vous ne vous exposiez pas aux visites; si le monde ne vous gdtait pas, il vous ennuierait. Vous savez combien je vousaime; faites que je vous aime davantage: ne faites pas de nouvelles liaisons; connaissez avant que d'aimer. Je suis votre soeur, votre mère, votre amie.
IV. A MADAME DE MAISON-FORT.
II ne vous est pas mauvais de vous trouver dans des troubles d'esprit; vous en serez plus humble; et vous sentirez par votre expé-rience que nous ne trouvons nulle ressource en nous, quelque esprit que nous ayons. Vous ne serez jamais contente, ma chère fille, que lorsque vous aimerez Dieu de tout votre coeur. Salomon vous a dit, il y a longtemps, qu'après avoir cherché, trouvé et goöté de tous les plaisirs, il confessait que tout n'est que vanité et affliction d'esprit, hors aimer Dieu et le servir. Que ne puis-je vous donner toute mon expérience! que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les grands, et la peine qu'ils ont a remplir leurs journées! ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eii peine a ima-giner, et qu'il n'y a que le secours de Dieu qui m'empêche d'y succom-ber? J'ai été jeune'et jolie, j'ai goüté des plaisirs, j'ai été aimée par-tout ; dans un dge un peu avancé, j'ai passé des années dans le commerce de l'esprit, 2 je suis venue 3 amp; la faveur : et je vous proteste, ma chère fille, que tous les états laissent un vide affreux, une inquiétude, une
*54
1
Colbert (1619â1683), ministre et secrétaire d'Ãtat, contróleur-général des finances.
2
Dans des relations qui avaient pour principal objet la culture et les jouissances
3
de l'esprit. 3 On dirait aujourd'hui: parvenue.
LETTRES.
lassitude, une envie de connaltre autre chose, parce qu'en tout cela rien ne satisfait entièrement. On n'est en repos que lorsque Ton s'est donné è Dieu, mais avec cette volonté déterminée dont je vous parle quelquefois; alors on sent qu'il n'y a plus rien k chercher, qu'on est arrivé k ce qui seul est bon sur la terre; on a des chagrins, mais on a aussi une solide consolation, et la paix au fond du cceur au milieu des plus grandes peines.
V. A LA PRINCESSE DES URSINS. 1
Versailes, le 26e mars 1714.
J'ai recu deux de vos lettres, madame; Tune apparemment par un courrier que j'ignore, et 1'autre, par l'ordinaire. La première n'est reraplie que des louanges du roi d'Espagne; et je vous assure , madame , que vous ne devez pas être malcontente - de l'idée qu'on a deluien ce pays-ci. L'autre lettre est remplie des désirs que vous auriez d'une grande intelligence entre nos deux rois et les deux nations. Je ne pense pas que le Roi doute jamais de l'amitié du roi catholique, et je suis bien assurée qu'il en aura toujours une véritable pour le roi son petit-fils; mais, madame, ils sont bien éloignés pour s'entendre par-faitement, et il y a bien des gens entre eux, dont les uns sont intéressés, mal intentionnés ou peu capables; ainsi vos projets ne sont guère praticables. et marquent seulement votre grand coeur et votre véritable attachement pour les deux rois. Votre lettre est triste, et plus triste encore que les premières: je le comprends bien, madame . et quand les douleurs sont aussi grandes et aussi raisonnables que les vótres, les réflexions sont aussi affligeantes que les premiers moments.
YI. A LA PRINCESSE DES URSINS.
, Marly, le ii« septembre 1715.
Vous avez bien de la bonté, madame, d'avoir pensé Amoi dans le grand événement qui vient de se passer; 2 il n'y a qu'A baisser la tête sous la main qui nous a frappés.
Je voudrais de tout mon cceur, madame, que votre état filt aussi heureux que le mien. J'ai vu mourir le Roi comme un saint et comme un héros. J'ai quitté le monde, que je n'aimais pas: je suis dans la plus aimable retraite que je puisse désirer , et partout, madame, je serai, toute ma vie, avec le respect et l'attachement que je vous dois, votre trés humble et trés obéissante servante.
1
La princesse des Ursins {1643â1722) joua, par ses intrigues, un grand róle a la cour de Madrid jusqu'en 1 /14, année oü Elisabeth Farnèse, seconde femme de Philippe V , la fit conduire hors des frontières d'Espagne.
2
La mort de Louis XIV, le ie Septembre 1715.
156
EOSSUET.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
JaCQUES BÃNIGNE EOSSUET naquit è. Dijon, en 1627, d'une familie de magistrals. Après avoir fait ses premières études dans un collége dirigé par les jésuites, il vint ü Paris pour étudier la théologie è. la Sorbonne. II s'y distingua tellement que les beaux esprits de l'hótel de Rambouillet 2 voulurent l'entendre. Sur un texte donné h. rimproviste, le jeune Bossuet débita, après une courte préparation, un sermon qui émerveilla ses auditeurs. II était onze heures du soir, et l'orateur avait a peine seize ans; ce qui fit dire a Voiture, 1 qui ne manquait jamais l'occasion de placer un bon mot, qu'il n'avait encore entendu prêcher ni si tót ni si tard.
Après avoir subi des épreuves publiques qui attirèrent sur lui l'at-tention générale et lui concilièrent l'amitié du grand Condé, Bossuet fut regu docteur en théologie. II quitta Paris pour Metz, ou son père était conseiller au parlement, et, pendant plusieurs années son zèle fit prospérer la mission établie dans cette ville pour la conversion des protestants. Ce fut Bossuet qui convertit Turenne au catho-licisme. II reparut ó. Paris, dgé de 32 ans, et, pendant dix années, il prêcha dans les églises de la capitale et a la cour. Bossuet ne regarda point comme des ceuvres littéraires ses sermons souvent improvisés. On imprima, après sa mort , ce qu'on en trouva écrit parmi ses papiers. Ce ne sont souvent que des esquisses et cepen-dant, même sous cette ferme imparfaite, ces sermons portent l'empreinte d'une solide et mdle éloquence.
En 1669, Bossuet fut nommé évéque de Condom et prononca les oraisons funèbres d'Henriette de France, reine d'Angleterre, et d'Hen-riette d'Angleterre, duchesse d'Orléans. II ne put prendre possession de son évêché; car en 1607 il fut nommé précepteur du Dauphin. Dans cette nouvelle charge, Bossuet ne négligea rien , sinon de s'abaisser au niveau de l'intelligence de son royal élève, dont les talents étaient trés médiocres et qui n'avait guère de goüt pour l'étude. C'est pour ce jeune prince qu'il composa, entre autres ouvrages, le Discours sur /histoire universelle. En 1671, Bossuet entra amp; l'Académie, et quand l'éducation du Dauphin fut terminée, en 1681, il fut nommé è. l'évéché de Meaux.2 II se livra tont entier aux soins de l'épiscopat, fit de fréquentes prédications et rédigea un catéchisme connu sous le nom de catéchisme de Meaux. En 1682, il joua un róle marquant dans la célèbre assemblée du clergé qui détermina les rapports du saint-siège et de la royauté. Ce fut Bossuet qui rédigea les quatre articles de la déclaration qui fixa les limites longtemps indécises du pouvoir spirituel des papes et du pouvoir temporel des rois. Dans les années suivantes, il prononca les oraisons funèbres de la reine Marie-Thérèse, épouse de Louis XIV (1683), de la princesse palatine {1685), du chancelier Michel Le Tellier (1686), et enfin du prince de Condé f1687,). II composa aussi plusieurs écrits théologiques,
1
1 D'après Geruzez. Ãtudes. 1 V. p. 65, 3 V. Introduction , p. XXXIV.
2
Meaux, ville située sur la Marne, au nerd-est de Paris.
DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE.
Dans les dernières années de sa vie, Bossuet combattit certaines doctrines mystiques connues sous le nom de quiétiswe, et il se trouva par lè, engagé dans une lutte fdcheuse avec Fénelon. qui défendait ces doctrines. II conserva jusqu'è, la fin toute la vigueur de son esprit, et mourut en 1704.
I. DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE.
Le Discours de Bossuet sur Vhistoire universcllc n'est pas un ouvrage historique proprement dit et, malgré son titre, n'embrasse pas l'histoire imiverselle. C'est une philosophie de l'histoire écrite au point de vue catholique, dans le plus noble langage et avec une élévation 'd'idées qui doit être reconnue même de ceux qui ne partagent pas la manière de voir de l'auteur, L'ouvrage embrasse trois parties distinctes:
i0. La suite des Temps, dans laquelle Bossuet marque le nombre et renchainement des époques historiques depuis la création jusqu'a Charlemagne, époques qu'il groupe autour de l'histoire biblique et de celle de l'Eglise.
20. La suite de la Religion, dans laquelle il démontre la continuité du commerce, soit direct, soit indirect, de Dieu avec la terre.
30. La suite des Empires, oü il passé en revue les mouvements des différents peuples et montre successivement l'Egypte, les empires d'Orient, la Gréce et Rome, avec leur génie particulier, paraissant au temps marqué, pour remplir leur róle dans le drame providentiel qui aboutit a la naissance du Christ et au triomphe de la religion.
C'est a cette troisième partie que nous empruntons le morceau suivant.
PARALLELS DES RÃPUBLIQUES D'ATHÃNES ET DE LACÃDÃMONE.
Parmi toutes les républiques dont la Grèce était composée, Athènes et Lacédémone étaient sans comparaison les principales. On ne peut avoir plus d'esprit qu'on en avait a Athènes, ni plus de force 1 qu'on en avait ü Lacédémone. Athènes voulait le plaisir; la vie de Lacédémone était dure et laborieuse. L'une et l'autre aimait la gloire et la liberté; mais d. Athènes la liberté tendait naturellement ü la licence; et contrainte par des lois sévères a Lacédémone, plus elle était ré-primée au dedans, plus elle cherchait d s'étendre en dominant au dehors. Athènes voulait aussi dominer, mais par un autre principe. L'intérêt se mélait a, la gloire. Ses citoyens excellaient dans Tart de naviguer; et la mer, oü elle régnait, l'avait enrichie. Pour demeurer seule maltresse de tout le commerce, il n'y avait rien qu'elle ne voulüt assujettir, et ses richesses, qui lui inspiraient ce désir, lui fournissaient le moyen de le satisfaire. Au contraire, Ãl Lacédémone, l'argent était méprisé. Conime toutes ses lois tendaient ü en faire une république guerrière , la gloire des armes était le seul charme dont les esprits de ses citoyens fussent possédés. Dèsla, 2 elle voulait naturellement dominer et plus elle était au-dessus de Tintérét, plus elle s'abandonnait £l l'ambition.
Lacédémone, par sa vie réglée, était ferme dans ses maximes et dans ses desseins. Athènes était plus vive, et le peuple y était trop maitre. La philosophie et les lois faisaient d la vérité de beaux effets dans des naturels si exquis; 5 mais la raison toute seule n'était pas capable de les retenir. Un sage Athénien,3 et qui 5 connaissait par-faitement le naturel de son pays, nous apprend que la crainte était nécessaire k ces esprits trop vifs et trop libres, et qu'il n'y eut
157
1
C'est-a-dire: force d'dine, énergie.
2
Cette expression a vieilli; on dirait aujourd'hui: c est pourquoi.
3
5 On dirait aujourd'hui: Un sage Athénien qui connaissait, etc.
BOSSUET (1627â1704).
plus moyen de les gouverner, quand la victoire de Salamine les eut rassurés contre les Perses.
Alors deux choses les perdirent: la gloire de leurs belles actions, et la süreté oü ils croyaient être. Les magistrals n'étaient plus écoutés; et comme ia Perse était affligée par une excessive sujétion, Athènes, dit Platon, ressentit les maux d'une liberté excessive.
Ces deux grandes républiques, si contraires dans leurs moeurs et dans leur conduite, s'embarrassaient 1'une 1'autre dans le dessein qu'elles avaient d'assujettir teute la Grèce; de sorte qu'elles étaient toujours ennemies, plus encore par la contrariété de leurs intéréts, que par l'incompatibilité de leurs humeurs.
Les villes grecques ne voulaient la domination ni de l'une ni de 1'autre; car, outre que chacun souhaitait pouvoir conserver sa liberté, elles trouvaient 1'empire de ces deux républiques trop fdcheux. Celui de Lacédémone était dur. On remarquait dans son peuple je ne sais quoi de farouche. Un gouvernement trop rigide et une vie trop labo-rieuse y rendait les esprits trop fiers, trop austères et trop impérieux; joint 1 qu'il fallait se résoudre d n'être jamais en paix sous 1'empire d'une ville qui, étant formée pour la guerre, ne pouvait se conserver qu'en la continuant sans reldche. Ainsi, les Lacédémoniens voulaient commander, et tout le monde craignait qu'ils ne commandassent. Les Athéniens étaient naturellement plus doux et plus agréables. 2 II n'y avait rien de plus délicieux voir que leur ville, oü les fêtes et les jeux étaient perpétuels, oü l'esprit, oü Ia liberté et les passions don-naient tous les jours de nouveaux spectacles. Mais leur conduite inégale déplaisait è leurs alliés, et était encore plus insupportable Ãl leurs sujets. H fallait essuyer les bizarreries d'un peuple flatté, c'est-è,-dire, selon Platon, quelque chose de plus dangereux que celles d'un prince gdté par la flatterie.
Ces deux villes ne permettaient point £l la Grèce de demeurer en repos. Vous avez vu la guerre du Péloponnèse et les autres toujours causées ou entretenues par les jalousies de Lacédémone et d'Athènes. Mais ces mêmes jalousies, qui troublaient la Grèce, la soutenaient en quelque facon, et 1'empêchaient de tomber dans la dépendance de l'une ou de l'autre de ces républiques.
II. ORAISON FUNÃBRE DE LOUIS DE BOURBON, PRINCE DE CONDÃ.
(1686).
Lè prince de Condé, dit le grand Condé, connu d'abord sous le nom de due d'Enghien? naquit a Paris en 1621, et mourut en 1686. II montra dans la carrière militaire un génie précoce. Nommé général en chef a l age de 22 ans (1643), il défit entièrement a Rocroi (prés des frontières du Luxembourg) les Espagnols, bien supérieurs en nombre et redoutables alors par leur infanterie. L'année suivante, il battit l'armée impériale a Fribourg (en Brisgau); en 1645, il gagna, avec les Hessois, la bataille de Nördlingen (en Bavière). II fut moins heureux en Catalogue et ne put prendre la ville de Lérida; mais il remporta bientót après sur l'archiduc Léopold la victoire de Lens (en Flandre), qui contribua beaucoup a la conclusion de la paix de Munster (1648). Pendant les troubles de la Fronde, Condé, qui avait d'abord défendu la cour, prit ensuiteparti contre
1
Joint que est un archaïsme. On dit aujourd'hui: outre que.
2
C'est-a-dire: et de maurs plus agréables. 3 Prononcez: an-guin.
ORAISON FUNÃBRE DU PRINCE DE CONDÃ.
Mazarin. Arrêté en 1650, il subit une détention de treize mois. Remis en liberté il ne songea qua la vengeance, leva des troupes, marcha sur Paris, et defit l'armée royale dans la bataille de Gien, sur la Loire; mais il fut battu lui-même par Turenne, dans le faubourg St.-Antoine (1652). Après cette défaite, il passa dans les rangs des Espagnols et ne rentra en France qu'après la paix des Pyrénées (1659). En 1668, Condé conquit la Franche-Comté en trois semaines. II prit une part glorieuse a la guerre de 1672 en Hollande. La bataille de Senef (dans le Hainaut), qu'il livra au prince d'Orange, et oü les deux partis s'attribuèrent la victoire, fut son dernier fait d'armes. Condé vécut dès-lors dans la retraite, a Chantilly, prés de Paris, cultivant les lettres et conversant avec Molière, Racine et Boileau.
Uoraison funèbre dü â prince de Condé est la dernière et la plus célèbre de celles que Bossuet a composées. heroïsme riest rien sans la piété; commander aux hommes 71 est qu illusion, si V on nest pas soumis a Dieu, telle est la thèse que l'orateur déve-loppe dans ce magnifique discours. Nous en reproduisons l'exorde, le passage sur la bataille de Rocroi et la pér or ai son.
I. EXORDE.
Au moment que j'ouvre la bouche pour célébrer la gloire immortelle de Louis de Bourbon, prince de Condé, je me sens également confondu, et par la grandeur du sujet, et s'il m'est permis de Favouer, par 1'inutilité du travail. Quelle partie du monde habitable n'a pas ouï 1 les victoires du prince de Condé et les merveilles de sa vie! On les raconte partout; le Francais qui les vante n'apprend rien a l'étran-ger; et quoi que je puisse aujourd'hui vous en rapporter, toujours prévenu par vos pensées, j'aurai encore amp; répondre au secret reproche que vous me ferez d'être demeuré beaucoup au-dessous. Nous ne pou-vons rien, faibles orateurs, pour la gloire des £mes extraordinaires: le sage a raison de dire que âleurs seules actions les peuvent louer2toute autre louange languit auprès des grands noms, et la senle simpli-cité d'un récit fidéle pourrait soulenir la gloire du prince de Condé. Mais en attendant que 1'histoire, qui doit ce récit aux siècles futurs, le fasse paraltre, il faut satisfaire comme nous pourrons a la reconnaissance publique et aux ordres du plus grand de tous les rois. Que ne doit point le royaume h un prince qui a honoré la maison de France, tout le nom frangais, son siècle et, pour ainsi dire, 1'humanité tout en-tière? Louis le Grand est entré lui-même dans ces sentiments. Après avoir pleuré ce grand homme et lui avoir donné par ses larmes, au milieu de toute sa cour, le plus glorieux éloge qu'il püt recevoir, il assemble dans un temple si célèbre ce que son royaume a de plus auguste, pour y rendre des devoirs publics a la mémoire de ce prince, et il veut que ma faible voix anime toutes ces tristes représentations et tout eet appareil funèbre. Faisons done eet eflbrt sur notre douleur. Ici un plus grand objet et plus digne de cette chaire se présente Ãl ma pensée: e'est Dieu qui fait les guerriers et les conquérants. âC'est vous, lui disait David, qui avez instruit mes mains A combattre, et mes doigts è tenir l'épée.quot; S'il inspire le courage, il ne donne pas moins les autres grandes qualités naturelles et surnaturelles et du coeur et de 1'esprit. Tout part de sa puissante main: c'est lui qui envoie du ciel les généreux sentiments, les sages conseils et toutes les bonnes pensées, mais il veut que nous sachions distinguer entre les dons qu'il abandonne ü ses ennemis et ceux qu'il réserve è. ses serviteurs. Ce qui distingue ses amis d'avec tous les autres, c'est la piété; jusqu'rl
l59
13
1
Voyez page 75. note 1. 2 Proverbe c. 31, v, 31.
2
C. Plcetz , Manuel de Littérature frangaise. 4e éd.
l6o BOSSUET (1627â1704).
ce qu'on ait re^u ce don du ciel, tous les autres non-seulement ne sont rien, mais encore tournent en ruine è. ceux qui en sont ornés; sans ce don inestimable de la piété, que serait-ce que le prince de Condé avec tout ce grand coeur et ce grand génie! Non, mes frères, si la piété n'avait comme consacré ses autres vertus, ni ces princes ne trouveraient aucun adoucissement £l leur douleur, ni ce religieux pontife aucune confiance dans ses prières, ni moi-méme aucun soutien aux louanges que je dois è, un si grand homme. Poussons done ü bout la gloire humaine par eet exemple : détruisons l'idole des ambitieux ; qu'elle tombe anéantie devant ces autels. Mettons ensemble aujourd'hui (car nous le pouvons dans un si noble sujet) toutes les plus belles qualités d'une excellente nature: et, ^ la gloire de la vérité, montrons dans un prince admiré de tout l'univers que ce qui fait les héros, ce qui porte la gloire du monde jusqu'au comble; valeur, magnanimité, bonté naturelle, voilé, pour le coeur; vivacité, pénétration, grandeur et sublimité de génie, voili pour l'esprit, ne seraient qu'une illusion si la piété ne s'y était jointe, et enfin que la piété est le tout de rhomme. C'est, messieurs, ce que vous verrez dans la vie éternelle-ment mémorable du trés haut et trés puissant prince Louis de Bourbon, prince de Condé, premier prince du sang.
II. BATAILLE DE EOCROI.
A l'dge de vingt-deux ans, le due congut un dessein oü les vieillards expérimentés ne purent atteindre; mais la victoire le justifia devant Rocroi. L'armée ennemie est plus forte, il est vrai; elle est composée de ces vieilles bandes wallonnes, italiennes et espagnoles, qu'on n'avait pu rompre jusqu'alors; mais pour combien fallait-il compter le courage qu'inspirait d nos troupes le besoin pressant de l'Etat, les avantages passés et un jeune prince du sang qui portait la victoire dans ses yeux? Don Francisco de Mellos l'attend de pied ferme; et, sans pou-voir reculer, les deux généraux et les deux armées semblaient avoir voulu se renfermer dans les bois et dans les marais, pour décider leur querelle, comme deux braves en champ clos. Alors que ne vit-on pas ? Le jeune prince parut un autre homme; touchée d'un si digne objet, sa grande dme se déclara tout entière; son courage croissait avec les périls, et ses lumières avec son ardeur, A la nuit qu'il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine, il reposa le dernier, mais jamais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d'un si grand jour et dès la première bataille, il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel; et on sait que le lendemain, amp; 1'heure marquée, il fallut réveiller d'un profond sommeil eet autre Alexandre. Le voyez-vous comme il vole, ou Ãl la victoire, 011 A la mort? Aussitót qu'il eut porté de rang en rang 1'ardeur dont il était animé, on le vit presque en méme temps pousser l'aile droite des ennemis, soutenir la nótre ébranlée, rallier le Francais è demi vaincu. mettre en fuite l'Espagnol victorieux, porter partout la terreur, et étonner de ses regards étin-celants ceux qui échappaient ê, ses coups. Restait cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne dont les gros bataillons serrés, sembla-bles è, autant de tours, mais è. des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en dé-
ORAISON FUNÃBRE DU PRINCE DE CONDÃ l6l
route, et lan^aient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vain-queur s'efforfa de rompre ces intrépides combattants, trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qu'on voyait porté dans sa chaise, ' et, malgré ses infirmités, montrer qu'une A me guerrière est maïtresse du corps qu'elle anime; mais enfin il faut céder. C'est en vain qu'S. travers des bois, avec sa cavalerie toute fralche, Beek préci-pite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés; le prince l'a pré-venu, les bataillons enfoncés demandent quartier; mais la victoire va devenir plus terrible pour le due d'Enghien que le combat. Pendant qu'avec un air assuré il s'avance pour recevoir la parole de ses braves gens, ceux-ci, toujours en garde, craignent la surprise de quelque nouvelle attaque; leur effroyable décharge met les nótres en furie; on ne voit plus que carnage; le sang enivre le soldat, jusqu'è, ce que le grand prince, qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis, calma les courages émus; et Joignit au plaisir de vaincre celui de par-donner. Quel fut alors l'étonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers, lorsqu'ils virent qu'il n'y avait plus de salut pour eux qu'entre les bras du vainqueur! de quels yeux regardèrent-ils le jeune prince, dont la victoire avait relevé la haute contenance, a qui la clé-mence ajoutait de nouvelles grdces! Qu'il eüt encore volontiers sauvé la vie au brave comte de Fontaines! mais il se trouva par terre parmi ces milliers de morts dont l'Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments k la journée de Rocroi en devait achever les restes dans les plaines de Lens. Ainsi, la première victoire fut le gage de beaucoup d'autres. I.e prince fléchit le genou, et dans le champ de bataille il rend au Dieu des armées la gloire qu'il lui en voyait: hl on célébra Rocroi délivré, les menaces d'un redoutable ennemi tournées amp; sa honte, la régence afifermie, la France en repos, et un règne, qui devait être si beau, commencé par un si heureux présage. L'armée commenca Taction de grdces; toute la France suivit; on y élevait jusqu'au ciel le coup d'essai du due d'Enghien; e'en serait assez pour illustrer une autre vie que la sienne; mais pour lui c'est le premier pas de sa course.
III. PÃR ORAISON.
Venez, peuples, venez maintenant; mais venez plutót, princes et seigneurs, et vous qui jugez la terre, et vous qui ouvrez aux hommes les portes du ciel, et vous plus que tous les autres, princes et princesses, nobles rejetons de tant de rois, lumières de la France, mais aujourd'hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d'un nuage ; venez voir le peu qui nous reste d'une si auguste naissance, de tant de grandeur, de tant de gloire. Jetez les yeux de toutes parts: voilé, tout ce qu'a pu faire la magnificence et la piété pour honorer un héros; des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus; des figures qui semblent pleurer autour d'un tombeau, et de fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique té-moignage de notre néant; et rien enfin ne manque dans tous ces
1 C'est-a-dire; chaise a por tears, litiere.
BOSSUET (1627â1704).
102
1 Voyez pago 2 , note 6.
honneurs que celui h. qui on les rend. Pleurez done sur ces faibles restes de la vie humaine; pleurez sur cette triste immortalite que nous donnons aux héros. Mais approchez en particulier, ó vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière de la gloire, dm es guerrières et intrépides; quel autre fut plus digne de vous commander? Mais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement plushonnête? Pleurez done ce grand capitaine, et dites en gémissant: Voilé, celui qui nous menait dans les hasards; sous lui se sont formés tant de renommés capitaines, que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre; son ombre eüt pu encore gagner des batailles, et voilé que dans son silence son nom même nous anime, et ensemble il nous avertit que pour trouver a. la mort quelque reste de nos travaux, et n'arriver pas sans ressource a notre éternelle demeure, avec le roi de la terre, il faut encore servir le roi du ciel. Servez done ce roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un verre d'eau donné en son nom plus que tous les autres ne feront 1 jamais tout votre sang répandu ; et commencez è, compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez donnés a un maitre si bienfaisant. Et vous, ne viendrez-vous pas h ce triste monument, vous, dis-je, qu'il a bien voulu mettre au rang de ses amis ? tous ensemble, en quelque degré de sa confiance qu'il vous ait recus, environnez ce tombeau, versez des larmes avec des prières, et, admirant dans un si grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez le souvenir d'un héros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi puisse-t-il toujours vous être un cher entretien! ainsi puissiez-vous profiter de ses vertus! et que sa mort, que vous déplorez, vous serve è, la fois de consolation et d'exemple. Pour mei, s'il m'est permis après tous les autres de venir rendre les derniers devoirs ace tombeau, 6 prince, le digne sujet de nos louanges et de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire; votre image y sera tracée, non point avec cette audace qui promettait la victoire: non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface; vous aurez dans cette image des traits immortels; je vous y verrai tel que vous étiez è, ce dernier jour sous la main de Dieu, lorsque sa gloire sembla com-mencer k vous apparaitre. C'est Ié que je vous verrai plus triom-phant qu'é Fribourg et è, Rocroi: et, ravi d'un si beau triomphe, je dirai en action de grdces ces belles paroles du bien-aimé disciple: Et haec e%t victoria quae vincit mimdum, fides nostra: âLa véritable victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier, c'est notre foi.quot; Jouissez, prince, de cette victoire. jouissez-en éternellement par l'immortelle vertu de ce sacrifice. Agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue; vous mettrez fin a tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand prince, dorénavant je veux apprendre de vous é rendre la mienne sainte: heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie, le restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint.
2 ière Ãpitre de St.-Jean, V. 4.
163
FLÃCHIER.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
Esprit fléchier naquit en 1632 , amp; Pernes, dans le comtat d'Avignon. Issu d'une familie pauvre, il en tra, tl l'dge de 16 ans, dans la congrégation de la doctrine chrétienne, dont son oncle était le général. Après y avoir fait de bonnes études, il fut employé dans l'en-seignement. En 1661, il vint a Paris, oü il fut chargé d'abord d'ap-prendre le catéchisme aux plus jeunes enfants. Un poème latin, dont le sujet était assez singulier, attira sur Fléchier l'attention des hommes lettrés. Dans ce poème (Circus regius), il décrivit le carrousel donné par Louis XIV, a Paris, en 1662. 2 Le due de Montansier , gouverneur du Dauphin, se déclara le protecteur de Fléchier et le fit nommer lecteur de ce jeune prince. Fléchier ne tarda pas ü se faire connaitre comme orateur sacré par des sermons remarquables, mais il réussit surtout dans l'oraison funèbre, oü il se place immédiatement après Bossuet. En 1672, il prononca l'oraison funèbre de la due hes se de Montausier, et l'année snivante, il fut recu a l'Académie francaise. Le chef-d'oeuvre de Fléchier est Foraison funèbre de lurenne (1676).
Appelé successivement par Louis XIV A l'évêché de Lavaur et ü celui de Nimes, Fléchier honora l'épiscopat par ses vertus évangé-liques, sa charité et sa tolérance religieuse, qui le firent aimer et respecter également des catholiques et des protestants. Ceux-ci étaient trés nombreux dans l'évêché de Nlmes, et Fléchier fut nommé è. ce dernier épiscopat deux ans après la révocation de l'Ãdit de Nantes. II mourut en 1710, regretté de tous les gens de bien de son diocèse.
ORAISON FUNÃBRE DE TURENNE.
Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, naquit a Sedan, en 1611, de Henri, due de Bouillon, et d'Elisabeth de Nassau, fille de Guillaume Ier, prince d'Orange. II fut élevé dans la religion réformée, que professait sa familie. II fit ses premières armes en Hollande, sous son oncle, le comte de Nassau, contre les Espa-gnols. Entré au service de la France, le jeune Turenne s'illustra dans les campagnes de Lorraine et de Piémont, et recut de Mazarin, et 1643» baton de maréchal de France. Pendant la dernière période de la guerre de trente ans, il hata, par ses victoires en Allemagne, la conclusion du traité de Westphalie (1648.) Lors des troubles qui déchirèrent la France pendant la minorité de Louis XIV, il se laissa d'abord en-trainer dans le parti de la Fronde; mais bientót, réconcilié avec la cour, il battit le grand Condé a plusieurs reprises et recut en récompense de ses services, le titre de maréchal général. En 1668, il fut converti au catholicisme par Bossuet. En 1672, il tint téte, avec des forces inférieures, au général impérial Montécuculi; puis il com-battit avcc succès lelecteur de Brandebourg, Frédéric-Guiilaume. II gagna plus tard les deux victoires de Mulhouse et de Turkheim, mais il souilla sa gloire par la devastation inhumaine du Palatinat, conseillée par Louvois et ordonnée par Louis XIV. II fut tué a Sasbach, d'un boulet de canon, le 27 juillet 1675. (Voyez page 148.)
1
D'après la Biographic universelle.
2
On appelle carrouscl une espèce de jeu militaire qui se compose d'une suite d'exer-cices a cheval formant des quadrilles, et entremèlés de representations allégoriques. Les carrousels furent importés d'Italie et remplacèrent les tournois. Le carrousel de 1662, que Fléchier chanta en vers latins, fut donné a Paris sur la grande place entre le Louvre et les Tuileries, qui fut dès-lors appelée Place du Carrousel.
FLECHIER (1632â1710).
I. MORT DE ÃURENNE.
II passé le Rhin et trompe la vigilance d'un général habile et prévoyant. II observe les mouvements des ennemis. II relève le courage des alliés. II ménage la foi suspecte et chancelante des voisins. II ote aux uns la volonté, aux autres les moyens de nuire; et, profitantde toutes ces conjonctures importantes qui préparent les grands et glorieux événements, il ne laisse rien S, la fortune de ce que le conseil et la prudence humaine lui peuvent óter. Déjè frémissait dans son camp l'ennemi confus et déconcerté; déjü prenait l'essor, pour se sauver dans les montagnes, eet aigle dont le vol hardi avait d'abord effrayé nos provinces. Ces foudres de bronze que l'enfer a inventés pour la destruction des hommes, tonnaient de tous cótés pour favoriser et pour précipiter cette retraite, et la France en suspens attendait le succès d'une entreprise qui, selon toutes les régies de la guerre, était infaillible.
Hélas! nous savions tout ce que nous pouvions espérer, et nous ne pensions pas Ãl ce que nous devions craindre. La Providence divine nous cachait un malheur plus grand que la perte d'une bataille. II en devait coüter une vie que chacun de nous eüt voulu racheter de la sienne propre, et tout ce que nous pouvions gagner ne valait pas ce que nous alliens perdre. O Dieu terrible, mais juste en vos conseils sur les enfants des hommes, vous disposez et des vainqueurs et des victoires! Pour accomplir vos volontés et faire craindre vos jugements, votre puissance renverse ceux que votre puissance avait élevés. Vous iramolez Ãl votre souveraine grandeur de grandes victimes, et vous frappez, quand il vous plalt, ces têtes illustres que vous avez tant de fois couronnées.
N'attendez pas, messieurs, que j'ouvre ici une scène tragique, que je représente ce grand homme étendu sur ses propres trophées, que je découvre ce corps pAle et sanglant auprès duquel fume encore la foudre qui l'a frappé, que je fasse crier son sang corame celui d'Abel, et que j'expose è vos yeux les tristes images de la religion et de la patrie éplorée. Dans les pertes médiocres on surprend ainsi la pitié des auditeurs, et, par des mouvements étudiés, on tire au moins de leurs yeux quelques larmes vaines et forcées. Mais on décrit sans art une mort qu'on pleure sans feinte. Chacun trouve en soi la source de sa douleur et rouvre lui-même sa plaie; et le cceur, pour être touché, n'a pas besoin que l'imagination soit émue.
Peu s'en faut que je n'interrompe ici mon discours. Je me trouble, messieurs; Turenne meurt: tout se confond, la fortune chancelle, la victoire se lasse. la paix s'éloigne, les bonnes intentions des alliés se ralentissent, le courage des troupes est abattu par la douleur et ra-nimé par la vengeance; tout le camp demeure immobile. Les blessés pensent è, la perte qu'ils ont faite, et non pas aux blessures qu'ils ont recues. Les pères mourants envoient leurs fils pleurer sur leur général mort. L'armée en deuil est occupée Ãl lui rendre les devoirs funèbres, et la renommée, qui se plalt Ãl répandre dans l'univers les accidents extraordinaires, va remplir toute l'Europe du récit glorieux de la vie de ce prince et du triste regret de sa mort.
Que de soupirs alors! que de plaintes! que de louanges retentissent
164
ORAISON FUNÃBRE DE M. DE TURENNE.
dans les villes, dans la campagne! L'un, voyant croltre ses moissons, bénit la mémoire de celui k qui il doit l'espérance de sa récolte; l'autre qui jouit encore en repos de l'héritage qu'il a recu de ses pères, souhaite une éternelle paix k celui qui l'a sauvé des désordres et des cruautés de la guerre. Ici Ton offre le sacrifice adorable de Jésus-Christ pour l'dvne de celui qui a sacrifié sa vie et son sang pour le bien public; la on lui dresse une pompe funèbre, oü l'on s'attendait de 1 lui dresser un triomphe Chacun choisit l'endroit qui lui parait le plus éclatant dans une si belle vie. Tous entreprennent son éloge; et chacun, s'interrompant lui-même par ses soupirs et par seslarmes, admire le passé, regrette le présent et tremble pour l'avenir. Ainsi tout le royaume pleure la mort de sou défenseur, et la perte d'un homme seul est une calamité publique.
II. PÃRORAISON.
Tirons done, messieurs, tirons de notre douleur des motifs de péni-tence, et ne cherchons qu'en la piété de ce grand homme de vraies et solides consolations. Citoyens, étrangers. ennemis, peuples, rois, empereurs le plaignent et le révèrent; maïs que peuvent-ils contribuer k son véritable bonheur? 2 Son roi méme, et quel roi! l'honore de ses regrets et de ses larmes, grande et précieuse marque de tendresse et d'estime' pour un sujet, mais inutile pour un chrétien. II vivra, je l'avoue, dans l'esprit et dans la mémoire des hommes, mais l'Ecriture m'apprend que ce que l'hotnme pense, et l'homme lui-même n!est que vanité. Un magnifique tombeau renfermera ses tristes dépouilles; mais il sortira de ce superbe monument, non pour être loué de ses exploits hérolques, mais pour être jugé selon ses bonnes ou mauvaises oeuvres. Ses cendres seront mêlées avec celles de tant de rois qui gouvernèrent ce royaume, qu'il a si généreusement3 défendu; mais après tout, que leur reste-t-il è, ces rois non plus qu'è lui des applaudissements du monde, de la foule, de leur cour, de l'éclat et de la pompe de leur fortune, qu'un silence éternel, une solitude affreuse et une terrible attente des jugements de Dieu, sous ces marbres précieux qui les couvrent? Que le monde honore done comme il voudra les grandeurs hnmaines, Dieu seul est la récompence des vertus chrétiennes.
O mort trop soudaine, mais pourtant par la miséricorde du Seigneur depuis longtemps prévue, combien de paroles édifianles, combien de saints exemples nous as-tu ravis! Nous eussions vu, quel spectacle! au milieu des victoires et des tromphes mourir humblement un chrétien. Avec quelle attention eut-il employé ses derniers moments a pleurer
1
Aujourd'hui le verbe s'attendre ne se construit plus qu'avec la préposition (i, devant un substantif aussi bien que devant un infinitif, mais au 17® siècle, on disait souvent s'attendre de, suivi d'un infinitif.
â â On ne s'attendait guère.
De voir Ulysse en cette affaire, (la fontaine, Ynhits x, 3.)
Mes transports aujourd'hui s'attendaient d'éclater. (racine, Bérénice Hl, 1.)
2
Aujourd'hui on dirait plutót; en qnoi peuvent-ils contribuer... mais les auteurs du siècle de Louis XIV aiment a employer contribuer activcment; c'est la construction latine.
Si j'ai contribué quelque chose a l'agrément de votre style.. . . de SÃvigne.
3
C'est-a-dire avec tant te grandeur d'dme, v. p. 11, note 5.
FLÃCHIER (1632â1710).
intérieurement ses erreurs passées, è. s'anéantir devant la majesté de Dieu, et è. implorer le secours de son bras non plus contre des ennemis visibles, mais contre ceux de son salut? Sa foi vive et sa charité fervente nous auraient sans doute touchés, et il nous resterait un modèle d'une confiance sans présomption, d'une crainte sans faiblesse, d'une pénitence sans artifice, d'une constance sans affection, et d'une mort précieuse devant Dieu et devant les hommes.
Ces conjectures ne sont-elles pas justes, messieurs? Que dis-je, conjectures! c'étaient des desseins formés. II avait résolu de vivre aussi saintement que je présume qu'il füt mort. Prêt k jeter toutes ses couronnes aux pieds du tróne de Jésus-Christ, comme ces vainqueurs de 1'Apocalypse; prêt è ramasser toute sa gloire, pour s'en dépouiller par une retraite volontaire, il n'était déjd plus du monde, quoique la Providence l'y retlnt encore. Dans le tumulte des armées, il s'entre-tenait des douces et secrètes espérances de sa solitude. D'une main il foudroyait les Arnalécites, et il levait déjè, l'autre pour attirer sur lui les bénédictions célestes. Ce Josué, dans le combat, faisait déjd, les fonctions de Moïse sur la montagne, et sous les armes d'un guerrier portait le coeur et la volonté d'un pénitent.
Seigneur, qui éclairez les plus sombres replis de nos consciences, et qui voyez dans nos plus secrètes intentions ce qui n'est pas encore comme ce qui est, recevez dans le sein de votre gloire cette éme qui bientót n'eüt été occupée que des pensées de votre éternité; recevez ces désirs que vous lui aviez vous-même inspirés. Le temps lui a manquë et non pas le courage de les accomplir. Si vous demandez des oeuvres avec ses désirs, voilé des charités qu'il a faites ou des-tinées pour le soulagement et pour le salut de ses frères; voilÃl des Ames égarées qu'il a ratnenées A vous par ses assistances, 1 par ses con-seils, pas son exemple; voilé, ce sang de votre peuple qu'il a tant de fois épargné; voilé ce sang qu'il a si généreusement répandu pour nous; et, pour dire encore plus, voilé le sang que Jésus-Christ a versé pour lui.
i66
Ministres du Seigneur, achevez le saint sacrifice. Chrétiens, redou-blez vos voeux et vos prières, afin que Dieu, pour récompense de ses travaux, l'admette dans le séjour du repos élernel et donne dans le ciel une paix sans fin é celui qui nous en a trois fois procuré une sur la terre, passagère é la vérité, mais toujours douce et toujours désirable.
1
Aujourd'hui le mot assistance ne s'emploie guère qu'au singulier.
167
RACINE.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
Jean racine naquit le 22 décembre 1639, è. la Ferté-Milon, petite ville située non loin de Paris. Son père était controleur au grenier è, sel. Racine mourut k Paris en 1699, dgé de cinquante-neuf ans. Sa vie littéraire appartient tout entière au règne de Louis xiv.
Orphelin de père et de mère avant l'dge de trois ans, le jeune Racine passa sous la tutelle de son aïeul maternel. II fut envoyé d'abord au collége de Beauvais, puis A Wort-Royal des Champs, oü il étudia trois années, pendant que Pascal y écrivait ses Provinciales. 2A l'dge de dix-neuf ans, Racine sortit de Port-Royal, pour étudier la logique au collége d'Harcourt, ü Paris.
Le mariage de Louis XIV inspira au jeune étudiant un épithalame lyrique, la Nymphe de la Seine, imprimé en 1660, qui fut remarqué et attira sur lui l'attention et les libéralités du roi. Bientót Racine renonga entièrement 3. la carrière ecclésiastique oü il s'était engagé sous les auspices de son oncle, et se consacra aux lettres.
En 1663, il débuta dans la carrière dramatique par les Frères enne ju is (Etéocle et Polynice), tragédie que Molière l'avait engagé d mettre sur la scène, et qui fut jouée en 1664 par la troupe de Molière. Les défauts de cette pièce facilement versifiée ne rempêchè-rent pas de réussir. La tragédie 6.'Alexandre, qui suivit ü un an d'intervalle, eut un brillant succès, quoique l'histoire y soit étrangement défigurée. Racine avait fait jouer Alexandre par les deux troupes, celle de Molière et celle de l'hótel de Bourgogne, ce qui le brouilla avec le grand auteur comique, tandis qu'il resta toute sa vie intime-ment lié avec Boileau.
Racine avait vingt-huit ans, quand il donna Andromaque (1667), tragédie qui ouvre la série des chefs-d'oeuvre du poète, et qui fait époque dans l'histoire de la Httérature francaise. Cette pièce marque l'avènement de la tragédie pathétique, qui tire son intérét de la peinture des passions et de la vérité des sentiments.
Les Plaideurs (1668), pièce imitée des Gucpes d'Aristophane, suivirent Androinaque. C'est moins une comédie qu'une satire dialo-guée; mais elle abonde en vers comiques et raille avec esprit les juges, les avocats et leurs clients.
L'historien Tacite fournit h. Racine la matière de Britannictis (1669), tragédie dont les beautés sévères demandaient, pour être goütées , des spectateurs d'élite. Le suffrage des connaisseurs finit par entralner l'approbation de la foule. La tragédie de Bérénice (1670) fut, sans intention, un acte hostile de Racine contre Corneille. Les deux poètes avaient été sollicités^ a Finsu l'un de l'autre , par la duchesse d'Orléans, de trailer le même sujet. Racine, dans la force de l'ige et du talent,
1
D'après GERÃZEZ , Etudes, et d'après la Notice biographique, placée a la tête de
2
l'édition de Racine dans la collection des Grands écrivauis dc la Francc, publiée par M. Régnier. 2 Voyez page 55.
RACINE (1639 â1696).
n'eut pas de peine è, l'emporter sur son rival. Cependant sa Bérénice est moins une tragédie qu'une élégante élégie sous la forme dramatique. Bajazet (1672), pièce tirée de Thistoire turque contemporaine, n'égale pas, dans son ensemble, les autres chefs-d'oeuvre de Racine. Mithri-date, qui suivit en 1673, est, dans la partie politique, digne de Corneille. Le caractère du héros de celte tragédie est une savante étude de la plus grande beauté, la figure de Monime est un idéal de force morale, qui rappelle Chimène dans le Cid et Pauline dans Polyeucte; mais la physionomie des deux fils de Mithridate ii'a rien d'antique, et le dénoüment de la pièce est faible.
Iphigénie en Aulide (1674), oü Racine imita Euripide, eut un grand succès. Ce n'est pas qu'elle soit une image fidéle des moeurs antiques, mais les faits et les caractères s'enchalnent et se dessinent avec harmonie, les sentiments de l'ambition et de l'amour maternel y sont peints avec tant de profondeur que, sans égard aux temps, on accepte l'eusemble comme un tableau éternellement vrai.
Phèdre parut en 1677. Cette tragédie, qui est une imitation ou plutót une transformation de YHippolyte d'Euripide, est la plus belle des pièces profanes de Racine. Le poète francais a déplacé l'intérét que le poète grec concentre sur Hippolyte, pour le détourner vers Phèdre, et cette combinaison, qui renouvelle le sujet, lui a permis de faire des fureurs de la passion une peinture effrayante et sublime.
Après Phèdre, Racine se retira du thédtre. Mais l'échec qu'une cabale puissante fit subir ü sa tragédie, amp; laquelle on opposa injhste-ment la Phèdre de Pradon, ne fut pas le seul motif de cette retraite. Le poète y fut surtout décidé par des scrupules religieux.
En 1677, Racine se maria et fut nommé, lamémeannée, historio-graphe du roi. Honoré des faveurs de Louis XIV et de l'amitié de madame de Maintenon, 1 il ne s'occupa plus que de sa charge, du soin de sa familie et de son salut. II travailla avec zèle ü une histoire du règne de Louis XIV; mais, après sa mort, un incendie consuma la plus grande partie du manuscrit. Cette perte ne doit pas exciter de trop vifs regrets; car la véritable histoire d'un monarque ne saurait étre écrite par un contemporain et surtout par un historio-graphe officiel. Abrcgc de f histoire de Port-Royal, que Racine publia en 1693, est écrit en une prose qui a toutes les qualités du style historique, la simplicité, l'énergie et la clarté.
i68
A la fin de 1688, Racine composa, k la prière de madame de Maintenon, la tragédie amp; Esther, qui fut représentée devant la cour par les demoiselles de Saint-Cyr, en Janvier 1689. 1 La pièce est faible comme conception, mais la beauté du langage, surtout dans les choeurs, surpassa tout ce que Racine avait produit. Le succès de cette tentative fut si grand, qu'il engagea Racine amp; un autre travail du même genre. En 1691, il donna Athahe, son dernier et son plus parfait ouvrage dramatique. Cette tragédie ne fut jouée que deux fois, è. Versailles, devant le roi, par les jeunes élèves de Saint-Cyr, et sans costumes. Livrée au public par Fimpression, elle fut entièrement méconnue. La tragédie d!Athalie ne fut vengée d'un injuste oubli
x Voyez la notice sur Mme de Maintenon, page 152.
NOTICE SUR LES TROIS UNITES. 169
que dix-sept ans après la mort de Racine, en 1716, oü elle fut re-présentée au Thédtre-Frangais et obtint un brillant succès.
Après avoir longtemps vécu dans la faveur de Louis XIV, Racine, tomba en disgrace. Les causes n'en sent pas entièrement éclaircies. D'après la tradition la plus accrédttée, Racine avait rédigé, d la de-mande de Mme de Maintenon, un mémoire sur les misères du peuple. Cet écrit excita la colère d'un roi qui ne voulait pas entendre la vérité. Louis XIV se serait écrié: âCroit-il tout savoir? et paree qu'il est grand poète, veut-il être ministre?quot; On prétend qu'è la suite de cette disgrace le chagrin s'empara de Racine, et qu'une maladie dont il soufFrait depuis longtemps s'aggrava. II rie fit plus que languir, et mourut deux ans après, en 1699.
Ce qui frappe surtout dans les tragédies de Racine, c'est la sim-plicité du plan et du langage. Racine cherchait, dans la tradition et dans l'histoire, des tragédies toutes faites, qui lui offrissent une action simple ü remplir par la violence des passions, par le développement des sentiments et des caractères. Ordinairement il esquissait ses pièces d'abord en prose, pour voir son oeuvre sans ornement et pour en mieux suivre le plan. Et cependant rien n'égale la pureté, l'élé-gance et l'harmonie de son vers.
Mais, Ãl l'exception- de ses tragédies bibliques, il ne faut pas chercher de couleur locale dans les pièces de Racine. Ses person-nages ont des noms grecs, romains, tures, mais des caractères plus ou moins francais, et souvent leur langage est tout rl fait celui des galants seigneurs de la cour de Louis XIV.
Nous allons faire connaltre aux lecteurs de ce Manuel andromaque, britannicus, mithridate, iph1genie et phèdre. NoilS SlippOSOnS que la plupart de nos lecteurs ont lu athalie 1 et nous ne leur en don-nons qu'un résumé, pour leur rappeler Ie sujet et la marche de Taction de cette belle pièce. Mais avant de passer A l'analyse de ces tragédies de Racine, nous croyons Ãl propos d'intercaler ici une.
notice sur les trois unites.
Les trois unités sont: Vunité d'action, l'unite [dc temps et tunite de lieu. On a toujours été d'accord sur la première, qui vent qu'une pièce ne traite qu'une action principale, que l'intérêt des spectateurs puisse se concentrer sur une seule intrigue. Quant aux deux autres, les anciens Grecs ont été amenés a les observer par la nature de leur theatre. En Grèce, les représentations théatrales étaient originairement un culte, qui se concentrait autour de l'autel du dieu Dionysos (Bacchus.) De la l'unité de lieu, e'est-a-dire que la pièce ne se passait que sur la même place et qu'il n'y avait pas de changement de scène. La tragédie grecque faisait une large part a Taction du chceur, composé d'hommes ou de femmes habitant les environs du lieu de Taction. De la Vunité de temps, la participation du choeur n'étant plus vraisemblable si Taction durait plus de vingt-quatre heures. Ainsi, chez les anciens , les unités n'étaient pas des lois antérieures a la tragédie, elles n'en étaient que Teffet. Ajoutons que même les Grecs n'ont pas toujours observé Tunité de lieu et qu'il y a changement de scène dans plusieurs pièces de Sophocle et d'Euripide.
Les écrivains francais de Técole qui se dit classique ont done commis une grande erreur en proclamant les regies des trois unités comme des lois suprémes, nécessaires au théatre de tout temps et de toute nation, hors desquelles il n'y aurait point de salut. Boileau a formulé cette lol, qu'il croit fondamen tale, dans ces deux vers;
1
La tragédie ft Athalie est reproduite dans la Chrestomathie publiée par T auteur de ce Manuel et destinée a Tusage des classes interniédiaires.
racine (1639â1699.)
Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu'a la fin le théatre rempli. (Art poétique, in, 45.)
Cependant la stricte observation des regies créait souvent des difficultés insurmon-tables aux plus enthousiastes de leurs partisans, a ceux qui avaient horreur de toute pièce oü 11 fallait baisser le rideau dans les entr'actes pour opérer un changement de scène. Ils cherchèrent alors des accommodements avec l'autorité tyrannique a laquelle ils s'étaient eux-mêmes soumis. Ils inventèrent un lieu, pour ainsi dire indéfini, qui est partout et nulle part, et oü naturellement il n'est pas difficile de faire passer toute Taction: ils inventèrent de même une journée indéfinie a leur usage, oü le soleil ne se couche pas plus que les personnages de la pièce, et oü l'on peut impunément accumuler plus d'événements qu'il ne s'en passé ordinairement dans l'espace d'un mois. En d'autres termes, ils aimèrent mieux être absurdes que d'avouer la fausseté de leur règle.
Quant aux tragédies de Racine, la plupart sont du petit nombre des pièces classiques, auxquelles la stricte observation des unltés de temps et de lieu ne fait guère de tort. La raison en est dans la simplicité de ses sujets, qui sont presque toujours choisis de. telle sorte que le poète rencontre les unités sans se donner la peine d'en chercher l'application. Du reste Racine n'a pas observé l'unité de lieu dans la tragédie amp; Esther. Corneille l a négligée souvent, p. e. dans le Cid et dans le Menteur.
I. ANDROMAQUE.
(1667.)
Racine a tiré le sujet de la tragédie d' Aïidromaqi/e du récit d'Enée, que Virgile. dans le troisième livre de VEnéide, fait aborder en Epire. Le poète francais n'a guère emprunté a \ Andromaque d'Euripide que le nom de sa pièce et le caractère d'Hermione.
Racine suppose que Pyrrhus, fils d'Achille, doit épouser Hermione, fille de Ménélas, mais que ce prince, saisi d'un violent amour pour sa captive Andromjique, veuve d'Hector, ajoume indéfiniment son manage. Sur ces entrefaites arrive en Ãpire Oreste, fils dquot;Agamemnon, envoyé par les Grecs pour demander la mort d'Astyanax, fils d'Hector. Pyrrhus refuse avec hauteur d'obéir aux ordres de la Grèce. II ne tiendrait qu'a Andromaque de faire du roi d'Epire le plus ardent défenseur de son fils et de faire renvoyer Hermione chez son père. Mais la veuve d'Hector, malgré le danger qui menace son fils, continue a repousser les offies de Pyrrhus. Celui-ci , exaspéré de ses refus, est pret a céder aux instances d'Oreste et a immoler Astyanax. Ne voyant plus d'autre salut pour son enfant, Andromaque cède enfin et promet d'épouser le roi. Dans sa jalouse rage, Hermione, qui a toujours dédaigné l'amour d'Oreste, lui accorde sa main au prix du meurtre de Pyrrhus Oreste fait assassiner le prince au pied de l'autel, mais lorsqu'il vient réclamer le prix de son forfait, Hermione le repousse avec horreur et l'abandonne a la vengeance des Furies.
ACTE IV, SCÃNE III.
oreste, hermione.
â â Oreste, Ah! Madame, est-il vrai qu'une fois Oreste en vous cherchant obéisse a vos leis?
Ne in'a-t-on point flatté d'une fausse espérance ?
Avez-vous en effet souhaité ma présence?
Croirai-je que vos yeux, S. la fin désarmés,
Veulent. ...
Hermione. Je veux savoir. Seigneur, si vous m'aimez.
Oreste. Si je vous aime? o dieux! mes serments, mes parjures, Ma fuite. mon retour, mes respects, mes injures,
Mon désespoir, mes yeux de pleurs toujours noyés,
Quels témoins croirez-vous, si vous ne les croyez?
Hermione. Vengez-moi, je crois tont.
Oreste. Hé bien! allons, Madame: Mettons encore un coup toute la Grèce en flamme;
Prenons, en signalant mon bras et votre nom ,
Vous, la place d'Hélène, et moi, d'Agamemnon.
170
andromaque (acte iv, scène iii.)
De Troie en ce pays réveillons les misères;
Et qu'on parle de nous, ainsi que de nos pères.
Partons, je suis tout prêt.
Hermione. Non, Seigneur, demeurons :
Je ne veux pas si loin porter de tels affronts.
Quoi? de mes ennemis couronnant l'insolence,
J'irais attendre ailleurs une lente vengeance?
Et je m'en remettrais au destin des combats,
Qui peut-être è. la fin ne me vengerait pas?
Je veux qu'Ãl mon départ toute l'Ãpire pleure.
Mais si vous me vengez, vengez-moi dans une heure.
Tous vos retardements sont pour moi des refus.
Courez au temple. II faut iramoler. . . .
Oreste. Qui ?
Hermione. Pyrrhus.
Oreste. Pyrrhus, Madame?
Hermione. Hé quoi? votre haine chancelle? Ah! courez, et craignez que je ne vous rappelle.
N'alléguez point des droits que je veux oublier;
Et ce n'est pas k vous d le justifier,
Oreste. Moi, je l'excuserais ? ah! vos bontés, Madame, Ont gravé trop avant ses crimes dans mon Ame.
Vengeons-nous, j'y consens, mais par d'autres chemins.
Soyons ses ennemis, et non ses assassins;
Faisons de sa ruine une juste conquête. 1Quoi? pour réponse aux Grecs porterai-je sa tête?
Et n'ai-je pris sur moi le soin de tout l'Ãtat Que pour m'en acquitter par un assassinat?
Souffrez, au nom des dieux, que la Grèce s'explique,
Et qu'il meure chargé de la haine publique.
Souvenez-vous qu'il règne, et qu'un front couronné. . . .
Hermione. Ne vous suffit-il pas que je l'ai condamné? 2Ne vous suffit-il pas que ma gloire offensée Deraande une victime Ãl moi seule adressée;
Qu'Hermione est le prix d'un tyran opprimé; 3Que je le hais; enfin, Seigneur, que je Vaimai?
Je ne m'en cache point: 1'ingrat m'avait su plaire.
Soit qu'ainsi l'ordonndt mon amour ou mon père,
N'importe; mais enfin réglez-vous lü-dessus.
Malgré mes voeux. Seigneur, honteusement décus,
Malgré la juste horreur que son crime me donne,
Tant qu'il vivra, craignez que je ne lui pardonne.
Doutez jusqu'è, sa mort d'un courroux incertain:
171
1
âOreste veut qu'on fasse P3rrrhus une guerre légitime, et que la Grèce le perde justement par la conquête de l'Ãpire.quot; GERUZEZ.
2
âLa grammaire veut le subjonctif après l'impersonnel il suffit; mais la passion veut et commande l'indicatif, et le veut si bien, qu elle l'emploie trois fois de suite: demande, est le prix, qne je le hais. GERUZEZ.
3
Le prix d'un tyran opprimé est un latinisme trés hardi pour: le prix, la recompense de celui qui aura opprimé (c'est-a-dire tué) le tyran.
racine (1639 â1699).
S'il ne meurt aujourd'hui, je puis 1'aimer demain.
Oreste. Hé bien! il faut le perdre, et prévenir sa grice; II faut. . . . Mais cependant que faut-il que je fasse?
Comment puis-je sitót servir votre courroux?
Quel chemin jusqu'è lui peut conduire mes coups?
A peine suis-je encore arrivé dans I'Epire,
Vous voulez par mes mains renverser un empire;
Vous voulez qu'un roi meure, et pour son chdtiment Vous ne donnez qu'un jour, qu'une heure, qu'un moment. Aux yeux de tout son peuple il faut que je I'opprime! 1Laissez-moi vers 1'autel conduire ma victime,
Je ne m'en défends plus; et je ne venx qu'aller Reconnaitre la place ou je dois I'immoler.
Cette nuit je vous sers, cette nuit je I'attaque.
Hermione. Mais cependant ce jour il épouse Andromaque.
Dans le temple déji le tróne est élevé;
Ma honte est confirmée, et son crime achevé.
Enfin qu'attendez-vous? il vous ofifre sa tête;
Sans gardes , sans défense il marche d cette fête;
Auteur du fils d'Hector il les fait tous ranger:
II s'abandonne au bras qui me voudra venger.
Voulez-vous, malgré lui, prendre soin de sa vie?
Armez, avec vos Grecs, tous ceux qui m'ont suivie;
Soulevez vos amis: tous les miens sont d vous.
II me trahit, vous trompe, et nous méprise tous.
Mais quoi? déjd leur haine est égale tl la mienne:
Elle épargne £l regret l'époux d'une Troyenne.
Parlez: mon ennemi ne vous peut échapper,
Ou plutót il ne faut que les laisser frapper.
Conduisez ou suivez une fureur si belle;
Revenez tout couvert du sang de l'infidèle:
Allez: eh eet état soyez sür de mon cceur.
Oreste. Mais, Madame, songez. . . .
Hermione. Ah! c'en est trop. Seigneur. Tant de raisonnements effen sent ma colère. 2J'ai voulu vous donner les moyens de me plaire,
Rendre Oreste content; mais enfin je vois bien Qu'il veut toujours se plaindre, et ne mériter rien.
Partez: allez ailleurs van ter votre constance.
Et me laissez ici le soin de ma vengeance.
De mes Idches bontés mon courage est confus,
Et c'est trop en un jour essuyer de refus.
Je m'en vais seule au temple, oü leur hymen s'appréte,
Oü vous n'osez aller mériter ma conquête.
Lè,, de mon ennemi je saurai m'approcber:
Je percerai le cceur que je n'ai pu toucher;
172
1
C'est-a-dire, il faut que je le tuc: opprimer dans le sens latin de opprimere,
2
Expression hardie et poétique: en prose on dirait: Tant de raisonnements m'offensent dans ma juste colère ou, cxcitent via co lire.
andromaque (acte v, scène iii.)
Et mes sanglantes mains, sur moi-même lournées,
Aussitót, malgré lui, joindront nos destinées;
Et, tout ingrat qu'il est, il me sera plus doux De mourir avec lui qua de vivre avec vous.
Oreste. Non, je vous priverai de ce plaisir funeste, Madame: il ne mourra que de la main d'Oreste; Vos ennemis par moi vont vous être immolés.
Et vous reconnaltrez mes soins, si vous voulez.
Hermione. Allez. De votre sort laissez-moi la conduite, Et que tous vos vaisseaux soient prêts pour notre fuite.
ACTE V, SCÃNE III.
oreste, hermione.
Oreste. Madame, c'en est fait, et vous êtes servie: Pyrrhus rend a l'autel son infidèle vie.
Hermione. II est mort?
Oreste. II expire! et nos Grecs irrités Ont lavé dans son sang ses infidélités.
Je vous l'avais premis; et quoique mon courage Se fit de ce complot une funeste image,
J'ai couru vers le temple, oü nos Grecs dispersés Se sont jusqu'ü l'autel dans la foule glissés.
Pyrrhus m'a reconnu. Mais sans changer de face, 1II semblait que ma vue excitdt son audace;
Que tous les Grecs, bravés en leur ambassadeur,
Dussent de son hymen relever la splendeur.
Enfin avec transport prenant son diadême,
Sur le front d'Andromaque il 1'a posé lui-même.
âJe vous donne, a-t-il dit, ma cóuronne et ma foi: Andromaque, régnez sur l'Epire et sur moi.
Je voue a votre fils une amitié de père;
J'en atteste les dieux, je le jure Ãl sa mère.
Pour tous mes ennemis je déclare les siens,
Et je le reconnais pour le roi des Troyensquot;.
A ces mots, qui du peuple attiraient le suffrage,
Nos Grecs n'ont répondu que par un cri de rage;
L'infidèle s'est vu partout envelopper.
Et je u'ai pu trouver de place pour frapper.
Chacun se disputait la gloire de l'abattre.
Je 1'ai vu dans leurs mains quelque temps se débattre. Tout sanglant è leurs coups vouloir se dérober;
Mais enfin è. l'autel il est allé tomber.
Du peuple épouvanté j'ai traversé la presse Pour venir de ces lieux enlever ma princesse,
Et regagner le port, oü bientót nos amis Viendront couverts du sang que je vous ai promis.
1
En prose on dirait plutót: sa?is changer de visage.
RACINE (1639â1699).
Hermione. Qu'ont ils fait?
Oreste. Pardonnez è. leur impatience Us ont, je le vois bien, trahi votre vengeance.
Vous vouliez que ma main portót les premiers coups,
Qu'il sentlt en mourant qu'il expirait pour vous;
Mais c'est moi dont l'ardeur leur a servi d'exemple:
Je les ai pour vous seule entrainés dans le temple,
Madame; et vous pouvez justement vous flatter D'une mort que leurs bras n'ont fait qu'exécuter.
Vous seule avez poussé les coups. . . .
Hermione. Tais-toi, perfide, Et n'impute qu'Ãl toi ton Idche parricide. 1Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur:
Va, je la désavoue, et tu me fais horreur.
Barbare, qu'as-tu fait? avec quelle furie As-tu tranché le cours d'une si belle vie?
Avez-vous pu, cruels, I'immoler aujourd'hui,
Sans que tout votre sang se soulevdt pour lui?
Mais parle : de son sort qui t'a rendu Farbitre ?
Pourquoi l'assassiner? qu'a-t-il fait? i quel titre?
Qui te l'a dit?
Oreste. Oh dieux! quoi ? ne m'avez-vous pas Vous-même, ici, tanlót, ordonné son trépas?
Hermione. Ah! fallait-il en croire une amante insensée? Ne devais-tu pas lire au fond de ma pensée?
Et ne voyais-tu pas, dans mes emporternents,
Que mon cceur démentait ma bouche d, tous moments ? Quand je I'aurais voulu, fallait-il y souscrire?
N'as-tu pas dft cent fois te le faire redire?
Toi-même avant le coup me venir consulter,
Y revenir encore, ou plutót m'éviter ?
Que ne me laissais-tu le soin de ma vengeance?
Qui t'amène en des lieux oü Ton fuit ta présence?
VoilA de ton amour le détestable fruit:
Tu m'apportais, cruel, le malheur qui te suit.
C'est toi dont 1'ambassade, £l tous les deux fatale,
L'a fait pour son malheur pencher vers ma rivale.
Nous le verrions encor nous partager ses soins;
II m'aimerait peut-être, il le feindrait du moins.
Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Ãpire,
Je renonce k la Grèce, k Sparte, k son empire,
A toute ma familie; et c'est assez pour moi,
Traltre, qu'elle ait produit un monstre comme toi. 2
174
1
Le regicide (meurtre cl'un roi) était regardé comme un parr icicle.
2
Var, des éditeurs: Traitre, qu'elle ait produit un monstre tel que toi.
175
II. BRITANNICUS.
(I659-)
Les Annales de Tacite ont fourni a Racine le sujet de Britannicus. L'historien romain raconte qu'Agrippine, mère de Néron, irritée de la disgrace de 1'affranchi Pallas, menaca son fils, s'il refusait de lui obéir, de faire valoir les droits de Britannicus a l'empire. Ce jeune prince, fils de lempereur Claude, netait agé que de quatorze ans. Cependant il avait déja laissé échapper quelques marques de fierté qui prouvaient qu'il n etait pas insensible a l'injure que lelévation de Néron lui avait faite. Néron, craignant que Britannicus ne fut appuyé par Agrippine, résolut la mort du jeune prince. Le poison, commandé par l'empereur, éprouvé par les soins de l'empoisonneuse Locuste, fut mélé a de 1'eau et présenté a Britannicus au milieu d un festin. L'efïet en fut prompt comme l'éclair. Les deux confidents de Néron, Burrhus et Sénèque n'avaient pas eu connaissance de ce projet d'empoisonnement; ir.ais, lorsqu'il fut consommé, ils continuèrent a servir Néron. Ce crime fut commis l'an 55 après J.-C.
C'est sur ces données de Thislorien romain que le poète francais a tracé le plan de sa tragédie. Racine suppose que Britannicus a dix-sept ans a peu prés et qu'il aime Junie (Junia Calvina), dont Tacite parle dans le i2e livre de ses Annales. 11 ne fait qu'user de son droit de poète, en donnant a Junie un caractère démenti par l'histoire et en faisant de Narcisse k la fois le confident de Britannicus, qu'il trahit, et le complice de Néron.
Du reste, ce n'est pas le jeune Britannicus, quelque intérêt que Ton prenne a son malheureux sort, qui est le véritable héros de la tragédie, mais bien Néron lui-même, et Racine aurait trés bien pu, en téte de sa pièce, substituer son nom a celui de Britannicus. âLe triomphe d'une nature perverse sur les soins et les espérances d'une éducation prudente; l'éveil d'une ame féroce qui, pliée, pendant le sommeil des passions , a des habitudes morales quelle n'aime ni ne hait, a la première rencontre du crime reconnait son élément, et s'y précipite avec une indomptable impétuosité; la crise terrible qui va décider dans une destinée individuelle du sort dun empire et de celui du monde: tel est le véritable sujet de la tragédie de Britannicus.quot; 1
Au premier acte, nous voyons Agrippine attendre avec impatience le réveil de son fils pour lui demander compte de l'enlèvement de Junie, fiancée de Britannicus. Enfin Burrhus vient lui annoncer qu'elle ne peut voir Néron, retenu par des affaires d'Ãtat. Deja, par une porte au public moins connue,
L'un et l'autre consul vous avaient prévenue. . . .
Agrippine accuse l'ingratitude de Néron, qui lui doit son élévation; elle se plaint des procédés de Burrhus et de Sénèque, qui abusent contre elle de 1'autorité qu'elle leur a déléguée. Burrhus répond avec dignité ^que l'empereur doit régner, et que ses ministres ne sont responsables qu'envers l'Ãtat.
Vous m'avez de César confié la jeunesse,
Je l'avoue, et je dois m'en souvenir sans cesse.
Mais vous avais-je fait serment de le trahir,
D'en faire un empereur qui ne süt ququot;obéir?
Non. Ce n'est plus a vous qu'il faut que j'en réponde.
Ce n'est plus votre fils, c'est le maitre du monde.
J'en dois compte, Madame, a l'empire romain,
Qui croit voir son salut ou sa perte en ma main.
Ah! si dans l'ignorance il le fallait instruire,2N'avait-on que Sénèque et moi pour le séduire?
Pourquoi de sa conduite éloigner les flatteurs?
Fallait-il dnns l'exil chercher des corrupteurs?
La cour de Claudius, en esclaves fertile.
Pour deux que Ton cherchait, en eüt présenté mille Qui tous auraient brigué l'honneur de l'avilir;
Dans une longue enfance ils l'auraient fait vieillir.
Agrippine est peu satisfaite de la réponse de Burrhus. Elle veut avant tout savoir les desseins que Néron a sur Junie.
Expliquez-nous pourquoi, devenu ravisseur,
Néron de Silanus fait enlever la sceur.
1
Paroles de Vinet.
2
Racine prend ici instruire dans son sens étymologique. En prose on dirait plutót: élever dans l'ignorance.
C. Plcetz , Manuel de Littérature frangaise. 4e éd. 14
racine (1639â1699).
Ne tient-il qu'a marquer de cette ignominie Le sang de mes aieux qui brille dans Junie?
Burrhus cherche a excuser Néron, en disant a Agrippine:
Vous savez que les droits qu'elle porte avec elle Peuvent de son époux faire un prince rebelle:
Que le sang de César ne se doit allier Qu'a ceux a qui César le veut bien confier.
Agrippine voit dans ces paroles le dessein de rompre les fiancailles de Britannicus et de Junie, qui sont son ouvrage. Ses plaintes sur la conduite de Néron deviennent si amères, que Burrhus ne croit plus devoir les écouter. II cède la place a Britannicus, qui s'approche accompagné de son confident Narcisse.
Agrippine s'empresse de témoigner a Britannicus l'intérèt qu'elle prend a sa cause. Demeuré seul avec le jeune prince, le traitre Narcisse excite I'ambition de Britannicus et caresse son espoir de vengeance.
Au deuxihne acte, Néron a donné un ordre d'exil contre I'affranchi Pallas, qui appuie de son influence I'ambition d'Agrippine. Resté seul avec Narcisse, il avoue qu il n'a pas vu impunément les charmes de Junie. II l'aime, mais il hésite a lui sacrifier Octavie, son épouse. Narcisse combat ces scrupules par les arguments familiers aux flatteurs et aux corrupteurs des princes.
Cependant Junie parait; elle allait chez Octavie. Néron la retient pour lui parler de son amour et de l'intention qu'il a de l'épouser, après avoir répudié Octavie. II lui fait entrevoir sa passion; mais comme elle a l'air de ne pas le comprendre, il lui déclare brusquement qu'elle ne doit plus songer a Britannicus, a qui elle est cependant fiancée. II lui dit (II, 3);
C'est amp; moi seul, Madame, è, répondre de vous;
Et je veux de ma main vous choisir un époux.
Junie. Ah! Seigneur, songez-vous que toute autre alliance Fera honte aux Césars, auteurs de ma naissance?
Néron. Non, Madame, 1'époux dont je vous entretiens Peut sans honte assembier vos aïeux et les siens;
Vous pouvez, sans rougir, consentir è, sa flamme. 1
Junie. Et quel est done, Seigneur, eet époux?
Néron. Moi, Madame.
Junie. Vous ?
Néron. Je vous nommerais, Madame, un autre nom, Si j'en savais quelque autre au-dessus de Néron.
Oui, pour vous faire un choix oü - vous puissiez souscrire, J'ai parcouru des yeux la cour, Rome et l'empire.
Plus j'ai cherché. Madame, et plus je cherche encor En quelle mains je dois confier ce trésor.
Plus je vois que César, digne seul de vous plaire.
En doit étre lui seul l'heureux déposilaire.
Et ne peut dignement vous confier qu'aux mains A qui Rome a commis 2 l'empire des humains.
Vous-méme; consultez vos premières années:
Claudius a son fils les avait destinées;
Mais c'était en un temps oü de l'empire entier II croyait quelque jour le nommer l'héritier.
176
1
Voyez page n, note i.
2
Comviettre, dans le sens du latin committere (confier,) est trés fréquent dans Racine et dans les auteurs contemporains.
Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis. (corneille , china, if, 3.)
Je vous rends le dépót que vous m'avez commis. (racine, At/.aiie, rr, 7.)
II comviet a Josué ce qui reste a faire. (bossuet, Hist. univ. 11. 3-)
britannicus (actes i et li).
Les dieux ont prononcé. Loin de contredire, 1C'est è. vous de passer du coté de l'Enipire En vain de ce présent ils m'auraient honoré,
Si votre coeur devait en être séparé;
Si tant de soins ne sont adoucis par vos charmes; Si, tandis que je donne aux veilles; aux alarmes Des jours toujours h. plaindre et toujours enviés,
Je ne vais quelquefois respirer è, vos pieds.
Qu'Octavie a vos yeux ne fasse point d'ombrage;
Rome, aussi bien que moi, vous donne son suffrage, Répudie Octavie, et me fait dénouer Un hymen que le ciel ne veut point avouer. 2Songez-y done, Madame, et pesez en vous-même Ce choix digne des soins d'un prince qui vous aime, Digne de vos beaux yeux trop longtemps captivés,3Digne de l'univers ó. qui vous vous devez.
Junie. Seigneur, avec raison je demeure étonnée. Je me vois, dans le cours d'une même journée,
Comtne une criminelle amenée en ces lienx; Et lorsqu'avec frayeur je parais k vos yeux.
Que sur mon innocence h peine je me fie,
Vous m'offrez tout d'un coup la place d'Octavie!
J'ose dire pourtant que je n'ai mérité Ni eet excès d'honneur, ni cette indignité. Et pouvez-vous, Seigneur, sonhaiter qu'une fille Qui vit presque en naissant éteindre sa familie,
Qui dans l'obscurité nourrissant sa douleur,
S'est fait une vertu conforme a son malheur,
Passe subitement de cette nuit profonde Dans un rang qui l'expose aux ye'ux de tout le monde, Dont je n'ai pu de loin soutenir la clarté,4Et dont une autre enfin remplit la majesté?
Néron. Je vous ai déja dit que je la répudie.
Ayez moins de frayeur, ou moins de modestie.
N'accnsez point iei mon choix d'aveuglement;
Je vous réponds de vous: consentez seulernent.
Du sang dont vous sortez rappelez la mémoire;
Et ne préférez point è, la solide gloire Des honneurs dont César prétend vous revêtir,
La gloire d'un refus, sujet au repentir.
Junie. Le ciel commit, Seigneur, le fond de ma pensée.
I77
1
On dit aujourd'hui: Loin de les contredire Du reste contredire a qn était déja un archaïsme du temps de Racine. Cette construction, conforme au latin, est familière aux écrivains du vieux langage. L'historien Froissart (1337â1410) dit: II n'y eust nul qui contredist ni répliquast a sa parole. Commines (1445â1509) écrit: Le due de Bourgogne défait, oncques puis ne trouva Je roi de France homme qui osast lever la tête c ont re lui ni contredire a son vouloir.
2
1 C'est-a-dire: ne vent pas bénir. Octavie n'avait pas eu d'enfants.
3
C'est-a-dire: trop longtemps tenus dans lombre.
4
On dirait en prose: soutenir Véclat d'un rang.
racine (1639â 1699).
Je ne me flatte point d'une gloire insensée:
Je sais de vos présents niesurer la grandeur;
Mais plus ce rang sur moi répandrait de splendeur,
Plus il me ferait honte, et mettrait en lumière Le crime d'en avoir dépouillé l'héritière. 1
Neron. C'est de ses intéréts prendre beaucoup de soin, Madame; et l'amitié ne peut aller plus loin.
Mais ne nous flattons point, et laissons le mysière.
La soeur vous touche ici beaucoup moins que le frère; Et pour Britannicus . . .
Junie. II a su me toucher,
Seigneur; et je n'ai point prétendu m'en cacher.
Cette sincérité sans doute est peu disciète;
Maïs toujours de mon coeur ma bouche est l'interprète. Absente de la cour, je n'ai pas dCi penser,
Seigneur, qu'en l'art de feindre il fallüt m'exercer.
J'aime Britannicus. Je lui fus destinée ,
Quand l'Empire devait suivre son hyménée:
Maïs ces mêmes malheurs qui Ten ont écarté,
Ses honneurs abolis, son palais déserté,
La fuite d'une cour que sa chute a bannie,
Sont autant de liens qui retiennent Junie.
Tout ce que vous voyez conspire è, vos désirs;
Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisirs.
L'Empire en est pour vous l'inépuisable source,
Ou,-si quelque chagrin en inteirompt la course,-Tout 1'univers, soigneux de les entretenir,
S'empresse ^ l'effacer de votre souvenir.
Britannicus est seul. Quelque ennui qui le presse,
II ne voit dans son sort que moi qui s'intéresse, 2Et n'a pour tous plaisirs, Seigneur, que quelques pleurs Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.
Néron. Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie, Que tout autre que lui me paierait de sa vie.
Mais je garde Ãl ce prince un traitement plus doux.
Madame 7 il va bientót paraltre devant vous.
Junie. Ah! Seigneur, vos vertus m'ont toujours rassurée. Néron. Je pouvais de ces lieux lui défendre l'entrée; Mais, Madame, je veux prévenir le danger Oü son ressentiment le pourrait engager.
Je ne veux point le perdre. II vaut mieux que lui-même Entende son arrêt de la bouche qu'il aime.
178
1
Octavie, qu'Agriprine avait fait épouser a son fils Neron, était fille de 1 empereur Claude et sceur de Britannicus. C'est a cette illustre origine que Junie fait allusion en l'appelant héritüre du rang d impératrice qu'elle occupe.
2
On dit aujouid'hui; sintéresser au sart de qn. S'intéresser dans ne se dit plus que dans un sens commercial; s'intéresser dans nne cntreprise.
britannicus. (acte ii, scène hl).
Si ses jours vous sont chers, éloignez-le de vous,
Sans qu'il ait aucun lieu de me croire jaloux.
De son bannissement prenez sur vous l'offense;
Et, soit par vos discours, soit par votre silence,
Du moins par vos froideurs, faites-lui concevoir Qu'il doit porter ailleurs ses voeux et son espoir.
Junie. Moi! que je lui prononce un arrêt si sévère!
Ma bouche mille fois lui jura le contraire.
Quand même jusque-lè je pourrais me trahir, 1Mes yeux lui défendront. Seigneur, de m'obéir.
Néron. Caché prés de ces lieux, je vous verrai, Madame. Renfermez votre amour dans le fond de votre Ame.
Vous n'aurez point pour moi de langages secrets; 2J'entendrai des regards 3 que vous croirez muets;
Et sa perte sera l'infaillible salaire D un geste ou d'un soupir échappé pour lui plaire.
Junie. Hélas! si j'ose encor former quelques souhaits,
Seigneur, permettez-moi de ne le voir jamais.
Cependant Britannicus parait, et le langage de Junie, qu'il prend pour l'aveu de sa trahison, le niet au désespoir. Néron, plus clairvoyant, a compris, jusque dans le silence de Junie, quelle est la violence de son amour. Mais l'obstacle Tirrite sans l'arrèter: il le forcera a Ia manière des lyrans.
Au commencement du troisième acte. Burrhus annonce a Néron que Pallas obéira a 1 ordre qu'il a recu; puis il essaie vainement de le détourner de son amour pour Junie. Le caractère de Néron commence a se dévoiler, et Burrhus entrevoit les fureurs auxquelles va se livrer son élève. Cependant il I'excuse encore auprès d'Agrippine, qui exhale sa colère en plaintes et en menaces.
ACTE III, SCÃNE III.
agrippine, burrhus,
Agrippine. Eh bien! je me trompais, Burrhus, dans mes soupcons 1 Et vous vous signalez par d'illustres lemons!
On exile Pallas, dont le crime peut-être Est d'avoir amp; l'empire élevé votre mattre.
Vous le savez trop bien. Jamais sans ses avis Claude, qu'il gouvernait, n'eüt adopté mon fils.
Que dis-je? 4 son épouse on donne une rivale;
On affranchit Néron de la loi conjugale.
Digne emploi d'un ministre ennemi des flatteurs,
Choisi pour mettre un frein è. ses jeunes ardeurs,
De les flatter lui-même, et nourrir dans son dme 4Le mépris de sa mère et l'oubli de sa femme!
Burrhus. Madame, jusqu'ici c'est trop tót m'accuser.
Lempereur na rien fait qu'on ne puisse excuser.
179
1
C est-a-dire: quand même je pourrais trahir la foi juréc et vion amour,
2
Langage ne se dit plus au pluriel.
3
,,On n avait pas dit, avant Racine, entendre des regards, expression aussi hardie que juste au lieu oü elle est placée.quot; geruzez.
4
En prose on aurait répété la préposition de devant nourrir.
racine (1639â1699).
N'imputez qu'è, Pallas un exil nécessaire;
Son orgueil dès longtenips exigeait ce salaire;
Et l'empereur ne fait qu'accomplir Ãl regret
Ce que toute la cour demandait en secret.
Le reste est un malheur qui n'est point sans ressource:
Des larmes d'Octavie on peut tarir la source.
Mais calmez vos transports. Par un chemin plus doux
Vous lui pourrez plus tót ramener son époux:
Les menaces, les cris le rendront plus farouche.
Agrippine. Ah! Ton s'efforce en vain de me fermer la bouche. Je vois que mon silence irrite vos dédains;
Et c'est trop respecter l'ouvrage de mes mains.
Pallas n'emporte pas tout l'appui d'Agrippine:
Le ciel m'en laisse assez pour venger ma ruine.
Le fils de Claudius commence k ressentir 1 Des crimes dont je n'ai que le seul repentir.
J'irai, n'en doutez point, le montrer A l'armée,
Plaindre aux yeux des soldats son enfance opprimée,
Leur faire, d. mon exemple, expier leur erreur.
On verra d'un coté le fils d'un empereur Redemandant la foi jurée Ãl sa familie.
Et de Germanicus on entendra la fille;
De 1'autre, 1'on verra le fils d'Ãnobarbus, 1Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus,
Qui tous deux de l'exil rappelés par moi-même,
Partagent cl mes yeux 1'autorité suprème.
De nos crimes communs je veux qu'un soit instruit;
On saura les chemins par oü je 1'ai conduit.
Pour rendre sa puissance et la vótre odieuses,
J'avouerai les rumeurs les plus injurieuses:
Je confesserai tout, exils, assassinats.
Poison même ... 2
Burrhus. Madame, ils ne vous croiront pas.
lis sauront récuser l'injuste stratagème D'un témoin irrité qui s'accuse lui-même.
Pour moi. qui le premier secondai vos desseins,
Qui fis même jurer l'armée entre ses mains,
Je ne me repens point de ce zèle sincère.
Madame, c'est un fils qui succède è, son père;
i8o
1
1 C'est-a-dire a épronver le ressentiment. 2 Proprement: sEnobarbus.
2
Tout ce passage est imité des Annales de Tacite. âImmédiatement après Agrippine eut recours a des menaces pour inspirer de la crainte, et ne se gêna même pas de faire entendre a l'empereur que Britannicus était en age de régner, qu'il était le véritable rejeton, digne de prendre possession de la domination qu'avait exercée son père, et que, par les procédés illégitimes de sa mère, exercait lui, Néron, n'étant qu'un intrus, qu'un adoptif. Elle n'empêcherah pas que toute la scélératesse de sa race ne vint au jour, surtout son propre mariage , son crime d'empoisonnement; aussi les dieux et elle même avaient-ils fait en sorte que son beau-fils vivait encore. Avec lui, elle irait a l'armee; d'un cóté on entendrait la fille de Germanicus, de l'autre le débile Burrhus, a la main tronquée, et le proscrit Sénèque, a la langue déclamatoire, sollicitant la domination sur le genre humain.quot;
BRITANNICUS (ACTE III, SCÃNE lil).
En adoptant Néron, Claudius par son choix De son fils et du vótre a confondu les droits.
Rome l'a pu choisir. Ainsi sans être injuste,
Elle choisit Tibère adopté par Auguste;
Et le jeune Agrippa, de son sang descendu,
Se vit exclu du rang vainement prétendu.
Sur tant de fondements sa puissance établie Par vous-même aujourd'hui ne peut être afifaiblie;
Et, s'il m'écoute encor, Madame, sa bonté Vous en fera bientót perdre la volonté.
J'ai commencé, je veux poursuivre mon ouvrage.
Britarmicus entre. L'imprudent ouvre son coeur a la mère de Néron en présence de Narcisse, qui, maitre du secret de leur intelligence, et voyant arriver Junie, court avertir l'empereur. Les deux amants peuvent enfin se voir sans témoins et s'expliquer; Britannicus tombe aux genoux de Junie, quand Néron se présente. Cette surprise produit, dans cette situation, un effet tragique, puisque l'arrivée de Néron crée un danger réel pour Britannicus.
ACTE III, SCÃNE VIII.
néron , britannicus, junie.
Néron. Prince, continuez des transports si charmants.
Je congois vos bontés par ses remerclments,
Madame: A vos genoux je viens de le surprendre.
Maïs il aurait aussi quelque gr Ace a me rendre:
Ce lieu le favorise, et je vous y retiens.
Pour lui faciliter de si doux entretiens.
Britannicus. Je puis mettre ü ses pieds ma douleur ou ma joie Partout oü sa bonté consent que je la voie;
Et l'aspect de ces lieux oü vous la retenez N'a rien dont mes regards doivent être étonnés.
Néron. Et que vous montrent-ils qui ne vous avertisse Qu'il faut qu'on me respecte et qüe l'on m'obéisse?
Britannicus. lis ne nous ont pas vu 1'un et l'autre élever, Moi pour vous obéir, et vous pour me braver;
Et ne s'attendaient pas, lorsqu'ils nous virent naltre,
Qu'un jour Domitius me düt parler en maltre. '
Néron. Ainsi par le destin nos vceux sont traversés:
J'obéissais alors, et vous obéissez.
Si vous n'avez appris a vous laisser conduire,
Vous étes jeune encore, et l'on peut vous instruire.
Britannicus. Et qui m'en instruira?
Néron. Tout l'empire A la fois,
l8l
Rome.
1 Néron {Lucius Domitius Nero) était fils de Domitius yKnobarbus et d'Agrippine, qui épous.t en secondes noces l'empereur Ckude. Quelque temps après 1'adoption de Néron par Claude, le jeune Britannicus avait témoigné son déplaisir, en saluant son frère adoptif du notn de Domitius: âQu'un jour se rencontrant, Néron salua Britannicus du nom de Britannicus , tandis que celui-ci salua Néron du nom de Domitius. C'est ce que Agrippine tout éplorée et en poussant des cris plaintifs, rapporte a son mari comme un commencement de discorde.quot; (Tacite.)
racine (1639â1699).
Britannicus. Rome met-elle au nombre de vos droits Tout ce qu'è. de cruel l'injustice et la force,
Les emprisonnements, le rapt et le divorce?
Néron. Rome ne porte point ses regards curieux Jusque dans des secrets que je cache k ses yeux.
Imitez son respect.
Britannicus. On sait ce qu'elle en pense.
Néron. Elle se tait du moins: imitez son silence.
Britannicus. Ainsi Néron commence è. ne se plus forcer.
Néron. Néron de vos discours commence è. se lasser. Britannicus. Chacun devait bénir le bonheur de son règne. Néron. Heureux ou malheureux, il suffit qu'on me craigne. Britannicus. Je connais mal Junie, ou de tels sentiments Ne mériteront pas ses applaudissements.
Néron. Du moins, si je ne sais le secret de lui plaire,
Je sais l'art de punir un rival téméraire.
Britannicus. Pour moi, quelque péril qui me puisse accabler, Sa seule inimitié peut me faire trembler.
Néron. Souhaitez-la: c'est tout ce que je vous puis dire. Britannicus. Le bonheur de lui plaire est le seul oü j'aspire. Néron. Elle vous l'a promis, vous lui plairez toujours. Britannicus. Je ne sais pas du moins épier ses discours.
Je la laisse expliquer 1 sur tout ce qui me touche,
Et ne me cache point pour lui fermer la bouche.
Néron. Je vous entends. Eh bien, gardes!
Junie. Que faites-vous?
C'est votre frère. Hélas! c'est un amant jaloux.
Seigneur, mille malheurs persécutent sa vie:
Ah! son bonheur peut-il exciter votre envie?
Souffrez que de vos coeurs rapprochant les liens,
Je me cache è, vos yeux et me dérobe aux siens.
Ma fuite arrêtera vos discordes fatales;
Seigneur, j'irai remplir 2 le nombre des Vestales.
Ne lui disputez plus mes voeux infortunés:
Souffrez que les dieux seuls en soient importunés.
Néron. L'entreprise, Madame, est étrange et soudaine.
Dans son appartement, gardes, qu'on la remène. 3Gardez Britannicus dans celui de sa soeur.
Britannicus. C'est ainsi que Néron sait disputer un coeur.
Junie. Prince, sans l'arrêter, cédons è, eet orage.
Néron. Gardes, obéissez sans tarder da vantage.
Au quatnimc acte, Agrippine est enfin en présence de Néron. Elle lui rappelle par quels moyens elle l'a élevé a I'empire a la place de Britannicus , après avoir épousé en secondes noces l'etnpereur Claude. Agrippine prétend même qu'elle ne rechercha cetle illustre alliance que dans la pensée de travailler a l'élévation de son fils Néron.
I82
1
En prose on dirait: Je la laisse s'expliquer.
2
Remplir pour compléter est un latinisme âimplere numerum.quot; â Ce voeu de Junie prépare le spectateur au dénoüment.
3
Remener veut dire mener, conduire une personne au lieu ou elle était auparavant; cette forme est moins usitée que ramener.
BRITANNICUS (ACTE IV, SCÃNE li).
ACTE IV, SCÃNE II.
AGRIPPINE, NÃRON.
Je vous fis sur mes pas entrer dans sa familie:
Je vous nommai son gendre, et vous donnai sa fille. Silanus, qui l'aimait, s'en vit abandonné,
Et marqua de son sang ce jour infortuné. 1Ce n'était rien encore. Eussiez-vous pu prétendre Qu'un jour Claude è. son fils düt préférer son gendre? De ce même Pallas j'implorai le secours;
Claude vous adopta, vaincu par ses discours;
Vous appela Néron; et du pouvoir suprème Voulut, avant le temps, vous faire part lui-même.
C'est alors que chacun, rappelant le passé,
Découvrit mon dessein, déjü trop avancé;
Que de Britannicus la disgrace future Des amis de son père excita le murmure. 2Mes promesses aux uns éblouirent les yeux;
L'exil me délivra des plus séditieux:
Claude même, lassé de ma plainte éternelle Eloigna de son fils tous ceux de qui le zèle,
Engagé dès longtemps rl suivre son destin,
Pouvait du tróne encor lui rouvrir le clietnin.
Je fis plus: je choisis moi-même dans ma suite Ceux i qui je voulais qu'on livrdt sa conduite;
J'eus soin de vous nommer, par un contraire choix, Des gouverneurs que Rome honorait de sa voix.
Je fus sourde h la brigue, et crus la renommée. 3J'appelai de l'exil, je tirai de l'armée,
Et ce même Sénèque, et ce même Burrhus, Qui depuis .... Rome alors estimait leurs vertus. 4De Claude en même temps épuisant les richesses, Ma main, sous votre nom, répandait ses largesses. Les spectacles, les dons, invincibles appas, 0 Vous attiraient les coeurs du peuple et des soldats. Qui d'ailleurs, réveillant leur tendresse première, Favorisaient en vous Germanicus mon père.
1
jour des noces Silanus se suicida, soit qu'il cut voulu jusqu'a ce jour pro-ionger sa vie, soit qu'il eüt justement choisi ce jour , pour augmenter l'envie encore davantage.quot; {Tacite.)
2
âPersonne ne fut si impitoyable, pour ne pas être douloureusement touché du sort de Britannicus.quot; (Tacite.)
3
mort les plus excellents gouverneurs de son fils , et nomma pour le surveiller des gens désignés par sa belle-mère. ( Tacite.) 4 C'est-a-dire l'opinion publiquc.
4
Afranius Burrhus et Annceus Sénèque. â â â Ceux-ci, gouverneurs des princes de la maison impériale, et, ce qu'on voit rarement, quand deux hommes partagent le pouvoir, agissant de concert, étaient également puissants, malgré leurs qualités diver-gentes, Burrhus par ses soins dans les affaires militaires et par la rigidité de son caractère, Sénèque par ses préceptes d eloquence et par sa noble affabilité.quot; (Tacite)
c Racine emploie ici âappas,quot; dans le sens de rappat.quot;
RACINE (1639â1699).
Cependant Claudius penchait vers son déclin.
Ses yeux, longtemps fermés, s'ouvrirent k la fin:
II connut son erreur. Occupé 1 de sa crainte,
II laissa pour son fils échapper quelque plainte,
Et voulut, mais trop tard, assembler ses amis.
Ses gardes, son palais, son lit m'étaient soumis.
Je lui laissai sans fruit consumer sa tendresse; 1De ses derniers soupirs je me rendis maüresse.
Mes soins, en apparence, épargnant ses douleurs,
De son fils, en mourant, lui cachèrent les pleurs.
II mourut. Mille bruits en courent amp; ma honte.
J'arrêtai de sa mort la nouvelle trop prompte;
Et tandis que Burrhus allait secrètement De l'armée en vos mains exiger le serment,
Que vous marchiez au camp, conduit sous mes auspices,
Dans Rome les autels fumaient de sacrifices;
Par mes ordres trompeurs tout le peuple excité Du prince déjö mort demandait la santé.
Enfin, des légions l'entière obéissance Ayant de votie empire affermi la puissance.
On vit Claude; et le peuple, étonné de son sort,
Apprit en même temps votre règne et sa mort.
Après avoir ainsi déroulé a Néron la série de ses bienfaits, qui furent presque autant de crimes, Agrippine demande a son fils quel en est le salaire. Le crédit de Burrhus et de Sénèque, quelle a tirés de l'exil pour en faire les gouverneurs de Néron, a rem-placé le sien; Junie enlevée a Britannicus, Octavie menacée d'etre répudiée, Pallas banni sont autant d'injures sanglantes qu'un fils ingrat fait a sa mère, a laquelle il doit tout. Néron récrimine a son tour, en reprochant a Agrippine son ambition et ses intrigues en faveur de Britannicus.
Avec Britannicus contre moi réunie,
Vous le fortifiez du parti de Junie;
Et la main de Pallas trame tous ces complots;
Et lorsque, malgré moi, j'assure mon repos,
On vous voit de colère et de haine animée.
Vous voulez présenter mon rival a l'armée:
Déja jusques au camp le bruit en a couru.
Agrippine repousse ces reproches et proteste hautement contre ces soupcons. Néron parait s'émouvoir, et sa mère lui dicte les conditions de paix qu'il doit accepter.
Agrippine. De mes accusateurs qu'on punisse l'audace,
Q,ue de Britannicus on cal me le courroux;
Q,ue Junie a son choix puisse prendre un époux;
Q-u'ils soient libres tous deux, et que Pallas demeure,
Que vous me permettiez de vous voir a toute heure;
Clue ce même Burrhus, qui nous vient écouter, ^
A votre porte enfin n'ose plus m'arréter.
Néron. Oui, Madame, je veux que ma reconnaissance Désormais dans les cceurs grave votre puissance;
184
1
En prose on dirait préoccupé. 2 Sa tendresse pour son fils Britannicus.
britannicus (acte iv, scène hl).
Et je bénis déja cette heureuse froideur,
Qui de notre amitié va rallumer l'ardeur.
Ghioi que Pallas ait fait, il suffit, je l'oublie;
Avec Britannicus je me réconcilie;
Et quant a eet amour qui nous a séparés,
Je vous fais notre arbitre, et vous nous jugerez.
Allez done, et portez cette joie a mon frère.
Gardes, qu'on obéisse aux ordres de ma mère.
Burrhus, qui a entendu les dernières paroles de Xéron , se félicite de la réconciliation qui a lieu entre l'empereur et Biitannicus. Mais le tyran ne tarde pas a le détromper et a l'instruire de ses véritables desseins:
Elle se hate trop, Burrhus, de triompher.
J'embrasse mon rival, mais e'est pour letouffer.
Alors Burrhus fait un suprème effort pour ramener Néron dans le chemin de la vertu. 11 oppose avec éloquence l'image heureuse du passé a la honte, aux cruautés d'un règne malheureux et tyrannique, tel que sera celui de Néron dans la nouvelle voie oü il s'engage.
ACTE IV, SCÃNE III.
burrhus, néron.
Burrhus. C'est 3, vous A choisir, vous êtes encor maltre. Vertueux jusqu'ici, vous pouvez toujours l'être:
Le chemin est tracé, rien ne vous retient plus;
Vous n'avez qu'd marcher de vertus en vertus.
Mais, si de vos flatteurs vous suivez la maxime,
II vous faudra. Seigneur, courir de crime en crime,
Soutenir vos rigueurs par d'autres cruautés.
Et laver dans le sang vos bras ensanglantés.
Britannicus mourant excitera le zèle De ses amis, tout prêts amp; prendre sa querelle.
Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs.
Qui, même après leur mort, auront des successeurs:
Vous allumez un feu qui ne pourra s'éteindre.
Craint de tout l'univers, il vous faudra tout craindre,
Toujours punir, toujours trembler dans vos projets.
Et pour vos ennerais compter tons vos sujets.
Ah! de vos premiers ans l'heureuse expérience Vous fait-elle, Seigneur, haïr votre innocence?
Songez-vous au bonheur qui les a signalés?
Dans quel repos, ó ciel! les avez-vous coulés!
Quel plaisir de penser et de dire en vous tnême;
âPartout, en ce moment, on me bénit, on m'aime;
On ne voit point le peuple è, mon nom s'alarmer;
Le ciel dans leurs pleurs 1 ne m'entend point nommer.
Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage;
Je vois voler partout les coeurs a mon passage!quot;
Tels étaient vos plaisirs. Quel changement, ó dieux!
1
II y a ici syllepse du nombre, leurs ne s'accordant pas grammaticalement avec feuplc (ni plus bas avec sénat). Racine aime cette figure;
Entre le pauvre et vous, vous prendre?, Dieu pour juge;
Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin,
Comme eux vous fütes pauvre et comme eux orphelin. Ui/ialie, iv, 3.1
racine (1639 â 1699).
Le sang le plus abject vous était précieux.
Uu jour il m'en souvientj le sénat équitable Vous pressait de souscrire è. la mort d'un coupable;
Vous résistiez, Seigneur, è, leur sévérité:
Votre coeur s'accusait de trop de cruauté;
Et plaignant les malheurs attachés amp; l'empire,
âJe voudrais, disiez-vous, ne savoir pas écrire quot; 1Non, ou vous me croirez, ou bien de ce malheur Ma mort m'épargnera la vue et la douleur.
On ne me verra point survivre k votre gloire.
Si vous allez commettre une action si noire, (// se jette a genoux) Me voilé, prêt, Seigneur: avant que de partir;
Faites percer ce coeur qui n'y peut consentir;
Appelez les cruels qui vous l'ont inspirée;
Qu'ils viennent essayer leur main mal assurée. . . .
Mais je vois que mes pleurs touchent mon empereur;
Je vois que sa vertu frémit de leur fureur.
Ne perdez point de temps, nommez-moi les perfides Qui vous osent donner ces conseils parricides.
Appelez votre frère, oubliez dans ses bras . . .
Néron, Ah! que demandez-vous ?
Burrhus. Non, il ne vous hait pas, Seigneur; on le trabit: je sais son innocence;
Je vous réponds pour lui de son obéissance.
J'y cours. Je vais presser un entretien si doux.
Néron parait s'attendrir. Peut-être renoncera-t-il aux idéés de vengeance qu'il nourrit contre son frère. II renvoie Burrhus et lui ordonne de l'attendre avec E^ritannicus
Alors parait Narcisse. Lorsque Néron lui avoue qu'on le réconcilie avec son frère, le traitre, avec un art infernal, sait réveiller dans le coeur de Néron les miuvais sentiments que la voix de Burrhus a réprimés.
ACTE IV, SCÃNE IV.
narcisse, néron.
Narcisse. Quoi ? pour Britannicus votre haine affaiblie Me défend ....
Néron. Oui, Narcisse, on nous réconcilie.
Narcisse. Je me garderai bien de vous en détourner.
Seigneur, mais il s'est vu tantót emprisonner:
Cette offense en son coeur sera longtemps nouvelle.
i86
II n'est point de secrets que le temps ne révèle:
1
âLorsque Burrhus, votre préfet, homme éminent et bien connu de vous, ó prince, était sur le point de punir deux bandits , il vous demand i de déterminer a qui et pour quelle raison vous voudriez appliquer la punition. C'est ce qui avait été souvent ajourné et le temps de l'exécution pressait. Lorsque, malgré lui et aussi malgré vous, il vous présenta l'écrit, vous vous écriates: oh, que je voudrais ne pas savoir écrire!quot; ,,Cette réponse, niaisement philanthropique, si elle eüt été sincère, était, venant de Néron, qui ne manquait pas d'esprit, une preuve d'hypocrisie. Ses précepteurs n'avaient pas dü s'y tromper, et Burrhus, qui la recueille pour la colporter, et Sénèque qui la próne, étaient-ils dupes ou compères? Le doute est permis, car il y a des temps oü les gens de bien mêmes ne manquent pas de complaisance.quot; geruzez.
britannicus (acte iv, scène iv).
II saura que ma main lui devait présenter Un poison que votre ordre avait fait apprêter. -Les dieux de ce dessein puissent-ils le distraire!
Mais peut-être il fera ce que vous n'osez faire.
Néron. On répond de son coeur; et je vaincrai le mien. Narcisse. Et l'hyinen de Junie en est-il le lien?
Seigneur, lui faites-vous encor ce sacrifice?
Néron. C'est prendre trop de soin. Quoi qu'il en soit, Narcisse, Je ne le compte plus parmi mes ennemis.
Narcisse. Agrippine, Seigneur, se l'était bien promis:
Elle a repris sur vous son souverain empire.
Néron. Quoi done? Qu'a-t-elle dit? Et que voulez-vous dire? Narcisse. Elle s'en est vantée assez publiquement.
Néron. De quoi ?
Narcisse. Qu'elle n'avait qu'^. vous voir un moment: Qu'Ãl tout ce grand éclat, a ce courroux funeste On verrait succéder un silence modeste;
Que vous-même d. la paix souscririez le premier,
Heureux que sa bonté daigndt tont oublier.
Néron. Mais, Narcisse, dis-moi, que veux-tu que je fasse? Je n'ai que trop de pente Ãl punir son audace;
Et si je m'en croyais, ce triomphe indiscret Serait bientót suivi d'un éternel regret.
Mais de tout l'univers quel sera le langage?
Sur les pas des tyrans veux-tu que je m'engage,
Et que Rome, effiupant tant de titres d'honneur.
Me laisse pour tout nom celui d'empoisonneur?
lis mettront ma vengeance au rang des parricides.
Narcisse. Et prenez-vous, Seigneur, leurs caprices pour guides? Avez-vous prétendu qu'ils se tairaient toujours?
Est-ce è vous de prêter l'oreille £l leurs discours?
De vos propres désirs perdrez-vous la mémoire?
Et serez-vous le seul que vous n'oserez croire?
Mais, Seigneur, les Remains ne vous sont pas connus.
Non, non, dans leurs discours ils sont plus retenus.
Tant de précaution affaiblit votre règne:
Ils croiront, en effet, mériter qu'on les craigne.
Au jong depuis lontemps ils se sont fa^onnés:
lis adorent la main qui les tient enchalnés.
Vous les verrez toujours ardents amp; vous complaire.
Leur prompte servitude a fatigué Tibère. 1Moi-même, revêtu d'un pouvoir emprunté,
Que je regus de Claude avec la liberté,
J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée,
187
Tenté leur patience, et ne l'ai poiut lassée.
1
On raconte que Tibère, toutes les fois qu'il quittait Ie conseil, secriait en gree: âó hommes, prèts a ètre esclaves!quot; Oui, vraiment, lui-même, qui ne souffrait pas de liberté dans l'Etat, avait en aveision ceux qui portent l'esclavage si patiemment et si vilainement. (Tacitc)
racine (1639â1699).
D'un empoisonnement vous craignez la noirceur?
Faites périr le frère, abandonnez la sceur ;
Rome, sur ses autels prodiguant les victimes,
Fussent-ils innocents, leur trouvera des crimes;
Vous verrez mettre au rang des jours infortunés Ceux oü jadis la soeur et le frère sont nés.
Néron. Narcisse, encore un coup, je ne puis l'entreprendre J'ai promis k Burrhus, il a fallu me rendre.
Je ne veux point encore, en lui manquant de foi,
Donner k sa vertu des armes contra moi.
J'oppose d ses raisons un courage inutile:
Je ne l'écoute point avec un coeur tranquille.
Narcisse. Burrhus ne pense pas. Seigneur, tout ce qu'il dit: Son adroite vertu ménage son crédit;
Ou plutót ils n'ont tous qu'une même pensée:
lis verraient par ce coup leur puissance abaissée;
Vous seriez libre alors. Seigneur; et devant vous Ces maltres orgueilleux fléchiraient comme nous.
Quoi done? ignorez-vous tout ce qu'ils osent dire?
âNéron, s'ils en sont crus, 1 n'est point né pour l'erapire :
II ne dit, il ne fait que ce qu'on lui prescrit;
Burrhus conduit son coeur, Sénèque son esprit.
Pour toute ambition , pour vertu singulière.
II excelle £l conduire un char dans la carrière,
A disputer des prix indignes de ses mains,
A se donner lui-méme en spectacle aux Remains, 2A venir prodiguer sa voix sur un théitre,
A réciter des chants qu'il veut qu'on idoldtre,
Tandis que des soldats, de moments en moments.
Vont arracher pour lui les applaudissements.quot;
Ah! ne voulez vous pas les forcer £l se taire?
Néron. Viens, Narcisse? Allons voir ce que nous devons faire.
Au cinquieme acte, nous voyons Britannicus transporté de joie et plein de confiance dans les promesses de Néron, qui a feint de se réconcilier avec lui. Junie, qui n'ose partager sa joie, est auprès d'Agrippine, tandis que Britannicus entre dans la salie du festin oü Tempereur l'attend pour sceller publiquement la réconciliation par des em-brassements. Quelques instants sont a peine écoulés, que Burrhus accourt éperdu annoncer la terrible nouvelle de la mort subite de Britannicus.
ACTE V, SCÃNE V.
burrhus.
A peine l'empereur a vu venir son frère,
II se léve, il l'embrasse, on se tait, et soudain César prend le premier une coupe £l la main:
âPour achever ce jour sous de meilleurs auspices Ma main de cette coupe épanche les prémices,
Dit-il; dieux, que j'appelle amp; cette effusion,
i88
1
En prose, Si on les croit.
2
On dit que ces vers frappèrent Louis XIV , et qu'il renonca dès-lors a danser dans les ballets de la cour.
BRITANNICUS (ACTE V, SCÃNE V).
Venez favoriser notre réunion.quot;
Par les mêraes serments Britannicus se lie;
La coupe dans ses mains par Narcisse est remplie;
Mais ses lèvres k peine en ont touché les bords,
Le fer ne produit point de si puissants efforts,
Madame: la lumière amp; ses yeux est ravie;
II tombe sur son lit 1 sans chaleur et sans vie.
Jugez combien cc coup frappe tous les esprits:
La moitié s'épouvante et sort avec des cris;
Mais ceux qui de ia cour ont un plus long usage,
Sur les yeux de César composent leur visage.
Cependant 2 sur son lit il demeure penché;
D'aucun étonnement il ne parait touché:
âCe mal dont vous craignez, dit-il, la violence,
A souvent sans péril attaqué son enfance.quot;
Narcisse veut en vain affecter quelque ennui,
Et sa perfide joie éclate malgré lui.
Pour moi, dut l'erapereur punir ma hardiesse,
D'une odieuse cour j'ai traversé la presse;
Et j'allais, accablé de eet assassinat,
Pleurer Britannicus, César et tout l'Ãtat.
Ce rédt achevé, Néron a Ia hardiesse de se présenter devant sa mère et de feindre de l'indignation , quand elle lui dit;
â---Britannicus est mort empoisonné;
Narcisse a fait ie coup; vous 1'avez ordonné ,
Narcisse. a son tour, entreprend de justifier Ia mort de Britannicus; mais Agrippine l'interrompt et secrie;
â â Agrippine. Poursuis, Néron! avec de tels ministres, Par des faits glorieux tu te vas signaler.
Poursuis. Tu n'as pas fait ce pas, pour reculer.
Ta main a commencé par le sang de ton frère;
Je prévois que tes coups viendront jusqu'a ta mère. 3Dans le fond de ton coeur je sais que tu me hais;
Tu voudras t'affranchir du joug de mes bienfaits.
Mais Je veux que ma mort te soit méme inutile.
Ne crois pas qu'en mourant je te laisse tranquille:
Rome, ce ciel, ce jour que tu re^us de moi,
189
1
Triclinium (lit de table pour tros personnes.) 2 Pendant ce temps.
2
3 Comme un domestique devait goüter d'avance les mets et les boissons, et pour
3
On présente a Britannicus une boisson oü il n'y a pas encore de poison, mais qui est trés bnilante et qui est goütée d'avance. Ensuite, aprés avoir refusé de la prendre , a cause de sa chaleur, on met du poison dans l'eau froide; ce poison pénétre tellement tous ses membres que Ia voix et Thaleine lui sont coupées a Ia fois. Un frémissement saisit les conviés; ceux qui ne se douiaient de rien, se dispersent, ceux cependant qui voient plus clair dans cette affaire demeurent interdits, les yeux fixés sur Néron. Celui-ci nonchalamment renversé en arrière et faisant semblant de rien, dit que ce n'était rien d'extraordinaire, a cause de 1'épilepsie dont souffrait Britannicus dés sa jeunesse, et que Ia vue et le sentiment lui reviendraient peu a peu. (Ta cite.]
RACINE (1639â1699).
Partout, è, tout moment, m'offriront devant toi.
Tes remords te suivront comme autant de furies;
Tu croiras les calmer par d'autres barbaries;
Ta fureur, s'irritant soi-même 1 dans son cours,
D'un sang toujours nouveau marquera tous tes jours.
Mais j'espère qu'enfin le ciel; las de tes crimes,
Ajoutera ta perte è. tant d'autres victimes;
Qu'après t'être couvert de leur sang et du mien,
Tu te verras forcé de répandre le tien;
Et ton nom paraltra, dans la race future,
Aux plus cruels tyrans une cruelle injure.
Voild ce que mon cceur se présage de toi.
Néron, après avoir écouté sans sourciller les imprecations de sa mère, se hated'aller auprès de Junie pour recueillir le fiuit de son crime. Mais il apprend que la jeune princesse s'est dérobée a ses poursuites, que le peuple l'a prise sous sa protection et a mis en pièces Narcisse, qui voulait l'empècher d'arriver au temple, oü elle allait prendre place parmi les Vestales.
Ce dénoüment fut reproché a Racine dès la première représentation de sa tragédie. On lui rappela que les jeunes filles destinées au culte de Vesta n etaient pas recues au-dessus de dix ans, que Ie nombre en était limité; enfin qu'on n'entrait pas au temple de Vesta comme on entre au couvent. Dans la seconde préface qui précède sa pièce, Racine répond a ses critiques que le peuple romain , prenant Junie sous sa protection, pouvait, en considération de la naissance , de la vertu et des malheurs de cette jeune fille, la dispenser de l'age prescrit par les lois, comme il avait tant de fois dispensé de l'age pour le consulat. Mais le poète oublie que, si le peuple romain était souverain du temps de la république, il n'était plus rien sous les empeteurs, et qu'il ne pouvait plus accorder aucune dispense.
[III. MIÃHRIDATE.
(1673-)
Les derniers combats de Mithridate VI, Eupator, surnommé le Grand, contre les Romains, voila le fond historique de cette tragédie. On sait que Mithridate, après avoir été vaincu, l'an 66, par Pompée prés du Lycus, s'enfuit dans le royaume du Bosphore oü régnait un de ses fils. Le vieux roi, agé de 60 ans, exhorta ses soldats a porter la guerre au sein même de l'Italie; il voulait y pénétrer par la Thrace et entrainer avec lui les barbares et les peuples sujets des Romains. Mais les soldats, effrayés d'une entreprise si hardie, se révoltèrent et proclamèrent roi Pharnace, son fils. Mithridate, au désespoir, prit du poison; la liqueur mortelle restant sans effet, il se fit tuer par un Gaulois, l'an 64 av. J.-C.
I go
Dans la tragédie de Racine, Pharnace et Xipharès, fils de Mithridate, mais de deux mères différentes, aiment tous les deux Monime, jeune Grecque d une grande beauté a laquelle Mithridate a destiné le titre et la dignité de reine. Pharnace, ami des Romains, traitre envers sa patrie et en vers son père, ose avouer son amour a Monime, qui le repousse. Xipharès, fils obéissant et soumis, a aimé Monime avant qu'elle fut destinée a son père. La vertueuse femme, tout en répondant a eet amour, reste fidéle a son devoir et engage vivement Xipharès a l'imiter et a vaincre sa passion. Cependant Mithridate a fait arréter Pharnace, qui avait osé braver ses ordres. Avant que les gardes l'emmènent, le perfide, pour se venger, révéle a son père le secret des amours de Monime et de Xipharès. Mithridate, pour s'assurer de la vérité , a recours a un piège indigne. II feint de vouloir renoncer a Monime et d'accorder sa main a son fils Xipharès. La ruse réussit et fait voir au roi que Xipharès est son rival piéféré. Ce jeune prince, averti è. temps, s'enfuit pour échapper a la vengeance de son père. Cependant Pharnace a trouvé moyen de sortir de prison, d'ameuter les soldats contre son père et d'appeler la flotte des Romains. Ceux-ci descendent de leurs vaisseaux et attaquent la ville, soutenus par Pharnace et les siens. Déja la victoire se déclare pour
1
On dirait aujourd'hui: elle-mêmc.
mithridate (acte iii, scène l).
eux, le vieux Mithridate, après avoir combattu vaillamment, v03 ant que tout est perdu, veut se percer de son épée, mais son bras le trahit; il ne fait que se blesser griève-ment. Tout a coup Xipharès accourt, repousse les Romains et Pharnace, et vient recevoir du roi mourant son pardon et la main de Monime.
Nous ne reproduisons de cette pièce que le beau discours par lequel Mithridate révèle a ses fils son dessein de porter la guerre en Italic.
ACTE III, SCÃNE I.
Mithridate. Approchez, mes enfants. Enfin l'heure est venue Qu'il 1 faut que mon secret éclate amp; votre vue.
A mes nobles projets je vois tout conspirer;
II ne me reste plus qu'£l vous les déclarer.
Je fuis: ainsi le veut la fortune ennemie.
Mais vous savez trop bien l'histoire de ma vie Pour croire que longtemps, soigneux de me cacher,
J'attende en ces deserts qu'on me vienne chercher.
La guerre a ses faveurs, ainsi que ses disgrdces.
Déja plus d'une fois. retournant sur mes traces.
Tandis que l'ennemi, par ma fuite trompé,
Tenait après son char un vain peuple occupé,
Et, gravant en airain 2 ses frêles avantages,
De mes Etats conquis enchalnait les images, 3Le Bosphore 4 m'a vu, par de nouveaux apprêts,
Ramener la terreur du fond de ses marais.
Et, chassant les Romains de FAsie étonnée,
Renverser en un jour rouvrage d'une année.
D'autres temps, d'autres soins. L'Orient accablé Ne peut plus soutenir leur effort redoublé.
II voit plus que jamais ses campagnes couvertes De Romains que la guerre enrichit de nos pertes.
Des biens des nations ravisseurs ,altérés,
Le bruit de nos trésors les a tous attirés:
lis y courent en foule; et, jaloux l'un de l'autre,
Désertent leur pays pour inonder le nótre.
Moi seul je leur résiste. Ou lassés , ou soumis,
Ma funeste amitié pèse £l tous mes amis: 5Chacun jl ce fardeau u vent dérober sa tête.
Le grand nom de Pompée assure sa conquête;
C'est l'effroi de lAsie; et loin de l'y chercher,
C'est è. Rome, mes fils, que je prétends marcher.
Ce dessein vous surprend; et vous croyez peut-être
191
1
En prose, on remplacerait ici que par ou.
2
En airain est un latinisme [cere), on dit ordinairement stir £ airain.
3
Allusion a l'usage des Romains de porter devant le char du tridmphateur des bas-reliefs d'airain et des tableaux retracant les principaux événements de la guerre.
4
quot; C'est-a-dire le Bosphore Cimmérien, aujourd'hui le détroit de Jênikaleh, qui joint la mer d'Azof a la mer Noire, et non pas le détroit qui sépare la Thrace de l'Asie Mineure et qui s'appelait par excellence Bosphore ou plutót Bospore (de bons bceuf, vache , et poros passage).
5
Inversion hardie. Le sens est: Ma funeste amitié pèse a tous mes amis, qu'ils soient lassés ou soumis.
RACINE (1639 â 1699).
Que le seul désespoir aujourd'hui le fait naltre.
J'excuse votre erreur; et, pour être approuvés,
De semblables projets veulent être achevés.
Ne vous figurez point que de cette contrée,
Par d'éternels remparts Rome soit séparée.
Je sais tous les chemins par oü je dois passer;
Et si la mort bientót ne me vient traverser, 1Sans reculer plus loin l'effet de ma parole,
Je vous rends 2 dans trois mois au pied du Capitole.
Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours Aux lieux oü le Danube y vient finir son cours? 3Que du Scythe avec moi l'alliance jurée De l'Europe en ces lieux ne me livre l'entrée?
Recueilli dans leur port, accru de leurs soldats.
Nous verrons notre camp grossir tl chaque pas.
Daces, Pannoniens, la fiére Germanie,
Tous n'attendent qu'un chef contre la tyrannie.
Vous avez vu l'Espagne, et surtout les Gaulois,
Contre ces mêmes murs qu'ils ont pris autrefois Exciter ma vengeance, et, jusque dans la Grèce,
Par des ambassadeurs accuser ma paresse.
lis savent que, sur eux prêt è. se déborder,
Ce torrent, s'il m'entralne, ira tout inonder ;
Et vous les verrez tous, prévenant son ravage,
Guider dans l'Italie et suivre mon passage.
C'est li qu'en arrivant, plus qu'en tout le chemin,
Vous trouverez partout 1'horreur du nom romain,
Et la triste Italië encor toute fumante Des feux qu'a rallumés sa liberté mourante.
Non, Princes, ce n'est point au bout de l'univers Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers;
Et de prés inspirant les haines les plus fortes,
Tes plus grands ennemis, Rome sont è, tes portes.
Ah! s'ils ont pu choisir pour leur libérateur Spartacus, un esclave, un vil gladiateur,
S'il suivent au combat des brigands qui les vengent,
De quelle noble ardeur pensez-vous qu'ils se rangent Sous les drapeaux d'un roi longtemps victorieux,
Qui voit jusqu'Ãl Cyrus remonter ses aïeux?
Que dis-je ? En quel état croyez-vous la surprendre ?
Vide de légions qui la puissent défendre.
Tandis que tout s'occupe è, me persécuter,
Leurs femmes, leurs enfants pourront-ils m'arrêter?
192
1
Si la mort ne me vient traverser veut dire: si elle ne vient m arreter dans mes desseins, si elle ne vient traverser mes projets.
2
C'est-a-dire: je vous fais parvenir.
3
De PanticapcBum, oü Mithridate était, aux embouchures du Danube il y a a peu prés 600 kilomètres. On raconte qu'a la première représentation de Mithridate, un vieux militaire, qui avait fait la guerre dans ces contrées, dit assez haut: Oui, assure ment, jen doute. Le vieux soldat avait peut-être raison, mais la poésie ne procédé pas avec cette rigueur.
IPHIGENIE EN AULIDE (ACTE V, SCÃNE VI).
Marchons; et dans son sein rejetons cette guerre Que sa fureur envoie aux deux bouts de la terre.
Attaquons dans leurs murs ces conquérants si fiers;
Qu'ils tremblent, è, leur tour, pour leurs propres foyers. 1Annibal l'a prédit, croyons-en ce grand homme:
Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome. 2Noyons-la dans son sang, justement répandu;
Brülons ce Capitole oü j'étais attendu.
Détruisons ses honneurs, et faisons disparaltre La honte de cent rois, et la inienne peut-être;
Et, la flamme è. la main. effa^ons tous ces noms Que Rome y consacrait £l d'éternels affronts.
IV. IPHIGÃNIE EN AULIDE. 3
(1674.)
Tout le monde connait la fable du sacrifice d'Iphigénie. Un calme opiniatre arrêtant trop longtemps l'armée des Grecs a Aulis, le devin Calchas déclara que Diane, irritée contre Agamemnon, ne pouvait être apaisée que par Ie sang d'Iphigénie, fille de ce prince. Agamemnon , après avoir lutté longtemps, accorda son enfant aux solicitations lt;les rois ligués; mais Diane apaisée mit a la place d'Iphigénie une biche, qui lui fut immolée, et transporta la fille d'Agamemnon en Tauride, oü elle la fit prêtresse de son culte.
Euripide, dont la tragédie a servi de modèle a celle de Rncine, a suivi cette version du mythe. Le poète francais, ayant besoin d'un dénoument qui ne dépendit pas du merveilleux de la fable, suivit une autre version qu'il trouvait dans Pausanias. Selon eet auteur, on sacrifia une autre Iphigénie, fille d'Hélène et de Thésée, que la femme de Ménélas n'avait osé avouer pour sa fille. Racine suppose que cette seconde Iphigénie, ^qui ignore son nom et son origine, a été faite prisonnière a Lesbos par Achille et amenée a Aulis, sous le nom d'Eriphile. Le poète francais s'est encore dans d'autres points essentiels, éloigné de l'économie de la fable du poète grec. Dans Euripide, le roi Agamemnon, pour faire venir au camp sa femme Clytemnestre et sa fille Iphigénie, prend pour prétexte un prétendu projet de mariage avec Achille. Celui-ci rencontrant Clytemnestre , est salué par elle comme son gendre; la ruse d'Agamemnon se découvre, la reine, instruite par un esclave du terrible sort qui attend son enfant, implore le secours d'Achille. II le lui promet, mais tout le camp se révolte contre lui, ses Myrmidons les premiers, et il ne peut rassembler qu'un petit nombre de guerriers, avec lesquels il veut néanmoins tenter la défense d'Iphigénie. Achille y renonce, quand il la voit résignée a subir son sort par dévouement a la patrie et pour obéir a la volonté des dieux.
Dans Ia pièce de Racine, non-seulement Ie projet de mariage entre Iphigénie et Achille est réel, mais les futurs époux brülent Tun pour I'autre de I'amour le plus ardent, et Achille entreprend la défense d'Iphigénie en amant outragé. De plus, le poète francais a donné a Iphigénie, fille d'Agamemnon, une rivale perfide dans l'autre Iphigénie (Ãriphile), dont la mort est ainsi motivée. Cette intrigue a le tort de moderniser les caractères et les situations de la pièce. Achille devient un noble paladin, qui ne recule devant aucun danger pour sauver sa dame. Le langage des héros et des héroïnes de la tragédie finit par lui óter ce qu'elle pourrait encore conserver de cachet antique.
C'est li, en général, le cóté faible de la tragédie francaise quand elle traite un sujet
193
1
Encore une rime pour les yeux; car dans fier l'r est prononcée et dans foyer elle est muette.
2
âAnnibal disait que les Romains ne peuvent être vaincus que par leurs propres armes et que l'Italie ne peut être subjuguée que par des forces italiennes.quot; (Justin.)
3
Aulis, que Racine a traduit par Au li de, est an petit port de Béotie. Aujourd'hui l'expression en Aulide, que l'usage a consacrée, ne peut en francais s'entendre que d'un pays, et il n'y a jamais eu de contrée de ce nom. Ménage, dans ses Observations sur la langue francaise {1672) nous dit qu'on employait autrefois en aussi devant les noms de villes commencant par une voyelle et devant quelques autres, et que l'on disait p. e. en Ar les, en Avignon, en Jerusalem. Cependant Racine fait bien de l'Aulide une contrée, puisque, dans Iphigénie (Acte I, Scène I), il dit deux fois dans V Aulide.
RACINE (1639â1699).
d'histoire ancienne. La plupart dts Francais sont trop épris de leur ihéatre classique^ pour voir ou pour avouer ce défaut. Quelques esprits non prévenus parmi eux en ont pourtant élé frappés. âLa rage d'ennoblir, le ton de cour, dit Paul-Louis Cornier,1infeclant le theatre et la cour de Louis XIV, gatèrent dexcellents espriis, et sont encore cause qu'on se mcque de nous a juste raison. Les étrangers crèvent de rire quand ils voient, dans nos tragédies, le Seigneur Agamemnon et le seigneur Achille qui lui demande raison, aux yeux de tous les Grtcs , et le seigneur Oieste brülant de lant de feux pour madame sa cousine.quot;
Xous ne reproduisons de la pièce d'Iphigénie que le récit du sacrifice, que Racine met dans la bouche d'Ulysse. C'est par ce personnage qu'il remplace celui de Ménélas de la tragédie d'Euripide.
ACTE V, SCÃNE VI.
Jamais jour n'a paru si mortel tl Ia Gièce.
Déjè. de tout le camp la discorde maltresse Avait sur tous les yeux mis son bandeau fatal,
Et donné du combat le funeste signal.
De ce spectacle affreux votre fille alarmée Voyait pour elle Achille, et contre elle 1'armée;
Mais, quoique seul pour elle, Achille furieux Epouvantait l'armée, et partageait les dieux.
Déjè de traits en l'air s'élevait un nuage;
DéjÃl coulait le sang, prémices du carnage:
Entre les deux partis Calchas s'est avancé,
L'oeil farouche, l'air sombre, et le poil héristé,
Terrible, et plein du dieu qui l'agitait sans doute.
âVous, Achille, a-t-ildit, etvous, Grecs, qu'on m'écoute:
Le dieu qui maintenant vous parle par ma voix M'explique son oracle, et m'instruit de son choix.
(Jn autre sang d'Hélène, une autre Iphigénie,
Sur ce bord immolée y doit laisser sa vie.
Thésée avec Hélène uni secrètement Fit succéder l'hymen A son enlèvement.
Une fille en sortit, que sa mère a celée;
Du nom d'Iphigénie elle fut appelée.
Je vis moi-même alors ce fruit de leurs amours.
D'un sinistre avenir je menacai ses jours.
Sous un nom emprunté sa noire destinée Et ses propres fureurs ici Tont amenée.
Elle me voit, m'entend, elle est devant vos yeux;
Et c'est elle, en un mot, que demandent les dieux.quot;
Ainsi parle Calchas. Tout le camp immobile L'écoute avec frayeur, et regarde Eriphile.
Elle était 3, l'autel, et peut-être en son cceur Du fatal sacrifice accusait la lenteur.
Elle-méme tantót d'une course subite Etait venue aux Grecs annoncer votre fuite. -On admire en secret sa naissance et son sort.
Mais puisque Troie enfin est le prix de sa mort,
L'armée è, haute voix se déclare contre elle,
Et prononce cl Calchas sa sentence mortelle.
194
1
Voyez, dans ce Manuel, l'article Paul-Louis Courier.
PHEDRE (ACTE I, SCÃNE III).
Déjó, pour la saisir Calchas léve le bras:
âArrête, a-t-elle dit, et ne m'approche pas.
I.e sang de ces héros dent tu me fais descendre Sans tes profanes mains saura bien se répandre.quot;
Furieuse, elle vole, et, sur l'autel prochain,
Prend le sacré couteau, le plonge dans son sein.
A peine son sang coule et fait rougir la terre.
Les dieux font sur l'autel entendre le tonnerre;
Les vents agitent l'air d'heureux frémissements,
Et la mer leur répond par ses mugissements;
La rive au loin gémit, blanchissante d'écume;
La flamme du bücher d'elle-même s'allume:
Le del brille d'éclairs, s'entr'ouvre, et parmi nous Jette une sainte horreur qui nous rassure tons.
Le soldat, étonné, dit que dans une nue Jusque sur le bücher Diane est descendue,
Et croit que, s'élevant au travers de ses feux,
Elle portait au ciel notre encens et nos vceux.
V. P H Ã D R E.
(1677)-
En composant Phl'drc, Racine avait sous les yeux deux tragédies anciennes, intiiulées toutes les deux Hippolyte: 1'une tragédie grecque d'Euripide; l'autrc, tragédie latine, vulgairement attribuée a Sénèque. Le sujet en est la mort funeste d'Hippolyte, fils de Thésée et d'Antiope, reine des Amazones. Tliésée, qui s'était marié avec Phèdre, fill'; de Minos et sceur d'Ariane, a laissé sa jeune épouse a Trézène, en Argolidf, sous la garde de son fils Hippolyte. Celui-ci, devenu l'objet d'une passion coupable de li part de sa belie-mère, repousse ses avances avec horreur. Phèdre, pour se venger, l'accuse auprès de Thésée d'avoir voulu la séduire. Le roi, indignement trompé, appeüe sur son fils la vengeance de Neptune, et ce dieu, pour punir le fils criminei, fait sorlir de la mer un monstre affreux qui effraye ses chevaux. lis prennent le mors aux dents; Hippolyte, tombé de son char et embarrassé dans les rènes, est tra'né a travers les rochers el périt horriblement mutilé. '
Racine a emprunté plusieurs détails a la tragédie latine, mais il a pris surtout pour modèle \Hippolyte d'Euripide, qu'il n'a pourtant pas servilement iinité. Le poète francais a détourné d'Hippolyte sur Phèdre tout l'intérét du spectatcur. Celie-ci devient le principal personnag:e de sa tragédie. Du reste, c'est dans le caractère de Phèdre qu'il s'est le moins éloigné du poète grec, et Ton peut même dire que , dans les parlies de la pièce qui mettent en scène la coupable épouse de Thésée , Racine a renchéri sur son modèle. En effet, cette femme poussée par la fatalité a un amour dont elle com-prend elle-méme toute l'horreur , cette femme qui ne s'abandonne a sa passion qu'après de violents combats, et lorsqu'elle croit son époux mort; qui, détrompée, pour sauver son honneur, cède aux perfides conseils de sa confidente et accuse ou plutöt laisse accuser Hippolyte innocent; qui, Ie crime accompli, éprcuve les plus cuisants remords et se fait justice elle-méme, cette femme éveille encore plus la pitié que l'horreur. De toutes les créations de Racine, le personnage de Phèdre a certainement le plus de beauté, et de couleur antiques. On ne saurait en dire autint des autres personnages de la pièce. Ãans sa préface, Racine nous dit que la mort .d'Hippolyte dans la tragédie d'Euripide lui semble causer plus d'indignation que de pitié, puisque le poète grec le représente comme un jeune homme exempt de toute imperfection. 11 a done cru nécessaire de lui donner quelque faiblesse qui le rende au moins un peu coupable envers son père Cette faiblesse est son amour pour Aricie, fille et soeur des ennemis de Thésée. Ce dernier peisonnage, que Racine a pris dans \'Enéïde de Virgil.;, et ses amours de jeune chatelaine pour Hippolyte, qui, a son tour, brule pour sa princesse d'un feu aussi pur que convenablement exprimé, nous gatent ia pièce. Quand nous entendons Hippolyte co-nmencer sa declaration d'amour par ces mots;
Vous voyez devant vous un prince déplorable ,
D'un téméraire orgueil exemple mémorable
I95
RACINE (1639â1699).
nous éprouvons exactement les sentiments que Paul-Louis Courier a la bonté de per-mettre aux étrangers a l'égard de ces cótés faibles de la tragédie francaise. (Voyez. page 194.)
LJn entretien entre Hippolyte et Théramène, son ancien gouverneur, ouvre le acte et l'exposition de la pièce. Hippolyte, inquiet sur le sort de son père, dont on attend depuis longtemps le retour a Trézène, annonce a son confident son dessein de partir a la recherche de Thésée. Théramène lui rappelle qu'il est de son devoir de prendre congé de Phèdre. Hippolyte, qui se croit mortellement hal de sa belle-mère , se résigne a subir eet entretien et charge Théramène d'y preparer la reine, lorsque CEnone, confidente de Phèdre, vient annoncer que sa maitresse va paraitre. CEnone prie Hippolyte de s'éloigner, pour que sa vue n'irrite pas la reine, qui est en proie a des tourments dont on ignore la cause. Quand il est parti avec Théramène, on voit entrer Phèdre. Pale et sans force, semblable a une mourante, elle est plutót portée que soutenue par ses femmes.
ACTE I, SCENE III.
phèdre, cenone.
Phèdre (parlani d'une voix presque éteinie).
N'allons point plus avant: demeurons, chère CEnone.
Je ne me soutiens plus: ma force m'abandonne;
Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi, 1Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.
Hélas! {Elle s'assièd).
CEnone. Dieux tout-puissants, que nos pleurs vous apaisent! Phèdre. Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent! Quelle importune main, en formant tous ces noeuds,
A pris soin sur mon front d'assembler mes cheveux?
Tout m'afflige et me nuit, et conspire a me nuire.
CEnone. Comme on voit tous ses voeux l'un l'autre se détruire! Vous-même, condamnant vos injustes desseins.
Tan tót è vous parer vous excitiez nos mains;
Vous-même, rappelant votre force première,
Vous vouliez vous montrer et revoir la lumière.
Vous la voyez, Madame; et, prête è. vous cacher,
Vous haïssez le jour que vous veniez chercher?
Phèdre. Noble et brillant auteur d'une triste familie,
Toi, dont ma mère osait se vanter d'être fille.
Qui peut-être rougis du trouble ou tu me vois,
Soleil, je te viens voir pour la dernière fois! 2
CEnone. Quoi? vous ne perdrez point cette cruelle envie?
Vous verrai-je toujours, renoncant il la vie.
Faire de votre mort les funestes apprêts?
Phèdre. Dieux! que ne suis-je assise è. l'ombre des forêts!
Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière, a
1
Voyez page 15, note 4.
2
Pasiphaë, mère de Phèdre, épouse de Minos, fille du dieu Helios.
phèdre (acte i, scène lil).
Suivre de Fceil un char fuyant dans la carrière?
(Enone. Quoi! Madame ?
Phèdre. Insensée, oü suis-je? et qu'ai-je dit? Ou laissé-je égarer mes vceux et mon esprit?
Je 1'ai perdu: les dieux m'en ont ravi 1'usage. 1CEnone, la rongeur me couvre le visage:
Je te laisse trop voir mes houteuses douleurs;
Et mes yeux, malgré moi, se remplissent de pleurs.
(Enone. Ah! s'il vous faut rougir, rougissez d'un silence Qui de vos maux encore aigrit la violence.
Rebelle amp; tous nos soins, sourde ü tons nos discours,
Voulez-vous sans pitié laisser finir vos jours?
Quelle fureur les borne au milieu de leur course?
Quel charme ou quel poison en a tari la source?
Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux Depuis que le sommeil n'est entré dans vos yeux,
Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure Depuis que votre corps languit sans nourriture.
A quel affreux dessein vous laissez-vous tenter?
De quel droit sur vous-même osez-vous attenter?
Vous ofïensez les dieux auteurs de votre vie;
Vous trahissez l'époux Ãl qui la foi vous lie;
Vous trahissez enfin vos enfants malheureux,
Que vous précipitez sous un joug rigoureux.
Songez qu'un même jour leur ravira leur mère,
Et rendra l'espérance au fils de l'étrangère,
A ce fier ennemi de vous, de votre sang,
Ce fils qu'une Amazone a porté dans son flanc,
Cet Hippolyte. . . .
Phèdre. Ah, dieux!
(Enone. Ce reproche vous touche? Phèdre. Malheureuse! quel nom est sorti de ta bouche!
(Enone. Hé bien! votre colère éclate avec raison:
J'aime è. vous voir frémir ü ce funeste nom.
Vivez done: que l'amour, le devoir vous excite;
Vivez, ne souffrez pas que le fils d'une Scythe,
Accablant vos enfants d'un empire odieux,
Commande au plus beau sang de la Grèce et des dieux.
Mais ne différez point: chaque moment vous tue.
Réparez promptement votre force abattue,
Tandis que de vos jours, prêts i se consumer,
Le flambeau dure encore, et peut se rallumer.
Phèdre. J'en ai trop prolongé la coupable durée.
(Enone. Quoi! de quelques remords êtes-vous déchirée?
Quel crime a pu produire un trouble si pressant?
Vos mains n'ont point trempé dans le sang innocent?2
197
1
Malheureuse, qu'ai-je fait? oü me suis-je égarée loin du bon sens? J'étais insensée. je suis tombée par la vengeance d'un dieu. (Eur., Hipp)
2
La nourrice : Ma fille tes mains ne sont pourtant pas souillées de sang? â Phèdre : Mes mains sont pures, mais mon coeur est souillé, (Eur., Hipp)
198 racine (1639â1699).
Phèdre. Graces au ciel, mes mains ne sont point criminelles. PlClt au dieux que mon coeur fftt innocent comme elles!
CEnone. Et quel affreux projet avez-vous enfanté Dont votre coeur encor doive être épouvanté?
Phèdre. Je t'en ai dit assez. Epargne-moi le reste.
Je meurs, pour ne point faire un aveu si funeste.
CEnone. Mourez done, et gardez un silence inhumain;
Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main.
Quoiqu'il vous reste il peine une faible lumière,
Mon dme chez les morts descendra la première.
Mille chemins ouverts y conduisent toujours,
Et ma juste douleur clioisira les plus courts.
Cruelle! quand ma foi vous a-t-elle décue ?
Songez-vous qu'en naissant mes bras vous ont recue?
Mon pays, mes enfants, pour vous j'ai tout quitté.
Réserviez vous ce prix k ma fidélité?
Phèdre. Quel fruit espères-tu de tant de violence?
Tu frémiras d'horreur si je romps le silence.
(Enone. Et que me direz-vous qui ne cède, grands dieux! A l'horreur de vous voir expirer ^ mes yeux?
Phèdre. Quand tu sauras mon crime et le sort qui m'accable, Je n'en mourrai pas moins, j'en mourrai plus coupable.
CEnone. Madame, au nom des pleurs que pour vous j'ai versés, Par vos faibles genoux, que je tiens embrassés,
Délivrez mon esprit de ce funeste doute.
Phèdre. Tu le veux. Lève-toi.
CEnone. Parlez, je vous écoute.
Phèdre. Ciel! que lui vais-je dire, et par oü commencer? CEnone. Par de vaines frayeurs cessez de m'ofïenser.
Phèdre. O haine de Vénus! O fatale colère!
Dans quels égarements l'amour jeta ma mère!
(Enone. Oublions-les, Madame; et qu'3. tout l'avenir 1U11 silence éternel cache ce souvenir.
Phèdre. Ariane, ma soeur! de quel amour blessée Vous mourütes aux bords oü vous futes laissée!
CEnone. Que faites-vous, Madame? et quel mortel ennui Contre tout votre sang vous anime aujourd'hui?
Phèdre. Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable Je péris la dernière et la plus misérable.
(Enone. Aimez-vous?
Phèdre. De l'amour j'ai toutes les fureurs. (Enone. Pour qui ?
Phèdre. Tu vas ouir le comble des horreurs.
J'aime. . . , A ce nora fatal, je tremble, je frissonne.
J'aime. . . .
(Enone. Qui ?
Phèdre. Tu connais ce fils de l'Amazone,
Ce prince si longtemps par moi-même opprimé?
1
On dirait en prose: a tout jamais, ou: a jamais.
phèdre (acte i, scène hl).
(Enone. Hippolyte? Grands dieux!
. Phèdre. C'est toi qui l'as nommé! 1
Cinone. Juste ciel! tout mon sang dans mes veines se glacé O désespoir! 0 crime! ó déplorable race!
Voyage infortuné! Rivage malheureux,
Fallait-il approcher de tes bords dangereux?
Phèdre. Mon mal vient de plus loin. A peine au fils d'Egée Sous les lois de l'hymen je m'étais engagée.
Mon repos, mon bonheur semblait être affermi;
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pdlis è. sa vue;
Un trouble s'éleva dans mon Ame éperdue;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler;
Je sentis tout mon corps et transir et brüler;
Je^ reconnus \ énus et ses feux redoutables,
D un sang qu'elle poursuit tourments inevitables.
Par des vceux assidus je crus les détourner:
Je lui bdtis un temple, et pris soin de l'orner;
De victimes moi-même a toute heure entourée,
J® cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.
D'un incurable amour remèdes impuissants!
En vain sur les autels ma main brülait l'encens:
Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,
J adorais Hippolyte; et, le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer,
J offrais tout è. ce dieu que je n'osais nommer.
Je 1 évitais partout. O comble de misère!
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Contre moi-même enfin j'osai me révolter:
J excitai mon courage è. le persécuter.
Pour bannir l'ennemi dont j'étais idolAtre,
J'affectai les chagrins d'une injuste mardtre;
Je pressai son exil, et mes cris éternels L arrachèrent du sein et des bras paternels.
Je respirais, CF,none; et, depuis son absence.
Mes jours moins agités coulaient dans l'innocence.
Soumise A mon époux, et cachant mes ennuis.
De son fatal hymen je cultivais les fruits.
Vaines précautions! Cruelle destinée!
Pa^ nion époux lui-même 3, Trézène amenée,
J'ai revu l'ennemi que j'avais éloigné:
Ma blessure trop vive aussitót a saigné.
Ce n est plus une ardeur dans mes veines cachée;
C est Vénus toute entière 1 ü sa proie attachée.
J'aj congu pour mon crime une juste terreur;
J ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur.
1 La nourrice; Tu dis Hippolyte? â Phèdre: Ce nest pas moi qui Tai dit, c est toi. (Eunpide ,
199
1
Aujourd'hui on écrirait; /tgt;uï entière.
racine (1639 â 1699).
Je voulais en niourant prendre soin de ma gloire,
Et dérober au jour une flamme si noire ;
Je n'ai pu soutenir tes larmes, tes combats;
Je t'ai tout avoué; je ne m'eu repens pas,
Pourvu que de ma mort respectant les approches,
Tu ne m'affliges plus par d'injustes reproches,
Et que tes vains secours cessent de rappeler Un reste de chaleur tout prêt amp; s'exhaler.
Phèdre est resignee a Ia mort, lorsque la nouvelle imprévue de la mort de Thésée change tout a coup la face des choses. CEnone rappelle a Phèdre, d'un cóté, que son devoir est d'assurer le tróne d'Athènes a son jeune fils, de 1 autre, que la mort de son époux, en la rendant libre, óte a son amour pour Hippolyte ce que cette passion avait de criminel. Alors I'espoir commence a se glisser dans le cceur de l'infortunée reine.
Au second acte. Hippolyte est allé annoncer a Aricie, soeur des Pallantides, que la mort de Thésée la délivre de I'injuste captivité dans laquelle le roi son père l'a retenue. II lui fait en même temps 1'aveu d'un amour dont Aricie est loin de s'offenser, et il pousse la galanterie jusqu'a lui dire qu'il se contentera de Trézène, renoncera a ses droits sur Athènes et ira lui-même soumettre cette ville a la soeur des Pallantides. Mais Phèdre demande a Hippolyte un entretien que ce dernier redoute et qu'il nose cependant refuser. Dans cet entretien , dont une partie est imitée de VHippolyte de Sénèque, Phèdre , qui croit encore a la mort de Thésée, avoue, a mots couverts, sa passion a Hippolyte. Celui-ci, qui en croit a peine ses oreilles, s'écrie (Acte II, Scène V);
Dieux! qu'est-ce que j'entends? Madame, oubliez-vous Que Thesée est mon père, et qu'il est votre époux?
Phèdre. Et sur quoi jugez-vous que j'en perds la mémoire, Prince? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire?
Hippolyte. Madame, pardonnez. J'avoue, en rougissant, Que j'accusais d tort un discours innocent.
Ma honte ne peut plus soutenir votre vue;
Et je vais. . . .
Phèdre. Ah! cruel, tu m'as trop entendue!
Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur.
Eh bien! connais done Phèdre et toute sa fureur.
J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime.
Innocente è, mes yeux, je m'approuve moi-même;
Ni que du fol amour qui trouble ma raison Ma Uche complaisance ait nourri le poison.
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Les dieux m'en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc Ont allumé le feu fatal a tout mon sang;
Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle De séduire le coeur d'une faible mortelle.
Toi-méme en ton esprit rappelle le passé:
C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé;
J'ai voulu te paraitre odieuse, inhumaine;
Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine.
De quoi m'ont profité mes inutiles soins?
Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins.
Tes malheurs te prétaient encor de nouveaux charmes.
200
PHÃDRE (ACTE III, SCÃNE III).
J'ai langui, j'ai séché, dans les feux, dans les larmes.
II suffit de tes yeux pour t'en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.
Que dis-je? Get aveu que je te viens de faire,
Cet aveu si honteux , le crois-tu volontaire?
Tremblante pour un fils que je n'osais trahir.
Je te venais prier de ne le point haïr:
Faibles projets dun coeur trop plein de ce qu'il aime!
Hélas! je ne t'ai pu parler que de toi-même!
Venge-toi, punis-moi' d'un odieux amour.
Digne fils du héros qui t'a donné le jour,
Délivre l'univers d'un monstre qui t'irrite.
La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte!
Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t'échapper.
Voild mon coeur. C'est lè que ta main doit frapper.
Impatient déjè, d'expier son offense,
Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance.
Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups.
Si ta haine m'envie un supplice si doux,
Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée,
Au défaut de ton bras prête-raoi ton épée.
Donne. 1
OiNONE, Que faites-vous. Madame? Justes dieux!
Mais on vient. Ãvitez des témoins odieux;
Venez, rentrez, fuyez une honte certaine.
Hippolyte est encore saisi d'horreur de ce qu'il vient d'entendre, lorsque Theramène vient lui dire qu'un messager d'Athènes apporte la nouvelle que cette ville se déclare peur le jeune fils de Phèdre, tandis qu'en meme temps Ie bruit se répand que Thésée a reparu en Epire.
Au troisüme acte, CEnone cherche en vain a ramener Phèdre a la raison et a lui rappeler ses devoirs de mère. La reine, en proie a son fatal amour , s'écrie;
Sers ma fureur, CEnone, et non pas ma raison!
dependant le bruit de la mort de Thésée, déja contredit par un autre bruit, est démenti par la subite arrivée de ce prince a Trézène.
ACTE III, SCÃNE III.
phèdre, cenone.
CEnone. II faut d'un vain amour étouffer la pensée,
Madame. Rappelez votre vertu passée:
Le Roi, qu'on a cru mort, va paraltre k vos yeux;
Thesée est arrivé, Thesée est en ces lieux.
Le peuple, pour le voir, court et se précipite.
Je sortais par votre ordre, et cherchais Hippolyte,
Lorsque jusques au ciel mille cris élancés . . .
Phèdre. Mon époux est vivant, CEnone, c'est assez.
J'ai fait I'indigne aveu d'un amour qui I'outrage;
II vit: je ne veux pas en savoir davantage.
201
1
Cette épée est de l'invention de Sénèque. Dans Ie poème latin, Hippolyte la jette loin de lui, paree que Phèdre l'a souillée en la touchant. . . .
âQue 1'épée touchée quitte le flanc pur.quot;
RACINE (16^9â1699).
CEnone. Quoi ?
Phèdre. Je te l'ai prédit; niais tu n'as pas voulu. Sur mes justes remords tes pleurs ont prévalu.
Je mourais ce matin digne d'être pleurée;
J'ai suivi tes conseils: je meurs déshonorée.
CRnone. Vous mourez?
Phèdre. Juste ciel, qu'ai-je fait aujourd'hui ? Mon époux va paraltre, et son fils avec lui.
Je verrai le témoin de ma flamme adultère Observer de quel front j'ose aborder son père,
Le coeur gros de sonpirs qu'il n'a point écoutés,
L'oeil humide de pleurs, par l'ingrat rebutés!
Penses-tu que, sensible h rhonneur de Thésée,
II lui cache l'ardeur dont je suis embrasée?
Laissera-t-il trahir et son père et son roi?
Pourra t il contenir Fhorreur qu'il a pour moi 1 II se tairait en vain. Je sais nies perfidies,
CEnone, et ne suis point de ces femmes hardies Qui, goütant dans le crime une tranquille paix,
Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
Je connais mes fureurs, je les rappelle toutes.
II me semble déj^ que ces murs, que ces voütes Vont prendre la parole, et, prêts ^ m'accuser,
Attendent mon époux pour le désabnser.
Mourons. De tant d'horreurs qu'un trépas me délivre.
Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre?
La mort aux malheureux ne cause point d'effroi.
Je ne crains que le nom 1 que je laisse après moi.
Pour mes tristes enfants quel affreux héritage!
Le sang de Jupiter doit enfier leur courage;
Mais, quelque juste orgueil qu'inspire un sang si beau,
Le crime d'une mère est un pesant fardeau.
Je tremble qu'un discours, hélas! trop véritable,
ün jour ne leur reproche une mère coupable.
Je tremble qu'opprimés de ce poids odieux L'un ui l'autre 8 jamais n'osent lever les yeux.
CEnone. II n'en faut point douter, je les plains 1 un et l'autre; Jamais crainte ne fut plus juste que la vótre.
Mais ü de tels affronts pourquoi les exposer ?
Pourquoi contre vous-même allez-vous déposer?
C'en est fait; on dira que Phèdre, trop coupable,
De son époux trahi fait l'aspect redoutable.
Hippolyte est heureux qu'aux dépens de vos jours Vous-méme en expirant appuyez J scs discours.
A votre accusateur que pourrai-je répondre?
Je serai devant lui trop facile a confondre.
1 c'est-a-dire li reputation. 1 Licence poétique pour ni tun ni Tautre.
3 Ricine a écril appuyez et I a imintenu 'dans toutes les editions. Les éditeurs ont mis plus tard le subjonctif appuyiez.
202
phèdre (acte iii, scène iii).
De son triomphe afifreux je le verrai jouir,
Et conter votre honte amp; qui voudra l'ouïr.
Ah! que plulót du del la flamme me dévore!
Mais ne me trompez point, vous est-il cher encore?
De quel ceil voyez-vous ce prince audacieux?
Phèdre. Je le vois comme un monstre effroyable Ãl mes yeux. CEnone. Pourquoi done lui céder une victoire entière ?
Vous le craignez. Otez l'accuser la première Du crime dont il peut vous charger aujourd'hui.
Qui vous dementiia? 1 Tout parle contre lui:
Son épée en vos rnains heureusement laissée,
Votre trouble présent, voire douleur passée,
Son père par vos cris dès longtemps prévenu,
Et déjè, son exil par vous-même obtenu.
Phèdre. Moi, que j'ose opprimer et noircir l'innocence?
CEnone. Mon zèle n'a besoin que de votre silence.
Tremblante comme vous, j'en sens quelques remords.
Vous me verriez plus prompte affronter mille morts.
Mais puisque je vous perds sans ce triste remède,
Votre vie est pour moi d'un prix tl qui tout cède.
Je parlerai. Thésée, aigri par mes avis,
Bornera sa vengeance Ãl l'exil de son fils.
Un père, en punissant, Madame, est toujours père;
Un supplice léger suffit a sa colère.
Mais le sang innocent düt-il être versé.
Que ne demande point voire honneur menacé?
C'est un trésor trop cher pour oser le commettre. 2Quelque loi qn'il vous dicte, il faut vous y soumettre.
Madame; et pour sauver voire honneur combattu, 3II faut immoler tout, et même la'vertu.
On vient; je vois Thésée.
Phèdre. Ah! je vois Hippolyte;
Dans ses yeux insolents je vois ma perte écrite.
Fais ce que tu voudras, je m'abandonne il loi.
Dans le trouble oü je suis, je ne puis rien pour moi.
Thésée parait. II veut embrasser son épouse; mais elle, confuse, I'arréte et lui dit: Je ne mérite plus ces doux empressements.
Vous ètes offensé. La fortune jalouse N'a pas en votre absence épargné votre épouse.
Indigne de vous plaire et de vous approcher,
Je ne dois désormais songer qua me cacher.
Après la sortie de Phèdre, on voit entrer Hippolyte. II vient tout trouble demander
203
1
Tournons contre lui-méme I'accusation, et accusons-le les premières d'un amour impie. Une scélératesse en eèlera l'autre. Le plus sur est, si on concoit des craintes, d'y aller ferme. Aurions-nous bien osé les premières faire un attentat a la pudeur, ou si nous avions été les objets de cette turpitude, quel témoin saura le dire, laculpabilité étant couverte d'un voile mystérieux? (Sén. Hipp.]
2
1 Commettre, exposer, compromettie. Racir.e sen est encore une fois servi dans le mème sens:
Aux affronts d'un refus craignant de vous commettre. [Iph., II., 4.)
3
^Combattu pour attaqué, qui ne rimerait pas avec vertn.quot; âgeruzez.quot;
RACINE (1639â1^99)-
a son père la permission de quitter les lieux qu'habite sa belle-mère. En vain le roi le presse-t-il d eclaircir le mystère que cette demande et les paroles de Phèdre ssmblent cacher, Hippolyte refuse de parler.
Au quatricme acte, CEnone, ne voyant plus d'autre moyen de sauver l'honnéur de la reine, accuse Hippolyte du crime dont Phèdre seule est coupable. Thésée, saisi d'indignation et d'horreur accable son fils de sanglants reproches. Hippolyte, ne pouvant se rèsoudre a révèler a son père Thorrible vérité, proteste pourtant de son innocence. Thésée, hors de lui, invoque Neptune, qui lui a promis d'exaucer le premier de ses vceux.
Je t'implore aujourd'hui. Venge un malheureux père.
J'abandonne ce traitre a toute ta colère;
Etouffe dans son sang ses désirs effrontés:
Thésée a tes fureurs connaitra tes bontés.
Pendant qu'Hippolyte, livré a la vengeance du dieu Neptune, court a une perte certaine, Phèdre, en proie aux plus violents remords, vient d'elle-méme trouver Thésée. Déja elle est sur le point de tout avouer, lorsqu'elle apprend qu'Hippolyte aime Aricie. Les fureurs de la jalousie lui ferment la bouche. Quand elle a rejoint CEnone, elle lui confie ce qu'elle vient d'entendre.
ACTE IV; SCÃNE VI.
phèdre, cenone.
Phèdre. Chère (Enone, sais-tu ce que je viens d'apprendre? (Enone. Non; mais je viens tremblante, è. ne vous point mentir. J'ai pdli du dessein qui vous a fait sortir:
J'ai craint une fureur è, vous-même fatale.
Phèdre. CEnone, qui l'eüt cru? j'avais une rivalel CEnone. Comment?
Phèdre. Hippolyte aime, et je n'en puis douter. Ce farouche ennemi qu'on ne pouvait dompter,
Qu'offensait le respect, qu'importunait la plainte,
Ce tigre, que jamais je n'abordai sans crainte.
Soumis, apprivoisé, reconnalt un vainqueur:
Aricie a trouvé le chemin de son coeur.
CEnone. Aricie ?
Phèdre. Ah ! douleur non encore éprouvée!
A quel nouveau tourment je me suis réservée!
Tout ce que j'ai soufifert, mes craintes, mes transports,
La fureur de mes feux, l'horreur de mes remords,
Et d'un refus cruel l'insupportable injure N'était qu'un faible essai du tourment que j'endure.
lis s'aiment! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux ?
Comment se sont-ils vus? depuis quand? dans quels lieux?
Tu le savais. Pourquoi me laissais-tu séduire?
De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m'instruire?
Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher?
Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher?
Hélas! ils se voyaient avec pleine licence.
Le ciel de leurs soupirs approuvait l'innocence;
Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux;
Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux.
Et moi, triste rebut de la nature entière.
Je me cachais au jour, je fuyais la lumière;
La Mort est le seul dieu que j'osais implorer.
204
phèdre (acte iv, scène vl).
J'attendais le moment oü j'allais expirer;
Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée,
Encor dans mon malheur de trop prés observée, Je n'osais dans mes pleurs me noyer i loisir;
Je goütais en tremblant ce funeste plaisir;
Et, sous un front serein déguisant mes alarmes,
II fallait bien souvent me priver de mes larmes.
CEnone. Quel fruit recevront-ils de leur vaines amours ? lis ne se verront plus.
Phèdre. lis s'aimeront toujours! Au moment que je parle, ah! mortelle pensée!
lis bravent la fureur d'une amante iusensée!
Malgré ce même exil qui va les écarter,
lis font mille serments de ne se point quitter.
Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m'outrage, CEnone. Prends pitié de ma jalouse rage;
II faut perdre Aricie. II faut de mon époux Contre un sang odieux réveiller le courroux.
Qu'il ne se borne pas Ãl des peines légères:
Le crime de la soeur passé celui des frères.
Dans mes jaloux transports je le veux implorer. Que fais-je? Oü ma raison se va-t-elle égarer? Moi jalouse! et Thésée est celui que j'implore!
Mon époux est vivant, et moi je brüle encore!
Pour qui ? Quel est le coeur oü 1 prétendent mes voeux ? Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux. Mes crimes désormais ent comblé la mesure.
Je respire i la fois l'inceste et l'imposture.
Mes homicides mains, promptes i me venger,
Dans le sang innocent brülent de se- plonger.
Misérable! et je vis? et je soutiens la vue De ce sacré Soleil dont je suis descendue?
J'ai pour aïeul le père et le maltre des dieux;
Le ciel, tout 1'univers est plein de mes aïeux.
Oü me cacher? Fuyons dans la nuit infernale.
Mais que dis-je? mon père y tient l'urne fatale;
Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains:
Minos juge aux enfers tous les plies humains. Ah! combien frémira son ombre épouvantée,
Lorsqu'il verra sa fille £l ses yeux présentée,
Contrainte d'avouer tant de forfaits divers.
Et des crimes peut-être inconnus aux enfers!
Que diras-tu, mon père, k ce spectacle horrible?
Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible;
Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau, Toi-mérae de ton sang devenir le bourreau . . .
Pardonne. Un dieu cruel a perdu ta familie;
205
Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille.
1
On dirait en prose: auquel prétendent mes voeux.
racine (1639â1699).
Hélas! du crime aftreux dont Ia honte me suit,
Jamais mon triste coeur n'a recueilli le fruit.
Jusqu'au dernier soupir de malheurs poursuivie,
Je rends dans les tourments une pénible vie.
(Enone. Hé! repoussez, Madame, une injuste terreur.
Regardez d'un autre ceil une excusable erreur.
Vous aimez. On ne peut vaincre sa destinée. 1Par un charme fatal vous fütes entralnée.
Est-ce done un prodige inouï parmi nous?
L'amour n'a-t-il encor triomphé que de vous?
La faiblesse aux humains n'est que trop naturelle.
Mortelle, subissez Ie sort d'une mortelle.
Vous vous plaignez d'un joug imposé dès longtemps:
Les dieux mêmes, les dieux, de I'Olympe habitants,
Qui d'un bruit si terrible épouvantent les crimes,
Ont brülé quelquefois de feux illégitimes.
Phèdre. Qu'entends-je? Quels conseils ose-t-on me donner?
Ainsi done jusqu'au bout tu veux m'empoisonner,
Malheureuse! voild comme tu m'as perdue;
Au jour que je fuyais, e'est toi qui m'as rendue.
Tes prières m'ont fait oublier mon devoir.
J'évitais Hippolyte, et tu me l'as fait voir.
De quoi te chargeais-tu ? Pourquoi ta bouche impie A-t-elle, en 1'accusant, osé noircir sa vie?
II en mourra peut-être, et d'un père insensé Le sacrilège voeu peut-être est exaucé.
Je ne t'écoute plus. Va-t'en , monstre exécrable:
Va, laisse-moi le soin de mon sort déplorable.
Puisse Ie juste ciel dignement te payer!
Et puisse ton supplice d jamais effrayer Tons ceux qui comme toi, par de liches adresses,
Des princes malheureux nourrissent les faiblesses.
Les poussent au. penchant oü leur cceur est enclin,
Et leur osent du crime aplanir Ie chemin!
Détestables flatteurs, présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la colère céleste!
CEnone. (settle). Ah, dieux! pour la servir j'ai tout fait, tout quitté; Et j'en regois ce prix? Je l'ai bien mérité.
2o6
Au cinquième acte, Hippolyte est allé trouver Aricie. Elle a promis de devenir son épouse et de partir avec lui. Pour ne pas éveiller les soupcons du roi, Hippolyte doit quitter Trézène le premier, et Aricie le rejoindre au temple qui se trouve sur la route de Mycènes. Mais avant de partir, elle essaye de désabuser Thésée sur le compte de son fils, sans manquer a la promesse qu'elle a du faire a Hippolyte de ne pas révéler au roi le fatal secret. Les paroles d'Aricie inquiètent le roi: il veut encore une fois entendre CEnone. Lorsqu'on lui annonce que la confidente de Phèdre s'est donné la mort, en se précipitant dans la mer, et que la reine elle-mème songe a mourir, Thésée commence a pressentir l'affreuse vérité. II ordonne qu'on rappelle son fils. Mais déja il est trop tard. Théramène vient lui faire le récit de la mort d'Hippolyte.
1
Tu aimes; quoi detonnant? (tu as cela de commun) avec beaucoup de mortels. Faut-il pour cela renoncer a la vie? (Eurip. Hipp.)
PHÃDRE (ACTE V, SCÃNE Vl).
ACTE V, SCÃNE VI.
Theramène. A peine nous sortions des portes de Trézène, II était sur son char; ses gardes affligés Imitaient son silence, autour de lui rangés;
II suivait tout pensif le chemin de Mycènes;
Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes.
Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois Pleins d'une ardeur si noble obéir è. sa voix,
L'ceil morne maintenant et la tête baissée,
Semblaient se conformer £l sa triste pensée.
Un effroyable cri, sorti du fond des flots,
Des airs en ce moment a troublé le repos;
Et du sein de la terre une voix formidable Répond en gémissant 3. ce cri redoutable.
Jusqu'au fond de nos coeurs notre sang s'est glacé; Des coursiers attentifs le erin s'est hérissé.
Cependant sur le dos de la plaiue liquide S'élève A gros bouillons une montagne hümide;
L'onde approche, se brise, et vomit a nos yeux,
Parmi ' des flots d'écume, un monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menacantes;
Tout son corps est couvert d'écailles jaunissantes;
Indomptable taureau, dragon irapétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Ses longs mugissements font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage;
La terre s'en émeut, l'air en est infecté;
Le flot, qui l'apporta, recule épouvanté.
Tout fuit; et sans s'armer d'un courage inutile,
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
Hippolyte lui seul, digne fils d'un héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
Pousse au monstre, et d'un dard lancé d'une main sure,
II lui fait dans le flanc une large blessure.
De rage et de douleur le monstre bondissant Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant.
Se roule, et leur présente une gueule enflatnmée,
Qui les couvre de feu; de sang et de fumée.
La frayeur les emporte; et sourds d cette fois, 1lis ne connaissent plus ni le frein ni la voix.
En efforts impuissants leur maltre se consume;
lis rougissent le mors d'une sanglante écume.
On dit qu'on a vu méme, en ce désordre affreux,
Un dieu qui d'aiguillons pressait leurs flancs poudreux. A travers les rochers la peur les précipite;
L'essieu crie et se rompt. L'intrépide Hippolyte Voit voler en éclats tout son char fracassé;
1
G. Plcetz, Manuel de Littérature frangaise. 4e éd.
RACINE (1639 â1699).
Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.
Excusez ma douleur. Cette image cruelle Sera pour moi de pleurs une source éternelle.
J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils Tralné par les chevaux que sa main a nourris.
II veut les rappeler, et sa voix les effraie;
lis courent. Tout son corps n'est bientót qu'une plaie.
De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit:
lis s'arrétent, non loin de ces tombeaux antiques Oü .des rois ses aïeux sont les froides reliques.
J'y cours en soupirant, et sa garde me suit.
De son généreux sang la trace nous conduit:
Les rochers en sont teints; les ronces dégouttantes Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
J'arrive, je l'appelle; et me tendant la main,
II ouvre un oeil mourant, qu'il referme soudain.
âLe ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie.
Prends soin après ma mort de la triste Aricie.
Cher ami, si mon père un jour désabusé Plaint le malheur d'un fils, faussement accusé,
Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive,
Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captive;
Qu'il lui rendequot; ... A ce mot ce héros expiré N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré,
Triste objet, oü des dieux triomphe la colère,
Et que méconna!trait l'oeil même de son père.
Thésée, accablé de la perte de son fils , ne veut pas être éclairé sur son innocence ou sa culpabilité. II craint d'irriter encore sa douleur. Mais Phèdre, avant de mourir du poison qu'elle a pris, vient elle-même s'accuser et rendre un témoignage solennel a l'innocence d'Hippolyte.
VI, ATHALIE. 1
exposé historique du sujet et résumé de l'action.
2o8
Le sujet d'Athalie, tiré du IIe livre des Jïois est la reconnaissance de Joas et son avènement a la couronne de Juda, après la mort violente d'Athalie, son aïeule, qui avait usurpé le tróne. Depuis la division du royaume des Juifs (975 av. J.-C.) en royaume de Juda et royaume d'Israël, les querelles n'avaient pas cessé entre les deux Ãtats. Enfin le mariage de Joram, roi de Juda et de la race de David, avec Athalie, fille de Jézabel et d'Achab, roi d'Israël, semblait devoir inaugurer une ère de paix entre les deux royaumes. Non-seulement les événements trompèrent cette attente, mais ce mariage devint funeste au royaume de Juda et au culte de Jéhovah a Jérusalem. Athalie entraina le roi, son mari, dans l'idolatrie, et fit construire dans Jérusalem même un temple a Baal, dieu des Phéniciens. Après la mort de Joram, son fils Ochozias hérita de l'impiété de ses parents. Mais ce prince étant allé, dans la seconde année de son règne, rendre visite au roi d'Israël, frère d'Athalie, fut enveloppé dans la ruine de la maison d'Achab et tué par l'ordre de Jéhu, que Jéhovah avait fait sacrer roi d'Israël par ses prophètes. Jéhu extermina toute la postérité d'Achab et fit jeter par la fenétre Jézabel, qui fut mangée par les chiens selon la prédiction du prophéte Elie. Athalie, ayant appris a Jérusalem tous ces massacres, entreprit de son cóté d'éteindre entière-
1
Voyez page 169, note 1.
ATHALIE (ACTES I ET li).
ment la race royale de David, en faisant mourir tous les enfants d'Ochozias, ses petits-fils. Un seul fut sauvé. Josabath, soeur d'Ochozias et fille de Joram, mais d une autre mère qu'Athalie, réussit a dérober le jeune Joas 4 la fureur des assassins. Elle le cacha dans le temple, et son mari, le grand-prêtre Joad (Joïada), l'y éleva sous le nom d'Eliacin. Selon TÃcriture, Joas n'avait que sept ans lorsqu'il fut proclamé roi par le grand-prêtre. Dans sa pièce, Racine donne a ce jeune prince neuf ou di x ans, pour le mettre en état, dit-il, de mieux répondre aux questions qu'on lui fait.
L'action se passé dans un vestibule du temple, qui est censé conduire k l'apparte-ment du grand-prêtre Joad.
Le premier acte commence par un dialogue entre Abner et le grand-prêtre. Abner , général des armées d'Athalie, demeuré fidéle a la mémoire de ses rois et au culte du vrai Dieu, vient de grand matin dans le temple prendre part è la fête solennelle que l'on va célébrer.
Oui, je viens dans son temple adorer I'Eternel.
Je viens, selon l'usage antique et solennel,
Célébrer avec vous la fameuse journée Oü sur le mont Sina la loi nous fut donnée.
II déplore l'abandon des autels et l'infidélité qui a poussé tant de Juifs è l'apostasie. L'humeur sombre d'Athalie lui fait craindre de nouveaux malheurs. Mais le grand-prêtre Joad oppose a ses terreurs la puissance et les promesses de Dieu et le souvenir des miracles récents qui ont été accomplis.
Celui qui met un frein a la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots, etc.
Joas laisse entrevoir au fidéle Abner que la race de David n'est pas éteinte. II annonce ensuite a son épouse Josabsth que le jour est venu de révéler au peuple l'existence de Joas et de replacer eet enfant sur le tróne de ses péres. La tendresse de Josabeth s'alarme de ce péril; mais Dieu commande, et devant ses ordres il faut s'incliner. L'acte est terminé par ce beau chceur:
Tout l'univers est plein de sa magnificence.
Qu'on l'adore, ce Dieu, qu'on l'invoque a jamais!
Son empire a des temps précédé la naissance,
Chantons, publions ses bienfaits, etc.
Les choeurs, qui sont chantés par des jeunes filles de la tribu de Lévi, sont une des principales beautés de la tragédie d'Athalie. Rien, dans la langue francaise, n'en égale la suavité et l'harmonie; tous ces vers s'impriment facilement dans la mémoire et y demeurent gravés.
Au second acte, on voit Zacharie, le jeune fils du grand-prêtre, accourir sur la scène. II raconte, tout ému, qu'Athalie a osé pénétrer dans le temple, au milieu de la sainte cérémonie. A sa vue, les fidèles se sont troublés; mais Joad s'est avancé pour lui interdire l'entrée de l'enceinte sacrée.
Reine, sors, a-t-il dit, de ce lieu redoutable ,
D'oü te bannit ton sexe et ton impiété.
Viens-tu du Dieu vivant braver la majesté?
Athalie arrêtée par le courage du grand-prêtre, revient au vestibule accompagnée de ses gardes et d'Abner, qui excuse l'audace de Joad. La reine fait appeler Mathan, Juif apostat, devenu grand-prêtre de Baal. Athalie essaye de justifier ses forfaits:
Je ne veux point ici rappeler le passé,
Ni vous rendre raison du sang que j'ai versé.
Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire, etc.
Elle raconte ensuite l'horrible songe qu'elle a eu, et qui, a trois reprises, a troublé son sommeil:
C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit;
Ma mére Jézabel devant moi s'est montrée,
Comme au jour de sa mort pompeusement parée, etc.
Le fantóme sest penché vers son lit, lui a annoncé la vengeance du Dieu des Juifs et a disparu, laissant a sa place;
un horrible mélange D'os et de chairs meurtris, et trainés dans la fange.
209
RACINE (1639âIÃ99)-
Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.
Alors s'est présenté un enfant, le visage plein de douceur, l'air noble et modeste, qui tout k coup lui a plongé un poignard dans le sein. Le lendemain, après avoir eu, mais en vain, recours a Baal pour retrouver le repos, Athalie a concu l'idée d'apaiser le Dieu des Juifs. Mais pendant quelle essayait de pénétrer dans l'enceinte sacrée, elle a vu et reconnu a l'autel ce même enfant que le songe lui avait montré prêt a la frapper. On l'a fait disparaitre. La reine demande a Mathan et a Abner ce qu'elle doit faire pour prévenir Ie malheur dont elle parait menacée. Mathan conseille de s'emparer de l'enfant et de le mettre k mort; Abner s'écrie indigné:
Hé quoi! Mathan? d'un prêtre est-ce la le langage?
et, d'après son avis, Athalie se borne a interroger le mystérieux enfant. Abner se charge de l'amener, et le jeune Joas parait devant la reine, accompagné de Josabeth. L'interrogatoire, ménagé avec un art merveilleux, se poursuit en faisant éclater Ia grace, la candeur et l'esprit du jeune prince, sans justifier ni calmer complètement les craintes d'Athalie. Elle veut attirer l'enfant a sa cour; il refuse:
Moi, des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire?
II demande k rentrer dans le temple. Abner remet le jeune Joas aux mains de Josabeth. Le choeur, qui a été témoin de cette scène, célèbre par ses chants l'innocence et le bonheur de l'enfance élevée dans l'amour de Dieu et flétrit les maximes impies des méchants.
Quel astre d nos yeux vient de luire?
Quel sera quelque jour eet enfant merveilleux?
II brave le faste orgueilleux,
Et ne se laisse point séduire A tous ses attraits périlleux, etc.
Au troisiïme acte, Mathan entre en scène accompagné de son confident Nabal et demande un entretien a Josabeth. En attendant qu'elle vienne, il dévoile a Nabal les motifs qui l'ont poussé a l'apostasie, les secrets remords qui l'agitent et les desseins pervers qu'il nourrit au fond de son a me. II a déclaré la guerre a JJieu même.
Heureux si sur son temple achevant ma vengeance,
Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance.
Et parmi les débris , le ravage et les morts,
A force d'attentats perdre tous mes remords!
Josabeth arrive, et Mathan lui transmet les ordres d'Athalie. La reine veut qu'on lui livre le jeune Joas comme gage de paix entre elle et le grand-prétre. Joad survient, il est indigné de voir l'apostat dans le temple.
Oü suis-je? De Baal ne vois-je pas le prêtre?
Quoi! fille de David, vous parlez a ce traitre!
II le menace de la punition que Dieu lui prepare déjd. Mathan éperdu se précipite hors du temple. Joad, resté seul avec Josabeth, lui annonce que le moment est venu de couronner le jeune Joas et de le montrer au peuple. Puis l'Esprit divin s'empare du grand-prêtre; l'avenir s'ouvre devant lui:
Cieux, écoutez ma voix; terre, prête l'oreille!
Ne dis plus, ó Jacob! que ton Seigneur sommeille!
Pécheurs , disparaissez: le Seigneur se réveille.
Dans cette prophétie, que Racine a composée tout entière d'expressions bibliques, le grand-prêtre prédit la prisé de Jérusalem et la destruction du temple, la captivité de Babylone, puis le triomphe d'une Jerusalem nouvelle, l'Eglise chrétienne. Ensuite il distribue aux lévites les armes qui se trouvent cachées dans le temple.
â â â Ce formidable amas de lances et d'épées
Qui du sang philistin jadis furent trempées,
Et que David vainqueur, d'ans et d'honneurs chargé.
Fit consacrer au Dieu qui l'avait protégé.
L'acte se termine par des chants oü le chceur exprime ses craintes et ses espérances»
Le Seigneur a daigné parler;
Mais ce qu'a son prophéte il vient de révéler,
Qui pourra nous le faire entendre?
210
ATHALIE (ACTES III, IV ET v).
S'arme-t-il pour nous défendre!
S'arme-t-il pour nous accabler?
O promesse! ó menace! ó ténébreux mystère!
Q,ue de maux, que de biens sont prédits tour a tour!
Comment peut-on avec tant de colère
Accorder tant d'amour?
Au quatrieme acte, Joad dévoile au jeune prince sa naissance. Les lévites en armes se rangent autour du roi, que le grand-prêtre proclame devant eux en les exhortant a sacrifier leur vie pour le salut du fils de David et le triomphe de la cause de Dieu. Joas recoit le serment des lévites et les conseils du grand-prêtre. On annonce bientót qu'AthaUe prépare tout pour l'attaque du temple. Mais le courage des assiégés n'est pas ébranlé, et le choeur entonne un chant de guerre, qui est une prière a l'Ãternel, Dieu des combats.
Partez, enfants d'Aaron , partez.
Jamais plus illustre querelle
De vos aïeux n'arma le zèle.
Partez, enfants d'Aaron , partez.
C'est votre roi, c'est Dieu pour qui vous combattez, etc.
Oü sont les traits que tu lances,
Grand Dieu, dans ton juste courroux?
N'est-tu plus le Dieu jaloux?
N'es-tu plus le Dieu des vengeances? etc.
Au cinguïème acte, les lévites sont préts a soutenir l'assaut des soldats d'Athalie, lorsque Abner, que la reine avait d'abord dépouillé de son commandement et jeté dans un cachot, arrive chargé par Athalie elle-méme de promettre la conservation du temple, a condition qu'on lui livre l enfant qui excite ses craintes, et certain trésor amassé, disait-on , par David. Joad résiste; mais, voyant au langage d'Abner a quel point ce héros est dévoué a la race de David et a sa religion, il feint de se rendre et consent a ce qu'Athalie pénètre dans le temple , avec une faible escorte, pour recevoir ce quelle réclame. Pendant qu'Abner va porter cette réponse, le jeune Joas prend place sur le tróne dressé prés du sanctuaire, derrière un rideau qui se referme avant l'arrivée d'Athalie. Elle entre, le menace a la bouche, et réclame impérieusement ce qui lui a été promis.
Cet enfant, ce trèsor, qu'il faut qu'on me remette,
Oü sont-ils?
Joad. Sur-le-champ tu seras satisfaite;
Je te les vals montrer Tim et l'autre a la fois.
A ce moment on tire le rideau, et Joas apparait assis sur son tróne. Plusieurs lévites, l'épée a la main, sont rangés a ses cólés. Le grand-prêtre dit a la reine, en lui mon-trant l'enfant:
Connais-tu Thérilier du plus saint des monarques ,
Reine? De ton poignard connais du moins ces marques.
Voila ton roi, ton fils, le fils d'Ochozias.
Peuples, et vous, Abner, reconnaissez Joas.
Athalie furieuse donne aux soldats de son escorte l'ordre de la délivrer d'un fantóme odieux. Mais le grand-prêtre s'écrie;
Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi!
Alors le fond du théatre s'ouvre. On voit l'intérieur du temple, et les lévites armés se précipitent de tous cótés sur la scène. Athalie, troublée a cette vue, reconnait qu'elle est tombée dans un piège. En vain invoque-t-elle le secours de son armée, on ne viendra pas la délivrer. Les lévites ayant annoncé du haut des murailles du temple l'avènement de Joas si miraculeusement sauvé, et le sort d'Athalie enfermée avec son escorte dans le temple et entourée d'un grand nombre de lévites bien armés, une terreur subite saisit les soldats de la reine, et ils se dispersent de tous cótés. Athalie, après avoir exhalé sa rage dans d'affreuses imprécations, est entrainée hors du temple et subit le dernier supplice, digne salaire de ses crimes.
Telle est l'ordonnance de cette tragédie biblique, qui se développe avec la simplicité et la majesté d'une pompe religieuse, et dont les caractères sont tracés de main de maitre. Joad est bien le prêtre du Dieu d'Israöl, jaloux de ses droits, inexorable dans sa marche vers le but indiqué par la volonté de Jéhovah. II inspire le respect par sa piété et par le courage altier qu'il apporte a l'accomplissement de la terrible mission qu'il a recue. Josabeth; aussi fidéle que Joad dans sa piété, aussi dévouée pour
211
RACINE (1639â1^99)'
l'enfant qu'elle a sauvé, contraste avec, son époux par la faiblesse toucl.ante qui con-vient k une femme. Mathan est le type de l'apostasie ambilieuse: prêtre de Baal, il n'est pas idolatre, mais hypocrite et impie. C'est le mauvais génie d'Athalie, qu'il pousse sans cesse en avant dans le chemin du crime, pressé lui-nême par le désir d'étouffer ses remords. Quant k Abner, on peut trouver qu'il n'agit pas assez pour un soldat; mais, comme le dit trés bien La Harpe [Cours de littératuré), âsi Racine eüt fait le róle d'Abner plus agissant, sa pièce n'aurait pas conservé le caractère reli-gieux qui la distingue et la rend a la fois si originale et si conforme aux moeurs thé-ocratiques.quot; Le jeune roi Joas a teute la naïveté, toute l'innocence de l'enfance parée des graces qu'y ajoute la précocité de Tesprit.
La seule circonstance qui, dans la pièce, affecte péniblement le lecteur, c'est la ruse de Joad attirant Athalie par un mot a double sens dans le piège oü elle doit être impitoyablement frappée. Cette duplicité pan»it peu digne du grand-p rêtre et de la sainte cause qu'il sert, mais elle est farfaitement tn accord avtc les moeurs du peuplê juif è cette époque.
Du reste, les petits défauts de la pièce sont rachetés, dans le cours majeslueux de Taction, par la surprenante beauté du langage, qui passe si naturellcment de la magnificence k la simplicité, et qui s'élève sans effort jusqu'a l'extase sublime des prophètes.
212
213
LA BRUYÃRE.
notice biographique et littéraire. 1
Jean de LA bruyère naquit en 1639 ou en 1644 prés de la petite ville de Dourdan, en Normandie, et mourut en 1696 è, Versailles. II était trésorier de France Caen, lorsque Bossnet 2 le fit venir Ãl Paris pour enseigner l'histoire au jeune due Louis de Bourbon, petit-fils du grand Condé. II resta jusqu'ü la fin de sa vie attaché au prince en qualité d'homme de lettres, avee trois mille francs de pension. Moraliste et observateur. La Bruyère étudia, parmi les livres des anciens, surtout les Caractères de Théophraste. 3 II les traduisit du grec, maïs bientót il voulut s'exercer dans le même genre, et il publia, en 1687, avec la traduction de I'auteur grec les Caractères ou les Mceurs de ce siècle. Ce livre eut un immense suc.cès, dü en partie amp; la malignité des lecteurs, qui cherchèrent partout des allusions auxquelles I'auteur n'avait souvent pas pensé. Comme moraliste, La Bruyère est moins remarquable par la profondeur que par la sagacité; mais ce qui frappe surtout dans son livre, c'est la beauté et l'originalité du style. Ses tournures et ses expressions ont quelque chose de plus brillant, de plus fin et de plus inattendu que le fond des choses mémes, et l'on admire le grand écrivain plus encore que le penseur. En 1693, trois ans avant sa mort, La Bruyère fut recu è. l'Académie franfaise.
LES CARACTÃRES.
I. DES OUVRAGES DE L'ESPRIT.
(parallele entre corneille et racine. 4)
54. Corneille ne peut étre égalé dans les endroits oü il excelle: il a pour lors 5 un caractère original et inimitable: mais il est inégal. Ses premières comédies sont sèches, languissantes, et ne laissaient pas espérer qu'il düt ensuite aller si loin; comme ses dernières font qu'on s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses meilleures pièces, il y a des fautes inexcusables contre les mceurs, un style de déclamateur qui arréte Taction et la fait languir, des négligences dans les vers et dans l'expression qu'on ne peut com-prendre en un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus éminent, c'est l'esprit, qu'il avait sublime, auquel il a été redevable de certains vers, les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de son thédtre, qu'il a quelquefois hasardée contre les régies des anciens, 0 et enfin de ses dénoüments; car il ne s'est pas toujours
1
D'après la Notice sur la persotme et les écrits de La Bruyère, par Suard, secrétaire de 1'Académie francaise. Nous suivons, pour le texte, l'édition de M. Servois, laquelle fait partie des Grands écrivains de la France, publiés sous la direction de M. Régnier.
2
Bossuet; v. p. 156.
3
Théophraste, célèbre philosophe grec, né vers 371 av. J.-C., auteur des Caractères.
4
'* Corneille, v, page 1. Racine, v. page 167. 5 On dirait aujourd'hui: il a alors.
5
6 La regie des unites; voyez page 169. -
la bruyère (1639â1696).
assujetti au goüt des Grecs et k leur grande simplicité: il a aimé au contraire è. charger la scène d'événements dont il est presque tou-jours sorti avec succès; admirable surtout par l'extrême variété et le peu de rapport qui se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de poèmes qu'il a composés. II semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de Racine , et qu'ils tendent un peu plus è, une même chose; mais il est égal, soutenu, toujours le même partout, soit pour le dessein et la conduite de ses pièces, qui sont justes, régulières, prises dans le bon sens et dans la nature, soit pour la versification, qui est correcte; riche dans ses rimes, élégante , nombreuse, harmonieuse: exact imitateur des anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de Taction; è qui le grand et le merveilleux n'ont pas même manqué, ainsi qu'è, Corneille ni le touchant ni le pathétique. Quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans tout le Cid, dans Polyeucte et dans les Horaces! quelle grandeur ne se remarque point en Mithri-date, en Porus et en Burrhus! Ces passions encore favorites des anciens, que les tragiques aimaient è. exciter sur les théltres, et qu'on nomme la terreur et la pitié, ont été connues de ces deux poètes. Oreste dans l'Andromaque de Racine, et Phédre du même auteur, comme l'CEdipe et les Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si ce-pendant il est permis de faire entre eux quelque comparaison, et les marquer l'un et l'autre par ce qu'ils ont eu de plus propre et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être qu'on pourrait parler ainsi: âCorneille nous assujetlit i ses caractères et amp; ses idéés, Racine se conforme aux nótres, celui-lè peint les hommes comme ils devraient être, 1 celui-ci les peint tels qu'ils sont. II y a plus dans le premier de ce que l'on admire, et de ce que Ton doit même imiter: il y a plus dans le second de ce que Ton recommit dans les autres , ou de ce que l'on éprouve dans soi-même. L'nn élève, étonne, maltrise, instruit; l'autre plalt, remue, touche, pénètre. Ce qu'il y a de plus beau, de plus noble et de plus impérieux dans la raison, est manié par le premier; et, par l'autre, ce qu'il yade plusflatteuret de plus délicat dans la passion. Ce sont dans celui-li des maximes, des régies, des préceples; et dans celui-ci, du goüt et des sentiments. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille; l'on est plus ébranlé et plus attendri k celles de Racine. Corneille est plus moral, Racine plus naturel II semble que l'un imite Sophocle, et que l'autre doit plus è. Euripide.
II. DE LA SOCIÃTÃ ET DE LA CONVERSATION.
6. L'on voit des gens qui, dans les conversations ou dans le peu de commerce que Ton a avec eux , vous dégoütent par leurs ridicules expressions, par la nouveauté, et j'ose dire par l'impropriété des termes dont ils se servent, comme par 1'alliance de certains mots qui ne se rencontrent ensemble que dans leur bouche, et è. qui ils font signifier des choses que leurs premiers inventeurs n'ont jamais eu intention 1 de leur faire dire. lis ne suivent en parlant ni la raison ni I'usage, mais
214
1
Ou plutót iels qu'il les veut.
LES CARACTÃRES (CHAPITRE v).
leur bizarre génie, que l'envie de toujours plaisanter, et peut-être de briller, tourne insensiblement k un Jargon qui leur est propre, et qui devient enfin leur idiome naturel; ils accompagnent un langage si extravagant d'un geste affecté et d'une prononciation qui est contre-faite. Tous sont contents d'eux-mêmes et de l'agrément de leur esprit, et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient entièrement dénués; mais on les plaint de ce peu qu'ils en ont; et, ce qui est pire, on en souffre.
7. Que dites-vous? Comment? Je n'y suis pas; vous plairait-il de re-commencer ? J'y suis encore moins. Je divine enfin; vous voulez , Acis, me dire qu'il fait froid; que ne disiez-vous: âII fait froid?quot; Vous voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige: dites : âII pleut, il neige.quot; Vous me trouvez bon visage, et vous désirez de m'en féliciter; 1dites: âJe vous trouve bon visage.quot; Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair; et d'ailleurs qui ne pourrait pas en dire autant? â Qu'importe, Acis, est-ce si grand raai d'être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde? Une chose vous manque, Acis, £l vous et cl vos semblables, les diseurs de phébus; 2vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter dans l'étonnement: une chose vous manque, c'est 1'esprit. Ce n'est pas tout: il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir plus que les autres; voilé, la source de votre pompeux galimatias, de vos phrases embrouillées, et de vos grands mots, qui ne signifient rien. Vous abordez eet homme, ou vous entrez dans cette chambre; je vous tire par votre habit, et je vous dis è l'oreille: Ne songez point h avoir de l'esprit, n'en ayez point, c'est votre róle; ayez, si vous pouvez, un langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit: peut-être alors croira-t-on que vous en avez
8. Qui peut se promettre d'éviter dans la société des hommes la rencontre de certains esprit vains, légers, familiers, délibérés, qui sont toujours dans une compagnie ceux qui parient, et qu'il faut que les autres écoutent? On les entend de l'antichambre; 011 entre impunément et sans crainte de les interrompre; ils continuent leur récit sans la moindre attention pour ceux qui entrent ou qui sortent, comme pour le rang ou le mérite des personnes qui composent le cercle; ils font taire celui qui commence è. conter une nouvelle, pour la dire de leur facon, qui est la meilleure: ils la tiennent de Zamet, de Ruccelaï, ou de Concini, 3 qu'ils ne connaissent point, a qui ils 11'ont jamais parlé, et qu'ils traiteraient de Monseigneur s'ils leur parlaient; ils s'approchent quelquefois de l'oreille du plus qualifié de l'assemblée, pour le grati-
2I5
1
Aujourd'hui on construit ordinairement désirer avec l'infinitif sans préposition: desire.)' faire q. ch. On dit cependant encore désirer de pour marquer un désir qui sort de 1'ordre commun , qui suppose des obstacles.
2
Les mots phébus et galimatias marquent tous les deux un langage obscur par affectation. Le â phébus annonce un défaut littéraire, un manque de goüt; c'est dans les matières de raisonnement surtout que parait le galimatias, L'auteur du phébus croit h tort plaire, frapper, être beau; l'auteur du galimatias croit a tort prouver, expliquer, être vrai.
3
Sans dire monsieur. [La Bruyire) â La Bruyère transporte ici la scène sous le règne de Henri IV. Zamct, Ruccelaï et Concini étaient trois Italiens amen és en France par la reine Marie de Médicis, et comblés de ses faveurs. Le dernier, devenu .le maréchal d'Ancre, longtemps Ie favori de Louis XIII, fut assassiné en 1617 par ordre du roi.
LA BRUYÃRE (1639â1696).
fier d'une circonstance que personne ne sait, et dont ils ne veulent pas que les autres soient instruits; ils suppriment quelques noms pour déguiser 1'histoire qu'ils racontent, et pour détourner les applications; vous les priez, vous les pressez inutilement: il y a des choses qu'ils ne diront pas, il y a des gens qu'ils ne sauraient nommer, leur parole y est engagée, c'est le dernier 1 secret, c'est un mystère, outre que vous leur demandez l'impossible; car, sur ce que vous voulez apprendre d'eux, ils ignorant le fait et les personnes.
9. Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi; c'est un homme universel, et il se donne pour tel; il aime mieux mentir que de se taire ou de paraltre ignorer quelque chose. On parle è. la table d'un grand d'une cour du Nord: il prend la parole, et l'óte è, ceux qui allaient dire ce qu'ils en savent; il s'oriente dans cette région lointaine comme s'il en était originaire; il discourt des mceurs de cette cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes; il récite des historiettes qui y sont arrivées; il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu'è. éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre 1'interrupteur: Je n'avance, lui dit-il, je ne raconte rien que je ne sache d'original: je 1'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu Ãl Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance. â II reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée, lorsque l'un des conviés lui dit: C'est Sethon A qui vous parlez, lui-niême, et qui arrive de son ambassade. 2
14. II faut laisser par Ier eet inconnu que le hasard a placé auprès de vous dans une voiture publique, tl une fête ou il un spectacle; et il ne vous coütera bientót pour le connaltre que de l'avoir écouté: vous saurez son nom, sa demeure, son pays, l'état de son bien, son emploi, celui de son père, la familie dont est sa mère, sa parenté, ses alliances, les amies de sa maison; vous comprendrez qu'il est noble, qu'il a un chdteau, de beaux meubles, des valets et un carrosse. 3
15. II y a des gens qui parient un moment avant que d'avoir pensé. II y en a d'autres qui ont une fade attention d. ce qu'ils disent, et avec qui Ton souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit; ils sont comme pétris de phrases et de petits tours d'expression, concertés dans leur geste et dans tout leur maintien; ils sont puris/es, i et ne hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet du monde; rien d'heureux ne leur échappe, rien ne coule de source et avec liberté: ils parient proprement et ennuyeusement.
16. L'esprit de la conversation consiste bien moins amp; en montrer beaucoup qu'è, en faire trouver aux autres: celui qui sort de votre entre-tien, content de soi et de son esprit. Test de vous parfaitement. Les
2l6
1
Voyez page 69, note 6.
2
Var. Qui arrive fraichement. 3 Carrosse, voyez page 124, note 2.
3
^ âGens qui affectent une grande pureté de langage.quot; [Note de La Bruyere.) Non-seulement ce mot, qui était un néologisme du temps de La Bruyère, mais encore celui de purisme est parfaitement recu aujourd'hui.
LES CARACTÃRES (CHAPITRE Xl).
hommes n'aiment poirjt è. vous admirer, ils veulent plaire; ils cher-chent moins amp; être instruits, et même réjouis, qu'd être goütés et applaudis; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.
17. II ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni dans nos écrits; elle ne produit souvent que des idéés vaines et puériles, qui ne servent point k perfectionner le goüt et A nous rendre meilleurs: nos pensées doiver.t être prises dans le bon sens et la droite raison, et doivent être un effet de notre jugement.
18. C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire. Voild le principe de toute impertinence.
19. Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ou qu'elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et de Fexpression: c'est une affaire. II est plus court de pro-noncer d'un ton décisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est exécrable, ou qu'elle est miraculeuse.
III. DE L'HOMME.
LE DISTRAIT.
317
7. Ménalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir, il la referme: il s'apergoit qu'il est en bonnet de nuit; et, venant k mieux s'exarniner, il se trouve rasé A moitié, il voit que son épée est mise du cóté droit, et que ses bas sont rabattus sur ses talons. S'il marche dans les places, il se sent tout d'un coup rudement frapper Ãl Testomac 011 au visage; il ne soupfonne point ce que ce peut être, jusqu'd ce qu'ouvrant les yeux et se réveillant, il se trouve ou devant un limon de charrette,, ou derrière un long ais de menui-serie, que porte un ouvrier sur ses épaules. On l'a vu une fois heurter du front contre celui d'un aveugle, s'embarrasser dans ses jambes, et tomber avec lui, chacun de son cóté, k Ia renverse. II lui est arrivé plusieurs fois de se trouver tête pour tête fl la rencontre d'un prince et sur son passage, se reconnaltre a peine, et n'avoir que le loisir de se coller è un mur pour lui faire place. II cherche, il brouille, il crie, il s'échauffe, il appelle ses valets l'un après I'autre: on hn perd tout, on lui égare tout; il demande ses gants qu'il a dans ses mains, semblable A cette femme qui prenait le temps de demander son masque, lorsqu'elle l'avait sur son visage. II entre k I'appartement, et passe sous un lustre 011 sa perruque s'accroche et demeure suspendu: tons les courtisans regardent et rient; Ménalque regarde aussi et rit plus haut que les autres, il cherche des yeux, dans toute l'assemblée, oü est celui qui montre ses oreilles, et d qui il manque une perruque. S'il va par la ville, après avoir fait quelque chemin, il se croit égaré, il s'émeut, et il demande oü il est d des passants, qui lui disent précisément le nom de sa rue; il entre ensuite dans sa maison, d'oü il sort précipitamment, croyant qu'il s'est trompé. II descend du Palais, 1 et trouvant au las du grand
1
C'est-4-dire du Palais de Justice.
LA BRUYÃRE (1639â1696).
degré 1 un carrosse qu'il prend pour le sien, il se met dedans: le cocher touche, 2 et croit remener son matt re dans sa maison. Ménal-que se jette hors de la portière, traverse la cour, monte l'escalier, parcourt l'antichambre, la chambre. le cabinet; tout lui est familier, rien ne lui est nouveau; il s'assied, il se repose, il est chez soi. 3Le maltre arrive: celui-ci se léve pour le recevoir; il le traite fort civüement, le prie de s'asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre; il parle, il réve, il reprend la parole: le maltre de la maison s'ennuie, et demeure étonné; Ménalque ne l'est pas moins, et ne dit pas ce qu'il en pense: il a affaire amp; un fdcheux, è, un homme oisif, qui se retirera A la fin, il l'espère: et il prend patience; la nuit arrive qu'il est è, peine détrompé. Une autre fois il rend visite amp; une femme; et se persuadant bientót que c'est lui qui Ia re^oit, il s'établit dans son fauteuil, et ne songe nullement è, I'aban-donner: il trouve ensuite que cette dame fait ses visites longues, il attend amp; tous moments qu'elle se léve et le laisse en liberté; maïs comme cela tire en longueur, qu'il a faim, et que la nuit est déja avancée, il la prie k souper: elle rit, et si haut, qu'elle le réveille.
2l8
1
On dit aujourd'hui: au bas du grand escalier.
2
C'est-a-dire il touche les chevaux du fouet,
3
Aujourd'hui: chez lui.
219
BOÃESAÃLT.
Edmond boursault , né amp; Mussy-l'Ãvêque en 1638, mort en 1701, est un auteur comique de second ordre, mais remarquable dans son genre. II eut le tort de composer une injuste critique de VÃcole des femmes, è, laquelle Molière répondit par CImpromptu de Versailles; mais il a laissé trois comédies qui qnt eu un légitime succès: ie Mercure gaiant, Ãsope a la Cour et Ãsope a la Ville.
Nous reproduisons une scène (IV, 7) du Mercure galant. Le titre de cette pièce est emprunté a celui d'un journal qui paraissait tous les mois. La scène se passé dans les bureaux de cette feuille. Le soldat La Rissole, venu au bureau pour demander un éloge public qu'il croit dü a ses faits darmes, y est recu par Merlin , domestique du rédacteur.
La Rissole. Je voudrais bien être dans le Mercure;
J'y ferais, que je crois, 1 une bonne figure.
Tout Ãl l'heure, en buvant, j'ai fait réflexion Que je fis autrefois une belle action;
Si le roi la savait, j'en aurais de quoi vivre.
La guerre est un métier que je suis las de suivre.
Mon capitaine, instruit du courage que j'ai,
Ne saurait se résoudre è. me donner congé.
J'en enrage.
Merlin. II fait bien: donnez-vous patience ....
La Rissole. Mordié! Je ne saurais avoir ma subsistance.
Merlin. II est vrai, le pauvre homme! il fait compassion. La Rissole. Or done, pour en venir a ma belle action,
Vous saurez que toujours je fus homme de guerre,
Et brave sur la mer autant que sur la terre.
J'étais sur un vaisseau quand Ruyter fut tué,
Et j'ai méme Ãl sa mort le plus contribué;
Je fus chercher le feu que 1'on mit cl 1'amorce Du canon qui lui fit rendre 1'dme par force.
Lui mort, les Hollandais soufFrirent bien des mais!
On fit couler d, fond les deux vice-amirais. 2
Merlin. II faut dire des maux, v'icz-amirattx. C'est l'ordre. La Rissole. Les vice-amiraux done ne pouvant plus nous mordre, Nos coups aux ennemis furent des coups fataux;
Nous gagndmes sur eux quatre combats itavaux.
Merlin. II faut dire falals et navals. C'est la règle.
La Rissole. Les Hollandais, réduits ïl du biscuit de seigle, Ayant comm qu'en nombre ils étaient inégais,
Firent prendre la fuite aux vaisseaux principals.
Merlin. II faut dire inégaux, principaux. C'est le terme. La Rissole. Enfin après cela nous fömes è, Palerme. Les bourgeois amp; l'euvi nous firent des régaux.
1
En prose on dirait: d ce que je crois.
2
On appelle quelquefois amiral% vice-amiral le vaisseau monté par un amiral ou un vice-amiral.
boursault (1638â1701).
Les huit jours qu'on y fut furent huit carnavaux :
Merlin. II faut dire régals et carnavals,
La Rissole. Oh! dame, M'interrompre è. tous coups, c'est me chiffonner l'dme, 1Franchement.
Merlin. Parlez bien. On ne dit point navaux,
Ni falanx, ni régaux, non plus que carnavaux.
Vouloir parler ainsi, c'est faire une sottise.
La Rissole. Eh! mordié! comment done voulez-vous que je dise ? Si vous me reprenez lorsque je dis des mals,
1 négals, principals, et des \\ce-amirals,
Lorsqu'un moment après, pour mieux me faire entendre,
Je dis fataux, navaux, devez-vous me reprendre?
J'enrage de bon coeur quand je trouve un trigaud, 2Qui souffle tout ensemble et le froid et le chaud.
Merlin. J'ai la raison pour nioi qui me fait vous reprendre, Et je vais clairement vous le faire comprendre;
Al est un singulier dont le pluriel fait aux.
On dit, c'est mon égal, et ce sont mes éganx.
C'est l'usage.
La Rissole. L'usage? Eh bien, soit. Je l'accepte.
Merlin. Fatal, naval, régal sont des mots qu'on excepte.
Pour peu qu'on ait de sens, ou d'érudition,
On sait que chaque règle a son exception.
Par conséquent on voit par cette raison seule ....
La Rissole. J'ai des demangeaisons de te casser la gueule. 3Merlin. Vous!
La Rissole. Oui, palsandié! moi: je n'aime point du tout Qu'on me berce d'un conté è, dormir tout debout:
Lorsqu'on veut me railier, je donne sur la face.
Merlin. Et tu crois au Mercure occuper une place,
Toi? Tu n'y seras point, je t'en donne ma foi.
La Rissole. Mordié! je me bats I'ceil 4 du Mercure et de toi. Pour vous faire dépit taut è, toi qu'è. ton maltre,
Je déclare k tous deux que je n'y veux pas être.
Plus de mille soldats en auraient acheté Pour voir en quel endroit La Rissole eüt été:
C'était argent comptant; j'en avais leur parole.
Adieu, pays. 5 C'est moi qu'on nomme La Rissole.
Ces bras te deviendont ou fatals, ou fataux.
Merlin. Adieu, guerrier fameux par tes combats navaux.
220
1
Expression populaire pour contrarier.
2
Terme familier désignant un homme qui n'agit pas franchement, qui use de mauvaises finesses. (Du bas latin trie aldus, de trie a farce, intrigue.)
3
Expression trés populaire pour: J'ai grande envie de te hattre.
4
k Expression populaire pour: Je ne men soude guère.
5
6 Pays, payse, mots populaires qui désignent des gens du même pays, du mêtne endroit.
221
BOILLEAU.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
NlCOLAS BOILEAU, qui s'est appelé lui-même DESPRÃAUX, naquit ü Paris en 1636. Son père, qui était greffier au parlement de Paris, l'envoya amp; l'Ãcole de droit, et il fut recu avocat en 1656 Ne se sentant pas de vocation pour le barreau, le jeune Boileau étudia pendant quelque temps la théologie. Maïs bientót il suivit ses goüts et se consacra tout entier è la poésie. II débuta par ses Satires qui obtinrent un succès prodigieux, dft amp; la perfection des vers et rl la rnalignité des critiques. Le poète eut l'adresse d'y mêler des louanges en l'honneur de Louis XIV, qui aimait assez qu'on se moqu^t des autres, pourvu qu'on lui rendit hommage. Boileau composa sa première satire è. vingt-quatre ans (1660); il en avait trente-trois lorsqu'il écrivit sa première épitre (1669). A la même époque il commenga \Art poétiqne qu'il n'acheva que cinq ans plus tard. II avait trente-huit ans quand il publia les quatre premiers chants du Lutrin (1674), poème héroi-comique, dont les deux derniers chants ne parurent qu'en 1683.
Les succès de Boileau attirèrent de bonne heure sur lui les regards de Louis XIV. II obtint une pension et fut nommé, en même temps que son ami Racine, historiographe du roi (1677); il parut quel-quefois è, la suite des armées pour ótre témoin des exploits qu'il était chargé de raconter, mais il ne semble pas qu'il s'en soit sérieusement occupé. Appelé souvent auprès du roi et de madame de Maintenon, il y réussissait moins que Racine: cependant sa franchise un peu brusque le faisait estimer.
En 1683, la volonté du roi fit -enfin entrer Boileau k 1'Aca-démie frangaise, oü Racine l'attendait depuis treize ans. La mort avait emporté les principales victimes de ses satires: Chapelain, 2 Scudéri 3Cotin 4 et d'autres n'étaient plus; mais il voyait encore parmi ses nouveaux confrères Boyer, 5 Quinault 6 et l'abbé Tallemant, ' qu'il n'a-vait pas épargnés: aussi témoigna-t-il quelque étonnement en entrant dans cette compagnie d'ou âtant de fortes raisons semblaient devoir amp; jamais l'exclure.quot;
Boileau survécut rl ses amis Molière, La Fontaine et Racine. Sa vieillesse, soutenue par la considération dont on 1'entourait, fut attristée par de graves infirmités. 11 mourut en 1711, Agé de soixante-
1
En partie, d'après GERUZEZ, Etudes. 2 Chapelain; v. p. 65, n. 4.
2
J Scudéri, v. page 66, n. 1. ^ Cotin; v, page 115, Femmes savantes.
3
5 Claude Boyer (1618â1698) auteur dramatique et prédicateur.
4
G Quinault, poète lyrique et dramatique (1635â1688), connu et justement estimé
5
pour ses tragédies lyriques, mises en musique par le compositeur Lulli. Tout le monde convient aujourd'hui que Quinault a été trop sévèrement jugé par Boileau: cependant il faut ajouter que la critique du poète satirique s'adresse surtout aux poèmes de la première manière de Quinault, composés alors qu'il n'avait pas encore trouvé le genre
6
qui lui convenait.
boileau (1636 â1711).
quinze ans. On l'enterra A Paris dans la Sainte-Chapelle, au-dessous de la place même occupée par le lutrin qu'il a rendu si fameux.
Boileau a rendu d'incontestables services d la langue et Ãl la littérature francaise, en dégotttant son- siècle des mauvais ouvrages qui étaient en vogue, en lui apprenant k goüter Corneille, Molière et Racine, et en offrant lui-même des modèles d'une poésie pure et correcte; mais il lui manquait ce génie créateur, cette sensibilité et cette richesse d'imagination qui font le grand poète. On peut aussi lui reprocher de l'injustice envers quelques-unes des victimes de ses satires. Souvent il a attaché une importance excessive k des minuties littéraires, è. des questions de forme, qui n'auront jamais qu'une valeur secondaire. Nous ferons connaitre au lecteur de ce Manuel les satires, les épitres. tart poétique, et le lutrin.
I. LES SATIRES.
(1660â169S.)
Les premières satires de Boileau sont les plus faibles; elles se ressentent de la ^jeunesse de l'auteur. Cependant elles ont toutes le mérite d'un langage toujours chatié et d'une versification régulière. Le triomphe des satires de Boileau fut de déconsidérer les mauvais écrivains qui passaient pour excellents. On craignait dès-lors de leslouer; car a l'éloge on pouvait opposer des vers au tour facile, au trait piquant, et que la mémoire gardait fidèlement pour les appliquer au besoin.
première satire (1660.)
Dans la premiere satire, qui est une imitation de la troisième de Juvénal, Boileau tourne contre Paris une partie des invectives que le poète latin a lancégs contre Rome; mais l'imitateur reste bien inférieur a son modèle. Voici comme le poète francais traite le Paris de Louis XIV.
Mais inoi, vivre a Paris! Eh! qu'y voudrais-je faire?
Je ne sais ni tromper, ni feindre, ni mentir;
Et, quand je le pourrais, je n'y puis consentir.
Je ne sais point en lache essuyer les outrages D'un faquin orgueilleux qui vous tient a ses gages,
De mes sonnets flatteurs lasser tout l'univers.
Et vendre au plus offrant mon encens et mes vers;
Pour un si bas emploi ma muse est trop altière;
Je suis rustique et fier, et j'ai l'ame grossière.
Je ne puis rien nommer, si ce n'est par son nom;
J'appelle un chat un chat, et Rolet1 un fripon.
Ce dernier vers, qui est devenu proverbial, annonce déjè, la franchise dont l'auteur fera profession dans ses poèmes.
deuxième satire.
La deuxieme satire (1664) est adressée a Molière;
Rare et fameux esprit, dont la fertile veine Ignore en écrivant le travail et la peine;
Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts,
Et qui sais a quel coin se marquent les bons vers,
Dans les combats d'esprit savant maitre d'escrime,
Enseigne-moi, Molière, oü tu trouves la rime.
Cette satire a pour sujet les caprices de la rime, cette esclave qui devrait toujours obéir, et qui commande trop souvent. C'est dans cette satire que se trouve ce malin distique qui s'est pour toujours attaché au nom du malheureux Quinault:
Si je pense exprimer un auteur sans défaut,
222
La raison dit Virgile, et la rime duinault.
1
Procureur trés décrié qui, plus tard, fut banni d perpétuité.
LES SATIRES (li, Hl).
La fécondité de Scudéri est caractérisée par les vers suivants:
Bienheureux Scudéri, dont la fertile plume
Peut tous les mois sans peine enfanter un volume!
Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants,
Semblent être formés en dépit du bon sens:
Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire,
Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire.
TROISIÃME SATIRE.
Dans la troisihne satire (1665) Boileau fait la description dun repas ridicule, qui est une vraie scène de comédie, et qui abonde en traits plaisants et en détails descrip-tifs habilement rendus. Boileau feint d'étre abordé dans la rue par un ami:
Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère?
D'oü vous vient aujourd'hui eet air sombre et sévère,
Et ce visage enfin plus pale qu'un rentier,
A l'aspect d'un arrét qui retranche un quartier?
Le poète raconte comment 11 a été forcé de diner chez un fat dont il éludait l'invi-tation depuis une année. Le traitre, pour l'engager a venir, lui fait espérer une lecture de Tartuffe (v. page 64 de ce Manuel.)
Molière avec Tartuffe y doit jouer son róle.
Bien entendu le poète, arrivé chez son amphitryon, ne trouve point Molière, mais une société de gens ennuyeux:
Deux nobles campagnards, grand lecteurs de romans,
Qui m'ont dit tout Cyrus dans leurs longs compliments. â â On s'assied: mais d'abord, notre troupe serrée Tenait a peine autour d'une table carrée,
Ou chacun, malgré soi, l'un sur Taut re porté ,
Faisait un tour a gauche, et mangeait de cóté.
Jugez en eet état si je pouvais me plaire ,
Moi qui ne compte rien, ni le vin ni la chère,
Si Ton n'est plus au large assis en un festin,
Qu'aux sermons de Cassagne ou de l'abbé Cotin.
Ce dernier vers fut un signal de guerre pour Cotin (v. page 115), qui unit son ressentiment a celui du patissier Mignot, atiaqué lui-même dans son honneur de cuisinier. Car Mignot, e'est tout dire;, et, dans le monde entier,
Jamais empoisonneur ne sut mieux son métier.
Les deux alliés eurent une idéé de vengeance assez originale. Cotin fit une satire, dont tous les exemplaires, au lieu d'étre vendus par un libraire, passèrent dans la boutique du patissier et servirent d'enveloppe aux patés de Mignot. Le débit des deux marchandises fut énorme, et peut-étre l'abbé Cotin n'a-t-il jamais été tant goüté par ses lecteurs. Vient ensuite, dans la satire de Boileau, la plaisante description du menu, commencant ainsi:
Sur un lièvre flanqué de six poulets étiques ,
S'élevaient trois lapins , animaux domestiques ,
Qui , dès leur tendre enfance élevés dans Paris,
Sentaient encor le chou dont ils furent nourris.
Bientót la conversation s'anime entre les convives; après avoir parlé politique, on traite des questions littéraires, et on se dispute sur la valeur des vers de Quinault. L'amour-propre d'un poète méconnu s'en mèle, et, échauffés par le vin, deux de ces messieurs passent des paroles aux voies de fait:
Je suis done un sot, moi? vous en avez menti,
Reprend le campagnard; et, sans plus de langage,
Lui jette pour défi son assiette au visage.
L'autre esquive le coup, et l'assiette volant S'en va frapper le mur, et revient en roulant.
A eet affront l'auteur, se levant de la table.
Lance a mon campagnard un regard effroyable;
Et, chacun vainement se ruant entre deux,
Nos braves s'accrochant se prennent aux cheveux.
Aussitót sous leurs pieds les tables renversées Font voir un long débris de bouteilles cassées:
C. Plcetz , Manuel de Littérature frangaise. 4e éd. 17
223
BOILEAU (1636 â I 7Il).
En vain a lever tous les valets sont fort prompts,
Et les ruisseaux de vin coulent aux environs.
Enfin, pour arrêter cette lutte barbare,
De nouveau Ton s'efforce; on crie, on les sépare
Et leur première ardeur passant en un moment,
On a parlé de paix et d'accommodement.
Mais, tandis qua l'envi tout le monde y conspire,
J'ai gagné doucement la porte sans rien dire;
Avec un bon serment que si, pour l'avenir,
En pareille cohue on me peut retenir,
Je consens de bon coeur, pour punir ma folie,
Que tous les vins pour moi deviennent vins de Brie; 1
Qu'a Paris le gibier manque tous les hivers,
Et qu a peine au mois d'aoüt Ton mange des pois verts.
QUATRIÃME SATIRE.
Cette satire {1664), adressée a l'abbé Le Vayer, traite des folies humaines : D'oü vient, cher Le Vayer, que l'homme le moins sage Croit toujours seul avoir la sagesse en partage.
Et qu'il nest point de fou qui, par belles raisons,
Ne loge son voisin aux petites-maisons?
S'il faut en croire Brossette, un des commentateurs de Boileau, le poète concut l'idée de cette satire dans une conversation qu'il eut avec l'abbé Le Vayer et Molière, dans laquelle on soutenait le paradoxe que tous les hommes sont fous, et que chacun croit néanmoins être seul sage.
CINQUIÃME SATIRE.
La cinquieme satire (1665), qui est imitée de Juvénal (sat. VIII), est bien supérieure a la quatrième. Elle est adressée au marquis de Dangeau.
La noblesse, Dangeau, n'est pas une chimère,
Ghiand, sous l'étroite loi d'une vertu sévère,
Un homme issu d'un sang fécond en demi-dieux Suit, comme toi, la trace oü marchaient ses aïeux.
Mais je ne puis souffrir qu'un fat, dont la mollesse N'a rien pour s'appuyer qu'une vaine noblesse,
Se pare insolemment du mérite d'autrui,
Et me vante un honneur qui ne vient pas de lui.
Le poète n'accorde une valeur réelle qu'a la noblesse qui garde son véritable titre, c'est-a-dire la bravoure et la probité; il refuse son estime aux nobles dégénérés qui vivent sans honneur, a ceux-Ia surtout qui, pour soutenir un vain rang, ont recours a la fourbe et a la bassesse.
Bientót, pour subsister, la noblesse sans bien Trouva Tart d'emprunter, et de ne rendre rien;
Et, bravant des sergents la timide cohorte,
Laissa le créancier se morfondre a sa porte.
Mais pour comble a la fin le marquis en prison.
Sous le faix des procés vit tomber sa maison.
Alors le noble altier, pressé de l'indigence,
Humblement du faquin rechercha l'alliance:
Avec lui trafiquant d'un nom si précieux,
Par un lache contrat vendit tous ses aïeux.
Et corrigeant ainsi la fortune ennemie,
Rétablit son honneur a force d'infamie.
SIXIÃME SATIRE.
La sixihne satire, les Embarras de Paris, est la plus populaire de toutes. Q,ui frappe l'air , bon Dieu! de ces lugubres cris?
Est-ce done pour veiller qu'on se couche a Paris?
Et quel facheux démon, durant les nuits entières,
Rassemble ici les chats de toutes les gouttières? etc.
224
Cette satire n'était d'abord qu'une partie de la première, qui réunissait dans un
1
Brie (Brie francaise et Brie Champenoise), pays connu par ses bons fromages et ses mauvais vins.
LES SATIRES (Vl, VII, VIIl).
cadre unique la peinture des vices et des embarras de Paris. Plus tard, Boileau détacha cette seconde partie et en fit une satire a part. Au commencement de ce morceau, le poète exhale sa mauvaise humeur contre des inconvénients réels, mais peu sérieux, qu'on est convenu plus tard d'appeler les petit es misères de la vie humaine, et la peinture en est en effet des plus plaisantes. A 1 epoque oü Boileau composa cette satire, il logeait dans la cour du Palais de Justice, c'est-a-dire au milieu du vieux Paris aux rues étroites, tortueuses et sales, et il y occupait une petite mansarde. Voisin des gouttières et des chats, il avait souvent entendu la musique dont il essaye de re-produire les notes discordantes dans les vers suivants:
L'un miaule en grondant comme un tigre en furie,
L'autre roule sa voix comme un enfant qui crie.
La peinture des embarras causés par la circulation des voitures dans les rues immon-des de la Cité, que les démolitions du second Empire ont fait disparaitre, n'a, a coup sur, rien d'exagéré. Elle est tout aussi véridique que la description des rues de Paris qui, par suite de l'incurie de la municipalité, offraient, après une bonne ondée, l'aspect d'autant de lacs ou de marais. Enfin ce tableau peu séduisant est compléte par la peinture des dangers que le paisible bourgeois courait', le soir ou la nuit, dans les rues de 1'ancien Paris.
Car, sitót que du soir les ombres pacifiques
D'un double cadenas font fermer les boutiques,
Que, retiré chez lui, le paisible marchand
Va revoir ses billets et compter son argent;
Que dans le Marché-Neuf tout est cal me et tranquille,
Les voleurs a l'instant s'emparent de la ville.
Le bois le plus funeste et le moins fréquente
Est, au prix de Paris, un lieu de sCireté.
Malheur done a celui qu'une affaire imprévue
Engage un peu trop tard au détour d'une rue.
Bientót quatre bandits lui serrant les cótés;
La bourse! ... II faut se rendre; ou bien non, résistez, â
Afin que votre mort, de tragique mémoire,
Des massacres fameux aille grossir l'histoire.
SEPTIÃME SATIRE.
Cette satire (1667) traite le même sujet que la première du deuxième livre d'Horace; elle est une apologie de la satire. Mais Boileau reste bien au-dessous de son modèle. Tandis qu'Horace établit sur des raisons solides les droits de la satire, qui est le cha-timent légitime de la sottise et de la perversité, Boileau, laissant de cóté les arguments, se contente d'avouer son goüt pour la satire, et n'allègue en sa faveur que la facilité plus grande qu'il trouve a blamer qu'a louer. A la voix de ceux qui veulent l'arrêter par la crainte des vengeances que ses victimes pourraient exercer sur lui, il oppose en riant l'impunité d'Horace et de Juvénal:
Hé, quoi! lorsqu'autrefois Horace, après Lucile ,
Exhalait en bons mots les vapeurs de sa bile.
Et, vengeant la vertu par des traits éclatants,
Allait óter le masque aux vices de son temps;
Ou bien quand Juvénal, de sa mordante plume Faisant couler des flots de fiel et d'amertume,
Gourmandait en courroux tout le peuple latin,
L'un ou l'autre fit-il une tragique fin ?
HUITIÃME SATIRE.
Dans la huitihne satire (1667), Boileau reprend le sujet paradoxal de la quatrieme, s'attaquant a la raison et complétant rénumération des folies humaines.
De tous les animaux qui s'élèvent dans l'air,
Qui marchent sur la terre, ou nagent dans la mer,
De Paris au Pérou, du Japon jusqu'a Rome,
Le plus sot animal, a mon avis, c'est l'homme.
Ici Boileau a emprunté beaucoup a Horace, a Perse et surtout a Juvénal. Le dialogue suivant entre V Avare et VAvarice qui le tyrannise, est imité de Perse.
Le sommeil sur ses yeux commence a s'épancher:
Debout, dit l'avarice, il est temps de marcher. â
Hé! laissez-moi. â Debout! â Un moment. â Tu répliques?
225
BOILEAU (1636â1711).
A peine le soleil fait ouvrir les boutiques. â
N'importe, lève-toi. â Pourquoi faire, après tout? â
Pour courir rOcéan de Tun a I'autre bout,
Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et I'ambre,
Rapporter de Goa le poiyre et le gingembre.
Ensuite le poète s'attaque a I'ambitieux qui trouble le repos de la terre pour courir a une vaine gloire; il s'emporte contre Alexandre et, dans une boutade poétique, le traite cavalièrement d ecervelé et de bandit.
Q,uoi done! a votre avis fut-ce un fou qu'Alexandre? â
Q,ui? eet écervelé qui mit l'Asie en cendre?
Ce fougueux 1'Angely,1 qui, de sang altéré,
Maitre du monde entier s'y trouvait trop serré?
L'enragé qu'il était, né roi dune province
Qu'il pouvait gouverner en bon et sage prince,
S'en alia follement, et pensant être Dieu,
Courir comme un bandit qui n'a ni feu ni lieu;
Et, trainant avec soi les horreurs de la guerre,
De sa vaste folie emplir toute la terre.
Heureux, si de son temps, pour cent bonnes raisons,
La Macédoine eüt eu des petites-maisons;
Et qu'un sage tuteur l'eüt en cette demeure,
Par avis de parents, enfermé de bonne heure!
NEUVIEME SATIRE.
La neuvieme satire (1667) est un des chefs-d'oeuvre de Boileau. C'est I'apologie de le satire littéraire et en méme temps le modèle du genre. Nous la reproduisons en grande partie.
C'est è, vous, mon esprit, è. qui je veux parler: 2Vous avez des défauts que je ne puis celer.
Assez et trop longtemps ma Idche complaisance De vos yeux criminels a nourri Finsolence;
Mais, puisque vous poussez ma patience ü bout,
Une fois en ma vie il faut vous dire tout.
On croirait, è, vous voir dans vos libres caprices Discourir en Caton des vertus et des vices,
Décider du mérite et du prix des auteurs.
Et faire impunément la lecon aux docteurs,
Qu'étant seul iL couvert des traits de la satire,
Vous avez tout pouvoir de parler et d'écrire:
Mais moi, qui dans le fond sais bien ce que j'en crois.
Qui compte tous les jours vos défauts par mes doigts, 3Je ris quand je vous vois si faible et si stérile,
Prendre sur vous le soin de réformer la ville,
Dans vos discours chagrins plus aigre et plus mordant Qu'une femme en furie, ou Gauthier 4 en plaidant.
Mais répondez un peu: Quelle verve indiscrète,
Sans l'aveu des neuf Soeurs, vous a rendu poète?
Sentiez-vous, dites-moi, ces violents transports Qui d'un esprit divin font mouvoir les ressorts?
220
1
Nom d'un bouffon de la cour de Louis XIII.
2
Les grammairiens blament ce vers, qui donne deux régimes au verbe parler: a vous et a qui. C'est d. vous, mon esprit, que je veux parler détruit le vers et n'a pas
3
la méme force. 3 Ordinairement: sur les doigts.
4
Avocat célèbre alors par l'amertume de ses sarcasmes.
LES SATIRES (ix).
Qui vous a pu souffler une si folie audace?
Phébus a-t-il pour vous aplani le Parnasse?
Et ne savez-vous pas que, sur ce mont sacré,
Qui ne vole au sommet, tombe au plus bas degré? Et qu'è, moins d'êtré au rang d'Horace ou de Voiture 1On rampe dans la fange avec l'abbé de Pure? 2Que si 3 tous mes efforts ne peuvent réprimer Cet ascendant malin qui vous force k rimer,
Sans perdre en vains discours tout le fruit de vos veilles, Osez chanter du Roi les augustes merveilles.
Li, mettant 3. profit vos caprices divers,
Vous verriez tous les ans fructifier vos vers;
Et par l'espoir du gain votre muse animée,
Vendrait au poids de For une once de fumée.
Mais en vain, direz-vous. Je pense vous tenter Par l'éclat d'un fardeau trop pesant amp; porter.
Tout chantre ne peut pas, sur le ton d'un Orphée, Entonner en grands vers la Discorde étouffée:
Peindre Bellone en feu tonnant de toutes parts.
Et le Beige effrayé fuyant sur ses remparts. 4Sur un ton si hardi, sans être téméraire,
Racan 5 pourrait chanter au défaut d'un Homère;
Mais pour Cotin 0 et moi, qui rimons au hasard, Que l'amour de bldmer fit poètes par art,
Quoiqu'un tas de grimauds vante notre éloquence, Le plus sür est pour nous de garder le silence.
Un poème insipide et sottement flatteur Déshonore è. la fois le héros et l'auteur.
Enfin de tels projets passent notre faiblesse.
Mais vous, qui raffinez sur les écrits des autres, De quel oeil pensez-vous qu'on regarde les vótres?
II n'est rien en ce temps è couvert de vos coups:
Mais savez-vous aussi comma on parle de vous?
Gardez-vous, dira l'un, de cet esprit critique.
On ne sait bien souvent quelle mouche le pique.
Mais c'est un jeune fou qui se croit tout permis,
Et qui, pour un bon mot, va perdre vingt amis.
II ne pardonne pas aux vers de la Pucelle, '
Et croit régler le monde au gré de sa cervelle.
Jamais dans le barreau trouva-t-il rien de bon?
227
1
nil est difficile de supposer que Boileau ait songé sérieusement a comparer a
2
Horace un écrivain aussi inégal et d'un goüt quelquefois aussi faux que Voiture.quot; amar.
3
Voyez \'Introduction, page XXXIV.
4
L abbé de Pure, auteur d une mauvaise traduction de Quintilien et d'une tragédie oubliée depuis longtemps, s'était donné le ridicule de prendre contre Molière le parti des précieuses; v. page 65. 3 Le latin quod si.
5
* Allusion a la prise de Lille, qui capitula en 1667, après neuf jours de siège.
BOILEAU (1636-lyil).
Peut-on si bien prêcher qu'il ne dorme au sermon?
Mais lui, qui fait ici le régent du Parnasse;
N'est qu'un gueux revêtu des dépouilles d'Horace.
Avant lui Juvénal avait dit, en latin, â¢
Qu'on est assis h l'aise aux sermons de Cotin. 1L'un et 1'autre avant lui s'étaient plaints de la rime:
Et c'est aussi sur eux qu'il rejette son crime.
II cherche è se couvrir de ces noms glorieux.
J'ai peu lu ces auteurs; mais tout n'irait que mieux,
Quand de ces médisants l'engeance tout entière Irait, la tête en bas, rimer dans la rivière.
Voilü comme on vous traite, et le monde effrayé Vous regarde déjè, comme un homme noyé.
En vain quelque rieur, prenant votre défense,
Veut faire au moins, de grdce, adoucir la sentence;
Rien n'apaise un lecteur toujours tremblant d'effroi,
Qui voit peindre en autrui ce qu'il remarque en soi. â â â
La satire, dit-on, est un métier funeste Qui plait cl quelques gens et choque tout le reste.
La suite en est £ craindre. En ce hardi métier La peur plus d'une fois fit repentir Régnier. 2Quittez ces vains plaisirs dont I'appAt vous abuse:
A de plus doux emplois occupez votre Muse,
Et laissez è. Feuillet 3 réformer l'univers.
Et sur quoi done faut-il que s'exercent mes vers?
Irai-je dans une ode, en phrases de Malherbe,
Troubler dans ses roseaux le Danube superbe;
Délivrer de Sion le peuple gémissant;
Faire trembler Memphis, ou pdlir le croissant;
Et, passant du Jourdain les ondes alarmées, /
Cueillir, mal a propos, les palmes Idumées?
Viendrai-je, en une églogue, entouré de troupeaux,
Au milieu de Paris enfler mes chalumeaux,
Et, dans mon cabinet assis au pied des hêtres.
Faire dire aux échos des sottises champétres?
Faudra-t-il de sang-froid, et sans être amoureux.
Peur quelque Iris en Fair faire le langoureux.
Lui prodiguer les noms de soleil et ftanrore,
Et toujours bien mangeant mourir par métaphore?
Je laisse aux doucereux ce langage affété,
Oü s'endort un esprit de mollesse hébété La satire, en lecons, en nouveautés fertile.
228
1
âII est trés plaisant d'accorder au satirique latin ce don de prophétie qui lui faisait entrevoir, dans les sots de son temps, les Pradon et les Cotin des siêcles futurs; et le trait est d'autant meilleur ici, que Cotin avait en effet reproché a Boileau de n'ètre qu'«« s;iieux revêtu des dépouilles d'Horace et de Juvénal.quot; AMAR.
2
Régnier (1573â1613) est le premier poète qui, en France, ait réussi dans la satire. WoyezX'Introduction, page XXXII de ce Mannel.
3
Nicolas Feuillet, chanoine de Saint-Cloud, célèbre au dix-septième siècle par ses prédications et par son zèle pour les conversions.
LES SATIRES (ix).
Sait seule assaisonner le plaisant et 1'utile,
Et d'un vers qu'elle épure aux rayons du bon sens,
Détromper les esprits des erreurs de leur temps.
Elle seule, bravant l'orgueil et 1'injustice,
Va jusque sous le dais faire pdlir le vice:
Et souvent sans rien craindre, £l l'aide d'un bon mot.
Va venger la raison des attentats d'un sot.
C'est ainsi que Lucile, appuyé de Lélie, 1
Fit justice en son temps des Cotins d'Italie,
Et qu'Horace, jetant le sel Ãl pleines mains,
Se jouait aux dépens des Pelletiers romains.
C'est elle qui, m'ouvrant le chemin qu'il faut suivre,
M'inspira dès quinze ans la liaine d'un sot livre:
Et sur ce mont fameux, oü j'osai la chercher,
Fortifia mes pas et m'apprit a marcher.
C'est pour elle, en un mot, que j'ai fait voeu d'écrire.
Toutefois, s'il le faut, je veux bien m'en dédire: Et, pour calmer enfin tons ces flots d'ennemis, Réparer en mes vers les maux qu'ils ont commis. Puisque vous le voulez, je vais changer de style.
Je le déclare done: Quinault 2 est un Virgile;
Pradon :i comme un soleil en nos ans a paru;
Pelletier écrit mieux qu'Ablancourt 3 ni Patru; 4Cotin, d ses sermons tralnant toute la terre,
Fend les flots d'auditeurs pour aller tl sa chaire;
Sofal est le phénix des esprits relevés;
Perrin Bon, mon esprit! courage! poursuivez.
Mais ne voyez-vous pas que leur troupe en furie Va prendre encor ces vers pour une raillerie?
Et Dieu sait aussitót que d'auteurs, en courroux. Que de rimeurs blessés s'en vont fondre sur vous! Vous les verrez bientót, féconds en impostures, Amasser contre vous des volumes d'injures,
Traiter en vos écrits chaque vers d'attentat,
Et d'un mot innocent faire un crime d'Etat.
Vous aurez beau vanter le Roi dans vos ouvrages, Et de ce nom sacré sanctifier vos pages;
Qui méprise Cotiu n'estime point son roi,
Et n'a, selon Cotin, ni Dieu, ni foi, ni loi.
229
1
Lucilius, chevalier remain et poète célèbre de son temps, fut le maitre d'Horace, dans le genre satirique. Lcelius Nepos, ami de Scipion, le second Africain, fut l'ami et le protecteur des lettres.
2
Quinault; voyez page 221, note 6.
3
* Nicolas Perrot, sieur d'Ablancourt (1606â1664), traducteur trop vanté de son temps, et apprécié depuis a sa juste valeur. II eut le mérite de faire le premier con-naitre aux gens du monde Thucydide, Xcnophon, Lucien, les Commentaires dc César, Tacite et quelques discours de Cicéron.
4
a Olivier Patru {1604â1681) eut le mérite d'introduire le premier au barreau la pureté du langage. Comparez l'article Voltaire, Siècle de Louis XIV.
BOILEAU (1636â1711).
Mais quoi! répondrez-vous, Cotin nous peut-il nuire?
Et par ses cris enfin que saurait-il produire?
Inlerdire ü mes vers, dont peut-être il fait cas,
L'entrée aux pensions oü je ne prétends pas? 1Non, pour louer un roi que tout l'univers loue,
Ma langue n'attend point que l'argent la dénoue Et, sans espérer rien de mes faibles écrits,
L'honneur de le louer m'est un trop digne prix.
On me ver'ra toujours, sage dans mes caprices,
De ce même pinceau dont j'ai noirci les vices,
Et peint du nom d'auteur tant de sots revêtus, 2Lui raarquer mon respect et tracer ses vertus.
â Je vous crois: mais pourtant on crie, en vous menace.
Je crains pen; direz-vous, les braves du Parnasse.
Hé! mon Dieu! craignez tout d'un auteur en courroux,
Qui peut . . . Quoi? â- Je m'entends. â Mais encor? â Taisez-vous.
DIXIÃME SATIRE.
La dixihne satire, dirigée contre les Femmes, est imitée de Juvénal. Le talent du poète est encore incontestable dans ce poème, qui est cependant gaté par lexagération. Au milieu de tout le mal que Boileau dit des femmes, il trouve moyen d'adresser a Mme de Maintenon (v. page 152), sa protectrice, un compliment trés bien tourné: A Paris, a la cour, on trouve, je l'avoue.
Des femmes dont le zèle est digne qu'on le loue;
Qui s'occupent du bien en tout temps, en tout lieu.
Jen sais une, cbérie et du monde et de Dieu,
Humble dans les grandeurs, sage dans la fortune,
Qui gémit, comme Esther, de sa gloire importune,
Q,ue le vice lui-mème est contraint d'estimer,
Et que sur ce tableau d'abord tu vas nommer.
ONZIÃME SATIRE.
La onzihne satire (1698) est intitulée l'honneur. Boileau avait soixante ans lorsqu'il récrivit, et elle se ressent un peu de l'age du poète, quoiqu'on y trouve encore de beaux vers. Boileau composa cette satire a l'occasion d'un procés intenté a sa familie par les commissaires chargés de découvrir les usurpateurs de titres de noblesse. Les Boileau prouvèrent victorieusement la légitimité des leurs, qu'ils tenaient de Jean Boileau, secrétaire du roi, düment anobli en 1371. Mais, en écrivant, le poète oublie les auteurs de l'injuste poursuite qui a ému sa bile et se contente de moraliser sur le faux honneur et le véritable.
DOUZIÃME SATIRE.
La douzihne satire, sur \Equivoque, dernier effort du poète septuagénaire, est tel-lement faible quelle a été retranchée de la plupart des éditions destinées, en France, a l'usage des classes.
II. LES ÃPiTRES.
(1669â1695).
Les neuf premières épiires de Boileau appartiennent a l'époque de la maturité du poète; elles sont, sous le rapport de la forme, supérieures aux satires. La dixième, la onziéme et la douziéme épitre correspondent au commencement de sa vieillesse et s'en ressentent.
On a beaucoup reproché a Boileau de revenir sans cesse, dans ses épJtres, sur l'éloge de Louis XIV, de rendre a ce monarque un culte qui approche de i'idolatrie. II est vrai que ces éloges paraissent trés exagérés a des lecteurs qui jugent le grand siècle
230
1
En prose on dirait; auxquelles je ne prétends pas.
2
Construction: tant de sots revctus du nom d'auteur*
LES EP1TRES (Vil).
a distance et sans aucune prévention d'amour-propre national. Quand le poète, dans la huitilme épitre, apostrophe Louis XIV par ce vers:
Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d ecrire,
et que nous nous souvenons que ce compliment s'adresse a un monarque qui n'a jamais vaincu que par ses généraux, cette exclamation nous parait tout simplement ridicule.
II en est de même de tout ce beau panégyrique de Louis XIV, objet de la quatrihne épitre, le Passage du Rhin, que Ton regarde en France comme le chef-d'ceuvre du genre et qui lest, en effet, si Ton s'attache uniquement a la beauté de la description et a la perfection du vers. Malheureusement I'histoire nous apprend que ce fameux passage du Rhin, célébré par le poète comme une entreprise des plus hardies, comme le fait d'armes le plus glorieux, pour lequel il fait sonner toutes les trompettes de la renommée, n'est qu'un événement trés ordinaire. L'armée francaise et son roi passèrent, sans aucun danger , un bras pres que des sec hé du Rhin, et ce passage ne leur fut guère disputé par l'ennemi. Voltaire, qui, a coup sur, n'est pas un détracteur de Louis XIV, a déja, par un récit simple et véridique, fait justice des fanfaronnades des hommes de cour et des Parisiens qui paraissent avoir inspiré la muse de Boileau. 11 Cependant, pour ne pas étre injuste, il faut ici se rappeler la position du poète
vis-a-vis du tout-puissant monarque. C'est aux libéralités de Louis XIV que Boileau devait ses loisirs et la possibilité de se consacrer aux lettres. L'indépendance qu'un écrivain de talent peut aujourd'hui se procurer avec le produit de ses écrits, était impossible dans un temps oü les éditeurs regardaient la vente de cinq cents exemplaires d'un ouvrage littéraire comme un succès hors ligne. Boileau était un poète de cour: il ne pouvait se passer de la protection d'un monarque orgueilleux qui regardait la louange comme un tribut dü a son mérite. Du reste il est permis de croire que Boileau était aussi sincèrement épris de la gloire de son roi que la plupart des Francais. Aujourd'hui encore, ceux-la sont assez rares en France, qui sont plus frappés des défauts que des qualités de Louis XIV, qui voient les misères de son règne, comme ils en voient la grandeur. Cependant, peu a peu, la vérité sur le grand roi commence a se faire jour.
Nous reproduisons la plus grande partie de la septieme épitre (1677), qui passe, a juste titre, pour la plus remarquable. Elle est adressée a Racine, dont une cabale avait fait tomber la belle tragédie de Phèdre, pour lui opposer une mauvaise pièce de gt; Pradon (voyez page 229, note 3).
L'UTILITÃ DES ENNEMIS.
Que tu sais bien, Raciue, a 1'aide d'un acteur,
Ernouvoir, étonner, ravir un spectateur !
Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,
N'a coilté tant de pleurs d la Grèce assemblée,
Que dans I'heureux spectacle a nos yeux étalé En a fait, sous son nom, verser la Champmeslé. 3 Ne crois pas toutefois, par tes savants ouvrages,
Entralnant tous les coeurs, gagner tous les suffrages.
Sitót que d'Apollon un génie inspiré Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré,
En cent lieux contre lui les cabales s'amassent;
Ses rivaux obscurcis autour de lui croassent;
Et son trop de lumière, importunant les yeux,
De ses propres amis lui fait des envieux.
La mort seule ici-bas, en terminant sa vie,
Peut calmer sur son nom I'injustice et I'envie,
Faire au poids du bon sens peser tous ses écrits,
Et donner ü ses vers leur légitime prix.
231
1
Voyez page 351. Siicle dc Louis XIV, par Voltaire. âL° passage du Rhin d Napoléon ier dans ses Mémoires, est une operation militaire de quatrième ordre.quot;
BOILEAU (1636â1711).
Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière,
Pour jamais sous la tombe eüt enfermé Molière, 1Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vantés, Furent des sots esprits è, nos yeux rebutés. L'Ignorance et l'Erreur k ses naissantes pièces, En habits de marquis , en robes de comtesses, Venaient pour diffamer son chef-d'oeuvre nouveau, Et secouaient la tête Ãl l'endroit le plus beau. Le conmandeur voulait la scène plus exacte, Le vicomte indigné sortait au second acte. -L'un, défenseur zélé des bigots mis en jeu,
Pour prix de ses bons mots le condamnait au feu; L'autre, fougueux marquis, lui déclarant la guerre, Voulait venger la cour immolée au parterre.
Mais, sitót que d'un trait de ses fatales mains, La Parque l'eut rayé du nombre des humains, On reconnut le prix de sa muse éclipsée.
L'aimable comédie, avec lui terrassée.
En vain d'un coup si rude espéra revenir.
Et sur ses brodequins ne put plus se tenir.
Tel fut chez nous le sort du thédtre comique.
Toi done qui, t'élevant sur la scène tragique.
Suis les pas de Sophocle, et seul de tant d'esprits, De Corneille vieilli sais consoler Paris,
Cesse de t'étonner, si 1'envie anitnée,
Attachant ü ton nom sa rouille envenimée. La calomnie en main, quelquefois te poursuit.
En cela, comme en tout, le ciel qui nous conduit, Racine, fait briller sa profonde sagesse.
Le mérite en repos s'endort dans la paresse;
Mais par les envieux un génie excité Au comble de son art est mille fois monté.
Plus on veut I'affaiblir, plus il croit et s'élance. Au Cid 2 persécuté Cinna 3 doit sa naissance:
Et peut étre ta plume aux censeurs de Pyrrhus Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus. 4
Moi-même, dont la gloire ici moins répandue Des pdles envieux ne blesse point la vue.
Mais qu'une humeur trop libre, un esprit peu soumis, De bonne heure a pourvu d'utiles ennemis,
Je dois plus tl leur haine, il faut que je I'avoue, Qu'au faible et vain talent dont la France me loue. Leur venin, qui sur moi brille de s'épancher.
232
1
Le curé de Saint-Eustache, paroisse de Molière, lui refusait la sépulture ecclésiasti-que; mais le roi engagea l'archevêque de Paris a prévenir un scandale, et Molière fut enterré au cimetière Saint-Joseph.
2
Voyez page 2. ^ Voyez page 34.
3
5 C'est-ra-dire; la tragédie de Britannic us (voyez page 175) doit sa naissance aux
4
censures dirigées contre celle amp;Andromaque (v. page 170). â¢
l'art poétique (i).
Tous les jours en marchant m'empêche de broncher. Je songe, amp; chaque trait que ma plume hasarde, Que d'un ceil dangereux leur troupe me regarde; Je sais sur leurs avis corriger mes erreurs,
Et je mets è, profit leurs malignes fureurs.
Sitót que sur un vice ils pensent me confondre, C'est en me guérissant que je sais leur répondre: Et plus en criminel ils pensent m'ériger,
Plus, croissant en vertu, je songe a me venger.
III. L'ART POÃTIQUE.
(1669-1674.)
Art poétique de Boileau a été longtemps regardé en France comme une espèce de code du bon goüt, comme une autorité suprème dans toutes les questions littéraires. Aujourd'hui on est un peu revenu de cette appréciation exagérée, et Ton avoue que le principal défaut de ce célèbre poème est de ne tenir aucun compte de la difference des siècles et des pays. Mais on ne saurait nier que YArt poétique n'ait, dans le temps, rendu d'immenses services a la littérature francaise, également menacée de l'emphase des écrivains espagnols et de l'afféterie des poètes italiens.
PREMIER CHANT.
Le premier chant de \'Art poétique est consacré aux préceptes généraux de l'art d'écrire et aux conseils qui doivent guider le poète. On y trouve un assez grand nombre d'allusions satiriques et quelques détails historiques, entre autres une esquisse élégante de l'histoire de la poésie francaise depuis son origine jusqu'a Malherbe, esquisse qui pêche cependant par quelques omissions et par des inexactitudes. Nous reproduisons le passage suivant tiré du premier chant de l'Art poétique:
Enfin Malherbe 1 vint, et, le premier en France,
Fit sentir dans les vers une juste cadence;
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,
Et réduisit la muse aux régies du devoir.
Par ce sage écrivain la langue réparée
N'offrit plus rien de rude a l'oreille épurée. -
Les stances avec grdce apprirent a tomber, 2
Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.
Tout reconnut ses lois, et ce guide fidéle
Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle.
Marchez done sur ses pas; aimez sa pureté.
Et de son tour heureux imitez la clarté.
Si le sens de vos vers tarde h se faire entendre,
Mon esprit aussitót commence £l se détendre;
Et, de vos vains discours prompt £l se détacher,
Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher.
II est certains esprits, dont les sombres petisées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées;
Le jour de la raison ne les saurait percer.
233
1
Malherbe, voyez XIntroduction, page XXXI.
2
\Jenjambement consiste a renvoyer un ou plusieurs mots d'un vers a un autre. On en trouvera des exemples dans les fragments que nous publions de Victor Hugo.
BOILEAU (1636 â 1711).
Avant done que d'écrire, apprenez k penser.
Selon que notre idéé est plus ou moins obscure,
L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l'on concoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Surtout qu'en vos écrits la langue révérée Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain vous me frappez d'un son mélodieux,
Si le terme est impropre, ou Ie tour vicieux:
Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme,
Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme. '
Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain. -
Travaillez è, loisir, quelque ordre qui vous presse.
Et ne vous piquez point d'une folie vitesse.
Un style si rapide, et qui court en rimant Marque moins trop d'esprit, que peu de jugement.
J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène.
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux,
Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.
Hltez-vous lentement; et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage:
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent affacez.
SECOND CHANT.
Après les conseils et les préceptes qui remplissent le premier chant, Eoileau consaere le second a la définition poétique des genres secondaires , tels que Xidylle, \elégie. \ode, le sojmet, Vépigramme, la ballade, la satire, le vaudeville, la chanson. On a, avec justice, reproché au poète de ne pas avoir parlé de la fable. S'il est vrai, comme le prétendent quelques-uns, que Boileau ait craint de déplaire a Louis XIV et a Colbert, qui n'aimaient pas La Fontaine, il a fait preuve d'une faiblesse plus que ridicule; s'il ne comprenait pas la valeur poétique des six livres de fables déja publiés par La Fontaine, l'auteur du code littéraire francais n'était rien moins qu'infaillible.
TROISIÃME CHANT.
Le troisihne chant de \Art poétique, qui traite de la tragédie, de Xépopée et de la comédie, est le plus étendu et le plus important du poème. L'ordre suivi n'est pas rigoureusement méthodique, puisque l'épopée a précédé historiquement le genre dra-matique, et que les deux formes de ce genre, la tragédie et Ia comédie, devaient être abordées l'une a la suite de l'autre. Boileau a mieux aimé être moins didactique et plus poétique: il a trouvé de meilleures transitions dans la marche qu'il a suivie.
Nous reproduisons 'deux fragments de ce chant: le premier traite de la tragédie, le second de la comédie.
Que dès les premiers vers Taction préparée Sans peine du sujet aplanisse l'entrée.
Je me ris d'un acteur qui, lent è, s'exprimer.
De ce qu'il vent d'abord ne sait pas m'informer;
1 Le barbarisme offense le vocabulaire , le solécisme la syntaxe.
2 L'apparente contradiction qui existe entre les deux expressions auteur divin et méchant écrivain cache une allusion satirique a Desmaretz de Saint-Sorlin, auteur de Clovis, poème fort mal écrit, mais divin, en ce sens que ce poète visionnaire s'imagi-nait en avoir écrit les derniers chant sous la dictée de Dieu même.
234
L'ART POÃT1QUE (ill).
Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue, D'un divertissement me fait une fatigue. 1J'aimerais mieux encor qu'il déclindt son nom,
Et dit: je suis Oreste, ou bien Agamemnon, -Que d'aller par un tas de confuses merveilles,
Sans rien dire £l l'esprit, étourdir les oreilles.
Le sujet n'est jamais assez tót expliqué.
Que le lieu de la scène y soit fixe et marqué. Un rimeur, sans peril, del£ les Pyrénées, 2Sur la scène en un jour renferme des années. Lè. souvent le héros d'un spectacle grossier,
Enfant au premier acte, est barbon au dernier. 3Mais nous, que la raison è. ses régies engage.
Nous voulons qu'avec art Taction se ménage;
Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu'è. la fin le thédtre rempli. 4
Jamais au spectateur n'offrez rien d'incroyable;
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Une merveille absurde est pour moi sans appas,
L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas. Ce qu'on ne doit point voir, qu'un récit nous l'expose: Les yeux en le voyant saisiraient mieux la chose,
Mais il est des objets que l'art judicieux Doit offrir è, l'oreille et reculer des yeux.
Que le trouble, toujours croissant de scène en scène, A son comble arrivé, se débrouille sans peine.
L'esprit ne se sent point plus vivement frappé Que lorsqu'en un sujet d'intrigue enveloppé,
D'un secret tout d coup la vérité connue Change tout, donne è tout une face imprévue.
La tragédie, informe et grossière en naissant,
N'étail qu'un simple chceur, oü chacun, en dansant, Et du dieu des raisins entonnant les louanges,
S'efforcait d'attirer de fertiles vendanges.
Lè,, le vin et la joie éveillant les esprits,
Du plus habile chantre un bouc était le prix.
Thespis fut le premier qui, barbouillé de lie,
Promena par les bourgs cette heureuse folie; Et, d'acteurs mal ornés chargeant un tombereau Amusa les passants d'un spectacle nouveau.
Eschyle dans le choeur jeta les personnages, D'un masque plus honnête habilla les visages,
Sur les ais d'un thédtre en public exhaussé,
235
1
âCes vers s'appliquent a Ia tragédie A'Héraclius, puissante combinaison du génie de Corneille, mais si compliquée, que l'attention la plus soutenue peut a peine suivre les fils de l'mtrigue.quot; gekuzez.
2
On dirait en prose; Au-dila des Pyrénées.
3
quot; Le poète exagère les libertés du théatre espagnol.
4
Les trois unites; voyez page 169 et page 605.
BOILEAU (1636â1711).
Fit paraltre 1'acteur d'un brodequin chaussé. 1Sophocle enfin, donnant l'essor a son génie, Accrut encor la pompe, augmenta Tharmonie, Intéressa le choeur dans toute Taction,
Des vers trop rabotenx polit Texpression,
Lui donna chez les Grecs cette hauteur divine Oü jamais n'atteignit la faiblesse latine.
Chez nos dévots aleux, le thédtre abhorré Fut longtemps dans la France un plaisir ignoré. De pèlerins, dit-on, una troupe grossière En public a Paris y tnonta la première; Et, sottement zélée en sa simplicité,
Joua les Saints, la Vierge et Dieu, par piété. 2Le savoir, è, la fin, dissipant l'ignorance,
Fit voir de ce projet la dévote imprudence. On chassa ces docteurs prêchant sans mission; 3On vit renaitre Hector, Andromaque, Ilion. Seulement les acteurs laissant le masque antique Le violon tint lieu de choeur et de musique.
Des succès fortunés du spectacle tragique,
Dans Athènes naquit la comédie antique.
Li, le Grec, né moqueur, par mille jeux plaisants, Distilla le venin de ses traits médisants.
Aux accès insolents d'une bouffonne joie La sagesse, l'esprit, Thonneur furent en proie. On vit par le public un poète avoué S'enrichir aux dépens du mérite joué,
Et Socrate par lui, dans un choeur de Nnées, D'un vil amas de peuple attirer les huées.
Enfin de la licence on arréta le cours:
Le magistrat des lois emprunta le secours, Et, rendant par édit les poètes plus sages,
Défendit de masquer les noms et les visages. Le thédtre perdit son antique fureur;
La comédie apprit è, rire sans aigreur,
Sans fiel et sans venin sut instruire et reprendre, Et pint innocemment dans les vers de Ménandre. 4Chacun, peint avec art dans ce nouveau miroir, S'y vit avec plaisir, ou crut ne s'y point voir: L'avare, des premiers, rit du tableau fidéle D'un avare souvent tracé sur son modèle;
236
1
Thespis fut le premier etc., est une traduction d'iiORACE, Ars poet., v/ó.
2
Boileau veut parler des my stères, des miracles et des vioralifés; voyez X Introduction, page XXIV et XXV.
3
0 C'est en 1548, au milieu des orages soulevés par les réformateurs, que parut l'or-donnance qui défendit les représentations des mystères;
4
Ménandre, poète comique grec (342â29c avant J.-C.) composa des pièces d'un genre nouveau, qui, au lieu de personnalités, préser.taient le tableau des vices et des ridicules.
l'art poétique (iv), le lutrin.
Et mille fois un fat finement exprimé,
Méconnut le portrait sur lui-même formé.
Que la nature done soit votre étude unique,
Auteurs qui prétendez aux honneurs du comique.
Quiconque voit bien 1'homme, et, d'un esprit profond.
De tant de cceurs cachés a pénétré le fond;
Qui sait bien ce que e'est qu'un prodigue, un avare,
Un honnête homme, un fat, un jaloux, un bizarre.
Sur une scène heureuse il peut les étaler,
Et les faire k nos yeux vivre, agir et parler.
Présentez-en partout les images nalves:
Que chacun y soit peint des couleurs les plus vives.
La nature, féconde en bizarres portraits,
Dans chaque Ime est marquée amp; de différents traits.
Un geste la découvre, un rien la fait paraitre:
Mais tout esprit n'a pas des yeux pour la connaitre.
quatrième chant.
Le quatrihne chant du poème commence par un épisode satirique, l'histoire de ce médecin de Florence qui tue tous ses malades faute d'habileté et de savoir, mais qui, après avoir renoncé a la médecine , devient bon architecte. La morale de cette anecdote est appliquée a ceux qui, destinés par la nature a réussir dans un autre métier, s'obstinent a faire des vers médiocres. Les métromanes qui vous poursuivent de leurs vers étant insupportables , une critique éclairéc est nécessaire pour protéger la littérature contre l'invasion des médiocrités. Ces idéés sur la vocation poétique , sur le devoir d'un censeur, sont suivies de conseils de morale. Le poète doit être homme de bien et ne point offenser les moeurs ni la pudeur, mais c'est aller trop loin que de proscrire la peinture des passions, qui peut être chaste et morale. Ces préceptes amènent naturel-lement l'éloge et l'histoire de la poésie. Le poète qui oublie son caractère sacré, qui aspire par ses succès a la richesse, nest pas digne des faveurs de la Muse.
Aux plus savants auteurs, comme aux plus grands guerriers,
Apollon ne promet qu'un nom et des lauriers.
L'aisance doit suffire aux disciples des muses, ^et comment craindre la misère sous un roi ami des beaux-arts, et dont
La sage prévoyance Fait partout au mérite ignorer 1'indigence.
La transition est assez heureuse pour faire arriver I'auteur a son sujet de prédilection, l'éloge de Louis XIV. Revenant a sa propre personne, Boileau promet d'animer âde la voix et des yeuxquot; les poètes qui voudront entreprendre de chanter les exploits du grand roi.
IV. LE LUTRIN.
(1672â1674).
Le sujet du Lutrin, poème héroï-comique, est une dispute, qui éclata entre le trésorier (le prélat du poème) et le chantre de Ia Sainte-Chapelle, a Paris. Le premier, oftensé des airs d'importance que prenait le second a 1 eglise, voulut faire mettre devant la place du chantre un vieux pupitre [lutrin) 1 que celui-ci, jaloux d'etre vu des fidèles , ne voulut point souffrir. Tout le reste, comme Boileau l'affirme lui-même, est une pure fiction.
Le poète débute pompeusement et par ironie a la manière d'Homère et de Virgile:
Je chante les combats, et ce prélat terrible
237
Qui, par ses longs travaux et sa force invincible,
1
Pour y poser les livres dont on se sert pour chanter la messe.
BOILEAU (1636-1? li).
Dans une illustre église exercant son grand coeur,
Fit placer a la fin un lutrin dans le choeur.
C'est en vain que le chantre, abusant d'un faux titre,
Deux fois Ten fit óter par les mains du chapitre;
Ce prélat sur le banc de son rival altier,
Deux fois le reportant, Ten couvrit tout entier.
Muse, redis-moi done quelle ardeur de vengeance De ces hommes sacrés rompit l'intelligence,
Et troubla si longtemps deux célèbres rivaux.
Tant de fiel entre-t-il dans lame des dévots?
Et toi, fameux héros,1 dont la sage entremiss De ce schisme naissant débarrassa l'Ãglise,
Viens d'un regard heureux animer mon projet.
Et garde-toi de rire en ce grave sujet.
La Discorde, indignée du repos qui règne a la Sainte-Chapelle, jura d'y détruire la paix comme elle a su la détruire ailleurs. Elle apparait en songe, sous les traits d'un vieux chantre, au prélat, qu'elle excite et soulève contre le grand chantre, son rival. Elle lui suggère le projet d'ensevelir ce fier concurrent sous la masse d'un vieux lutrin, relégué depuis longtemps dans une sacristie. Tous les préparatifs pour cette entreprise se font avec la plus grande solennité, et c'est toujours a table que se prennent toutes les graves résolutions. Au moment oü les amis du prélat, choisis par le sort, vont, dans la nuit, placer ce lutrin qui doit désespérer le chantre, la Discorde pousse un cri de joie qui va réveiller la Mollesse. Cette déesse, après s'étre fait raconter par la Nuit, sa confidente naturelle, la querelle qui va s'allumer, commence a se plaindre de tous les maux qu'on lui a faits. Elle regrette les beaux jours de son règne, remplacé malheu-reusement par celui d'un jeune monarque actif et belliqueux. C'est ainsi que Boileau sait encore habilement revenir a 1 eloge de Louis XIV.
Ce doux siècle nest plus. Le ciel impitoyable A placé sur le tróne un prince infatigable.
II brave mes douceurs, il est sourd a ma voix:
Tous les jours il m'éveille au bruit de ses exploits.
Rien ne peut arrêter sa vigilante audace :
L'été n'a point de feux, l'hiver n'a point de glacé;
J'entends a son seul nom tous mes sujets frémir.
En vain deux fois la paix a voulu l'endormir;
Loin de moi son courage, entrainé par la gloire,
Ne se plait qu'a courir de victoire en victoire.
La Nuit, excitée par la Mollesse, se met en devoir de faire avorter la tentative du prélat. Elle cache dans le creux du lutrin un hibou qui fait reculer d epouvante les trois champions réunis pour emporter la fatale machine. Mais la Discorde les harangue pour ranimer leur courage, et ses exhortations sont suivies d'un prompt effet. Les trois héros emportent le pupitre et le fixent a la place du grand chantre. Celui-ci, troublé par un songe affreux qui lui fait pressentir le malheur dont il est menacé, se rend de bonne heure è. l'église.
Muse, prête a ma bouche une voix plus sauvage,
Pour chanter le dépit, la colère, la rage Que le chantre sentit allumer dans son sang,
A l'aspect du pupitre élevé sur son banc. â â â
O ciel! quoi! sur mon banc une honteuse masse Désormais me va faire un cachot de ma place!
Inconnu dans l'église, ignoré dans ce lieu,
Je ne pourrai done plus étre vu que de Dieu!
Le chantre indigné fait assembier le chapitre des chanomes. La, un érudit propose de consulter sur ce cas important les Pères de l'Eglise et de voir si un de ces savants auteurs n'aurait point parlé de lutrin. Mais un des chanoines âle gras Evrardquot;, pressé de déjeuner, coupe court a la délibération et conseillle d'agir:
En placant un pupitre on croit nous rabaisser;
238
Mon bras seul, sans latin, saura le renverser.
1
Le président de Lamoignon
LE LUTRIN (li, III, V).
Son discours rend le courage au chantre,
âOui, dit-il, le pupitre a déja trop duré.
Allons sur sa ruine assurer ma vengeance:
Donnons a ce grand oeuvre 1 une heure d'abstinence;
Et qu'au retour tantót un ample déjeuner Longtemps nous tienne a table, et s'unisse au diner.quot;
Aussitót il se léve, et la troupe fidéle Par ces mots attirants sent redoubler son zèle.
lis marchent droit au choeur d'un pas audacieux,
Et bientót le lutrin se fait voir è. leurs yeux.
A ce terrible objet aucun d'eux ne cnp.sulte: 2Sur l'ennemi commun ils fondent en tumulte:
Us sapent le pivot, qui se défend en vain;
Chacun sur lui d'un coup veut honorer sa main.
Enfin sous tant d'efforts la machine succombe,
Et son corps entr'ouvert chancelle, éclate et tombe.
Le prélat ne tarde pas a être informé de 1'attentat commis contre son autorité par la troupe du grand chantre. II court au Palais de Justice consulter la Chicane, qui rend l'oracle suivant:
Chantres, ne craignez plus une audace insensée.
Je vois, je vois au chceur la masse replacée;
Mais il faut des combats. Tel est l'arrêt du sort;
Et surtout évitez un dangereux accord.quot;
Ainsi le prélat va plaider contre son rival. II veut rentrer chez lui pour dresser a loisir une longue requète, lorsque la troupe des chanoines conduite par le grand chantre accourt aussi au Palais. Une rencontre entre les deux troupes devient inévitable. Nous reproduisons le récit poétique de la mémorable bataille qu'elles se livrent. II est bien entendu que les titres des livres que les combattants se jetlent a la téte sont choisis exprès par le poète. Mais comme presque tous ces ouvrages sont depuis longtemps tombés dans l'oubli, la plupart des allusions satiriques de ce récit, qui ont fait rire les lecteurs contemporains, sont perdues pour nous.
Ld le chantre è, grand bruit arrive at se fait place.
Dans le fatal instant que, d'une égale audace,
Le prélat et sa troupe è pas tumultueux,
Descendaient du Palais I'escalier tqrtueux.
L'un et I'autre rival s'arrêtant au passage.
Se mesure das yeux, s'observe, s'envisage;
Une égale fureur anime leurs esprits.
Tals deux fougueux taureaux, de jalousie épris,
Auprès d'une génissa au front large et superbe,
Oubliant tous las jours le pdturage et rharbe,
A 1'aspect l'un de I'autre embrasés, furiaux,
Déjtl le front baissé, se menacent des yeux.
Mais Evrard, en passant coudoyé par Boirude,
Ne sait point contenir son aigre inquiétude.
II entre chaz Barbin, 3 et, d'un bras irrité,
Saisissant du Cyrus 4 un volume écarté,
239
1
Autrefois le mot ceuvre était masculin dans le style soutenu. Aujourd'hui ccuvre n'est masculin que dans l'acception trés rare de recueil de toutes les estamfes d'un méme graveur et dans l'expression de le grand ceuvre, c'est-a-dire: la pierre philosophale.
2
Aujourd'hui on dirait: aucun d'eux n hésite, ne délibere; on n'emploié plus coft-sulter comme verbe intransitif, mais on dit trés bien se cousulter dans un sens qui approche de celui de hés iter. Voyez page 27, note 7.
3
Barbin, libraire qui étalait ses livres au Palais de Justice, voyez page 147, note 2.
4
w V. page 66, note 1.
G. Plcetz , Manuel de Littérature frangaise. 4e éd. 18
240 BOILEAU (1636â1711).
II lance au sacristain le tome épouvantable.
Boirude fuit le coup: le volume effroyable
Lui rase le visage, et, droit dans Testomac,
Va frapper en sifflant l'infortuné Sidrac.
Le vieillard, accablé de l'horrible Artamène,
Tombe aux pieds du prélat, sans pouls et sans haleine.
Sa troupe le croit mort, et chacun empressé.
Se croit frappé du coup dont il le voit blessé.
Aussitót contre Evrard vingt champions s'élancent;
Pour soutenir leur choc les chanoines s'avancent.
La Discorde triomphe, et du combat fatal
Par un cri donne en l'air l'effroyable signal.
Chez le libraire absent tout entre, tout se mêle; Les livres sur Ãvrard fondent comme la gréle,
Qui, dans un grand jardin, è. coups impétueux,
Abat l'honneur naissant des rameaux fructueux.
Chacun s'arme au hasard du livre qu'il rencontre: L'un tient l'Edit d'amour, 1'autre en saisit la Montre. ' L'un prend le seul Jonas qu'on ait vu relié,
L'autre un Tasse francais, en naissant oublié.
L'élève de Barbin, commis ü la boutique,
Veut en vain s'opposer a leur fureur gothique: Les volumes, sans choix è, la tête jetés,
Sur le perron poudreux volent de tous cótés.
Lü, prés d'un Guarini, Térence tombe è, terre; Li, Xénophon dans l'air heurte contre un La Serre. Oh, que d'écrits obscurs, de livres ignorés,
Furent en ce grand jour de la poudre tirés!
Vous en fütes .tirés, Almerinde et Simandre;
Et toi, rebut du peuple, inconnu Caloandre,
Dans ton repos, dit-on, saisi par Gaillerbois,
Tu vis le jour alors pour la première fois.
Chaque coup sur la chair laisse une meurtrissure:
Déjè, plus d'un guerrier se plaint d'une blessure.
D'un le Vayer épais Giraut est renversé :
Marineau, d'un Brébeuf A l'épaule blessé,
En sent par tout le bras une douleur amère.
Et maudit la Pharsale aux provinces si chère. D'un Pinchêne in-quarto Dodillon étourdi A longtemps le teint pdle et le coeur affadi.
Au plus fort du combat, le chapelain Garagne,
Vers le sommet du front atteint d'un Charlemagne, (Des vers de ce poème effet prodigieux!)
Tout prét è. s'endormir, bdille et ferme les yeux.
A plus d'un combattant la Clélie est fatale:
Girou dix fois par elle éclate et se signale.
Mais tout cède aux efforts du chanoine Eabri.
1 La Montre d'Amour, ouvrage d'un certain Bonnecorse,
LE LUTEIN (V).
Ce guerrier, dans l'église aux querelles nourri, 1Est robuste de corps, terrible de visage,
Et de l'eau dans son vin n'a jamais su l'usage. II terrasse lui seul et Guibert et Grasset,
Et Gorillon la basse, et Grandin le fausset;
Et Gerbais 1'agréable, et Guérin l'insipide.
Des chantres désormais la brigade timide S'écarte et du palais regagne les chemins.
Telle, è, l'aspect d'un loup, terreur des champs voisins Fuit d'agneaux effrayés une troupe bêlante;
Ou tels devant Achille, aux campagnes du Xanthe; Les Troyens se sauvaient a l'abri de leurs tours,
Quand Brontin Ãl Boirude adresse ce discours:
âIllustre porte-croix, par qui notre bannière N'a jamais en marchant fait un pas en arrière, ün chanoine, lui seul, triomphant du prélat,
Du rochet a nos yeux ternira-t-il Féclat?
Non, non: pour te couvrir de sa main redoutable, Accepte de mon corps l'épaisseur favorable.
Viens, et, sous ce rempart, è, ce guerrier hautain Fais voler ce Quinault, qui me reste a la main.quot;
A ces mots, il lui tend le doux et tendre ouvrage. Le sacristain, bouillant de zèle et de courage, Le prend, se cache, approche, et, droit entre les yeux Frappe du noble écrit l'athlète audacieux.
Mais c'est pour l'ébranler une faible tempête,
Le livre sans vigueur mollit contre sa tête.
Le chanoine les voit; de colère embrasé:
âAttendez, leur dit-il, couple Idche et rusé.
Et jugez si ma main, aux grands exploits novice.
Lance k mes ennemis un livre qui mollisse.quot;
A ces mots, il saisit un vieil Infortiat,
Grossi des visions d'Accurse et d'Alciat,
Inutile ramas de gothique écriture,
Dont quatre ais mal unis formaient la couverture, Entourée a demi d'un vieux parchemin noir,
Oü pendait a trois clous un reste de fermoir.
Sur l'ais qui le soutient auprès d'un Avicène,
Deux des plus forts mortels l'ébranleraient £l peine: Le chanoine pourtant l'enlève sans effort.
Et, sur le couple pdle et déja demi-mort,
Fait tomber d deux mains leffroyabie tonnerre. Les guerriers, de ce coup, vont mesurer la terre, Et, du bois et des clous meurtris et déchirés, Longtemps, loin du perron, roulent sur les degrés.
Au spectacle étonnant de leur chute imprévue, Le prélat pousse un cri qui pénètre la nue.
1
Nourri dans le sens de exercc a.
BOILEAU (1636â1711).
II maudit dans son coeur le démon des combats,
Et de rhorreur du coup il recule six pas.
Maïs bientót rappelant son antique prouesse,
II tire du manteau sa dextre vengeresse;
II part, et, de ses doigts saintement allongés,
Bénit tous les passants, en deux files rangés.
II salt que l'ennemi, que ce coup va surprendre,
Désormais sur ses pieds ne l'oserait attendre,
Et déjè voit pour lui tout le peuple en courroux
Crier aux combattants: âProfanes, il genoux!quot;
Le chantre, qui de loin voit approcher l'orage,
Dans son coeur éperdu cherche en vain du courage:
Sa fierté l'abandonne; il tremble, il cède, il fuit.
Le long des sacrés murs sa brigade le suit:
Tout s'écarte è. 1'instant; mais aucun n'en réchappe :
Partout le doigt vainqueur les suit et les rattrape.
Ãvrard seul, en un coin prudemment retiré.
Se croyait ü couvert de l'insulte sacré; 1
Mais le prélat vers lui fait une marche adroite;
II l'observe de l'oeil, et tirant vers la droite,
Tout d'un coup tourne è gauche, et d'un bras fortuné,
Bénit subitement le guerrier consterné.
Le chanoine, surpris de la foudre mortelle.
Se dresse, et léve en vain une tête rebelle;
Sur ses genoux tremblants il tombe è, eet aspect.
Et donne è. la frayeur ce qu'il doit au respect.
Dans le temple aussitöt le prélat plein de gloire Va goüter les deux fruits de sa sainte victoire;
Et de leurs vains projets les chanoines punis S'en retournent chez eux éperdus et bénis.
Ce récit, qui termine le cinquiemc chant, aurait du être la fin du poème. Le sixième chant, écrit tout entier sur le ton sérieux, n'est qu'un long hommage rendu au premier président de Lamoignon , qui eut Ia gloire de terminer a l'amiable la mémorable querelle qui fait le sujet du poème de Boileau. Get honorable magistrat rendit le jugement suivant, digne de Salomon; Le chantre remettra le pupitre devant son siège, le tré-sorier le fera enlever le lendemain. Cet arrêt, exécuté loyalement de part et d'autre, rendit la paix a la Sainte-Chapelle.
1
Le substantif imulte, masculin autrefois, est aujourd'hui du genre féminin.
243
FÃNELON.
NOTICE BIOGRAPHIQUE EN UTTÃRAIRR. 1
Francois SALIGNAC DE LAMOTHE FÃNELON naquit en 1651 au chdteau de Fénelon dans le Périgord, d'une familie noble et ancienne. II fit ses humanités au collége de Cahors, puis a Paris. II avait Ãt peine 15 ans, lorsqu'on tenta sur lui 1'épreuve oratoire qui avait réussi au jeune Bossuet, Ãl 1'hótel de Rambouillet: 2 on le fit prêcher sur un texte donné ü l'improviste. Le jeune Fénelon n'étonna pas moins son auditoire que ne 1'avait fait Bossuet. Après avoir terminé ses études de théologie au séminaire de Saint-Sulpice, k Paris, il fut ordonné prétre è, l'dge de 24 ans (1675). L'archevéque de Paris le chargea de l'instruction religieuse des jeunes protestantes nouvellement con-verties et réunies dans une maison d'éducation, appelée la maison des Nouvelles Catholiqices. Ces fonctions, auxquelles il se voua pendant dix ans, inspirèrent a Fénelon le Traité de FÃducation des Filles. Sur la recommandation de Bossuet, Louis XIV lui confia une mission dans le Poitou. Repoussant l'aide de la force, Fénelon réussit par la douceur è, opérer un grand nombre de conversions.
A son retour, en 1689, il fut choisi par le roi, d'après le conseil de Madame de Maintenon, pour être le précepteur de son petit-fils, le due de Bourgogne. Fénelon fit preuve d'une grande habileté dans l'exercice de eet emploi, que le caractère emporté du jeune prince rendait trés difficile. II dompta^ il disciplina cette nature rebelle et puissan te, que moins de fermeté et de souplesse dans la main qui la dirigeait, aurait rendue intraitable. Fénelon réprima les défauls et dé»'eloppa les brillantes facultés de sou élève, dont il sut se faire un ami.
Ce fut pour le due de Bourgogne que Fénelon composa ses Fables, qui sont écrites dans une prose élégante, et ses Dialogues des Morts, oü tant de lecons de saine morale sont données par des personnages historiques, parlant selon leur róle et leur caractère.
Dans la mêrae intention et comme complément de son oeuvre pédagogique, Fénelon composa son principal ouvrage, les Aventures de Télémaque, livré plus tard a la publicité sans l'aveu de l'auteur. Ce livre, unique dans son genre, est une ingénieuse fiction, qui, sous la forme d'un roman, enseigne les devoirs d'un roi. Cependant dans le Télémaque tont est représenté au point de vue moderne, et le lecteur n'aurait pas de l'antiquité une idéé fort juste, s'il devait en puiser les premières notions dans ce livre. Quant ü la diction, celle du Télémaque est une espèce de prose poétique. trés appropriée au sujet; maïs un étranger risquerait de s'égarer en la prenant pour modèle de style. Du reste eet ouvrage, dont la première édition compléte, publiée par la familie de l'auteur, ne parut qu'en 1717 , ent un succès prodigieux, et fut traduit dans presque toutes les langues modernes.
1
D'après les Etudes de Geruzez, l'article Fénelon de la Biographie universelle et VEloge de Fénelon par I^a Harpe.
2
Voyez page 156. Pour 1'hótel de Rambouillet voyez page 65.
FENELON (1651^âÃTÃS)-
Nommé archevêque de Cambrai en [694, Fénelon avait dü, malgré cette nouvelle dignité, continuer ses fonctions de précepteur du due de Bourgogne. Mais une querelle théologique, oü il s'engagea, et la publication du lélémaque, dans lequel Louis XIV et ses flatteurs croyaient voir des allusions injurieuses et une satire, le firent tomber en dis-grdce. Fénelon fut séparé de son élève et relégué dans son diocèse.
En 1699, un écrit théologique de Fénelon, XExplication des Maximes des Saints, fut condamné par le pape, è l'instigation de Bossuet qui, bien qu'ami de l'archevêque de Cambrai, était convaincu que les opinions exprimées dans ce livre étaient hérétiques. Fénelon se soumit avec humilité aux décisions du saint-siège, Dès lors il ne s'occupa plus que des soins de son ministère et de rinstruction du peuple et des enfants, donnant a ses diocésains l'exemple de toutes les vertus. Pendant le cruel hiver de 1709, il se dépouilla de tout pour nourrir l'armée francaise qui campait dans son diocèse. £111713, il publia encore un écrit philosophique: le Traité de rExistence de Dien. II mourut k Cambrai en 1715. Ãi l'dge de 64 ans. Fénelon avait été regu ü 1'Académie francaise en 1693.
Nous reproduisons dans notre Manuel: 1) la Lettre adressée par Féiielon a Louis XIV; 2) un fragment du premier livre des Aven-tures de Jclémaque; 3) le Dialogue entre Louis XI et Commines.
I. LETTRE ADRESSÃE A LOUIS XIV. 1
(1694).
La personne, Sire, qui prend la liberté de vous écrire cette lettre, n'a aucun intérèt en ce monde. Elle ne l'écrit ni par chagrin, ni par ambition, ni par envie de se mêler des grandes affaires. Elle vous airae sans étre connue de vous: elle regarde Dieu en votre personne. Avec toute votre puissance vous ne pouvez lui donner aucun bien qu'elle désire, et il n'y a aucun mal qu'elle ne soufFrit de bon cceur pour vous faire connaltre les vérités nécessaires iX votre salut. Si elle vous parle fortement, n'en soyez pas étonné, e'est que la vérité est libre et forte. Vous n'étes guère accoutumé ü l'entendre. Les gens accoutumés h être flattés prennent aisément pour chagrin, pour dpreté et pour excès, ce qui n'est que la vérité toute pure. C'est la trahir, que de ne vous la montrer pas dans toute son étendue. Dieu est témoin que la personne qui vous parle le fait avec un cceur plein de zèle, de respect, de fidé-lité, et d'attendrissement sur tout ce qui regarde votre véritable intérét.
Vous êtes né; Sire, avec un cceur droit et équitable; mais ceux qui vous ont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner que la défiance, la jalousie, l'éloignement de la vertu, la crainte de tout mérite éclatant, le goüt des hommes souples et rampants, la hauteur et 1'attention cl votre seul intérét.
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Depuis environ trente ans vos principaux ministres ont ébranlé et
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Cette lettre fut, dit-on, adressée par Fénelon au roi trois ans avant la paix de Ryswick {1697), qui termina la troisiemc guerre de Louis XIV contre l'Allemagne, dite la guerre de la succession du Palatinat. Elle n'a été imprimée qu'en 1825, par les soins de M. Raynouard. Du reste des doutes, que nous ne croyons pas fondés, ont été élevés sur l'authenticité de cette belle lettre, qui fait le plus grand honneur è. Fénelon, que le roi l'ait lue ou non.
LETTRE ADRESSÃE A LOUIS XIV.
renversé toutes les anciennes maximes de l'Ãtat, pour faire monter jusqu'au comble votre autorité, qui était devenue la leur, paree qu'elle était dans leurs mains. On n'a plus parlé de l'Ãtat ni des régies; on n'a parlé que du roi et de son bon plaisir. On a poussé vos revenus et vos dépenses è. l'infini. On vous a élevé jusqu'au ciel pour avoir effacé, disait-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, e'est-i-dire pour avoir appauvri la France entière, afin d'introduire a la cour un luxe monstrueux et incurable. lis ont voulu vous élever sur les ruines de toutes les conditions de l'Ãtat, comme si vous pou-viez étre grand en ruinant tous vos sujets, sur qui votre grandeur est fondée. II est vrai que vous avez été jaloux de l'autorité, peut-étre même trop dans les choses extérieures; mais pour le fond chaque mi-nistre a été le maltre dans l'etendue de son administration. Vous avez cru gouverner, paree que vous avez réglé les limites entre ceux qui gouvernaient. lis ont bien montré au public leur puissance, et on ne l'a que trop sentie. Us ont été durs, hautains, injustes, violents, de mauvaise foi. lis n'ont connu d'autre règle , ni pour Fad-ministration du dedans de l'Ãtat, ni pour les négociations étrangères, que de menacer, que d'écraser, que d'anéantir tout ce qui leur résis-tait. lis ne vous ont parlé que pour écarter de vous tout mérite qui pouvait leur faire om bra ge. Ils vous ont accoutumé k recevoir sans cesse des louanges outrées, qui vont jusqu'ü l'idoldtrie, et que vous auriez dü, pour votre honneur, rejeter avec indignation. On a rendu votre nom odieux, et toute la nation francaise insupportable A tous nos voisins. On n'a conservé aucun ancien allié, paree qu'on n'a voulu que des esclaves. On a causé depuis plus de vingt ans des guerres sanglantes. Par exemple, Sire, on fit entreprendre amp; Votre Majesté, en 1672, la guerre de Hollande pour votre gloire et pour punir les Hollandais, qui avaient fait quelque raillerie, dans le chagrin ou on les avait mis en troublant les régies du commerce établies par le cardinal de Richelieu. 1 Je cite en particulier cette guerre, parce qu'elle a été la source de 'toutes les autres. Elle n'a eu pour fondement qu'un motif de gloire et de vengeance, ce qui ne peut jamais rendre une guerre juste; d'oü il s'ensuit que toutes les frontières que vous avez étendues par cette guerre sont injustement acquises dans l'origine. II est vrai, Sire , que les traités de paix subséquents '2semblent couvrir et réparer cette injustice, puisqu'ils vous ont donné les places conquises; mais une guerre injuste n'en est pas moins injuste pour étre heureuse. Les traités de paix signés par les vaincus ne sont point signés librement. On signe le couteau sous la gorge; on signe malgré soi pour éviter de plus grandes pertes; on signe, comme on donne sa bourse, quand il la faut donner ou mourir. II faut done, Sire, remonter jusqu'è. cette origine de la guerre de Hollande pour examiner devant Dieu toutes vos conquêtes.
II est inutile de dire qu'elles étaient nécessaires a votre Ãtat; le bien d'autrui ne nous est jamais nécessaire. Ce qui nous est véritablement nécessaire, c'est d'observer une exacte justice. line faut
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Cette guerre dura de 1672â1678. Comparez page 146, note 1, et l'article Voltaire, Siècle de Louis XIV.
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â Les traités de Nimègue (1678) et de St.-Germain en Laye (1679.)
FÃNELON (1651 â1715).-
pas même prétendre que vous soyez en droit de retenir toujours cer-taines places, paree qu'elles servent è. la süreté de vos frontières. C'est h vous è. chercher celte süreté par de bonnes alliances, par votre modération, ou par les places que vous pouvez fortifier derrière; mais enfin, le besoin de veiller è notre söreté ne vous donne jamais un titre de prendre la terre de notre voisin. Consultez la-dessus des gens instruits etfxlroits; ils vous diront que ce que j'avance est clair comme le jour.
En voilé, assez, Sire, pour reconnaïtre que vous avez passé votre vie entière hors du chemin de la vérité et de la justice, et par conséquent hors de celui de l'Ãvangile. Tant de troubles affreux qui ont désolé toute l'Europe depuis plus de vingt ans, tant de sang répandu, tant de scandales comrais, tant de provinces saccagées, tant de villes et de villages mis en cendres, sont les funestes suites de cette guerre de 1672, entreprise pour votre gloire et pour la confusion des faiseurs de gazettes et de médailles de Hollande. * Examinez, sans vous flatter, avec des gens de bien, si vous pouvez garder tout ce que vous possé-dez en conséquence des traités auxquels vous avez réduit vos ennemis par une guerre si mal fondée.
Elle est encore la vraie source de tous les maux que la France souffre. Depuis cette guerre vous avez toujours voulu donner la paix en maltre, et imposer les conditions, au lieu de les régler avec équité et modération. Voila ce qui fait que la paix n'a pu durer. Vos ennemis, honteusement accablés, n'ont songé qu'a se relever et qu'Ãl se réunir contre vous. Faut-il s'en étonner? vous n'avez pas même demeuré dans les termes de cette paix que vous aviez donnée avec tant de hauteur. En pleine paix vous avez fait la guerre et des conquêtes prodigieuses. Vous avez établi une chambre des réunions pour être tout ensemble juge et partie; c'était ajouter l'iusulte et la dérision a l'usurpation et d la violence. 1 Vous avez cherché dans le traité de Westphalie des termes équivoques pour surprendre Strasbourg, 2Jamais aucun de vos ministres n'avait osé depuis tant d'années allé-guer ces termes dans aucune négociation, pour montrer que vous eussiez la moindre prétention sur cette ville. Une telle conduite a réuni et animé toute l'Europe contre vous. Ceux mêvnes qui n'ont pas osé se déclarer ouvertement souhaitent du moins avec impatience votre affaiblissement et votre humiliation, comme la seule ressource pour la liberté et pour le repos de toutes les nations chrétiennes.
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Ces chambres ditcs de reunion , si bien qualifiées par Fénelon, étaient au nombre de trois, siégeant a Metz, a Breisach et a Besancon.
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Ce fut en pleine paix que Louis XIV s'empara, en 1681, de la ville libre et impériale de Strasbourg. Après avoir gagné a prix d'argent quelques magistrats influents, le général Monclar parut avec une armée devant la ville et la somma, Le 28 septembre, de reconnaïtre Louis XIV pour son souverain, en vertu d'une décision de la chambre de réunion de Breisach. Le 30 septembre, on signa une convention qui ouvrit les portes aux Francais, et quelques jours après, Vauban commen9a ces fortifications qui firent plus tard de Strasbourg une des plus formidables places d'armes. Du reste, en vertu de la convention, la ville garda son autonomie intérieure et fut, jusqu'en 1789, une espêce de république sous l'autorité de la France. La révolution lui óta tous ses privilèges. Le 28 septembre 1870, Strasbourg a été repris par une armée allemande, commandée par le général Werder, après un siège de 5 semaines et une défense éner-gique dirigée par le général Uhlrich.
LETTRE ADRESSEE A LOUIS XIV.
Vous qui pouviez, Sire, acquérir tant de gloire solide et paisible k être le père de vos sujets et l'arbitre de vos voisins, on vous a rendu rennemi commun de vos voisins, et on vous expose a passer pour un maltre dur dans votre royaume.
Le plus étrange efFet de ces mauvais conseils est la durée de la ligue formée contre vous. Les alliés aiment mieux faire la guerre avec perte que de conclure la paix avec vous, paree qu'ils sont per-suadés, sur leur propre expérience, que cette paix ne serait point une paix véritable, que vous ne la tiendriez non plus que les autres, et que vous vous en serviriez pour accabler séparément sans peine cha-cun de vos voisins , dès qu'ils se seraient désunis. Ainsi plus vous êtes victorieux, plus ils vous craignent et se réunissent pour éviter l'esclavage dont ils se croient menacés. Ne pouvant vous vaincre ils prétendent du moins vous épuiser a la longue. Enfin ils n'espèrent plus de süreté avec vous qu'en vous 'mettant dans l'impuissance de leur nuire. Mettez-vous, Sire, un moment a leur place, et voyez ce que e'est que d'avoir préféré son avantage d. la justice et k la bonne foi.
Cependant vos peuples, que vous devriez aimer comme vos en-fants , et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous , meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée, les villes et la campagne se dépeuplent; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti. Par conséquent vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre Ãtat pour faire et pour défendre de vaines conquétes au dehors. Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple il faudrait lui faire l'aumóne et le nourrir. La France entière n'est plus qu'un grand hópital dé-solé et sans provision. Les magistrats sont avilis et épuisés. La noblesse, dont tout le bien est en décret, 1 ne vit que de lettres d'Ãtat. 2Vous êtes importuné de la foule des gens qui demandent et qui mur-murent. C'est vous-même, Sire , qui vous êtes attiré tous ces embarras; car, tout le royaume ayant été miné, vous avez tout entre vos mains, et personne ne peut plus vivre que de vos dons. Voilü ce grand royaume si florissant sous un roi qu'on nous dépeint tous les jours comme les délices du peuple, et qui le serait en effet si les conseils flatteurs ne l'avaient point empoisonné.
Le peuple même (il faut tout dire), qui vous a tant aimé, qui a eu tant de confiance en vous, commence a perdre l'amitié, la con-fiance, et même le respect. Vos victoires et vos conquétes ne le ré-jouissent plus; il est plein d'aigreur et de désespoir. La sédition s'allume peu k peu de toutes parts. Ils croient que vous n'avez au-cune pitié de leurs maux, que vous n'aimez que votre autorité et votre gloire. Si le roi. dit-on, avait un cceur de père pour son peuple, ne mettrait-il pas plutót sa gloire Ãl leur donner du pain, et cl les faire respirer après tant de maux, qu'è, garder quelques places de la fron-tière qui causent la guerre ? Quelle réponse a cela, Sire ? Les émo-
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Une terre, une maison en deer et voulait dire autrefois: une lerre, une maison sur le point d'être vendue par ordonnance du tribunal.
2
On appelait lettres d'Ãtat les lettres, la patente que le roi de France pouvait ac-corder pour faire susprendre les poursuites judiciaires contre une personne ou contre un immeuble.
FÃNELON (1651 â1715).
tions populaires, qui étaient inconnues depuis si longtemps, deviennent fréquentes. Paris même, si prés de vous, n'en est pas exempt. Les magistrals sont contraints de tolérer 1'insolence des mutins et de faire couler sous main quelque monnaie pour les apaiser; ainsi on paye ceux qu'il faudrait punir. Vous êtes réduit a la honteuse et déplo-rable extrémité, ou de laisser la séditiou impunie et de l'accrottre par cette impunité, ou de faire massacrer avec inhumanité des peuples que vous mettez au désespoir, en leur arrachant, par vos impóts pour cette guerre, le pain qu'ils tóchent de gagner 3, la sueur de leurs visages.
Mais, pendant qu'ils manquent de pain, vous manquez vous-même d'argent, et vous ne voulez pas voir l'extrérnité oü vous êtes réduit. Paree que vous avez toujours été heureux, vous ne pouvez vous ima-giner que vous cessiez jamais de l'étre. Vous craignez d'ouvrir les yeux; vous craignez qu'on ne vous les ouvre; vous craignez d'être réduit £l rabattre quelque chose de votre gloire. Cette gloire, qui endurcit votre coeur, vous est plus clière que la justice, que votre propre repos, que la conservation de vos peuples, qui périssent tous les jours des maladies causées par la famine, enfin que votre salut éternel, incompatible avec cette idole de gloire.
Voild, Sire, l'état oü vous êtes. Vous vivez comme ayant un bandeau fatal sur les yeux; vous vous flattez sur les succès journa-liers, qui ne décident rien, et vous n'envisagez point d'une vue générale le gros des affaires qui tombe insensiblement sans ressource. Pendant que vous prenez, dans un rude combat, le champ de bataille et le canon de l'ennemi, pendant que vous forcez les places, vous ne songez pas que vous combattez sur un terrain qui s'enfonce sous vos pieds, et que vous allez tomber malgré vos victoires.
Tout le monde le voit, et personne n'ose vous le faire voir. Vous le verrez peut-étre trop tard. Le vrai courage consiste a ne se point flatter, et k prendre un parti ferme sur la nécessité. Vous neprétez volontiers l'oreille, Sire, qu'è, ceux qui vous flattent de vaines espé-rances. Les gens que vous estimez les plus solides sont ceux que vous craignez et que vous évitez le plus. II faudrait aller au-devant de la vérité puisque vous êtes roi, presser les gens de vous la dire sans adoucissement, et encourager ceux qui sont trop timides. Tout au contraire, vous ne cherchez qu'Ãl ne point approfondir; mais Dieu saura bien enfin lever le voile qui vous couvre les yeux, et vous montrer ce que vous évitez de voir. II y a longtemps qu'il tient son bras levé sur vous; mais il est lent k vous frapper, parce qu'il a pitié d'un prince qui a été toute sa vie obsédé de flatteurs, et parce que, d'ailleurs, vos ennemis sont aussi les siens. Mais il saura bien séparer sa cause juste d'avec la vótre, qui ne Test pas, et vous hu-milier pour vous convertir: car vous ne serez chrétien que dans 1'hu-miliation. Vous n'aimez point Dieu, vous ne le craignez même que d'une crainte d'esclave; e'est l'enfer et non pas Dieu que vous craignez. Votre religion ne consiste qu'en superstitions, en petites pratiques superficielles. Vous êtes comme les juifs dont Dieu dit: Pendant qu'ils ni honor ent des lèvres, leur cceur est loin de mei. Vous êtes scrupuleux sur des bagatelles, et endurci sur des maux terribles. Vous n'aimez que votre gloire et votre commodité. Vous rapportez tout a
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LETTRE ADRESSEE A LOUIS XIV.
vous comme si vous étiez le Dieu de la terre, et que tout le reste n'eüt été créé que pour vous être sacrifié. C'est, au contraire, vous que Dieu n'a mis au monde que pour votre peuple. Mais hélas! vous ne comprenez point ces vérités. Comment les goüteriez-vous ? vous ne connaissez point Dieu, vous ne l'aimez point, vous ne le priez point du coeur, et vous ne faites rien pour le connaltre.
Vous avez un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin, artificieux, ennemi de toute vertu, et qui fait gémir tous les gens de bien. 1 Vous vous en accommodez paree qu'il ne songe qu'a vous plaire par ses flatteries. II y a plus de vingt ans qn'en prostituant son honneur, il jouit de votre confiance. Vous lui livrez les gens de bien, vous lui laissez tyranniser l'Eglise, et nul prélat ver-tueux n'est traité aussi bien que lui.
Pour votre confesseur, 2 il n'est pas vicieux; mais il craint la solide vertu, et il n'aime que les gens profanes et rel fichés; il est jaloux de son autorité, que vous avez poussée au-delrl de toutes les bornes. Jamais confesseurs des rois n'avaient fait seuls les évéques et décidé de toutes les affaires de conscience. Vous êtes seul en France, Sire, ïl ignorer qu'il ne sait rien, que son esprit est court et grossier, et qu'il ne laisse pas d'avoir son artifice avec cette grossiè-reté d'esprit. Les Jésuites même le méprisent et sont indignés de le voir si facile è, l'ambition ridicule de sa familie. Vous avez fait d'un religieux un rainistre d'Ãtat; il ne se connalt point en hommes, non plus qu'en autre chose. II est la dupe de tous ceux qui le flattent et lui font de petits présents. II ne doute ni n'hésite sur aucune question difficile. Un autre trés droit et trés éclairé n'oserait décider seul. Pour lui, il ne craint que d'avoir a délibéreravec des gens qui sachent les régies. II va toujours hardiment sans craindre de vous égarer: il penchera toujours au reldchement, et t, vous entretenir dans l'ignorance. Du moins il ne penchera aux partis 3conformes aux régies que quand, il craindra de vous scandaliser. Ainsi, c'est un aveugle qui en conduit un autre, et, comme dit Jésus-Ghrist, i/s tomberont tons deux dans la fosse.
Votre archevêque et votre confesseur vous ont jeté dans les diffi-cultés de l'affaire de la régale, 4 dans les mauvaises affaires de Rome; ils vous ont laissé engager par M. de Louvois dans celle de Saint-Lazare, et vous auraient laissé mourir dans cette injustice, si M. de Louvois eüt vécu plus que vous. 5
On avait espéré, Sire, que votre conseil vous tirerait de ce chemin si égaré; mais votre conseil n'a ni force ni vigueur pour le bien. Du moins madame de M. et M. le D. de R. 0 devaient ils se servir de
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1
Harlay de Champvallon, alors archevêque de Paris, mort en 1695. Ce fut lui qui célébra le manage secret de Louis XIV avec Mmc de Maintenon; voyez page 152.
2
- Le Père la Chaise. 3 Partis, e'est-a-dire resolutions.
3
* On appelait régale le droit que le roi prétendait avoir de percevoir les revenus des évêchés vacants. La régale donna lieu a de grands débats entre Louis XIV et le pape
4
Innocent XI.
5
Le tout-puissant ministre Louvois, qui eut la barbarie de faire deux fois incendier le Palatinat, et qui eut une grande part a la funeste révocation de l'Etat de Nantes, mourut subitement en 1691. G Madame de Maintenon et M. le due de Beauvilliers.
FENELON (1651 â 1715).
votre confiance en eux pour vous détrornper; mais leur faiblesse et leur timidité les déshonorent et scandalisent tout le monde. La France est aux abois; qu'attendent-ils pour vous parler franchement? que tout soit perdu? Craignent-ils de vous déplaire? ils ne vous aiment done pas; car il faut être prêt è, fdcher ceux qu'on aime plutót que de les flatter ou de les trahir par son silence. A quoi sont-ils bons, s'ils ne vous montrent pas que vous devez restituer les pays qui ne sont pas a vous, préférer la vie de vos peuples ÃI una fausse gleire, réparer les vnaux que vous avez faits ü l'Ãglise , et songer k devenir un vrai chrétien avant que la mort vous surprenne? Je sais bien que quandonparle avec cette liberté chrétienne, on court risque de perdre la faveur des rois. Mais votre faveur leur est-elle plus chère que votre salut? Je sais bien aussi qu'on doit vous plaindre. vous consoler, vous soulager, vous parler avec zèle, douceur et respect; mais enfin il faut dire la vérité. Malheur, malheur a eux s'ils ne la disent pas; et malheur è, vous si vous n'êtes pas digne de 1'entendre! II est honteux qu'ils aient votre confiance sans fruit depuis tant de temps. C'est è. eux a se retirer si vous êtes trop ombrageux, et si vous ne voulez que des flatteurs autour de vous. Vous demanderez peut-être. Sire, qu'est-ce qu'ils doivent vous dire; le void: ils doivent vous représenter qu'il faut vous humilier sous la puissante main de Dieu, si vous ne voulez qu'il vous humilie; qu'il faut demander la paix et expier par cette honte toute la gloire dont vous avez fait votre idole; qu'il faut rejeter les conseils injustes des politiques flatteurs; qu'enfin il faut rendre au plus tót vos ennemis, pour sauver l'Etat, des conquêtes que vous ne pouvez d'ailleurs retenir sans injustice. N'êtes-vous pas trop heureux dans vos malheurs, que Dieu fasse finir les prospérités qui vous ont aveuglé, et qu'il vous contraigne de faire des restitutions essentielies a votre salut, que vous n'auriez jamais pu vous résoudre tl faire dans un état paisible et triomphant? La personne qui vous dit ces vérités, Sire, bien loin d'être contraire amp; vos intéréts, donnerait sa vie pour vous voir tel que Dieu vous veut, et elle ne cesse de prier pour vous.
II. COMMENCEMENT DU RÃCIT DE ÃÃLÃMAQUE DEVANT CALYPSO. (Livre I.)
(1699).
J'étais parti d'Ithaque pour aller demander aux autres rois revenus du siège de Troie des nouvelles de mon père. Les amants de ma mère Pénélope furent surpris de mon départ; j'avais pris soin de le leur cacher, connaissant leur perfidie. Nestor, que je vis a Pylos, ni Ménélas, qui me recut avec amitié dans Lacédémone, ne purent m'apprendre si mon père était encore en vie. Lassé de vivre toujours en suspens et dans l'incertitude, je me résolus d'aller dans la Sicile, oü j'avais ouï dire que mon père avait été jeté par les vents. Mais le sage Mentor, qua vous voyez ici présent, s'opposait cl ce téméraire dessein: il me représentait d'un cóté les Cyclopes, géants monstrueux qui dévorent les hommes, de l'autre la flotte d'Enée et des Troyens, qui était sur ces cótes. Ces Troyens, disait-il, sont animés contre tous les Grecs; mais surtout ils répandraient avec plaisir le sang du fils d'Ulysse.
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TÃLÃMAQUE (LIVRE l).
Retournez, continuait-il, en Ithaque; peut-être que votre père, aimé des dieux, y sera aussitót que vous. Mais si les dieux ont résolu sa perte, s'il ne doit jamais revoir sa patrie, du moins il faut que vous alliez le venger, délivrer votre mère, montrer votre sagesse a tous les peuples, et faire voir en vous A toute la Grèce uu roi aussi digne de régner que le fut jamais Ulysse lui-même.
Ces paroles étaient salutaires; mais je n'étais pas assez prudent pour les écouter; je n'écoutai que ma passion. Le sage Mentor m'aima jusqu'è me suivre dans un voyage téméraire que j'entreprenais contre ses conseils, et les dieux permirent que je fisse une faute qui devait servir a me corriger de ma présomption.
Pendant que Télémaque parlait, Calypso regardait Mentor. Elle était étonnée: elle croyait sentir en lui quelque chose de divin, mais elle ne pouvait démêler ses pensées confuses; ainsi elle demeurait pleine de crainte et de défiance è la vue de eet inconnu. Alors elle appréhenda de laisser voir son trouble. Continuez, dit-elle k Télémaque, et satisfaites ma curiosité. Télémaque reprit ainsi:
Nous eümes assez longtemps un vent favorable pour aller en Sicile; mais ensuite une noire tempête déroba le ciel amp; nos yeux, et nous fümes enveloppés dans une profonde nuit. A la lueur des éclairs, nous aper^ümes d'autres yaisseaux exposés au même péril; et nous reconnömes bientót que c'étaient les vaisseaux d'Enée; ils n'étaient pas moins è, craindre pour nous que les rochers. Alors je compris, mais trop tard, ce que l'ardeur d'une jeunesse imprudente m'avait empêché de considérer attentivement. Mentor parut, dans ce danger non-seulement ferme et intrépide, mais encore plus gai qu'è l'or-dinaire; c'était lui qui m'encourageait; je sentais qu'il m'inspirait une force invincible. II donnait trauquillement tous les ordres, pendant que le pilote était troublé. Je lui disais; Mon cher Mentor, pourquoi ai-je refusé de suivre vos conseils! ne suis-je pas malheureux d'avoir voulu me croire moi-méme dans un dge oü l'on n'a ni pré-voyance de l'avenir, ni expérience du passé, ni modération pour ménager le présent! Oh! si jamais nous échappons de cette tempête, je me défierai de moi-méme comme de mon plus dangereux ennemi; c'est vous. Mentor, que je croirai toujours. Mentor, en souriant, me répondit: Je n'ai garde de vous reprocher la faute que vous avez faite; il suffit que vous la sentiez, et qu'elle vous serve tl être une autre fois plus modéré dans vos désirs. Mais, quand le péril sera passé, la présomption reviendra peut-étre. Maintenant il faut se soutenir par le courage. Avant que de se jeter dans le péril, il faut le prévoir et le craindre; mais quand on y est, il ne reste plus qu'i le mépriser. Soyez done le digne fils d'Ulysse; montrez un coeur plus grand que tous les maux qui vous menacent.
La douceur et le courage du sage Mentor me charmèrent; mais je fus encore bien plus surpris quand je vis avec quelle adresse il nous délivra des Troyens. Dans le moment oü le ciel commencait Ãl s'é-claircir, et oü les Troyens, nous voyant de prés, n'auraient pas man-qué de nous reconnaltre, il remarqua un de leurs vaisseaux qui était presque semblable au nótre, et que la tempête avait écarté. La poupe en était couronnée de certaines fleurs; il se hamp;ta de mettre sur notre
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FÃNELON (1651 â1715).
poupe des couronnes de fleurs semblables; il les attacha lui-même avec des bandelettes de la même couleur que celles des Troyens; il ordonna il tous nos rameurs de se baisser le plus qu'ils pourraient le long de leurs bancs, pour n'être point reconnus des ennemis. En eet état, nous passimes au milieu de leur flotte; ils poussèrent des cris de joie en nous voyant, comme en revoyant des compagnons qu'ils avaient crus perdus. Nous fümes même contraints par la violence de la mer d'aller assez longtemps avec eux; enfin nous demeurdmes un peu derrière; et, pendant que les vents impétueux les poussaient vers 1'Afrique, nous flmes les derniers efforts pour aborder h force de raraes sur la cóte voisine de Sicile.
Nous y arrivdmes en effet. Mais ce que nous cherchions n'était guère moins funeste que la flotte qui nous faisait fuir, nous trouvdmes sur cette cóte de Sicile d'autres Troyens ennemis des Grecs. C'était lè, que régnait le vieux Aceste sorti de Troie. A peine fümes-nous arrivés sur ce rivage, que les habitants crurent que nous étions, ou d'autres peuples de l'ile armés pour les surprendre, ou des étrangers qui venaient s'emparer de leurs terres. Ils brülent notre vaisseau dans le premier emportement, ils égorgent tous nos compagnons, ils ne réservent que Mentor et moi pour nous présenter k Aceste, afin qu'il püt savoir de nous quels étaient nos desseins, et d'oü nous ve-nions. Nous entrons dans la ville les mains liées derrière le dos; et notre mort n'était retardée que pour nous faire servir de spectacle è, un peuple cruel, quand on saurait que nous étions Grecs.
On nous présenta d'abord è. Aceste, qui, tenant son sceptre d'or en main, jugeait les peuples et se préparait a un grand sacrifice. II nous demanda, d'un ton sévère, quel était notre pays et le sujet de notre voyage. Mentor se hAta de répondre et lui dit: Nous venons des cótes de la grande Hespérie, et notre patrie n'est pas loin de la. Ainsi il évita de dire que nous étions Grecs. Mais Aceste, sans l'é-couter davantage, et nous prenant pour des étrangers qui cherchaient leur dessein, ordonna qu'on nous envoydt dans une forêt voisine, oü nous servirions en esclaves sous ceux qui gouvernaient ses troupeaux.
Cette condition me parut plus dure que la mort. Je m'écriai: O roi! faites-nous mourir plutót que de nous traiter si indignement; sa-chez que je suis Télémaque, fils du sage ülysse, roi des Ithaciens; je cherche mon père dans toutes les mers; si je ne puis le trouver, ni retourner dans ma patrie, ni éviter la servitude, ótez-moi la vie, que je ne saurais supporter.
A peine eus-je prononcé ces mots, que tout le peuple ému s'écria qu'il fallait faire périr le fils de ce cruel Ulysse dont les artifices avaient ren versé la ville de Troie. O fils d'Ulysse! me dit Aceste. je ne puis refuser votre sang aux mdnes de tant de Troyens que votre père a précipités sur les rivages du noir Cocyte; vous et celui qui vous mène, vous périrez. En même temps, un vieillard de la troupe proposa au roi de nous immoler sur le tombeau d'Anchise. Leur sang, disait-il, sera agréable a l'ombre de ce héros; Ãnée même, quand il saura un tel sacrifice, sera touché de voir combien vous aimez ce qu'il avait de plus cher au monde.
Tout le peuple applaudit è, cette proposition, et on ne songea plus
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TELEMAQUE (LIVRE l).
qu'è, nous immoler. Déjè, on nous menait sur le tombeau d'Ancliise. On y avait dressé deux autels, oü le feu sacré était allumé; le glaive qui devait nous percer était devant nos yeux, on nous avait couronnés de fleurs, et nulle compassion ne pouvait garantir notre vie. C'était fait de nous, quand Mentor demanda tranquillement è, parler au roi. II lui dit:
O Aceste! si le malheur du jeune Télémaque, qui n'a jamais porté les armes contre les Troyens, ne peut vous toucher, du moins que votre propre intérêt vous touche. La science que j'ai acquise des pré-sages et de la volonté des dieux me fait connaltre qu'avant que trois jours soient écoulés vous serez attaqué par des peuples barbares, qui viennent comme un torrent du haut des montagnes pour inonder votre ville et pour ra vager tout votre pays. Hdtez-vous de les prévenir; mettez vos peuples sous les armes, et ne perdez pas un moment pour retirer au-dedans de vos murailles les riches troupeaux que vous avez dans la campagne. Si ma prédiction est fausse, vous serez libre de nous immoler dans trois jours; si au contraire elle est véritable, sou-venez-vous qu'on ne doit pas óter la vie è. ceux de qui on la tient.
Aceste fut étonné de ces paroles que Mentor lui disait avec une assurance qu'il n'avait jamais trouvée en aucun homme Jevoisbien, répondit-il, ó étranger, que les dieux, qui vous out si mal partagé pour tous les dons de la fortune, vous ont accordé une sagesse qui est plus estimable que toutes les prospérités. En même temps il re-tarda le sacrifice et donna avec diligence les ordres nécessaires pour prévenir l'attaque dont Mentor l'avait menacé. On ne voyait de tous cótés que des femmes tremblantes, des vieillards courbés, de petits enfants les larmes aux yeux, qui se retiraient dans la ville. Les bceufs mugissants et les brebis bêlantes venaient en foule, quittant les gras pdturages, et ne pouvant trouver assez d'étables pour être mis 1 couvert. C'étaient de toutes parts des cris confus de gens qui se poussaient les uns les autres, qui ne pouvaient s'entendre, qui pre-naient dans ce trouble un inconnu pour leur ami, et qui couraient sans savoir oü tendaient leurs pas. Mais les principaux de la ville, se croyant plus sages que les autres, s'imaginaient que Mentor était un imposteur, qui avait fait une fausse prédiction pour sauver sa vie.
Avant la fin du troisième jour, pendant qu'ils étaient pleius de ces pensées, on vit sur le penchant des montagnes voisines un tour-billon de poussière; puis on apercut une troupe innombrable de barbares armés: c'étaient les Himériens, peuples féroces, avec les nations qui habitent sur les monts Nébrodes et sur le sommet d'Acratas, oü règne un hiver que les zéphyrs n'ont jamais adouci. Ceux qui avaient méprisé la prédiction de Mentor perdirent leurs esclaves et leurs trompeaux. Le roi dit a Mentor: j'oublie que vous êtes des Grecs; nos ennemis deviennent nos amis fidèles. Les dieux vous ont envoyés pour nous sauver; je n'attends pas moins de votre valeur que de la sagesse de vos conseils; hitez-vous de nous secourir.
Mentor montre dans ses yeux une audace qui étonne les plus fiers combattants. II prend un bouclier, un casque, une épée, une lance; il range les soldats d'Aceste; il marche ê, leur tête, et s'avance en bon ordre vers les ennemis. Aceste, quoique plein de courage, ne peut dans sa vieillesse le suivre que de loin. Je le suis de plus prés,
253
fénelon (1651 â1715).
mais je ne puis égaler sa valeur. Sa cuirasse ressemblait, dans le combat, è rimmortelle égide. La mort courait de rang en rang par-tout sous ses coups. Semblable è. un lion de Numidie que la cruelle faim dévore, et qui entre dans un troupeau de faibles brebis, il dé-chire, il égorge, il nage dans le sang; et les bergers, loin de secourir le trompeau, fuient, tremblants, pour se dérober è sa fureur.
Ces barbares, qui espéraient de surprendre la ville, furent eux-mémes surpris et déconcertés. Les sujets d'Aceste, animés par l'exemple et par les ordres de Mentor, eurent une vigueur dont ils ne se croyaient point capables. De ma lance je renversai le fils du roi de ce peuple ennemi. II était de mon dge, mais il était plus grand que moi; car ce peuple venait d une race de géants qui étaient de la même origine que les Cyclopes: il méprisait un ennemi aussi faible que moi. Mais, sans ra'étonner de sa force prodigieuse ni de son air sauvage et brutal, je poussai ma lance contre sa poitrine, et je lui fis vomir, en expirant, des torrents d'un sang noir. II pensa m'écraser dans sa chute: 1 le bruit de ses armes retentit jus-qu'aux montagnes. Je pris ses dépouilles, et je revins trouver Aceste. Mentor, ayant achevé de mettre les ennemis en désordre, les tailla en pièces et poussa les fuyards jusque dans les foréts.
Un succès si inespéré fit regarder Mentor comme un homme chéri et inspiré des dieux. Aceste, touché de reconnaissance, nous avertit qu'il craignait tout pour nous, si les vaisseaux d'Enée revenaient en Sicile; il nous en donna un pour retourner sans retardement 2 en notre pays, nous combla de présents et nous pressa de partir pour prévenir tous les malheurs qu'il prévoyait; mais il ne voulut nous donner ni un pilote ni des rameurs de sa nation, de peur qu'ils ne fussent trop exposés sur les cótes de la Grèce. II nous donna des marchands phéniciens, qui, étant en commerce avec tous les peuples du monde, n'avaient rien ê, craindre, et qui devaient ramener le vaisseau è. Aceste quand ils nous auraient laissés ö, Ithaque. 3
III. DIALOGUE ENTRE LOUIS XI ET PHILIPPE DE COMMINES. 4
les fatblesses et les crimes des rois ne sauraient être caches.
Louis xi. On dit que vous avez écrit mon histoire.
Ph. de Commines. II est vrai, Sire; et j'ai parlé en bon domestique. 5
Louis xi. Mais on assure que vous avez raconté bien des choses dont je me serais passé volontiers. 0
Ph. de Commines. Cela pent étre; mais en gros, j'ai fait de
2S4
1
C'est-a-dire: il faillit m'écraser, il manqua de m'écraser, pour il maurait presque
2
écrasé. - Aujourd'hui on dit* sans retard,
3
Les petites iles , étant ordinairement regardées comme des villes, sont précédées de la préposition amp; au lieu de en; mais Fénelon écrit aussi en Ithaque.
4
k Commines: voyez \'Introduction t page XVII. Quant a Louis XI, comparez l'article Casimir Delavigne, dans ce Manuel.
5
Domestique; voyez page 147, note 1.
G Proprement: dont je me serais passé volontiers qti elles fussent racontées ou: du récit des que lies je me serais passé volontiers.
dialogue entre louis xi et philippe de commines. 255
vous un portrait fort avantageux. Voudriez-vous que j'eusse été un flatteur perpétuel, au lieu d'être un historiën ?
Louis xi. Vous deviez parler de moi comme un sujet comblé des graces de son ma!tre.
Ph. de Commines. C'est le moyen de n'être cru de personne. La reconnaissance n'est pas ce qu'on cherche dans une histoire; au contraire, c'est ce qui la rend suspecte.
Louis xi. Pourquoi faut-il qu'il y ait des gens qui aient la dé -mangeaison d'écrire! il faut laisser les morts en paix, et ne flétrir point leur mémoire.
Ph. de Commines. La vótre était étrangement noircie: j'ai tdché d'adoucir les impressions déjA faites; j'ai relevé toutes vos bonnes qualités: je vous ai déchargé de toutes les choses odieuses. Que pou-vais-je faire de mieux?
Louis xi. Ou vous taire, ou me défendre en tout. On dit que vous avez représenté toutes mes grimaces, toutes mes contorsions, lors-que je pariais tout seul, toutes mes intrigues avec de petites gens. On dit que vous avez parlé du crédit1 de raon prévót, de mon médecin, de mon barbier et de mon tailleur; vous avez étalé mes vieux habits. On dit que vous n'avez pas oublié mes petites dévotions, surtout cl la fin de mes jours; mon empressement £l ramasser des reliques, a me faire frotter depuis la téte jusqu'aux pieds de l'huile de la sainte ampoule , et a faire des pèlerinages, par oü - je prétendais toujours avoir été guéri. Vous avez fait mention de ma petite Notre-Dame de plomb, que je baisais dès que je voulais faire un mauvais coup; enfin de la croix de saint Laud. par laquelle je n'osais jurer sans vouloir garder mon serment, paree que j'aurais cru mourir dans l'année si j'y avais manqué. Tout cela est fort ridicule.
Ph. de Commines. Tout cela n'est-il pas vrai? Pouvais-je le taire?
Louis xi. Vous pouviez n'en rien ,dire.
Ph. de Commines. Vous pouviez n'en rien faire.
Louis xi. Mais cela était fait, et il ne fallait pas le dire.
Ph. de Commines. Mais cela était fait, et je ne pouvais pas le cacher è, la postérité.
Louis xi. Quoi! ne peut-on pas cacher certaines choses?
Ph. de Commines. Et croyez-vous qu'un roi puisse être caché après sa mort, comme vous cachiez certaines intrigues pendant votre vie? Je n'aurais rien sauvé par mon silence, et je me serais déshonoré. Contentez-vous que je pouvais dire bien pis et être cru, et je ne l'ai pas voulu faire.
Louis xi. Quoi! l'histoire ne doit-elle pas respecter les rois ?
Pu. de Commines. Les rois ne doivent-ils pas respecter l'histoire et la postérité, k la censure de laquelle ils ne peuvent échapper? Ceux qui veulent qu'on ne parle pas mal d'eux n'ont qu'une seule ressource, qui est de bien faire.
19
1
Crédit dans le sens de pouvoir, autorité, influence.
256
R E Gr N A K D
notice biographique et littéraire. '
JEAN-FRANCOIS REGNARD, le meilleur des poètes comiques du XVIIe siècle, après Molière, naquit rl Paris en 1656 et mourut en 1709. Fils d'un riche négociant, il fit de grands voyages et mena, dans sa jeu-nesse, une vie fort aventureuse. II fut pris, en revenant d'Italie par des corsaires, vendu comme esclave A Alger, puis amené a Constantinople. Après une dure captivité, Regnard réussit ü se faire racheter et revint en France.
En 1681, il quitta de nouveau sa patrie, parcourut la Flandre , la Hol-lande et le Danemark, arriva a Stockholm, parcourut toute la Laponie, pénétra jusqu'Ãl la mer Glaciale et inscrivit sur un rocher ce vers devenu célèbre:
Hic tandem stetimus nobis ubi dcfnit orb is. 1
Après avoir traversé la Pologne, la Hongrie et 1'Allemagne, il revint en France. En 1683, il acheta une charge de trésorier au bureau des finances. II vécut dès-lors tantót ;\ Paris même, tantót dans une belle campagne qu'il possédait a peu de distance de la capitale.
C'est dans cette agréable retraite qu'il écrivit la relation de ses voyages, et qu'il composa la plupart de ses comédies. Elles sont presque toutes en vers, et elles ont eu un grand süccès au Théütre-Francais, oü on les joue encore de nos jours. Les principales sont: le Joucur, le Distrait, les Ménechmes et le Légataire universel.
Regnard est loin d'égaler la profondeur de Molière: il n'a ni Fesprit d'observation ni la vigueur de style qu'on admire chez l'auteur du Tartuffe et du Misanthrope, mais il possède une gaieté soutenue, un fonds inépuisable de saillies et de traits plaisants et une grande facilité de diction. Nous donnerons une courte analyse d'une seule de ses pièces.
LE JOUEUR (1696.)
Regnard était lui-même un joueur passionné; il n'est done pas étonnant qu'il ait dépeint les vicissitudes de cette passion avee beaueoup de naturel et de verve. Mais il ne nous présente que le eóté plaisant de ce terrible vice, dont le cóté sérieux l'aurait conduit a faire un drame dans le genre de celui de 1 ecrivain allemand Iffland (1750â1814). Ni l'un ni l'autre ne se sentaient de taille a montrer, comme Molière, ce que le vice a de hideux et a en faire néanmoins rire en même temps.
Le jour commence a poindre; Hector, le valet du joueur Valère, attend depuis long-temps le retour de son maitre, qui parait enfin, en désordre et dans l'état d'un homme qui a joué toute la nuit.
ACTE I, SCÃNE IV, V, VI.
Hector.---Mais je l'apercois. Qu'il a Fair harassé!
On soupconne aisément, A sa triste figure.
Qu'il cherche en vain quelqu'un qui prête è. triple usure.
1
Enfin nous nous sommes arrêtés ici, oü le monde nous a manqué.
le joueur (acte i, scène iv, v, vl).
Valere. Quelle heure est-il?
Hector. II est... Je ne m'en souviens pas. Valere. Tu ne t'en souviens pas?
Hector. Non; monsieur. . . Valere. Je suis las
De tes mauvais discours; et tes impertinences .. . Hector (« part). Ma foi, la vérité répond aux apparences. Valère. Ma robe de chambre. (a. part). Euh!
Hector {a pari). II jure entre ses dents. Valere. Eh bien! me faudra-t-il attendre encor longtemps?
{11 se promène.)
Hector. Eh! la voilé, monsieur.
{II suit soil maitre, tenant sa robe de chambre toute déployée.) Valère {se promenani). Une école maudite 1 Me coüte en un moment, douze trous tout de suite. 2 Que je suis un grand chien! Parbleu, je te saurai,
Maudit jeu de trictrac, ou bien je ne pourrai.
Tu peux rne faire perdre, 6 fortune ennemie!
Mais me faire payer, parbleu, je t'en défie:
Car je n'ai pas un sou.
Hector {tenant toujours la robe). Vous plairait-il, monsieur... Valère {se promenani). Je me ris de les coups, j'incagne ta fureur. Hector. Votre robe de chambre est, monsieur, toute prête. Valère. Va te coucher, maraud; ne me romps point la tête Va-t'en.
Hector. Tant mieux.
Valère {se meitani dans nn fauteuil). ]e veux dormir dans ce fauteuil. Que je suis malheureux! Je ne puis fermer l'oeil.
Je dois de tous cotés, sans espoir, sans ressource.
Et n ai pas, grAce au ciel, un écu dans ma bourse.
Hector! . . . Que ce coquin est heufeux de dormir!
Hector!
Hector {derrière le theatre). Monsieur?
Valère. Eh bien! bourreau, veux-tu venir?
{Hector entre a moitié deshabille.)
N'es-tu pas las encor de dormir, misérable?
Hector. Las de dormir, monsieur? Hé! je me donne au diable. Je n ai pas eu le temps d'óter mon justaucorps. 4 Valère. Tu dormiras demain.
Hector {a part). II a le diable au corps. Valere. Est-il venu quelqu'un?
Hector. II est, selon I'usage, Venu mamt créancier, de plus, un gros visage.
Faire une école veut dire en termes de jeu: oublier de vxarqucr scs points ou en marquer mal d propos.
Au jeu de trictrac, chaque fois que I'on a douze points, on met un fichet (petit morceau d ivoire) dans un trou.
à Incagner, vieux mot du langage familier, qui signifie braver, défier.
Le justaucorps de 1'ancien costume a été remplacé par Vhabit, la redingote et le veston. 0
257
3
regnard (1656 â1709).
Un maitre de trictrac qui ne m'est pas connu.
Le rnaltre de musique est encore venu.
Ils reviendront bientót.
Valère. Bon. Pour cette autre affaire,
M'as-tu déterré. . . .
Hector. Qui? cette honnête usurière Qui nous prête, par heure, amp; vingt sous par écu? 1Valère. Justement, elle-même.
Hector. Oui, monsieur , j'ai tout vu.
Qu'on vend cher maintenant l'argent è la jeunesse!
Mais enfin, j'ai tant fait avec un peu d'adresse,
Qu'elle m'a reconduit d'un air fort obligeant;
Et vous aurez, je crois, au plus tót votre argent.
Valère. J'aurai les mille écus! O ciel! quel coup de grice! Hector, mon cher Hector, viens cè., que je t'embrasse.
Hector. Comme l'argent rand tendre!
Valère. Et tu crois qu'en effet Je n'ai, pour en avoir, qu'è, donner mon billet ?
Hector. Qui le refuserait serait bien difficile:
Vous êtes aussi bon que banquier de la ville.
Pour la réduire au point oü vous la souhaitez,
II a fallu lever bien des difficultés :
Elle est d'accord de tout, du temps, des arrérages:
II ne faut maintenant que lui donner des gages.
Valère fait la cour a la belle et riche Angélique, qui répond a son amour, mais ne consent a lui accorder sa main qu'a la condition qu'il renonce au jeu. L'amour du joueur a des variations qui répondent, en sens inverse, aux vicissitudes de la table de jeu. S'il a été malheureux au jeu, il redevient amant passionné; s'ilgagne, il n'écoute qu'avec distraction les éloges qu'on lui fait de la belle Angélique; dont il ne rougit pas de mettre le portrait en gage pour se procurer de l'argent.
ACTE III, SCÃNE VI.
Valère (comptant son argent). Mille deux cent cinquante.
Hector [a part). La flotte est arrivée avec les galions; '2Cela va diablement hausser nos actions. 3(haiit.) J'ai vu pareillement, par votre ordre, Angélique:
Elle m'a dit . . .
Valère {frappant du pied). Morbleu! ce dernier coup me pique; Sans les cruels revers de deux coups inouïs,
J'aurais encor gagné plus de deux cents louis.
Hector. Cette fille, monsieur, de votre amour est folie.
Valère (a part). Damon m'en doit encor deux cents sur sa parole. Hector {le tirant par la manche). Monsieur, écoutez-moi; calmez
un peu vos sens;
Je parle d'Angélique, et depuis fort longtemps.
258
1
Uécu était de trois francs ou de 60 sous. Prêter a 20 so7is far écu signifie done prêter a ssVa pour cent, ce qui est déja une assez honnête tisure, quand on sous-entend par an; mais ce mauvais plaisant d'Hector ajoute encore par hcure.
2
Galions, grands batiments de charge, que l'Espagne employait autrefois pour les voyages aux colonies d'Amérique et qui servaient principalement a transporter en Europe les produits des mines du Pérou, du Mexique, etc.
3
Action dans le sens de part cVintérêt dans une entreprise commerciale.
le joueur (actes iii et iv).
Valere, (avec distraction). Ah! d'Angélique? Eh bien! comment
suis-je avec elle?
Hector. On n'y peut être mieux. Ah! monsieur, qu'elle est belle! Et que j'ai de plaisir a vous voir raccroché!
Valère (avec distraction). A te dire le vrai, je n'en suis pas fdché. Hector. Comment! quelle froideur s'empare de votre dme!
Quelle glace! Tantót vous étiez tout de flamme.
Void comment Valère juge le jeu, quand il se promène dans sa chambre en comp-tant et recomptant avec délices les pièces d'or qu'il a gagnées;
Valère. II n'est point dans le monde un état plus aimable Que celui d'un Joueur: sa vie est agréable;
Ses jours sont enchainés par des plaisirs nouveaux;
Comédie, opéra, bonne chère, cadeaux:
II traine en tous les lieux la joie et l'abondance:
On voit régner sur lui l'air de magnificence;
Tabatières, bijoux: sa poche est un trésor:
Sous ses heureuses mains le cuivre devient or. â â â
Le jeu rassemble tout; il unit a la fois Le turbulent marquis, le paisible bourgeois.
La femme du banquier, dorée et triomphante.
Coupe 1 orgueilleusement la duchesse indigente.
Li, sans distinction, on voit aller de pair Le laquais d'un commis 2 avec un due et pair;
Et, quoiqu'un sort jaloux nous ait fait d'injustices,
De sa naissance ainsi l'on venge les caprices.
Hector. A ce qu'on peut juger de ce discours charmant,
Vous voilé, done en grdce avec l'argent comptant.
Tant mieux. Pour se conduire en bonne politique,
II faudrait retirer le portrait d'Angélique.
Valère. Nous verrons.
Hector. Vous savez ....
Valère, Je dois jouer tantót.
Hector. Tirez-en mille écus.
Valère. Oh! non, c'est un dépót.....
Ce singulier respect que Ie joueur a pour l'argent gagné au jeu, au point de ne pas vouloir s'en servir méme pour dégager le portrait de celle qu'il aime, est d'une vérité frappante. Mais la fortune ne sourit pas longtemps a Valère. Voyons-le au qnatrüme acte.
ACTE IV, SCÃNE XIII.
Valère. Non, l'enfer en courroux et toutes ses furies N'ont jamais exercé de telles barbaries.
Je te loue, ó destin, de tes coups redoublés!
Je n'ai plus rien è. perdre, et tes vceux sont comblés.
Pour assouvir encor la fureur qui t'anime,
Tu ne peux rien sur moi: cherche une autre victime.
Hector (« part). II est sec. 3
2S9
1
Coupcr, terme du jeu de cartes, c'est-a-dire séparcr, avant la donne, un jeu en deux parties plus ou moins égales.
2
II ne s'agit point ici du commis d'un marchand, mais du commis d un fermier
3
general. V. page 270, note 2. 3 En prose: 11 est a sec.
regnard (1656 â1709).
Valere. De serpents mon coeur est clévoré; Tout semble en un moment contre moi conjuré.
{II prend Hector a la cravatè).
Parle. As-tu jamais vu le sort et son caprice Accabler un mortel avec plus d'injustice,
Le mieux assassiner ? Perdre tous les partis, 1Vingt fois le coupe-gorge, 2 et toujours premier pris!
Réponds-moi done, bourreau.
Hector. Mais ce n'est pas ma faute. Valere. As-tu vu de tes jours trahison aussi haute?
Sort cruel, ta malice a bien su triompher;
Et tu ne me flattais que pour mieux m'étouffer.
Dans l'état oü je suis, je puis tout entreprendre;
Confus, désespéré, je suis prêt ü me pendre.
Hector. Heureusement pour vous, vous n'avez pas un sou Dont vous puissiez, monsieur, acheter un licou. 3Voudriez-vous souper?
Valère. Que la foudre t'écrase! Ah! charmante Angélique, en l'ardeur qui m'embrase,
A vos seules bontés je veux avoir recours!
Je n'aimerai que vous, m'aimerez-vous toujours?
Mon coeur, dans les transports de sa fureur extréme,
N'est point si malheureux, puisqu'enfin il vous aime.
Hector (« part). Notre bourse est h fond; et, par un sort nouveau, Notre amour recommence tl revenir sur l'eau.
Valère. Calmons le désespoir oü la fureur me livre.
Approche ce fauteuil. {Hector approche un fauteuil, Valère s'assied). Va me chercher un livre.
Hector. Quel livre voulez-vous lire en votre chagrin?
Valère. Celui qui te viendra le premier sous la main; II m'importe peu; prends dans ma bibliothèque.
Hector (sort et reiitre tenant un livre).
Voilü Sénèque.
Valère Lis.
Hector. Que je lise Sénèque?
Hector. Oui. Ne sais-tu pas lire?
Hector. Eh! vous n'y pensez pas; Je n'ai lu de mes jours que dans des almanachs.
Valère. Ouvre, et lis au hasard.
Hector. Je vais le mettre en pièces.
Valère. Lis done.
Hector (lit). âChapitre six. Du mépris des richesses. âLa fortune ofifre aux yeux des brillants mensongers;
200
1
Au lansquenet oijrir le pai'ti, donnei', prendre, faire tenir le pfirti se dit pour parier d'une carte double ou triple contre une carte simple. Dans la plupart des-editions modernes on a remplacé tous les partis par tous tes paris, ce qui donne le même sens. Mais Regnard a écrit partis.
2
- Le coupe-gorge est le nom du plus malheureux coup du jeu de lansquenet. II y a coupe-gorge quand celui qui tient les cartes amène sa carte la première.
3
Licou, corde qui sert a lier les bestiaux par le cou.
LE JOUEUR (ACTES IV ET v).
âTous les biens d'ici-bas sont faux et passagers;
âLeur possession trouble, et leur perte est légère:
âLe sage gagne assez quand il peut s'en défaire.quot;
Lorsque Sénèque fit ce chapitre éloquent,
II avait, comme vous, perdu tout son argent.
Valere. Finis done
Hector. âQue faut-il h la nature humaine? âMoins on a de richesse, et moins on a de peine.
,,C'est posséder les biens que savoir s'en passer.quot;
Que ce mot est bien dit! et que e'est bien penser!
Ce Sénèque, monsieur, est un excellent homme.
Ãtait-il de Paris?
Valère. Non, il était de Rome.
Dix fois cl carte triple être pris le premier!
Hector. Ah! monsieur, nous mourrons un jour sur un fumier. Valère II faut que de mes maux enfin je me délivre:
J'ai cent moyens tout prés 1 pour m'empêcher de vivre.
La rivière, le feu, le poison et le fer.
Hector. Si vous vouliez, monsieur, chanter un petit air?
Votre maitre a chanter est ici: la musique Peut-être calmerait cette humeur frénétique.
Valère. Que je chante!
Hector. Monsieur ....
Valère. Que je chante, bourreau! Je veux me poignarder; la vie est un fardeau Qui pour moi désormais devient insupportable.
Hector. Vous la trouviez pourtant tantót bien agréable.
âQu'un joueur est heureux! sa poche est un trésor;
âSous ses heureuses mains le cuivre devient or,quot;
Disiez-vous.
Valère. Ah! je sens 'redoubler ma colère.
Hector. Monsieur, contraignez-vous, j'apercois votre père.
M. Géronte, père du joueur, voit avec autant d'étonnement que de plaisir que son fils se plait a la lecture de Sénèque. II demande si Valère a enfin obtenu la parole d'Angélique, et il est trés mécontent d'apprendre qu'il n'a pas encore fait de démarche décisive. Le jeune homme s'empresse de réparer sa négligence et de se rendre auprès d'Angélique.
201
Nous l'y voyons au 'cinquihne acte. II entre tout joyeux, mais il est bientót décon-tenancé par le froid accueil et la tristesse d'Angélique, qu'il trouve en compagnie de Dorante, son oncle et son rival. La jeune fille somme Valère de lui montrer le médaillon de prix, gage de son amour, dont elle lui a fait présent. Le joueur, après avoir fouillé dans toutes ses poches, fait semblant de se mettre en colère contre son domestique Hector, qu'il accuse d'avoir perdu le portrait. Le fripon déclare effronté-ment qu'il l'a confié a un peintre pour en faire une copie. Valère, aussi effronté que son valet, lui ordonne d'aller le chercher promptement. Mais tout a coup il voit paraitre l'usurière, Mme la Ressource, chez laquelle il a mis le medaillon en gage, et qui, jusque-la, s'était tenue a l'écart. Cette honnète bijoutière, étant venue chez Angélique pour lui vendre des diamants, a montré, par hasard, le médaillon sur lequel
1
La plupart des éditions ont tout pris, ce qui veut dire: Je n'ai pas besoin d'aller loin pour chercher ces moyens. â La lecon tout préts (c'est-a-dire: ces moyens sont tout prepares) donne a peu prés le méme sens.
202 REGNARD (1656-1709).
elle a prêté de 1'argent a Valère. Angélique indignée rompt décidément avec Valère et épouse Dorante.
Mais rincorrigible joueur n'est pas homme a se désoler longtemps de cette disgrace. II en prend vite son parti en disant a son valet:
Va, va, consolons-nous, Hector; et quelque jour Le jeu m'acquittera des pertes de l'amour.
1 C'est-a-dire: me dé dom m agcra.
263
JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU, poète lyrique, né k Paris en 1670, était fils d un cordonnier. Son père lui fit donner une excellente education littéraire, et le jeune hotóme promit de bonne heure de devenir un grand poète; Boileau lui-raême daigna lui donner des con-seils. Rousseau se vit, dès l'amp;ge de 20 ans, recherché par les personnes du plus haut rang; 'il accompagna le maréchal de Tallard è, Londres en qualité de secrétaire, et vécut ensuite 4 titre d'ami chez Rouillé de Coudray, directeur des finances. II réussit surtout dans IWe et dans Yépigramme; mais il s'attira le juste mépris du public en jouant un double róle, celui de poète religieux dans ses odes et de poète licencieux dans ses épigrammes. En 1712, des couplets satiriques, remplis d'infómes caloranies et dirigés contre des littérateurs estimés, furent imprimés cl Paris. On les imputa géné-ralement a J.-B. Rousseau, et quoiqu'il se défendlt d'en être l'auteur, il se vit traduit en justice comme diffamateur et banni a perpétuité du royaume par arrêt du parlement. II se retira en Suisse, oü il recut un bon accueil du comte du Luc, ambassadeur de France. II 1 accompagna plus tard a Vienne, obtint la protection du prince Eugène de Savoie, et se fixa enfin k Bruxelles. En 1716, on offrit a Rousseau des lettres de rappel: mais il ne voulut point en profiter, paree qu'on lui devait, disait-il, non pas une grdce, mais une réhabilitation publique. II continua done k vivre cl Bruxelles en exil, et y mourut en 1741. Piron composa pour lui l'épitaphe suivante:
Ci-git l'illustre et malheureux Rousseau;
Le Brabant fut sa tombe et Paris son berceau.
Voici l'abrégé de sa vie,
Qui fut trop longue de moitié;
II fut trente ans digne d'envie ,
Et trente ans digne de pitié.
I. ODE III, TIRÃE DU PSAUME XLIX.
SUR L'AVEUGLEMENT DES HOMMES DU SIÃCLE.
Qu'aux accents de ma voix la terre se réveille.
Rois, soyez attentifs; peuples, ouvrez l'oreille: Que l'univers se taise et m'écoute parler.
Mes chants vont seconder les accords de ma lyre, L'esprit saint me pénètre, il m'échauffe, il m'inspire Les grandes vérités que je vais révéler.
L'homme en sa propre force a mis sa confiance Ivre de ses grandeurs et de son opulence,
L'éclat de sa fortune enfle sa vanité.
Mais, ó moment terrible, ó jour épouvantable,
Oü la mort saisira ce fortuné coupable.
Tout chargé des Hens de son iniquité!
264 JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU (1670â I74l)-
Que deviendront alors, répondez, grands du monde, Que deviendront ces biens oü votre espoir se fonde, Et dont vous étalez l'orgueilleuse moisson?
Sujets, amis, parents, tout deviendra stérile;
Et, dans ce jour fatal, I'liomme a l'homme inutile Ne palra 1 point £l Dieu le prix de sa rancon.
Vous avez vu tomber les plus illustres têtes;
Et vous pourriez encore, insensés que vous êtes,
Ignorer le tribut que Ton doit è, la mort?
Non, non, tout doit franchir ce terrible passage:
Le riche et l'indigent, l'imprudent et le sage,
Sujets a même loi, subissent même sort.
D'avides étrangers, transportés d'allégresse,
Engloutissent déja toute cette richesse,
Ces terres, ces palais de vos noms ennoblis.
Et que vous reste-t-il en ces moments suprêmes? Un sépulcre funèbre, oü vos noms, oü vous-mêmes Dans 1'éternelle nuit serez ensevelis.
Les hommes, éblouis de leurs honneurs frivoles.
Et de leurs vains flatteurs écoutant les paroles,
Ont de ces vérités perdu le souvenir:
Pareils aux animaux farouches et stupides,
Les lois de leur instinct sont leurs uniques guides,
Et pour eux le présent paratt sans avenir.
Un précipice afTreux devant eux se présente;
Mais toujours leur raison, soumise et complaisante, Au-devant de leurs yeux met un voile imposteur.
Sous leurs pas cependant s'ouvrent les noirs ablmes,
Oü la cruelle mort, les prenant pour victimes.
Frappe ces vils troupeaux, dont elle est le pasteur.
Lè, s'anéantiront ces titres magnifiques,
Ce pouvoir usurpé, ces ressorts politiques,
Dont le juste autrefois sentit le poids fatal:
Ce qui fit leur bonheur deviendra leur torture;
Et Dieu, de sa justice apaisant le murmure,
Livrera ces méchants au pouvoir infernal.
Justes, ne craignez point le vain pouvoir des hommes; Quelque élevés qu'ils soient, ils sont ce que nous sommes Si vous étes mortels, ils le sont comme vous.
Nous avons beau vanter nos grandeurs passagères,
II faut méler sa cendre aux cendres de ses pères;
Et c'est le même Dieu qui nous jugeja tous.
Licence poétique pour paiera ou payera.
ÃPIGRAMMES. 265
II. ÃPIGRAMMES.
Vie ÃPIGRAMME DU Ier LIVRE.
Ce monde-ci n'est qu'une oeuvre comique
Oü chacun fait ses róles différents.
Ld, sur la scène, en habit dramatique,
Brillent prélats, ministres, conquérants.
Pour nous, vil peuple, assis aux derniers rangs,
Troupe futile et des grands rebutée,
Par nous d'eu bas la pièce est écoutée,
Mais nous payons, utiles spectateurs;
Et quand la farce est mal représentée,
Pour notre argent nous sifflons les acteurs.
XVIHe ÃPIGRAMME DU 11« LIVRE.
AUX JOURNALISTES DE TRÃVOUX.
Petits auteurs d'un fort mauvais journal,
Qui d'Apollon vous croyez les apótres,
Pour Dieu, tdchez d'écrire un peu moins mal,
Ou taisez-vous sur les écrits des autres.
Vous vous tuez d. chercher dans les nótres De quoi bldmer, et l'y trouvez trés bien:
Nous, au rebours, nous cherchons dans les vótres.
De quoi louer, et nous n'y trouvons rien.
XHIe ÃPIGRAMME DU IIL LIVRE.
A PRADON, QUI AVAIT FAIT UNE SATIRE PLEINE D'INVECTIVES CONTRE BOILEAU.
Au nom de Dieu, Pradon, pourquoi ce grand courroux Qui contre Despréaux 1 exhale tant d'injures?
II m'a berné. me direz-vous.
Je veux le diffamer chez les races futures.
Hé! croyez-moi, laissez d'inutiles projets.
Quand vous réussiriez ÃL ternir sa mémoire,
Vous n'avanceriez rien pour votre propre gloire.
Et le Grand Scipion 1 sera toujours mauvais.
1 Boileau, voyez page 221.
1
Tragédie de Pradon, voyez page 229, note 3.
205
MAS8ILL0K
notice biograph1que et littéraire.
JeAN-BAPTISTE MASSILLON, né le 24 juin 1663 a Hyères, en Provence, était fils d'un notaire. Ãlevé dans un collége des Oratoriens, il entra è, 18 ans dans cette congrégation religieuse, dont les membres ne faisaient point de voeux et se consacraient a la science théologique, ;\ l'enseignement et è. l'éloquence de la chaire. Après quelques brillants essais de prédication, MaSsillon professa pendant plusieurs années les belles-lettres et la théologie dans dififérentes villes de province. A trente-trois ans, il fut envoyé a Paris comme directeur d'un séminaire. Les Conférences ecclésiasiiques qu'il dut faire en cette qualité, le placèrent bientót au premier rang des prédicateurs, a cóté de Bour-daloue, 1 qui touchait au terme de sa carrière oratoire. Massillon lui succéda et régna pendant vingt ans dans la chaire francaise. II prêcha un avent et deux carémes devant Louis XIV, qui s'était engagé è. l'entendre tous les deux ans; mais eet engagement, pris en 1704, ne fut pas tenu; l'intrigue écarta la parole courageuse qui aurait porté quelques mots de vérité Jusqu'au tróne. En 1717 Massillon fut nommé évêque de Clermont par le Régent et fut appelé k prêcher le carême de 1718 devant Louis XV, alors dgé de 9 ans.
II passa le reste dei sa vie dans son diocèse, et se fit bénir par sa charité et ses vertus évangéliques. II mourut pauvre en 1742.
Massillon n'improvisait pas; il disait que le meilleur de ses discours était celui qu'il savait le mieux. Son talent brille moins dans ses Oraisons funèbres, oü il est bien au-dessous de Bossuet 2 et de Fléchier, :l que dans ses Sermons.
Le chef-d'oeuvre de Massillon est le Petit Carême, recueil de sermons prêchés pendant le carême de 1718 devant Louis XV enfant. Nous en reproduisons quelques fragments.
I. fragment du deuxieme sermon.
Sire, quel fléau pour les grands, que ces hommes nés pour applau-dir è. leurs passions, ou pour dresser des pièges a leur innocence! quel malheur pour les peuples, quand les princes et les puissants se livrent Ãl ces ennemis de leur gloire, paree qu'ils le sont de la sagesse et de la vérité! Les fléaux des guerres et des stérilités sont des fléaux passagers, et des temps plus heureux ramènent bientót la paix et 1'abondance; les peuples en sont affligés, mais la sagesse du gouvernement leur laisse espérer des ressources; le fléau de l'adulation ne permet plus d'en attendre; c'est une calamité pour l'Etat, qui en promet toujours de nouvelles: l'oppression des peuples, déguisée au souverain, ne leur annonce que des charges plus onéreuses; les gémissements les plus touchants que forme la misère publique passent bientót pour des murmures; les remontrances les plus justes et les plus respectueuses,
1
Bourdaloue , célèbre prédicateur, né a Bourges en 1632, mort en 1704, prêcha
2
souvent devant Louis XIV et la cour. 1 Voyez page 156. 3 Voyez page 163.
LE PETIT CARÃME.
l'adulation les travestit en une témérité puuissable; et 1'inipossibilité d'obéir n'a plus d'autre nom que la rébellion et la mauvaise volonté qui refuse. Que le Seigneur, disait autrefois un saint roi, confonde ces langues trompeuses et ces lèvres fausses qui cherchent d, nous perdre, paree qu'elles ne s'étudient qu'a nous plaire!
Sire, défiez-vous de ceux qui, pour autoriser les profusions immenses des rois, leur grossissent sans cesse l'opulence de leurs peuples. Vous succédez d une monarchie florissante, il est vrai, mais que les pertes passées ont accablée; le zèle de vos sujets est inépuisable, mais ne mesurez pas la-dessus les droits que vous avez sur eux; leurs forces ne répondront de longtemps Ãl leur zèle, les nécessités de l'Ãtat les ont épuisées; laissez-les respirer de leur accablement: vous augmenterez vos ressources en augmentant leur tendresse. Ãcoutez les conseils des sages et des vieillards auxquels votre enfance est confiée, et qui pré-sidèrent aux conseils de votre auguste bisaïeul; ' et souvenez-vous de ce jeune roi de Juda dont je vous ai déjd, cité l'exemple, qui, pour avoir préféré les avis d'une jeunesse inconsidérée d. la sagesse et a la maturité de ceux aux conseils desquels Salomon son père était redevable de la gloire et de la prospérité de son règne, et qui lui conseillaient d'affermir les commencements du sien par le soulagement de ses peuples, vit un nouveau royaume se former des débris de celui de Juda; et, pour avoir voulu exiger de ses sujets au-dela de ce qu'ils lui de-vaient, il perdit leur amour et leur fidélité, qui lui était due. Les conseils agréables sont rarement des conseils utiles; et ce qui flatte les souverains fait d'ordinaire le malheur des sujets.
II. FRAGMENT DU TROISIÃME SERMON.
C'est une erreur, mes frères, de regarder la naissance et le rang comme un privilège qui diminue et adoucit è. votre égard vos devoirs envers Dieu et les régies sévères de l'évangile. Au contraire, il exigera plus de ceux amp; qui il aüra plus donné; ses bienfaits de-viendront la mesure de vos devoirs; et comme il vous a distingués des autres hommes par des largesses plus abondantes, il demande que vous vous en distinguiez aussi par une plus grande fidélité. Mais outre la reconnaissance qui vous y engage, plus tout allume les passions dans votre Ãtat, plus vous avez besoin de vigilance pour vous défendre. II faut aux grands de grandes vertus: la prospérité est comme une persécution continuelle contre la foi; et si vous n'avez pas toute la force et le courage des saints, vous aurez bientót plus de vices et de faiblesses que le reste des hommes.
267
Mais d'ailleurs sur quoi prétendez-vous que Dieu doit se reldcher en votre faveur, et exiger moins de vous que du commun des fidèles? Avez-vous moins de plaisirs a expier ? votre innocence est-elle le titre qui vous donne droit è. son indulgence? vous êtes-vous moins livrés aux désirs de la chair, pour vous croire plus dispensés des violences
1 Louis XV était i'arrière-petit-fils de Louis XIV. Le vieux roi avait eu la douleur de voir mourir son fils, le Dauphin , et I'ainé de ses deux petit-fils, le due de Bourgogne , père de Louis XV. Le cadet de ses petit-fils, le due d'Anjou qui, après Tissue de la guerre de succession fut reconnu roi d'Espagne sous le nom de Philippe V, survécut a son aïeul.
MASSILLON (1663 â 1742).
qui la mortifient et la punissent? Votre élévation a multiplié vos crimes, et alle adoucirait votre pénitence! Vos excès vous distinguent encore plus du peuple que votre rang, et vous prétendriez trouver lè,-dessus dans la religion des exceptions qui vous fussent favorables!
Quelle idéé de la divinité avons-nous; mes frères! quel dieu de chair et de sang nous formons-nous! Quoi! dans ce jour terrible oü Dieu seul sera grand. oü le roi et l'esclave seront confondus, oü les ceuvres seules seront pesées, Dieu n'exercerait que des jugements favorables envers ces hommes que nous appelons grands, ces hommes qu'il avait comblés de biens, qui avaient été les heureux de la terre, qui s'étaient fait ici-bas une injuste félicité, et qui, oubliant presque tous l'auteur de leur prospérité, n'avaient vécu que pour eux-mêmes! et il s'armerait alors de toute sa sévérité contre le pauvre qu'il avait toujours affligé! et il réserverait toute la rigueur de ses jugements pour des infortunés qui n'avaient passé que des jours de deuil et des nuits laborieuses sur la terre, et qui souvent l'avaient béni dans leur affliction, et invoqué dans leur délaissement et leur amer-tume! Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements seront équitables.
III. FRAGMENT DU CINQUIÃME SERMON.
Toute puissance vient de Dieu, et tout ce qui vient de Dieu n'est établi que pour l'utilité des hommes. I.es grands seraient inu-tiles sur la terre, s'il ne s'y trouvait des pauvres et des malheureux; ils ne doivent leur élévation qu'aux besoins publics; et loin que le peuples soient faits pour eux, ils ne sont eux-mêmes tout ce qu'ils sont que pour les peuples.
Quelle affreuse Providence, si toute la multitude des hommes n'était placée sur la terre que pour servir aux plaisirs d'un petit nombre d'heureux qui l'habitent, et qui souvent ne connaissent pas le Dieu qui les comble de bienfaits!
Si Dieu en élève quelques-uns, c'est done pour être l'appui et la ressource des autres. II se décharge sur eux du soin des faibles et des petits; c'est par lè. qu'ils entrent dans l'ordre des conseils de la sagesse éternelle. Tout ce qu'il y a de réel dans leur grandeur, c'est l'usage qu'ils en doivent faire pour ceux qui souffrent; c'est le seul trait de distinction que Dieu ait mis en nous: ils ne sont que les ministres de sa bonté et de sa providence: et ils perdent le droit et le titre qui les fait grands, dès qu'ils ne veulent l'étre que pour eux-mémes.
L'humanité envers les peuples est done le premier devoir des grands; et l'humanité renferme l'affabilité, la protection et les largesses.
Je dis l'affabilité. Oui, Sire, on peut dire que la fierté, qui d'or-dinaire est le vice des grands, ne devrait être que comme la triste ressource de la roture et de l'obscurité. II paral trait bien plus par-donnable è. ceux qui naissent, pour ainsi dire, dans la boue, de s'enfler, de se hausser, et de tdcher de se mettre, par l'enflure secrète de l'or-gueil, de niveau avec ceux au-dessous desquels ils se trouvent si fort par la naissance. Rien ne révolte plus les hommes d'une naissance obscure et vulgaire que la distance énorme que le hasard a mise entre eux et les grands; ils peuvent toujours se flatter de cette vaine persuasion , que la nature a été injuste de les faire naltre dans l'obscurité,
268
LE PETIT CARÃME.
tandis qu'elle a réservé l'éclat du sang et des titres pour tant d'autres dont le notn fait tout le mérite: plus ils se trouvent bas, moins ils se croient è leur place. Aussi Finsolence et la hauteur devienneut souvent le partage de la plus vile populace; et plus d'une fois les anciens règnes de la monarchie l'ont vue se soulever, vouloir secouer le joug des nobles et des grands, et conjurer leur extinction et leur ruine entière.
Les grands, au contraire, placés si haut par la nature, ne sauraient plus trouver de gloire qu'en s'abaissant: ils n'ont plus de distinction è. se donner du cóté du rang et de la naissance; ils ne peuvent s'en donner que par Faffabilité; et s'il est encore un orgueil qui puisse leur étre permis, c'est celui de se rendre humains et accessibles.
269
270
LE SAGE.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
.A.LAIN-RENà LE SAGE naquit en 1668 a Sarzeau, petite ville prés de Vannes. Son père était avocat et notaire et passait pour riche. Après avoir de bonne heure perdu ses parents, il resta sous la tu-telle d'un oncle, qui laissa dépérir la fortune de son pupille. Placé au collége des Jésuites de Vannes, le jeune Le Sage fit d'excellentes études. II fut pendant quelques années employé dans les fermes - en Bretagne, puis il vint tl Paris, en 1692. II y fit son droit, se maria en 1695 , fut trés peu de temps avocat au parlement et ensuite se voua eutièrement aux lettres, vivant dans un état de fortune au dessous du médiocre, mais préférant son iudépendance a toutes les propositions qu'on lui faisait. II débuta dans la carrière des lettres par des comédies et des traductions de l'espagnol.
En 1707, parut le Diable hoiteux, roman satirique dont Le Sage a pris le nom et l'idée dans El Diablo Cojuelo de Louis Velez de Guevara. L'auteur suppose qu'un démon, nommé Asmodée ou le diable boiteux, qu'un savant magicien tenait enfermé, délivré pour quelques heures de la nuit par un étudiant de Madrid, récompense son libéra-teur en lui montrant le monde tel qu'il est. II l'emporte sur le pan de son manteau, fend Fair et va se percher avec son protégé sur une des plus hautes tours de la capitale. Lè, il enlève pour lui les toits des maisons, et lui fait voir, malgré les ténébres de la nuit, le dedans des appartements, en lui racontant l'histoire de ceux qui les habitent. Quoique le merveilleux qui fait le fond de eet ouvrage satirique ne donne lieu qu'è, des récits épisodiques, la diversité des aventures, une critique vive et ingénieuse, la vérité des portraits et un style nerveux et correct ont valu un grand succés au Diable boiteux.
En 1708, Le Sage fit représenter la comédie de Turcaret, la meilleure de ses piéces de thédtre. C'est une excellente satire de la vie scandaleuse des traitants et des fermiers. Les financiers offrirent cent mille francs è, Le Sage pour l'engager d. retirer une piéce qui devait mettre au grand jour les secrets et les turpitudes de leur métier; mais, bien qu'il füt pauvre, il rejeta leurs offres. Malgré les intrigues des traitants, la piéce fut représentée et obtint un immense succés. Parmi les autres piéces de Le Sage nous mention-nons Crispin rival de son maitre, petite comédie fort gaie qui se joue encore sur le premier thédtre de Paris.
Le sage mit le sceau d sa réputation littéraire en publiant la
1
D'après la Biographic universelle.
GIL BLAS.
Vie de Gil Bias de Santillane, dont la première partie parut en 1715 , et la suite en 1724 et 1735. Ce roman est considéré comma le chef-d'oeuvre du genre. Outre que d'un bout è. l'autre il étincelle d'esprit et qu'il offre une extréme variété de scènes et un intérét soutenu, on y trouve la peinture vraie du siècle dans lequel vivait l'auteur, et le tableau fidéle de la vie humaiue en général. On a prétendu que ce roman, qui eut un succés prodigieux et qui fut traduit dans plusieurs langues, n'était qu'une traduction ou du moins une imitation de l'espagnol. Francois de Neufchdteau 1 a victorieusement réfuté cette accusation et a prouvé que Gil Bias est une oeuvre originale.
Quant au langage et au style, Gil Bias doit être placé au premier rang des monuments littéraires que nous a laissés Ie iSe siècle. Simple, concis, élégant, rencontrant toujours l'expression propre, le style de Le Sage est un des meilleurs modéles que puisse se proposer un étranger qui étudie le francais, Voihl pourquoi nous avons fait une large part aux extraits que nous donnons de la Vie de Gil Bias.
Les autres productions de Le Sage sont trés inférieures tl celles dont nous venons de parler. S'étant brouillé avec les acteurs du Thedtre-Francais, il travailla vingt-six ans pour les thédtres de la Foire et fit pour ces scènes secondaires une foule de petites pièces et d'opéras-comiques qui eurent une grande vogue, mais qui sont pour la plupart oubliés aujourd'hui.
Malgré la supériorité de son talent et le succès de ses nombreux ouvrages, l'auteur de Gil Bias ne parvint jamais amp; la fortune. Insouciant de 1'avenir, il fut toujours bienfaisant et libéral au sein de la mé-diocrité, et mourut pauvre en 1747.
HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE.
Le théatre des aventures de Gil Bias est l'Espagne entière, que ce personnage par-court d'un bout a l'autre, 1 epoque du roman est le règne de Philippe 111(1598â1621) et le commencement de celui de Philippe IV (1621â1665). L'auteur, pour bien peindre les mceurs de toutes les classes de la société, fait passer son héros par tons les degrés de l'échelle sociale. Successivement domestique dans les conditions les plus différentes, lié souvent avec des gens de mceurs fort équivoques, intendant, secretaire, confident d'un tout-puissant ministre, le due de Lerme, et mèlé aux intrigues d'une cour dissolue, puis prisonnier d'Etat a la tour de Ségovie, oü il expie l'orgueil et l'ingratitude qu'il a montrés quand la fortune lui souriait, Gil Bias revient a la prospérité, dont il n'abuse p^s une seconde fois. 11 rentre même aux affaires sous le comte d'Olivarès, successeur du due de Lerme, mais il se montre alors aussi humain et désintéressé qu'il a été d'abord avare et hautain. Notre héros finit par être anobli, mais don Gil Bias de Santillane cache modestement ses lettres de noblesse. Après la disgrace du comte d'Olivarès, il se retire dans sa terre, et finit paisiblement une vie orageuse.
Pour satisfaire le commun des lecteurs, Le Sage a fait entrer dans son livre un grand nombre de rccits épisodiques, qui sont autant de petits romans. En cela il ne fait que suivre la mode du temps et s'accommoder au goüt de son public. II s'est lui-même expliqué sur le double caractère de son livre dans une espèce de préface allé-gorique que nous reproduisons.
GIL BLAS AU LECTEUR.
271
Avant que d'entendre l'histoire de ma vie, écoute, ami lecteur, un conté que je vais te faire.
20
1
Francois de Neufchateau (1750â1828), écrivain et homme d'Ãtat. G. Plcetz, Manuel dc Littérature frangaise. 4e éd.
le sage (1668â1747).
Deux écoliers 1 allaient ensemble de Penafiel è, Salamanque. Se sentant las et altérés, ils s'arrêtèrent au bord d'une fontaine qu'ils rencontrèrent sur leur chemin. Lè., tandis qu'ils se délassaient après s'être désaltérés, ils apercurent par hasard auprès d'eux, sur une pierre k fleur de terre, quelques mots déjè, un peu effacés par le temps et par les pieds des troupeaux qu'on venait abreuver £ cette fontaine. Ils jetèrent de l'eau sur la pierre pour la la ver, et ils lurent ces paroles castillanes: A qui esta encerrada el alma del licenciado Pedro Garcias. âIci est enfermée l'dme du licencié Pierre Garcias.quot;
Le plus jeune des écoliers, qui était vif et étourdi, n'eut pas achevé de lire inscription, qu'il dit en riant de toute sa force; âRien n'est plus plaisant! ici est enfermée l'dme. . . . Une dme enfermée! ... Je voudrais savoir quel original a pu faire une si ridicule épitaphe.quot; Ãn achevant ces paroles, il se leva pour s'en aller. Son compagnon, plus judicieux, dit en lui-même. âII y a lè-dessous quelque mystère; je veux demeurer ici pour réclaircir.quot; Celui-ci laissa done partir l'autre; et, sans perdre de temps, se mit cl creuser avec son couteau tout autour de la pierre. II fit si bien qu'il l'enleva. II trouva dessous une bourse de cuir qu'il ouvrit. II y avait dedans cent ducats, avec une carte sur laquelle étaient écrites ces paroles en latin: Sqis mon héritier ,
tci qui as eu assez d'esprit pour démêler le sens de l'inscription et fais un meilleur usage que moi de mon argent. â L'écolier , ravi de cette découverte, remit la pierre comma elle était auparavant, et reprit le chemin de Salamanque avec 1'dme du licencié.
Qui que tu sois, ami lecteur, tu vas ressembler k l'un ou k l'autre de ces deux écoliers. Si tu lis mes aventures sans prendre garde aux instructions morales qu'elles renferment, tu ne tireras aucun fruit de eet ouvrage; mais, si tu lis avec attention, tu y trouveras, suivant le précepte d'Horace, l'utile mélé avec l'agréable.
Quant au roman même, nous en reproduisons trois fragments: i) Education et premières aventures de Gil Bias. 2) Gil Bias chez Varchevêque de Grenade. 3) Gil Bias au service du due de Lermè, en qualitc dc secrétaire.
I. ÃDUCATION ET PREMIÃRES AVENTURES DE GIL BLAS (I, 1â2).
Mon oncle, le chanoine Gil Pérez, me prit chez lui dès mon enfance, et se chargea de mon éducation. Je lui parus si éveillé qu'il résolut, de cultiver mon esprit. II m'acheta un alphabet, entreprit de m'ap-prendre lui-même è. lire, ce qui ne lui fut pas moins utile qu'è,moi; car en me faisant connaltre mes lettres, il se remit è. la lecture, qu'il avait toujours fort négligée; et, è. force de s'y appliquer, il parvint k lire couramment son bréviaire, ce qu'il n'avait jamais fait auparavant. II aurait encore bien voulu m'enseigner la langue latine, c'eüt été autant d'argent épargné pour lui: mais, hélas! le pauvre Gil Pérez! il n'en avait de sa vie su les premiers principes; c'était peut-étre (car je n'avance pas cela comme un fait certain) le chanoine du chapitre
â Ãcoliey est ici synonyme d'étudiant. Encore de nos jours, on appelle en France Ãcole de droit, Ãcole de médecine les Facultés de droit et de médecine; mais on n'appelle plus écoliey qu'un élève d'une classe élémentaire.
272
GIL BLAS (LIVRE l).
le plus ignorant. Aussi j'ai ouï dire qu'il n'avait point obtenu son bénéfice par son érudition.
II fut done obligé dé me mettre sous la férule d'un maltre: il m'envoya chez le docteur Godinez, qui passait pour le plus habile pédant d'Oviédo. Je profitai si bien des instructions qu'on me donna, qu'au bout de cinq k six années j'entendis un peu les auteurs grecs, et assez bien les poètes latins. Je m'appliquai aussi A la logique, qui m'apprit k raisonner beaucoup. J'aimais tant la dispute, que j'arrêtais les passants, connus ou inconnus, pour leur proposer des arguments. Je m'adressais quelquefois ü des figures hibernoises 1 qui ne demandaient pas mieux, et il fallait alors nous voir disputer! Quels gestes! quelles grimaces! quelles contorsions! nos yeux étaient pleins de fureur, et nos bouches écumantes: on nous devait plütot prendre pour des possédés que pour des philosophes.
Je m'acquis toutefois par lè, dans la ville la réputation de savant. Mon oncle en fut ravi, paree qu'il fit réflexion que je cesserais bientót de lui être è, charge. â âOr ga, Gil Bias, me dit-il un jour, le temps de ton enfance est passé. Tu as déjè, dix-sept ans, et te voilé, devenu habile gar con, II faut songer k te pousser. Je suis d'avis de t'envoyer S, l'université de Salamanque; avec l'esprit que je te vois, tu ne manqueras pas de trouver un bon poste. Je te donnerai quelques ducats pour faire ton voyage, avec ma mule qui vaut bien dix è. douze pistoles; tu la vendras a Salamanque, et tu en emploieras l'argent k t'entretenir jusqu'a ce que tu sois placé.quot;
II ne pouvait rien me proposer qui me füt plus agréable; car je mourais d'envie de voir le pays. Cependant j'eus assez de force sur moi pour cacher ma joie; et lorsqu'il fallut partir, ne paraissant sensible qu'a la douleur de quitter un oncle k qui j'avais tant d'obli-gations, j'attendris le bon homme, qui me donna plus d'argent qu'il ne m'en aurait donné s'il eüt pu lire au fond de mon dme. Avant mon départ, j'allai embrasser mon, père et ma mère, qui ne m'épar-gnèrent pas les remontrances. Ils m'exhortèrent k prier Dieu pour mon oncle, è. vivre en honnête homme, k ne me point engager dans de mauvaises affaires, et, sur toutes choses, k ne pas prendre le bien d'autrui. Après qu'ils m'eurent trés longtemps harangué, ils me firent présent de leur bénédiction, qui était le seul bien que j'attendais d'eux. Aussitót je montai sur ma mule, et sortis de la ville.
Me voilé done hors d'Oviédo, sur le chemin de Pegnaflor, au milieu de la campagne, maltre de mes actions, d'une mauvaise mule et de quarante bons ducats. Le première chose que je fis fut de laisser ma mule aller k discrétion, c'est-Ãl-dire, au petit pas. Je lui mis la bride sur le eou, et, tirant de mapoche mes ducats, je commencai è, les compter et recompter dans mon chapeau. Je n'étais pas maltre de ma joie; je n'avais jamais vu tant d'argent; je ne pouvais me lasser de le re-garder et de le manier. Je le comptais peut-être pour la vingtième fois, quand tout k coup ma mule, levant la tête et les oreilles, s'arrêta au milieu du grand chemin. Je jugeai que quelque chose l'effrayait:
273
1
UHibernie est l'ancien nom de 1'Irlande, Hibernois celui des habitants. L'ardeur que les étudiants irlandais apportaient, au moyen age, dans les disputes scolastiques a donné a ce mot une teinte de ridicule.
LE SAGE (1668â1747).
je regardai ce que ce pouvait être. J'apercus sur la terre un chapeau ren versé, sur lequel il y avait un rosaire è, gros grains, et en même temps j'entendis une voix lamentable qui prononca ces paroles: âSeigneur passant, ayez pitié, de grice, d'un pauvre soldat estropié; jetez, s'il vous plalt, quelques pièces d'argent dans ce chapeau; vous en serez récompensé dans l'autre monde.quot; Je tournai aussitót les yeux du coté que partait la voix. Je vis au pied d'un buisson, è dngt ou trente pas de moi, une espèce de soldat qui, sur deux bdtons croisés, appuyait le bout d'une escopette, qui me parut plus longue qu'une pique, et avec laquelle il me couchait en joue. A cette vue, qui me fit trembler pour le bien de l'Ãglise, je m'arrêtai tout court: je serrai promptement mes ducats, je tirai quelques réaux, et m'approchant du chapeau disposé cl recevoir la charité des fidèles effrayés, je les jetai dedans l'un après l'autre, pour montrer au soldat que j'en usais noblement. II fut satisfait de ma générosité, et me donna autant de bénédictions que je donnai de coups de pieds dans les flancs de ma mule, pour m'éloigner promptement de lui: mais la maudite béte, trompant mon impatience, n'en alia pas plus vite; la longue habitude qu'elle avait de marcher pas d pas sous mon oncle lui avait fait perdre l'usage du galop.
Je ne tirai pas de cette aventure un augure trop favorable pour mon voyage. Je me représentai que je n'étais pas encore d Salamanque, et que je pourrais bien faire une plus mauvaise rencontre. Mon oncle me parut trés imprudent de ne m'avoir pas mis entre les mains d'un muletier. C'était sans doute ce qu'il aurait dü faire, mais il avait songé qu'en me donnant sa mule, mon voyage me coöterait moins; et il avait plus pensé è, cela qu'aux périls que je pouvais courir en chemin. Ainsi, pour réparer safaute, jerésolus, si j'avais le bonheur d'arriver è, Pegnaflor, d'y vendre ma mule et de prendre la voie du muletier pour aller A Astorga, d'oü je me rendrais ü Salamanque par la méme voiture.
J'arrivai heureusement a Pegnaflor; je m'arrêtai ü la porte d'une hótellerie d'assez bonne apparence. Je n'eus pas mis pied h terre, que l'hóte vint me recevoir fort civilement. II détacha lui-même ma valise, la chargea sur ses épaules, et me conduisit h. une chambre, pendant qu'un de ses valets menait ma mule Ãl l'écurie. Cet hóte, le plus grand babillard des Asturies, et aussi prompt ü conter sans nécessité ses propres affaires que curieux de savoir celles d'autrui, m'apprit qu'il se nommait André Corcuélo; qu'il avait servi longtemps dans les armées du roi en qualité de sergent, et que depuis quinze mois il avait quitté le service pour épouser une fille de Castropol. II me dit encore une infinité d'autres choses, que je me serais fort bien passé d'entendre. Après cette confidence, se croyant en droit de tout exiger de moi, il me demanda d'oü je venais, oü j'allais, et qui j'étais. A quoi il me fallut répondre article par article, paree qu'il accompagnait d'une pro-fonde révérence chaque question qu'il me faisait, en me priant d'un air si respectueux d'excuser sa curiosité, que je ne pouvais me défendre de la satisfaire. Cela m'engagea dans un long entretien avec lui, et me donna lieu de parler du dessein et des raisons que j'avais de me défaire de ma mule, pour prendre la voie du muletier. Ce qu'il approuva fort, non succinctement, car il me représenta la-dessus tous les accidents fdcheux qui pouvaient m'arriver sur la route. II me rapporta
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GIL BLAS (LIVRE l).
-même plusieurs histoires sinistres de voyageurs. Je croyais qu'il ne finirait point. II finit pourtant, en disant qua, si je voulais vendre ma mule, il connaissait un honnête maquignon qui l'achèterait. . Je lui témoignai qu'il me ferait plaisir de l'envoyer chercher: il y alla sur-le-champ lui-même a'vec empressement.
II revint bientot accompagné de son homme, qu'il me présenta, et dont il loua fort la probité. Nous entrdmes tous trois dans la cour, oü Ton amena ma mule. On la fit passer et repasser devant le maquignon, qui se mit a 1'examiner depuis les pieds jusqu'Ãi la tête. II ne manqua pas d'en dire beaucoup de mal. J'avoue qu'on n'en pouvait dire beaucoup de bien: mais quand c'aurait été la mule du pape, 1 il y aurait trouvé d redire. II assurait done qu'elle avait tous les défauts du monde; et, pour mieux me le persuader, il en attestait l'hóte, qui, sans doute, avait ses raisons pour en convenir. âEh bien! me dit froidement le maquignon, combien prétendez-vous vendre ce vilain animal-lè,?quot; Après l'éloge qu'il en avait fait, et l'attestation du seigneur Corcuélo, que je croyais homme sincère et bon connaisseur, j'aurais donné ma mule pour rien; c'est pourquoi je dis au marchand que je m'en rapportais a sa bonne foi; qu'il n'avait qu'a priser la béte en conscience, et que je m'en tiendrais tl la prisée. Alors, faisant l'homme d'honneur, il me répondit qu'en intéressant sa conscience je le prenais par son faible. Ce n'était pas efïectivement par son fort: car, au lieu de faire monter l'estimation A dix ou douze pistoles, comme mon oncle, il n'eut pas honte de la fixer amp; trois ducats, que je regus avec autant de joie que si j'eusse gagné d, ce marché-la.
Après m'étre si avantageusement défait de ma mule, l'hóte me mena chez un muletier qui devait partir le lendemain pour Astorga. Ce muletier me dit qu'il partirait avant le jour, et qu'il aurait soin de me venir réveiller. Nous convinmes du prix, tant pour le louage d'une mule, que pour ma nourriture; et quand tout fut réglé entre nous, je m'en retournai vers l'hótellerie avec Corcuélo, qui, chemin faisant, se mit è, me raconter l'histoire de ce muletier. II m'apprit tout ce qu'on en disait dans Ia ville. Enfin ir allait de nouveau ra'étourdir de son babil importun, si, par bonheur, un homme assez bien fait ne füt venu 1'interrompre, en l'abordant avec beaucoup de civilité. Je les laissai ensemble et continual mon chemin, sans soupconner que j'eusse la moindre part k leur entretien.
Je demandai a souper, dès que je fus dans I'liotellerie. C'était un jour maigre. 2 On m'accommoda des ceufs. Pendant qu'on me les apprê-tait, je liai conversation avec Fhótesse, que je n'avais point encore vue, Lorsque l'omelette qu'on me faisait fut en état de m'étre servie, je m'assis tout seul a une table. Je n'avais pas encore mangé le premier morceau, que l'hóte entra, suivi de l'homme qui l'avait arrété dans la rue. Ce cavalier portait une longue rapière3 et pouvait bien avoir trente ans. II s'approcha de moi d'un air empressé. âSeigneur écolier, me dit-il, je viens d'apprendre que vous êtes le seigneur Gil
275
1
Jeu de mots. Autrefois mule (du latin mulleus] se disait pour fantoujle, et on dit encore aujourd'hui la tnule du pape pour la pantoufie du pape.
2
C'est-a-dire un jour oü il est défendu aux catholiques de manger de la viande.
3
Vieille et longue épée.
LE SAGE (1668â1747).
Bias' de Santillane, Tornement d'Oviédo et le flambeau de la philosophie. Est-il bien possible que vous soyez ce savantissime, ce bél esprit dont la réputation est si grande en ce pays-ci ? Vous ne savez pas, conti-nua-t-il en s'adressant k l'hóte et è, l'hótesse, vous ne savez pas ce que vous possédez; vous avez un trésor dans votre maison. Vous voyez dans ce jeune gentilhomme la huitième merveille du monde.quot; Puis, se tournant de mon coté, et me jetant les bras au cou: âEx-cusez mes transports, ajouta-t-il, je ne suis point maltre de la joie que votre présence me cause.quot;
Je ne pus lui répondre sur-le-champ, paree qu'il me tenait si serré que je n'avais pas la respiration libre; et ce ne fut qu'après que j'eus la tête dégagée de l'embrassade, que je lui dis: âSeigneur cavalier, je ne croyais pas mon nom connu h. Pegnaflor. â Comment, connu ? reprit-il sur le même ton; nous tenons registre de tous les grands personnages qui sont k vingt lieues k la ronde. Vous passez ici pour un prodige, et je ne doute pas que l'Espagne ne se trouve un jour aussi vaine de vous avoir produit, que la Grèce d'avoir vu naltre ses sept sages.quot; Ces paroles furent suivies d'une nouvelle accolade qu'il me fallut encore essuyer, au hasard 1 d'avoir le sort d'Antée. 1Pour peu que j'eusse eu d'expérience, je n'aurais pas été la dupe de ses démonstrations, ni de ses hyperboles; j'aurais bien connu cl ses flatteries outrées que c'était un de ces parasites que l'on trouve dans toutes les villes, et qui, dès qu'un étranger arrive, s'intro-duisent auprès de lui pour remplir leur ventre tl ses dépens; mais ma jeunesse et ma vanité m'en firent juger tout autrement. Mon admirateur me parut un fort honnête homme, et je l'invitai è, souper avec moi. âAh! trés volontiers, s'écria-t-il; je sais trop bon gré è mon étoile de m'avoir fait rencontrer l'illustre Gil Bias de Santillane, pour ne pas jouir de ma bonne fortune le plus longtemps que je pourrai. Je n'ai pas grand appétit, poursuivit-il; je vais me mettre k table pour vous tenir compagnie seulement, et je mangerai quel-ques morceaux par complaisance.quot;
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En parlant ainsi, mon panégyriste s'assit vis-d-vis de moi. On lui apporta un couvert. II se jeta d'abord sur l'omelette avec tant d'avi-dité, qu'il semblait n'avoir mangé de trois jours. A l'air complaisant dont il s'y prenait, je vis bien qu'elle serait bientót expédiée. J'en ordonnai une seconde, qui fut faite si promptement, qu'on nous la servit comme nous achevions, ou plutót comme il achevait de manger la première. II y procédait pourtant d'une vitesse toujours égale, et trouvait moyen, sans perdre un coup de dent, de me donner louanges sur louanges, ce qui me rendait fort content de ma petite personne. II buvait aussi fort souvent; tantót c'était tl ma santé, et tantót k celle de mon père et de ma mère, dont il ne pouvait assez vanter le bon-heur d'avoir un fils tel que moi. £n méme temps il versait du vin dans mon verre et m'excitait k lui faire raison. Je ne répondais point mal aux santés qu'il me portait; ce qui, avec ses flatteries, me mit insensiblement de si belle humeur, que, voyant notre seconde omelette è, moitié mangée, je demandai è. l'hóte s'il n'avail pas de
1 Maintenant: au risque.
1
Antêe (Antseus), nom du géant étouffé par Hercule^
GIL BLAS (LIVRE l).
poisson d nous donner. Le Seigneur Corcuélo, qui, selon toutes les apparences, s'entendait avec le parasite, me répondit: âJ'ai une truite excellente, mais elle coütera cher è, ceux qui la mangeront: c'est un morceau trop friand pour vous. â Qu'appelez-vous tropfriand? dit alors mon flatteur d'un ton de voix élevé: vous n'y pensez pas, mon ami. Apprenez que vous n'avez rien de trop bon pour le seigneur Gil Bias de Santillane, qui mérite d'être traité comme un prince.quot;
Je fus bien aise qu'il eüt relevé les dernières paroles de l'hóte, et il ne fit en cela que me prévenir. Je m'en sentais offensé, et je dis fièrement è. Corcuélo; âApportez-noas votre truite, et ne vous em-barrassez pas du reste.quot; L'hóte, qui ne demandait pas mieux, se mit a l'apprêter , et ne tarda guère i. nous la servir. A la vue de ce nouveau plat, je vis briller une grande joie dans les yeux du parasite, qui fit paraltre une nouvelle complaisance; c'est-a-dire qu'il donna sur le poisson comme il avait donné sur les ceufs. II fut pourtant obligé de se rendre de peur d'accident; car il en avait jusqu'ó. la gorge. Enfin, après avoir bu et mangé tout son soül, il voulut finir la comédie. âSeigneur Gil Bias, me dit-il en se levant de table, je suis trop content de la bonne chère que vous m'avez faite, pour vous quitter sans vous donner un avis important, dont vous me paraissez avoir besoin. Soyez désormais en garde contre les louanges, défiez-vous des gens que vous ne connaitrez point. Vous en pourrez rencontrer d'autres qui voudront, comme moi, se divertir de votre crédulité, et peut-être pousser les choses encore plus loin. N'en soyez point la dupe, et ne vous croyez point, sur leur parole, la huitième merveille du monde.quot; En achevant ces mots, il me rit au nez et s'en alla.
Cette mésaventure inaugure dignement la vie aventureuse du seigneur Gil Bias de . Santillane. A peu de distance d'Astorga, notre héros tombe dans les mains de voleurs de grands chemins. Cette bande avait pour refuge un de ces vastes souterrains oü, après la conquête de l'Espagne par les Maures, se cachaient les chrétiens pour se soustraire au joug des musulmans. Après avoir forcément passé quelque temps avec les voleurs, Gil Bias réussit a prendre la fuite et a sauver une dame de haute naissance qu'ils avaient prise dans une de leurs expéditions. La dame, dont le mari avait été tué par les voleurs, se retire dans un couvent de Burgos, non sans avoir généreusement récompensé son libérateur. Voila done notre héros enrichi subitement et bien décidé cette fois a ne plus se laisser prendre pour dupe. Mais il se fait une singulière illusion en croyant que sa prudence le mettra désormais a l'abri des entreprises des fripons. Ceux qu'il rencontre cette fois, et qu'il a lui-même attirés, en étalant sottement ses richesses a l'hótel, sont de la plus fine espèce. lis sont au nombre dc trois: le premier, jeune homme a la mine doucereuse et innocente, affectant des habitudes trés pieuses, se fait engager au service de Gil Bias qui, en sa nouvelle qualité d'homme riche et comme il faut, a besoin d'un domestique. Les deux autres, se donnant pour des per-sonnes de qualité et pour parents de la bienfaitrice de Gil Bias , savent gagner la con-fiance du jeune étourdi par des flatteries et des cajoleries de toute espèce. Un beau matin. Gil Bias s'éveille complètement dévalisé, faisant la découverte qu'il se trouve dans un hótel garni et non .pas dans la maison de ces nouvelles connaissances, dont il croyait recevoir l'hospitalité. Sorti de l'hótel sans avoir besoin de personne pour porter ses hardes, le futur étudiant de Salamanque ne sait comment continuer son voyage. Sans argent, sans ressources, il est sur le point de s'abandonner au désespoir, lorsqu'il rencontre un de ses anciens camarades d'école, Fabrice, fils d'un barbier d'Oviédo, et en condition dans la ville. Celui-ci lui persuade de rononcer a son projet d'aller a Salamanque, et de se faire comme lui domestique a Valladolid.
C'est ainsi que commence la longue période de la domesticité de notre héros. II sert successivement un chanoine, un médecin, le fameux docteur Sangrado, qui guérit toutes les maladies par des saignées et de l'eau chaude, et finit par initier Gil Bias a ce secret fort simple de son art; il sert des gentilshommes, des comédiens, etc. Ces
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LE SAGE ^l668â1747).
conditions fournissent a l'auteur autant d'occasions de nous tracer des tableaux de mceurs trés variés, mais d'une vérité quelquefois peu édifiante. A cela se mêlent des aven-tures dangereuses qui peignent bien le peu de süreté qui régnait alors en Espagne, oü l'on ne faisait guère le plus petit voyage sans une bonne escorte. Dans une de ses aventures, Gil Bias a le bonheur de rendre un service signalé a la familie d'un riche seigneur. C'est par un membre de cette familie, don Fernand de Leyva, qu'il est recommandé a l'archevêque de Grenade , chez qui nous le trouvons dans le second fragment du roman que nous reproduisons. Le prélat avait exprimé le désir de prendre a son service un homme qui eüt de la littérature et une belle main, pour mettre au net les homélies qu'il prononcait dans la cathédrale de Grenade. Ne voulant pas faire imprimer ses sermons, il désirait en possèder une copie écrite avec soin et correctement.
II. GIL BLAS CHEZ L'ARCHEVÃQUE DE GRENADE.
(Livre VII, chapitre 3 et 4).
Le jour suivant l'archevêque me fit appeler de bon matin. C'était pour me donner une homélie a transcrire; mais il me recommanda de la copier avec toute l'exactitude possible. Je n'y manquai pas; je n'oubliai ni accent, ni point, ni virgule. Aussi la joie qu'il en témoigna fut mêlée de surprise. âPcre éternel! s'écria-t-il avec transport, lorsqu'il eut parcouru des yeux tous les feuillets de ma copie, vit-on jamais rien de plus correct? Vous êtes trop bon copiste pour n'être pas grammairien. Parlez-moi confidemment, mon ami. N'avez-vous rien trouvé en écrivant qui vous ait choqué? Quelque négligence dans le style, ou quelque terme impropre ? Cela peut fort bien m'être échappé dans le feu de la composition.âOh! monseigneur, lui répon-dis-je d'un air modeste, je ne suis point assez éclairé pour faire des observations critiques; et quand je le serais, je suis persuadé que les ouvrages de votre Grandeur braveraient ma censure.quot; Le prélat sourit de ma réponse. II ne répliqua point; mais il me laissa voir, au travers de toute sa piété, qu'il n'était pas auteur impunément.
J'achevai de gagner ses bonnes grdces par cette flatterie. Je lui devins plus cher de jour en jour, et j'appris enfin de don Fernaud, qui le venait voir trés souvent, que j'en étais aimé de manière que je pouvais compter ma fortune faite. Cela me fut confirmé peu de temps après par mon maitre même, et voici è, quelle occasion. Un soir il répéta devant moi avec enthousiasme, dans son cabinet, une homélie qu'il devait prononcer le lendemain dans la cathédrale. II ne se contenta pas de me demander ce que j'en pensais en général, il m'obligea de lui dire les endroits qui m'avaient le plus frappé. J'eus le bonheur de lui citer ceux qu'il estimait davantage, ses morceaux favoris. Par lè je passai dans son esprit pour un homme qui avait une connaissance délicate des vraies beautés d'un ouvrage. âVoilé,, s'écria-t-il, ce qu'on appelle avoir du goüt et du sentiment! Va, mon ami, tu n'as pas, je t'assure, l'oreille béotienhe.'' En un mot, il fut si content de moi, qu'il me dit avec vivacité: âSois, Gil Bias, sois dé-sormais sans inquiétude sur ton sort; je me charge de t'en faire un des plus agréables. Je t'aime, et pour te le prouver, je te fais mon confident.quot;
Je n'eus pas sitót entendu ces paroles, que je tombai aux pieds de sa Grandeur, tout pénétré de reconnaissance. J'embrassai de bon coeur ses jambes cagneuses, et je me regardai comme un homme qui était en train de s'enrichir. âOui, mon enfant, reprit l'archevêque, dont
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GIL BLAS (LIVRE Vil).
mon action avait interrompu le discours, je veux te rendre dépositaire de mes plus secrètes pensées. Ãcoute avec attention ce que je vais te dire. Je me plais amp; prêcher. Le Seigneur bénit mes homélies; elles touchent les pécheurs, les font rentrer en eux-mêmes et recourir è. la pénitence. J'ai la satisfaction de voir\m avare, effrayé des images que je présente è, sa cupidité, ouvrir ses trésors et les répandre d'une prodigue main, d'arracher un voluptueux aux plaisirs et de remplir d'ambitieux les ermitages Ces conversions , qui sont fréquentes, de-vraient toutes seules m'exciter au travail. Néanmoins, je t'avouerai ma faiblesse; je me propose encore un autre prix, un prix que la délicatesse de ma vertu me reproche inutilement: c'estl'estime que le monde a pour les écrits fins et limés. L'honneur de passer pour un parfait orateur a des charmes pour moi. On trouve mes ouvrages également forts et délicats; mais je voudrais bien éviter le défaut des bons auteurs qui écrivent trop longtemps, et me sauver avec toute ma réputation.quot;
âAinsi, mon cher Gil Bias, continua le prélat, j',exige une chose de ton zèle: quand tu t'apercevras que ma plume sentira la vieillesse, lorsque tu me verras baisser, ne manque pas de m'en avertir. Je ne me fie point è. moi lü-dessus. Mon amour-propre pourrait me séduire. Cette remarque demande un esprit désintéressé. Je fais choix du tien, que je connais bon. Je m'en rapporterai a ton jugement. â Grdce au ciel, lui dis-je, monseigneur, vous êtes encore fort éloigné de ce temps-la. De plus, un esprit de la trempe de celui de votre Grandeur se couservera beaucoup mieux qu'un autre, ou, pour parler plus juste, vous serez loujours le même. Je vous regarde comme un autre cardinal Ximénès, dont le génie supérieur, au lieu de s'affaiblir par les années, semblait en recevoir de nouvelles forces. â Point de flatterie, interrompit-il, mon ami! Je sais que je puis tomber tont d'un coup. A mon Age. on commence a sentir les infirmités, et les infirmités du corps altèrent 1'esprit. Je te le répète, Gil Bias, dès que tu jugeras que ma tête s'affaiblira, donne-m'^n aussitót avis. Ne crains pas d'étre franc et sincère; je recevrai eet avertissement comme une marque d'affection pour moi. D'ailleurs, il y va de ton intérét: si par malheur pour toi il me revenait qu'on dit dans la ville que mes discours n'ont plus leur force ordinaire, et que je devrais me reposer, je te le déclare tout net, tu perdrais avec mon amitié la fortune que je t'ai promise. Tel serait le fruit de ta sotte discrétion.quot;
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Le patron cessa de parler en eet endroit pour entendre ma réponse, qui fut une promesse de faire ce qu'il souhaitait. Depuis ce moment-lè, il n'eut plus rien de caché pour moi ; je devins son favori. Tous les domestiques, 1 excepté Melchior de la Ronda, ne s'en apergurent pas sans envie. C'était une chose è, voir que la manière dont les gentils-hommes et les écuyers vivaient alors avec le confident de monseigneur, lis n'avaient pas honte de faire des bassesses pour captiver ma bien-veillance; je ne pouvais croire qu'ils fussent Espagnolg. Je ne laissai pas de leur reridre service, sans être la dupe de leurs politesses inté-ressées. Monsieur l'archevêque, A ma prière, s'employa pour eux. II
1
Voyez page 147, note 2.
LE SAGE (1668â1747).
fit donner è. l'un une compagnie, et le mit en état de faire figure dans les troupes. II en envoya un autre au Mexique remplir un emploi considérable qu'il lui fit avoir, et j'obtins pour mon ami Melchior une bonne gratification. J'éprouvai par lè. que, si le prélat ne prévenait pas, du moins il refusait rarement ce qu'on lui demandait.
Tandis que je rendais ainsi service aux uns et aux autres, don Fernand de Leyva se disposait è, quitter Grenade. J'allai voir ce seigneur avant son départ, pour le remercier de nouveau de l'ex-cellent poste qu'il ra'avait procuré.
Deux mois après que ce cavalier fut parti, dans le temps de ma plus grande faveur, nous eümes une chaude alarme au palais épiscopal: l'archevêque tomba en apoplexie. On le secourut si promptement, et on lui donna de si bons remèdes, que quelques jours après, il n'y paraissait plus, mais son esprit en recput une rude atteinte. Je le re-marquai bien dès la première homélie qu'il composa. Je ne trouvai pas toutefois la différence qu'il y avait de celle-la. aux autres assez sensible pour conclure que l'orateur commencait S, baisser. J'attendis encore une homélie pour mieux sa voir £l quoi m'en tenir. Oh! pour celle-lil, elle fut décisive. Tantót le bon prélat se rebattait, 1 tantót il s'élevait trop haut ou descendait trop bas. C'était un discours diffus, une rhétorique de régent 2 usé, une capucinade.
Je ne fus pas le seul qui y prit garde. La plupart des auditeurs, comme sïls eussent été aussi gagés pour Fexaminer, se disaient tout bas les uns aux autres: VoilE un sermon qui sent l'apoplexie. â Allons, monsieur l'arbitre des homélies, me dis-je alors £ moi-méme, préparez-vous S. faire votre office. Vous voyez que monseigneur tombe; vous devez l'en avertir, non-seulement comme dépositaire de ses pensées, mais encore de peur que quelqu'un de ses amis ne füt 3 assez franc pour vous prévenir. En ce cas-lÃl, vous savez ce qu'il en arriverait; vous seriez biffe de son testament
Après ces réflexions j'en faisais d'autres toutes contraires: l'aver-tissement dont il s'agissait me paraissait délicat £l donner. Je ju-geais qu'un auteur entêté de ses ouvrages pourrait le recevoir mal; mais, rejetant cette pensée, je me représentais qu'il était impossible qu'il le prlt en mauvaise part, après l'avoir exigé de moi d'une manière si pressante. Ajoutons i cela que je comptais bien de 4 lui parler avec adresse, et de lui faire avaler la pilule tout douccment. Enfin, trouvant que je risquais davantage è. garder le silence qu'è. le rompre, je me déterminai a parler.
Je n'étais plus embarrassé que d'une chose; je ne savais de quelle facon entamer la parole. Heureusement l'orateur lui-même me tira de eet embarras, en me demandant ce qu'on disait de lui dans le monde, et si l'on était satisfait de son dernier discours. Je répondis qu'on admirait toujours ses homélies; mais qu'il me semblait que la dernière
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1
C'est-è-dire se répétait inutilement. 2 Régent de college, maitre.
2
3 Remarquez ce fnt; d'après le temps du verbe régissant on s'attendrait au présent
3
du subjonctif soit. Gil Bias se représente son silence calculé comme simultané a la franchise des autres. De la l'imparfait.
4
Aujourd'hui le verbe compter est suivi de l'infinitif sans préposition.
GIL BLAS (LIVRE Vil).
n'avait pas si bien que les autres affecté l'auditoire. âComment done, mon ami, répliqua-t-il avec étonnement, aurait-elle trouvé quelque Aristarque! 1 â Non, monseigneur, lui repartis-je, non. Ce ne sont pas des ouvrages tels que les vótres que Ton ose critiquer: il n'y a personne qui n'en soit charmé. Néanmoins, puisque vous m'avez recommandé d'être franc et sincère, je prendrai la liberté de vous dire que votre dernier discours ne me paralt pas tout A fait de la force des précédents. Ne pensez-vous pas cela comme moi?
Ces paroles firent pdlir mon maltre, qui me dit avec un souris 2forcé: Monsieur Gil Bias, cette pièce n'est done pas de votre goüt?
â Je ne dis pas cela, monseigneur, interrompis-je, tout déconcerté. Je la trouve excellente, quoiqu'un peu au-dessous de vos autres ouvrages.
â Je vous entends, répliqua-t-il; je vous parais baisser, n'est-ce pas? Tranchez le mot. Vous croyez qu'il est temps que je songe a la retraite? â Je n'aurais pas été assez hardi, lui dis-je, pour vous parler si librement, si votre Grandeur ne me l'eüt ordonné. Je ne fais done que lui obéir, et je la supplie trés humblement de ne me point savoir mauvais gré de ma hardiesse. â A Dieu ne plaise, interrompit-il avec préeipitation, Ãl Dieu ne plaise que je vous la reproche. II faudrait que je fusse bien injuste. Je ne trouve point du tout mauvais que vous me disiez votre sentiment. C'est votre sentiment seul que je trouve mauvais. J'ai été furieusement la dupe de votre intelligence bornêe.quot; â
Quoique démonté, je voulus chercher quelque modification pour rajuster les choses; mais le moyen d'apaiser un auteur irrité, et de plus un auteur accoutumé A s'entendre louer! âN'en parions plus, dit-il, mon enfant. Vous étes encore trop jeune pour démêler le vrai du faux. Apprenez que je n'ai jamais composé de meilleure homélie que celle qui a le malheur de n'avoir pas votre approbation. Mon esprit, grdce au ciel, n'a rien encore perdu de sa vigueur. Désormais je choisirai mieux mes confidents; j'en veux de plus capables que vous de décider. AUez, poursuivit-il, en me poussant par les épaules hors de son cabinet, allez dire £l mon trésorier qu'il vous compte cent ducats, et que le ciel vous conduise avec cette somme! Adieu, monsieur Gil Bias, je vous souhaite toutes sortes de prospérités avec un peu plus de goüt.quot;
Après avoir aussi perdu, avec un poste avantageux, l'cspérance dun avenir assuré, Gil. Bias recommense sa vie aventureuse. Un danger sérieux , qui le menace a Grenade, le décide a sortir de cette ville et a aller amp; Tolède. De lè. il passe a Madrid pour tacher de faire fortune a la cour. En attendant, il s'installe dans un hótel garni, mange ses épargnes et se rend tous les jours, a l'heure des audiences, au palais du roi, dont les antichambres étaient ouvertes a tout le monde. II y retrouve son ami Fabrice, qui s'est fait poète et qui, selon la coutume du temps, est le pensionnaire et le commensal, c'est-a-dire le domestique homme dc lettres de quelques grands seigneurs. C'est par l'entremise de Fabrice que Gil Bias trouve un poste d'intendant dans la maison d'un seigneur sicilien, demeurant a Madrid. Le zèle qu'il déploie pour le service de son patron volé par des domestiques fripons est trés mal récompensé. Gil Bias, tombé dangereusement malade , ést abandonné par son maitre, qui retourne en Sicile, après avoir fait déposer le malade dans un hótel, oü une garde-malade infidèle, un médecin et un pharmacien avides ont soin de le dépouiller du fruit de ses écono-mies. Mais bientót la fortune le dédommage de cette disgrace. II est présenté au premier ministre, le due de Lerme, qui l'admet au nombre de ses secrétaires.
281
1
Critique célèbre qui florissait du temps de Ptolémée Philadelphe.
2
Aujourd'hui on dirait en prose plutót un sour ire forcé.
LE SAGE (1668â1747).
III. GIL BLAS AU SERVICE DU DUC DE LERME EN QUALITÃ DE SECRÃTAIRE.
(Livre VIII, chapitre 2â13).
âAmi Santillane, continua le ministre, ne te souviens plus de passé; «songe que tu es présentement au roi, et que tu seras désormais occupé pour lui. Tu n'as qu'amp; me suivre; je vais t'apprendre en quoi con-sisteront tes occupations.quot; A ces mots, le due me mena dans un petit cabinet qui joignait le sien, et oü il y avait sur des tablettes une vingtaine de registres in-folio fort épais. C'est ici, me dit-il, que tu travailleras. Tous ces registres que tu vois composent un dictionnaire de toutes les families nobles qui sent dans les royaumes et principautés de la monarchie d'Espagne. Chaque livre contient, par ordre alpha-hétique, l'histoire abrégée de tous les gentilshommes d'un royamne, dans laquelle sont détaillés les services qu'eux et leurs ancêtres ont rendus è l'Etat, aussi bien que les affaires d'honneur qui peuvent leur être arrivées. On y fait encore mention de leurs biens, de leurs moeurs, en un mot, de toutes leurs bonnes et leurs mauvaises qualités; en sorte que lorsqu'ils viennent demander des grdces è. la cour, je vois d'un coup d'oeil s'ils les méritent. Pour savoir exactement toutes ces â¢choses, j'ai partout des pensionnaires qui ont soin de s'en informer et de m'en instruire par des mémoires qu'ils m'envoient; mais, comme ces mémoires sont diffus et remplis de facjons de parler provinciales, il faut les rédiger et en polir la diction, paree que le roi se fait lire quelquefois ces registres. C'est a ce travail, qui demande un style net et concis, que je veux t'employer dès ce moment méme.quot;
En parlant ainsi, il tira d'un grand portefeuille plein de papiers un mémoire qu'il me mit entre les mains, puis il sortit de mon cabinet, pour m'y laisser faire mon coup d'essai en liberté. Je lus . le mémoire, qui me parut non-seulement farci de termes barbares, mais même trop passionné. C'était pourtant un moine de la ville de Solsonne qui l'avait composé. Sa révérence, en affectant le style d'un homme de bien, y déchirait impitoyablement une bonne familie catalane, et üieu sait s'il disait la vérité! Je crus lire un libelle .diffamatoire, et je me fis d'abord uti scrupule de travailler sur cela; je craignais de me rendre complice d'une calomnie: néanmoins, tont , neuf que j'étais k la cour, je passai outre, aux périls et fortune de l'dme du bon religieux; et, mettant sur son compte toute l'iniquité s'il y en avait, je commencai amp; déshonorer en belles phrases castil-, lanes deux ou trois générations d'honnêtes gens peut-être.
J'avais déjü fait quatre ou ciuq pages, quand le due, impatient de savoir comment je m'y prenais, revint et me dit; âSantillane, montre-moi ce que tu as fait; je suis curieux de le voir.quot; En même temps jetant la vue sur mon ouvrage, il en lut le commencement avec beau-coup d'attention. II en parut si content que j'en fus surpris. â âTout prévenu que j'étais en ta faveur, reprit-il, je t'avoue que tu as sur-passé mon attente. Tu n'écris pas seulement avec toute la netteté et la précision que je désirais, je trouve encore ton style léger et ⢠enjoué. Tu justifies bien le choix que j'ai fait de ta plume, et tu me
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GIL BLAS (LIVRE VIIl).
consoles de la perte de ton prédécesseur.quot; Le ministre n'aurait pas borné lè mon éloge, si le comte de Lemos, son neveu, ne füt venu l'interrompre en eet endroit. Son Excellence l'embrassa plusieurs fois et le recut d'une manière qui me fit connaitre qu'elle l'aimait tendre-ment. Ils s'enfermèrent tous deux pour s'entretenir en secret d'une affaire de familie, dont je parlerai dans la suite, et dont le due était alors plus occupé que de celles du roi.
Pendant qu'ils étaient ensemble, j'entendis sonner midi. Comme je savais que les secrétaires et les commis quittaient è, cette heure-lÃl leurs bureaux pour aller diner oü il leur plaisait, je laissai lil mon chef-d'oeuvre, et sortis pour me rendre chez le plus fameux traiteur* du quartier de la cour. Une auberge ordinaire ne me convenait plus. Songe que in es preseniement au roi: ces paroles, que le due m'a-vait dites, s'offraient sans cesse è. ma memoire, et devenaient des semences d'ambition qui germaient d'instant en instant dans mon esprit. â
J'eus grand soin, en entrant, d'apprendre au traiteur que j'étais un secrétaire du premier ministre, et, en cette qualité, je ne savais que lui ordonner de m'apprêter pour mon diner. J'avais peur de demander quelque chose qui sentit l'épargne, et je lui dis de me donner ce qu'il lui plairait. II me régala bien, et l'on me servit avec des marques de considération qui me faisaient encore plus de plaisir que la bonne chère. Quand il fut question de payer, je jetai sur la table une pistole, dont j'abandonnai aux valets un quart pour le moins qu'il y avait de reste ü me rendre. Après quoi je sortis de chez le traiteur, en faisant des écarts de poitrine comme un jeune homme fort content de sa personne.
II y avait a vingt pas de lel un grand hotel garni, oü logeaient d'ordinaire des seigneurs étrangers. T'y louai un appartement de cinq ou six pièces bien meublées. II semblait que j'eusse déja deux ou trois mille ducats de rente. Je donnai même le premier mois d'avance. Après cela je retournai au travail; et je m'occupai toute l'après-diuée h continuer ce que j'avais commencé le matin. II avait dans un cabinet voisin du mien deux autres secrétaires; mais ceux-ci ne faisaient que mettre au net ce que le due leur portait lui-même d copier. Je fis connaissance avec eux dès ce soir-la même en nous retirant; et, pour mieux gagner leur amitié, je les entrainai chez mon traiteur , oü j'ordonnai les meilleures viandes pour la saison, avec les vins les plus délicats et les plus estimés en Espagne.
Nous nous mimes d table, et nous commencdmes amp; nous entretenir avec plus de gaieté que d'esprit; car, pour rendre justice è.mes convives, je m'apercus bientót qu'ils ne devaient pas a leur génie les places qu'ils remplissaient dans leur bureau. Ils se connaissaient, Ãl ⢠la vérité, en belles lettres rondes et bAtardes; mais ils n'avaient pas la moindre teinture de celles qu'on enseigne dans les universités.
En récompense ils entendaient a merveille leurs petits intéréts, et ils me firent connaitre qu'ils n'étaient pas si enivrés de l'honneur d'être chez le premier ministre, qu'ils ne se plaignissent de leur condition. âII y a, disait l'un , déjd cinq mois que nous exercons notre emploi è, nos dépens. Nous ne touchons pas nos appointements; et, qui pis est, nos appointements ne sont pas réglés. Nous ne savons
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LE SAGE (1668â1747).
sur quel pied nous sommes. â Pour moi, disait l'autre, je voudrais avoir re^u vingt coups d'étrivières pour appointements, et qu'on me laissdt la liberté de prendre un parti ailleurs; car je n'oserais me retirer de moi-même ni demander mon congé, après les choses secrètes que j'ai écrites. Je pourrais bien aller voir la tour de Ségovie ou le chdteau d'Alicante.quot;
âComment faites-vous done pour vivre ? leur dis-je; vous avez du bien apparemment ?quot; lis me répondirent qu'ils en avaient fort peu, mais qu'heureusement pour eux ils étaient logés chez une honnéte veuve qui leur faisait crédit, et les nourrissait pour cent pistoles chacun par année. Tous ces discours, dont je ne perdis pas un mot, abaissèrent dans le moment mes orgueilleuses fumées. Je me repré-sentai qu'on n'aurait pas sans doute plus d'attention pour moi que pour les autres; que par conséquent je ne devais pas être si charmé de mon poste, qu'il était moins solide que je ne 1'avais cru, et qu'enfin je ne pouvais assez ménager ma bourse. Ces réflexions me guérirent de la rage de dépenser. Je commencai k me repentir d'avoir amené IA ces secrétaires, ö, souhaiter la fin du repas; et lorsqu'il fallut compter, j'eus avec le traiteur une dispute pour l'écot.
Nous nous sépardmes è minuit, mes confrères et moi, paree que je ne les pressai pas de boire davantage. Ils s'en allèrent chez leur veuve, et je me retirai d mon superbe appartement, 1 quej'enrageais pour lors d'avoir loué, et que je me promettais bien de quitter k la fin du mois. J'eus beau me coueher dans un bon lit, mon inquiétude en écarta le sommeil.
En vain Gil Bias met-il tout en oeuvre pour sortir de eet état d'incertitude et pour se voir fixer des appointements. N'osant pas en parler au ministre, il fait toutes sortes de bassesses pour gagner les bonnes graces du premier secrétaire du due de Lerrae.le fier Calderone. Tout est inutile: Santillane continue a servir le rol gratuitement. Ce-pendant il s'insinue tous les jours davantage dans les bonnes graces du ministre, qui fait de lui son confident et Femploie aux affaires les plus secrètes. Malheureusement, la considération que cette faveur toujours croissante lui donne a la cour, ne le préserve pas de la faim. Enfin, sa misère étant au comble, Gil Bias se détermine a la décou-vrir finement au due de Lerme, s'il en trouve l'occasion. Elle s'ofïre a I'Escurial, oü le roi et la cour étaient allés passer qnelque temps. Un jour, le due de Lermeordonne a Gil Bias de prendre quelques papiers et une écritoire et de le suivre dans les jardins du palais. Le ministre et son secrétaire vont s'asseoir sous des arbres. Son Excellence, fatiguée des affaires et voulant prendre de la récréation, permet è son confident de lui conter quelque chose d'amusant. Mais, en bon comédien, le ministre prend a la main un papier qu'il fait semblant de lire et ordonne a Gil lilas de conserver la position d'un homme qui écrit sous la dictée. Les courtisans ou les domestiques qui les regar-dent de loin ne do:vent pas croire qu'un ministre d'Ãtat s'occupe d'autre chose que d'affaires importantes. Alors Gil Bias demande au due de Lerme la permission de lui raconter une fable indienne et prend la parole en ces termes:
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âII régnait autrefois dans la Perse un bonmonarque, qui, n'ayantpas assezd'étendue d'esprit pour gouverner lui-méme ses Etats, en laissait le soin a son grand visir. Ce ministre nommé Atalmuc avait un génie supérieur. II soutenait le poids de cette vaste monarchie, sans en être accablé. II la maintenait dans une paix profonde. II avait méme Tart de rendre aimable l'autorité royale en la faisant respecter, et les sujets avaient un père affectionné dans un visir fidéle au prince. Atalmuc avait parmi ses secrétaires un jeune Cachemirien , appelé Zéangir, qu'il aimait plus que les autres. II prenait plaisir a son entretien, Ie menait avec lui a la chasse, et lui découvrait jusqu'a ses plus secrètes pensées. Un jour qu'ils chassaient ensemble dans un bois, le visir,
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On dirait aujourd'hui: dans mon superbe appartement.
GIL BLAS (LIVRE VIIl).
voyant deux corbeaux qui croassaient sur un arbre, dit a son secrétaire: Je voudrais bien savoir ce que ces oiseaux se disent en leur langage. â Seigneur, lui répondit le Cachemirien , vos souhaits peuvent s'accomplir. â Eh! comment cela?reprit Atalmuc.â C'est, repartit Zéangir, qu'un derviche cabaliste m'a enseigné la langue des oiseaux. Si vous le souhaitez, j'écouterai ceux-ci, et je vous répéterai mot pour mot ce que je leur aurai entendu dire.
Le visir y consentit. Le Cachemirien s'approcha des corbeaux et parut leur prêter une oreille attentive. Aprês quoi, revenant a son maitre: âSeigneur, lui dit-il, le croiriez-vous? nous faisons le sujet de leur conversation. â Cela n'est pas possible, s'écria le ministre persan. Eh! que disent-ils de nous? â Un des deux, reprit le secrétaire, a dit; Le voila lui-méme, ce grand visir Atalmuc, eet aigle tutélaire qui couvre de ses ailes la Perse comme son nid, et qui veille sans cesse a sa conservation! Pour se délasser de ses pénibles travaux, il chasse dans ce bois avec son fidéle Zéangir. Q,ue ce secrétaire est heureux de servir un maitre qui a mille bontés pour lui! â Doucement, a interrompu l'autre corbeau, doucement: ne vantez pas tant le bonheur de ce Cachemirien! Atalmuc, il est vrai, s'entretient avec lui familièrement, l'honore de sa confiance, et je ne doute pas même qu'il n'ait dessein de lui donner quelque jour un emploi considérable; mais avant ce temps-la Zéangir mourra de faim. Ce pauvre diable est logé dans une petite chambre garniamp; oü il manque des choses les plus nécessaires. En un mot, il mène une vie misérable, sans que personne s'en apercoive a la cour. Le grand visir ne s'avise pas de s'informer s'il est bien ou mal dans ses affaires; et, content d'avoir pour lui de bons sentiments, il le laisse en proie a la pauvreté.quot;
Jamais fabuliste n'eut un plus grand succès. Le due de Lerme a la malignité de feindre un moment d'avoir été mécontent de la fable indienne. Le pauvre Gil Bias est dans des transes mortelles; mais, le lendemain, le ministre lui donne une ordonnance de 1500 ducats payable a vue au trésor royal, et lui promet le même chiffre d'appoin-tements pour chaque année. L'excellent ministre ajoute même: âQ.uand des personnes riches et généreuses te prieront de leur rendre service, je ne te défends pas de me parler en leur faveur.quot; â Touchante naïveté du âbon vieux temps,quot; oü un ministre pousse la bonté de cceur jusqu'a encourager lui-même un de ses employés a se laisser corrompre. Malheureusement ce détail de la peinture des moeurs donnée dans notre roman a autant de vérité que le reste. Le fragment suivant nous montrera si Gil Bias a négligé de profiter d'une permission si généreusement accordée.
Après s'être empressé de toucher au Trésor royal ses 1500 ducats, notre héros aban-donne sa petite chambre garnie aux secrétaires qui ne savent pas encore la langue des oiseaux, reprend son bel appartement, se fait faire par le premier tailleur de Madrid des habits de petit-maitre et engage un laquais dans la personne de Scipion, dont il parle en ces termes: ,
Celui-ci paraissait fort éveillé, plus hardi qu'un page de cour et avec cela un peu fripon. II me plut. Je lui fis des questions: il y répondit avec esprit; il me parut même né pour Tintrigue. Je le regardai comme un sujet qui me convenait: je 1'arrêtai. Je n'eus pas lieu de m'en repentir; je m'apercus bientót que j'avais fait une admirable acquisition. Comme le due m'avait permis de lui parler en faveur des* personnes k qui je voudrais rendre service, et que j'étais dans le dessein de ne pas négliger cette permission, il me fallait un chien de chasse pour découvrir le gibier. c'est-a-dire un dróle qui eAt de l'industrie, et füt propre è, déterrer et ;\ m'atnener des gens qui auraient des graces i demander au premier ministre. C'était justement le fort de Scipion: ainsi se nommait mon laquais. II sortait de chez donna Anna de Guevara, nourrice du prince d'Es-pagne oü il avait bien exercé ce talent-lÃl; cette dame étant de celles qui, se voyant du crédit ó, la cour, aiment a le mettre 3, profit.
Aussitót que je fis savoir h. Scipion que je pouvais obtenir des graces du roi, il se mit en campagne, et dès le même jour il me dit: âSeigneur, j'ai fait une assez bonne découverte. II vient d'arriver a Madrid un jeune gentilhomme grenadin, appelé don Roger de Rada.
LE SAGE (l668â1747).
II a eu une affaire d'honneur qui l'obHge è, rechercher la protection du due de I.erme, et il est disposé a bien payer le plaisir qu'on lui fera. Je lui ai parlé. II avait envie de s'adresser £ dou Rodrigue de Caldérone, dont on lui a vanté le pouvoir; mais je l'en ai détourné, en lui faisant entendre que ce secrétaire vendait ses bons offices au poids de For, au lieu que vous vous contentiez pour les votres d'une honnête marque de reconnaissance; que vous feriez même les choses pour rien, si vous étiez dans une situation qui vous permit de suivre votre inclination généreuse et désintéressée. Enfin, je lui ai parlé de manière que vous verrez demain matin ce gentilhomme fl votre lever. â Comment done, lui dis-je, monsieur Scipion, vous avez déjd fait bien de la besogne ! Je m'apercois que vous n'êtes pas neuf en matière d'intrigues. Je m'étonne que vous n'en soyez pas plus riche. â C'est ce qui ne doit pas vous surprendre, me répondit-il; j'aime a faire circuler les espèces, je ne thésaurise point.quot;
Don Roger de Rada vint effectivement chez moi. Je le recus avec une politesse mêlée de fierté. âSeigneur cavalier, lui dis-je, avant que je m'engage vous servir, je veux savoir l'afFaire d'honneur qui vous amène è. la cour; car elle pourrait être telle que je n'oserais parler pour vous au premier ministre. Faites-m'en done, s'il vous'plait, un rapport fidéle, et soyez persuadé que j'entrerai vivement dans vos intéréts, si un galant homme peut les épouser. â Trés volontiers, me répondit le jeune Grenadin, je vais vous conter sineèrementmon histoire.quot;
Après avoir entendu ce récit, qui est un des nombreux épisodes du roman de Le Sage, Gil Bias promet ses bons offices au jeune gentilhomme, qui, de son cóté, fait entendre qu'on n'aura pas affaire a un ingrat. Gil Bias le présente au ministre, qui, trouvant qu'un gentilhomme qui venge son honneur offensé est toujours excusable, conseille au jeune homme de se constituer prisonnier pour la forme. 11 le fait, et ses lettres de grace lui sont promptement expédiées par le consciencieux Gil Bias, qui recoit cent pistoles pour ses bons offices.
Cette affaire me mit en goüt, et dix pistoles que je donnai A Scipion pour son droit de courtage, Teneouragèrent a faire de nouvelles recherches. J'ai déja vanté ses talents la-dessus. On aurait pu l'appeler è. juste titre le grand Scipion. II m'atnena pour second chaland un imprimeur de livres de chevalerie, qui s'était enrichi en dépit du bon sens. Cet imprimeur avait contrefait un ouvrage d'un de ses confrères, et son édition avait été saisie. Pour trois cents dueats, je lui fis avoir main-levée de ses exemplaires, et je lui sauvai une grosse amende. Quoique eela ne regarddt point le premier ministre, son Excellence voulut bien, k ma prière, interposer son autorité. Après l'imprimeur, il me passa par les mains un négociant. et void de quoi il s'agissait: Un vaisseau portugais avait été pris par un corsaire de Barbarie, et repris ensuite par un armateur de Cadix. Les deux tiers des marchandises dont il était chargé appartenaient a un marchand de Lisbonne qui, les ayant inutilement revendiquées, venait h la cour d'Espagne chercher un protecteur qui eüt assez de crédit pour les lui faire rendre. II eut le bonheur de le trouver en moi. Je m'in-téressai pour lui, et il rattrapa ses effets moyennant la somme de quatre cents pistoles, dont il fit présent Ãl la protection.
II me semble que j'entends un lecteur qui me crie en cet endroit: Courage, monsieur de Santillane! mettez du foin dans vos bottes. Vous
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GIL BLAS (UVRE Vil).
êtes en beau chemin; poussez votre fortune. Oh! que Je n'y man-querai pas. Je vois, si je ne me trompe, arriver mon valet avec un nouveau quidam qu'il vient d'accrocher. Justement, c'est Scipion. Ecoutons-le. âSeigneur, me dit-il, soufïrez que je vous présente ce fameux opérateur. II demande un privilège pour débiter ses drogues pendant 1'espace de dix années dans toutes les villes de la monarchie d'Espagne, è. 1'exclusion de tous autres, c'est-a-dire qu'il soit défendu aux personnes de sa profession de s'établir dans les lieux oü il sera. Par reconnaissance, il comptera deux cents pistoles fl celui qui lui remettra le privilège expédié.quot; Je dis au saltimbanque, en tranchant du protecteur: âAllez, mon ami, je ferai votre affaire.quot; Vérita-blement, peu de jours après, je le renvoyai avec des patentes qui lui permettaient de tromper le peuple exclusivement dans tous les royaumes d'Espagne.
J'éprouvai la vérité du proverbe qui dit que l'appétit vient en mangeant; mais outre que je me sentais plus avide è mesure que je devenais plus riche, j'avais obtenu de son Excellence si facilement les quatre graces dont je viens de parler, que je ne balancai point a lui en demander une cinquième. C'était le gouvernement de la ville de Vera, sur la cóte de Grenade, pour un chevalier de Calatrava, qui m'en offrait mille pistoles. Le ministre se prit k rire en me voyant si dpre è. la curée. âVive Dieu, ami Gil Bias, me dit-il, comme vous y allez ! Vous aimez furieusement £l obliger votre prochain. Ãcoutez, lorsqu'il ne sera question que de bagatelles, je n'y regarderai pas de si prés; mais quand vous voudrez des gouvernements ou d'autres choses con-sidérables, vous vous conteqterez, s'ü vous plalt, de la moitié du profit; vous me tiendrez compte de l'autre. Vous ne sauriez vous imaginer; continua-t-il, la dépense que je suis obligé de faire, ni combien de ressources il me faut pour soutenir la dignité de mon poste; car, malgré le désintéressement dont je me pare aux yeux du monde, je vous avoue que je ne suis point assez imprudent pour vouloir déranger mes affaires domestiques. Réglez-vous sur cela.quot;
Mon maltre, par ce discours, m'ótant la crainte de l'importuner, ou plutót m'excitant A retourner souvent d la charge, me rendit encore plus affamé de richesses que je ne l'étais auparavant. J'aurais alors volontiers fait afficher que tous ceux qui souhaitaient obtenir des grdces de la cour, n'avaient qu'il s'adresser £l moi. J'allais d'un cóté, Scipion de l'autre.
Isocrate a raison d'appeler i'intempérance et la folie, les compagnes inséparables des riches. Quand je me vis maitre de trente mille ducats, et en état d'en gagner peut-être dix fois autant, je crus devoir faire une figure digne d'un confident da premier ministre. Je louai un hótel entier, que je fis meubler proprement. J'achetai le carrosse 1 d'un Escrihano, 2 qui se l'était donné par ostentation, et qui cherchait fl s'en défaire par le conseil de son boulanger. Je pris un cocher, trois laquais, et, comme il est jnste d'avancer ses anciens domestiques, j'élevai Scipion au triple honneur d'étre mon valet de chambre, mon secrétaire et mon intendant. Mais ce qui mit le comble cl mon or-
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Carrosse; voyez page 124, note 2. 2 Ecrivain, c'est-a-dire greffier.
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C. Ploetz, Manuel de Littérature frangaise. 4e éd. 21
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gueil, c'est que le ministre trouva bon que mes gens portassent sa livrée. J'en perdis ce qui me restait de jugement.
Ajoutez è. cela qu'ó. l'exemple de son Excellence qui tenait table ouverte, je résolus de donner aussi a manger. Pour eet effet, je chargeai Scipion de me déterrer un habile cuisinier, et il m'en trouva un qui était comparable peut-être amp; celui du Romain Nomentanus, de friande mémoire. Je remplis ma cave de vins délicieux; et, après avoir fait mes autres provisions, je commencai d recevoir compagnie. II venait souper chez moi tous les soirs quelques-uns des principaux commis du bureau du ministre, qui prenaient fièrement la qualité de secrétaires d'Ãtat. Je leur faisais trés bonne chère, et les renvoyais toujours bien abreuvés. De son cóté, Scipion (car tel maltre, tel valet) avait aussi sa table dans l'office, oü il régalait a mes dépens les personnes de sa connaissance. Mais outre que j'aimais ce garcon-lè,, comme il contribuait Ãl me faire gagner du bien, il me paraissait en droit de m'aider è, le dépenser. D'ailleurs je regardais ces dissipations en jeune homme; je ne voyais pas le tort qu'elles mefaisaient; je ne considérais que l'honneur qui m'en revenait. Une autre raison encore m'empêchait d'y prendre garde: les bénéfices et les emplois ne cessaient pas de faire venir 1'eau au moulin. Je voyais mes finances augmenter de jour en jour. Je m'imaginai pour le coup avoir attaché un clou amp; la roue de la fortune.
Nous terminerons ce tableau en reproduisant le fragment suivant, qui montre l'influence que cette vie corrompue finit par exercer sur le caractère de Gil Bias.
J'étais assez fat pour parler des plus grands seigneurs comme si j'eusse été un homme de leur étoffe. Sij'avais, par exemple, ü citer le due d'Albe, le due d'Ossone ou le due de Medina Sidonia, je disais sans facons, (XAlbe, d'Ossone et Medina Sidonia. En un mot, j'étais devenu si fier et si vain, que je n'étais plus le fils de moii pére et de ma mère. Hélas! pauvre duègne 1 et pauvre écuyer, je ne m'infor-mais pas si vous viviez heureux ou misérables dans les Asturies! C'est k quoi je ne pensais point du tout: je ne songeais pas seulement è, vous. La cour a la vertu du fleuve Léthé pour faire oublier nos parents et nos amis, quand ils sont dans une mauvaise situation.
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L'avarice et l'ambition qui me possédaient changèrent entièrement mon humeur. Je perdis toute ma gaieté; je devins distrait et réveur, en un mot, un sot animal. Fabrice me voyant tout occupé du soin de sacrifier è, la fortune, et fort détaché de lui, ne venait plus chez moi que rarement. II ne put même s'empêcher de me dire un jour: âEn vérité. Gil Bias, je ne te reconnais plus. Avant que tu fusses amp; la cour, tu avais toujours l'esprit tranquille. A présent je te vois sans cesse agité, Tu formes projet sur projet pour t'enrichir; et plus tu amasses de bien, plus tu veux en amasser. Outre cela, te le dirais-je? Tu n'as plus avec moi ces épanchements de cceur, ces manières libres qui font le charme des liaisons. Tout au contraire, tu t'en-veloppes et me caches le fond de ton éme. Je remarque même de
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La mère de Gil Bias était duègne, c'est-a-dire vieille domestique, chargée d'accom-pagner et de surveiller une jeune dame espagnole.
GIL BLAS (liVEE VIIl).
la contrainte dans les honnêtetés que tu me fais. Enfin, Gil Bias n'est plus ce même Gil Bias que j'ai connu.quot;
âTu plaisantes sans doute, lui répondis-je d'un air assez froid. Je n'apergois en moi aucun changement. â Ce n'est point è, tes yeux, répliqua-t-il, qu'on doit s'en rapporter; ils sont fascinés. Crois-moi, ta métamorphose n'est que trop véritable. En bonne foi, mon ami, parle: Vivons-nous ensemble comme autrefois? Quand j'allais le matin frapper è. ta porte, tu venais m'ouvrir toi-même encore tout endormi le plus souvent, et j'entrais dans ta chambre sans facon. Aujourd'hui, quelle difFérence! Tu as des laquais. On me faitatten-dre dans ton antichambre, et il faut qu'on m'annonce avant que je puisse te parler. Après cela, comment me recois-tu ? Avec une po-litesse glacée, et en tranchant du seigneur. On dirait que mes visites commencent k te peser. Crois-tu qu'une pareille réception soit agré-able ó, un homme qui t'a vu son camarade? Non, Santillane, non; elle ne me convient nullement. Adieu, séparons-nous è, l'amiable. Défaisons-nous tous deux, toi d'un censeur de tes actions, et moi d'un nouveau riche qui se méconnalt.quot;
Je me sentis plus aigri que touché de ses reproches, et je le laissai s'éloigner sans faire le moindre effort pour le retenir. Dans la situation oü était mon esprit, l'amitié d'un poète ne me paraissait pas une chose assez précieuse pour devoir m'affliger de sa perte. Je trouvais de quoi m'en consoler dans le commerce de quelques petits officiers du roi, auxquels un rapport d'humeur me liait depuis peu étroitement. Ces nouvelles connaissances étaient des hommes dont la plupart venaient de je ne sais oü, et que leur heureuse étoile avait fait par-venir è, leurs postes. Ils étaient déjè, tous è. leur aise; et ces misé-rables, n'attribuant qu'a leur mérite les bienfaits dont la bonté du roi les avait comblés, s'oubliaient de même que moi. Nous nous imaginions d'être des personnages bien respectables. O fortune! voilrl comme tu dispenses tes faveurs le plus souvent.
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MARIVAUX.
PlERRE DE MARIVAUX naquit h Paris en 1688, et ymouruten 1763. Sou père, qui appartenait a la noblesse de robe et-qui était directeur de la Monnaie de Riom, le fit élever avec soin, mais ne lui laissa point de fortune. Admis de bonne heure dans la société la plus brillante de Paris, Marivaux s'y fit remarquer comme bel esprit. H écrivit des romans qui eurent une grande vogue, mais il travailla surtout pour le thédtre et donna, soit au Thedtre-Italien, soit è. la Comédie-Francaise, soit a des thédtres de société, un trés grand nombre de comédies, qui eurent pour la plupart du succès et dont quatre sont encore représentées de nos jours. Ce sont les Jeux de Yamour et du hasard (1730), le hegs, 1 les fausses Confidences (1736) et VÃpreuve (1740).
Marivaux est un ⢠écrivain spirituel et un profond connaisseur du coeur humain, mais il tombe souvent dans une trop grande subtilité et dans une extréme affectation de langage; il semble étre toujours k la recherche d'expressions détournées de leur sens naturel. Pour persifler sa nianière, on a inventé le mot marivaudage, que l'on applique aujourd'hui, par extension, au style précieux des écrivains-qui courent après le bel esprit.
Pour faire connaltre a nos lecteurs la maniére et le style de Marivaux , nous donnerons une courte analyse et une scène de la comédie:
LE LEGS. 1
Les personnages de la pièce sont la Comtesse, le Marquis, Hortense, jeune parente du marquis, fiancée du Chevaliergt; enfin Lisette, suivante de la comtesse, et le Gascon Lépine, valet du marquis.
Un parent riche, qui vient de mourir, a laissé au marquis six cent mille francs, a la charge d'épouser sa parente Hortense ou de lui payer un legs de deux cent mille francs. Le marquis aimc la comtesse, il voudrait l'épouser, mais c'est un homme doux, paisible et extrêmement timide; il n'ose declarer son amour a cette dame, qui lui impose. D'ailleurs il serait bien aise d'économiser les deux cent mille francs qu'il doit payer a Hortense, s'il refuse de la prendre pour femme. II sait que cette jeune dame aime le chevalier, qu'elle en est almee, et il espère que la légataire demandera elle-même a être dispensée des conditions du testament. Mais Hortense, dont le fiancé n'a qu'une fortune médiocre et qui connait trés bien l'amour du marquis pour la comtesse, désire de son cóté qu'il la refuse et lui pave le legs du testateur.
Cette situation donne, de part eL d'autre , naissance a un jeu d'intrigues qui fait le fond de la pièce. Hortense réussit a mettre dans ses intéréts Lépine, Gascon, qui, dès-lors , s'évertue a vaincre la timidité de son maitre et a lui procurer I'occasion de se déclarer a la comtesse. Au contraire, la suivante Lisette refuse d'entrer dans les vues d'Hortense; elle désire que sa maitresse reste veuve. Le dialogue suivant, entre Lépine et Lisette suit immédiatement la scène oü Hortense a tenté de gagner les deux domestiques.
1
Les orthoépistes veulent qu'on prononce le (s et g muets); cependant de nos jours on dit plutót lïgue, surtout au Théatre-Francais.
le legs (scène iii).
SCÃNE III.
lépine, lisette.
Lisette. Nous n'avons rien k nous dire, monsieur de Lépine. J'ai affaire, et je vous laisse.
Lépine. Doucement, mademoiselle, retardez d'un moment; je trouve propos de vous informer d'un petit accident qui m'arrive.
Lisette. Voyons.
Lépine. D'homme d'honneur, je n'avais pas envisagé vos grdces; je ne connaissais pas votre mine.
Lisette. Qu'importe? Je vous en ofifre autant: c'est tout au plus si je connais actuellement la vótre.
Lépine. Cette dame 1 se figurait que nous nous aimions.
Lisette. Eh bien! elle se figurait mal.
Lépine. Attendez; voici 1'accident. Son discours a fait que mes yeux se sont arrêtés dessus 1 vous plus attentivement que de coutume.
Lisette. Vos yeux ont pris bien de la peine.
Lépine. Et vous êtes jolie, sandis! 2 oh! trés jolie.
Lisette. Ma foi! monsieur de Lépine, vous êtes trés galant, oh! trés galant.
Lépine. A mon exemple, envisagez-moi, je vous prie; faites-en l'épreuve.
Lisette. Oui-da. 3 Tenez, je vous regarde.
Lépine. Eh done! Est-ce la ce Lépine que vous connaissiez? N'y voyez-vous rien de nouveau? Que vous dit le coeur?
Lisette. Pas le mot. II n'y a rien 1ÃI pour lui.
Lépine. Quelquefois pourtant nombre de gens ont estimé que j'étais un garcon assez revenant; 4 mais nous y retournerons, c'est partie a remettre. Ecoutez le restant. II est certain que mon maltre distingue tendrement votre maltresse. Aujourd'hui même il m'a confié qu'il méditait de vous communiquer ses sentiments.
Lisette. Comme il lui pi ai ra. La réponse que j'aurai l'honneur de lui communiquer sera courte.
Lépine. Remarquons d'abondance que la comtesse se plait avec mon raaltre, qu'elle a l'dme joyeuse en le voyant. Vous me direz que nos gens 0 sont d'étranges personnes, et je vous Faccorde. Le marquis, homme tout simple, peu hasardeux dans le discours, n'osera jamais aventurer la déclaration; et des déclarations, la comtesse les épouvante. Dans cette conjoncture, j'opine que nous encouragions ces deux per-sonnages. Qu'en sera-t-il? Qu'üs s'aimeront bonnement en toute sim-plesse, 5 et qu'ils s'épouseront de même. Qu'en arrivera-t-il ? Qu'en
1
Hortense. 6 On dit aujourd'hui sur vous.
2
une contraction des mots Par le sang de Dieu, déguisés pour en écarter l'horreur.
3
Da , contracté, de di {dis) et va, particule qui donne plus de force a raffirmation.
4
C'est-a-dire qui leur revenait, qu'ils trouvaient agréable.
5
Mot qui a vieilli: on dit aujourd'hui; simp licit é.
6
3 Sandis ou *sandienne, jurement gascon qui n'est autre chose qu'une altération ou
marivaux (1688â1763).
me voyant votre camarade, vous me rendez votre mari, par la douce habitude de me voir. Eh done! Parlez, êtes-vous d'accord?
Lisette. Non.
Lépine. Mademoiselle, est-ce mon amour qui vous déplalt?
Lisette. Oui.
Lépine. En peu de mots vous dites beaucoup; mais considérez l'occurrence. Je vous prédis que nos maltres se marieront: qua la commodité 1 vous tente.
Lisette. Je vous prédis qu'ils ne se marieront point. Je ne veux pas; moi. Ma maltresse, comme vous dites fort habilement, tient 1'amour au-dessous d'elle; et j'aurai soin de l'entretenir dans cette humeur, attendu qu'il n'est pas de mon petit intérét qu'elle se marie. Ma condition n'en serait pas si bonne, entendez-vous ? II n'y a pas d'apparence que la comtesse y gagne, et moi j'y perdrais beaucoup. J'ai fait un petit calcul li-dessus, au moyen duquel 2 je trouve que tous vos arrangements me dérangent et ne me valent rien. Ainsi, croyez-moi, quelque jolie que je sois, continuez de n'en rien voir; laissez 1ÃI la découverte que vous avez faite de mes graces, et passez toujours sans y prendre garde. â
Lépine. (froidement). Je les ai vues, mademoiselle: j'en suis frappé, et n'ai de remède que votre coeur.
Lisette. Tenez-vous done pour incurable.
Lépine Me donnez-vous votre dernier mot?
Lisette. Je n'y changerai pas une syllable.
(Elle vent s'en aller).
Lépine (Tarrctant). Permettez que je reparte. 3 Vous calculez : moi de même. Selon vous, il ne faut pas que nos gens se marient: il faut qu'ils s'épousent, selon moi; je le prétends.
Lisette. Mauvaise gasconnade.
Lépine. Patience. Je vous aime, et vous me refusez le réciproque. 4Je calcule qu'il me fait besoin, et je l'aurai, sandis!
Lisette. Vous ne l'aurez pas, sandis!
Lépine. J'ai tout dit. Laissez parler mon maltre qui nous arrive.
Après une série de scènes, amusantes surtout par la timidité du marquis, qui s'ima-gine qu'une déclaration offensera la comtesse, landis qu'elle fait è. la fin toui son possible pour la lui rendre facile; après avoir fait briller son talent pour faire parler ses personnages avec esprit sur des riens, l'auteur amène avec habileté le dénoüment prévu dès le premier mot et conclut le mariage entre la comtesse et le marquis, qui finit par se trouver heureux de payer son bonheur du léger sacrifice de deux cent mille francs.
292
1
C'est-a-dire: Xoccasion favorable.
2
On dirait aujourd'hui plutót: par suite duquel.
3
C'est-a-dire: que je reponde, que je réplique.
4
On dit ordinairement: la réciproque ou la réciprocite.
293
MONTESQUIEU.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. '
- Charles de secondat,barondemontesquieu,naquit
en 1689 au chateau de la Bréde, prés de Bordeaux. Son père , homme instruit, qui avait quitté, jeune encore, le service militaire, après s'y être distingué, dirigea son éducation et la conduisit jusqu'è, l etude du droit. Doué d'une activité extraordinaire, le jeune Montesquieu s'enfonca dans l'étude du droit écrit et des innombrables coutumes qui régissaient alors la France. Pour se délassser de ses travaux de jurisprudence, il lisait des livres d'histoire et de voyages ou les productions des siècles classiques de la Grèce et de Rome.
En 1714, il fut recu conseiller au parlement de Bordeaux. Un oncle paternel, président amp; mortier - dans ce tribunal, laissa ses biens et sa charge S. Montesquieu, qui, ö, son tour, fut nommé président tl mortier en 1716.
Eu 1721, £l 1'dge de 32 ans, Montesquieu signala son entrée dans la carrière littéraire par les Leitres per san es, ouvrage léger de forme, frivole de ton, mais au fond trés sérieux et trés hardi. Dans ces Lettres, de prétendus Persans, voyageant en France, expriment leurs opinions, c'est-a-dire celles de Montesquieu, sur les mceurs des Euro-péens et surtout des Francais, et sur les questions les plus graves de la religion et de la politique. Montesquieu publia ce livre sous le voile de Fanonyme; le succés fut tel que 1'auteur fut obligé de se faire connaitre. Le caractére de eet ouvrage audacieusement satirique ne lui permettait guére de conserver sa magistrature parlementaire: il y renonga en 1726, pour devenir exclusivement et en toute indé-pendance homme de lettres. L'année suivante il entra h 1'Académie, non sans une vive opposition, et -seulement après avoir désavoué les plus hardies de ses Lettres persanes.
Voulant donner un champ plus étendu A ses observations et mürir son esprit par la comparaison des différents peuples, Montesquieu se mit ensuite £l voyager et visita une partie de l'Europe. II alla d'abord £l Vienne, puis d Venise et rl Rome; de lil il se rendit fl Gênes, quitta l'Italie pour aller en Suisse, parcourut les pays arrosés par le Rhin, s'arrêta quelque temps eu Hollande , s'embarqua avec son ami, lord Chesterfield, pour 1'Angleterre, oü il résida deux ans, et oü il étudia la seule constitution libérale qui existit alors en Europe.
De retour en France, il se retira dans son chdteau de la Bréde et, après deux années de recueillement, il publia, en 1734, les Co/isi-dérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, livre profond et original, qui mit le sceau è. sa réputation d'écrivain et qui commenca sa renommée de philosophe et de publiciste. La précision et le coloris du style, joints a la profondeur des pensées,
1 D'après les Ãtudes de Geruzez, la Biograp hie uuiverselie et la Notice deWalkenaer.
2 La grand'chambre du parlement avait un premier president et neuf presidents ct mortier, ainsi appelés du mortier, c'est-a-dire du bonnet de velours noir qu'ils portaient.
MONTESQUIEU (1689 â 1755).
font de ce livre si court et si substantiel un des chefs-d'oeuvre de la littérature francaise. II est vrai qu'un grand nombre des assertions qu'il renferme, surtout sur les origines et les premiers temps de l'ancienne Rome, ne soutiennent plus aujourd'hui la critique, la science historique ayant fait des progrès immenses, principalement depuis Niebuhr et ses successeurs. Néanmoins les Considéraiions sont, de tous les ouvrages de Montesquieu, le plus parfait et, a coup sür, celui qui mérite le plus d'être étudié par la jeunesse.
Après vingt années de méditation, Montesquieu donna, en 1748, la mesure de son génie par VEsprit des Lois, livre remarquable qui a eu un immense succès, quoiqu'on y ait signalé, dès sa publication , de graves défauts. On trouvait que, pour établir certains principes , l'auteur empruntait ses examples k des voyageurs suspects ou è. des livres discrédités, qu'il concluait trop souvent du particulier au général, et qu'il attribuait è. l'influence du climat et aux causes physiques des effets et des causes purement morales. Quant rl la forme, on reprochait avec justice k Montesquieu d'avoir morcelé un même sujet en petits chapi-tres qui ont quelquefois des titres insignifiants ou indéterrainés, de manquer souvent d'ordre, de sorte que cette oeuvre, dont le plan est si vaste, ne parait être en quelque sorte qu'un amas d'admirables fragments. Malgré ces défauts, XEsprit des Lois fut un événement dans l'histoire politique et littéraire; et le dix-huitième siècle n'a pas produit, en France, d'ouvrage plus riche en pensées neuves et en vues profondes.
Montesquieu ne fut pas seulement un grand écrivain, c'était un vrai sage et un homme bienfaisant, mais qui cachait soigneusement ses bienfaits. Une action généreuse, qui ne fut connue que malgré lui et après sa mort, mérite d'être citée. Montesquieu, étant ^ Marseille, prit un jour une embarcation pour se promener dans le port. Ayant lié conversation avec le jeune homme qui conduisait la barque et qui n'avait pas l'air d'un rameur ordinaire, il apprend que ce jeune homme est joaillier, mais qu'il rame au port tous les dimanches et jours de fête pour ajouter le produit de ce travail k ses autres épargnes et ó, celles de teute la familie, destinées Ãl racheter son père, retenu esclave è, Tétouan, dans 1'empire du Maroc. Le célèbre écrivain prend note du nom du prisonnier et de l'endroit oü il est captif; il fait payer par le consul de France une somme considérable pour la rancon du Marseillais, qui, rendu aux siens quelques. mois après, est tout étonné quand il apprend que ce n'est pas k sa familie, comme on le lui avait dit k Tétouan, mais Ãl un généreux inconnu qu'il doit sa liberté.
Montesquieu, dont la santé était depuis longtemps affaiblie par de longues veilles consacrées au travail, mourut rl Paris en 1755, dgé de soixante-six ans.
Nous reproduisons parmi les ceuvres de Montesquieu: 1) quelques-unes des Leitres persanes, 2) le sixième chapitre des Considerations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, qui traite de la conduite que les Romains tinrent pour soumettre les peuples, et 3) deux fragments de VEsprit des Lois.
294
LETTRES PERSANES.
I. LETTRES PERSANES.'
i. (Lettre XXIV).
Nous sommes amp; Paris depuis un mois, et nous avons toujours été dans un mouvement continuel. II faut bien des affaires avant qu'on soit logé, qu'on ait trouvé les gens k qui on est adressé, et qu'on se soit pourvu des choses nécessaires, qui manquant toutes tl la fois.
Paris est aussi grand qu'Ispahan: les maisons y sont si hautes qu'on jurerait qu'elles ne sont habitées que par des astrologues. Tu juges bien qu'une ville bdtie en Fair, qui a six ou sept maisons les unes sur les autres, est extrémement peuplée, et que, quand tout le monde est descendu dans la rue, il s'y fait un bel embarras.
Tu ne le croirais pas peut-être; depuis un mois que je suis ici, je n'y ai encore vu marcher personne. II n'y a point de gens au monde qui tirent mieux parti de leur machine que les Francais; ils courent, ils volent. Les voitures lentes d'Asie, le pas réglé de nos chameaux les feraient tomber en syncope. Pour moi, qui ne suis pas fait ó, ce train, et qui vais souvent h pied sans changer d'allure, j'enrage quelqnefois comme un chrétien; car encore passe qu'on m'éclabousse depuis les pieds jusqu'a la tête, mais je ne puis pardonner les coups de coude que je recois régulièrement et périodiquement. Un homme qui vient après moi et qui me passe me fait faire un demi-tour, et un autre qui me croise de l'autre cóté me remet soudain oü le premier m'avait pris; et je n'ai pas fait cent pas, que je suis plus brisé que si j'avais fait dix lieues.
Ne crois pas que je puisse, quant è. présent, te parler a fond des mceurs et des coutumes européennes; je n'en ai moi-même qu'une légère idéé, et je n'ai eu ö, peine que le temps de m'étonner.
Le roi de France est le plus puissant prince de TEurope. II n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne, son voisin; mais il a plus de richesses que lui, paree qu'il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les minés. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur è, vendre; et, par un prodige de 1'orgueil humain, ses troupes se trouvaient payées, ses places m unies et ses flottes équipées.
D'ailleurs ce roi est un grand niagicien, il exerce son empire sur l'esprit raême de ses sujets; 11 les fait penser comme il veut. S'il n'a qu'un million d'écus dans son trésor, et qu'il en ait besoin de deux, il n'a qu'èl leur persuader qu'un écu en vaut deux, et ils le croient. S'il a une guerre difficile amp; soutenir, et qu'il n'ait point d'argent, il n'a qu'S, leur mettre dans la tête qu'un morceau de papier est de 1'argent, et ils en sont aussitót convaincus. II va même jusqu'il leur faire croire qu'il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant, tant est grande la force et la puissance qu'il a sur les esprits!
2. (Lettre XXVIU).
Je vis hier une chose assez singulière, quoiqu'elle se passe tousles jours a Paris.
Tout le peuple s'assemble sur la fin de l'après-dlnée, et va jouer une espèce de scène que j'ai entendu appeler comédie. Le grand mouvement est sur une estrade qu'on nomme le thédtre. Aua deux
29S
MONTESQUIEU (1689 â 1755).
cotés on voit, dans de petits réduits qu'on nomme loges, des hommes et des fenimes qui jouent ensemble des scènes muettes, è, peu prés comme celles qui sont en usage en notre Perse.
II y a en bas mie troupe de gens debout qui se moquent de ceux qui sont en haut sur le thédtre, et ces derniers rient è. leur tour de ceux qui sont en bas.
Mais ceux qui prennent le plus de peine sont quelques gens qu'on prend pour eet effet dans un dge peu avancé, pour soutenir la fatigue. II sont obligés d'être partout: ils passent par des endroits qu'eux seuls connaissent, montent avec une adresse surprenante d'étage en étage; ils sont en haut, en bas; dans toutes les loges; ils piongent, pour ainsi dire; on les perd, ils reparaissent; souvent ils quittent le lieu de la scène et vont jouer dans un autre. On en voit même qui, par un prodige qu'on n'aurait osé espérer de leurs béquilles, marchent et vont comme les autres. Enfin on se rend k des salles, 1pü l'on joue une comédie particulière: on commence par des révérences, on continue par des embrassades. On dit que la connaissance la plus légère met un homme en droit d'en étoufïer un autre. II semble que le lieu inspire de la tendresse.
Tout ce que je dis ici se passé è. peu prés de même dans un autre endroit qu'on nomme l'Ãpéra: toute la différence est qu'on parle è. l'un et que l'on chante d 1'autre.
3. (Lettre XXXVI).
Le café est trés en usage ö. Paris; il y a un grand nornbre de maisons publiques oü on le distribue. Dans quelques-unes de ces maisons on dit des nouvelles, dans d'autres on joue aux échecs. II y en a une oü l'on appréte le café de telle manière qu'il donne de 1'esprit i ceux qui en prennent: au moins, de tous ceux qui en sor-tent, il n'y a personne qui ne croie qu'il en a quatre fois plus que lorsqu'il y est entré.
296
Mais ce qui me choque de ces beaux esprits, c'est qu'ils ne se rendent pas utiles Ãl leur patrie, et qu'ils amusent leurs talents amp; des choses puériles. Par exemple, lorsque j'arrivai è. Paris, je les trouvai échaufïés sur une dispute la plus mince qui se puisse imaginer; il s'agissait de la réputation d'un vieux poéte grec dont, depuis deux mille ans, on ignore la patrie aussi bien que le temps de sa mort. Les deux partis avouaient que c'était un poéte excellent: il n'était question que du plus ou du moins de mérite qu'il fallait lui attribuer. Chacun en voulait donner le taux; mais, parmi ces distributeurs de réputation, les uns faisaient meilleur poids que les autres: voilÃl la querelle. Elle était bien vive; car on se disait cordialement de part et d'autre des injures si grossières, on faisait des plaisanteries si amères, que je n'admirais pas moins la manière de disputer que le sujet de la dispute. Si quelqu'un, disais-je en moi-même, était assez étourdi pour aller devant l'un de ces défenseurs du poéte grec atta-quer la réputation de quelque honnéte citoyen, il ne serait pas mal relevé; et je crois que ce zèle si délicat sur la réputation des morts s'embraserait bien pour défendre celle des vivanti'! Mais, quoi qu'il
1
Le foyery salie oü les spectateurs se réunissent pendant les entr'actes.
LETTRES PERSANES.
en soit, ajoutais-je, Dieu me garde de m'attirer jamais rinimitié des censeurs de ce poète, que le séjour de deux mille ans dans le tombeau n'a pu garantir d'une haine si implacable! lis frappent A présent des coups en l'air; mais que serait-ce, si leur fureur était animée par la présence d'un ennemi?
Ceux dont je te viens de parler 1 disputent en langue vulgaire; et il faut les distinguer d'une autre sorte de disputeurs qui se servent d'une langue barbare qui semble ajouter quelque chose a la fureur et k l'opinidtreté des combattants. II y a des quartiers oü l'on voit comme une mêlée noire et épaisse de ces sortes de gens: ils se nour-rissent de distinctions; ils vivent de raisonnements obscurs et de fausses conséquences. Ce métier, oü l'on devrait mourir de faim, ne laisse pas de rendre.1 On a vu une nation entière, chassée de son pays, traverser les mers pour s'établir en France, n'emportant avec elle pour parer aux nécessités de la vie qu'un redoutable talent pour la dispute. 2
4. (Lettre XLIV).
II y a en France trois sortes d'états: 1'église , l'épée et la robe. 4 Chacun a un mépris souverain pour les deux autres ; tel, par exemple, que l'on devrait mépriser paree qu'il est un sot, ne l'est souvent que paree qu'il est homme de robe.
II n'y a pas jusqu'aux plus vils artisans qui ne disputent sur Fexcellence de l'art qu'ils ont choisi; chacun s'élève au-dessus de celui qui est d'une profession différente, ü proportion de l'idée qu'il s'est faite de la supériorité de la sienne.
Les hommes _ ressemblent tous, plus ou moins, £l cette femme de la province d'Erivan, qui ayant recu quelques grdces d'un de nos monarques, lui souhaita mille fois, dans les bénédictions qu'elle lui donna, que le ciel le fit gouverneur d'Ãrivan.
J'ai lu dans une relation, qu'un vaisseau francais ayant reldché ü la cóte de Guinée, quelques hommes de l'équipage voulurent aller è terre acheter quelques moutons. On les mena au roi, qui rendait la justice è. ses sujets sous un arbre. II était sur son tróne, c'est-a-dire sur un morceau de bois, aussi fier que s'il eüt été assis sur celui du grand Mogol; il avait trois ou quatre gardes avec des piques de bois; un pasasol en forme de dais le couvrait de l'ardeur du soleil; tous ses ornements et ceux de la reine sa femme consistaient en leur peau noire et quelques bagues. Ce prince, plus vain encore que misé-rable, demanda è ces étrangers si l'on parlait beaucoup de lui en France. II croyait que son nom devait être porté d'un póle è, l'autre; et, è la différence de ce conquérant de qui on a dit qu'il avait fait taire toute la terre, il croyait, lui, qu'il devait faire parler tout l'univers.
397
Lorsque le kan de Tartarie a d!né, un héraut crie que tous les princes de la terre peuvent aller diner, si bon leur semble; et ce barbare, qui ne mange que du lait, qui n'a pas de maison, qui ne vit que de brigandage, regarde tous les rois du monde comme ses esclaves, et les insulte régulièrement deux fois par jour.
1
1 Aujourd'hui on dirait: viens de te parler. 2 C'est-a-dire: esl pourtant hicratif.
2
Voyez page 273 note 1. 4 C'est-a-dire: la mdgistrature.
MONTESQUIEU (1689 â1755).
s. (Lettre XLVIII).
Ceux qui aiment k s'instruire ne sont jamais oisifs. Quoique je ne sois chargé d'aucune affaire importante, je suis cependant dans une occupation continuelle. Je passe ma vie è. examiner; j'écris le soir ce quej'ai remarqué, ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu dans la journée; tout m'intéresse, tout m'étonne; je suis comme un enfant dont les organes encore tendres sont vivemeut frappés par les moindres objets.
Tu ne le croirais pas peut-être: nous sommes recus agréablement dans toutes les compagnies et dans toutes les sociétés. Je crois devoir beaucoup k 1'esprit vif et cl la gaieté naturelles de Rica, 1 qui fait qu'il recherche tout le monde et qu'il est également recherché. Notre air étranger n'offense plus personne; nous jouissons méme de la surprise oü 1'on est de nous trouver quelque politesse: car les Francais n'imaginent pas que notre climat produise des hommes. Cependant, il faut 1'avouer, ils valent la peine qu'on les détrompe.
J'ai passé quelques jours dans une maison de campagne auprès de Paris, chez un homme de considération, qui est ravi d'avoir de la compagnie chez lui. II a une femme fort aimable, et qui joint k une grande modestie une gaieté que la vie retirée ote toujours ü nos dames de Perse.
Ãtranger que j'étais, je n'avais rien de mieux k faire que d'étudier selon ma coutume, sur cette foule de gens qui y abordaient sans cesse, dont les caractères me présentaient toujours quelque chose de nouveau. Je remarquai d'abord un homme dont la simplicité me pint; je m'attachai k lui, il s'attacha a moi; de sorte que nous nous trouvions toujours 1'un auprès de 1'autre.
Un jour que, dans un grand cercle, nous nous entretenions en particulier, laissant les conversations générales 3, elles-mêmes: Vous trouverez peut-être en moi, lui dis-je, plus de curiosité que de politesse; mais je vous supplie d'agréer que je vous fasse quelques questions; car je m'ennuie de n'être au fait de rien et de vivre avec des gens que je ne saurais démêler. Mon esprit travaille depuis deux jours; il n'y a pas un seul de ces hommes qui ne m'ait donné la torture plus de deux cents fois, et cependant je ne les devinerais de mille ans. Vous n'avez qu'è dire, me répondit-il, et je vous instruirai de tout ce que vous souhaiterez; d'autant mieux que je vous crois homme discret, et que vous n'abuserez pas de ma confiance.
âQui est eet homme, lui dis-je, qui nous a tant parlé des repas qu'il a donnés aux grands, qui est si familier avec vos dues, et qui parle si souvent è, vos ministres, qu'on me dit être d'un accès si difficile? II faut bien que ce soit un homme de qualité; mais il a la physionomie si basse, qu'il ne fait guère honneur aux gens de qualité; et d'ailleurs je ne lui trouve point d'éducation. Je suis étranger; mais il me semble qu'il y a en général une certaine politesse commune a toutes les nations; je ne lui trouve point de celle-lè,: est-ce que vos gens de qualité sont plus mal élevés que les autres? â Cet homme, me répondit-il en riant, est un fermier; 2 il est autant au-dessus des
298
1
Nom du compagnon de voyage de l'auteur supposé de cette lettre.
2
C'est-a-dire: fermier des impots; voyez page 270, note 2.
LETTRES PERSANES.
autres par ses richesses qu'il est au-dessous de tout le monde par sa naissance; il aurait la meilleure table de Paris, s'il pouvait se ré-soudre è, ne manger jamais chez lui, II est bien impertinent, comme vous voyez; mais il excelle par son cuisinier; aussi n'en est-il pas ingrat, car vous avez entendu qu'il l'a loué tout aujourd'hui.7'
âMais, si je ue vous importune pas, dites-moi qui est celui qui est vis-è-vis de nous, qui est si mal habillé, qui fait quelquefois des grimaces, et a un langage différent des autres, qui n'a pas d'esprit pour parler, mais parle pour avoir de 1'esprit ? â C'est, me répon-dit-il, un poète, et le grotesque du genre humain. Ces gens-lö. disent qu'ils sont nés ce qu'ils sont; cela est vrai, et aussi ce qu'ils seront toute leur vie, c'est-a-dire presque toujours les plus ridicules de tous les hommes: aussi ne les épargne-t-on point; on verse sur eux le mépris a pleines mains. La famine a fait entrer celui-ci dans cette maison; il y est bien recu du maltre et de la maitresse, dont la bonté et la politesse ne se démentent d l'égard de personne. II fit leur épithalame lorsqu'ils se marièrent: c'est ce qu'il a fait de mieux en sa vie: car il s'est trouvé que le manage a été aussi heureux qu'il Fa prédit.quot;
âEt ce vieux homme, lui dis-je tout bas, qui a l'air si chagrin ? Je l'ai pris d'abord pour un étranger; car, outre qu'il est habillé autrement que les autres, il censure tout ce qui se fait en France, et n'approuve pas votre gouvernement. â C'est un vieux guerrier, me dit-il, qui se rend mémorable 4 tous ses auditeurs par Ia longueur de ses exploits. II ne peut souffrir que la France ait gagné des batailles oü il ne se soit pas trouvé, et qu'on vante un siège oü il n'ait pas monté a la tranchée; il se croit si nécessaire il notre his-toire qu'il s'imagine qu'elle finit oü il a fini; il regarde quelques blessures qu'il a revues comme la dissolution de la monarchie; et, è, la différence de ces philosophes qui disent qu'on ne jouit que du présent, et que le passé n'est rien, il ne jouit, au contraire, que du passé, et n'existe que dans les campagnes qu'il a faites; il respire dans les temps qui sont écoulés, comme les héros doivent vivre dans ceux qui passeront après eux,quot;
6. (Lettre LXSXIV).
Je fus hier aux Invalides: j'aimerais autant avoir fait eet établissement, si j'étais prince, que d'avoir gagné trois batailles. On y trouve partout la main dun grand monarque. Je crois que c'est le lieu le plus respectable de la terre.
Quel spectacle que de voir rassemblées dans un même lieu toutes ces victimes de la patrie, qui ne respirent que pour la défendre, et qui, se sentant le méme coeur et non pas la même force, ne se plaignent que de l'impuissance oü elles sont de se sacrifier encore pour ellel
Quoi de plus admirable que de voir ces guerriers débiles, dans cette retraite, observer une disclipine aussi exacte que s'ils y étaient contraints par la présence d'un ennemi, chercher leur dernière satisfaction dans cette, image de la guerre, et partager leur cceur et leur esprit entre les devoirs de la religion et ceux de l'art militaire!
Je voudrais que les noms de ceux qui meurent pour la patrie fussent conservés dans les temples et écrits dans des registres qui fussent comme la source de la gloire et de la noblesse.
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MONTESQUIEU (1689â1755).
II. CONSIDERATIONS SUR LES CAUSES DE LA GRANDEUR DES ROMAINS ET DE LEUR DECADENCE.
VI. DE LA CONDUITE QUE LES ROMAINS TINRENT POUR SOUMETTRE LES PEUPLES.
Dans le cours de tant de prospérités, oü ren se négligé pour 1'ordinaire, le sénat agissait toujours avec la même profondeur; et, pendant que les armées consternaient 1 tout, il tenait è. terre ceux qu'il trouvait abattus.
II s'érigea en tribunal qui jugea tous les peuples: h. la fin de chaque guerre, il décidait des peines et des récompenses que chacun avait méritées. II ótait une partie du domaine du peuple vaincu pour la donner aux alliés; en quoi il faisait deux choses: il attachait è Rome des rois dont alle avait peu è. craindre et beaucoup d espérer; et il en affaiblissait d'autres dont elle n'avait rien tl espérer et tout k craindre.
On se servait des alliés pour faire la guerre amp; un ennemi; mais d'abord, 2 on détruisit les destructeurs. Philippe fut vaincu par le moyen des Ãtoliens, qui furent anéantis d'abord après pour s'être joints h Antiochus. Antiochus fut vaincu par le secours des Rho-diens; mais, après qu'on leur eut donné des récompenses éclatantes, on les humilia pour jamais, sous prétexte qu'ils avaient demandé qu'on fit la paix avec Persée.
Quand ils avaient plusieurs ennemis sur les bras, ils accordaient une trêve au plus faible, qui se croyait heureux de l'obtenir; comp-tant pour beaucoup d'avoir différé sa ruine.
Lorsque 1'on était occupé amp; une grande guerre, le sénat dissimu-lait toutes sortes d'injures, et attendait, dans le silence, que le temps de la punition füt venu; que si quelque peuple lui envoyait les cou-pables, il refusait de les punir, aimant mieux tenir toute la nation pour criminelle et se réserver une vengeance utile.
Comme ils faisaient a leurs ennemis des maux inconcevables, il ne se formait guère de ligue contre eux; car celui qui était le plus éloigné du péril ne voulait pas en approcher.
Par la ils recevaient rarement la guerre, mais la faisaient toujours dans le temps, de la manière et avec ceux qu'il leur convenait; et de tant de peuples qu'ils attaquèrent, il y en a bien peu qui n'eus-sent souffert toutes sortes d'injures si Fon avait voulu les laissser en paix.
Leur coutume étant de parler toujours en maitres, les ambassadeurs qu'ils envoyaient chez les peuples qui n'avaient point encore senti leur puissance étaient sürement maltraités, ce qui était un prétexte sur pour faire une nouvelle guerre.
Comme ils ne faisaient jamais la paix de bonne foi, et que, dans le dessein denvahir tout, leurs traités n'étaient proprement que des suspensions de guerre , ils y mettaient des conditions qui commen^aient toujours la ruine de l'Ãtat qui les acceptait. Ils faisaient sortir les
3°°
1
Latinisme pour: renversaient, abattaient, sens du latin ster?ière.
2
C'est-a-dire: immédiatevient après. Autrefois on employait souvent d'abord dans le sens de aussitot.
GRANDEUR ET DECADENCE DES ROMAINS (CHAPITRE Vl). 301
garnisons des places fortes, ou bornaient le nombre des troupes de terre, ou se faisaient livrer les chevaux ou les éléphants; et si ce peuple était puissant sur la mer, ils l'obligeaient de brüler ses vaisseaux, et quelquefois d'aller habiter plus avant dans les terres.
Après avoir détruit les armées d'un prince, ils ruinaient ses finances par des taxes excessives ou un tribut, sous prétexte de lui faire payer les frais de la guerre: nouveau genre de tyrannic, qui le forfait d'opprimer ses sujets et de perdre leur amour.
Lorsqu'ils accordaient la paix a quelque prince, ils prenaient quelqu'un de ses frères ou de ses enfants en otage, ce qui leur donnait le moyen de troubler son royaume è leur fantaisie. Quand ils avaient le plus proche héritier, ils intimidaient le possesseur; s'ils n'avaient qu'un prince d'un degré éloigné, ils s'en servaient pour animer les révoltes des peuples.
Quand quelque prince ou quelque peuple s'était soustrait de 1 1'obéis-sance de son souverain, ils lui accordaient d'abord le titre d'allié du peuple romain; 2 par lè, ils le rendaient sacré et inviolable; de manière qu'il n'y avait point de roi, quelque grand qu'il füt, qui püt un moment être sür de ses sujets, ni même de sa familie.
Quoique le titre de leur allié füt une espèce de servitude, il était néanmoins trés recherché; 3 car on était sür que 1'on ne recevait d'in-jures que d'eux, et 1'on avait sujet d'espérer qu'elles seraient moindres. Ainsi il n'y avait point de services que les peuples et les rois ne fussent prêts d rendre, ni de bassesses qu'ils ne fissent pour 1'obtenir.
Ils avaient plusieurs sortes d'alliés. Les uns leur étaient unis par des privilèges et une participation de leur grandeur, comme les Latins et les Herniques; d'autres, par l'établissement même, comme leurs colonies; quelques-uns par les bienfaits, comme furent Masinissa, Euménès et Attains, 4 qui tenaient d'eux leur royaume ou leur agran-dissement; d'autres , par des traités libres; et ceux-lü devenaient sujets par un long usage de 1'alliance, comme les rois d'Egypte, deBithynie, de Cappadoce, et la plupart des villes grecques; plusieurs enfin par des traités forcés et par la loi de leur sujétion, comme Philippe et Antiochus; car ils n'accordaient point de paix cl un ennemi qui ne contlnt une alliance , c'est-A-dire qu'ils ne soumettaient point de peuple qui ne leur servit amp; en abaisser d'autres.
Lorsqu'ils laissaient la liberté a quelques villes, ils y faisaient d'abord naltre deux factions; 1'une défendait les lois et la liberté du pays, 1'autre soutenait qu'il n'y avait de loi que la volonté des Romains; et, comme cette dernière faction était toujours la plus puissante, on vit bien qu'une pareille liberté n'était qu'un nom.
Quelquefois ils se rendaient maitres d'un pays sous prétexte de succession; ils entrèrent en Asie, en Bithynie, en Libye, par les testaments d'Attalus, de Nicomède et d'Apion; et 1'Egypte fut enchalnée par celui du roi de Cyrène.
1
Se soustraire dc vieillit; on dit aujourd'hui sc soustraire a q. ch.
2
âVoyez surtout leur traité avec les Juifs, au premier livre des Macchabées, chapitre 8.quot; (Les notes marquées de guillemets sont de Montesquieu.) 3 ^Ariarathe fit un
3
sacrifice aux dieux, dit Polybe, pour les remercier de ce qu'il avait obtenu cette alliance.quot;
4
^ Aujourd'hui on écrit Euniène et Altaic.
MONTESQUIEU (1689-I7S5).
Pour tenir les grands princes toujours faibles, ils ne voulaient pas qu'ils recussent dans leur alliance ceux k qui ils avaient accordé la leur 1 et, comma ils ne la refusaient è aucun des voisins d'vm prince puissant, cette condition, mise dans un traité de paix, ne lui laissait plus d'alliés.
De plus, lorsqu'ils avaient vaincu quelque prince considérable, ils mettaient dans le traité qu'il ne pourrait faire la guerre pour ses différends avec les alliés des Romains (c'est-è-dire ordinairement avec tous ses voisins), mais qu'il les mettrait en arbitrage: ce qui lui ótait pour l'avenir la puissance militaire.
Et, pour se la réserver toute, 2 ils en privaient leurs alliés mémes; dès que ceux-ci avaient le moindre démêlé, ils envoyaient des ambassadeurs qui les obligeaient de faire la paix. II n'y a qu'è, voir comme ils terminèrent les guerres d'Attalus et de Prusias.
Quand quelque prince avait fait une conquéte qui souvent l'avait épuisé, un ambassadeur romain survenait d'abord, qui la lui arrachait des mains. Entre mille exemples, on peut se rappeler comment, avec une parole, ils chassèrent d'Egypte Antiochus.
Sachant combien les peuples d'Europe étaient propres è, la guerre, ils établirent comme une loi qu'il ne serait permis d aucun roi d'Asie. d'entrer en Europe et d'y assujettir quelque peuple que ce ffit. :l Le principal motif de la guerre qu'ils firent i Mithridate fut que, contre cette défense, il avait soumis quelques barbares.
Lorsqu'ils voyaient que deux peuples étaient en guerre, quoiqu'ils n'eussent aucune alliance, ni rien d démêler avec I'un ni avec I'autre, ils ne laissaient pas de paraitre sur la scène, et, comme nos chevaliers errants, ils prenaient le parti du plus faible. C'était, dit Denys d'Harlicarnasse , une ancienne coutume des Romains d'accorder toujours leur secours a quiconque venait I'implorer.
Ces coutumes des Romains n'étaient point quelques faits particu-liers arrivés par hasard, c'étaient des principes toujours constants; et cela se peut voir aisément: car les maximes dont ils firent usage contre les plus grandes puissances fureut précisément celles qu'ils avaient employées dans les commencements contre les petites villes qui étaient autour d'eux.
Ils se servirent d'Euménès et de Masinissa pour subjuguer Philippe et Antiochus, comme ils s'étaient servis des Latins et des Herniques pour subjuguer les Volsques et les Toscans; ils se firent livrer les flottes de Carthage et des rois d'Asie, comme ils s'étaient fait donner les barques d'Antium; ils ótèrent les liaisons politiques et civiles entre les quatre parties de la Macédoine, comme ils avaient autrefois rompu 1'union des petites villes latines.
Mais surtout leur maxime constante fut de diviser. La république d'Achaïe était formée par une association de villes libres; le sénat déclara que chaque ville se gouvernerait dorénavant par ses propres lois, sans dépendre d'une autorité commune.
La république des Béotiens était pareillement une ligue de plusieurs
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1
âCe fut le cas d'Antiochus.quot; 2 On dirait aujourd'hui: to7(t entière.
2
3 âLa défense faite a Antiochus, même avant la guerre, de passer en Europe, devint générale contre les autres rois.quot;
GRANDEUR ET DÃCADENCE DES ROMAINS (CHAPITRE Vl). 303
villes; mais, cotnme dans la guerre contre Persée, les unes suivirent le parti de ce prince, les autres celui des Romains, ceux-ci les re-^urent en grace, moyennant la dissolution de l'alliance commune.
Si un grand prince, 1 qui a régné de nos jours, avait suivi ces maximes, lorsqu'il vit un de ses voisins détroné, 2 il aurait employé de plus grandes forces pour le soutenir, et le borner dans l'üe 1 qui lui resta fidéle: en divisant la seule puissance qui püt s'opposer a ses desseins, il aurait tiré d'immenses avantages du malheur même de son allié.
Lorsqu'il y avait quelques disputes dans un Ãtat, ils jugeaient d'abord 1'affaire; et par lè. ils étaient sürs de n'avoir contre eux que la partie qu'ils avaient condamnée. Si c'étaient des princes du même sang qui se disputaient la couronne, ils les déclaraient quelquefois lous deux rois; 2 si l'un d'eux était en bas amp;ge, 3 ils décidaient en sa faveur, et ils en prenaient la tutelle, comme protecteurs de l'univers: car ils avaient porté les choses au point que les peuples et les rois étaient leurs sujets, sans savoir précisément par quel titre; 0 étant établi que c'était assez d'avoir ouï parler d'eux pour devoir leur être soumis.
Ils ne faisaient jamais de guerres éloignées, sans s'être procuré quelque allié auprès de l'ennemi qu'ils attaquaient, qui püt joindre ses troupes è. l'armée qu'ils envoyaient; et, comme elle n'était jamais considérable par le nombre, ils observaient 4 toujours d'en tenir une autre dans la province la plus voisine de l'ennemi, et une troisième dans Rome, toujours prête è, marcher. Ainsi ils n'exposaient qu'une trés petite partie de leurs forces, pendant que leur ennemi mettait au hasard toutes les siennes. s
Quelquefois ils abusaient de la subtilité des termes de leur langue. Ils détruisirent Carthage, disant qu'ils avaieut promis de conserver la cité, et non pas la ville. 5 On sait comment les Etoliens, qui s'étaient abandonnés A leur foi, furent trompés; les Romains préten-dirent que la signification de ces mots s abandonner a la foi d'un ennemi, emportait la perte de toutes sortes de choses, des person-nes, des terres, des villes, des temples et des sépultures même.
Ils pouvaient même donner è. un traité une iuterprétation arbitraire; ainsi, lorsqu'ils voulurent abaisser les Rhodiens, ils dirent qu'ils ne leur avaient pas donné autrefois la Lycie comme présent, mais comme amie et alliée.
Lorsqu'un de leurs généraux faisait la paix pour sauver son armée prête è, périr, 6 le sénat, qui ne Ia ratifiait point, profitait de cette paix, et continuait la guerre. Ainsi, quand Jugurtha eut enfermé une armée romaine, et qu'il l'eut laissée aller sous la foi d'un traité, on
1
1 rLouis XIV.quot; 2 Jacques II, roi d'Angleterre.quot; 3 l'Irlande.
2
âComme il arriva a Ariarathe et Holopherne , en Cappadose.quot;
3
âPour pouvoir ruiner la Syrië en qualité de tuteurs, ils se declarèrent pour le fils
4
6 On dirait aujourd'hui: a quel titre. 7 Pour: ils avaient som.
5
C'est-a-dire les habitants, mais non les maisons,
6
On dirait aujourd'hui: pres de périr.
C. Plcetz , Manuel de Littérature frangaise, 4e éd. 22
MONTESQUIEU (1689âI7SS.)
se servit contre lui des troupes mêmes qu'il avait sauvées; et lorsque les Numantins eurent réduit vingt mille Romains, prés de mourir de faim, è, demander la paix; cette paix, qui avait sauvé tant de citoyens, fut rompue k Rome, et Ton éluda la foi publique en en-voyant le consul qui l'avait signée. 1
Quelquefois ils traitaient de la paix avec un prince sous des conditions raisonnables; et, lorsqu'il les avait exécutées, ils en ajoutaient de telles qu'il était forcé de recommencer la guerre. Ainsi, quand ils se furent fait livrer par Jugurtha ses éléphants, ses chevaux, ses trésors, ses transfuges, ils lui demandèrent de livrer sa personne; chose qui, étant pour un prince le dernier des malheurs, ne peut jamais faire une condition de paix. 2
Enfin ils jugèrent les rois pour leurs fautes et leurs crimes particu-liers. Ils écoutèrent les plaintes de tous ceux qui avaient quelques démêlés avec Philippe: ils envoyèrent des députés pour pourvoir è, leur süreté; et ils firent accuser Persée devant eux pour quelques meurtres et quelques querelles avec des citoyens des villes alliées.
Comme on jugeait de la gloire d'un général par la quantité de l'or et de l'argent qu'on portait k son triomphe, ils ne laissaient rien è l'ennemi vaincu. Rome s'enrichissait toujours, et chaque guerre la mettait en état d'en entreprendre une autre.
Les peuples qui étaient amis ou alliés se ruinaient tous par les présents immenses qu'ils faisaient pour conserver la faveur, ou l'ob-tenir plus grande; et la moitié de l'argent qui fut envoyé pour ce sujet aux Romains aurait suffi pour les vaincre. 3
Maltres de l'univers, ils s'en attribuèrent tous les trésors: ravis-seurs moins injustes en qualité de conquérants qu'en qualité de légis-lateurs. Ayant su que Ptolémée, roi de Chypre, avait des richesses immenses, ils firent une loi, sur la proposition d'un tribun, par la-quelle ils se donnèrent l'hérédité d'un homme vivant et la confiscation d'un prince allié.
Bientót la cupidité des particuliers acheva d'enlever ce qui avait échappé è. 1'avarice publique. Les magistrals et les gouverneurs ven-daient aux rois leurs injustices. Deux compétiteurs se ruinaient è, l'envi pour acheter une protection toujours douteuse contre un rival qui n'était pas entièrement épuisé: car on n'avait pas même cette justice des brigands, qui apportent une certaine probité dans l'exercice du crime. Enfin les droits légitimes ou usurpés ne se soutenant que par de l'argent, les princes, pour en avoir, dépouillaient les temples, confisquaient les biens des plus riches citoyens: on faisait mille crimes pour donner aux Romains tout l'argent du monde.
Mais rien ne servit mieux Rome que le respect qu'elle imprima è la terre. Elle mit d'abord les rois dans le silenee, 4 et les rendit
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1
âIls en agirent de même avec les Samnites, les Lusitaniens et les peuples de Corse.quot;
2
âIls en agirent de même avec Viriathe; après lui avoir fait rendre les transfuges, on lui demanda qu'il rendit les armes; a quoi ni lui ni les siens ne purent consentir.quot;
3
âLes présents que le sénat envoyait aux rois n'étaient que des bagatelles, comme une chaise et un baton d'ivoire, ou quelque robe de magistrature.quot;
4
^ Aujourd'hui on dit: réduire au silenee.
GRANDEUR ET DECADENCE DES ROMAINS.
comme stupide. 1 II ne s'agissait pas du degré de leur puissance: mais leur personne propre était attaquée. Risquer une guerre, c'était s'exposer £ la captivité, è. la mort, k rinfamie du triomphe. Ainsi des rois qui vivaient dans le faste et dans les délices n'osaient jeter des regards fixes sur le peuple romain; et perdant le courage, ils attendaient de leur patience et de leurs bassesses quelque délai aux misères dont ils étaient menacés. 2
Remarquez , je vous prie, la conduite des Romains. Après la défaite d'Antiochus, ils étaient maitres de l'Afrique, de FAsie et de la Grèce, sans y avoir presque de villes en propre. II semblait qu'ils ne con-quissent que pour donner; mais ils restaient si bien les maitres que, lorsqu'ils faisaient la guerre è, quelque prince, ils 1'accablaient pour ainsi dire du poids de tout I'univers.
II n'était pas temps encore de s'emparer des pays conquis. S'ils avaient gardé les villes prises £l Philippe, ils auraient fait ouvrir les yeux aux Grecs : si, après la seconde guerre punique, ou celle contre Antiochus, ils avaient pris des terres en Afrique ou en Asie, ils n'auraient pu conserver des conquétes si peu solidement établies. 3
II fallait attendre que toutes les nations fussent accoutumées è obéir comme libres et comme alliées, avant de leur commander comme sujettes, et qu'elles eussent été se perdre peu a peu dans la république romaine.
Voyez le traité qu'ils firent avec les Latins après la victoire du lac Régille; il fut un des principaux fondements de leur puissance. On n'y trouve pas un senl mot qui puisse faire soupconner I'empire.
C'était une manière lente de conquérir. On vainquait un peuple, et on se contentait de 1'affaiblir; on lui imposait des conditions qui le minaient insensiblement; s'il se relevait, on 1'abaissait encore davantage, et il devenait sujet sans qu'on püt donner une époque de sa sujétion.
Ainsi Rome n'était pas proprement une monarchie ou une république, mais la tête du corps formé par tous les peuples du monde.
Si les Espagnols, après Ia conquéte du Mexique et du Pérou, avaient suivi ce plan, ils n'auraient pas été obligés de tout détruire pour tout conserver.
C'est la folie des conquérants de vouloir donner k tous les peuples leurs lois et leurs coutumes: cela n'est bon a rien; car dans toutes sortes de gouvernements on est capable d'obéir.
Mais Rome n'imposant aucunes lois générales, les peuples n'avaient point entre eux de liaisons dangereuses; ils ne faisaient un corps que par une obéissance commune; et, sans étre compatriotes, ils étaient tous Romains.
On objectera peut-être que les empires fondés sur les lois des fiefs n'ont jamais été durables ni puissants. Mais il n'y a rien au monde de si contradictoire que le plan des Romains et celui des barbares;
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1
C'est-a-dire: stupéfaits, in ter dits; voyez page 46, note 3.
2
âIls cachaient autant qu'ils pouvaient leur puissance et leurs richesses aux Romains. Voyez la-dessus un fragment du premier livre de Dion.quot;
3
âIls n'osèrent y exposer leurs colonies; ils aimèrent raieux mettre une jalousie éter-nelle entre les Carthaginois et Masinissa, et se servir du secours des uns et des autres pour soumettre la Macédoine et la Grèce.quot;
MONTESQUIEU (1689â1755).
et, pour n'en dire qu'un mot, le premier était 1'ouvrage de la forcer l'autre de la faiblesse; dans Tun, la sujétion était extréme, dansl'autre, l'indépendance. Dans les pays conquis par les nations germaniques, le pouvoir était dans la main des vassaux; le droit seulement, dans la main du prince: c'était tout le contraire chez les Roniains.
III. ESPRIT DES LOIS.
I. ALEXANDRE LE GRAND.
(Livre X, chapitre XIV).
II ne partit qu'après avoir assuré la Macédoine contre les peuples barbares qui en étaient voisins, et achevé d'accabler les Grecs; il ne se servit de cet accablement que pour l'exécution de son entreprise; il rendit impuissante la jalousie des Lacédémoniens; il attaqua les provinces maritimes; il fit suivre è son armée de terre les cótes de la mer, pour n'être point séparé de sa flotte; il se servit admirablc-ment bien de la discipline contre le nombre; il ne manqua point de subsistance; et, s'il est vrai que la victoire lui donna tout, il fit aussi tout pour se procurer la victoire.
Dans le commencement de son entreprise, c'est-ri-dire dans un temps oü un échec pouvait le renverser, il mit peu de chose au hasard: 1 quand la fortune le mit au dessus des événements, la témérité fut quelque-fois un dé ses moyens. Lorsque avant son départ, il marche contre les Triballiens et les Illyriens, vous voyez une guerre comme celle que César fit depuis dans les Gaules. Lorsqu'il est de retour dans la Grèce, c'est comme malgré lui qu'il prend et détruit Thèbes: campé auprès de leur ville, il attend que les Thébains veuillent faire la paix; ils précipitent eux-mémes leur ruine. Lorsqu'il s'agit de combattre les forces maritimes des Perses, c'est plutót Parménion qui a de 1'audace, c'est plutót Alexandre qui a de la sagesse. Son industrie fut de séparer les Perses des cótes de la mer, et de les réduire k abandonner eux-mémes leur marine, dans laquelle ils étaient supérieurs. Tyr était par principe attachée aux Perses, qui ne pouvaient se passer de son commerce et de sa marine; Alexandre la détruisit. II prit l'Ãgypte, que Darius avait laissée dégarnie de troupes pendant qu'il assemblait des armées innombrables dans un autre univers.
Le passage du Granique fit qu'Alexandre se rendit maitre des colonies grecques: la bataille d'Issus lui donna Tyr et l'Ãgypte; la bataille d'Arbèles lui donna toute la terre.
Après la bataille d'Issus, il laisse fuir Darius, et ne s'occupe qu'è, affermir et Ãl régler ses conquétes: après la bataille d'Arbèles, il le suit de si prés qu'il ne lui laisse aucune retraite dans son empire. Darius n'entre dans ses villes et dans ses provinces que pour en sortir: les marches d'Alexandre sont si rapides, que vous croyez voir l'empire de 1'univers plutót le prix de la course, comme dans les jeux de la Grèce, que le prix de la victoire.
3o6
C'est ainsi qu'il fit ses conquétes: voyons comment il les conserva^
1
On dit aujourd'hui: il laissa peu au hasard, il ris qua peu.
ESPRIT DES LOIS (LIVRE X).
II résista è, ceux qui voulaient qu'il traitdt 1 les Grecs comme tnaltres, et les Perses comme esclaves; il ne songea qu'è, unir les deux nations, et è, faire perdre les distinctions du peuple conquérant et du peuple vaincu; il abondonna après la conquête tous les préjugés qui lui avaient servi a la faire; il prit les moeurs des Perses, pour ne pas désoler les Perses, en leur faisant prendre les moeurs des Grecs: c'est ce qui fit qu'il marqua tant de respect pour la femme et pour la mère de Darius, et qu'il moutra tant de continence; c'est ce qui le fit tant regretter des Perses. Qu'est-ce que ce conquérant qui est pleuré de tous les peuples qu'il a sommis? Qu'est-ce que eet usurpateur sur la mort duquel la familie qu'il a renversée du tróne verse des larmes? C'est un trait de cette vie dont les historiens ne nous disent pas que quelque autre conquérant se puisse vanter.
Rien n'affermit plus une conquête que l'union qui se fait des deux peuples par les mariages. Alexandre prit des femmes de la nation qu'il avait vaincue: il voulut que ceux de sa cour en prissent aussi, le reste des Macédoniens suivit eet exemple.
Alexandre, qui cherchait è, unir les deux peuples, songea h faire dans la Perse un grand nombre de colonies grecques: il bdtit une infinité de villes, et il cimenta si bien toutes les parties de ce nou vel empire, qu'après sa mort, dans le trouble et la confusion des plus aöreuses guerres civiles, après que les Grecs se furent, pour ainsi dire, anéantis eux-mêmes, aucune province de Perse ne se révolta.
Pour ne point épuiser la Grèce et la Macédoine, il envoya S, Alexandrie une colonie de Juifs: 2 il ne lui importait quelles moeurs eussent ces peuples, pourvu qu'ils lui fussent fidèles.
II ne laissa pas seulement aux peuples vaincus leurs moeurs, il leur laissa encore leurs lois civiles, et souvent méme les rois et les gouverneurs qu'il avait trouvés. II mettait les Macédoniens i la tête des troupes, et les gens du pays ü la tête du gouvernement; aimant mieux courir le risque de quelque infidélité particulière (ce qui lui arriva quelquefois), que d'une révolte générale. II respecta les traditions anciennes et tous les monuments de la gloire ou de la vanité des peuples. Les rois de Perse avaient détruit les temples des Grecs, des Babyloniens et des Ãgyptiens; il les rétablit; peu de nations se soumirent è lui sur les autels desquelles il ne fit des sacrifices. II semblait qu'il n'eüt conquis que pour être le monarque particulier de chaque nation, et le premier citoyen de chaque ville. Les Romains conquirent tout pour tout détruire; il voulut tout conquérir pour tout conserver; et, quelque pays qu'il parcourüt, ses premières idéés, ses premiers desseins furent toujours de faire quelque chose qui püt en augmenter la prospérité et la puissance. II en trouva les premiers moyens dans la grandeur de son génie; les seconds dans £a frugalité et son économie particulière; les troisièmes, dans son immense prodigalité pour !es grandes choses. Sa main se fermait pour les dépenses pri-
1
C'était le conseil d'Aristote. Plutarque, CEuvres morales, dc la fortune d' Alexandre.quot;
2
- âLes rois de Syrië, abandonnant le plan des fondateurs de l'empire, voulurent obliger les Juifs a prendre les mceurs des Grecs â ce qui donna a leur Etat de terribles secousses.quot;
MONTESQUIEU (1689â1755).
vées: elle s'ouvrait pour les dépenses publiques. Fallait-il régler sa maison? c'était un Macédonien; fallait-il payer les dettes des soldats, faire part de sa conquète aux Grecs, faire la fortune de chaque homme de son armée? il était Alexandre.
II fit deux mauvaises actions: il brüla Persépolis et tua Clitus. II les rendit célèbres par son repentir: de sorte qu'on oublia ses actions criminelles, pour se souvenir de son respect pour la vertu; de sorte qu'elles furent considérées plutót comme des malheurs que comme des choses qui lui fussent propres; de sorte que la postérité trouve la beauté de son dtne presque è cóte de ses emportements et de ses faiblesses; de sorte qu'il fallut le plaindre, et qu'il n'était plus possible de Ie haïr.
Je vais le comparer a César. Quand César voulut imiter les rois d'Asie, il désespéra les Romains pour une chose de pure ostentation; quand Alexandre voulut imiter les rois dAsie, il fit une chose qui entrait dans le plan de sa conquête.
2. DES LOIS DES PEUPLES GERMAINS.
(Livre XXVIII chapitre i a 3).
Les Francs étant sortis de leur pays, ils firent rédiger par les sages de leur nation les lois saliques. 1 La tribu des Francs ripuaires s'étant jointe , sous Clovis, è. celle des Francs saliens, elle conserva ses usages; et Théodoric , roi d'Austrasie, les fit mettre par écrit. II re-cueillit de même les usages des Bavarois et des Allemands 2 qui dépen-daient de son royaume; car, la Germanie étant affaiblie par la sortie de tant de peuples, les Francs, après avoir conquis devant eux, avaient fait un pas en arrière et porté leur domination dans les forêts de leur pères. II y a apparence que le code des Thuringiens füt donné par le même Théodoric, puisque les Thuringiens étaient aussi ses sujets. Les Frisons ayant été soumis par Charles-Martel et Pepin, leur loi n'est pas antérieure a ces princes. 3 Charlemagne, qui le premier dompta le Saxons, leur donna la loi que nous avons. II n'y a qu'Ãl lire ces deux derniers codes pour voir qu'ils sortent des mains des vainqueurs. Les Wisigoths, les Bourguignons 4 et les Lombards ayant fondé des royaumes, firent écrire leurs lois, non pas pour faire suivre leurs usages aux peuples vaincus, mais pour les suivre eux-mémes. II y a, dans les lois saliques et ripuaires, dans celles des Allemands,5des Bavarois, des Thuringiens et des Frisons, une simplicité admirable: on y trouve une rudesse originale et un esprit qui n'avait point été affaibli par un autre esprit. Elles changèrent peu, paree que ces peuples, si 1'on en excepte les Francs, restèrent dans la Germanie.
3o8
1
,,Voyez le Prologue de la loi salique. M. de Leibnitz dit dans son Traite de VOrigine des Francs que cette loi fut faite avant le règne de Clovis; mais elle ne put l'être avant que les Francs fussent sortis de la Germanie; lis n'entendaient pas pour lors la langue latine.quot;
2
Depuis Augustin Thierry (voyez son article dans ce on préfère les formes de
3
Allemannes ou Allemanni et Burgondes pour désigner les anciennes tribus germaniques ,
4
qu'il importe de distinguer des Allemands, c'est-a-dire des habitants actuels de l'Alle-
5
magne, et des Bourguignons gt; habitants de la Bourgogne, ancienne province de France.
ESPRIT DES LOIS (LIVRE XXVIII, CHAPITRE IâIII). 309
Les Francs mêmes y fondèrent une grande partie de leur empire; ainsi leurs lois furent toutes germaines. II n'en fut pas de même des lois des Wisigoths, des Lombards et des Bourguignons; elles perdirent beaucoup de leur caractère, paree que ces peuples, qui se fixèrent dans leurs nouvelles demeures, perdirent beaucoup du leur.
Le royaume des Bourguignons ne subsista pas assez longtemps pour que les lois du peuple vainqueur pussent recevoir de grands changements. Gondebaud et Sigismond , qui recueillirent leurs usages, furent presque les derniers de leurs rois. Les lois des Lombards recurent plutót des additions que des changements. Celles de Rotbaris furent suivies de celles de Grimoald, de Luidprand, de Rachis, d'Aistulphe; mais elles ne prirent point de nouvelle forme. II n'en fut pas de même des lois des Wisigoths; 1 leurs rois les refondirent et les firent refondre par le clergé.
Les rois de la première race 2 ótèrent bien aux lois saliques et ripuaires ce qui ne pouvait absolument s'accorder avec le christianisme; mais ils en laissèrent tout le fond. C'est ce qu'on ne peut pas dire des lois des Wisigoths.
Les lois des Bourguignons, et surtout celles des Wisigoths, admi-rent les peines corporelles. Les lois saliques et ripuaires ne les recurent pas; 3 elles conservèrent mieux leur caractère.
Les Bourguignons et les Wisigoths, dont les provinces étaient trés exposées, cherchèrent Ãl se concilier les anciens habitants et a leur donner des lois civiles les plus impartiales; mais les rois francs, sürs de leur puissance, n'eurent pas ces égards.
Les Saxons, qui vivaient sous l'empire des Francs, eurent une humeur indomptable et s'obstinèrent d se révolter. On trouve dans leurs lois des duretés du vainqueur, qu'on ne voit point dans les autres codes des lois des barbares.
On y voit l'esprit des lois des Germains dans les peines pécuniaires, et celui du vainqueur dans les peines afflictives.
Les crimes qu'ils font dans leur pays sont punis corporellement, et on ne suit l'esprit des lois germaniques que dans la punition de ceux qu'ils commettent hors de leur territoire. â â â
C'est un caractère particulier de ces lois des barbares, qu'elles ne furent point attachées a un certain territoire; le Franc était jugé par la loi des Francs, 1'Allemand par la loi des Allemands, le Bour-guignon par la loi des Bourguignons, le Remain par la loi romaine; et, bien loin qu'on son geit dans ces temps-lè, A rendre uniformes les lois des peuples conquérants, on ne pensa pas même d, se faire législateur du peuple vaincu.
Je trouve l'origine de cela dans les moeurs des peuples germains. Ces nations étaient partagées par des marais, des lacs et des forêls;
1
âEuric les donna, Leuvigilde les corrigea. Voyez la Chronique d'Isidore. Chain-dasuinde et Recessuinde les réformèrent. Egiga fit faire le code que nous avons, et en donna la commission aux évêques: on conserva pourtant les lois de Chaindasuinde et de Recessuinde, comme il parait par le seizième concile de Tolède.quot;
2
Les Mérovingiens.
3
âOn en trouve seulement quelques-unes dans le décret de Childebert.quot;
MONTESQUIEU (1689â1755).
on voit même dans César qu'elles aimaient k se séparer. La frayeur qu'elles eurent des Remains fit qu'elles se réunirent: chaquehomme , dans ces nations mêlées, dut être jugé par les usages et les coutumes de sa propre nation. Tous ces peuples, dans leur particulier, étaient libres et indépendants; et, quand ils furent mêlés, l'indépendance resta encore: la patrie était commune, et la république particulière; le territoire était le même, et les nations diverses. L'esprit des lois personnelles était done chez ces peuples avant qu'ils partissent de chez eux, et ils le portèrent dans leurs conquétes.
On trouve eet usage établi dans les formules de Marculfe, dans les codes des lois des barbares, surtout dans la loi des Ripuaires, dans les décrets des rois de la première race, d'oü dérivèrent les capitulaires que Ton fit lÃl-dessus dans la seconde. Les enfants suivaient la loi de leur père, les femmes celle de leur mari, les veuves reve-naient è, leur loi, les affranchis avaient celle de leur patron. Ce n'est pas tout; chacun pouvait prendre la loi qu'il voulait; la constitution de Lothaire Ier exigea que ce choix füt rendu public.
J'ai dit que la loi des Bourguignons et celle des Wisigoths étaient impartiales; mais la loi salique ne le fut pas: elle établit entre les Francs et les Romains les distinctions les plus affligeantes. Quand on avait tué un Franc, un barbare ou un homme qui vivait sous la loi salique, on payait ,1 ses parents une composition 1 de deux cents sous; 2 on n'en payait qu'une de cent, lorsqu'on avait tué un Romain possesseur, et seulement une de quarante-cinq quand on avait tué un Romain tributaire. La composition pour le meurtre d'un Franc, vassal du roi, était de six cents sous, et celle du meurtre d'un Romain, convive du roi, n'était que de trois cents. Elle mettait done une cruelle dififérence entre le seigneur franc et le seigneur romain, et entre le Franc et le Romain qui étaient d'une condition médiocre.
Ce n'est pas tout: si l'on assemblait du monde pour assaillir un Franc dans sa maison, et qu'on le tudt, la loi salique ordonnait une composition de six cents sous; mais si l'on avait assailli uu Romain ou un affranchi, on ne payait que la moitié de la composition. Par la même loi, si un Romain enchalnait un Franc; il devait trente sous de composition; mais si un Franc enchalnait un Romain, il n'en devait qu'une de quinze. Un Franc, dépouillé par un Romain, avait soixante-deux sous et demi de composition, et un Romain dépouillé par un Franc n'en recevait qu'une de trente. Tout cela devait être accablant pour les Romains.
1
On appelait composition (du latin compositionem) la compensation pécuniaire due comme réparation par le coupable a l'offensé ou a sa familie.
2
C'est-a-dire sous d- or (solidi aurei), qu'on a nommés depuis florins.
311
P I E O N.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
Alexis PIRON naquit k Dijon en 1689, et mourut en 1773. Ilse fit recevoir avocat dans sa ville natale, mais il n'y put exercer par suite d'un revers de fortune qu'éprouva son père. Les poésies par lesquelles il débuta dans la carrière des lettres sont tombées dans un juste oubli. Après avoir végété è. Dijon entre la misère et le plaisir, le désceuvrement et l'étude, il alia k Paris è, l'dge de trente ans, pour cesser d'être ê. charge k sa familie. II y gagna quelque temps sa vie comme copiste, puis il composa des textes d'opéras-comiques, qui eurent une grande vogue, et donna au ThéAtre-Francais plusieurs tragédies et comédies qui n'eurent qu'un succès médiocre. Son véritable, son seul titre A la célébrité est la Métromanie, comédie en cinq actes et en vers, chef-d'oeuvre de verve et de galté comique, qui; de nos jours, est encore jouée au Thédtre-Francais. Nous la faisons connaltre i nos lecteurs par une analyse détaillée et par la reproduction de quelques scènes.
la métromanie.
(1738).
Le héros de la pièce est le jeune Damis, que son oncle, M. Baliveau a envoyé a Paris pour faire son droit, mais qui , s'étant épris de passion pour Ia poésie, n'y fait que des vers et des dettes. II se trouve dans ce moment a la campagne , dans le chateau de M. de Francaleu, autre métromane , homme fort riche, qui tient table ouverte pour les beaux esprits et les poètes, fait jouer la comédie dans sa maison de campagne et poursuit ses invités de ses vers. Dans ce milieu littéraire, le poète Damis a jugé a propos de changer son nom de familie pour le nom pompeux de M. de ïEmpyrée. 1M. de Francaleu, qui a une fille, la jeune Lucile, nouvellement sortie du couvent oü elle a été élevée, s'est tellement engoué de Damis, qu'il désire l'avoir pour gendre. Cependant Lucile est recherchée en mariage par Dorante, ami de Damis et fils d'un ancien ami de M. de Francaleu. Mais depuis longtemps les deux pères sont brouillés par un interminable procés; Dorante n'a pas plus d'espoir d'obtenir le consentement de son père que celui de M. de Francaleu, qui ne le recevrait méme pas , s'il se pré-sentait chez lui sous son véritable nom.
Sachant que le goüt des vers , la métromanie, qui règne dans la maison, a aussi gagné la fille de M. de Francaleu, Dorante lui fait, par l'entremise de la servante Lisette, parvenir des vers que lui fournit son ami Damis. Lisette dit a Dorante:
Elle aime éperdument ces vers passionnés
Q,ue votre ami compose, et que vous nous donnez.
Et je guette l'instant d'oser dire a la belle
Que ces vers sont de vous, et qu'ils sont faits pour elle.
M. de Francaleu n'ayant jamais vu le fils de son ancien ami, celui-ci a l'idée de se faire introduire par Damis sous un faux nom chez le père de Lucile , lequel, dans ce moment, se trouve dans un grand embarras. Trois des acteurs qui doivent jouer dans sa pièce viennent a lui manquer; l'un a méme eu l'indélicatesse de mourir fort mal a
1
Empyrée, selon les nations, de l'antiquité, la plus élevée des quatre sphères célestes, celle qui contenait les feux éternels, c'est-a-dire les astres.
pikon (1689â1773).
propos. Dorante s'empresse d'offrir ses services pour un des róles vacants. M. de Francaleu accepte avec reconnaissance et lui donne accès dans sa maison.
Mais bientót Dorante croit remarquer que son ami Damis est son rival auprès de Lucile. II se trompe étrangement. La confidence que le jeune poète fait a son valet. Mondor, nous apprend qu'il a placé son coeur tout autre part. (Acte II, Scène 8).
Mondor. De qui parlez-vous done, monsieur?
Damis. D'une Sappho, 1D'un prodige qui doit, aidé de mes lumières,
Effacer quelque jour l'illustre Deshouliéres; 1 D'une fille d laquelle est uni mon destin.
Mondor. Oü diantre est cette fille?
Damis , A Quimper-Corentin. 2
Mondor. A Quimp ....
Damis (l'interrompanf). Oh! ce n'est pas un bonheur en idéé, Celui-ci! L'espérance est saine et bien fondée.
La Bretonne adorable a pris goüt a mes vers.
Douze fois l'an, sa plume en instruit l'univers;
Elle a, douze fois l'an, réponse de la nótre;
Et nous nous encensons tous les mois l'un et 1'autre. 3Mondor. Oü vous êtes-vous vus?
Damis. Nulle part. A quoi bon? Mondor. Et vous répouseriez?
Damis. Sans doute. Pourquoi non? Mondor. Et si c'était un monstre?
Damis. Oh! tais-toi, tu m'excèdes; Les personnes d'esprit sont-elles jamais laides?
Mondor. Oui; mais répondra-t-elle a votre folie ardeur?
Damis. Je suis assez instruit par notre ambassadeur.
Mondor. Et quel est Fintrigant d'une telle aventure?
Damis. Le messager des dieux lui-même, le Mercure. 4Mondor. Oh! oh! bel entrepot, vraiment, pour coqueter !
Damis. Tiens, lis dans celui-ci que tu viens d'apporter.
Mondor. {Ut). Sonnet de Mademoiselle Al ér iade c de Kersic, de QuimpCr en Bretagne, a monsieur Cinq éioiles .... Damis. Ton esprit aisément perce è, travers ces voiles.
Et voit bien que e'est tnoi qui suis cinq étoiles.
Oui, qu'Ãl jamais pour moi, belle Mériadec!
Pégase soit rétif et l'Hippocrène A sec.
Si ma lyre, de myrte et de palmes ornée,
Ne consacre les noeuds d'un si rare hyménée!
Cependant M. Baliveau, Tonele du poète, est arrivé a Paris pour mettre a la raison son neveu, sur le compte duquel il en a appris de belles. II dit de lui;
312
1
Sappho, célèbre femme-poète de Lesbos (VIle siècle av. J.-C.)
2
La Fontaine, Fables, VI, 18 et page 133, note 3 de ce Manuel.
3
* Le vers fait dire au poète l'un et Vautre dans le sens de VU7i tautre.
4
Titre d'un écrit périodique du temps, v. page 219, l'article Boursault.
la métromanie (actes ii et ui).
C'est un garcon d'esprit, d'assez belle apparence,
De qui j'avais concu la plus haute espérance;
J'en fis l'unique objet d'im soin tout paternel;
Mais rien ne rectifie un mauvais naturel.
Pour achever son droit (n'est-ce pas une honte?)
II est depuis cinq ans a Paris, de bon compte.
J'arrive: je le trouve encore au premier pas,
Endetté, vagabond, sans ce qu'on ne sait pas.
N'ayant pas trouvé son neveu chez lui, M. Baliveau va chez son vieil ami, M. de Francaleu, pour le prier de lui obtenir, pour ce neveu indocile, une Icttre de cachet, c'est-a-dire un ordre de l'enfermer pendant quelque temps a la Bastille ou dans un autre endroit propre aux études et a l'abri de toute distraction mondaine. Cetait, dans le bon vieux temps, le moyen ordinaire de mettre un jeune homme de familie a la raison , et, pour peu qu'un père ou un oncle eüt l'appui d'un homme en crédit, l'autorité paternelle du roi et des ministres ne lui refusait jamais ce léger service. M. de Francaleu n'a pas le moindre soupcon qu'il s'agit de son jeune poète, qu'il ne connait que sous le nom de M. de l'Empyrée. II promet done, sans scrupule, ses bons offices a son vieil ami, mais il y met une condition. M. Baliveau doit se charger , dans la pièce qu'on va jouer en société , du róle d'un père bourru, emploi dont il possède toutes les qualités. Ce père réprimande son fils, a la recherche duquel il est depuis quelque temps, et qu'il rencontre par hasard. D'abord le vieillard se récrie, protestant qu'a son age, il lui siérait mal de jouer la comédie. Mais, comme M. de Francaleu lui rappelle qu'il n'est connu ici de personne, et que la lettre de cachet pour son neveu est au prix de ce service, M. Baliveau s'exécute, prend le róle et s'enfonce dans le pare pour l'apprendre.
Au troisieme acte, M. de Francaleu va mettre son ami Baliveau en présence du jeune homme chargé du róle de l'enfant prodigue, pour qu'ils puissent, avant la répé-tition générale, étudier ensemble leur dialogue.
ACTE III, SCÃNE V.
Baliveau. Je ne le cache pas, malgré ma répugnance, Une chose me fait quelque plaisir d'avance:
C'est le parfait rapport qui, par un cas plaisant,
Se trouve entre mon róle et men état présent.
Je représente un père austère et sans faiblesse,
Qui d'un fils libertin gourmande la jeunesse ....
Le vieillard, Ãl mon gré, parle comme un Caton,
Et je me réjouis de lui donner le ton.
Francaleu. Celui qui fait le fils s'y prend le mieux du monde; Car nous ne jouons bien qu'autant qu'on nous seconde:
Tout dépend de l'acteur mis vis-a-vis de nous.
Si celui-ci venait répéter avec vous?
Baliveau. Je voudrais que ce füt déjil fait.
Francaleu (appelant ses valeis). Holé,! hée! Que 1'on aille chercher monsieur de l'Empyrée.
(A Baliveau). Tenez, voild par ou le jeune homme entrera.
Vous pouvez commencer sitot qu'il paraltra.
Faites comme l'on fait aux choses imprévues,
Soyez comme quelqu'un qui touiberait des nues;
Car c'est l'esprit du róle: et vous vous souvenez Que vous vous trouvez, vous et ce fils, nez Ãl nez,
313
L'instant précis qu'il sort ou d'une académie, 1
1
Sous Tancien régime le mot académie se prenait en deux sens qui ont vieilli aujourd'hui; il se disait premièrement d'un établissement oü les jeunes gens nobles apprenaient l'équitation, lescrime et d'autres exercices du corps, secondement d'une maison de jeu.
PIRON (1689â1773).
Ou de quelque autre lieu que vous voulez qu'il fuie,
Et qu'è, cette rencontre un silence fócheux Exprime une surprise égale entre vous deux.
C'est un coup de thédtre admirable! et j'espère ....
SCÃNE VI.
francaleu, baliveau, damis.
Francaleu (a Damis). Monsieur, voil^ celui qui fera votre père, II sait son róle; allons, concertez-vous un peu;
Et, tout en vous voyant, commencez votre jeu.
{A Balivcau, voyant son profond étonnement). 1Comment diable ! d merveille! d miracle! courage!
Personne ne jouera mieux que vous du visage.
{A Damis). Vous avez joué, vous, la surprise assez bien;
Mais le rire vous prend, et cela ne vaut rien.
II faut être interdit, confus, couvert de honte.
Baliveau. Je sens qu'ainsi que lui votre aspect me démonte. Damis {a Francaleu). C'est que, lorsqu'on répète, un tiers est importun. Francaleu. Adieu done; aussi bien je fais languir quelqu'un. {A Datnis). Monsieur 1'homme accompli, qui du moins croyez l'être, Prenez, prenez legon; car voilé votre maltre.
(A Baliveau). Bravo! bravo! bravo!
SCÃNE VIL
«
BALIVEAU, DAMIS.
Baliveau (a part). Le sot événement!
Damis. Je ne puis revenir de mon étonnement.
Après un tel prodige, on en croira mille autres.
Quoi! mon oncle, c'est vous? Et vous êtes des nótres!
Heureux le lieu, l'instant, l'etnploi qui nous rejoint!
Baliveau. Raisonnons d'autre chose, et ne plaisantons point. Le hasard a voulu ....
Damis. Voici qui paralt dróle.
Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre róle ?
Baliveau. C'est moi-même qui parle, et qui parle cl Damis. Voilé, done ce que fait mon neven dans Paris?
Qu'a produit un séjour de si longue durée?
Que veut dire ce nom: monsieur de 1'Empyrée?
Sied-il, dans ton état, d'aller ainsi vêtu ?
Dans quelle compagnie, en quelle école es-tu?
314
Damis. Dans la vótre, mon oncle. Un peu de patience. Imitez-moi: voyez si je romps le silence Sur mille questions qu'en vous trouvant ici Peut-être suis-je en droit d'oser vous faire aussi.
1
Le moment oü Tonele et le neveu se reconnaissent et montrent un étonnement que M. de Francaleu prend pour un jeu dont il ne saurait assez louer la perfection, est un des plus beaux effets de théatre.
la métromanie (acte iii, scène vil). 315
Mais c'est que notre róle est notre unique affaire,
Et que de nos débats le public n'a que faire.
Baliveau {levant sa canné). Coquin! tu te prévaux du contre-temps maudit ....
Damis. Monsieur, ce geste-lè, vous devient interdit.
Nous sommes, vous et moi, membres de comédie.
Notre corps n'admet point la méthode hardie De s'arroger ainsi la pleine autorité.
Et 1'on ne connalt point, chez nous, de primauté.
Baliveau {a part). C'est a moi de plier, après mon incartade. Damis {gaiement). Répétons done en paix. Voyons, mon camarade. Je suis un fils . . . .
Baliveau. J'ai ri: me voilÃl désarmé.
Damis. Et vous, un père ....
Baliveau. Eli! oui, bourreau! tu m'as nommé. Je n'ai que trop pour toi les entrailles de père,
Et ce fut le seul bien que te laissa mon frère.
Quel usage en fais-tu? Qu'ont servi tous mes soins? '
Damis. A me mettre en état de les implorer moins. Mon oncle, vous avez cultivé mon enfance.
Je ne mets point de borne k ma reconnaissance;
Et c'est pour le prouver, que je veux désorraais Commencer par ticher d'en mettre è. vos bienfaits,
Me suffire amp; moi-même en volant è la gloire,
Et chercher la fortune au temple de Mémoire.
Baliveau. Oü la vas-tu chercher? Ce temple prétendu (Pour parler ton jargon) n'est qu'un pays perdu,
Oü la nécessité, de travaux consumée.
Au sein du sot orgueil, se repalt de fumée.
Eh, malheureux! crois-moi: fuis ce terroir ingrat; 1Prends un parti solide, et fais choix d'un état Qu'ainsi que le talent le bon sens ^utorise.
Qui te distingue, et non qui te singularise;
Oü le génie heureux brille avec dignité:
Tel qu'enfin le barreau 2 l'offre 3, ta vanité.
Damis. Le barreau!
Baliveau. Protégeant la veuve et la pupille,
C'est lü qu'è, l'honorable on peut joindre 1'utile;
Sur la gloire et le gain établir sa maison.
Et ne devoir qu'è. soi sa fortune et son nom.
Damis. Ce mélange de gloire et de gain m'importune:
On doit tout amp; l'honneur et rien £l la fortune.
Le nourrisson du Pinde, 3 ainsi que le guerrier,
A tout l'or du Pérou préfère un beau laurier.
1
On appelle terroir la terre considérée par rapport a Tagriculture.
2
Le barreau désigne l'ordre des avoeats. (Le mot vient de la barre qui sépare les défenseurs des accusés, des auditeurs et des témoins.)
3
^ Le Pinde (Pindus). montagne de Thessalie et le Parnasse (Parnassus), montagne de Phocide, étaient consaerés a Apollon et aux Muses.
p1ron (1689â1773).
L'avocat se peut-il égaler au poète?
De ce dernier la gloire est durable et compléte;
II vit longtemps après que l'autre a disparu:
Scarron 1 mêrae l'emporte aujourd'hui sur Patru. 2
Vous parlez du barreau de la Grèce et de Rome,
Lieux propres autrefois a produire un grand homme.
L'encre de la chicane et sa barbare voix
N'y défiguraient pas l'éloquence et les lois.
Que des traces du monstre on purge la tribune,
J'y monte: et mes talents, voués a la fortune,
Jusqu'è la prose encor voudront bien déroger.
Mais l'abus ne pouvant sitót se corriger,
Qu'on me laisse ü mon gré, n'aspirant qu'è, la gloire ,
Des titres du Parnasse ennoblir ma mémoire.
Et primer dans un art plus au-dessus du droit,
Plus grave, plus sensé, plus noble qu'cn ne croit.
La fraude impunément, dans le siècle oü nous sommes,
Foule aux pieds 1'équité, si précieuse aux hommes:
Est-il, pour un esprit solide et généreux,
Une cause plus belle è, plaider devant eux?
Que la fortune done me soit mère ou mardtre,
C'en est fait: pour barreau je choisis le thédtre,
Pour cliënt. Ia vertu; pour loi, la vérité,
Et pour juges, mon siècle et la postérité!
Baliveau. Eh bien! porte plus haut ton espoir et tes vues: A ces beaux sentiments les dignités sont dues.
La moitié de mon bien, remise en ton pouvoir,
Parmi nos sénateurs 3 s'ofïre Ãl te faire asseoir.
Ton esprit généreux, si la vertu t'est chère,
Si tu prends a, sa cause un intérêt sincère,
Ne préférera pas, la croyant en danger,
L'effort de la défendre au droit de la juger.
Damis. Non, mais d'un si beau droit l'abus est trop facile: L'esprit est généreux, et le coeur est fragile.
Qu'un juge incorruptible est un homme étonnant!
Du guerrier le mérite est sans doute éminent,
Mais presque tout consiste au mépris de la vie; 4Et de servir son roi la glorieuse envie,
L'espérance, l'exemple, un je ne sais quel prix,
L'horreur du mépris même inspire ce mépris.
Mais avoir è, braver le sourire ou les larmes,
D'une solliciteuse aimable et sous les armes!
Tout sensible, tout homme enfin que vous soyez,
Sans oser être ému la voir presqu'd vos pieds!
3i6
1
Scarron; voyez page 152, note 2.
2
' Patru, avocat de Paris (1604â1681); voyez dans ce Manuel, l'article Voltaire, Siècle de Louis XIV: Aperen sur l'Histoire littéraire.
3
â 1 Le poète désigne ici sous le nom de sénateurs les conseillers des anciens par lemen ts francais, qui étaient des cours d'appel.
4
On dirait en prose: consiste dans le mépris de la vie, et, quand le régime est indé-terminé, en, p. e.: Sa fortune consiste en propriétés rurales.
LA MÃTROMANIE (ACTE III, SCÃNE Vil).
Jusqu'è, la cruauté pousser le stoïcisme!
je ne me sens point fait pour un tel hérolsme.
De tous nos magistrats la vertu nous confond;
Et je ne confois pas comment ces messieurs font.
La mienne done se borne au mépris des richesses,
A chanter des héros de toutes les espèces;
A sauver, s'il se peut, par mes travaux constants,
Et leurs noms et le mien des injures du temps.
Infortuné! Je touche amp; moa cinquième lustre Sans avoir publié rien qui me rende illustre.
On m'ignore; et je ::ampe encore k l'Age heureux Oü Corneille et Racine étaient déjè fameux!
Baliveau. Quelle étrange manie! et dis-moi, misérable!
A de si grands esprits te crois-tu comparable?
Et ne sais-tu pas bien qu'au métier que tu fais II faut ou les atteindre ou ramper a jamais?
Damis. Eh bien! voyons le rang que le destin m'appréte:
II ne couronne point ceux que la crainte arrête.
Ces maïtres même avaient les leurs en débutant;
Et tout le monde alors put leur en dire autant.
Baliveau. Mais les beautés de l'art ne sont pas infinies. Tu m'avoueras du moins que ces rares génies,
Outre le don qui fut leur principal appui,
Moissonnaient ü leur aise, oü l'on glane aujourd'hui.
Damis. lis ont dit, il est vrai, presque tout ce qu'on pense. Leurs écrits sont des vols qu'ils nous ont faits d'avance;
Mais le remède est simple: il faut faire comme eux.
lis nous ont dérobés, dérobons nos neveux;
Et, tarissant la source oü puise un beau délire,
A tous nos successeurs ne laissons rien d dire.
Un démon triomphant m'élève a eet emploi.
Malheur aux écrivains qui viendront'après moi!
Baliveau. Va, malheur è. toi-méme, ingrat! cours è, ta perte! A qui veut s'égarer la carrière est ouverte.
Indigne du bonheur qui t'était préparé,
Rentre dans le néant dont je t'avais tiré.
Mais ne crois pas que, prét k remplir ma vengeance,
Ton chitiment se borne ê. la seule indigence.
Cette soif de briller, oü se fixent tes voeux,
S'éteindra, mais trop tard, dans des dégoüts affreux.
Va subir du public les jugements fantasques,
D'une cabale aveugle essuyer les bourrasques,
Chercher en vain quelqu'un d'humeur k t'admirer.
Et trouver tout le monde actif tl censurer!
Va des auteurs sans nom grossir la foule obscure,
Ãgayer la satire, et servir de pdture A je ne sais quel tas de brouillons afifamés,
317
Dont les écrits mordants sur les quais sont semés. 1
1
Les bouquinistes, a Paris, étaient leurs livres sur le parapet des quais.
piron (1689â1773).
Damis. Que peut contre le roc une vague animée?
Hercule a-t-il péri sous l'effort du Pygmée?
L'Olympe voit en paix fumer le mont Etna,
Zoïle 1 contre Homère en vain se déchalna,
Et la palme du Cid, 2 malgré la même audace,
Crolt et s'élève encore au sommet du Farnasse.
Baliveau. Jamais 1'extravagance alla-t-elle plus loin?
Eh bien! tu braveras la honte et le besoin.
Je veux que ton esprit n'en soit que plus rebelle,
Et qu'aux siècles futurs ta sottise en appelle;
Que, de ton vivant même, on admire tes vers;
Tremble, et vois sous tes pas mille abimes ouverts!
L'impudence d'autrui va devenir ton crime:
On mettra sur ton compte un libelle anonyme.
Poursuivi, condamné, proscrit sur ces rumeurs,
A qui veux-tu qu'un homme en appelle?
Damis. A ses mceurs,
Baliveau. A ses mceurs? Et le monde, en ces sortes d'orages, Est-il instruit des mceurs ainsi que des outrages?
Damis. Oui; de mes mceurs bientót j'instruirai tout Paris. Baliveau. Et comment, s'il vous plait?
Damis. Comment? Par mes écrits Je veux que la vertu plus que l'esprit y brille.
La mère en prescrira la lecture H sa fille;
Et j'ai, grdce amp; vos soins, le cceur fait de facon A monter aisément ma lyre sur ce ton.
Sur la scène aujourd'hui mon coup d'essai 1'annonce.
Je suis un malheureux, mon oncle me renonce;
Je me tais. Mais 1'erreur est sujette au retour;
J'espère triompher avant la fin du jour:
Et peut-être la chance alors tournera-t-elle.
Baliveau. Quoi! vous seriez l'auteur de la pièce nouvelle Que ce soir aux Francais 3 1'on doit représenter?
Damis. Soyez done le premier èl m'en féliciter.
Baliveau. Puisque vous le voulez, je vous en félicite.
Damis. J'en augure une heureuse et pleine réussite.
Baliveau. Cependant gardez-vous de dire è. Francaleu Que de son bon ami vous êtes le neveu.
Damis. Tout eomme il vous plaira: mais je vois avec peine Que vous ne vouliez pas que je vous appartienne.
L'oncle est a peine sorti, plus résolu que jamais a faire mettre son neveu en prison, que Dorante parait. Dans sa jalouse rage, il provoque le poète en duel. Les jeunes gens se donnent rendez-vous au pare, mais M. de Francaleu survient et retient de force Dorante pour lui lire une de ses tragédies intitulée: La mort de Bucéphale.w Obligé de le lacher un instant pour mettre ses lunettes , lorsqu'il veut commencer sa lecture, le métromane ne retrouve plus son auditeur. Dorante s'est promptement esquivé, pour ne pas manquer sa rencontre avec Damis.
1
Zoïle (Zoïlus), fameux critique d'Alexandrie, connu par l'amertume de sa critique
2
d'Homère (troisième siècle avant j.-C.) ? Voyez page i et 2.
3
Aux Francais, tort usité pour; au Theatre-Francais.
* Nom du cheval favori d'Alexandre le Grand.
LA MÃTROMANIE (ACTES IV ET V).
Au quatrihne acte, nous apprenons que les jeunes gens se sont battus en duel, mais qu'on les a séparés avant que le sang ait coulé. Du reste, le poète s'est mon-tré aussi brave que son adversaire.
Dans une des scènes suivantes, Dorante avoue a Lucile que les vers qu'il lui fait parvenir depuis quelque temps ne sont pas de lui; mais il ajoute qu'il les a inspirés au poète, qui a même trés faiblement rendu sa véritable passion. Lucile lui pardonne en faveur de sa sincérité et lui engage sa foi:
De vos rivaux du moins vous n'avez rien a craindre.
Mon père pourra bien , en ce commun danger,
Désapprouver mon choix, mais jamais le changer.
Lisette, qui vient de surprendre le secret de Damis, apprend a Dorante que ce poète est l'auteur de la pièce que Ton va jouer le soir même au Théatre-Francais et qui est cause que tous les invités désertent la maison de campagne de M. de Francaleu, ainsi que son théatre d'amateurs, pour aller k Paris assister a cette première représen-tation. Elle insinue a Dorante que son prétendu rival vient d'écrire a son père, pro-bablement pour trahir le secret de ses amours avec Lucile; elle lui conseille de monter une cabale pour faire siffler la pièce de Damis, en ajoutant:
Monsieur de Francaleu, vous dis-je, va la voir,
II n'a déja que trop ce bel auteur en tête.
S'il le voit triompher, c'est fait, rien ne l'arrête;
II lui donne sa fille, et croirait aujourd'hui S'allier a la gloire en s'alliant a lui.
Dorante. Ah! tu me fais frémir! et des transes pareilles Me livrent en aveugle a ce que tu conseilles.
Le cinquihne acte amène le dénoüment de cette intrigue compliquée, mais habile-ment conduite. M. Baliveau et M. de Francaleu reviennent du théatre; ce dernier ne sait pas encore que Damis est l'auteur de la nouvelle pièce qui vient d'étre sifflée par une cabale impitoyable.
â â Jamais le public n'eut moins de complaisance.
Comment veut-il juger d'une pièce en effet,
Au tintamarre affreux qu'au parterre on a fait ?
Ah! nous avons bien vu des fureurs de cabale;
Mais jamais il n'en fut ni n'en sera d egale.
La pièce était vendue aux sifflets aguerris De tous les étourneaux des cafés de Paris.
Cependant le jeune poète ne se décourage pas et se promet de prendre bientót sa revanche. ,
M. Baliveau, resté seul avec son vieil ami, M. de Francaleu, le somme de tenir sa promesse et de lui délivrer la lettre de cachet qu'il lui a fait espérer. Le vieux métro-mane lui avoue qu'il ne l'a pas encore, mais qu'il est sur de l'obtenir, puisque le jeune homme de mérite qui vient de les quitter, M. de l'Empyrée, s'est chargé de la lui procurer. A ces mots le vieux Baliveau éclate. II dit a son interlocuteur qu'il vient de faire de belle besogne, lui apprend que son M. de l'Empyrée et le garnement qu'il s'agit de mettre en prison sont la même personne, et il l'accable de reproches. Mais M. de Francaleu répond:
Si j'admire en Damis un don qui vous irrite ,
Votre chagrin me touche autant que son mérite;
Afin done que son sort ne vous alarme plus.
Je lui donne ma fille avec cent mille écus.
On fait venir le poète, et on lui apprend les excellentes dispositions de M. de Francaleu a son égard. Mais Damis déclare que d'autres engagements lui défendent d'ac-cepter I'honneur que son protecteur veut lui faire. Ce refus met le vieil oncle hors de lui. M. de Francaleu s'en irrite aussi, mais le poète lui apprend que celle qu'il aime est une personne du plus haut mérite, une muse, qui, depuis longtemps, échange avec lui des vers dans le Mercur 'e, enfin que c'est une noble Bretonne appelée Mlle Mériadec de Kersic, de Quimper-Corentin. A ces mots le vieux M. de Francaleu s'écrie, en pouffant de rire:
Oh! disposez-vous done, monsieur, k m'épouser;
A m'épouservous dis-je. Oui, moi! moi! C'est moi-méme Qui suis le bel objet de votre amour extréme.
C. Plcetz , Manuel de Littérature frangaise. 4e éd. 23
319
PIRON (1689 â 1773).
C'est le vieux métromane qui, sous le pseudonyme de Mlle Mériadec de Kersic, colla-borait au Mer cure.
Damis. Vous ne plaisantez point?
Francaleu. Non; raais, en vérité, J'ai bien rl vos dépens jusqu'ici plaisanté,
Quand, sous le masque heureux qui vous donnait le change,
Je vous faisais chanter des vers k ma louange.
Voilö, de vos arrêts, messieurs les gens de goüt!
L'ouvrage est peu de chose, et le seul nom fait tout.
Après eet éclaircissement burlesque, rien ne parait plus s'opposer au manage que le vieillard projette depuis longtemps entre sa fille et son protégé. Mals alors sur-viennent Lucile et Lisette. La servante découvre a M. de Francaleu que Damis. est l'auteur de la pièce sifflée, ee qui refroidit singulièrement l'enthousiasme du métromane pour le jeune poète. Lucile avoue qu'elle aime Dorante, qui parait a son tour et, de nouveau, reproche a Damis sa trahison. Quel est son étonnement et sa confusion quand il apprend que Damis, eet ami généreux et méconnu, a écrit a son père et vient d'obtenir le consentement de l'ancien ami de M. de Francaleu au mariage de Dorante et de Lucile.
Dorante. Je suis un monstre!
Damis. Non; mais, en termes honnêtes, Amoureux et Francais, voila ce que vous êtes.
Dorante {aux auires). Un furieux! qui, plein d'un ridicule effroi, Tandis qu'il agissait si noblement pour moi,
Impitoyablement ai fait siffler sa pièce.
Damis. Quoi ? . . . Mais je m'en prends moins è. vous qu'ó. la traltresse Qui vous a confié que j'en étais l'auteur.
Je suis bien consolé: j'ai fait votre bonheur.
Dorante. J'ai demain, pour ma part, cent places retenues; Et veux, après-demain, vous faire aller aux nues.
Damis. Non; j'appelle, en auteur soumis, mais peu craintif, Du parterre en turnulte au parterre attentif.
Qu'un si frivole soin ne trouble pas la fête.
Ne songez qu'aux plaisirs que l'hymen vous apprête.
Vous è. qui cependant je consacre mes jours.
Muses, tenez-moi lieu de fortune et d'amours.
320
3ZI
VOLTAIRE.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
FRANgOIS-MARIE AROUET, qui a pris le nom de VOLTAIRE, naquit en 1694 è, Chdtenay. village voisin de Paris. II eut pour premier instituteur l'abbé de CMteauneuf, qui lui apprit dès sa plus tendre enfance a bégayer des paroles d'incrédulité. Le collége Louis-le-Grand, è, Paris, dirigé par les jésuites, le regut tout jeune et déiè, tout imbu des doctrines irréligieuses de l'époque: néanmoins ses brillants succès et la vivacité de son esprit éblouirent ses mattras dont les plus habiles demeurèrent ses amis.
Le père d'Arouet; qui était notaire, destinait son fils ö, la magis-trature, et le croyait perdu depuis qu'il savait que le jeune homme faisait de vers. Cependant il lui permit de tenter la diplomatie et d'accompagner è, la Haye le marquis de CMteauneuf, ambassadeur de France en Hollande. Cet essai fut malheureux et de courte durée. Le jeune Arouet, de retour è. Paris, se résigna è, entrer chez un procureur; mais il ne s'occupa qu'a faire des vers badins et satiriques, qui le firent connaitre dans le monde. Cette gloire précoce eutl'in-convénient de le faire soupconner, injustement cette fois, d'être l'auteur d'une satire sanglante contre le gouvernement et de le faire envoyer è, la Bastille. Son innocence reconnue, il en sortit et recut, en guise d'indemmté, une gratification du régent, le due d'Orléans. Le jeune poète gagna les bonnes graces du prince par un mot spirituel. âMonseigneur, lui dit il, je remercie Votre Altesse Royale de vouloir bien continuer Ãl se charger de ma nourriture, mais je la prie de ne plus se charger de mon logement.quot;
En 1718, Voltaire 2 (c'est alors qu'il prit ce nom) fit son véritable début littéraire par Gldipe, tragédie qu'il avait ébauchée a dix-sept ans, et qu'il venait de terminer è vingt-quatre- Plusieurs pièces médiocres qui suivirent Qidipe échouèrent au thédtre. En 1725, une indiscrétion d'un des amis du poète rendit public, sous le titre de la Liguc, le poème encore inachevé de la Henriade, que Voltaire avait commencé è dix-neuf ans et dont il avait écrit le second chant è. la Bastille. Malgré ses lacunes et les interpolations de l'éditeur, le poème réussit; et Voltaire, qui, dans un moment de dépit, avait voulu détruire le manuscrit, se décida è, l'achever. Mais il ne devait pas le publier en France.
Le jeune poète avait répondu par des paroles piquantes au mépris que lui avait témoigné un seigneur de la cour, le chevalier de Rohan. Ce gentilhomme résolut de se venger, sans compromettre sa süreté personnelle. II eut la Idcheté d'attirer Voltaire dans un guet-apens et de le faire maltraiter par ses domestiques. Le grand seigneur qui commit cette indignité était trop haut placé pour pouvoir étre atteint par les lois, et lorsque le poète lui demanda raison et le provoqua
1
D'après les Ãtudes de Geruzez et la Vie de Voltaire par Condorcet.
2
On croit que c'est l'anagramme de Arouet l.j. (le jeune). En prenant zi pour F et J pour i, le mot Voltaire y est.
VOLTAIRE (1694â1778).
en duel, il fut mis è. la Bastille. Reldché après six mois de déten-tion, il re?ut l'ordre de quitter Paris. II se retira è, Londres.
C'est en Angleterre que la Henriade fut éditée avec luxe et par voie de souscription. Ce fut, dit-on, la première assise de la fortune de Voltaire, augmentée depuis et portée jusqu'd, I'opulence par des spéculations hardies et heureuses. Pendant son exil en Angleterre, il étudia la langue, la littérature, la philosophie sensualiste des Anglais, et fortifia son penchant è. 1'incrédulité par le commerce avec des hommes tels que le célèbre Bolingbroke.
Son séjour en Angleterre dura trois ans (1727, 28, 29); il en rapporta les tragédies de Brutus et de la Mort de César. ij Othello de Shakspeare inspira t Voltaire Zaïre, la plus populaire et la plus touchante de ses tragédies.
Revenu sans autorisation d Paris, en 1730, il publia, outre les tragédies que nous venons de nommer, la Vie de Charles XIJ, roi de Suède, chef-d'oeuvre de narration dont nous parierons plus loin en détail. Mais Voltaire ne devait pas rester longtemps tranquille. Le scandale causé par l'édition francaise des Lettres philosophiques ou Lettres anglaises, qu'il avait déjü publiées en anglais dans son exil, le forca de nouveau i quitter Paris et iX chercher un asile au chateau de Cirey, en Lorraine, oü il se retira chez la marquise du Chdtelet. II y cultiva les sciences, y composa Alzire, Mahomet, Mcrope, qui soutinrent sa gloire de poète tragique; il y commenca le Siècle de Louis XIV, qu'il termina plus tard £ Berlin, et prépara son Essai sur les maurs et resprit des nations. C'est dans ce temps que commenca la cor-respondance de Voltaire avec le prince royal de Prusse, qui fut plus tard le grand Frédéric. Cette liaison fut en partie la cause pour laquelle Voltaire eut un moment de faveur è. la cour de France. En 1748, on le choisit pour une mission politique secrète auprès de Frédéric II, mission dont il s'acquitta avec habileté. A son retour en France, il obtint, outre le titre d'historiographe du roi, une charge de gentilhomme ordinaire. II fut admis è. 1'Académie francaise, mais seulement après avoir écrit au père de Latour une lettre oü il protestait de son respect pour la religion et de son attachement aux jésuites.
La faveur de Voltaire dura peu. Pour le dégoüter, on affecta è. la cour de Versailles de lui préférer le vieux poète Crébillon. Voltaire, qui était vaniteux au plus haut degré, en fut piqué au vif; il se vengea en homme d'esprit en refaisant avec une grande supériorité plusieurs des pièces de son rival. Telle fut 1'origine des tragédies de Sémiramis (1748) amp;Oreste (1749) et de Rome sauvée (1752). Vers le méme temps il écrivit Nanine, sa meilleure comédie. Fatigué de la cour de France, négligé par Louis XV, dont il ne put jamais gagner la faveur, Voltaire se rendit aux invitations réitérées du grafidFrédéric et alla se fixer en Prusse. Le roi le nomma son chambellan, le logea dans son palais et lui donna 20,000 francs de pension, sans autre obligation que celle de corriger les vers francais de Sa Majesté. Mais bientót le roi et le poète comprirent qu'ils étaient plutót faits pour s'admirer de loin et par correspondance que pour vivre ensemble. Voltaire excita 1'envie; son penchant pour la raillerie lui fit des ennemis acharnés, surtout parmi les écrivains francais établis Berlin; son
322
VIE DE VOLTAIRE.
humeur altière, sa duplicité, son avarice et sa cupidité le rendirent insupportable. Voltaire eut de violentes querelles avec Maupertuis, président de 1'Académie des sciences de Berlin, qu'il livra a la risée publique dans sa Diatribe du docteur Akakia. Le roi, après avoir beaucoup ri de l'ouvrage, dont l'auteur dut lui lire le manuscrit, en demanda Ãl Voltaire la suppression comme un sacrifice d'amitié. Voltaire la promit et eut la perfidie de faire néanmoins imprimer le libelle, que le roi fit alors brüler par la main du bourreau. Telle fut la principale cause qui amena la rupture définitive entre le roi et le célèbre écrivain (1753).
Voltaire, forcé de quitter la Prusse, négocia avec la cour de France, dans l'espérance d'y retrouver Ie poste qu'il avait aban-donné. II fallut y renoncer; Paris méme lui fut interdit. II habita d'abord les Délices, sur le territoire de Genève, ou il composa Jancrèdc, et finit par se fixer, en 1758, è, Ferney, dans le pays de Gex, sur la frontière de France, au pied du Jura et sur les bords du lac de Genève. II avait alors soixante-quatre ans. II passa dans cette rési-dence les vingt dernières années de sa vie. De li il exerca une veritable dictature sur l'esprit de ses contemporains. Son chdteau devint le rendez-vous des hommes de lettres et des princes, dont il recevait les hommages comme un tribut.
Pendant son séjour £l Ferney, Voltaire prit la défense de Calas, de Sirven, de Lally, victimes de déplorables erreurs judiciaires. II publia les Commeiiiaires sur Corneille, afin de doter une nièce de ce grand poète, écrivit \ Hist oir e de la Russie sous Pierre le Grand (1759 è, 1763), composa une foule de poésies des genres les plus divers, satires, épitres, conies, épigrammes, et même quelques tragédies, écrivit des romans en prose, si pleins d'esprit, mais aussi de malignité et de cynisme. En même temps il entretenait une correspondance immense, animait de son esprit les auteurs de XEncyclopédie, lancait une foule de pamphlets, oü il employait contre ses adversaires l'arme du ridicule , mais trop souvent aussi l'invective et Finjure. II soutenait contre la religion chrétienne une lutte acharnée et publiait, sous le voile de 1'anonyme, un grand nombre d'écrits impies.
Voltaire avait quatre-vingt-quatre ans, lorsqu'il se détermina, è. la sollicitation de Madame Denis, sa nièce, è quitter un moment Ferney, pour aller visiter Paris, oü il n'avait pas reparu depuis vingt-huit ans. L'accueil qu'il y recut fut un véritable triomphe. L'Académie, la Comédie francaise, les citoyens de tous les rangs, depuis les grands seigneurs jusqu'aux artisans, rivalisèrent d'empressement pour fêter 1'écrivain le plus célèbre du siècle. Son buste fut couronné en plein thédtre. Tant d'émotions lui devinrent fatales; il y succomba après trois mois de séjour a Paris, en 1778. II mourut dans 1'hótel du marquis de Villette, sur le quai des Théatins, qui a pris depuis et qui porte encore aujourd'hui le nom de quai Voltaire. Le clergé de Paris refusa d'inhumer le corps d'un écrivain qui s'était signalé par tant d'oeuvres impies; il fut transporté secrètement cl Fabbaye de Scellières , en Champagne, par les soins d'un abbé, son neveu, avec une rapidité qui ren-dit inutile le refus de sépulture expédié par 1'évéque de Troyes. En 1791, les cendres de Voltaire furent exhumées pour être transférées au Panthéon (église Sainte-Geneviève), oü 1'on montre encore son tombeau.
323
VOLTAIRE (1694â1778).
L'influence de Voltaire a été immense, en mal comme en bien. S'il a, par un trés grand nombre de ses écrits, propagél'incrédulité et le mépris de teute religion positive, nous ne devons pas oublier, d'un autre coté, que c'est è, Voltaire que le monde est redevable de l'immense bienfait de la tolérance religieuse, dont il a été, pour ainsi dire, l'apótre pendant sa vie entière, comme il a, en toute occasion défendu les droits de la justice et de l'humanité contre l'injustice et l'oppression.
Comme poète, il a surtout brillé dans la tragédie, mais il est inférieur de beaucoup amp; Corneille et k Racine. Dans l'épopée, il a la gloire de s'être placé au premier rang; il est incomparable dans la poésie légère.
Comme prosateur, Voltaire n'a point de rivaux pour la netteté, la vivacité, l'élégance et le naturel du style. C'est surtout au point de vue de leur importance littéraire que nous accordons dans notre Manuel une large place aux extraits de ses écrits.
Nous donnerons des fragments et des analyses des ouvrages sui-vants de Voltaire: 1) la Henriade, 2) la tragédie de Zaïre, 3) 1'Histoire de Charles xii, 4) le Siècle de Louis xiv. Enfin nous reproduisons deux Letires de Voltaire, que nous faisons suivre d'une lettre de Frédéric le Grand.
I. LA HENRIADE.
(1782.)
I. LA SAINT-BARTHELEMY. (Fragment du deuxième chant).
Le véritable sujet de la Henriade est Ia lutte de Henri IV contre les ligueurs, qui lui disputent le royaume de ses ancêtres. Ce sujet, le poète ne l'abordequ'au chant; dans les quatre premiers c'est Henri de Valois qui règne; Henri de Bourbon, ne combattant que pour faire rentrer dans la capitale le roi, son mailre, joue un róle secondaire dans le poème dont il est le héros. C'est surtout cette disposition que les critiques ont reprochée a Voltaire qui, comme le dit La Harpe, traite l'épopée en historiën plutöt qu'en poète. L'action méme du poème ne commence qu'au quatrième chant; le premier sert d'introduction , et le second et le troisieme sont un récit des événements qui précédent le siège de Paris, récit que Voltaire met habilement dans la bouche de Henri de Bourbon. Ce prince le fait a Elisabeth, reine d'Angleterre, a laquelle il est envoyé en ambassade secrète pour solliciter son Secours contre la Ligue. C'est de ce récit que nous reproduisons un fragment.
âAprès dix ans entiers de succès et de pertes,
Médicis, 1 qui voyait nos campagnes couvertes D'un parti renaissant qu'elle avait cru détruit,
Lasse enfin de combattre et de vaincre sans fruit,
Voulut, sans plus tenter des efforts inutiles,
Terminer d'un seul coup les discordes civiles.
La cour de ses faveurs nous offrit les attraits;
Et n'ayant pu nous vaincre, on nous donna la paix.
Quelle paix, juste Dieu! Dieu vengeur que j'atteste,
Que de sang arrosa son olive funeste!
Ciel! faut-il voir ainsi les maltres des humains Du crime k leurs sujets aplanir les chemins!
Coligny, dans son cceur è. son prince fidéle,
324
Aimait toujours la France en combattant contre elle:
1
Catherine de Médicis (1519â1589), veuve de Henri II, mère de Francois II, de
2
Charles IX, et de Henri III.
LA HENRIADE (CHANT li).
II chérit, il prévint 1'heureuse occasion Qui semblait de l'Ãtat assurer l'union.
Rarement un héros connalt la défiance:
Parmi ses ennemis il vint plein d'assurance;
Jusqu'au milieu du Louvre il conduisit mes pas. Médicis en pleurant me recut dans ses bras, Me prodigua longtemps des tendresses de mère,
Assura Coligny d'une amitié sincere,
Voulait par ses avis se régler désormais,
L'ornait de dignités, le comblait de bienfaits,
Montrait k tous les miens, séduits par 1'espérance, Des faveurs de son fils la flatteuse apparence.
Hélas! nous espérions en jouir plus longtemps.
Quelques-uns soupconnaient ces perfides présents; Les dons d'un ennemi leur semblaient trop craindre; Plus ils se défiaient, plus le roi savait feindre.
Dans l'ombre du secret, depuis peu Médicis A la fourbe, au parjure avait formé son fils,
Fafonnait aux forfaits ce coeur jeune et facile:
Et le malheureux prince, k ses lecons docile.
Par son penchant féroce k les suivre excité,
Dans sa coupable école avait trop profité.
Enfin, pour mieux cacher cet horrible mystère, 11 me donna sa soeur, 1 il m'appela son frère.
O nom qui m'as trompé! vains serments! nceud fatal! Hymen qui de nos maux fut le premier signal! Tes flambeaux, que du del alluma la colère, Ãclairaient è mes yeux le trépas de ma mère.
Je ne suis point injuste, et je ne prétends pas A Médicis encore imputer son trépas:
J'écarte des soupcons peut-étre légitimes.
Et je n'ai pas besoin de lui chercher des crimes. Ma mère enfin mourut. Pardonnez k des pleurs Qu'un souvenir si tendre arrache è, mes douleurs. Cependant tout s'apprête, et 1'heure est arrivée Qu'au fatal dénoöment la reine a réservée.
Le signal est donné sans tumulte et sans bruit; C'était k la faveur des ombres de la nuit.
De ce mois malheureux l'inégale courrière Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumière:
Coligny languissait dans les bras du repos.
Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots.
Soudain de mille cris le bruit épouvantable Vient arracher ses sens k ce calme agréable:
II se léve, il regarde, il voit de tous cótés Courir des assassins ó, pas précipités;
325
II voit briller partout les flambeaux et les amies, Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes.
1
Marguerite de Valois. Elle épousa Henri de Bourbon le 18 aoüt 1572.
VOLTAIRE (1694â1778).
Ses serviteurs sanglants dans la flamme étouffés, Les nieurtriers en foule au carnage échauffés,
Criant è haute voix: âQu'on n'épargne personne;
C'est Dieu, c'est Médicis, c'est le roi qui 1'ordonne!quot; II entend retentir le nom de Coligny;
II apercoit de loin le jeune Téligny,
Téligny dont l'amour a mérité sa fille,
L'espoir de son parti, l'honneur de sa familie, Qui, sanglant, déchiré, tralné par des soldats, Lui demandait vengeance et lui tendait les bras.
Le héros malheureux, sans armes, sans défense, Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance, Voulut mourir du moins comme il avait vécu,
Avec toute sa gloire et toute sa vertu.
Déjè, des assassins la nombreuse cohorte Du salon qui 1'enferme allait briser la porte:
II leur ouvre lui-méme, et se montre è leurs yeux Avec cet ceil serein, ce front majestueux,
Tel que dans les combats, maitre de son courage Tranquille il arrêtait ou pressait le carnage.
A cet air vénérable, è, cet auguste aspect, Les nieurtriers surpris sont saisis de respect;
Une force inconnue a suspendu leur rage. âCompagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage,
Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs, Que le sort des combats respecta quarante ans; Frappez, ne craignez rien, Coligny vous pardonne; Ma vie est peu de chose, et je vous I'abandonne . , . J'eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous. Ces tigres, è. ces mots, tombent a ses genoux: L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes:
L'autre embrasse ses pieds, qu'il trempe de ses larmes Et de ses assassins ce grand homme entouré Semblait un roi puissant par son peuple adoré.
Besme, qui dans la cour attendait sa victime, Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime; Des assassins trop lents il veut hamp;ter les coups; Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous.
A cet objet touchant lui seul est inflexible:
Lui seul, è. la pitié toujours inaccessible,
Aurait cru faire un crime et trahir Médicis,
Si du moindre remords il se sentait surpris.
A travers les soldats il court d'un pas rapide;
Coligny I'attendait d'un visage intrépide;
Et bientót dans le flanc ce monstre furieux Lui plonge son épée, en détournant les yeux,
De peur que d'un coup d'oeil cet auguste visage Ne fit trembler son bras et glacAt son courage.
Du plus grand des Francais tel fut le triste sort. On 1'insulte, on l'outrage encore après sa mort.
326
ZAÃRE (ACTE l).
Son corps percé de coups, privé de sépulture,
Des oiseaux dévorants fut Findigne pdture;
Et Ton porta sa tête aux pieds de Médicis,
Conquête digne d'elle et digne de son fils.
Médicis la relt;put avec indifFérence,
Sans paraitre jouir du fruit de sa vengeance,
Sans remords, sans plaisir, maltresse de ses sens,
Et comme accouturnée è, de pareils présents.
Qui pourrait cependant exprimer les ravages Dont cette nuit cruelle étala les images?
La mort de Coligny, prémices des horreurs,
N'était qu'un faible essai de toutes leurs fureurs.
D'un peuple d'assassins les troupes effrénées,
Par devoir et par zèle au carnage acharnées,
Marchaient le fer en main, les yeux étincelants,
Sur les corps étendus de nos frères sanglants.
Guise était amp; leur tête, et, bouillant de colère,
Vengeait sur tous les miens les mdnes de son père.
Nevers, Gondi, Tavanne, un poignard k la main,
Echauffaient les transports de leur zèle inhumain;
Et, portant devant eux la liste de leurs crimes,
Les conduisaient au meurtre et marquaient les victimes.
II. ZAÃRE.
Voltaire a emprunté a \Othello de Shakspeare l'idée de la tragédie de Zaïre; un amant qui, dans un accès de jalousie, tue la femme qu'il adore et dont il est aimé. Tout le reste diffère. Voltaire développe ce thème dramatique en le rattachant a un grand fait historique, les Croisades. L'action se passe a Jérusalem, au XlIIe siècle.
Le premier acte fait l'exposition de la pièce; il développe les sentiments et les qua-lités qui font que nous nous intéresson§ aux deux principaux personnages de la tragédie , Zaïre et Orosmane. Zaïre, jeune esclave élevée dans la religion musulmane, mais d'origine chrétienne, confie son bonheur prochain a sa compagne Fatime. Le sultan Orosmane, prince jeune et victorieux, plein de sentiments nobles et généreux, va élever Zaïre au rang de sultane. Fatime lui rappelle qu'elle est née chrétienne, qu'elle porte encore sur elle une croix , symbole de la religion de ses pères, et qu'un chevalier francais, Nérestan, a promis de venir payer sa rancon. Zaïre lui répond qu'ayant perdu ses parents dans sa plus tendre enfance, elle a été élevée dans la loi musulmane; que Nérestan, qui depuis deux ans n'a pas accompli sa promesse, est peut-étre hors d'état de la tenir, qu'enfin elle aime Orosmane et qu'elle en est aimée. JMentót Orosmane entre lui-même en scène; il confirme a Zaïre son amour et sa résolution de ne partager le tróne qu'avec elle seule, de vaincre ses passions, de régner en véritable souverain qui connait toute l'étendue de ses devoirs, et de ne pas ressembler a tant de ses prédécesseurs qui se sont laissé corrompre par la volupté.
Zaïre déclare au sultan qu'elle répond a ses nobles sentiments, lorsqu'on annonce Nérestan, jeune chevalier francais, autrefois prisonnier d'Orosmane, qui lui a permis d'aller en France chercher la rancon de dix autres chrétiens. II l'apporte, ainsi que celle de Zaïre et de Fatime, mais il ne peut plus payer la sienne et vient se reconsti-tuer prisonnier. Orosmane lui répond :
Chrétien, je suis content de ton noble courage;
Mais ton orgueil lei se serait-il flatté
D'effacer 1 Orosmane en générosité?
327
Reprends ta liberté, remporte tes richesses ,
1
En prose on dirait; surpasser en générosité. On efface les actions de quelqu'un par les siennes.
voltaire (1694â1778).
A Tor de ces rancons joins mes justes largesses;
Au lieu de dix chrétiens que je dus t'accorder,
Je t'en veux donner cent: tu les peux demander.
Cependant le sultan excepte Lusignan, l'ancien roi de Jerusalem, qui doit finir ses jours dans les fers, et Zaïre.
Pour Zaïre, crois-moi, sans que ton cceur s'offense,
Elle n'est pas dun prix qui soit en ta puissance;
Tes chevaliers francais et to us leurs souverains S'uniraient vainement pour l'óter de mes mains.
Comme Nérestan s'étonne que Zaïre, née chrétienne, et le vieux Lusignan, dont la liberté lui a pourtant été promise, ne doivent point le suivre, le sultan lui ordonne de sortir le lendemain de Jérusalem et de quitter ses Etats. Orosmane a bien remarqué que le chevalier chrétien montrait pour Zaïre un intérêt qui semble trahir la passion; mais il ne veut pas s'abaisser jusqua la jalousie, et il a foi dans l'amour de Zaïre. II ordonne a son confident de tout préparer pour la cérémonie qui va faire de Zaïre son épouse et la sultane.
Le second acte est la plus belle partie de la tragédie. Nous le reproduisons en entier.
ACTE II. SCÃNE I.
nérestan, cha tillon.
Chatillon.. O brave Nérestan, chevalier généreux,
Vous qui brisez les fers de tant de malheureux,
Vous, sauveur des chrétiens, qu'un Dieu sauveur envoie,
Paraissez, montrez-vous, goütez la douce joie De voir nos compagnons, pleurant a vos genoux,
Baisser l'heureuse main qui nous délivre tons.
Aux portas du sérail en foule ils vous demandent;
Ne privez point leurs yenx du héros qu'ils attendent,
Et qu'unis ü jamais sous notre bienfaiteur ....
Nérestan. Illustre CMtilIon, modérez eet honneur;
J'ai rempli d'un Francais le devoir ordinaire â¢.
J'ai fait ce qu'è. ma place on vous aurait vu faire.
Chatillon. Sans doute; et tout chrétien, tout digne chevalier Pour sa religion se doit sacrifier;
Et la félicité des coeurs tels que les nótres Consiste è, tout quitter pour le bonheur des autres.
Heureux è. qui le ciel a donné le pouvoir De remplir comme vous un si noble devoir!
Pour nous, tristes jouets du sort qui nous opprime,
Nous, malheureux Francais, esclaves dans Solyme,
Oubliés dans las fers, ou longtemps, sans secours^
Le père d'Orosmana abandonna nos jours.
Jamais nos yeux sans vous ne reverraient la France.
Nérestan. Dieu s'est servi de moi. Seigneur; sa providence De ce jeune Orosmane a fléchi la rigueur.
Mais quel triste mélange altère ce bonheur!
Que de ca fier soudan la clémence odieuse Répand sur sas bienfaits une amertume affrause!
Diau me voit et m'antend; il sait si dans mon cceur J'avais d'autres projets que caux de sa grandeur.
Ja faisais tout pour lui: j'aspérais da lui rendre Une jeune beauté, qu'è, l'dge le plus tandra
328
zaïre (acte ii, scène l).
Le cruel Noradin fit esclave avec moi,
Lorsque les ennemis de notre auguste foi,
Baignant de notre sang la Syrië enivrée,
Surprirent Lusignan, vaincu dans Césarée.
Du sérail des sultans sauvé par des chrétiens,
Remis depuis trois ans dans mes premiers liens,
Renvoyé dans Paris sur ma seule parole,
Seigneur, je me flattais; espérance frivole!
De ramener Zaïre è cette heureuse cour
Oü Louis 1 des vertus a fixé le séjour.
DéjÃl même la reine, k mon zèle propice,
Lui tendait de son tróne une main protectrice.
Enfin, lorsqu'elle touche au moment souhaité
Qui la tirait du sein de la captivité,
On la retient . . . Que dis-je? . . .Ah! Zaïre elle-même,
Oubliant les chrétiens pour ce soudan qui l'aime . . .
N y pensons plus .... Seigneur, un refus plus cruel
Vient m'accabler encor d'un déplaisir mortel;
Des chrétiens malheureux l'espérance est trahie.
Chatillon. Je vous offre pour eux ma liberté, ma vie; Disposez-en, Seigneur, elle vous appartient.
Nekestan. Seigneur, ce Lusignan, qu'd Solyme on retient, Ce dernier d'une race en héros si féconde,
Ce guerrier dont la gloire avait rempli le monde,
Ce héros malheureux, de Bouillon descendu,
Aux soupirs des chrétiens ne sera point rendu.
Chatillon. Seigneur, s'il est ainsi, votre faveur est vaine! Quel indigne soldat voudrait briser sa chalne,
Alors que dans les fers son chef est retenu ?
Lusignan, comme k moi, ne vous est pas connu.
Seigneur, remerciez le ciel, dont la clémence A pour votre bonheur placé votre naissance Longtemps après ces jours, amp; jamais détestés,
Après ces jours de sang et de calamités,
Oü je vis le joug de nos barbares maïtres Tomber ces murs sacrés conquis par nos ancêtres.
Ciel! si vous aviez vu ce temple abandonné.
Du Dieu que nous servons le tombeau profané,
Nos pères, nos enfants, nos filles et nos femmes.
Au pied de nos autels expirant dans les flammes.
Et notre dernier roi, courbé du faix des ans,
Massacré sans pitié sur ses fils expirants!
Lnsignan, le dernier de cette auguste race,
Dans ces moments affreux ranimant notre audace.
Au milieu des débris des temples renversés,
Des vainqueurs, des vaincus, et des morts entassés,
329
Terrible, et d'une main reprenant son épée.
1
Louis IX, que les Francais appellant saint Louis, régna de 1226 a 1270. II mourut pendant la septième croisade entreprise contre Tunis.
voltaire (1694-1778).
Dans le sang infidéle a tout moment trempée,
Et de l'autre £l nos yeux montrant avec fierté
De notre sain te foi le signe redouté,
Criant amp; haute voix: Francais, soyez fidèles ....
Sans doute, en ce moment, le couvrant de ses ailes,
La vertu du Très-Haut, qui nous sauve aujourd'hui,
Aplanissait sa route et marchait devant lui;
Et des tristes chrétiens la foule délivrée
Vint porter avec nous ses pas dans Césarée.
LÃl, par nos chevaliers, d'une commune voix,
Lusignan fut choisi pour nous donner les lois.
O mon cher Nérestan! Dieu qui nous humilie;
N'a pas voulu sans doute, en cette courte vie,
Nous accorder le prix qu'il doit k la vertu;
Vainement pour son nom nous avons combattu.
Ressouvenir 1 affreux, dont I'horreur me dévore!
Jérusalem en cendre, hélas! fumait encore,
Lorsque dans notre asile attaqués et trahis,
Et livrés par un Grec A nos fiers ennemis,
La flamme dont brüla Sion désespérée
S'étendit en fureur aux murs de Césarée:
Ce fut lè. le dernier de trente ans de revers;
LÃl je vis Lusignan chargé d'indignes fers:
Insensible amp; sa chute, et grand dans ses misères,
II n'était attendri que des maux de ses frères.
Seigneur, depuis ce temps, ce père des chrétiens,
Resserré loin de nous, blanchi dans ses liens,
Gémit dans un cachot, privé de la lumière.
Oublié de l'Asie et de l'Europe entière.
Tel est son sort affreux: qui pourrait aujourd'hui,
Quand il souffre pour nous, se voir heureux sans lui?
Nérestan. Ce bonheur, il est vrai, serait d'un coeur barbare. Que je hais le destin qui de lui nous sépare!
Que vers lui vos discours m'ont sans peine entralné!
Je connais ses malheurs, avec eux je suis né:
Sans un trouble nouveau je n'ai pu les entendre;
Votre prison, la sienne, et Césarée, en cendre,
Sont les premiers objets, sont les premiers revers Qui frappèrent mes yeux, a peine encore ouverts.
Je sortais du berceau; ces images sanglantes Dans vos tristes récits me sont encor présentes.
Au milieu des chrétiens dans un temple immolés,
Quelques enfants, Seigneur, avec moi rassemblés,
Arrachés par des mains de carnage fumantes Aux bras ensanglantés de nos mères tremblantes,
Nous fümes transportés dans ce palais de rois.
33°
Dans ce même sérail, Seigneur, oü je vous vois.
1
La ressouvenir est le souvenir renouvelé d'une chose éloignée de nolre esprit, un souvenir persistant qui obsède.
zaïre (acte ii, scène li).
Noradin m'éleva prés de cette Zaïre,
Qui depuis .... pardonnez si mon cceur en soupire,
Qui depuis, égarée en ce funeste lieu.
Pour un maltre barbare abandonna son Dieu.
Chatillon. Telle est des musulmans la funeste prudence: De leurs chrétiens captifs ils séduisent l'enfance:
Et je bénis le ciel, propice h. nos desseins.
Qui dans vos premiers ans vous sauva de leurs mains.
Mais, Seigneur, après tout, cette Zaïre même,
Qui renonce aux chrétiens pour Ie soudan qui l'aime.
De son crédit au moins nous pourrait secourir:
Qu'importe de quel bras Dieu daigne se servir?
M'en croirez-vous? le juste, aussi bien que le sage.
Du crime et du malheur sait tirer avantage.
Vous pourriez de Zaïre employer la faveur A fléchir Orosmane, ü toucher son grand cceur,
A nous rendre un héros que lui-méme a dü plaindre.
Que sans doute il admire, et qui n'est plus £l craindre.
Nérestan. Mais ce méme héros, pour briser ses liens, Voudra-t-il qu'on s'abaisse Ãl ces honteux moyens?
Et quand il le voudrait, est-il en ma puissance D'obtenir de Zaïre un moment d'audience?
Croyez-vous qu'Orosmane y daigne consentir?
Le sérail k ma voix pourra-t-il se rouvrir?
Quand je pourrais enfin paraltre devant elle,
Que faut-il espérer d'une femme infidèle,
A qui mon seul aspect doit tenir Keu d'affront.
Et qui lira sa honte écrite sur mon front?
Seigneur, il est bien dur, pour un cceur magnanime,
D'attendre des secours de ceux qu'on mésestime:
Leurs refus sont affrenx, leurs bienfaits font rougir.
Chatillon. Songez cl Lusignan, songez a le servir.
Nérestan. Eh bien! . . . . Mais quels cliemins jusqu'è. cette infidèle Pourront .... On vient k nous. Que vois-je? ó ciel! c'est elle.
SCÃNE IL
zaïre, chatillon, nérestan.
Zaïre {a Nérestan). C'est vous, digne Francais, S, qui je viens parler; Le soudan le permet, cessez de vous troubler;
Et rassurant mon cceur, qui tremble £l votre approche,
Chassez de vos regards la plainte et le reproche.
Seigneur, nous craignons, nous rougissons tous deux;
Je souhaite et je crains de rencontrer vos yeux.
L'un è. l'autre attachés depuis notre naissance,
Une affreuse prison renferma notre enfance;
Le sort nous accabla du poids des mêmes fers.
Que la tendre amitié nous rendait plus légers,
II me fallut depuis gémir de votre absence;
Le ciel porta vos pas aux rives de la France;
331
voltaire (1694â1778).
Prisonnier dans Solytne, enfin je vous revis;
Un entretien plus libre alors m'était permis.
Esclave dans la foule oü j'étais confondue,
Aux regards du soudan je vivais inconnue:
Vous daigndtes bientót, soit grandeur, soit pitié,
Soit plutót digne effet d'une pure amitié,
Revoyant des Francais le glorieux empire,
Y chercher la rancon de la triste Zaïre:
Vous l'apportez; le ciel a trompé vos bienfaits;
Loin de vous, dans Solyme, il m'arrête a jamais.
Mais, quoi que ma fortune ait d'éclat et de charmes.
Je ne puis vous quitter sans répandre des larmes.
Toujours de vos bontés je vais m'entretenir,
Chérir de vos vertus le tendre souvenir,
Comme vous des humains soulager la misère,
Protéger les chrétiens, leur tenir lieu de mère;
Vous me les rendez chers, et ces infortunés ....
Nérestan. Vous, les protéger! vous, qui les abandonnez,
Vous, qui des Lusignans foulant aux pieds la cendre. . . .
Zaïre. Je la viens honorer, Seigneur, je viens vous rendre Le demier de ce sang, votre amour, votre espoir:
Oui, Lusignan est libre, et vous Tallez revoir.
Chatillon. O ciel! nous reverrions notre appui, notre père! Nérfstan. Les chrétiens vous devraient une tête si chère!
Zaïre. J'avais sans espérance osé la demander;
Le généreux soudan veut bien nous l'accorder:
On l'amène en ces lieux.
Nérestan. Que mon £me est émue!
Zaïre. Mes larmes, malgré moi, me dérobent sa vue;
Ainsi que ce vieillard, j'ai langui dans les fers;
Qui ne sait compatir aux maux qu'on a soufFerts!
Nérestan. Grand Dieu! que de vertu dans une dme infidèle'
SCÃNE III.
zaïre , lusignan , chatillon , nérestan , plusüurs esclaves chrétiens.
Lusignan. Du séjour du trépas quelle voix me rappelle?
Suis-je avec des chrétiens? .... Guidez mes pas tremblants. Mes maux m'ont affaibli plus encor que mes ans.
{En s'asseyant), Suis-je libre en effet?
Zaïre Oui, Seigneur, oui,-vous l'étes. Chatillon. Vous vivez, vous calmez nos douleurs inquiètes. Tous nos tristes chrétiens ....
Lusignan. O jour! o douce voix!
Chdtillon, c'est done vous ? e'est vous que je revois!
Martyr, ainsi que moi, de la foi de nos pères,
Le Dieu que nos servons finit-il nos misères?
En quels lieux sommes-nous? Aidez mes faibles yeux.
Chatillon. C'est ici le palais qu'ont bdti vos aïeux;
Du fils de Noradin c'est le séjour profane.
332
zaïre (acte ii, scène hl).
Zaïre. Le maltre de ces lieux, le puissant Orosmane,
Sait connaltre, Seigneur, et chérir la vertu.
{En montrani Nérestan. Ce généreux Francais, qui vous est inconnu ,
Par la gloire amené des rives de la France,
Venait de dix chrétiens payer la délivrance:
Le soudan, comme lui, gouverné par l'honneur,
Croit, en vous délivrant, égaler son grand coeur.
Lusignan. Des chevaliers francais tel est le caractère;
Leur noblesse en tout temps me fut utile et chère.
Trop digne chevalier, quoi! vous passez les mers Pour soulager nos maux et pour briser nos fers?
Ah! parlez, è. qui dois-je un service si rare?
Nérestan. Mon nom est Nérestan; le sort longtemps barbare, Qui dans les fers ici me mit presque en naissant.
Me fit quitter bientót l'empire du croissant.
A la cour de Louis, guidé par son courage,
De la guerre sous lui j'ai fait l'apprentissage ;
Ma fortune et mon rang sont un don de ce roi,
Si grand par sa valeur, et plus grand par sa foi.
Je le suivis, Seigneur, au bord de la Charente,
Lorsque du fier Anglais la valeur menacante,
Cédant è. nos efforts trop longtemps captivés,
Satisfit en tombant aux lis qu'ils ont bravés.
Venez , prince, et montrez au plus grand des monarques De vos fers glorieux les vénérables marques:
Paris va révérer le martyr de la croix.
Et la cour de Louis est Fasile des rois.
Lusignan. Hélas! de cette cour j'ai vu jadis la gloire.
Quand Philippe k Bovine 1 enchaïnait la victoire,
Je combattais. Seigneur, avec Montmorency,
Melun, d'Estaing, de Nesle. et ce fameux Coucy.
Mais è, revoir Paris je ne dois plus prétendre:
Vous voyez qu'au tombeau je suis prêt i descendre:
Je vais au roi des rois demander aujourd'hui Le prix de tous les maux que j'ai soufferts pour lui.
Vous, généreux témoins de mon heure dernière.
Tandis qu'il en est temps, écoutez ma prière:
Nérestan, Chdtillon, et vous .... de qui les pleurs Dans ces moments si chers honorent mes malheurs,
Madame, ayez pitié du plus malheureux père Qui jamais ait du ciel éprouvé la colère.
Qui répand devant vous des larmes que le temps Ne peut encor tarir dans mes yeux expirants.
Une fille, trois fils, ma superbe espérance.
Me furent arrachés dès leur plus tendre enfance:
333
O mon cher Chdtillon, tu dois t'en souvenir!
1
Bovines ou Bolivines (l'orthographe Bovine est une licence poétique), bourg du département du Nord, est célèbre par la victoire remportée, en 1215, par le roi de France Philippe-Auguste sur Tempereur Othon IV et ses alliés.
voltaire (1694â1778).
chatillon. De vos malheurs encor vous me voyez frémir. lusignan. Prisonnier avec moi dans Césarée en flamme, Tes yeux virent périr mes deux fils et ma femme.
chatillon. Mon bras chargé de fers ne les put secourir. lusignan. Hélas! et j'étais père, et je ne pus mourir I Veillez du haut des cieux, chers enfants que j'implore,
Sur mes autres enfants, s'ils sont vivants encore.
Mon dernier fils, ma fille, aux chaines réservés,
Par de barbares mains pour servir conservés,
Loin d'un père accablé, furent portés ensemble Dans ce même sérail ou le ciel nous rassemble.
chatillon. ii est vrai, dans l'horreur de ce péril nouveau, Je tenais votre fille amp; peine en son berceau;
Ne pouvant la sauver, Seigneur, j'allais moi-méme Répandre sur son front 1'eau sainte du baptême,
Lorsque les Sarrasins, de carnage fumants,
Revinrent l'arracher a mes bras tont sanglants Votre plus jeune fils, ê. qui les destinées Avaient Ãl peine encore accordé quatre années,
Trop capable déjè. de sentir son malheur.
Fut dans Jérusalem conduit avec sa soeur.
nérestan. De quel ressouvenir 1 mon dme est déchirée!
A eet dge fatal j'étais dans Césarée,
Et tout couvert de sang, et chargé de liens,
Je suivis en ces lieux la foule des chrétiens.
lusignan. Vous ... Seigneur!. .. ce sérail éleva votre enfance? ... (En les regardant). Hélas! de mes enfants auriez-vous connaissance? lis seraient de votre Age, et peut-être mes yeux ....
Quel ornement, madame, étranger en ces lieux?
Depuis quand l'avez-vous?
zaïre. Depuis que je respire,
Seigneur .... Eh quoi! d'oü vient que votre dme soupire ?
lusignan. Ah! daignez confier a mes tremblantes mains . . . .
(Elie hei donne la croix). zaïre. De quel trouble nouveau tous mes sens sont atteints! Seigneur, que faites-vous?
{II Fapproche de sa louche e7i pleurant). lusignan. O ciel! 6 Providence!
Mes yeux, ne trompez point ma timide espérance;
Serait-il bien possible? oui, c'est elle .... Je voi Ce présent qu'une épouse avait regu de moi,
Et qui de mes enfants ornait toujours la tête,
Lorsque de leur naissance on célébrait la fête:
Je revois ... je succombe è, mon saisissement.
zaïre. Qu'entends-je? et quel soupcon m'agite en ce moment? Ah, Seigneur! ....
334
lusignan. Dans l'espoir dont j'entrevois les charmes, Ne m'abandonnez pas, Dieu qui voyez mes larmes!
1
Voyez page 330, note 1.
zaire (acte ii, scène iii).
Dieu mort sur cette croix, et qui revis pour nous,
Parle, achève, 6 mon Dieu! ce sont ld, de tes coups.
Quoi! Madame, en vos mains elle était demeurée?
Quoi! tous les deux captifs, et pris dans Césarée?
Zaïre. Oui, Seigneur.
Nérestan. Se peut-il?
Lusignan. Leur parole, leurs traits, De leur mère en effet sont les vivants portraits.
Oui, grand Dieu! tu le veux, tu permets que je voie! . . . .
Dieu, ranime mes sens trop faibles pour ma joie!
Madame .... Nérestan .... Soutiens-moi, Chdtillon .... Nérestan, si je dois vous nommer de ce nom,
Avez-vous dans le sein la cicatrice heureuse Du fer dont k mes veux une main furieuse ....
Nérestan. Oui, Seigneur, il est vrai.
Lusignan. Dieu juste! heureux moments! Nérestan (se jetant a genoux). Ah, Seigneur! Zaïre!
Lusignan. Approchez, mes enfants.
Nérestan. Moi, votre fils!
Zaïre. Seigneur!
Lusignan. Heureux jour qui m'éclaire! Ma fille, mon cher fils! embrassez votre père.
Chatillon. Que d'un bonheur si grand mon cceur se sent toucher ! Lusignan. De vos bras, mes enfants, je ne puis m'arracher. Je vous revois enfin, chère et triste familie,
Mon fils7 digne héritier .... vous .... hélas! vous, ma fille! Dissipez mes soupgons, ótez-moi cette horreur,
Ce trouble qui m'accable au comble du bonheur.
Toi qui seul as conduit sa fortune et la mienne,
Mon Dieu qui me la rends, me la rends-tu chrétienne?
Tu pleures, malheureuse, et tu baisses les yeux!
Tu te tais! je t'entends! 5 crime! ó justes cieux!
Zaïre. Je ne puis vous tromper: sous les lois d'Orosmane . . . . Punissez votre fille .... elle était musulmane.
Lusignan. Que la foudre en éclats ne tombe que sur moi! Ah, mon fils! Ãl ces mots j'eusse expiré sans toi.
Mon Dieu! j'ai combattu soixante ans pour ta gloire:
J'ai vu tomber ton temple et périr ta mémoire;
Dans un cachot affreux abandonné vingt ans,
Mes larmes t'imploraient pour mes tristes enfants:
Et lorsque ma familie est par toi réunie,
Quand je trouve une fille, elle est ton ennemie!
Je suis bien malheureux .... c'est ton père, c'est moi,
C'est ma seule prison qui t'a ravi ta foi.
Ma fille, tendre objet de mes dernières peines,
Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes veines!
C'est le sang de vingt rois, tous chrétiens comme moi;
C'est le sang des héros, défenseurs de ma loi;
C'est le sang des martyrs .... O fille encor trop chère!
Connais-tu ton destin? sais-tu quelle est ta mère?
g. Plcetz Manuel de Littérature frangaise. 4e éd. 24
335
voltaire (1694â1778).
Sais-tu bien qu'S, I'instant que son flanc mit au jour
Ce triste et dernier fruit d'un malheureux amour,
Je la vis massacrer par la main forcenée,
Par la main des brigands ÃI qui tu t'es donnée!
Tes frères, ces martyrs égorgés amp; mes yeux,
T'ouvrent leurs bras san giants, tendus du haut des cieux.
Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes,
Pour toi, pour I'univers, est mort en ces lieux mêmes;
En ces lieux oü mon bras le servit tant de fois.
En ces lieux oü son sang te parle par ma voix.
Vois ces murs, vois ce temple envahi par tes maitres:
Tout annonce le Dieu qu'ont vengé tes ancêtres.
Tourna les yeux, sa tombe est prés de ce palais;
C'est ici la montagne oü, lavant nos forfaits,
II voulut expirer sous les coups de l'impie,
C'est lè, que de sa tombe il rappela sa vie.
Tu ne saurais marcher dans eet auguste lieu,
Tu n'y peux faire un pas sans y trouver ton Dieu;
Et tu n'y peux rester sans renier ton père,
Ton honneur qui te parle, et ton Dieu qui t'éclaire.
Je te vois dans mes bras et pleurer et frémir;
Sur ton front pilissant Dieu met le repentir:
Je vois la vérité dans ton cogur descendue;
Je retrouve ma fille après l'avoir perdue;
Et je reprends ma gloire et ma félicité
En dérobant mon sang Ãl l'infidélité.
Nérestan. Je revois done ma soeur! .... Et son dme ....
Zaïre Ah! mon père, Cher auteur de mes jours, parlez, que dois-je faire?
Lusignan. M'oter, par un seul mot, ma honte et mes ennuis, 1Dire: Je suis chrétienne.
Zaïre. Oui .... Seigneur . , . . je le suis. Lusignan. Dieu, regois son aveu du sein de ton empire!
SCÃNE IV.
zaïre, lusignan, chatillon, nérestan, corasmin.
CoRASMiN. Madame, le soudan m'ordonne de vous dire Qu'è, l'instant de ces lieux il faut vous retirer.
Et de ces vils chrétiens surtout vous séparer.
Vous, Francais, suivez-moi: de vous je dois répondre.
Chatillon. Oü sommes-nous, grand Dieu! Quel coup vient nous
confondre!
Lusignan. Notre courage, amis, doit ici s'animer.
Zaïre. Hélas! Seigneur!
Lusignan. O vous que je n'ose nommer,
Jurez-moi de garder un secret si funeste.
Zaïre. Je vous le jure
336
Lusignan. Allez, le ciel fera le reste.
1
Ennui pour chagrin, douleur, v. page 13, note 2.
ZAÃRE (ACTE III, SCÃNE iv).
Au troisihne acte, Orosmanè declare a Corasinin qua legard du vieux Lusignan, il a changé de resolution, et qu'il veut le rendre a la liberté. En vain Corasmin objeete-t-il les raisons politiques qui paraissent exiger que l'ancien roi de Jérusalem reste dans les fers; le sultan, ne sachant plus que répondre, lui avoue qu'il ne peut plus rien refuser a Zaïre et que c'est elle qui derr.ande la liberté du vieux roi. Orosmanè sorti, Nérestan se présente et obtient la permission de voir et d'entretenir Zaïre.
ACTE III, SCÃNE IV.
zaïre, nérestan.
Nérestan. â â Ma soeur, je puis done vous parler;
Ah! dans quel temps le ciel nous voulut rassembler!
Vous ne reverrez plus un trop malheureux père.
Zaïre. Dieu! Lusignan ? . . . .
Nérestan. II touche è, son heure dernière Sa joie, en nous voyant, par de trop grands efforts,
De ses sens affaiblis a rompu les ressorts;
Et cette émotion dont son 4me est remplie A bientót épuisé les sources de sa vie.
Mais, pour comble d'horreurs, a ses derniers moments,
II doute de sa fille et de ses sentiments;
II meurt dans ramertume, et son dme incertaine Demande en soupirant si vous êtes chrétienne.
Zaïre. Quoi ? je suis votre soeur, et vous pouvez penser Qu'Ãt. mon sang, è ma loi j'aille ici renoncer?
Nérestan. Ah! ma soeur, cette loi n'est pas la vótre encore; Le jour qui vous éclaire est pour vous è. l'aurore;
Vous n'avez point recu ce gage précieux Qui nous lave du crime et nous ouvre les cieux.
Jurez par nos malheurs et par votre familie.
Par ces martyrs sacrés de qui vous êtes fille.
Que vous voulez ici recevoir aujourd'hui Le sceau du Dieu vivant qui nous attache a lui.
Zaïre. Oui, je jure en vos mains, par ce Dieu que j'adore. Par sa loi que je cherche, et que mon coeur ignore.
De vivre désormais sous cette sainte loi . . .
Mais, mon cher frère .... hélas! que veut-elle de moi? Que faut-il?
Nérestan. Détester Tempire de vos maitres,
Servir, aimer ce Dieu qu'ont aimé nos ancêtres,
Qui, né prés de ces murs, est mort ici pour nous,
Qui nous a rassemblés, qui m'a conduit vers vous.
Est-ce a moi d'en parler? moins instruit que fidéle,
Je ne suis qu'un soldat, et je n'ai que du zèle.
Un pontife sacré viendra jusqu'en ces lieux Vous apporter la vie, et dessiller vos yeux.
Songez a vos serments, et que l'eau du baptéme Ne vous apporte point la mort et l'anathème.
Obtenez qu'avec lui je puisse revenir.
Mais è. quel titre, ó ciel! faut-il done l'obtenir?
A qui le demander dans ce sérail profane? ....
Vous, le sang de vingt rois, esclave d'Orosmane!
337
voltaire (1694-1778).
Parente de Louis, fille de Lusignan!
Vous, chrétienne et ma soeur, esclave d'nn soudan!
Vous m'entendez . . . . je n'ose en dire davantage.
Dieu! nous réserviez-vous è. ce dernier outrage ?
Zaïre. Ah, cruel! poursuivez, vous ne connaissez pas Mon secret, mes tourments, mes voeux, mes attentats.
Mon frère, ayez pitié d'une soeur égarée.
Qui brüle, qui gémit, qui meurt désespérée.
Je suis chrétienne! hélas! .... j'attends avec ardeur Cette eau sainte, cette eau qui peut guérir mon coeur.
Non, je ne serai point indigne de mon frère,
De mes aïeux, de moi, de mon malheureux père.
Mais parlez cl Zaïre, et ne lui cachez rien:
Dites .... quelle est la loi de l'empire chrétien ? ....
Quel est le cMtiment pour une infortunée Qui, loin de ses parents, aux fers abandonnée,
Trouvant chez un barbare un généreux appui,
Aurait touché son dme et s'unirait ü lui?
Nérestan. O ciel! que dites-vous? ah! la mort la plus prompte Devrait ....
Zaïre. C'en est assez: frappe, et préviens ta honte. Nérestan. Qui? vous? ma sceur!
Zaïre. C'est moi que je viens d'accuser. Orosmane m'adore .... et j'allais 1'épouser.
Nérestan. L'épouser! est-il vrai, ma soeur? est-ce vous-méme? Vous, la fille des rois?
Zaïre. Frappe, dis-je; je l'aime.
Nérestan. Oppropre malheureux du sang dont vous sortez,
Vous demandez la mort, et vous la méritez;
Et si je n'écoutais que ta honte et ma gloire,
L'honneur de ma maison, mon père, sa mémoire,
Si la loi de ton Dieu, que tu ne connais pas,
Si ma religion ne retenait mon bras,
J'irais, dans ce palais, j'irais, au moment même,
Immoler de ce fer un barbare qui t'aime.
De son indigne flanc le plonger dans le tien,
Ãt ne Ten retirer que pour percer le mien.
Ciel! tandis que Louis, l'exemple de la terre,
Au Nil épouvanté ne va porter la guerre Que pour venir bientót, frappant des coups plus sürs,
Délivrer ton Dieu même, et lui rendre ces murs:
Zaïre, cependant, ma soeur, son alliée,
Au tyran d'un sérail par l'hymen est liée!
Et je vais done apprendre £l Lusignan trahi Qu'un Tartare est le dieu que sa fille a choisi'
Dans ce moment afïreux, hélas! ton père expire,
En demandant è, Dieu le salut de Zaïre.
Zaïre. Arrête, mon cher frère .... arrête, connais-moi ; Peut-étre que Zaïre est digne encor de toi.
Mon frère, épargne-moi eet horrible langage;
338
zaïre (acte iii, scène iv).
Ton courroux, ton reproche est un plus grand outrage,
Plus sensible pour moi, plus dur que ce trépas Que je te demandais et que je n'obtiens pas.
L'état oü tu me vois accable ton courage;
Tu souffres, je le vois: je souffre davantage.
Je voudrais que du ciel le barbare secours De mon sang dans mon cceur eüt arrêté le cours,
Le jour qu'empoisonné d'une flamme profane,
Ce pur sang des chrétiens briila pour Orosmane,
Le jour que de ta soeur Orosmane charmé ....
Pardonnez-moi, chrétiens; qui ne l'aurait aimé!
U faisait tout pour moi; son coeur m'avait choisie;
Je voyais sa fierté pour moi seule adoucie.
C'est lui qui des chrétiens a ranimé l'espoir:
C'est è. lui que je dois le bonheur de te voir:
Pardonne; ton courroux, mon père, ma tendresse,
Mes serments, mon devoir, mes remords, ma faiblesse,
Me servent de supplice, et ta soeur en ce jour Meurt de son repentir, plus que de son amour.
Nérestan. Je te bldme et te plains: crois-moi, la Providence Ne te laissera point périr sans innocence;
Je te pardonne, hélas! ces combats odieux;
Dieu ne t'a point prêté son bras victorieux;
Ce bras, qui rend la force aux plus faibles courages,
Soutiendra ce roseau plié par les orages.
II ne souffrira pas qu'd son culte engagé,
Entre un barbare et lui ton coeur soit partagé.
Le baptéme éteindra ces feux dont il soupire.
Et tu vivras fidéle, ou périras martyre.
Achève done ici ton serment commencé!
Achève, et dans l'horreur dont ton coeur est pressé.
Promets au roi Louis, è. l'Europe, £l ton père.
Au Dieu qui déjè, parle a ce coeur si sincére,
De ne point accomplir eet hymen odieux Avant que le pontife ait éclairé tes yeux,
Avant qu'en ma présence il te fasse chrétienne.
Et que Dieu par ses mains t'adopte et te soutienne.
Le promets-tu, Zaïre? ....
Zaïre. Oui, je te le promets:
Rends-moi chrétienne et libre; è, tout je me soumets.
Va, d'un père expirant, va fermer la paupière:
Va, je voudrais te suivre et mourir la première.
Nérestan. Je pars. Adieu, ma soeur, adieu: puisque mes vceux Ne peuvent t'arracher a ce palais honteux.
Je reviendrai bi en tót, par un heureux baptéme,
T'arracher aux enfers, et te rendre amp; toi-méme.
L'ame de la soeur de Nérestan est en proie aux tourments d'un conflit terrible entre le devoir et l'amour, lorsqu'elle voit paraitre Orosmane. II vient lui annoncer que tout est pret pour la solennité qui doit les unir a jamais. Chaque mot qu'il dit est un coup de poignard pour la malheureuse Zaïre. Ne pouvant, sans trahir ses serments,
339
VOLTAIRE (1694â1778).
lui découvrir l'obstacle qui rend leur union impossible, elle lui demande toute trou-blée d'en diiférer la cérémonie. Le sultan se montre étonné de son trouble et de son langage. Zaïre, hors d'état de supporter une situation si douloureuse, demande a se retirer:
--II mest affreux. Seigneur, de vous déplaire;
Excusez ma douleur.... Non, j'oublie a la fois Et tout ce que je suis, et tout ce que je dois.
Je ne puis soutenir eet aspect qui me tue.
Je ne puis .... Ah! souffrez que, loin de votre vue,
Seigneur, j'aille cacher mes larmes, mes ennuis,
Mes voeux, mon désespoir, et l'horreur oü je suis.
Orosmane, accablé de douleur, doute de ce qu'il a entendu; le soupcon s'éveille dans son coeur; ii défend que Nérestan, auquel il avait accordé la permission de voir Zaïre, vienne une seconde fois en ces lieux. Se souvenant qu'il est le maitre et qu'il lui convient de commander et non d'obéir a une femme sur laquelle â// a ïaissé tomb er un regard de bontéquot; le sultan s'écrie:
Allons, que le sérail soit fermé pour jamais, !
Que la terreur habite aux portes du palais;
Que tout ressente ici le frein de l'esclavage:
Des rois de l'Orient suivons 1'antique usage.
A l'ouverture du quatrihne acte, Zaïre reparait avec sa confidente Fatime. Ce dialogue peint, dans le plus beau langage, le combat que se livrent dans le cceur de Zaïre, l'amour et le sentiment religieux. Elle sent toute la grandeur du sacrifice qu'elle fait a son devoir; car elle n'a cessé d'admirer Orosmane. La violence de sa passion est telle qu'elle ébranle un moment sa résolution: elle est prête a tout découvrir au sultan. Mais Fatime lui représente les terribles suites que cette démarche pourrait avoir.
Zaïre rappelle a sa confidente les généreux sentiments d'Orosmane: mais Fatime répond que le sultan est avant tout le protecteur de la foi musulmane , qu'il ne souf-frira point que Ton convertisse a une religion qu'il hait la femme qu'il veut élever au rang suprème; enfin Fatime rappelle a Zaïre qu'un prêtre doit venir la baptiser et qu'elle a juré de garder le secret.
Orosmane parait. Le sentiment de la fierté blessée a vaincu son amour; au moins il le croit quand il dit d Zaïre:
Vous ne m'entendrez point, amant faible et jaloux,
En reproches honteux éclater contre vous;
Cruellement blessé, mais trop fier pour me plaindre,
Trop généreux, trop grand pour m'abaisser a feindre,
Je viens vous déclarer que le plus froid mépris De vos caprices vains sera le digne prix.
Ne vous préparez point a tromper ma tendresse,
A chercher des raisons dont la flatteuse adresse,
A mes yeux éblouis colorant vos refus,
Vous ramène un amant qui ne vous connait plus,
Et qui, craignant surtout qua rougir on I'expose,
D'un refus outrageant veut ignorer la cause.
Lorsqu'il lui annonce qu'une autre femme va étre élevée au rang qu'il lui destinait r Zaïre s'écrie:
Ah! Seigneur, ah! du moins, gardez de jamais croire Q.ue du rang d'un soudan je regrette la gloire;
Je sais qu'il faut vous perdre, et mon sort l'a voulu:
Mais, Seigneur, mais mon cceur ne vous est pas connu.
Me punisse a jamais ce ciel qui me condamne.
Si je regrette rien que le coeur d'Orosmane!
Ces paroles et les explications qui en sont la suite prouvent au sultan qu'il est encore aimé, et qu'il y a un obstacle secret qui s'oppose a son union avec Zaïre.
*Aussitót il lui rend son coeur et demande a connaitre le secret qu'on lui cache: mais alors Zaïre, se souvenant de son serment et du saint baptême qu'elle doit recevoir ce jour même, lui dit:
Orosmane .... Seigneur .... permettez qu'aujourd'hui,
Seule, loin de vous-même, et toute a mon ennui,
D'un oeil plus recueilli contemplant ma fortune,
340
ZAÃRE (ACTES IV, V).
Je cache k votre oreille une plainte importune ....
Demain tous mes secrets vous seront révélés.
Zaïre se retire. Orosmane reste flottant entre le soupcon et l'amour, lorsqu'on lui apporte une lettre saisie par les gardes du serail entre les mains d'un chrétien qui cherchait a s'y introduire: c'est a Zaïre quelle est adressée:
â â âChère Zaïre, il est temps de nous voir:
II est vers la mosquée une secrète issue,
Oü vous pouvez, sans bruit, et sans être apercue,
Tromper vos surveillants et remplir notre espoir.
11 faut tout hasarder; vous couuaissez mon zèle;
Je vous attends: je meurs, si vous n'êtes fidéle.quot;
Nous savons quot;.qu'il s'agit du baptême qu'un prêtre doit donner a Zaïre, et que c'est son frère qui lui écrit. Naturellemcnt Orosmane qui ne sait rien de la scène touchante du second acte, oü Lusignan a reconnu ses enfants, interprète ce billet en amant jaloux. Du reste, les termes de cette lettre ont été fort critiqués. On a fait remarquer que, si Nérestan avait mis dans son billet, ma sceur, au lieu de chere Zaire, un éclaircissement aurait eu lieu, et qu'il n'y aurait plus eu de tragédie. Cependant on peut objecter que, le billet pouvant être intercepté, Nérestan a le plus grand intérêt a n'y pas révéler le secret de la naissance de Zaïre avant quelle soit baplisée, qu'il ne doit done pas lui donner le nom de sceur.
Orosmane, après avoir lu cette lettre, ne doutant pas quelle ne soit de Nérestan, se croit indignement trahi par celle qui vient de lui renouveler I'assurance de son amour. Dans les premiers transports de sa fureur il veut faire mourir Zaïre, puis il veut lui parler avant de la frapper, et ordonne de I'amener; puis il se ravise encore et veut l'éviter. Mais déja on l'a avertie, et Zaïre parait devant lui. Orosmane exige qu'elle lui parle avec sincérité: il admet qu'elle a pu prendre pour de l'amour la reconnaissance qu'elle lui doit, et lui promet sa grace. si elle fait un aveu sincère. Zaïre, forte de son innocence, offensée d'entendre parler de grace, répond fièrement:
Vous, Seigneur! vous osez me tenir ce langage?
Vous, cruel! apprenez que ce coeur qu'on outrage,
Et que par tant d'horreurs le ciel veut éprouver,
S'il ne vous aimait pas, est né pour vous braver.
Bientót cependant son ton se radoucit. Croyant qu'Orosmane est seulement inquiet a cause du secret qu'elle ne peut lui révéler, elle tache de le rassurer. Mais Orosmane soupconne dans ses protestations la plus noire perfidie, et lui ordonne de sortir. Pour-tant, avant de punir, il veut s'éclairer tout a fait, il veut voir par lui-même s'il est trahi. Peut-être Zaïre, qui n'a pas encore vu le billet qui l'accuse, ne répond-elle pas aux sentiments qu'on ose lui déclarér. Aussi ordonne-t-il qu'on lui fasse parvenir mystérieusement le billet qui lui a été adressé, mais qu'en meme temps on s'assure de Nérestan, s'il ose venir au sérail:
Corasmin, écoutez .... dès que la nuit plus sombre Aux crimes des mortels viendra prèter son ombre,
Sitót que ce chrétien chargé de mes bienfaits,
Nérestan, paraitra sous les murs du palais,
Ayez soin qu'a l'instant ma garde le saisisse,
Ghi'on prépare pour lui le plus honteux supplice.
Et que chargé de fers il me soit présenté.
Le dénoüment se précipite au cinquihne acte. Zaïre, qui a recu le billet des mains d'un esclave, hésite un moment; mais Fatime raftermit son courage: elle se rendra a l'appel de son frère. Elle dit a l'esclave:
Allez dire au chrétien qui marche sur vos pas,
Q,ue mon cceur aujourd'hui ne le trahira pas,
Que Fatime en ces lieux va bientót l'introduire.
Orosmane, averti par l'esclave, se croyant sur de la trahison de Zaïre, accourt avec Corasmin pour se venger de la perfide. Un moment, le son de cette voix tant aimée l'attendrit; mais bientót ces paroles de Zaïre qu'il croit adressées a un amant:
Je marche en frissonnant, mon coeur est éperdu ....
Est-ce vous, Nérestan, que j'ai tant attendu?
rendent a Orosmane toute sa rage. II la perce de son poignard en s'écriant:
C'est moi que tu trahis: tombe a mes pieds, parjure!
341
voltaire (1694-1778,1.
La punition de ce forfait est prompte et terrible. Nérestan, qu'on amène et qui s'écrie, a la vue de ce corps sanglant: Ah! ma sceur! dévoile d'un mot la fatale vérité et jette dans un sombre désespoir le malheureux Orosmane.
Nérestan. Cruel! qu'attends-tu done pour assouvir ta rage? II ne reste que moi de ce sang glorieux Dont ton père et ton bras ont inondé ces lieux!
Rejoins un malheureux a sa triste familie,
Au héros dont tu viens d'assassiner la fille.
Tes tourments sont-ils prêts? je puis braver tes coups;
Tu m'as fait éprouver le plus cruel de tous.
Mais la soif de mon sang, qui toujours te dévore,
Permet-elle d l'honneur de te parler encore ?
En m'arrachant le jour, souviens-toi des chrétiens Dont tu m'avais juré de briser les liens:
Dans sa férocité ton coeur impitoyable De ce trait généreux serait-il bien capable?
Parle; amp; ce prix encor je bénis mon trépas.
Orosmane , {allant vers le corps de Zaïre}. Zaïre!
Corasmin. Hélas! Seigneur, oü portez-vous vos pas ? Rentrez, trop de douleur de votre dme s'empare;
Souffrez que Nérestan ....
Nérestan. Qu'ordonnes-tu, barbare ?
Orosmane, après une longue pause.
Qu'on détache ses fers. Ãcoutez, Corasmin:
Que tous ses compagnons soient délivrés soudain.
Aux malheureux chrétiens prodiguez raes largesses;
Comblés de mes bienfaits, chargés de mes richesses,
Jusqu'au port de Joppé vous conduirez leurs pas.
Corasmin. Mais, Seigneur ....
Orosmane. Obéis, et ne réplique pas; Vole, et ne trabis point la volonté suprème D'un soudan qui commande, et d'un ami qui t'aime.
Va, ne perds point de temps, sors, obéis.... (a Nérestan). Et toi, Guerrier infortuné, mais moins encor que moi.
Quitte ces lieux sanglants; remporte en ta patrie Cet objet que ma rage a privé de la vie.
Ton roi, tous les chrétiens apprenant tes malheurs,
N'en parleront jamais sans répandre des pleurs.
Mais si la vérité par toi se fait connaltre,
En détestant mon crime, on me plaindra peut-être.
Porte aux tiens ce poignard, que mon bras égaré A plongé dans un sein qui dut m'étre sacré;
Dis-leur que j'ai donné la mort la plus affreuse A la plus digne femme, è. la plus vertueuse,
Dont le ciel ait formé les innocents appas;
Dis-leur qu'd ses genoux j'avais mis mes Etats;
Dis-leur que dans son sang cette main s'est plongée;
Dis que je l'adorais, et que je l'ai vengée.
(il s'enfonce le poignard dans le cczur). {aux stens). Respectez ce héros, et conduisez ses pas.
342
histoire de charles xii.
Nérestan. Guide-moi, Dieu puissant! je ne me connais pas. Faut-il qu'è t'admirer ta fureur me contraigne,
Et que, dans mon malheur, ce soit moi qui te plaigne!
III. HISTOIRE DE CHARLES XII.
(1731)-
Le succés prodigieux que \'Histoire dc Charles XII obtint, non-seulement en France, mais dans toute l'Europe, était dü en partie a l'intérêt que l'on portait, treize ans après sa mort, a un monarque qui, par la rapidité de ses victoires, la grandeur de ses revers, la singularité de son caractère, avait frappé l'imagination de tous ses contemporains. D'un autre cóté, le succès du livre s'explique par cette circonstance que \Histoire de Charles XII fut a peu prés le premier ouvrage historique écrit véritable-ment pour le public. Jusqu'a ce temps une histoire était un livre. de longue haleine, ordinairement un in-folio, trés souvent une compilation savante, mais diffuse, plus difficile encore a lire qu'a écrire. Tout au contraire, Voltaire offrit au public un livre dont la lecture avait tout l'attrait d'un roman, un livre écrit dans un style simple, élégant et précis, qui, selon l'expression de Villemain, plait surtout âpar le rapport singulier qu'il y a entre Taction soudaine du héros et l'allure svelte de I'historien.quot;
En revanche, on a reproché a Voltaire d'avoir manqué d'exactitude et de critique historique. Ce reproche n'est pas entièrement dépourvu de fondement, mais on en a injustement exagéré la portée. II est vrai que le livre coniient quelques erreurs de détail, quelques jugements hasardés; mais il ne faut pas oublier qu'il parut treize ans après la mort du héros, et que telle vérification que la postérité peut faire est impossible a un auteur contemporain. D'un autre cóté, les relations personnelles que Voltaire avait avec de trés grands personnages le mettaient a même de puiser aux meil-leures sources. Le roi Stanislas-Leczinsky a rendu un éclatant témoignage a l'exactitude des faits contenus dans ce livre, et dont il avait été témoin.
VHistoire de Charles XII qui forme un ensemble parfaitement régulier, se compose de huit livres. Cet ouvrage étant, a juste titre, la lecture de prédilection de la plupart des institutions, nous n'en reproduisons que deux petits fragments, le parallèle que Voltaire fait entre Charles xii et Pierre icr et les réflexions dont il fait suivre le récit de la mort du roi de Suède. '
(livre iv).
Ce fut le 8 juillet de l'année 1709 que se donna cette bataille décisive de Pultawa, entre les deux plus singuliers monarques qui fussent alors dans le monde: Charles XII, illustre par neuf années de victoires: Pierre Alexiowitz, par neuf années de peines prises pour former des troupes égales aux troupes suédoises; l'un glorieux d'avoir donné des Ãtats, l'autre d'avoir civilisé les siens; Charles aimant les dangers et ne combattant que pour la gloire; Alexiowitz ne fuyant point le péril, et ne faisant la guerre que pour ses intéréts; le monarque suédois libéral par grandeur d'dme, le moscovite ne donnant jamais que par quelque vue; celui-ló. d'une sobriété et d'une continence sans exemple, d'un naturel magnanime, et qui n'avait été barbare qu'une fois; celui-ci n'ayant pas dépouillé la rudesse de son éducation et de son pays, aussi terrible è. ses sujets qu'admirable aux étrangers, et trop adonné è. des excès qui ont même abrégé ses jours. Charles avait le titre d'Invincible, qu'un moment pouvait lui óter; les nations avaient déjfl donné £l Pierre Alexiowitz le nom
343
VOLTAIRE (1694â1778).
de Grand, qu'une défaite ne pouvait lui faire perdre, paree qu'il ne le devait pas amp; des victoires.
(livre VIII).
Ainsi périt, è. l'dge de trente-six ans et demi, Charles XII, roi de Suède, après avoir éprouvé ce que la prospérité a de plus grand et ce que l'adversité a de plus cruel, sans avoir été amolli par Tune, ni ébranlé un moment par I'autre. Presque toutes ses actions, jus-qu'd, celles de sa vie privée et unie, ont été bien loin au-deló, du vraisemblable. C'est peut-être le seul de tous les hommes, et Jusqu'ici le seul de tous les rois, qui ait vécu sans faiblesse: il a porté toutes les vertus des héros d un excès oü elles sont aussi dangereuses que les vices opposés. Sa fermeté, devenue opinidtreté, fit ses malheurs dans l'Ukraine et le retint cinq ans en Turquie; sa libéralité, dégé-nérant en profusion, a ruiné la Suède: son courage, poussé jusqu'a la témérité, a causé sa mort; sa justice a été quelquefois jusqu'è. la cruauté; et, dans les dernières années, le maintien de son autorité approchait de la tyrannie. Ses grandes qualité, dont une seule eüt pu immortaliser un autre prince, ont fait le malheur de son pays. II n'attaqua jamais personne; mais il ne fut pas aussi prudent qu'impla-cable dans ses vengeances. II a été le premier qui ait eu l'ambition d'être conquérant, sans avoir l'envie d'agrandir ses Ãtats; il voulait gagner des empires pour les donner. Sa passion pour la gloire, pour la guerre et pour la vengeance rempêcha d'être bon politique, qualité sans laquelle on n'a jamais vu de conquérant. Avant la bataille et après la victoire il n'avait que de la modestie; après la défaite, que de la fermeté: dur pour les autres comme pour lui-méme, comptant pour rien la peine et la vie de ses sujets, aussi bien que la sieune; homme unique plutót que grand homme, admirable plutót qu'a imiter. Sa vie doit apprendre aux rois combien un gouvernement pacifique et heureux est au-dessus de tant de gloire.
IV. SIÃCLE DE LOUIS XIV.
(iöS1)-
âLe plus beau titre de Voltaire, comme historiën,quot; dit Villemain, (v. son article) âc'est le Siècle de Louis XIV. Get ouvrage est, par lelégance même de la forme, une image du siècle mémorable dont il ofïre l'hlstoire; on y voudrait seulement plus de grandeur et d'unité. L'historien qui prend assez souvent le ton d'un comtemporain, ne voit pas seulement d'un coup d'oeil les faits, les caractères, les moeurs se dévelop-per devant lui; il aime mieux diviser son sujet par groupes distincts de faits homogènes, racontant d'abord et de suite toutes les guerres, depuis Rocroi jusqu'a la bataille de Hochstadt; puis des anecdotes, puis le gouvernement intérieur, puis les finances, les affaires ecclésiastiques, le jansénisme,1 les querelles religieuses. Mais les guerres ne se comprennent pas bien sans les finances, et les unes et les autres sans l'esprit gé-néral du gouvernement.quot;
344
Malgré ce grave défaut de disposition et d'arrangement, le Siècle de Louis XIV
1
Doctrine de Janséniust évêque hollandais, sur le libre arbitre et la prédestination.
SIÃCLE DE LOUIS XIV (CHAPITRE X).
par Voltaire, non-seulement offre une lecture des plus attrayantes, m ai s il est et restera un des monuments les plus durables de la littérature francaise. Le style de Voltaire y déploie ses qualités les plus brillantes et attirera toujours l'attention particulière des étrangers qui veulent faire une étude approfondie de la langue francaise. Quant au fond, ils auront naturellement a faire la part du Francais enthousiaste du siècle de son grand roi. Voltaire a vu et peint plutót le cóté brillant du règne de ce monarque, et, sur beaucoup de points, la postérité a jugé autrement qu'un écrivain qui touchait si prés au siècle dont il s'est fait l'historien. Néanmoins on ne peut méconnaitre que, malgré tout l'enthousiasme qu'il professe sincèrement pour son héros , Voltaire montre dans le Siècle de Louis XIV plus d'impartialité qu'on n'est habitué a en trouver dans la plupart des historiens francais, quand ils parient des démélés de leur pays avec les puissances étrangères.
Le corps de l'ouvrage se compose d'une suite de trente-quatre chapitres. Les deux premiers servent d'rntroduction, les vingt-deux suivants contiennent les faits historiques du règne de Louis XIV, de son avènement a la couronne jusqu a sa mort, et les dix derniers sont consacrés aux anecdotes, a l'administration, aux lettres et aux beaux-arts. Nous allons reproduire de eet ouvrage remarquable deux morceaux qui offrent un intérêt particulier: i) \'Invasio?i de la Hollande; 2) \Aper^u sur Vhistoire littéraire du siècle de Louis XIV.
I. INVASION DE LA HOLLANDE ET PASSAGE DU RELIN. 1
(Fragment du chapitre X.)
Contre Turenne, Condé, Luxembourg, Vauban, cent trente mille combattants, une artillerie prodigieuse, et de l'argent avec lequel on attaquait encore la fidélité des commandants des places ennemies, la Hollande n'avait A opposer qu'un jeune prince d'une constitution faible, qui n'avait vu ui sièges ni combats, et environ vingt-cinq mille mauvais soldats, en quoi consistait alors toute la garde du pays. Le prince Guillaume d'Orange, dgé de vingt-deux ans, venait d'être élu capitaine général des forces de terre par les voeux de la nation: Jean de Witt, le grand-pensionnaire, y avait consenti par nécessité. Ce prince nourrissait, sous le flegme hollandais, une ardeur d'ambi-tion et de gloire qui éclata toujours depuis dans sa conduite, sans s'échapper jamais dans ses discours. Son humeur était froide et sévère, son génie actif et percant; son courage, qui ne se rebutait jamais , fit supporter amp; son corps faible et languissant des fatigues au-dessus de ses forces. II était valeureux sans ostentation, ambitieux, mais ennemi du faste; né avec une opiniltreté flegmatique faite pour combattre l'adversité, aimant les affaires et la guerre, ne connaissant. ni les plaisirs attachés a la grandeur, ni ceux de l'humanité, enfin, presque en tout l'opposé de Louis XIV.
II ne put d'abord arrêter le torrent qui se débordait sur sa patrie. Ses forces élaient trop peu de chose, son pouvoir méme était limité par les Etats. Les armes fran^aises venaient fondre tout è. coup sur la Hollande, que rien ne secourait. L'imprudent due de Lorraine, qui avait voulu lever des troupes pour joindre sa fortune k celle de cette république, venait de voir toute la Lorraine saisie par les troupes francaises avec la même facilité qu'on s'empare d'Avignon 2quand on est mécontent du pape.
345
1
Quant aux motifs de cette guerre, v. page 146, note 1.
2
Avignon ne fut définitivement réuni a la France qu'en 1791.
VOLTAIRE (1694â1778).
Cependant le roi faisait avancer ses armées vers le Rhin, dans ces pays qui confinent k la Hollande, è Cologne et è, la Flandre. II faisait distribuer de I'argent dans tons les villages, pour payer le domraage que ses troupes y pouvaient faire. Si quelque gentilhomme des environs venait se plaindre, il était sar d'avoir un présent. Un envoyé du gouverneur des Pays-Bas, étant venu faire une représen-tation au roi sur quelques dégdts commis par les troupes, recut de la main du roi son portrait enrichi de diamants, estimé plus de douze mille francs. Cette conduite attirait Tadmiration des peuples et augmentait la crainte de sa puissance.
Le roi était Ãl la téte de sa maison et de ses plus belles troupes, qui composaient trente mille hommes: Turenne les commandait sous lui. Le prince de Condé avait une arniée aussi forte. Les autres corps, conduits tantöt par Luxembourg, tantót par Chamilly,faisaient dans l'occasion des armées séparées, ou se rejoignaient selon le be-soin. On commenca par assiéger a la fois quatre villes, dont le nom ne mérite de place dans 1'histoire que par eet événement: Rhinberg, Orsoy, Wesel, Burick. Elles furent prises presque aussitót qu'elles â furent investies. Celle de Rhinberg, que le roi voulut assiéger en personne, n'essuya pas un coup de canon, et pour assurer encore mieux sa prise, on eut soin de corrompre le lieutenant de la place, Irlandais de nation, nommé Dosseri, qui eut la Idcheté de se vendre et l'imprudence de se retirer ensuite k Maestricht, oü le prince d'Orange le fit punir de mort.
(12 juin 1672). Toutes les places qui bordent le Rhin et l'Over-Yssel se rendirent. Quelques gouverneurs envoyèrent leurs clefs, dès qu'ils virent seulement passer de loin un ou deux escadrons francais; plusieurs officiers s'enfuirent des villes oü ils étaient en gar-nison, avant que l'ennemi fut dans leur territoire; la consternation était générale. Le prince d'Orange n'avait point encore assez de troupes pour paraitre en campagne. Toute la Hollande s'attendait a passer sous le joug, dès que le roi serait au-deld du Rhin. Le prince d'Orange fit faire è, la hdte des lignes au-delül de ce fleuve; et, après les avoir faites, il connut l'impuissance de les garder. II ne s'agissait plus que de savoir en quel endroit les Francais vou-draient faire un pont de bateaux, et de s'opposer, si on pouvait, è, ce passage. En effet, l'intention du roi était de passer le fleuve sur un pont de ces petits bateaux inventés par Martinet. Des gens du pays informèrent alors le prince de Condé que la sécheresse de la saison avait formé un gué sur un bras du Rhin, auprès d'unevieille tourelle qui sert de bureau de péage, qu'on nomme Toll-huys, la â¢maison du péage, dans laquelle il y avait dix-sept soldats. Le roi fit sonder ce gué par le comte de Quiche. II n'y avait qu'environ vingt pas £l nager au milieu de ce bras du fleuve, selon ce que dit dans ses lettres Pellisson, témoin oculaire, et ce que m'ontjconfirmé les habitants. Cet espace n'était rien, paree que plusieurs chevaux de front rompaient le fil de l'eau, trés peu rapide. L'abord était aisé: il n'y avait de l'autre cóté de l'eau que quatre è, cinq cents cavaliers, et deux faibles régiments d'infanterie sans canon; l'artillerie j-frangaise les foudroyait en flanc. Tandis que la maison du roi et
346
SIÃCLE DE LOUIS XIV (CHAP1TRE X).
les meillenres troupes de cavalerie passaient, sans risque, au norabre d'environ quinze mille hommes, le prince de Condé les cótoyait dans â un bateau de cuivre. A peine quelques cavaliers hollandais entrèrent dans la rivière, pour faire semblant de combattre: ils s'enfuirent, l'instant d'après, devant la multitude qui venait h eux Leur infanterie mit aussitót bas les armes et demanda la vie. On ne perdit dans le passage que le com te de Nogent et quelques cavaliers qui, s'étant écartés du gué, se noyèrent; et il n'y aurait eu personne de tué dans cette journée, sans l'imprudence du jeune due de Longue-ville. On dit qu'ayant la tête pleine des fumées du vin, il tira un coup de pistolet sur les ennemis qui demandaient la vie a. genoux en leur criant: Point de quartier pour cette. canaille. II tua du coup un de leurs officiers. L'infanterie hollandaise désespérée reprit amp; l'instant ses armes et fit une décharge dont le due de Longueville fut tué. Un capitaine de cavalerie, nommé Ossembrceck, qui ne s'était point enfui avec les autres, court au prince de Condé qui montait alors è. cheval en sortant de la rivière, et lui appuie son pistolet cl la té te. Le prince, par un mouvement, détourna le coup, -qui lui fracassa le poignet. Condé ne recut jamais que cette blessure dans toutes ses campagnes. Les Francais irrités firent main basse sur cette infanterie, qui se mit 3, fuir de tous cótés. Louis XIV passa sur un pont de bateaux avec l'infanterie, après avoir dirigé lui-même toute la marche.
Tel fut ce passage du Rhin, action éclatante et unique, célébrée alors comme un des grands événements qui dussent occuper la mé-moire des hommes. Cet air de grandeur dont le roi relevait toutes ses actions, le bonheur rapide de ses conquétes, la splendeurde son règne, l'idoldtrie de ses courtisans; enfin, le goüt que le peuple, et surtout les Parisiens, ont pour l'exagération, joints a l'ignorance de la guerre oil Ton est dans l'qisiveté des grandes villes, tout cela fit regarder A Paris le passage du Rhin comme un prodige qu'on exagé-rait encore. L'opinion commune était que toute l'armée avait passé ce fleuve è la nage, en présence d'une armée retranchée, et malgré l'artillerie d'une forteresse imprenable, appelée le Thohcs. II était trés vrai que rien n'était plus imposant pour les ennemis que ce passage, et que , s'ils avaient eu un corps de bonnes troupes Ãl l'autre bord, l'entreprise était trés périlleuse.
Dés qu'on eut passé le Rhin, on prit Doesbourg, Zutphen, Arn-heim, Rozembourg, Nimègue, Schenk, Bommel, Crèvecoeur, etc. II n'y avait guère d'heures dans la journée oü le roi ne recut la nouvelle de quelque conquête. Un officier, nommé Mazel, mandait i M. de Turenne; âSi vous voulez m'envoyer cinquante chevaux, je pourrai prendre avec cela deux ou trois places.quot;
(20 juin 1672) Utrecht envoya ses clefs et capitula avec toute la province qui porte son nom. Louis fit son entrée triomphale dans cette ville, menant avec lui son grand aumónier, son confesseur et 1'archevêque titulaire d'Utrecht. On rendit avec solennité la grande église aux catholiques. L'archevêque, qui n'en portait que le vain nom, fut pour quelque temps établi dans une dignité réelle. La religion de Louis XIV faisait des conquétes comme ses armes.
347
VOLTAIRE (1694 â 1778).
C'était un droit qu'il acquérait sur la Hollande dans 1'esprit des catholiques.
Les provinces d'Utrecht, d'Over-Yssel, de Gueldre étaient sou-mises: Amsterdam n'attendait plus que le moment de son esclavage ou de sa ruine. Les juifs qui y sont établis s'empressèreut d'offrir è, Gourville, intendant et ami du prince de Condé, deux millions de florins pour se racheter du pillage.
DéjÃl Naerden, voisine d'Amsterdam; était prise. Quatre cavaliers allant en maraude s'avancèrent jusqu'aux portes de Muiden, oü sont les écluses qui peuvent inonder le pays, et qui n'est qu'a une lieue d'Amsterdam. Les magistrats de Muiden, éperdus de frayeur, vinrent présenter leurs clefs k ces quatre soldats; mais enfin, voyant que les troupes ne s'avancaient point, ils reprirent leurs clefs et fermèrent les portes. Un instant de diligence eüt mis Amsterdam dans les mains du roi. Cette capitale une fois prise, non-seulement la répu-blique périssait, mais il n'y avait plus de nation hollandaise, et bientót la terre même de ce pays allait disparaltre. Les plus riches families, les plus ardentes pour la liberté, se préparaient £l fuir aux extrémités du monde et è. s'embarquer pour Batavia. On fit le dénombrement de tous les vaisseaux qui pouvaient faire ce voyage et le calcul de ce qu'on pouvait embarquer. Ou trouva que cirw quante mille families pouvaient se réfugier dans leur nouvelle patrie. La Hollande n'eut plus existé qu'au bout des Indes orientales: ses provinces d'Europe, qui n'achètent leur blé qu'avec leurs richesses d'Asie, qui ne vivent que de leur commerce, et, si on l'ose dire, de leur liberté, auraient été presque tout è, coup ruinées et dépeu-plées. Amsterdam, 1'entrepót et le magasin de l'Europe, oü deux cent mille hommes cultivent le commerce et les arts, serait devenue bientót un vaste marais, Toutes les terres voisines demandent des frais immenses, et des milliers d'hommes pour élever leurs digues: elles eussent probablement tl la fois manqué d'habitants comme de richesses, et auraient été enfin submergées, ne laissant a Louis XIV que la gloire déplorable d'avoir détruit le plus singulier et le plus beau monument de l'industrie humaine.
La désolation de l'Ãtat était augmentée par les divisions ordinaires aux malheureux, qui s'imputent les uns aux autres les calamités publiques. Le grand-pensionnaire de Witt ne croyait pouvoir sauver ce qui restait de sa patrie qu'en demandant la paix au vainqueur. Son esprit, è, la fois tout républicain et jaloux de sou autorité par-ticulière, craignait toujours l'élévation du prince d'Orange, encore plus que les conquêtes du roi de France; il avait fait jurer è, ce prince méme 1'observation d'un édit perpétuel, par lequel le prince était exclu de la charge de stathouder. L'honneur, l'autorité, 1'esprit de parti, l'intérêt lièrent de Witt £l ce serment. II aimait mieux voir sa république subjuguée par un roi vainqueur que soumise è. un stathouder.
Le prince d'Orange, de sou cóté, plus ambitieux que de Witt, aussi attaché ü sa patrie, plus patient dans les malheurs publics, attendant tout du temps et de l'opinidtreté de sa constance, briguait le stathoudérat et s'opposait è, la paix avec la même ardeur. Les
348
SIÃCLE DE LOUIS XIV (CHAPITRE x).
Ãtats résolurent qu'on demanderait la paix malgré le prince; maïs le prince fut élevé au stathoudérat malgré les de Witt.
Quatre députés vinrent au camp du roi implorer sa clémence au nom d'une république qui, six mois auparavant, se croyait l'arbitre des rois. Les députés ne furent point recus des ministres de Louis XIV avec cette politesse frawpaise qui méle la douceur de la civilité aux rigueurs même du gouvernement. Louvois, dur et altier, né pour bien servir plutót que pour faire aimer son malt re, relt;;ut les suppliants avec hauteur, et même avec l'insulte de la raillerie. On les obligea de revenir plusieurs fois. Enfin le roi leur fit déclarer ses volontés. II voulait que les Ãtats lui cédassent tout ce qu'ils avaient au-delè, du Rliin, Nimègue, des villes et des forts dans le sein de leur pays; qu'on lui paydt vingt millions; que les Francais fussent les maltres de tous les grands chemins de la Hollande, par terre et par eau, sans qu'ils payassent jamais aucun droit; que la religion catholique füt partout rétablie; que la république lui envoyamp;t tous les ans une ambassade extraordinaire, avec une médaille d'or, sur laquelle il füt gravé qu'ils tenaient leur liberté de Louis XIV; enfin, qu'a ces satisfactions ils joignissent celles qu'ils devaient au roi d'Angleterre et aux princes de l'Empire, tels que ceux de Cologne et de Munster, par qui la Hollande était encore désolée.
Ces conditions d'une paix qui tenait tant de la servitude parurent intolérables, et la fierté du vainqueur inspira un courage de désespoir aux vaincus. On résolut de périr les armes i la main. Tous les cceurs et toutes les espérances se tournèrent vers le prince d'Orange. Le peuple en fureur éclata contre le grand-pensionnaire, qui avait demandé la paix. A ces séditions se joignirent la politique du prince et 1'animosité de son parti. On attente d'abord £ la vie du grand-pensionnaire Jean de Witt: ensuite on accuse Corneille, son frère, d'avoir attenté è celle du prince. Corneille est appliqué a la question. II récita dans les tourments le cotnmencement de cette ode d'Horace: fustum et tenacem, etc., convenable son état et S, son courage, et qu'on peut traduire ainsi pour ceux qui ignorent le latin:
Les torrents impétueux,
La mer qui gronde et s'élance,
La fureur et rinsolence D'un peuple tumultueux,
Des fiers tyrans ia vengeance,
N'ébranlent pas la constance D'un coeur ferme et vertueux.
(20 aoüt 1672). Enfin la populace effrénée massacra dans la Haye les deux frères de Witt: l'un qui avait gouverné l'Ãtat pendant dix-neuf ans avec vertu, et l'autre qui l'avait servi de son épée. On exerca sur leurs corps sanglants toutes les fureurs dont le peuple est capable: horreurs communes 3. toutes les nations, et que les Francais avaient fait éprouver au maréchal d'Ancre, a 1'amiral Coligny, etc.; car la populace est presque partout la même. On poursuivit les amis du pensionnaire. Ruyter même, l'amiral de la république. qui seul combattait alors pour elle avec succès, se vit environné d'assassins dans Amsterdam.
349
VOLTAIRE (1694â I'm)-
Au milieu de ces désordres et de ces désolatious, les magistrals montrèrent des vertus qu'on na voit guère que dans les républiques. Les particuliers qui avaient des billets de banque coururent en foule k la banque d'Amsterdam; on craignait que l'on n'eüt touché au trésor public. Chacun s'empressait de se faire payer du peu d'argent qu'on croyait pouvoir y être encore. Les magistrats firent ouvrir les caves oü le trésor se conserve. On le tvouva tout entier, tel qu'il avait été déposé depuis soixante ans; l'argent même était encore noirci de l'impression du feu qui avait, quelques années auparavant, consumé l'hótel de ville. Les billets de banque s'étaient toujours négociés jusqu'è. ce temps, sans que jamais on eöt touché au trésor. On paya alors avec eet argent tons ceüx qui voulurent 1'étre. Tant de bonne foi et tant de ressources étaient d'autant plus admirables que Charles II, roi d'Angleterre, pour avoir de quoi faire la guerre aux Hollandais et fournir è ses plaisirs, non content de l'argent de la France, venait de faire banqueroute £l ses sujets. Autant il était honteux è. ce roi de violer ainsi la foi publique, autant il était glo-rieux aux magistrats d'Amsterdam de la garder dans un temps oü il semblait permis d'y manquer.
A cette vertu républicaine ils joignirent ce courage d'esprit qui prend les partis extrémes dans les maux sans remède. Ils firent percer les digues qui retiennent les eaux de la mer. Les maisons de campagne qui sont innombrables autour d'Amsterdam, les villages, les villes voisines, Leyde, Delft, furent inondés. Le paysan ne mur-mura pas de voir ses troupeaux noyés dans les campagnes. Amsterdam fut comme une vaste forteresse au milieu des eaux, entouréede vaisseaux de guerre, qui eurent assez d'eau pour se ranger autour de la ville. La disette fut grande chez ces peuples, ils manquèrent surtout d'eau douce; elle se vendait six sous la pinte; mais ces extrémités parurent moindres que l'esclavage. C'est une chose digne de 1'observation de la postérité, que la Hollande, ainsi accablée sur terre, et n'étant plus un Ãtat, demeurdt encore redoutable sur la mer: c'était 1'élément véritable de ces peuples.
Tandis que Louis XIV passait le Rhin et prenait trois provinces, l'amiral Ruyter, avec environ cent vaisseaux de guerre et plus de cinquante brülots, alla chercher, prés des cótes d'Angleterre, les flottes des deux rois. Leurs puissances rénnies n'avaient pu mettre en mer une armée navale plus forte que celle de la république. Les Anglais et les Hollandais combattirent comme des nations ac-coutumées ü se disputer l'empire de l'Océan. (7 Juin 1672). Cette bataille, qu'on nomme de Solbaie; dura un jour entier. Ruyter, qui en donna le signal, attaqua le vaisseau amiral d'Angleterre, oü était le due d'York, frère du roi. La gloire de ce combat particulier demeura ii Ruyter. Le due d'York, obligé de changer de vaisseau, ne reparut plus devant l'amiral hollandais. Les trente vaisseaux frangais eurent peu de part Ãl Taction; et tel fut le sort de cette journée, que les cótes de la Hollande furent en süreté.
Après cette bataille, Ruyter, malgré les craintes et les contradic-
35°
SIÃCLE DE LOUIS XIV (CHAPITEE X).
tions de ses compatriotes, fit entrer la flotte marchande des Indes dans le Texel; défendant ainsi et enrichissant sa patrie d'un cóté, lorsqu'elle périssait de l'autre. Le commerce même des Hollandais se soutenait; on ne voyait que leurs pavilions dans les mers des Indes. Un jour qu'un consul de France disait au roi de Perse que Louis XIV avait conquis presque toute la Hollande: Comment cela peui-il etre, répondit ce monarque persan, puisqu'il y a toujours au port d Or mus vingt vaisseaux hollandais pour icn francais!
Le prince d'Orange cependant avait l'ambition d'être bon citoyen. II offrit è, l'Ãtat le revenu de ses charges et tout son bien, pour soutenir la liberté. II couvrit d'inondations les passages par oü les Francais pouvaient pénétrer dans le reste du pays. Ses négociations promptes et secrètes réveillèrent de leur assoupissement l'empereur, l'Empire, le conseil d'Espagne, le gouverneur de Flandre. II disposa même l'Angleterre amp; la paix. Enfin le roi était entré au mois de mai en Hollande, et, dès le mois de juillet, l'Europe commencait è, être conjurée contre lui.
Monterey, gouverneur de la Flandre, fit passer secrètement quel-ques régiments au secours des Provinces-Unies. Le conseil de l'em-pereur Léopold envoya Montecuculi a la tête de prés de vingt mille hommes. L'électeur de Brandebourg, qui avait amp; sa solde vingt-cinq mille soldats, se mit en marche.
(Juillet 1672.) Alors le roi quitta son armée. II n'y avait plus de conquêtes a faire dans un pays inondé. La garde des provinces conquises devenait difficile. Louis voulait une gloire sftre; mais, en ne voulant pas l'acheter par un travail infatigable, il la perdit. Sa-tisfait d'avoir pris tant de villes en deux mois, il revint k Saint-Germain au milieu de l'été; et, laissant Turenne et Luxembourg achever la guerre, il jouit du triomphe. On éleva des monuments de sa conquête, tandis que les puissances de l'Europe travaillaient a la lui ravir.
2. APERCU SUR L'HISTOIRE LITTÃRAIRE DU SIÃCLE DE LOUIS XIV.
(Chapitre XXXII.)
Balzac , 1 en ce temps-lè,, donnait du nombre et de l'harmonie d, la prose. II est vrai que ses lettres étaient des harangues ampoulées. II écrivait au premier cardinal de Retz; ,,Vous venez de prendre le sceptre des rois et la livrée des roses.quot; II écrivait de Rome d Bois-Robert, en parlant des eaux de senteur: âJe me sauve è, la nage dans ma chambre au milieu des parfums.quot; Avec tous ses défauts il char-mait l'oreille. L'éloquence a tant de pouvoir sur les hommes qu'on admira Balzac, dans son temps, pour avoir trouvé cette petite partie de Tart ignorée et nécessaire, qui consiste dans le choix harmonieux des paroles, et même pour l'avoir employée souvent hors de sa place.
VoiTURE 2 donna quelque idéé des grdces légères de ce style épis-
351
1
Balzac (1594â1654), voyez: XIntroduction de ce Manuel page XXXIV.
2
Voyez page 65, note 1 et \Introduction p. XXXIV.
C. Plcetz, Manuel de Littérature frangaise. 4'J cd. 25
VOLTAIRE {1694â1778).
tolaire, qui n'est pas le meilleur, puisqu'il ne consiste que dans la plaisanterie. C'est uu baladinage 1 que deux tomes de lettres dans lesquelles il n'y en a pas une seule instructive, pas une qui parte du coeur, qui peigne les moeurs du temps et les caractères des hommes: c'est plutót un abus qu'un usage de l'esprit.
La langue commencait è, s'épurer et è. prendre une forme constante. On en était redevable a l'Académie francaise, et surtout k Vaugelas. -Sa Traduction de Qninte- Curce, qui parut en 1646, fut le premier bon livre écrit purement, et il s'y trouve peu d'expressions et de tours qui aient vieilli.
Olivier Patru, 1 qui le suivit de prés, contribua beaucoup régler, ji épurer le langage; et quoiqu'il ne passdt pas pour un avocat profond, on lui dut néanmoins Fordre, la clarté, la bienséance, l'élégance du discours, mérites absolument inconnus avant lui au barreau.
Un des ouvrages qui contribuèrent le plus è. former le goüt de la nation et è. lui donner un esprit de justesse et de précision, futle petit recueil des Maximes de Francois, due de La Rochefoucauld. 2Quoiqu'il n'y ait presque qu'une vérité dans ce livre, qui est que Vamour-propre est le mobile de tout, cependant cette pensée se présente sous tant d'aspects variés qu'elle est presque toujours piquante. C'est moins un livre que des matériaux pour orner un livre. On lut avidement ce petit recueil; il accoutuma £l penser et k renfermer ses pensées dans un tour vif, précis et délicat. C'était un mérite que personne n'avait eu avant lui, en Europe, depuis la renaissance des lettres.
Mais le premier livre de génie qu'on vit en prose, fut le recueil des Letlres provinciates,3 publiées par Pascal en 1656. Toutes les sortes d'éloquence y sont renfermées: il n'y a pas un seul mot qui, depuis cent ans, se soit ressenti du changement qui altère souvent les langues vivantes. II faut rapporter Ãl eet ouvrage l'époque de la fixation du langage. L'évéque de Lupon, fils du célèbre Bussy, m'a dit qu'ayant demandé Ãl M. de Meaux 0 quel ouvrage il eüt mieux aimé avoir fait, s'il n'avait pas fait les siens, Bossuet 4 lui répondit: Les Lettres provinciates.
Le bon goüt, qui règne d'un bout ü 1'autre dans ce livre et la vigueur des dernières lettres ne corrigèrent pas d'abord le style llche, diffus, incorrect et décousu, qui depuis longtemps était celui de presque tous les écrivains, des prédicateurs et des avocats.
Un des premiers qui étala dans la chaire une raison toujours éloquente fut le P. Bourdaloue, 5 vers l'an 1668. Ce fut une lumière nouvelle. II y a eu après lui d'autres orateurs de la chaire, comme le P. Massillon, 9 évêque de Clermont, qui ont répandu dans leurs discours plus de grlces, des peintures plus fines et plus pénétrantes
3S2
1
1 Baladinage, plaisanterie bouffonne et de mauvais goüt.
2
'l Voyez page 16, note 3. 3 Voyez page 229, note 5.
3
^ Voyez page 126. 5 Voyez page 56.
4
Meaux. 7 Voyez page 156.
5
quot; P., abréviation pour plre V, page 266, note 1. 0 Voyez page 266.
siècle de louis xiv (chapitre xxxil).
des moeurs du siècle; mais aucun ne l'a fait oublier. Dans son style plus nerveux que fleuri, sans aucune imagination dans l'expression, il paralt vouloir plutót convaincre que toucher, et jamais il ne songe è, plaire.
II avait été précédé par Bossuet , depuis évêque de Meaux. Celui-ci, qui devint un si grand homme, avait prêché assez jeune devant le roi et la reine mère, en 1662, longtemps avant que le P. Bourdaloue füt connu. Ses discours, soutenus d'une 1 action noble et touchante, les premiers qu'on eüt encore entendus amp; la cour qui approchassent du sublime, eurent un si grand succès, que le roi fit écrire en son nom h. son père, intendant de Soissons, pour le féliciter d'avoir un tel fils.
Cependant, quand Bourdaloue parut, Bossuet ne passa plus pour le premier prédicateur. II s'était déjrl donné aux oraisons funèbres, genre d'éloquence qui demande de l'imagination et une grandeur nmjestueuse qui tient un peu a la poésie, dont il faut toujours em-prunler quelque chose, quoique avec discrétion, quand on tend au sublime. L'oraison funèbre de la reine mère , qu'il prononca en 1667 , lui valut l'évêché de Condom; mais ce discours n'était pas encore digne de lui, et il ne fut pas imprimé, non plus que ses sermons. L'éloge funèbre de la reine d'Angleterre, veuve de Charles Ier, qu'il fit en 1669, parut presque en tout un chef-d'oeuvre. Les sujets de ces pièces d'éloquence sont heureux è. proportion des malheurs que les morts ont éprouvés. U'est en quelque facon comme dans les tragédies, oü les grandes infortunes des principaux personnages sont ce qui intéresse davantage. L'éloge funèbre de Madame, 2 enlevée è, la fleur de son dge et morte entre ses bras, eut le plus grand et le plus rare des succès, celui de faire verser des larmes a la cour. II fut obligé de s'arrêter après ces paroles: âO nuit désastreuse! nuit efïroyable! oü retentit tout ÃL coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle: Madame se meurt! Madame est morte! etc.quot; L'auditoire éclata en sanglots, et la voix de l'orateur fut interrompu par ses soupirs et par ses pleurs.
Les Francais furent les seuls qui réussirent dans ce genre d'éloquence. Le même homme, quelque temps après, en inventa un nouveau qui ne pouvait guère avoir de succès qu'entre ses mains. II appliqua l'art oratoire rl l'histoire même, qui semble l'exclure. Son Discours ster l'histoire universelle, composé pour l'éducation du Dauphin , n'a eu ni modèle ni imitateurs. Si le système qu'il adopte, pour concilier la chronologie des Juifs avec celle des autres nations, a trouvé des contradicleurs chez les savants, son style n'a trouvé que des admirateurs. On fut étonné de cette force majestueuse dont il décrit les moeurs, le gouvernement, l'accroissement et la chute des grands empires, et de ces traits rapides d'une vérité énergique dont il peint et dont il juge les nations.
353
Presque tous les ouvrages qui honorèrent ce siècle étaient dans un genre inconnu a l'antiquité. Le Télémaque est de ce nombre.
2 V. page 139, n. 9.
1
On dit ordinairement soutenu par.
VOLTAIRE (1694â1778).
Fenelon , 1 le disciple, l'ami de Bossuet, et depuis devenu malgré lui son rival et son ennemi, composa ce livre singulier, qui tient k la fois du roman et du poème, et qui substitue une prose cadencée k la versification. II semble qu'il ait voulu trailer le roman comme M. de Meaux avait traité l'histoire, en lui donnant une dignité et des charmes inconnus, et surtout en tirant de ces fictions une morale utile au genre humain, morale entièrement négligée dans presque toutes les inventions fabuleuses. On a cru qu'il avait composé ce livre pour servir de thèmes et d'instruction au due de Bourgogne et aux autres enfants de France, dont il fut Ie précepteur, ainsi que Bossuet avait fait son Histoire universelle pour l'éducation de Monseigneur, mais son neveu, le marquis de Fénelon, héritier de la vertu de eet homme célèbre, et qui a été tué è. la bataille de Rocoux, m'a assuré le contraire. En effet, il n'eüt pas été convenable que les amours de Calypso et d'Eucharis eussent été les premières lecons qu'un prêtre eüt données aux enfants de France.
II ne fit eet ouvrage que lorsqu'il fut relégué dans son arche-véché de Cambrai. Plein de la lecture des anciens, et né avec une imagination vive et tendre, il s'était fait un style qui n'était qu'il lui, et qui coulait de source avec abondance. J'ai vu son manuscrit original : il n'y a pas dix ratures. II le composa en trois mois, au milieu de ses malheureuses disputes sur le quiétisme, ne se doutant pas combien ce délassement était supérieur k ces occupations. On prétend qu'un domestique lui en déroba une copie qu'il fit impriiner. Si cela est, l'archevêque de Cambrai dut k cette infidélité toute la réputa-tion qu'il eut en Europe; mais il lui dut aussi d'être perdu pour jamais è la cour. On crut voir dans le Jêlémaque une critique indirecte du gouvernement de Louis XIV. Sésostris, qui triomphait avec trop de faste; Idoménée, qui établissait le luxe dans Salente, et qui oubliait le nécessaire, parurent des portraits du roi; quoique, après tout, il soit impossible d'avoir chez soi le superflu que par la surabondance des arts de la première nécessité. Le marquis de Louvois semblait, aux yeux des mécontents, représenté sous le nom de Protésilas, vain, dur, hautain, ennemi des grands capitaines qui servaient l'Etat et non le ministre.
354
Les alliés, qui, dans la guerre de 1668, s'unirent contre Louis XIV, qui depuis ébranlèrent son tróne dans la guerre de 1701, se firent une joie de le reconnaltre dans ce même Idoménée, dont la hauteur révolte tous ses voisins. Ces allusions firent des impressions profondes, S, la faveur de ce style harmonieux^ qui insinue d'une manière si tendre la modération et la concorde. Les étrangers et les Francais même lassés de tant de guerres, virent avec une consolation maligne une satire dans un livre fait pour enseigner la vertu. Les éditions en furent innombrables. J'en ai vu quatorze en langue anglaise. II est vrai qu'après la mort de ce monarque si craint, si envié, si respecté de tous, et si haï de quelques-uns, quand la ma-lignité humaine eut cessé de s'assouvir des allusions prétendues qui censuraient sa conduite, les juges d'un goüt sévère ont traité le
1
V. page 243.
siècle de louis xiv (chapitre xxxil).
'Jélétnaque avec quelque rigueur. lis ont bldtné les longueurs, les détails, les aventures trop peu liées, les descriptions trop répétées et trop uniformes de la vie champêtre; mais ce livre a toujours été regardé comme un des beaux monuments d'un siècle florissant.
On peut compter parmi les productions d'un genre unique les Caractères 1 de La Bruyère. II n'y avait pas chez les anciens plus d'exemples d'un tel ouvrage que du Jélémaque. Un style rapide, concis, nerveux, des expressions pittoresques, un usage tout nouveau de la langue, mais qui n'en blesse pas les régies, frappèrent le public, et les allusions qu'on y trouvait en foule achevèrent le succès. Quand La Bruyère montra son ouvrage manuscrit i M. de Malezieu, celui-ci lui dit: âVoila de quoi vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d'ennemis.quot; â Ce livre baissa dans l'esprit des hommes quand une génération entière attaquée dans 1'ouvrage, fut passée. Cependant, comme il y a des choses de tous les temps et de tous les lieux, il est è, croire qu'il ne sera jamais oublié. Le Télémaque a fait quelques imitateurs, les Caractères de La Bruyère en ont produit davantage. II est plus aisé de faire de courtes peintures des choses qui nous frappent, que d'écrire un long ouvrage d'imagina-tion, qui plaise et qui instruise a la fois.
Qui croirait que tous ces bons ouvrages en prose n'auraient pro-bablement jamais existé, s'ils n'avaient été précédés par la poésie? C'est pourtant la destinée de l'esprit humain dans toutes les nations: les vers furent partout les premiers enfants du génie et les premiers maitres d'éloquence.
Les peuples sont ce qu'est chaque homme en particulier. Platon et Cicéron commencèrent par faire des vers. On ne pouvait encore citer un passage noble et sublime de prose francaise, quand on savait par cceur le peu de belles stances que laissa Malherbe; et il y a grande apparence que, sans Pierre Corneille, le génie des prosateurs ne se serait pas développé.
Cet homme est d'autant plus admirable qu'il n'était environné que de trés mauvais modèles quand il commenca amp; dormer des tragédies. Ce qui devait encore lui fermer le bon chemin, c'est que ces mauvais modèles étaient estimés; et, pour comble de découragement, ils étaient favorisés par le cardinal de Richelieu, le protecteur des gens de lettres, et non pas du bon goüt. II récompensait de misérables écrivains qui d'ordinaire sont rampants; et, par une hauteur d'esprit si bien placée ailleurs, il voulait abaisser ceux en qui il sentait avec quelque dépit un vrai génie, qui rarement se plie il la dépendance. II est bien rare qu'un homme puissant, quand il est lui-même artiste, protégé sincèrement les bons artistes.
355
Corneille eut Ãl combattre son siècle, ses rivaux et le cardinal de Richelieu. Je ne répéterai point ici ce qui a été écrit sur le Cid. 1Je remarquerai seulement que 1'Académie, dans ses judicieuses déci-sions entre Corneille et Scudéri, eut trop de complaisance pour le cardinal de Richelieu, en condamnant l'amour de Chimène. Aimer
1 Voyez page 213.
1
Voyez page 1 et 2.
voltaire (1694â1778).
Ie meurtrier de son père et poursuivre la vengeance de ce meurtre était une chose admirable. Vaincre son amour eüt été un défaut capital dans 1'art tragique, qui consiste principalement dans les combats du cceur. Mais l'art était inconnu alors k tout le monde, hors a l'auteur.
Le Cid ne fut pas Ie seul ouvrage de Corneille que le cardinal de Richelieu voulut rabaisser. L'abbé d'Aubignac nous apprend que ce ministre désapprouva Polyeucie. 1
Le Cid, après tout, était une imitation trés embellie de Guilhem de Castro et, en plusieurs endroits, une traduction. Cinna, qui le suivit, était unique. J'ai connu un ancien domestique de la maison de Condé, qui disait que le grand Condé, è, l'Age de vingt ans, étant è, la première représentation de Cinna, versa des larmes amp; ces paroles d'Auguste:
Je suis maitre de moi comme de l'univers;
Je le suis, je veux l'étre. O siècles! ó mémoire!
Conservez a jamais ma dernière victoire.
Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux
De qui le souvenir puisse aller jusqua vous;
Soyons amis, Cinna; c'est moi qui t'en convie. 2
C'étaient IA des larmes de héros. Le grand Corneille, faisant pleurer le grand Condé d'admiration, est une époque bien célèbre dans 1'histoire de l'esprit humain.
La quantité de pièces indignes de lui qu'il fit, plusieurs années après, n'empêcha pas la nation de le reyarder comme un grand homme, ainsi que les fautes considérables d'Homère n'ont jamais empêché qu'il ne fftt sublime. C'est le privilège du vrai génie, et surtout du génie qui ouvre une carrière, de faire impunément de grandes fautes.
Corneille s'était formé tout seul; mais Louis XIV, Colbert, So-phocle et Euripide contribuèrent tous il former Racine. 3 Une ode qu'il composa è. l'dge de dix-huit ans, pour le mariage du roi, lui attira un présent qu'il n'attendait pas et le détermina a la pqésie. 4 Sa réputalion s'est accrue de jour en jour, et celle des ouvrages de Corneille a un peu diminué. La raison en est que Racine, dans tous ses ouvrages, depuis son Alexandre, est toujours élégant, toujours correct, toujours vrai, qu'il parle au cceur, et que l'autre manque trop souvent A tous ces devoirs. Racine passa de bien loin et les Grecs et Corneille dans l'intelligence des passions, et porta la douce harmonie de la poésie, ainsi que les graces de la parole, au plus haut point oü elles puissent parvenir. Ces hommes enseignèrent è la nation Ãl penser, A sentir et il s'exprimer. Leurs auditeurs, instruits par eux seuls, devinrent enfin des juges sévères pour ceux mêmes qui les avaient éclairés.
356
II y avait trés peu de personnes en France, du temps du cardinal de Richelieu, capables de discerner les défauts du Cid; et, en 1702, quand Athalie, le chef-d'ceuvre de la scène, fut représentée chez
3 Voyez page 167.
1
Voyez page 48. 2 Cinna. V. 3; voyez page 47.
2
^ Pour: le détermina a se livrer h la poésie.
siècle de louis xiv (chapitre xxxil).
Madame la duchesse de Bourgogne, les courtisans se crurent assez habiles pour la condamner. Le temps a vengé l'auteur; mais ce grand homme est mort sans jouir du succès de son plus admirable ouvrage. Un nombreux parti se piqua toujours de ne pas rendre justice amp; Racine. Mme de Sévigné, 1 la première personne de son siècle pour le style épistolaire, et surtout pour conter des bagatelles avec grdce, croit toujours que Racine nira pas loin. Elle en jugeait comme du café, dont elle dit qv'on se dés alms era bientót. II faut du temps pour que les réputations niiirissent.
La singulière destinée de ce siècle rendit Molière 2 contemporain de Corneille et de Racine. II n'est pas vrai que Molière, quand il parut, eüt trouvé le thédtre absolument dénué de bonnes comédies. Corneille lui-même avait donné le Mentenr, pièce de caractère et d'intrigue, prise du thédtre espagnol comme le Cid; et Molière n'avait encore fait paraltre que deux de ses chefs-d'oeuvre, lorsque le public avait la Mere coquette de Quinault, pièce ü la fois de caractère et d'intrigue, et même raodèle d'intrigue. Elle est de 1664; c'est la première comédie oü l'on ait peint ceux que Ton a appelés depuis les marquis. La plupart des grands seigneurs de la cour de Louis XIV voulaient imiter eet air de grandeur, d'éclat et de dignité qu'avait leur maltre. Ceux d'un ordre inférieur copiaient la hauteur des premiers; et il y en avait enfin, et même en grand nombre, qui poussaient eet air avantageux et cette envie dominante de se faire valoir jusqu'au plus grand ridicule.
Ce défaut dura longtemps. Molière 1'attaqua souvent, et il contri-bua ii défaire le public de ces importants subalternes, ainsi que de 1'affectation des précieuses, 3 du pédantisme des femmes savantes, 4 de la robe et du lalin des médecins. Molière fut, si on ose le dire, un législateur des bienséances du monde. Je ne parle ici que de ce service rendu £l son siècle; on sait assez ses autres mérites.
C'était un temps digne de l'attention des temps d venir que celui oü les héros de Corneille et de Racine, les personnages de Molière, les symphonies de Lulli, toutes nouvelles pour la nation, et (puis-qu'il ne s'agit ici que des arts) les voix des Bossuet et des Bourdaloue se faisaient entendre a Louis XIV, Ãl Madame, ü si célèbre par son goüt, è. un Condé, cl un Turenne, ö. un Colbert, et il cette foule d'hommes supérieurs qui parurent en tout genre. Ce temps ne se retrouvera plus oü un due de la Rochefoucauld, l'auteur des Maximes) au sortir de la conversation d'un Pascal et d'un Arnauld, allait au thédtre de Corneille.
Despréaux (Boileau) 0 s'élevait au niveau de tant de grands hommes, non point par ses premières satires, car les regards de la postérité ne s'arrêteront point sur les Embarras de Paris et sur les noms des Cassagne et des Cotin; mais il instruisait cette postérité par ses belles épltres et surtout par son Art poétique, oü Corneille eüt trouvé beaucoup a apprendre.
La Fontaine, bien moins chdtié dans son style, bien moins cor-
357
|
2 Voyez page 63. 5 Voyez page 139, note 9. |
3 Voyez page 65. 6 Voyez page 221. |
1
Voyez page 137.
2
quot; Voyez page 115.
voltaire (1694â1778).
reet dans son langage, mais unique dans sa naïveté et dans les graces qui lui sont propres, se mit, par les choses les plus simples, presque £ cóté de ces hommes sublimes.
Quinault, dans un genre tout nouveau et d'autant plus difficile qu'il paralt plus aisé, fut digne d'étre placé avec tous ses illustres contemporains. On sait avec quelle injustice Boileau voulut le dé-crier. II manquait è. Boileau d'avoir sacrifié aux Grdces. II chercha en vain toute sa vie S, humilier un homme qui n'était connu que par elles. Le véritable éloge d'un poète, c'est qu'on retienne ses vers: on sait par coeur des scènes entières de Quinault; c'est un avantage qu'aucun opéra d'Italie ne pourrait obtenir. La musique frangaise est demeurée dans une simplicité qui n'est plus du goflt d'aucuue nation. Mais la simple et belle nature, qui se montre souvent dans Quinault avec tant de charmes, plait encore dans toute 1'Europe è. ceux qui possèdent notre langue, et qui ont le goüt cultivé. Si Ton trouvait dans Tantiquité un poème cumme Armide ou comme Atys, avec quelle idolatrie il serait recu! Mais Quinault était moderne.
Tous ces grands hommes furent connus et protégés de Louis XIV, excepté La Fontaine. Son extréme simplicité, poussée jusqu';i Toubli de soi-même, l'écartait d'une cour qu'il ne cherchait pas. Mais le due de Bourgogne l'accueillit, et il regut dans sa vieillesse quelques bienfaits de ce prince.
VI. LETTRES DE VOLTAIRE.
i. a. m. brossette. 1
14 avril 1732.
Je suis bien flatté de plaire è. un homme comme vous, monsieur; mais je le suis encore da vantage de la bonté que vous avez de vou-loir bien faire des corrections si judicieuses dans Y His to ire de Charles XII.
Je ne sais rien de si honorable pour les ouvrages de M. Despréaux 2que d'avoir été commentés par vous et lus par Charles XII. Vous avez raison de dire que le sel de ses satires ne pouvait guère étre senti par un héros vandale, qui était beaucoup plus occupé de l'hu-miliation du czar et du roi de Pologne que de celle de Chapelain 3et de Cotin. 4 Pour moi, quand j'ai dit que les satires de Boileau n'étaient pas ses meilleures pièces, je n'ai pas prétendu pour cela qu'elles fussent mauvaises. C'est la première manière de ce grand peintre, fort inférieure , è, la vérité, è la seconde, mais trés supérieure è, celle de tous les écrivains de son temps, si vous en exceptez M. Racine. Je regarde ces deux grands hommes comme les seuls qui aient eu un pinceau correct, qui aient toujours employé des couleurs vives, et copié fidèlement la nature. Ce qui m'a toujours
358
1
Claude Brossette (1671â1743), avocat général, puis échevin de la ville de Lyon. On a de lui, outre des ouvrages de droit, des éditions estimées de Boileau et de
2
Régnier, avec des éclair cissements hlstoriques, 2 Voyez page 221.
3
Voyez page 65, note 4. k Voyez page 115, l'analyse des Femmes savantes.
LETTRES DE VOLTAIRE.
charmé dans leur style, c'est qu'ils ont dit ce qu'ils voulaient dire, et qua jamais leurs pensées n'ont rien coüté k Fharmonie ni k la pureté du langage. Feu M. de La Motte, 1 qui écrivait bien en prose, ne parlait plus francais quand il faisait des vers. Les tragédies de tous nos auteurs, depuis M. Racine, sont écrites dans un style froid et barbare; aussi La Motte et ses consorts faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour rabaisser Despréaux, auquel ils ne pouvaient s'égaler. II y a encore, è. ce que j'entends dire, quelques-uns de ces beaux esprits subalternes qui passent leur vie dans les cafés, lesquels font k la mémoire de M. Despréaux le raême honneur que les Chapelain faisaient è, ses écrits, de son vivant. Ils en disent du mal, paree qu'ils sentent que si M. Despréaux les eüt connus, il les aurait méprisés autant qu'ils raéritent de l'être. Je serais trés fóché que ces messieurs crussent que je pense comme eux, paree que je fais une grande différence entre ses premières satires et ses autres ouvra-ges. Je suis surtout de votre avis sur la neuvième satire, qui est un chef-d'oeuvre, et dont rEpitre atix Muses, de M. Rousséau, 2n'est qu'une imitation un peu forcée. Je vous serai trés obligé de me faire tenir la nouvelle édition des ouvrages de ce grand homme, qui méritait un commentateur comme vous.
2. AU ROI DE PRUSSE.
Juin 1740.
Sire,
Hier vinrent pour mon bonheur Deux bons tonneaux de Germanie:
L'un contient du vin de Hongrie,
L'autre est la panse rebondie De monsieur votre ambassadeur.
Si les rois sont les images des dieux et les ambassadeurs les images des rois, il s'ensuit, Sire, par le quatrième théorème de Wolf, 3que les dieux sont joufflus, et ont une physionomie trés agréable. Heureux ce M. de Camas, non pas tant de ce qu'il représente Votre Majesté, que de ce qu'il la reverra!
Je volai hier au soir chez eet aimable M. de Camas, envoyé et chanté par son roi; et dans le peu qu'il m'endit, j'appris que Votre Majesté, que j'appellerai toujours Votre Humanité, vit en homme plus que jamais, et qu'après avoir fait sa charge de roi sans reldche les trois quarts de la journée, elle jouit le soir des douceurs de l'amitié, qui sont si au-dessus de celles de la royauté.
Nous allons diner dans une demi-heure tous ensemble chez madame la marquise du ChAtelet: 4 jugez, Sire, quelle sera sa joie et la
359
1
La Motte (1672â1731), auteur d'opéras, de pièces de théatre, d'odes, de fables et de quelques écrits en prose sur des questions de critique littéraire.
2
Jean-Baptiste Rousseau; voyez page 263.
3
J.-C. Wolf (1679â1754), philosophe allemand, auteur du Corpus philosopkiae en 24 volumes.
4
La marquise du Chatelet (1706â1749), femme célèbre par son esprit, auteur des Institutions de physique, d'une Analyse de la philosophic de Leibnitz , etc. v. la Notice biographique sur Voltaire, page 318.
VOLTAIRE (1694â1778).
mienne. Depuis rapparition de M. de Kaiserling nous n'avons pas eu un si beau jour.
Cependant vous courez sur les bords du Prégel,
Lieux oü glace est fréquente, et trés rare est dégel.
Puisse un diadème éternel Orner eet aimable visage!
Apollon l'a déja couvert de ses lauriers:
Mars y joindra les siens, si jamais 1'heritage De ce beau pays de Juliers 1Dépendait des combats et de votre courage.
Votre Majesté sait qu'Apollon, le dieu des vers, tua le serpent Python et les Aloïdes: le dieu des arts se battait comme un diable dans I'occasion.
Ce dieu vous a donné son carquois et sa lyre,
Si Ton doit vous chérir, on doit vous redouter.
Ce n'est point des exploits que ce grand coeur désire;
Mais vous savez les faire, et les savez chanter.
C'est un peu trop ü la fois, Sire: mais votre destin est de réussir è, tout ce que vous entreprendrez, parce que je sais de bonne part que vous avez cette ferraeté d'dme qui fait la base des grandes ver-tus. D'ailleurs, Dieu bénira sans doute le règne de Votre Humanité, puisque, quand elle s'est bien fatiguée tout le jour è. être roi pour faire des heureux, elle a encore la bonté d'orner sa lettre, k moi chétif,
D'un des plus aimables sizains Q.u'écrive une plume légère;
Vers doux et sentiments humains:
De telle espèce il n'en est guère Chez nos seigneurs les souverains,
Ni chez le bel esprit vulgaire.
Votre Humanité est bien adorable de la facon dont elle parle ü son sujet sur le voyage de Clèves.
Vous faites trop d'honneur a ma persévérance;
Connaissez les vrais noeuds dont mon cceur est lié.
Je ne suis plus, hélas! dans lage oü Ton balance Entre l'amour et l'amitié.
L'ouvrage de Marc-Aurèle 2 est bientót tout imprimé. J'en ai parlé è, Votre Majesté dans cinq lettres; je l'ai envoyé selon la permission expresse de Votre Majesté: et voild M. de Camas qui me dit qu'il y a un ou deux endroits qui déplairaient k certaines puissances. Mais moi, j'ai pris la liberté d'adoucir ces deux endroits, et j'oserais bien répondre que le livre fera autant d'honneur il son auteur, quel qu'il soit, qu'il sera utile au genre humain. Cependant s'il avait pris un remords è. Votre Majesté, il faudrait qu'elle eüt la bonté de se hdter de me donner ses ordres, car dans un pays comme la Hollande, on ne peut arrêter l'empressement avide d'un libraire qui sent qu'il a sa fortune sous la presse.
360
Si vous saviez, Sire, combien votre ouvrage est au-dessus de celui
1
Gulik. 2 Cet ouvrage de âMarc-Aurèlequot; est 1'Anti-Machiavel de Frédéric II.
LETTRE DE FRÃDÃRIC LE GRAND A VOLTAIRE. 361
de Machiavel, même par le style, nous n'auriez pas la cruauté de la supprimer. J'aurais bien des choses k dire è. Votre Majesté sur une académie qui fleurira bien tót sous ses auspices: me permettra-t-elle d'oser lui présenter mes idéés, et de les soumettre £ ses lumières?
Je suis toujours avec le plus respectueux et le plus tendre de-vouement, etc., etc.
LETTRE DE FREDERIC LE GRAND A VOLTAIRE.
A Charlottenbourg, le 27 Juin 1740.
Men cher Voltaire, vos lettres me font toujours un plaisir infini, non pas par les louanges que vous me donnez, mais par la prose instructive et les vers charmants qu'elles contiennent. Vous voulez que je vous parle de moi-même, comme l'éternel abbé de Chaulieu. 1Qu'importe? il faut vous contenter.
Voici done la gazette de Berlin, telle que vous me la demandez. 2
J'arrivai le vendredi soir è. Potsdam, oü je trouvai le roi dans une si triste situation, que j'augurai bientót que sa fin était prochaine. II me témoigna mille amitiés; il me paria plus d'une grande heure sur les affaires, tant internes qu'étrangères, avec toute la justesse d'esprit et le bon sens imaginables. II me paria de méme le samedi, le dimanche, et le lundi, paraissant trés tranquille, trés résigné, et soutenant ses souffrances avec beaucoup de fermeté. II résigna la régence 3 entre mes mains le mardi 4 matin amp; cinq heures, prit ten-drement congé de mes frères, de tous les officiers de marque, et de moi. La reine, mes frères et moi, nous Tavons assisté dans ses dernières heures; dans ses angoisses il me témoigna le stoïcisme de Caton. II est expiré avec la curiosité d'un physicien sur ce qui se passait en lui Ãl l'instant même de sa mort, et avec 1'héroïsme d'un grand homme, nous laissant Ãl tous des regrets sincères de sa perte, et sa mort courageuse comme un exemple a suivre.
Le travail infini qui m'est échu en partage depuis sa mort, laisse a peine du temps è, ma juste douleur. J'ai cru que depuis la perte de mon père je me devais entièreraent Ãl la patrie. Dans eet esprit, j'ai travaillé autant qu'il a été en moi pour prendre les arrangements les plus prompts et les plus convenables au bien public.
J'ai d'abord commencé par augmenter les forces de l'Ãtat de seize bataillons, de cinq escadrons de houssards, et d'un escadron de gardes-du-corps. J'ai posé les fondements de notre nouvelle académie.
1
Uabbê de Chaulieu {1639â1720), bel esprit et poète, qui résidait habituellement au Temple (l'ancienne maison des Templiers), oü se réunissait une société choisie. L'élégance de sa poésie épicuréenne lui a valu le surnom de VAnacréon du Temple.
2
C'est dans une lettre écrite le 18 juin que Voltaire avait demandé ces détails au roi.
3
Frédéric le Grand emploie ici le mot régence dans Tancienne acception oü il signi-fiait gouvernement. Aujourd'hui régence ne se dit plus dans ce sens, mais il désigne la dignité de la personne qui gouverne un Ãtat pendant la minorité ou l'absence du souverain. II se dit encore des subdivisions administratives des provinces prussiènnes, enfin des pays de Tunis et de Tripoli, subordonnés a l'autorité du sultan.
4
^ Le 31 mai 1740.
VOLTAIRE (1694â1778).
J'ai fait acquisition de Wolf, 1 de Maupertuis, 2 d'Algarotti. 3J'attends la réponse de s'Gravesande, 4 de Vaucanson,5 et d'Euler. 0 J'ai établi un nouveau collége 6 pour le commerce et les manufactures; j'engage des peintres et des sculpteurs; et je pars pour la Prusse, pour y recevoir I'hommage, etc.
Mon genre de vie est assez déréglé quant è, présent, car la fa-culté 7 a jugé il propos de m'ordonner, ex officio, de prendre les eaux de Pyrmont. Je me léve amp; quatre heures, je prends les eaux jusqu'è. huit, j'écris jusqu'è, dix, je vois les troupes jusqu'ü midi, j'écris jusqu'il cinq heures, et le soir je me délasse en bonne compagnie. Lorsque les voyages seront finis, mon genre de vie sera plus tranquille et plus uni; mais jusqu'è. présent, j'ai le cours ordinaire des affaires è, suivre, j'ai les nouveaux établissements de surplus, et avec cela beaucoup de compliments inutiles èi faire, d'ordres circulaires è donner.
362
1
Voyez page 366, note 5.
2
Maupertuis {1698â1759), mathématicien et physicien, membre de l'Académie Fran-caise, et président de l'Académie de Berlin, oü il se fixa en 1745.
3
Algarotti (1712â1764), écrivain italien, un des plus grands connaisseurs de son temps en sculpture, en peinture et en architecture.
4
s'Gravesande (1688â1742), savant hollandais, professeur a l'université de Leyde.
5
Vaucanson {1709â1782), un des plus grands mécaniciens qui aient existé.
6
College (collegium) ne se dit plus dans le sens de autoritét assemblee, que dans les expressions sacré college et college électoral.
7
Faculté se dit absolument pour faculté de méde cine et familièrement pour les médecins.
363
VAÃVENARGrUES.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
LüC DE CLAPIERS, marquis de VAUVENARGUES naquit en 1715 , k Aix en Provence. Après une éducation fort négligée, il entra au service è. l'dge de dix-huit ans, fit la campagne d'Italie de 1734, celle d'Allemague de 1741 et se trouva è, la fameuse retraite de Prague que le maréchal de Belle-Isle exécuta au mois de décembre 1742. Vauvenargues rentra en France avec une santé détruite, qui, en 1744, le' forca t. se retirer du service, ^28 ans, avec le grade de capitaine. II était retourné au sein de sa familie pour se livrer en paix aux études exigées pour la carrière diplomatique qu'il voulait embrasser, lorsqu'il fut atteint d'une petite vérole de l'espèce la plus maligne, qui défigura ses traits et le laissa dans un état d'infirmité continuelle et sans remède. II trouva de la consolation dans l'étude des lettres qu'il avait toujours cultivées. A Paris, oü il passa les trois dernières années de sa vie, il se lia d'une affection tendre et profonde avec Voltaire qui, bien qu'dgé de plus de cinquante ans et environné des hommages de l'Europe entière, éprouvait pour le jeune écrivain une amitié mélée de respect. Vauvenargues mourut en 1747, a 1'lge de trente-deux ans, après avoir publié les opuscules suivants: 1) Introduction et la connaissance de L'esprit humain; 2) Ré-jlexions critiques sur quelques poètes et 3) Reflexions et Maximes. Ces ouvrages écrits avec élégance et profondeur l'ont placé au nombre des écrivains les plus estimables du i8e siècle. Nous donnons de petits fragments du premier et du troisième de ces ouvrages.
I. DE L'ESPRIT HUMAIN.
(4. Vivacité). La vivacité consiste dans la promptitude des opéra-tions de l'esprit. Elle n'est pas toujours unie 4 la fécondité. II y a des esprits lents, fertiles; il y en a de vifs, de stériles. La lenteur des premiers vient quelquefois de la faiblesse de leur mémoire, ou de la confusion de leurs idéés, ou enfin de quelque défaut dans leurs organes, qui empéche leurs esprits de se répandre avec vitesse. La stérilité des esprits vifs dont les organes sont bien disposés, vient de ce qu'ils manquent de force pour suivre une idéé ou de ce qu'ils sont sans passions; car les passions fertilisent l'esprit sur les choses qui leur sont propres, et cela pourrait expliquer de certaines bizarreries: un esprit vif dans la conversation, qui s'éteint dans le cabinet; un génie pergant dans l'intrigue, qui s'appesantit dans les sciences, etc.
C'est aussi par cette raison que les personnes enjouées; que les objets frivoles intéressent, paraissent les plus vives dans le monde. Les bagatelles qui soutiennent la conversation étant leur passion dominante, elles excitent toute leur vivacité, leur fournissent une occasion continuelle de paraitre. Ceux qui ont des passions plus sérieuses étant froids sur ces puérilités, toute la vivacité de leur esprit demeure concentrée.
REFLEXIONS ET MAXIMES.
(65. Dtc courage). Le vrai courage est une des qualités qui sup-posent le plus de grandeur d'Ame. J'en remarque beaucoup de sortes; un courage contre la fortune, qui est philosophic; un courage contra les misères, qui est patience; un courage k la guerre, qui est valeur; un courage dans les entreprises, qui est hardiesse; un courage fier et téméraire, qui est audace: un courage contre I'injustice, qui est fermeté; un courage contre le vice, qui est sévérilé; un courage de reflexion, de tempérament, etc.
II n'est pas ordinaire qu'un même homme assemble tant de qualités. Octave, dans le plan de sa fortune élevée sur des précipices, bravait des périls éminents; mais la mort, présente è, la guerre, ébranlait son dme. Un nombre innombrable de Romains qui n'avaient jamais craint la mort dans les batailles, manquaient de eet autre courage qui soumit la terre è, Auguste.
II. REFLEXIONS ET MAXIMES.
(10) II est rare qu'on approfondisse la pensée d'un autre; de sorte que, s'il arrive dans la suite qu'on fasse la méme réflexion, on se persuade aisément qu'elle est nouvelle, tant elle offre de circou-stances et de dépendances qu'on avait laissées échapper.
(12) C'est un grand signe de médiocrité de louer toujours mo-dérément.
(17) La prospérité fait peu d'amis.
(35) Personne ne veut être plaint de ses erreurs.
(79) II faut eutretenir la vigueur du corps pour conserver celle de l'esprit.
(109) Les esprits légers sont disposés amp; la complaisance.
(160) Le prétexte ordinaire de ceux qui font le malheur des autres est qu'ils veulent leur bien.
(189) Qui sait tont souffrir peut tout oser.
(200) Le fruit du travail est le plus doux des plaisirs.
(214) Le sot qui a beaucoup de mémoire est plein de pensées et de faits; mais il ne sait pas en conclure; tout tient è cela.
(227) II est faux que 1'égalité soit une loi de la nature. La nature n'a rien fait d'égal. La loi souveraine est la subordination et la dépendance.
(229) On est forcé de respecter les dons de la nature, que l'étude ni la fortune ne peuvent donner.
(234) Nous aimons quelquefois jusqu'aux louanges que nous ne croyons pas sincères.
(264) II est aisé de critiquer un auteur, mais il est difficile de l'apprécier.
(269) II nous est plus facile de nous teindre d'une infinité de connaissances, que d'en bien posséder un petit nombre.
(371) Peur savoir si une pensée est nouvelle, il n'y a qu'è. 1'ex-primer bien simplement.
364
365
JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.1
JEAN-JACQUES ROUSSEAU naquit en 1712 k Genève, oü son père exercait la profession d'horloger. Son éducation fut trés négligée: il passa quelques années sans faire autre chose que lire les Vies de Pint ar que et dévorer des romans. Cette dernière lecture lui donna sur le monde des notions fausses dont l'expérience et la réflexion ne purent jamais bien le guérir. Son père ayant été forcé de quitter Genève, il fut mis en pension chez un ministre protestant qui lui apprit un peu de latin. Placé comme clerc chez le greffier de Genève, il fut déclaré incapable et reuvoyé. Mis en apprentissage chez un graveur, il se montra paresseux et indocile; enfin, comme on le traitait dure-ment, il s'évada, ö, l'dge de seize ans, et se mit £l courir le monde.
Arrivé è, Annecy, en Savoie, le jeune Rousseau fut recueilli par une dame convertie au catholicisme, Madame de Warens. Elle le fit partir pour Turin avec des lettres de recommandation qui lui ouvri-rent l'hospice des catéchumèues. Après avoir changé de religion et s'étre fait catholique sans conviction, il erra dans les rues de Turin; puis la misère le forca d'entrer en qualité de laquais chez la com-tesse de Vercellis. Après la mort de cette dame, il servit dans la maison du comte de Gouvon. Lü, un hasard ayant fait découvrir les talents du jeune domestique, on entreprit de former son esprit en lui donnant une instruction solide. Rousseau ne répondit aux soins qu'on eut pour lui que par une mauvaise conduite et une insolence qui le firent chasser de chez le comte. II revint, en 1730 chez Mme de Warens, qui l'accueillit avec bonté et lui prodigua les soins d'une mère. Cette dame, qui avait de la littérature et des con-naissances, mit entre les mains du jeune Genevois de bons auteurs francais, Elle le fit entrer au séminaire, d'oü on le renvoya bientót comme n'étant bon a rien. Après avoir recu, sans grand fruit, quelques lecons de musique, il se mit il l'enseigner è. Lausanne et a Neuchdtel, puis il courut de nouveau le monde en qualité d'inter-prète d'un aventurier qui se disait archimandrite de Jérusalem et qui avait l'impudence de faire des quêtes pour le saint sépulcre. Rousseau fut arrêté è. Soleure; mais ['ambassadeur de France eut pour lui de grandes bontés et l'envoya, en 1731, è, Paris. II n'y fit que végéter. II alla chercher de nouveau un refuge chez Mme de Warens, qui habitait alors Chambéry. Elle lui procura un petit emploi auquel il renonca au bout d'un an pour se faire de nouveau maitre de musique. II ne conserva pas plus longtemps une place de précepteur que Mme de Warens lui avait encore procurée è, Lyon.
En 1741, Rousseau se rendit pour la deuxième fois ü Paris. II apportait dans cette ville une méthode de noter la musique en chiffres,
1
D'après les Confessions, l'article J-J- Ronsscau de Ia Biographie universe lie et une série d'articles de Saint-Marc Girardin dans la Revue des deux Mondes {1852, ïSss), y.-y. Rousseau, sa Vie et ses Ouvrages.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU (1712â1778).
méthode qu'il avait inventée et sur laquelle il fondait de grandes espérances de fortune, mais elle eut peu de succès; cependant il se fit quelques protecteurs, et il vit Buffon, Voltaire et d'autres célébri-tés littéraires. En 1743, on obtint pour lui une place de secrétaire auprès du comte de Montaigu, ambassadeur de France è. Venise. Les prétentions qu'il voulait faire valoir dans cette place le firent bientót congédier. Revenu è. Paris en 1745 il s'y lia, è, l'dge de trente-trois ans, avec Thérèse Levasseur, femme indigne, sans la moindre instruction, qu'il épousa plus tard. II obtint une place de commis chez M. Dupin, fermier-général 1 et se lia étroitement avec Diderot.
En 1749, une question posée par 1'Académie de Dijon: Ze pro-grès des sciences et des arts a-t-il contribué a corroinpre on a épur er les mceurs 1 révéla è Rousseau son génie comme écrivain. II con-courut et, cédant è. son goüt inné pour le paradoxe aussi bien qu'aux conseils de Diderot, il se décida a se déclarer 1'adversaire des arts et des sciences, fruits de la civilisation. II n'en obtint pas moins le prix: ce succès commenca sa réputation. Voulant dès-lors vivre indépendant, il abandonna sa place de commis et se fit copiste de musique. II consacra aux travaux de son goüt le temps que lui laissait ce métier. II composa le texte et la musique d'un petit opéra, le Devin de village (1752), qui réussit devant la cour, amp; Fon-tainebleau; puis il publia la Lettre sur la musique francaise, dans laquelle il conseillait aux Francais de s'en tenir a la musique italienne. En 1753, Rousseau fit paraitre son Discours stir (inégalité des hommes. L'année suivante, il fit un voyage è. Genève, et, voulant recouvrer le titre de citoyen de la république, il abjura le catholi-cisme et rentra au sein de l'Eglise réformée. 11 songeait Ãl s'établir dans sa ville natale; mais la crainte que Voltaire, qui vivait tout prés de Genève, è. Ferney, ne corromplt tót ou tard sa république, le fit revenir k Paris. II s'y lia avec Mme d'Epinay, qui fit construire pour lui f Ermitage, dans la vallée de Montmorency.
366
C'est lè. qu'il écrivit sa Lettre a (TAlembert sur les spectacles. Elle lui attira l'inimitié de Voltaire, qui, depuis ce temps, le traita de fou et l'accabla de sarcasmes. C'est aussi è, l'Ermitage que Rousseau composa (1757â1759) la JVouvelle Héloïse, roman en iorme. de lettres, qui eut un succès immense et donna, en peu de temps, è, son auteur une célébrité européenne. A Paris, on se 1'arracha; les libraires le louèrent, non par jour, mais par heore. On ne s'explique plus aujourd'hui la vogue prodigieuse de ce roman, qui, malgré la beauté du langage, n'est plus guère lu que par les littéra-teurs qui étudient J.-J. Rousseau. Comme oeuvre d'art, il a de grands défauts; l'intrigue est mal conduite, 1'ordonnance défectueuse, les personnages sont presque tous exagérés et prêcheurs. On a dit non sans vérité que, dans ce roman, on voit la vertu en paroles et le vice en actions. L'auteur y traite les questions le plus élevées de la morale avec une admirable éloquence; mais il soutient avec un égal talent des opinions contradictoires, et il parle avec la même force pour et contre le suicide.
1
Voyez page 270, note 2.
YIE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
En 1758, Rousseau se brouilla avec sa bienfaitrice Mme d'Epinay, avec Diderot, Grimm 1 et d'autres amis de la même coterie, sortit de l'Ermitage et vint habiter une maison k Montmorency. C'est dans ce temps qu'il commenca d être possédé de la manie de se croire persécuté par tout le monde.
II publia en 1762 le Conirat social, oü il posa sans détours le principe de la souveraineté du peuple, proclamaut une égalité absolue et fondant la société sur un pacte imaginaire; puis VEmiie, traité sur l'éducation, qui eut une vogue presque égale h celle de la Nouvelle Héloïse. Cet ouvrage renferme et développe avec un grand talent quelques idéés trés saines; il a le mérite d'avoir ramené la première éducation des enfants dans les voies naturelles; mais en exagérant ce principe, en ne voulant donner è, l'élève d'autre ma!tre que la nature, Rousseau a proposé un système d'éducation absolu-ment impraticable. Du reste l'auteur de ces beaux préceptes sur l'éducation, qui rappelle avec tant d'éloquence leurs devoirs aux pères et aux mères, abandonna ses propres enfants A la charité publique, en les mettant aux Enfants trouvés.
UEmile, dans lequel il avait attaqué toute religion positive, attira sur Rousseau les rigueurs du pouvoir. II fut décrété de prise de corps par le parlement de Paris. Ses protecteurs, le prince de Conti et le maréchal de Luxembourg, obtinrent pourtant qu'on le laissdt s'évader, II dut done quitter la France et se rendit en Suisse. Arrivé '1 Yverdun, Rousseau apprit que ÃÃmile avait été, k Genève, brülé par la main du bourreau et que la personne de l'auteur y était aussi décrétée de prise de corps. II se réfugia a Motiers-Travers, dans la principauté de NeucMtel, dont le gouverneur, le maréchal Keith, connu sous le nom de Milord Maréchal, devint son protecteur. Rousseau vécut dans cette retraite de la manière la plus bizarre, travaillant ü faire du lacet et, affublé d'un costume d'Aménien. C'est la qu'il rédigea pour la défense de l'Emile la Réponse au mandement de 1 archevéque de Paris, connue sous le nom de Lettre k monseigneur de Beaumont, et les Lettres écrites de la montagne, dirigées contre le Conseil de Genève. Forcé de quitter Motiers-Travers, Rousseau se retira dans l'lle de Saint-Pierre; sur le lac de Bienne Chassé de cette lie par le sénat de Berne, il accepta l'hos-pitalité que l'écrivain écossais Hume 2 lui offrit en Angleterre, et alia s'établir a Wootton, dans le comté de Derby. Au bout de quelques mois, Rousseau se brouilla avec Hume, qu'il accusa de con-spirer contre lui avec ses ennemis, et rentra, en 1767, en France, oü sa présence fut tolérée, grdce Ãt la protection du prince de Conti. Après avoir séjourné en différents endroits, il revint, en 1770, è
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1
Grimm (Frédéric-Melchior, baron de) né en 1723 a Ratisbonne , vint jeune a Paris oü il se lia intimement avec les philosophes et les écrivains célèbres de 1 epoque. II est surtout connu par la Correspondancc litteraire qu'il entretint de Paris avec l'impé-ratrice Catherine II et plusieurs princes et qui a été publiée a Paris en 1813. Grimm mourut k Gotha en 1807.
2
Hume, né a Edimbourg en 1711, mort dans sa ville natale en 1776, auteur de YHist0ire cTAngleterre et d'un grand nombre d'ouvrages philosophiques.
G. Plcetz , Manuel de Littérature frangaise. 4e éd. 26
JEAN-JACQUES ROUSSEAU (1712 â1778).
Paris. II y fut l'objet de la curiosité publique, qu'il entretenait par son bizarre costume arméuien et d'autres singularités.
En 1778, Rousseau accepta une retraite que lui offrait M. de Gi-rardin k Ermenonville. Deux mois après s'y être établi, il mourut subitement, ê. l'dge de 66 ans. Inhumées d'abord è, Ermenonville, dans I'lle des Feupliers, ses cendres furent portées è Paris, au Panthéon, en 1793, en vertu d'un décret de la Convention nationale.
Après la mort de Rousseau, on publia ses Confessions, qu'il avait laissées en manuscrit. Dans cet ouvrage, il fait l'histoire de sa vie intérieure et extérieure, en général avec une franchise qui devient souvent du cynisme. Cependant sa vanité, son amour-propre et sa vive imagination ont altéré la vérité en plus d'un endroit.
L'influence des écrits de Rousseau a été immense j et peut-être aussi grande et plus funeste que celle de Voltaire, dans un siècle qui tendait k se délivrer de tout frein, en religion comme en politique. Le temps a fait justice des nombreuses erreurs que J.-J. Rousseau a propagées amp; cóté de quelques grandes vérités. L'inanité de ses théories, le peu d'étendue et de profondeur de ses connaissances positives en politique et en histoire sont è présent reconnus. Comme écrivain, la fralcheur et la vivacité du coloris, le charme des détails, en un mot, l'art de la narration porté au suprème degré, la magie du style lui assignent è tout jamais une place distinguée dans l'histoire des lettres francaises.
Les ouvrages de J.-J. Rousseau, que Ton a appelé le plus éloquent des sophistes, demandant de la part du lecteur un jugement müri par l'dge et l'expérience: c'est une lecture qui convient peu ö, la jeunesse. Nous avons dü nous borner, dans ce Manuel, H. la reproduction d'une série de fragments détachés.
I. LE LAC DE GENEVE.
(NOUVELLE HÃL01SE, IV, 17).
Au lever du soleil nous nous rendltnes au rivage ; nous primes un bateau avec des filets pour pêcher, trois rameurs, un domestique, et nous nous embarqudmes avec quelques provisions pour le diner. Nous passdmes une heure ou deux è, pêcher è, cinq cents pas du rivage.
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Nous avancjdmes ensuite en pleine eau; puis, par une vivacité de jeune homme dont il serait temps de guérir, m'étant mis a nager, 1je dirigeai tellement au milieu du lac, que nous nous trouvdmes bientót è, plus d'une lieue du rivage. Ld j'expliquais Ãl madame de Wolmar toutes les parties du superbe horizon qui nous entourait. Je lui montrais de loin les embouchures de Rhone, dont l'impétueux cours s'arrête tout è, coup au bout d'un quart de lieue, et semble craindre de souiller de ses eaux bourbeuses le cristal azuré du lac. Je lui faisais observer les redents des montagnes, dont les angles correspondants et parallèles formant, dans l'espace qui les sépare, un lit digne du fleuve qui le remplit. En 1'écartant de nos cótes.
1
Terme des bateliers du lac de Genève; c'est tenir la rame qui gouverne les autres. Les marins francais disent nager pour ramer.
l'enfant capricieux (émile ii).
j'aimais k lui faire admirer les riches et charmantes rives du pays de Vaud, oü la quantité des villes, l'innombrable foule du peuple, les coteaux verdoyants et parés de toutes parts, forment uu tableau ravissant; oü la terre, partout cultivée et partout féconde, offre au laboureur, au pdtre, au vigneron, le fruit assuré de leurs peines, que ne dévore point I'avide publicain. Puis lui montrant le Chablais ' sur la cóte opposée, pays non moins favorisé de la nature, et qui n'offre pourtant qu'un spectacle de misère, je lui faisais sensiblement distinguer les différents effets des deux gouvernements pour la richesse, le nombre et le bonheur des hommes. C'est ainsi, lui disais-je, que la terre ouvre son sein fertile et prodigue ses trésors aux heureux peuples qui la cultivent pour eux-mêmes: elle semble sourire et s'animer au doux spectacle de la liberté; elle aime £l nourrir des hommes. Au contraire, les tristes masures, la bruyère et les ronces, qui couvrent une terre £l demi déserte, annoncent de loin qu'un maltre absent y domine, et qu'elle donne i\ regret des esclaves quelques maigres productions dont ils ne profitent pas. 1
II. L'ENFANT CAPRICIEUX.
(ÃMILE, livre li).
Je m'étais chargé, durant quelques semaines, d'un enfant accou-tumé non-seuleraent a faire ses volontés , mais encore a les faire faire a tout le monde, par conséquent plein de fantaisies. Dès le premier jour, pour mettre amp; l'essai ma complaisance, il voulut se lever è, minuit. Au plus fort de mon sommeil, il saute ii bas de son lit, prend sa robe de chambre et m'appelle. Je me léve, j'allume la chandelle, il n'en voulait pas davantage; au bout d'un quart d'heure, le sommeil le gagne, et il se recouche content de son épreuve. Deux jours après il la réitère avec le raême succès, et de ma part sans le moindre signe d'impatience. Comme il m'embrassait en se recou-chant, je lui dis trés posément: âMon petit ami, cela va fort bien; mais n'y revenez plus.quot; Ce mot excita sa curiosité, et, dès le len-demain, voulant voir un peu comment j'oserais lui désobéir, il ne manqua pas de se relever cl la méme heure et de m'appeler. Je lui demandai ce qu'il voulait. II me dit qu'il ne pouvait dormir. â Jant pis, repris-je, et je me tins coi. II me pria d'allumer la chandelle: Pour quoi faire? et je me tins coi. Ce ton laconique commencait' è. l'embarrasser. II s'en fut A tdtons chercher le fusil 2qu'il fit 'semblant de battre, et je ne pouvais m'empécher de rire en l'entendant se donner des coups sur. les doigts. Enfin, bien con-vaincu qu'il n'en viendrait pas è, bout, il m'apporta le briquet a mon lit; je lui dis que je n'en avais que faire, et me tournai de l'autre cóté. Alors il se mit a courir étourdiment par Ia chambre,
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1
- Rousseau exagère un peu. Du reste, au temps oü il écrivait, les habitants du Pays de Vaud n'étaient pas libres, ils étaient sujets de Leurs Excellences de Bertie; mais, comparée a celle des Savoyards, leur condition était digne d'envie.
2
* C'est-a-dire la petite pièce d'acier avec laquelle on battait un caillou appelé picrre ci fusil, pour en tirer du feu.
370 JEAN-JACQUES ROUSSEAU (1712 â1778).
criant, chantant, faisant beaucoup de bruit, se doimant, S. la table et aux chaises, des coups qu'il avait grand soin de modérer, et dont il ne laissait pas de crier bien fort, espérant me causer de l'inquiétude. Tout cela ne prenait point; et je vis que, comptant sur de belles exhortations ou sur de la colère, il ne s'était nullement arrangé pour ce sang-froid.
Cependant, résolu de vaincre ma patience amp; force d'opinidtrelé, il continua son tintamarre avec un tel succès, qu'fl la fin je m'échauffai, et, pressentant que j'allais tout gdter par un emportement hors de propos, je pris mon parti d'une autre manière. Je me levai sans rien dire, j'allai au fusil, que je ne trouvai point; je le lui demande, il me le donne, pétillant de joie d'avoir enfin triomphé de moi. Je bats le fusil, j'allutne la chandelle, je prends par la main mon petit bon-homme, je le mène tranquillement dans un cabinet voisin dont les volets étaient bien fermés et ou il n'y avait rien a casser: je I'y laisse sans lumière, puis fermant sur lui la porte ri clef, je retourne me coucher sans lui avoir dit un seul mot. II ne faut pas demander si d'abord il y ent du vacarme; je m'y étais attendu: je ne m'en émus point. Enfin le bruit s'apaise; j'écoute, je l'entends s'arranger, je me tranquillise. Le lendemain, j'entre au jour dans le cabinet; je trouve mon petit mutin couché sur un lit de repos, et dormant d'un profond sommeil, dont, après tant de fatigue, il devait avoir grand besoin.
III. L'AQUEDUC.
(CONFESSIONS, Ière partie, livre l).
II y avait, hors la porte de la cour, une terrasse amp; gauche en entrant, sur laquelle on allait souvent s'asseoir l'après-midi, mais qui n'avait point d'ombre. Pour lui en donner, M. Lambercier ' y fit planter un noyer. La plantation de cet arbre se fit avec solennité: les deux pensionnaires en furent les parrains; et, tandis qu'on com-blait le creux, nous tenions I'arbre chacun d'une main avec des chants de triomphe. On fit pour l'arroser une espèce de bassin tout autour du pied. Chaque jour, ardents spectateurs de cet arrosement, nous nous confirmions, mon cousin et moi, dans l'idée trés naturelle qu'il était plus beau de planter un arbre sur la terrasse qu'un drapeau sur la brèche, et nous résolümes de nous procurer cette gloire sans la partager avec qui que ce füt.
Pour cela nous aMmes couper une bouture d'un jeune saule, et nous la pi an times sur la terrasse, k huit ou dix pieds de I'auguste noyer. Nous n'oublidmes pas de faire aussi un creux autour de notre arbre: la difficulté était d'avoir de quoi le remplir; car I'eau venait d'assez loin, et on ne nous laissait pas courir pour en aller prendre. Cependant il en fallait absolument pour notre saule. Nous employA-mes toutes sortes de ruses pour lui en fournir durant quelques jours;
1 Nom du pasteur chez lequel Rousseau, enfant, se trouvait en pension.
l'aqueduc (confessions, i, l).
et cela nous réussit si bien, que nous le vimes bourgeonner et pousser de petites feuilles dont nous mesurions raccroissement d'heure en heure, persuadés, quoiqu'il ne füt pas A un pied de terra, qu'il ne tarderait pas amp; nous ombrager.
Comme notre arbre, nous occupant tout entiers, nous rendait incapables de toute application, de toute étude, que nous étions comme en délire, et que, ne sachant d. qui nous en avions, on nous tenait de plus court qu'auparavant, nous vimes 1'instant fatal ou 1'eau nous allait manquer, et nous nous désolions dans I'attente de voir notre arbre périr de sécheresse. Enfin la nécessité, mère de l'industrie, nous suggéra una invention pour garantir 1'arbre et nous d'unemort certaine: ce fut de faire par-dessous terre une rigole qui conduislt secrètement au saule une partie de 1'eau dont on arrosait le noyer. Cette entreprise, exécutée avec ardeur, ne réussit pourtant pas d'abord. Nous avions si mal pris la pente, que l'eau ne coulait point: la terre s'éboulait et bouchait la rigole; l'entrée se remplissait d'ordures; tout allait de travers. Rien ne nous rebuta: Labor omnia vincit improbus. 1 Nous creusdmes davantage la terre et notre bassin, pour donner A l'eau son écoulement; nous coupdmes des fonds de boites en petites planches étroites, dont les unes mises de plat k la file, et d'autres posées en angle des deux cótés sur celles-la, nous firent un canal triangulaire pour notre conduit. Nous plantdmes £l l'entrée de petits bouts de bois minces et è, claire-voie, qui, faisant une espèce de grillage ou de crapaudine, retenaient le limon et les pierres sans boucher le passage a l'eau. Nous recouvrimes soigneuse-ment notre ouvrage de terre bien foulée; et le jour oü tout fut fait, nous attendimes dans des transes d'espérance et de crainte 1'heure de l'arrosement. Après des siècles d'attente, cette heure vint enfin: M. Lambercier vint aussi A son ordinaire assister d l'opération, durant laquelle nous nous tenions tous deux derrière lui pour cacher notre arbre, auquel trés heureusement il tournait le dos.
A peine achevait-on de verser le premier seau d'eau, que nous commengdmes d'en voir couler dans notre bassin. A eet aspect la prudence nous abandonna, nous nous mimes d pousser des cris de 'joie qui firent retourner M. Lambercier; et ce fut dommage, car il prenait grand plaisir è. voir comment la terre du noyer était bonne et buvait avidement son eau. Frappé de la voir se partager en deux bassins, il s'écrie a son tour, regarde, apercoit la friponnerie, sefait brusquement apporter une pioche, donna un coup, fait voler deux ou trois éclats de nos planches, et criant è, pleine téte: Un aqueduc! un aqueduct il frappe de toutes parts das coups impitoyables, dont chacun portait au milieu de nos coeurs. En un moment les planches, le conduit, le bassin, la saula, tout fut détruit, tout fut labouré, sans qu'il y aüt, durant cette expédition terrible, nul autre mot prononcé, sinon 1'exclamation qu'il répétait sans casse: Un aqueduc! s'écriait-il en brisant tout, un aqueduc! un aqueduc!
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1
Petite plaque de meial perforée, ainsi appelée paree quelle sert a empêcher les erapauds de s'introduire dans les conduits.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU (1712â1778).
IV. LE REMORDS.
(CONFESSIONS, lère partiei Hvre II).
Que n'ai-je achevé tout ce que j'avais £l dire de mon séjour chez madame de Vercellis! 1 Mais, bien que mon apparente situation de-meurdt la même, je ne sortis pas de sa maison comme j'y étais entré. J'en emportai les longs souvenirs du crime et I'insupportable poids des remords dont, au bout de quarante ans, ma conscience est encore chargée, et dont Tamer sentiment, loin de s'affaiblir, s'irrite è mesure que je vieillis. Qui croirait que la faute d'un enfant püt avoir des suites aussi cruelles ? C'est de ces suites plus que probables que mon coeur ne saurait se consoler. J'ai peut-être fait périr dans l'opprobre et dans la misère une fille aimable, honnête, estimable, et qui, sftrement, valait beaucoup mieux que moi.
II est bien difficile que la dissolution d'un ménage n'entraine un peu de confusion dans la maison, et qu'il ne s'égare bien des choses; cependant, telle était la fidélité des domestiques et la vigilance de monsieur et madame Lorenzi, 2 que rien ne se trouva de manque sur l'inventaire. La seule demoiselle Pontal perdit un petit ruban couleur de rose et argent, déji vieux. Beaucoup d'autres meilleures choses étaient è. ma portée; ce ruban seul me tenia, je le volai; et comme je ne le cachais guère, on me le trouva bientót. On voulut savoir oü je l'avais pris. je me trouble, je balbutie, et enfin je dis, en rougissant, que c'est Marion qui me l'a donné. Marion était une jeune Mauriennoise dont madame de Vercellis avait fait sa cuisinière, quand, cessant de donner a manger, elle avait renvoyé la sienne, ayant plus besoin de bons bouillons que de ragoüts fins. C'était une bonne fille, sage et d'une fidélité A toute épreuve. C'est ce qui sur-prit quand je la nommai. L'on n'avait guère moins de confiance en moi qu'en elle, et l'on jugea qu'il importait de vérifier lequel était le fripon des deux. On la fit venir: l'assemblée était nombreuse, le comte de la Roque 3 y était. Elle arrive, on lui montre le ruban; je la charge effrontément; elle reste interdite, se tait, me jette un regard qui aurait désarmé les démons, et auquel mon barbare cceur, résiste. Elle nie enfin avec assurance, mais sans emportement, m'apo-strophe, m'exborte amp; rentrer en moi-méme, amp; ne pas déshonorer une fille innocente, qui ne m'a fait jamais de mal; et moi, avec une impudence infernale, je confirme ma déclaration et lui soutiens en face qu'elle m'a donné le ruban. La pauvre fille se mit a pleurer et ne me dit que ces mots â⢠âAh! Rousseau, je vous croyais un bon carac-tère. Vous me rendez bien malheureuse, mais je ne voudrais pas étre Ãl votre place. Voilé tout.quot; â Elle continua de se défendre avec autant de simplicité qui de fermeté, mais sans se permettre jamais contre moi la moindre invective. Cette modération, comparée a mon ton décidé, lui fit tort. II ne semblait pas naturel de supposer d'un
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Rousseau, agé de 16 ans, avait été domestique a Turin, chez la comtesse de Vercellis. Voyez la Notice biographique, page 365.
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L'intendant et l'intendante de la défunte comtesse.
3
Le neveu et l'héritier de Mme de Vercellis.
LE REMORDS (CONFESSIONS, I, li).
cóté une audace aussi diabolique, et de l'autre une aussi angélique douceur. On ne parut pas se décider absolument, mais les préjugés étaient pour moi. Dans le tracas oü l'on était, on ne se donna pas le temps d'approfondir la chose, et le comte de la Roque, en nous renvoyant tous deux, se contenta de dire que la conscience du cou-pable vengerait assez l'innocent. Sa prédiction n'a pas été vaine; elle ne cesse pas un seul jour de s'accomplir.
J'ignore ce que devint cette victime de ma calomnie; mais il n'y a pas d'apparence qu'elle ait après cela trouvé facilement a se bien placer. Elle emportait une imputation cruelle a son honneur de toutes manières. Le vol n'était qu'une bagatelle, mais enfin c'était un vol, et, qui pis est, employé è. séduire un jeune garcon: enfin le mensonge et l'obstination ne laissaient rien è, espérer de celle en qui tant de vices étaient réunis.
Ce souvenir cruel me trouble quelquefois et me bouleverse au point de voir dans mes insomnias cette pauvre fille venir me repro-cher mon crime comme s'il n'était commis que d'hier. Tant que j'ai vécu tranquille, il m'a moins tourmenté; mais au milieu d'une vie orageuse il m'óte la plus douce consolation des innocents persécutés: il me fait bien sentir ce que je crois avoir dit dans quelque ouvrage, que le remords s'endort durant un destin prospère et s'aigrit dans l'adversité. Cependant je n'ai jamais pu prendre sur moi de déchar-ger mon coeur de eet aveu dans le sein d'un ami. La plus étroite intimité ne me l'a jamais fait faire è, personne, pas même ö, madame de Warens. Tout ce que j'ai pu faire a été d'avouer que j'avais è. me reprocher une action atroce, mais jamais je n'ai dit en quoi elle consistait. Ce poids est done resté jusqu'ü ce jour saus allègement sur ma conscience; et je puis dire que le désir de m'en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué Ãl la résolution que j'ai prise d'écrire mes confessions.
V. LE CONCERT.
(CONFESSIONS, I^re portie , livre iv).
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En approchant de Lausanne, je rêvais Ãl la détresse oü je me trouvais, au moyen de m'en tirer sans aller montrer ma misère d ma belle-mère; et je me comparais, dans ce pèlerinage pédestre, d. mon ami Venture 1 arrivant è. Annecy. Je m'échauftai si bien de cette idéé, que, sans songer que je n'avais ni sa gentillesse ni ses talents, je me mis en tête de faire S. Lausanne le petit Venture, d'enseigner la musique, que je ne savais pas, et de me dire de Paris, oü je n'avais jamais été. En conséquence de ce beau projet, je commengai par m'informer d'une petite auberge oü Ton püt être assez bien et è, bon marché. On m'enseigna un nommé Perrotet, qui prenait des pensionnaires. Ce Perrotet se trouva être le meilleur
1
Jeune étourdi dont Rousseau avait fait la connaissance a Annecy, en Savoie, et dont il admirait et cherchait a imiter les gasconnades.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU (1712â1778).
homme du monde et me recut fort bien. Je lui contai mes petits mensonges comme je les avais arrangés. II me promit de parler de moi et de tidier de me procurer des écoliers: il me dit qu'il ne me demanderait de I'argent que quand j'en aurais gagné. Sa pension était de cinq écus blancs; ce qui était peu pour la chose, mais beaucoup pour moi. II me conseilla de ne me mettre d'abord qu'Ãl la demi-pension, qui consistait pour le diner en une bonne soupe, et rien de plus, mais a bien souper le soir. J'y consentis. Ce pauvre Perrotet me fit toutes ces avances du meilleur coeur du monde et n'épargnait rien pour m'être utile.
J'écrivis de Lausanne a mon père, qui m'envoya mon paquet et me marqua d'excellentes choses, dont j'aurais dü mieux profiter. J'ai déjó, noté des moments de délire inconcevables oü je n'étais plus moi-même. En voici encore un des plus marqués. Pour comprendre è. quel point la tête me tournait alors, d quel point je m'étais, pour ainsi dire, veniurisé, il ne faut que voir combien tout a la fois j'accumulai d'extravagances. Me voil;\ maltre cl chanter sans savoir déchiffrer un air: car, quand les six mois que j'avais passés avec Le Maltre 1 m'auraient profité, jamais ils n'auraient pu suffire: mais outre cela j'apprenais d'un maitre; e'en était assez pour apprendre mal. Parisien de Genève, et catholique en pays protestant, je crus devoir changer mon noni, ainsi que ma religion et ma patrie. Je m'approchais toujours de mon grand modèle autant qu'il m'était possible. II s'était appelé Venture de Villeneuve; moi, je fis l'ana-gramme du nom de Rousseau dans celui de Vaussore, et je m'appelai Vaussore de Villeneuve. Venture savait la composition, quoiqu'il n'en eflt rien dit; moi, sans la savoir, je m'en vantai è, tout le monde, et, sans pouvoir noter le moindre vaudeville, je me donnai pour compositeur. Ce n'est pas tout: ayant été présenté ü M. de Treytorens, professeur en droit, 2 qui aimait la musique et faisait des concerts chez lui, je voulus lui donner un échantillon de mon talent, et je me mis amp; composer une pièce pour son concert, aussi effronté-ment que si j'avais su comment m'y prendre. J'eus la constance de travailler pendant quinze jours è. ce bel ouvrage, de le mettre au net, d'en tirer les parties, et de les distribuer avec autant d'assu-rance que si c'eüt été un chef-d'oeuvre d'harmonie. Enfin, ce qu'on aura peine h. croire, et qui est trés vrai, pour couronner dignement cette sublime production, je mis k la fin un joli menuet, qui courait les rues. J'en supprimai les paroles, et je le donnai pour étre de moi, tout aussi résolument que si j'avais parlé £l des habitants de la lune.
On s'assemble pour exécuter ma pièce. J'explique è. chacun le genre du mouvement, le goüt de l'exécution, les renvois de parties; j'étais fort affairé. On s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pour moi cinq ou six siècles. Enfin, tout étant prét, je frappe avec un beau rouleau de papier sur mon pupitre magistral les cinq ou six coups du Prenez garde a vous. On fait silence. Je me mets
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Nom d'un maitre de musique qui avait donné quelques lecons a Rousseau a Annecy.
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On dirait aujourd'hui; professeur de droit: mais on dit: étudiant en droit.
LE CONCERT (CONFESSIONS, I, 1V).
gravement k battre la mesure; on commence. . . . Non, depuis qu'il existe des opéras francais, de la vie on n'ouït un semblable charivari. Quoi qu'on eüt pu penser de mon prétendu talent, l'effet fut pire que tout ce qu'on semblait attendre. Les rausiciens étouffaient de rire; les auditeurs ouvraient de grands yeux et auraient bien voulu fermer les oreilles; mais il n'y avait pas moyen. Mes bour-reaux de symphonistes, qui voulaient s'égayer, raclaient a pareer le tympan d'un Quinze-Vingt. 1 J'eus la constance d'aller toujours mon train, suant, il est vrai, è. grosses gouttes, mais retenu par la honte, n'osant m'enfuir et tout planter IS,. Pour ma consolation, j'entendais autour de moi les assistants se dire a leur oreille, ou plutót k la mienne, 1'un: II n'y a rien IS, de supportable; un autre: Quelle mu-sique enragée! un autre: Quel diable de sabbat!
Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur fut le menuet. A peine en eut-on joué quelques mesures, que j'entendis partir de toutes parts des éclats de rire. Chacun me félicitait sur mon joli goüt de chant; on m'assurait que ce menuet ferait parler de moi, et que je méritais d'être chanté partout. Je n'ai pas besoin de dé-peindre mon angoisse, ni d'avouer que je la méritais bien.
VI. PREMIER VOYAGE DE J. J. ROUSSEAU A PARIS.
(CONFESSIONS, lère partie, livre IV).
Quand on me consulta sur ce que je voulais faire, je marquai beaucoup d'envie d'aller d, Paris. Monsieur I'ambassadeur 2 goüta cette idéé, qui tendait au moins d le débarrasser de moi. M. de Merveil-leux, secrétaire interprète de 1'ambassade, dit que son ami M. Godard, colonel suisse au service de France, cherchait quelqu'un pour le mettre auprès de son neveu, qui entrait fort jeune au service, et pensa que je pourrais lui convenir. Sur cette idéé assez légèrement prise mon départ fut résolu; et moi, qui voyais un voyage a faire et Paris au bout, j'en fus dans la joie de mon cceur. On me donna quelques lettres, cent francs pour mon voyage accompagnés de fort bonnes legons, et je partis.
Je mis k ce voyage une quinzaine de jours, que je peux compter parmi les heureux de ma vie. J'étais jeune, je me portais bien, j'avais assez d'argent, beaucoup d'espérance, je voyageais è pied, et je voyageais seul. On serait étonné de me voir compter un pareil avantage, si déjè. l'on n'avait dü se familiariser avec mon humeur. Mes douces chimères me tenaient compagnie, et jamais la chaleur de mon imagination n'en enfanta de plus magnifiques. Quand on m'offrait quelque place vide dans une voiture, ou que quelqu'un
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On appelle Quhise- Vingts (archaïsme pour trois cents) un hópital d'aveugles a Paris, paree qu'on y entretient k perpétuité 300 aveugles internes. Cat hospice donne , en outre, des secours a mille aveugles externes. On dit quelquefois abusivement, un. Qumse-vingt en parlant d'un de ces malheureux, qui autrefois faisaient de la musi-que dans les rues.
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L'ambassadeur de France, en Suisse, qui résidait alors a Soleure.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU (1712â1778).
m'accostait en route, je rechignais de voir renverser la fortune dont je Mtissais l'édifice en marchant. Cette fois mes idéés étaient mar-tiales. J'allais m'attacher k un militaire et devenir militaire moi-même; car on avait arrangé que je commencerais par être cadet. Je croyais déjA me voir en habit d'officier, avec un beau plumet blanc. Men coeur s'enflait k cette noble idée. J'avais quelque teinture de géométrie et de fortifications; j'avais un oncle ingénieur; j'étais en quelque sorte enfant de la balle. 1 Ma vue courte offrait un peu d'obstacle, mais qui ne m'embarrassait pas; et je comptais bien, amp; force de sang-froid et d'intrépidité, suppléer è, ce défaut. J'avais lu que le maréchal Schomberg avait la vue trés courte; pourquoi le maréchal Rousseau ne l'aurait-il pas? Je m'échauffais tellement sur ces folies, que je ne voyais plus que troupes, remparts, gabions, batteries, et moi, au milieu du feu et de la fumée, donnant tran-quillement mes ordres, la lorgnette è. la main. Cependant, quand je passais dans des campagnes agréables, que je voyais des bocages et des ruisseaux, ce touchant aspect me faisait soupirer de regret; je sentais au milieu de ma gloire que mon coeur n'était pas fait pour tant de fracas; et bientót, sans savoir comment, je me retrouvais au milieu de mes chères bergeries, renoncant pour jamais aux travaux de Mars.
Combien l'abord de Paris démentit l'idée que j'en avais! La dé-coration extérieure que j'avais vue d Turin, la beauté des rues, la symétrie et l'alignement des maisons, me faisaient chercher amp; Paris autre chose encore. Je m'étais figuré une ville aussi belle que grande, de l'aspect le plus imposant, oü Ton ne voyait que de superbes rues, des palais de marbre et d'or. En entrant par le faubourg Saint-Marceau, je ne vis que de petites rues sales et puantes, de vilaines maisons noires, l'air de la malpropreté, de la pauvreté, des mendiants, des charretiers, de sravaudeuses, des crieuses de tisane et de vieux chapeaux. Tout cela me frappa d'abord a un tel point, que tout ce que j'ai vu depuis ü Paris de magnificence réelle n'a pu détruire cette première impression, et qu'il m'en est resté toujours un secret dégoüt pour l'habitation de cette capitale. Je puis dire que tout le temps que j'y ai vécu dans la suite ne fut employé qu'è, y chercher des ressources pour me mettre en état d'en vivre éloigné. Tel est le fruit d'une imagination trop active, qui exagère par dessus l'exagération des hommes et voit toujours plus que ce qu'on lui dit. On m'avait tant vanté Paris, que je me l'étais figuré comme l'ancienne Babylone, dont je trouverais peut-être autant ü rabattre, si je l'avais vue, du portrait que je m'en suis fait. La même chose m'arriva Ãl l'Opéra, oü je me pressai d'aller le lendemain de mon arrivée; la même chose m'arriva dans la suite è, Versailles; dans la suite encore en voyant la mer, et la même chose m'arrivera toujours en voyant des spectacles qu'on m'aura trop annoncés: car il est impossible aux hommes et difficile ê, la nature elle-même de passer en richesse mon imagination.
376
1
Enfant de la balle, expression figurée et populaire qui désigne proprement Tenfant d'un maitre de jeu de paume et, par extension, toute personne élevée dans la profession de son père.
LETTRES.
VII. LETTRES DE J.-J. ROUSSEAU.
I. A MADAME LA MARQUISE DE MENARS.
Paris, le 20 décembre 1754.
Madame,
Si vous prenez la peine de lire I'mcluse, vous verrez pourquoi j'ai l'honneur de vous l'adresser. II s'agit d'un paquet que vous avez refusé de recevoir, paree qu'il u'était pas pour vous, raison qui n'a pas paru si bonne è, monsieur votre gendre. En confiant la lettre Ãl votre prudence, pour en faire 1'usage que vous trouverez Ãl propos, je ne puis m'empêcher, madame, de vous faire réfléchir au hasard qui fait que cette affaire parvient Ãl vos oreilles. Combien d'injusti-ces se font tous les jours Ãl 1'abri du rang et de la puissance, et qui restent ignorées, paree que le cri des opprimés n'a pas la force de sè faire entendre! C'est surtout, madame, dans votre condition qu'on doit apprendre è, écouter la plainte du pauvre et la voix de l'humanité, de la commisération, ou du moins celle de la justice.
Vous n'avez pas besoin, sans doute, de ces réflexions, et ce n'est pas Ãl moi qu'il conviendrait de vous les proposer; mais ce sont des avis qui, de votre part, ne sont peut-être pas inutiles Ãl vos enfants.
Je suis avec respect, etc.
2. A. M. LE COMTE DE LASTIG.
(Incluse clans la précédente.)
Paris , le 20 décembre 1754.
Sans avoir l'honneur, monsieur, d'être connu de vous, j'espère qu'ayant Ãl vous offrir des excuses et de l'argent, ma lettre ne saurait être mal regue.
J'apprends que mademoiselle de Cléry a envoyé de Blois un panier Ãl une bonne vieille femme nommée madame Le Vasseur, et si pauvre qu'elle derneure chez moi; que ce panier contenait, entre autres choses, un pot de vingt livres de beurre; que le tout est parvenu, je ne sais comment, dans votre cuisine; que la bonne vieille, 1'ayant appris, a eu la simplicité de vous envoyer sa fille, avec la lettre d'avis, vous redemander son beurre, ou le prix qu'il a coüté, et qu'après vous être moqués d'elle, selon l'usage, vous et madame votre épouse, 1 vous avez, pour toute réponse, ordonné Ãl vos gens de la chasser.
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J'ai tdché de consoler la bonne femme affligée, en lui expliquant les régies du grand monde et de la grande éducation; je lui ai prouvé que ce ne serait pas la peine d'avoir des gens, s'ils ne ser-vaient Ãl chasser le pauvre, quand il vient réclamer son bien; et, eu lui montrant combien justice et humanité sont des mots roturiers, je lui ai fait comprendre, Ãl la fin, qu'elle est trop honorée qu'un comte
1
On dirait aujourd'hui; vous et madame la comtesse. Madame votre épouse est devenue une expression ridicule, qu'on n'entend plus employer que par les petits bourgeois de province.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU (1712 â1778).
ait mangé son beurre. Elle me charge done, monsieur, de vous témoigner sa reconnaissance de Thonneur que vous lui avez fait, son regret de 1'importunité qu'elle vous a causée, et le désir qu'elle aurait que son beurre vous eüt paru bon.
Que si par hasard il vous en a coüté quelque chose pour le port du paquet d. elle adressé, elle offre de vous le rembourser, comme il est juste. Je n'attends lè-dessus que vos ordres pour exécuter ses intentions, et vous supplie d'agréer les sentiments avec lesquels j'ai 1'honneur d'être, etc.
3. A MADAME DE CEÃQUI.
Montmorency, le 7 Juin 1762.
Je vous remercie, madame, de 1'avis que vous voulez bien me donner; on me le donne de toutes parts, mais il n'est pas de mon usage : J.-J. Rousseau ne sait point se cacher. D'ailleurs, je vous avoue qu'il m'est impossible de concevoir ü quel titre un citoyen de Genève, imprimant un livre en Hollande, avec privilège des Etats-Généraux, en peut devoir compte au parlement de Paris. Au reste, j'ai rendu gloire Ãl Dieu, et parlé pour le bien des hommes. Pour une si digne cause, je ne refuserai jamais de souffrir. Je vous réitère mes remerclments, madame, et n'oublierai point ce soin de votre amitié.
4. A. M. MOULTOU.
Yverdun, le 15 Juin 1762.
Vous aviez mieux jugé que moi, cher Moultou: 1'événement a justifié votre prévoyance, et votre amitié voyait plus clair que moi sur mes dangers. Après la résolution oü vous m'avez vu dans ma précédente lettre, vous serez surpris de me sa voir maintenant ü Yver-dun; mais je puis vous dire que ce n'est pas sans peine et sans des considérations trés graves, que j'ai pu me déterminer è, un parti si peu de mon goüt. J'ai attendu jusqu'au deruier moment sans me laisser effrayer, et ce ne fut qu'un courrier venu dans la nuit du 8 au 9, de M. le prince de Conti amp; madame de Luxembourg, qui apporta les détails sur lesquels je pris sur-le-champ mon parti. II ne s'agissait plus de moi seul, qui, sürement, n'ai jamais approuvé le tour qu'on a pris dans cette affaire , mais des personnes qui, pour l'amour de moi, s'y trouvaient intéressées, et que, une fois arrêté, mon silence même, ne voulant pas mentir, eüt compromises. II m'a done fallu fuir, cher Moultou, et m'exposer, dans une retraite assez difficile, d. toutes les transes des scélérats, laissant le parlement dans la joie de mon évasion, et trés résolu de suivre la contumace aussi loin qu'elle peut aller. Ce n'est pas, croyez-moi, que ce corps me haïsse et ne sente fort bien son iniquité; mais voulant fermer la bouche aux dévots en poursuivant les jésuites, il m'eüt, sans égard pour mon triste état, fait souffrir les plus cruelles tortures; il m'eüt fait brüler vif avec aussi peu de plaisir que de justice, et simple-ment paree que cela l'arrangeait. Quoi qu'il en soit, je vous jure, cher Moultou , devant ce Dieu qui lit dans mon cceur, que je n'ai
378
LETTRES.
rien fait en tout ceci contre les lois; que non-seulement j'étais par-faitement en règle, mais que j'en avais les preuves les plus authen-tiques, et, qu'avant de partir, je me suis défait volontairement de ces preuves pour la tranquillité d'autrui.
Je suis arrivé ici hier matin, et je vais errer dans ces montagnes jusqu'Ãl ce que j'y trouve un asile assez sauvage pour y passer en paix le reste de mes misérables jours. Un autre me demanderait peut-être pourquoi je ne me retire pas è. Genève: mais, ou je connais mal mon ami Moultou, ou il ne me fera sürement pas cette question ; il sentira que ce n'est point dans la patrie qu'un malheureux proscrit doit se réfugier; qu'il n'y doit point porter son ignominie, ni lui faire partager ses affronts. Que ne puis-je, dès eet instant, y faire oublier ma mémoire! N'y donnez mon adresse A personne; n'y parlez plus de moi; ne m'y nommez plus. Que mon nom soit effacé de dessus la terre ! All! Moultou, la Providence s'est trompée; pourquoi m'a-t-elle fait naitre parmi les hommes, en me faisant d'une autre espèce qu'eux?
5. AU ROI DE PRUSSE.
A Motiers-Travers, juillet 1762,
Sire,
379
J'ai dit beaucoup de mal de vous; j'en dirai peut-être encore: cependant, chassé de France, de Genève, du canton de Berne, je viens cliercher un asile dans vos Ãtats. 1 Ma faute est peut-être de n'avoir pas commencé par li; eet éloge est de ceux dont vous êtes digne. Sire , je n'ai mérité de vous aucune grdce, et je n'en demande pas; mais j'ai cru devoir déclarer 4 Votre Majesté que j'étais en son pouvoir, et que j'y voulais être: elle peut disposer de moi comme il lui plaira.
1
Dans le canton, alors la pruicipauté de Neuchatel.
38°
DIDEEOT.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
Denis diderot, né è. Langres, en 1713, était le fils d'un cou-telier. De bonna heure il montra des talents hors ligne. Destiné a 1'état ecclésiastique, il y renonca bientót pour se vouer aux lettres et ne tarda pas è, se faire connaltre pas des écrits qui prêchaient le scepticisme en matière de religion et qui lui attirèrent des per-sécutions et des condamnations. S'étant associé le mathématicien düAlembert {1717 â 1783), Voltaire, Rousseau et d'autres gens de lettres, il publia XEncyclopédie, immense ouvrage oü toutes les sciences sont traitées par articles rangés alphabétiquement, et qui est l'expression la plus fidéle des doctrines du i8e siècle. Diderot donna iatiussi deux drames d'un genre tout nouveau, le Fils naturel et le Père de familie, qui n'eurent pas im trés grand succès en France, mais qui inaugurèrent en Allemagne le genre du drame bourgeois, dont Iffland est le principal représentant. Pendant trois ans, de 1765 è. 1767, il rédigea pour Grimm, qui était le correspondant littéraire de plusieurs souverains, un compte-rendu des Salons, 1 qui est demeuré le modèle du genre, et qui est l'un des principaux titres de l'auteur k la célébrité. En 1765 , il se vit réduit £l vendre sa bibliothèque: 1'impératrice de Russie, Catherine ii, l'acheta, è condition qu'il continuerait d'en jouir: et, dès ce moment, elle se chargea de pourvoir è. tous ses besoins. En 1773, Diderot fit un voyage k Saint-Pétersbourg pour visiter sa bienfaitrice. Revenu a Paris, il vécut fort retiré et mourut en 1784. Comme écrivain, Diderot brille par le mouvement, la chaleur, la hardiesse; mais il ne sait pas tempérer son imagination, et il tombe souvent dans la déclamation.
Les ouvrages de Diderot peuvent encore moins que ceux de J.-J. Rousseau, être analysés et recommandés a de jeunes lecteurs. Nous nous bornons a reproduire un fragment propre a donner une idéé de la maniêre et du style de eet écrivain.
MONTESQUIEU ET CHESTERFIELD.
Le président de Montesquieu 1 et milord Chesterfield 2 se rencon-trèrent, faisant l'un et l'autre le voyage d'Italie. Ces hommes étaient faits pour se lier promptement; aussi la liaison entre eux fut-elle
1
1 C'est-a-dire des expositions de tableaux. 2 Voyez page 293.
2
Lord Chesterfield (1694â1779), connu surtout par ses Lettres ci sou fils, écrites avec une élégance remarquable et dans lesquelles il lui donne des conseils sur sa conduite dans le monde.
MONTESQUIEU ET CHESTERFIELD.
bientót faite. lis allaient toujours, disputant sur les prerogatives des deux nations. Le lord accordait au président que les Francais avaient plus d'esprit que les Anglais; mais il soutenait qu'en revanche ils n'avaient pas le sens commun. Le président convenait du fait; mais il n'y avait pas de comparaison amp; faire entre l'esprit et le bon sens. II y avait déjö, plusieurs jours que la dispute durait; ils étaient è. Venise.
Le président se répandait beaucoup, allait partout, voyait tout, interrogeait, causait, et le soir tenait registre des observations qu'il avait faites. II y avait une heure ou deux qu'il était rentré et qu'il était El son occupation ordinaire, lorsqu'un inconnu se fit annoncer. C'était un Francais assez mal vêtu, qui lui dit: âMonsieur, je suis votre compatriote. II y a vingt ans que je vis ici; mais j'ai toujours gardé de l'amitié pour les Francais, et je me suis cru quelquefois trop heureux de trouver l'occasion de les servir, comme je Fai aujourd'hui avec vous. On peut tout faire dans ce pays, excepté se méler des affaires d'Ãtat. 1 Un mot inconsidéré sur le gouvernement coüte la téte, et vous en avez déjÃl tenu plus de mille. Les inquisiteurs d'Ãtat ont les yeux ouverts sur votre conduite ; on vous épie, on suit toys vos pas, on tient note de tous vos projets; on ne doute point que vous n'écriviez. Je sais de science certaine 2 qu'on doit, peut-être aujourd'hui, peut-être demain, faire chez vous une visite. Voyez, monsieur, si en effet vous avefc-^écrit, et songez qu'une ligne innocente, mais mal interprétée, vous coüterait la vie. Voilé, tout ce que j'ai a vous dire. J'ai l'honneur de vous saluer. Si vous me rencontrez dans les rues, je vous demande, pour toute récompense d'un service que je crois de quelque importance, de ne me pas reconnaitre, et si par hasard il était trop tard pour vous sauver, et qu'on vous prlt, de ne me pas dénoncer.quot;
Cela dit, mon homme disparut et laissa le président de Montesquieu dans la plus grande consternation. Son premier mouvement fut d'aller bien vite è, son secrétaire, de prendre les papiers et de les jeter dans le feu.
A peine cela fut-il fait, que milord Chesterfield rentra. II n'eut pas de peine è, reconnaitre le trouble terrible de son ami, il s'informa de ce qui pouvait lui être arrivé. Le président lui rend compte de la visite qu'il avait eue, des papiers brülés et de l'ordre qu'il avait donné de tenir prête sa chaise de poste pour trois heures du matin; car son dessein était de s'éloigner sans délai d'un séjour oü un moment de plus ou de moins pouvait lui être si funeste. Mh lord Chesterfield l'écouta tranquillement et lui dit: âVoila, qui est bien, mon cher président; mais remettons-nous pour un instant, et examinons ensemble votre aventure h tête reposée. â Vous vous moquez! lui dit le président. II est impossible que ma téte se repose oü elle ne tient qu'd un fil. â Mais qu'est-ce que eet homme qui
SSI
1
C'était en 1728. Le gouvernement de Venise était une forte et ombrageuse oligarchie; le pouvoir du doge était limité par le conseil des Dtx, par les inquisiteurs de l'Etat et par le tribunal des Quarante.
2
On dit ordinairement: Je sais de source certaine.
DIDEROT (1713-1784).
vient si généreusement s'exposer au plus grand péril, pour vous en garantir? Cela n'est pas naturel. Francais tant qu'il vous plaira, l'amour de la patrie ne fait point faire de ces démarches périlleuses, et surtout en faveur d'un inconnu. Cet homme n'est pas votre ami? â Non â II était mal vêtu? - Oui, fort mal. â Vous a-t-il demandé de l'argent, un petit écu pour prix de son avis ? â Oh! pas une obole. â Cela est encore plus extraordinaire. Mais d'oü sait-il tout ce qu'il vous a dit ? â Ma foi, je n'en sais rien... . Des inquisiteurs, d'eux-mêmes. â Outre que ce conseil est le plus secret qu'il y ait au monde, cet homme n'est pas fait pour en approcher. â Mais c'est peut-étre un des espions qu'ils emploient. â A d'autres! On prendra pour espion un étranger, et cet espion sera vêtu comme un gueux, en faisant une profession assez vile pour étre bien payée; et cet espion trahira ses maltres pour vous, au hasard d'être étranglé, si I on vous prend , et que vous le défériez, 1 si vous vous sauvez, et que l'on soupconne qu'il vous ait averti! Chansons que tout cela, mon ami. â Mais qu'est-ce done que ce peut étre? â Je le cherche, mais inutilement.quot;
Après avoir l'un et l'autre épuisé toutes les conjectures possibles, et le président persistant '1 déloger au plus vite, et cela pour le plus sür, milord Chesterfield, après s'être un peu promené, s'être frotté le front comme un homme ó, qui il vient quelque pensée pro-fonde, s'arréta tout court, et dit: âPrésident, attendez, mon ami; il me vient une idée. Mais .... si.... par hasard .... cet homme .... â Eh bien! cet homme ? â Si cet homme .... oui, cela pourrait bien étre, cela est mêrae. je n'en doute plus.â Mais qu'est-ce que cet homme? Si vous le si'.vez, dépêchez-vous vite de me l'apprendre. â Si je le sais? oh oui, je crois le savoir è présent.... Si cet homme vous avait été envoyé par . ... ? â Epargnez, s'il vous pla!t! â Par un homme qui est malin quelquefois , par un certain milord Chesterfield, qui aurait voulu vous prouver par expérience qu'une once de sens commun vaut mienx que cent livres d'esprit; car avec du sens commun .... â Ah! scélérat, s'écria le président, quel tour vous m'avez joué! Et mon manuscrit! mon manuscrit que j'ai brülé!quot;
382
Le président ne put jamais pardonner au lord cette plaisanterie. II avait ordonné qu'on tint sa chaise prête, il monta dedans et partit la nuit même, sans dire adieu tl son compagnon de voyage. Moi, je me serais jeté fl son cou, je l'aurais embrassé cent fois, et je lui aurais dit: âAh! mon ami, vous m'avez prouvé qu'il y avait en An-gleterre des geus d'esprit, et je trouverai peut-être 1'occasion, une autre fois, de vous prouver qu'il y a en France des gens de bon sens.quot;
1
C'est-a-dire: que vous le dénoncicz.
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E ü F F O N.
notice biographique et littéraire. 1
George-louis leclerc, comte de buffon, naquit eu 1707
k Montbard, en Bourgogne. Son père était conseiller au parlement de Dijon, aucienne capitale de la Bourgogne. Dès sa jeunesse, il se consacra A l'étude des sciences naturelles. Après avoir voyagé en Italië et en Angleterre, il se fit connaltre par des expériences de physique et d'excellents mémoires scientifiques qui lui ouvrirent les portes de 1'Académie des Sciences et le firent nomnier intendant du Jardin des plantes.
Le principal ouvrage de Buffon est V Histoire tiaturelle, dont les premiers volumes parurent en 1749 et qui 1'occupa toute sa vie. Par la nouveauté de ses vues et la multitude de ses recherches, Buffon fit faire de grands progrès aux sciences naturelles; mais on a, avec justice, reproché k ses ouvrages un défaut absolu de classification scientifique et des hypothèses hasardées, qui se trouvent surtout dans les Epoques de la nature, un des suppléments de VHistoire naturelle. 11- décrit avec un admirable talent les moeurs et les traits caractéris-tiques des animaux. Comme écrivain, Buffon a réuni, depuis long-temps, tous les suffrages: on s'accorde généralement amp; reconnaitre ses écrits comme les plus beaux modèles de noblesse et d'harmonie du style.
En 1753, Buffon fut regu è. 1'Académie francaise, et y prononca, è. cette occasion, le Discours sur le style, qui compte parmiles plus belles productions de sa plume. Louis XV lui conféra le titre de comte, et il vit sa statue placée è. 1'entrée du musée d'histoire naturelle avec cette inscription: Majestati naturae -par ingenium. 1 Buffon mourut en 1788, d l'Age de 81 ,ans.
I. DISCOURS SUR LE STYLE.
II s'est trouvé dans tous les temps des hommes qui ont su commander aux autres par la puissance de la parole. Ce n'est néanmoins que dans les siècles éclairés que 1'on a bien écrit et bien parlé. La véritable éloquence suppose l'exercice du génie et la culture de Fesprit. Elle est bien différente de cette facilité naturelle de parler qui n'est qu'un talent, une qualité accordée cl tous ceux dont les passions sont fortes, les organes sou pies et l'imagination prompte. Ces hommes sentent vivement, s'affectent de même, le marquent for-tement au dehors; et, par une impression purement mécanique, ils transmettent aux autres leur enthousiasme et leurs affections. C'est le corps qui parle au corps; tous les mouvements, tous les signes, concourent et servent également. Que faut-il pour émouvoir la multitude et l'entrainer? que faut-il pour ébranler la plupart même des autres hommes et les persuader ? Un ton véhément et pathétique, des
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1
Son esprit égale la majesté de la nature. C. Plcetz , Manuel de Littérature francaise, 4e éd.
BUFFON (1707â1788).
gestes expressifs et fréquents, des paroles rapides et sonnantes. Mais pour le petit nombre de ceux dont la tête est ferme, le goüt délicat, et le sens exquis, et qui, comme vous, messieurs, comptent pour peu le ton, les gestes et le vain son des mots, il faut des choses, des pensées, des raisons; il faut savoir les présenter, les nuancer, les ordonner: il ne suffit pas de frapper l'oreille et d'occuper les yeux; il faut agir sur 1'itne, et toucher le coeur en parlant è, 1'esprit.
Le style n'est que 1'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées. Si on les enchatne étroitement, si on les serre, le style devient ferme, nerveux et concis: si on les laisse se succéder lente-ment, et ne se joindre qu'a la faveur des mots, quelque élégants qu'ils soient, le style sera diffus, Mche et tralnant.
Mais, avant de chercher l'ordre dans lequel on présentera ses pensées, il faut s'en être fait un autre plus général et plus fixe, oü ne doivent entrer que les premières vues et les principales idéés: c'est en marquant leur place sur ce premier plan qu'un sujet sera cir-conscrit, et que l'on en connaïtra l'étendue; c'est en se rappelant sans cesse ces premiers linéaments qu'on déterminera les justes in-tervalles qui séparent les idéés principales, et qu'il naltra des idéés accessoires et moyennes, qui serviront tl les remplir. Par la force du génie, on se représentera toutes les idéés générales et particulières sous leur véritable point de vue; par une grande finesse de discer-nement, on distinguera les pensées stériles des idéés fécondes, par la sagacité que donne la grande habitude d'écrire, on sentira d'avance quel sera le produit de toutes ces opérations de 1'esprit. Pour peu que le sujet soit vaste ou compliqué, il est bien rare qu'on puisse l'embrasser d'un coup d'ceil, ou le pénétrer en entier d'un seul et premier effort de génie; et il est rare encore qu'après bien des réflexions on en saisisse tons les rapports. On ne peut done trop s'en occuper; c'est même le seul moyen d'affermir, d'étendre et d'éle-ver ses pensées: plus on leur donnera de substance et de force par la méditation, plus il sera facile ensuite de les réaliser par l'expression.
Ce plan n'est pas encore le style, mais il en est la base; il le soutient, il le dirige, il règle son mouvement et le soumet è, des lois: sans cela, le meilleur écrivain s'égare; sa plume marche sans guide, et jette è l'aventure des traits irréguliers et des figures dis-cordantes. Quelque brillantes que soient les couleurs qu'il emploie, quelques beautés qu'il sème dans les détails, comme l'ensemble cho-quera, ou ne se fera pas assez sentir, l'ouvrage ne sera point con-struit; et, en admirant l'esprit de 1'auteur, on pourra soupgonner qu'il manque de génie. C'est par cette raison que ceux qui écrivent comme ils parient, quoiqu'ils parient trés bienJ écrivent mal; que ceux qui s'abandonnent au premier feu de leur imagination prennent un ton qu'ils ne peuvent soutenir; que ceux qui craignent de perdre des pensées isolées, fugitives, et qui écrivent en différents temps des morceaux détachés, ne les réunissent jamais sans transitions forcées; qu'en un mot il y a tant d'ouvrages faits de pièces de rapport, et si peu qui soient fondus d'un seul jet.
Cependant tout sujet est un; et, quelque vaste qu'il soit, il peut être renfermé dans un seul discours. Les interruptions, les repos,
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DISCOURS SUR LE STYLE.
les sections, ne devraient être d'usage que quand on traite des sujets différents, ou lorsque, ayant a parler de choses grandes, épineuses et disparates, la marche du génie se trouve interrompue par la multiplicité des obstacles et contrainte par la nécessité des circon-stances; 1 autrement le grand nombre de divisions, loin de rendre un ouvrage plus solide, en détruit l'assemblage; le livre paralt plus clair aux yeux, mais le dessein de l'auteur demeure obscur; il ne peut faire impression sur l'esprit du lecteur, il ne peut même se faire sentir que par la continuité du fil, par Ia dépendance harmonique des idéés, par un développement successif, une gradation soutenue, un mouvement uniforme que toute interruption détruit ou fait languir.
Pourquoi les ouvrages de la nature sont-ils si parfaits? c'est que chaque ouvrage est un tout, et qu'elle travaille sur un plan éternel dont elle ne s'écarte jamais; elle prépare en silence les germes de ses productions: elle ébauche, par un acte unique, la forme primitive de tout être vivant; elle la développe, elle la perfectionne, par un mouvement continu et dans un temps prescrit. L'ouvrage étonne; mais c'est l'empreinte divine dont il porte les traits qui doit nous frapper. L'esprit humain ne peut rien créer; il ne produira qu'après avoir été fécondé par l'expérience et la méditation; ses connaissances sont les germes de ses productions; mais s'il imite la nature dans sa marche et dans son travail, s'il s'élève par la contemplation aux vérités les plus sublimes, s'il les réunit, s'il les enchalne, s'il en forme un tout, un système par la réflexion, il établira sur des fon-dements inébranlables des monuments immortels.
C'est faute de plan, c'est pour n'avoir pas assez réfléchi sur son objet, qu'un homme d'esprit se trouve embarrassé, et ne sait par oü commencer ü écrire. II aperc;oit è la fois un grand nombre d'idées: et comme il ne les a ni comparées ni subordonnées, rien ne le détermine è préférer les unes aux autres; il demeure done dans la perpexité: mais, lorsqu'il se sera fait un plan, lorsqu'une fois il aura rassemblé et mis en ordre toutes les pensées essentielles è. son sujet, il s'apercevra aisément de l'instant auquel il doit prendre la plume: il sentira le point de maturité de la production de l'esprit, il sera pressé de la faire éclore, il n'aura même que du plaisir a écrire: les idéés se succéderont aisément, et le style sera naturel et facile; la chaleur naltra de ce plaisir, se répandra partout et donnera la vie è, chaque expression; tout s'animera de plus en plus, le ton s'élèvera, les objets prendront de la couleur, et le sentiment, se joignant è. la lumière, s'augmentera, la portera plus loin, la fera passer de ce que Ton a dit h. ce que Ton va dire, et le style de viendra intéressant et lumineux.
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Rien ne s'oppose plus è. la chaleur que le désir de mettre partout des traits saillants; rien n'est plus contraire è, la lumiére, qui doit faire un corps et se répandre uniformément dans un écrit, que ces étincelles qu'on ne tire que par force en choquant les mots les uns
1
âDans ce qui j'ai dit ici, j'avais en vue le livre de \'Esprit des lots, onvrage excellent pour le fond, et auquel on n'a pu faire d'autre reproche que celui des sections trop fréquentes.quot; (Note de Buffon).
BUFFON (1707â1788).
contre les autres, et qui ne nous éblouissent pendant quelques instants que pour nous laisser ensuite dans les ténèbres. Ce sont des pensées qui ne brillent que par l'opposition; Ton ne présente qu'un cóté de robjet, on met dans l'ombre toutes les autres faces; et ordinairement ce cóté qu'on choisit est une pointe, un angle sur lequel on fait jouer l'esprit avec d'autant plus de facilité qu'on l'éloigne davantage des grandes faces sous lesquelles le bon sens a c.outume de considérer les choses.
Rien n'est encore plus opposé a la véritable éloqueuce que l'em-ploi de ces pensées fines et la recherche de ces idéés légères, déliées^ sans consistance, et qui, comme la feuille du métal battu, ne pren-nent de 1'éclat qu'en perdant de la solidité. Ainsi, plus on mettra de eet esprit nnnce et brillant dans un écrit, moins il aura de nerf, de lumière, de chaleur et de style; tl moins que eet esprit ne soit lui-même le fond du sujet, et que l'écrivaiii n'ait pas eu d'autre objet que la plaisanterie: alors l'art de dire de petites choses devient peut-étre plus difficile que l'art d'en dire de grandes.
Rien n'est plus opposé au beau naturel que la peine qu'on se donne pour exprimer des choses ordinaires ou communes d'une manière singulière ou pompeuse; rien ne dégrade plus 1'écrivain. Loin de 1 admirer, on le plaint d'avoir passé tant de temps h. faire de nou-velles combinaisons de syllabes, pour ne dire que ce que tout le monde dit. Ce défaut est celui des esprits cultivés, mais stériles: ils ent des mots en abondance, point d'idées; ils travaillent done sur les mots et s'imaginent avoir combiné des idéés, paree qu'ils out arrange des phrases, et avoir épuré le langage quand ils 1'ont corrumpu en détournant les acceptions. Ces écrivains n'ont point de style, ou, si Ton veut, ils n'en ont que l'ombre. Le style doit graver des pensées: ils ne savent que tracer des paroles.
Pour bien écrire, il faut done posséder pleinement son sujet, il faut y réfléchir assez pour voir clairement l'ordre de ses pensées, et en former une suite, une chalne continue, dont chaque point repré sente une idéé, et, lorsqu'on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier trait, sans lui permettre de s'en écarter, saus 1'appuyer trop inégalement, sans lui donner d'autre mouvement que celui qui sera déterminé par l'espace qu'elle doit parcourir. C'est en cela que consiste la sévérité du style; eest aussi ce qui en fera l'unité et ce qui en réglera la rapidité; et eet a seul aussi suffira pour le rendre précis et simple, égal et clair, vif et suivi. A cette première règle dictée par le génie, si 1'on joint de la délicatesse et du goüt, du scrupule sur le choix des expressions, de l'attention a ne nonimer les choses que par les termes les plus généraux, le style aura de la noblesse. Si Ton y joint encore de la défiance pour sou premier mouvement, du mépris pour tout ce qui n'est que brillant, et une répugnance constante pour l'équivoque et la plaisanterie, le style aura de la gravité, il aura même de la majesté. Enfin si l'on écrit comme l'on pense, si l'on est convaineu de ce que l'on veut persuader, cette bonne foi avec soi-même, qui fait la bienséance pour les autres et la vérité du style, lui fera produire tout son effet, pourvu que cette persuasion intérieure ne se marque pas par un
386
DISCOURS SUR LE STYLE.
â¢enthousiasme trop fort, et qu'il y ait partout plus de candeur que de confiance, plus de raison que de chaleur.
Bien écrire, c'est tout fl la fois bien penser, bien sentir et bien rendre; c'est avoir en même temps de l'esprit, de l'dme et du goüt. Le style suppose la réunion et l'exercice de toutes les facultés intel-lectuelles: les idéés seules forment le fond du style: l'hannonie des paroles n'en est que l'accessoire et ne dépend que de la sensibilité des organes. II suffit d'avoir un pen d'oreille pour éviter les dissonances; de 1'avoir exercée, perfectionnée par la lecture des poètes et des orateurs. pour que mécaniquement on soit porté £l l'imitation de la cadence poétique et des tours oratoires. Or, jamais Timitation n'a tien créé: aussi cette harmonie des mots ne fait ni le fond ni le ton lt;lu style et se trouve souvent dans des écrits vides d'idées.
Le ton n'est que la convenance du style è. la nature du sujet; il ne doit jamais ètre forcé; il naltra naturellement du fond même de la chose, et dépendra beaucoup du point de généralité auquel on aura porté ses pensées. Si Ton s'est élevé aux idéés les plus générales, et si l'objet en lui-méme est grand, le ton parattra s'élever dia même hauteur; et si, en le soutenant k cette élévation, le génie four-nit assez pour donner A chaque objet une forte lumière, si Ton peut ajouter la beauté du coloris d l'énergie du dessin, si l'on peut, en un mot, représenter chaque idéé par une image vive et bien terminée, et former de chaque suite d'idées un tableau harmonieux et mouvant, le ton sera non-seulement élevé, mais sublime.
Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront rl la posté-rité. La quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de sürs garants de l'im-mortalité; si les ouvrages qui les contieunent ne roulent que sur de petits objets, s'ils sont écrits sans goflt, sans noblesse et sans génie, ils périront, paree que les connaissances, les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, se transportent et gagnent même ü être mis en -oeuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l'horame . le style est de 1'homme même. Le style ne peut done ni s'enlever, ni se transporter, ni s'altérer; s'il est élevé, noble, sublime, l'auteur sera également admiré dans tous les temps; car il n'y a que la vérité qui soit durable et même éternelle. Or, un beau style n'est tel en effet que par Ie nombre infini des vérités qu'il présente. Toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent, tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit humain que celles qui peuvent faire le fond du sujet.
Le sublinie ne peut se trouver que dans les grands sujets. La poésie, l'histoire et la philosophie ont toutes le même objet, et un trés grand objet, l'homme et la nature. La philosophie décrit et dépeint la nature: la poésie la peint et l'embellit; elle peint ausssi les hommes; elle les agrandit, elle les exagère, elle crée les héros et les dieux: l'histoire ne peint que l'homme et le peint tel qu'il est: ainsi le ton de l'historien ne deviendra sublime que quand il fera le portrait des plus grands hommes, quand il exposera les plus grandes actions, les plus grands mouvements, les plus grandes révolutions, et partout ailleurs il suffira qu'il soit majestueux et grave. Le ton du philosophe
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BUFFON (1707 â1788).
pourra devenir sublime toutes les fois qu'il pariera des lois de la nature, des êtres en général, de l'espace, de la matière, du mouvement et du temps, de l'dme, de l'esprit humain, des sentiments, des passions: dans le reste, il suffira qu'il soit noble et élevé. Mais le ton de l'orateur et du poète , dès que le sujet est grand, doit toujours être sublime, paree qu'ils sont les maltres de joindre k la grandeur de leur sujet autant de couleur, autant de mouvement, autant d'illu-sion qu'il leur platt, et que, devant toujours peindre et toujours agrandir les objets, ils doivent aussi partout employer toute la force et déployer toute 1'étendue de leur génie.
II. HISTOIRE NATURELLE.
I. LE CHEVAL.
La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite est celle de ce fier et fougueux animal, qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats: aussi intrépride que son maltre, le cheval voit le péril et 1'affronte; il se fait au bruit des armes, il l'aime, il le cherche et s'anime de la même ardeur: il partage aussi ses plaisirs; la chasse, aux tournois, è. la course, il brille, il étin-celle. Mais, docile autant que courageux, il ne se laisse point emporter è, son feu; il sait réprimer ses mouvements: non-seulement il fléchit sous la main de celui qui le guide, mais il semble consulter ses désirs, et, obéissant toujours aux impressions qu'il en recoit, il se précipite, se modère ou s'arrête: c'est une créature qui renonce ó, son être pour n'exister que par la volonté d'un autre, qui sait même la prévenir; qui, par la promptitude et la précision de ses mouvements, 1'exprime et 1'exécute; qui sent autant qu'on le désire, et ne rend qu'autant qu'on veut; qui, se livrant sans réserve, ne se refuse d rien, sert de toutes ses forces, s'excède, et même meurt pour mieux obéir.
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Voilé, le cheval dont les talents sont développés, dont Tart a per-fectionné les qualités naturelles, qui, dès le premier dge, aété soigné et ensuite exercé, dressé au service de l'homme; c'est par la perte de sa liberté que commence son éducation, et c'est par la contrainte qu'elle s'achève. L'esclavage ou la domesticité de ces animaux est même si universelle, si ancienne, que nous ne les voyons que rare-ment dans leur état naturel: ils sont toujours couverts de harnais dans leurs travaux; on ne les délivre jamais de tous leurs liens, même dans les temps du repos; 1 et si on les laisse quelquefois errer en liberté dans les pdturages, ils y portent toujours les marques de la servitude, et souvent les empreintes cruelles du travail et de la douleur: la bouche est déformée par les plis que le mors a produits; les flancs sont entamés par des plaies, ou sillonnés de cicatrices faites par 1'éperon; la corne des pieds est traversée par des clous. L'attitude du corps est encore gênée par 1'iinpression subsistante des entraves habituelles; on les en délivrerait en vain, ils n'en seraient
1
On dirait aujourd'hui; aux heures du repos.
HISTOIRE NATURELLE.
pas plus libres: ceux même dont l'esclavage est le plus doux, qu'on ne nourrit, qu'on n'entretient que pour le luxe et la magnificence, et dont les chaines dorées servent moins è. leur parure qu'è la vanité de leur maltre, sont encore plus déshonorés par l'élégance de leur toupet, par les tresses de leurs crins, par l'or et la soie dont on les couvre, que par les fers qui sont sous leurs pieds.
La nature est plus belle que Tart, et, dans un être animé, la liberté des mouvements fait la belle nature. Voyez ces chevaux qui se sont multipliés dans les contrées de l'Amérique espagnole, et qui vivent en chevaux libres: leur démarche, leur course, leurs sauts, ne sont ni gênés ni mesurés; fiers de leur indépendance, ils fuient la présence de l'homme, ils dédaignent ses soins; ils cherchent et trou-vent eux-mêmes la nourriture qui leur convient; ils errent, ils bondissent en liberté dans des prairies immenses, oü ils cueillent 1 les productions nouvelles d'un printemps toujours nouveau; sans habitation fixe, sans autre abri que celui d'un ciel serein, ils respirent un air plus pur que celui de ces palais voütés 2 oü nous les renfermons, en pressant les espaces qu'ils doivent occuper: 3 aussi ces chevaux sauvages sont-ils beaucoup plus forts, plus légers, plus nerveux que la plupart des chevaux domestiques; ils ont ce que donne la nature, la force et la noblesse; les autres n'ont que ce que l'art peut donner, l'adresse et l'agrément.
2 LE CHIEN.
Le chien, indépendamment de la beauté de sa forme, de la viva-cité, de la force, de la légèreté; a par excellence toutes les qualités intérieures qui peuvent lui attirer les regards de l'homme. Un naturel ardent, colère, même féroce et sanguinaire, rend le chien sauvage redoutable ó tous les animaux et cède dans le chien do-mestique aux sentiments les plus doux, au plaisir de s'attacher et au désir de plaire; il vient en ramkant mettre aux pieds de son maitre son courage, sa force, ses talents; il attend ses ordres pour en faire usage; il le consulte, il l'interroge, il le supplie; un coup d'oeil suffit, il entend les signes de sa volonté. Sans avoir, comme l'homme, la lumière de la pensée, il a toute la chaleur du sentiment; il a de plus que lui la fidélité, la constance dans ses affections; mille ambition, nul intérêt, nul désir de vengeance, nulle crainte que celle de déplaire; il est tout zèle, rout ardeur, et tout obéissance. Plus sensible au souvenir des bienfaits qu'ó, celui des outrages, il ne se rebute pas par les mauvais traitements; il les subit, les oublie, ou ne s'en souvient que pour s'attacher davantage; loin de s'irriter ou de fuir, il s'expose de lui-même a de nouvelles épreuves; il lèche cette main, instrument de douleur, qui vient de le frapper; il ne lui oppose que la plainte, et la désarme enfin par la patience et la soumission.
Plus docile que l'homme, plus souple qu'aucun des animaux, non-seulement Ie chien s'instruit en peu de temps, mais même il se con-
3%
1
/is cueillent, est bien délicat pour des chevaux.
2
Périphrase un peu recherchée pour designer des écurics.
3
C'est-a-dire: en les resserrant.
BUFFON (1707â1788).
39°
forme aux mouvements, aux manières, amp; toutes les habitudes de ceux qui lui commandent; il prend le ton de la maison qu'il habite; comme les autres domestiques, il est dédaigneux chez les grands, et rustre è, la campagne. Toujours empressé pour son maltre et prévenant pour ses seuls amis, 1 il ne fait aucune attention aux gens indifférents, et se déclare contre ceux qui par état ne sont faits que pour importuner; il les connalt aux vêtements, A la voix, è. leurs gestes, et les empêche d'approcher. Lorsqu'on lui a confié pendant la nuit la garde de la maison, il devient plus fier, et quelquefois féroce; il veille, il fait la ronde; il sent de loin les étrangers; et, pour peu qu'ils s'arrêtent ou tentent de franchir les barrières, il s'élance, s'oppose, et, par des aboiements réitérés, des efforts et des cris de colère, il donne l'alarme, avertit et combat; aussi furieux contre les hommes de proie que contre les animaux carnassiers, il se précipite sur eux, les blesse, les déchire, leur ote ce qu'ils s'efforcaient d'enlever; mais, content d'avoir vaincu, il se repose sur les dépouilles, n'y touche pas, même pour satisfaire son appétit, et donne en même temps des exemples de courage, de tempérance et de fidélité.
On sentira de quelle importance cette espèce est dans l'ordre de la nature, en supposant un instant qu'elle n'eüt jamais existé. Comment l'homme aurait-il pu, sans le secours du chien, conquérir, dompter, réduire en esclavage les autres animaux? comment pourrait-il encore aujourd'hui découvrir, chasser, détruire les bêtes sauvages et nuisibles ? Pour se mettre en süreté, et pour se rendre maltre de l'univers vivant, il a fallu commencer par se faire un parti parmi les animaux, se concilier avec douceur et par caresses ceux qui se sont trouvés capables de s'attacher et d'obéir, afin de les opposer aux autres. Le premier art de l'homme a done été l'éducation du chien, et le fruit de eet art la conquête et la possession paisible de la terre.
1
Ses n'est pas trés correct. Grammatic ilement la phrase signifierait les amis du chien, tandis qu'elle désigne les amis du maitre.
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L'ABBÃ BARTHÃLEMY.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
J E AN-J ACQ LTES BARTHÃLEMY, connu sous le nom de l'ABBà BARTHÃLEMY, naquit en 1716, ü Cassis, en Provence. II vint è. Paris, en 1744, après avoir étudié £l fond les langues classiques et les langues orientales. II fut attaché au cabinet des médailles, en devint bientót le directeur, et fit un voyage en Italië pour enrichir la collection dont la garde lui était confiée. l'Abbé Barthélemy, qui s'était déjfl fait connaltre par un grand nombre de travaux pleins d'érudition, publia en 1788, sous le titre de Voyage du jeune Ana-c har sis en Grèce, un ouvrage qui lui assure k tout jamais une place honorable dans 1'histoire de la littérature frangaise. Dans eet ouvrage, il suppose que le jeune Scythe Anacharsis visite la Grèce du temps d'Epaminondas et, au moyen de ce cadre simple et ingénieux, il présente, dans un style élégant, le tableau fidéle de l'ancienne Grèce, de ses institutions politiques et sociales, des mceurs de ses habitants, la description de ses monuments, etc. Ce livre est le fruit de trente années de savantes études.
L'abbé Barthélemy, qui avait été regu h 1'Académie des inscriptions en 1747, Ãl l'Académie fran^aise en 1789, mourut tl Paris en 1795.
Nous reproduisons un fragment du Voyage du jeune Anacharsis.
REPRESENTATION AU THÃATRE DATHÃNES.
(Chapitre XI).
Je viens de voir une tragédie, et, dans le désordre de mes idéés, je jette rapidement sur le papier les impressions que j'en ai revues.
Le thédtre s'est ouvert £l la .poinie du jour. J'y suis arrivé avec Philotas. Rien de si imposant que le premier coup d'oeil; d'un coté, la scène ornée de décorations exécutées par d'habiles artistes: de l'autre, un vaste amphithédtre couvert de gradins qui s'élèvent les uns au-dessus des autres jusqu'è, une trés grande hauteur, des paliers et des escaliers qui se prolongent et se croisent par intervalles, facilitent la communication et divisent les gradins en plusieurs com-partiments, dont quelques-uns sont réservés pour certains corps et certains états. 1
Le peuple abordait en foule; il allait, venait, montait, descendait, criait, riait, se pressait, se poussait et bravait les officiers qui cou-raient dè tous cótés pour maintenir le bon ordre. Au millieu de ce tumulte sont arrivés successivement les neuf archontes ou premiers magistrats de la république, les cours de justice, le sénat des cinq cents, les officiers généraux de l'armée, les ministres des autels. Ces divers corps ont occupé les gradins inférieurs. Au-dessus on rassemblait tous les jeunes gens qui avaient atteint leur dix-huitième année. Les femmes se placaient dans un endroit qui les tenait éloignées des hommes.
1
C'est-a-dire: pour certaines corporations et certaines classes.
l'abbé barthélemy (1716â1795).
J'ai vu des Athéniens faire étendre sous leurs pieds des tapis de pourpre et s'asseoir mollement sur des coussins apportés par leurs esclaves; d'autres qui, avant et pendant la représentation, faisaient venir du vin, des fruits et des gdteaux; d'autres qui se précipitaient sur des gradins pour choisir une place commode et l'óter è. celui qui l'occupait. âIls en ont le droit, m'a dit Philotas, c'est une distinction qu'ils ont recue de la république pour récompense de leurs services.''
Comme j'étais étonné du nombre des spectateurs: âII peut se monter, m'a-t-il dit, è trente mille. La solennité de ces fêtes en attire de toutes les parties de la Grèce et répand un esprit de vertige parmi les habitants de cette ville. Pendant plusieurs jours, vous les verrez abandonner leurs affaires, se refuser au sommeil, passer ici une partie de la journée, sans pouvoir se rassasier des divers spectacles qu'on y donne. C'est un plaisir d'autant plus vif pour eux qu'ils le goiltent rarement. Le concours des pièces dramatiques n'a lieu que dans deux autres fêtes; mais les auteurs réservent tous leurs efforts pour celle-ci. On nous a promis sept 3, huit pièces nouvelles. N'en soyez pas surpris : tous ceux qui, dans la Grèce, travaillent pour le thécltre, s'empressent Ãl nous offrir Fhommage de leur talent. D'ailleurs, nous reprenons quelquefois les pièces de nos anciens auteurs, et la lice va s'ouvrir par 1'Antigone de Sophocle.quot;
Philotas achevait a peine, qu'un héraut, après avoir imposé silence , s'est écrié: Qu'on fasse avancer le choeur de Sophocle! C'était l'annonce de la pièce. Le thédtre représentait le vestibule du palais de Créon, roi de Thèbes. Antigone et Isménie, filles d'CEdipe, ont ouvert la scène, couvertes d'un masque. Leur déclamation m'a paru naturelle, mais leur voix m'a surpris. âComment noramez-vous ces actrices? ai-je dit. â Théodore et Aristodème, a répondu Philotas; car ici les femmes ne montent pas sur le thédtre.quot; Un moment après, un choeur de quinze vieillards thébains est entré, marchant £ pas mesurés sur trois de front et cinq de hauteur. II a célébré, dans des chants mélodieux, la victoire que les Thébains venaient de rem-porter sur Polynice, frère d'Antigone.
L'action s'est insensiblement cléveloppée. Tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais, m'était si nouveau, qu'ü chaque instant mon intérêt croissait avec ma surprise. Entralné par les prestiges qui m'entouraient, je me suis trouvé au milieu de Thèbes. J'ai vu Antigone rendre les devoirs funèbres Ãl Polynice, malgré la sévère défense de Créon. J'ai vu le tyran, sourd aux prières du vertueux Hémon, son fils, qu'elle était sur le point d'épouser, la faire trainer avec violence dans une grotte obscure qui paraissait au fond du théAtre, et qui devait lui servir de tombeau. Bientót, effrayé des menaces du ciel, il s'est avancé vers la caverne, d'oü sortaient des hurlements effroyables. C'étaient ceux de son fils. II serrait entre ses bras la malheureuse Antigone, dont un noeud fatal avait terminé les jours. La présence de Créon irrite sa fureur; il tire l'épée contre son père; il s'en perce lui-même et va tomber aux pieds de son amante, qu'il tient embrassée jusqu'A ce qu'il expire.
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S E D A I N E.
notice biographique et littéraire.
Michel-jean sedaine naquit k Paris en 1719 et mourut en 1797. Son père, qui était architecte, ayant dissipé son bien , n'avait pu donner aucune éducation è, ses enfants. A sa mort, Sedaine, pour nourrir sa mère et deux frères plus jeunes que lui, se fit tailleur de pierres. a force de travail et de bonne conduite, il devint maltre macon et finit par être secrétaire de 1'Académie d'architecture.
Bientót eet horame remarquable, qui ne dut qu'i lui seul tout ce qu'il savait, se voua entièrement aux lettres et travailla pour le théamp;tre. II donna au Thédtre-Italien un grand nombre d'opéras comi-ques, qui eurent presque tous un succès prodigieux, dft, en grande partie, il est vrai, k la musique de Grétry et de Monsigny. 1 Les plus connus sont -Rose et Colas, le Déserteur et Richard Cceur-de-Lion.
Deux piéces qu'il donna au Thédtre-Francais ont fait la réputation littéraire de Sedaine, le Philosophe satts le savoir, qui serait mieux intitulé le Dicél, et qui est son chef-d'ceuvre, et la Gageure ivtpré-vue. Toutes les deux se jouent encore sur la première scène de Paris. Nous donnons une courte analyse et quelques scènes de la pièce intitulée:
LE PHILOSOPHE SANS LE SAVOIR.
(1765)-
L'aclion de cette comédie ou plutót de ce drame bourgeois, le seul de ce genre qui ait eu un véritable succès en France,2) se passe chez un commercant, M. Vanderk, gentilhomme de naissance, qui, forcé de quitter son pays a cause d'une affaire d'hon-neur, est. entré dans le commerce et 'y a fait fortune. II a deux enfants, une fille qu'il est sur le point de marier a un jeune magistrat, appartenant a la noblesse de robe, et un fils qui sert dans la marine en qualité d'officier, mais qui se trouve pour le moment en congé, dans la maison paternelle. Ce jeune homme, d'un caractère doux et de mceurs réglées, s'est pourtant pris de querelle, dans un café, avec un officier de cavalerie qui proférait des injures contre les négociants en général, injures dans lesquelles le jeune Vanderk a vu une allusion a son père. Cette querelle a eu lieu la veille même des noces de sa soeur, et la rencontre est fixée au lendemain. Cette facheuse aventure, qu'il s'efforce de cacher a sa familie, est soupconnée par la jeune Victorine, fille d'Antoine, I'intendant, le factotum de M. Vanderk , qui est dans la maison sur le pied d'un ami plutót que d'un domestique. Cette Victorine, qui a été élevée avec mademoiselle Vanderk, dont elle est la compagne et I'amie, est le type de la candeur et de la naïveié; e'est une des plus charmantes créations qu'il y ait au théatre. Au second acte , elle arréte un moment le jeune Vanderk, auquel sa sceur vient de faire cadeau d'une belle montre a répétition (Acte II, scène X).
Victorine. Attendez done.
M. Vanderk fils. Que veux-tu?
Victorine. Voyons done votre nouvelle montre.
1
Grétry, célèbre compositeur, surnommé le Molière de la musique, naquit en 1741 a Liège et mourut en 1814, dans I'Ermitage de Montmorency, qu'avait habité J.-J. Rousseau. Monsigny, né en 1729, mort en 1817.
2
Voyez I'article Diderot, pag. 380.
SEDA1NE (1719â1797).
M. Vandfrk fils. Est-ce que tu ne I'as pas vue?
victorine. Que je la voie encore! Ah, qu'elle est belle! des dia-mants! répétition! il est onze heures, 7, 8, 9, 10 minutes, onze heures dix minutes. Demain, è pareille heure.... Voulez-vous que je vous clise tout ce que vous ferez demain?
M. Vanderk fils Comment, ce que je ferai?
ViCTORiNE. Oui. Vous vous lèverez fl sept, disons £l huit heures; vous descendrez amp; dix; vous donnerez la main £lla mariée: on reviendra d deux heures: on dlnera, on jouera; ensuite votre feu d'artifice .. .. pourvu encore que vous ne soyez pas blessé.
M. Vanderk fils Ah! si je le suis?
ViCTORiNE. II ne faut pas l'étre.
N. Vanderk fils Oui, cela vaudrait mieux.
ViCTORiNE. Je parie que voiltl tout ce que vous ferez demain.
M. Vanderk fils. Tu serais bien étonnée, si je ne faisais rien â¢de tout cela.
Victorine. Que ferez-vous done?
M. Vanderk fils {se r avis ant). Au reste, tu peux avoir raison.
Victorine. C'est joli, une montre amp; répétition; lorsqu'on se réveille, on sonne I'heure: je crois que je me réveillerais exprès.
M. Vanderk fils. Eh bien! je veux qu'elle passe la nuit dans ta chambre, pour savoir si tu te réveilleras.
Victorine. Non.
M. Vanderk fils. Je t'en prie.
Victorine. Si on le savait, on se moquerait de moi.
M. Vanderk fils. Qui le dira? tu me la rendras demain au matin.
Victorine. Vous pouvez en être sur; mais . ... vous?
M. Vanderk fils. N'ai-je pas ma pendule? Et puis tu me la rendras.
Victorine. Sans doute.
M. Vanderk fils. Qu'eI moi,
Victorine. A qui done?
M. Vanderk fils. Qu'rl moi.
Victorine. Eh! mais, sans doute.
M. Vanderk fils. Bonsoir, Victorine, Adieu. Bonsoir. Qu'i moi, qu'A moi. â
Cet entretien et surtout ces paroles mystérieuses qu',} moi, répetees d'un ton ému, confirment Victorine dans l'idée qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire. Son agitation donne l'éveil a son père, le vieil Antoine, et lorsque, a la pointe du jour, le jeune officier vient frapper a la porte de l'intendant pour lui demander les clefs de la cour et le prier de les aller prendre au chevet de son père, sans leveiller, le vieux domestique va avertir M. Vanderk, qui se trouve bientót en présence de son fils.
ACTE III, SCÃNE V.
M. Vanderk fils. Ah, mon père! que je suis fdehé! e'est la iaute d'Antoine: je le lui avais dit; mais il aura fait du bruit, il vous aura réveillé.
M. Vanderk père. Non, je l'étais.
M. Vanderk fils. Vous l'étiez! Apparemment, mon père, que i'embarras d'aujourd'hui, et que....
N. Vanderk père. Vous ne me dites pas bonjour?
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le philosophe sans le savoir (acte iii, scène v). 395
M. Vanderk fils. Mon père, je vous demande pardon; je vous souhaite bien le bonjour.
M. Vanderk père. Vous sortez de bonne heure.
M. Vanderk, fils. Oui, je voulais ....
M. Vanderk père 11 y a des chevaux dans la cour.
M. Vanderk fils. C'est pour moi, c'est le mien et celui demo» domestique.
M. Vanderk père. Et oü allez-vous si matin?
M. Vanderk fils. Une fantaisie d'exercice; je voulais faire le tour du rempart: une idéé . . . . un caprice qui m'a pris tout d'un coup ce matin.
M. Vanderk père. Non, non; dès hier vous aviez dit qu'on Ãnt vos chevaux prêts.
M. Vanderk fils. Non pas absolurnent.
M. Vanderk père. Non, mon fils, vous avez quelque dessein.
M. Vanderk fils. Quel dessein voudriez-vous que j'eusse?
M. Vanderk père. Je vous le demande.
M. Vanderk fils. Croyez, mon père ....
M. Vanderk père. Mon fils, jusqu'è, eet instant je n'ai connu en vous ni détour ni mensonge; si ce que vous me dites est vrai, répétez-le-moi, et je vous croirai .... Si ce sont quelques raisons, quelques folies de votre dge, de ces niaiseries qu'un père peut soupgonner, mais ne doit jamais savoir; quelque peine que cela me fasse, je n'exige pas une confidence dont nous rougirions l'un et l'autre: voici les clefs, sortez . . . {Lc fils tend la main ct les prénd). Mais, mon fils, si cela pouvait intéresser votre repos et le mien et celui de votre mère ....
M. Vanderk fils. Ah! mon père!
M. Vanderk père. 11 n'est pas possible qu'il y ail rien de dés-honorant dans ce que vous aljez faire?
M. Vanderk fils. Ah! bien plutót ....
M. Vanderk. père. Achevez.
M. Vanderk fils. Que me demandez-vous? Ah, mon père! vous me l'avez dit hier: vous avez été insulté; vous étiez jeune, vous vous 6tes battu; vous le feriez encore. Ah, que je suis malheureux I je sens que je vais faire le malheur de votre vie. Non . . . jamais . . . Quelle lefon! . . . . vous pouvez m'en croire: si la fatalité ....
M. Vanderk père. Insulté .... battu . . . . le malheur de ma vie! Mon fils, causons ensemble. et ne voyez en moi qu'uu ami.
M. Vanderk fils. S'il était possible que j'exigeasse de vous un sennent .... Promettez-inoi que, quelque chose que je vous dise, votre bonté ne me détournera pas de ce que je dois faire.
M. Vanderk père. Si cela est juste.
M. Vanderk fils. Juste ou non.
M. Vanderk père. Ou non?
M. Vanderk fils. Ne vous alarmez pas. Hier au soir, j'ai eu quelque altercation, une querelle avec un officier de cavalerie: nous sommes sortis; on nous a séparés .... Parole aujourd'hui.
M Vanderk père [en s'appuyani sur une chaise-,. Ah! mon fils!
M. Vanderk fils. Mon père, voilü ce que je craignais.
SEDAINE (1719 â1797).
M, Vanderk père. Puis-je savoir de vous un détail plus étendu de votre querelle et de ce qui Ta causée, enfin de tout ce qui s'est passé?
N. Vanderk fils. Ah! comme j'ai fait ce que j'ai pu pour éviter votre présence!
M. Vanderk père. Vous fait-elle du chagrin?
M. Vanderk fils. Ah! jamais, jamais je n'ai eu tant besoin d'un ami et surtout de vous.
M. Vanderk père. Enfin vous avez eu dispute.
M. Vanderk fils. Voici le fait. La pluie qui est survenue hier m'a forcé d'entrer dans un café; je jouais une partie d'échecs: j'en-tends ü quelques pas de moi quelqu'un qui parlait avec chaleur: il racontait je ne sais quoi de son père, d'un marchand, d'un escompte de billets; mais je suis certain d'avoir entendu trés distinctement: âOui.... tous ces négociants, tous ces commercants sont des fripons, sont des misérables!quot; Je me suis retourné, je l'ai regardé: lui, sans nul égard, sans mille attention, a répété le même discours. Je me suis levé, je lui ai dit è, l'oreille qu'il n'y avait qu'un malhonnéte homme qui püt tenir de pareils propos: nous sommes sortis; on nous a séparés.
M. Vanderk père. Vous me permettrez de vous dire ....
M. Vanderk fils. Ah! je sais, mon père, tous les reproches que vous pouvez me faire: eet officier pouvait être dans un instant d'humeur; ce qu'il disait pouvait ne pas me regarder: lorsqu'on dit tout le monde, on ne dit personne; peut-être même ne faisait-il que raconter ce qu'on lui avait dit; et voilé, mon chagrin, voilé, mon tourment. Mon retour sur moi-méme a fait mon supplice: il faut que je cherche è. égorger un homme qui peut n'avoir pas tort. Je crois cependant qu'il l'a dit, paree que j'étais présent.
M. Vanderk père. Vous le désirez. Vous conna}t-il?
M. Vanderk fils. Je ne le connais pas.
M. Vanderk père. Et vous cherchez querelle! Ah! mon fils! pourquoi n'avez-vous pas pensé que vous aviez un père? je pense si souvent que j'ai un fils!
V. Vanderk fils. Mon père, c'est paree que j'y pensais.
M. Vanderk père. Eh! dans quelle incertitude, dans quelle peine jetiez-vous aujourd'hui votre mère et moi!
M. Vanderk fils. J'y avais pourvu.
M. Vanderk père. Comment?
M. Vanderk kils. J'avais laissé sur ma table une lettre adressée k vous; Victorine vous l'aurait donnée.
M. Vanderk père. Est-ce que vous vous êtes confié è, Victorine?
M. Vanderk fils. Non, mon père: mais elle devait rapporter quelque chose sur ma table, et elle l'aurait vue.
M. Vanderk père. Et quelles précautions aviez-vous prises contre la juste rigueur des lois? 1
M. Vanderk fils. La juste rigueur!
M. Vanderk père. Oui, elles sont justes, ces lois .... Jadis un peuple .... je ne sais lequel.... les Romains, je crois, accordaient
396
1
Une ordonnance de Louis XIV, de 1679, encore en vigueur du temps oü se passe notre pièce, condamnait a mort tous ceux qui se seraient rendus sur le terrain, quelle que fut Tissue du duel.
le philosophe sans le savoir (acte iii , scène v). 397
des récompenses è qui conservait la vie d'un citoyen. Quelle puni-tion ne mérite pas un Frangais qui médite d'en égorger un autre, qui projettte un assassinat?
M. Vanderk fils. Un assassinat!
M. Vanderk père. Oui, mon fils, un assassinat: la confiance que l'agresseur a dans ses propres forces fait presque toujours sa témérité.
M. Vanderk fils. Mais vous-même, mon père, lorsque autrefois . . .
M. Vanderk père {cTun voix émuc). Le ciel est juste: il m'en punit en vous. Enfin, quelles précaulions aviez-vous prises contre la juste rigueur des lois?
M. Vanderk fils. La fuite.
M. Vanderk père. Et quelle était votre marche, le lieu, 1'instant?
M. Vanderk fils. Sur les trois heures après-raidi, derrière les petits remparts.
M. Vanderk père. Et pourquoi done sortez-vous sitót?
M. Vanderk fils. Pour ne pas manquer a ma parole; j'ai redouté l'embarras de cette noce, de ma tante, et de me trouver engagé de facon amp; ne pouvoir m'échapper. Ah! comme j'aurais voulu re-tarder d'un jour!
M. Vanderk père. Et d'ici è. trois heures ne pourriez-vous rester ?
M. Vanderk fils. Ah! mon père! imaginez ....
M. Vanderk père. Vous aviez raison; mais cette raison ne sub-siste plus Faites rentrer vos chevaux: remontez chez vous. Je vais réfléchir aux moyens qui peuvent vous sauver et 1'honneur et la vie.
M. Vanderk fils (a pari) Me sauver l'honneur . . . .! {Hani). Mon père, mon malheur mérite plus de pitié que d'indignation.
M. Vanderk père. Je n'en ai aucune.
M. Vanderk fils. Eh bien, monsieur, prouvez-le-moi en me permettant de vous embrasser.
M. Vanderk père. Non, monsieur; remontez chez vous.
M. Vanderk fils. J'y vais, tnon père.
Le jeune homme se retire; mais, au moment de quitter la chambre pour monter chez lui, il se retourne et s'apercoit que son père, plongé dans la douleur, ne le suit pas des yeux. Sa resolution est prise avec la rapidité de 1 éclair. Marchant sur la pointe des pieds, il sort par une autre porte pour aller se battre. On se souvient que, pendant l'entretien que nous venons de reproduire, M. Vanderk a remis a son fils les clefs dont il avait besoin pour sortir a cheval. C'est le vieil Antoine qui vient , quel-ques minutes après, apprendre au père que son fils est parti et qu'il est déja bien loin. âII a mis ses pistolets a l'arcon , et il m'acrié: Antoine, je te recommande mon père, et il a mis son cheval au galop.quot;
Le quatrieme acte nous montre la cruelle situation du père, forcé de montrer un visage joyeux au milieu de la fête, de cacher ses mortelles inquiétudes a sa femme, a sa fille, a sa soeur et a son gendre . et d'inventer des prétextes pour excuser l'absence de son fils. II feint de lui avoir donne une commission importante qui ne souffrait aucun délai. Enfin M. Vanderk trouve moyen d'être quelques minutes seul avec Antoine et lui dit:
âNe passez mes ordres en aucune manière, songez qu'il y va de l'honneur de mon fils et du mien: c'est vous dire tout. Je ne peux me confier qua vous, et je me fie a votre age, a votre expérience, et je peux dire a votre amitié. Rendez-vous au lieu oü ils doivent se rencontrer, derrière les petits remparts: déguisez-vous de facon a n'être pas reconnu; tenez-vous-en le plus loin que vous pourrez: ne soyez, s'il est possible, reconnu en aucune manière. Si mon fils a le bonheur cruel de renverser son adversaire, montrez-vous alors; il sera agité, il sera égaré, verra mal: voyez pour lui, portez sur lui toute votre attention; veillez a sa fuite, donnez-lui votre cheval, faites ce qu'il vous dira, faites ce que la prudence vous conseillera. Lui parti, portez
sedaine (1719â1797).
sur-le-champ tous vos soins a son rival, s'il respire encore; emparez-vous de ses der-niers moments, donnez-lui tous les secours qu'exige l'humanité; expiez autant qu'il est en vous le crime auquel je participe, puisque. . . . puisque. . . . cruel honneur . . . .! Mais, Antoine, si le ciel me punit autant que je dols l'être, s'il dispose de mon fils . . . . je suis père, et je crains mes premiers mouvements; je suis père, et cette fête, cette noce .... ma femme .... sa santé . . . . moi-même .... alors tu accourras; mon fils a son domestique, tu accourras; mais comme ta présence m'en dirait trop, aie cette attention, écoute bien. aie-la pour moi, je t'en supplie, tu frapperas trois coups a la porie de la basse cour, trois coups distinctement, et tu te rendras ici, ici dedans, dans ce cabinet; tu ne parieras a personne, mes chevaux seront mis, nous y courrons.quot;
Au cinquihne acte, l'angoisse du malheureux père est au comble. La cérémonie nuptiale a dü avoir lieu en l'absence du fils de la maison. La noce, revenue de l'église, est réunie au salon, en attendant que l'on annonce que le diner est servi. Tout le monde, le maiire d'hótel, les gens, les commis demandent a grands cris M. Antoine, dont la présence est si nécessaire et qui a disparu. Sur ces entrefailes, arrive un certain baron Desparville. a qui M. Vanderk père, sur une lettre trés pressante, remise la veille fort tard , avait di\ accorder un rendez-vous d'affaires , vers quatre heures.
ACTE V, SCÃNE IV.
le baron Desparville. Monsieur, monsieur, je suis fiché de vous déranger. Je sais tout ce qui vous arrive. Vous niariez votre fille. Vous êtes i l'instant en compagnie: mais un mot, un seul mot.
M. Vanderk père. Et moi, monsieur, je suis fiché de ne vous avoir pas donné une heure plus prompte. On vous a peut-être fait attendre. J'avais dit è, quatre heures, et il est trois heures seize minutes. Monsieur, asseyez-vous.
M. Desparville. Non, parions debout, j'aurai bientót dit. Monsieur, je crois que le diable est après moi. J'ai depuis quelques jours besoin d'argent, et encore plus depuis hier, pour la circonstance la plus pressante, et que je ne peux pas dire. J'ai uue lettre de change, bonne, excellente: c'est, comme disent vos marchands, c'est de Tor en barre, mais elle sera payée quand? quand? je n'en sais rien: ils ont des usages, des usances, des termes que je ne comprends pas. J'ai été chez plusieurs de vos confrères; mais tous ceux que j'ai vus jusqu'è. présent sont des arabes, des juifs; pardonnez-moi le terme, oui, des juifs. Ils m'ont demandé des remises considérables, paree qu'ils voient que j'en ai besoin. D'autres m'ont refusé tout net. Mais que je ne vous retarde point. Pouvez-vous m'avaucer le paye-ment de ma lettre de change, ou ne le pouvez-vous pas?
M. Vanderk. Puis-je la voir?
M. Desparville. La voila. . . . {Pendant que M. Vanderk Ut.) Je payerai tout ce qu'il faudra. Je sais qu'il y a des droits. 1 Faut-il le quart ? faut-il . . . . ? J:ai besoin d'argent.
M. Vanderk (sonne). Monsieur, je vais vous la faire payer.
M. Desparville. A l'instant?
M. Vanderk. Oui, monsieur.
398
M. Desparville. A l'instant ? prenez, prenez, monsieur. Ah, quel service vous me rendez! Prenez, prenez, monsieur.
1
Droit se dit dans le sens d'impót [droits d'entree, droits d'octroi), aussi dans celui
le philosophe sans le savoir (acte v, scène iv). 399
M. Vanderk {Ate domesiique qui entre). Allez è, ma caisse, apportez le montant de cette lettre, deux mille quatre cents livres.
M. Desparville. Monsieur, au service que vous me rendez, pou-vez-vous ajouter celui de me faire dcnner de Tor?
M. Vanderk. Volontiers, monsieur. (Au domesiiqué). Apportez la sorame en or.
M. Desparville (au domesiique qui sort). Faites retenir, monsieur, l'escompte, l'Ãl-compte.
M. Vanderk. Non, monsieur. Je ne prends point d'escompte, ce n'est point mon commerce; et, je vous l'avoue avec plaisir, ce service ne me coüte rien. Votre lettre vient de Cadix, elle est pour moi une rescription, elle devient pour moi de 1'argent comptant.
M. Desparville. Monsieur, monsieur, voilÃl de l'honnêteté, voilé, de Thonnêteté: vous ne savez pas toute l'obligation que je vous dois, toute l'étendue du service que vous me rendez
M. Vanderk. Je soubaite qu'il soit considérable.
M. Desparville. Ah! monsieur, monsieur, que vous êtes heureux! Vous n'avez qu'une fille, vous?
M. Vanderk. J'espère que j'ai un fils.
M. Desparville. Un fils! mais il est apparemment dans le commerce, dans un état tranquille; mais le mien, le mien est dans le service: è. l'instant que je vous parle, n'est-il pas occupé è. se battre!
M. Vanderk. A se battre?
M. Desparville. Oui, monsieur, èl se battre . . . . Un autre jeune homme, dans un café . . . . un étourdi lui a cherché querelle, je ne sais pourquoi, je ne sais comment; il ne le sait pas lui-mêtne.
M. Vanderk. Que je vous plains! et qu'il est è. craindre.....
M. Desparville. A craindre! je ne crains rien; mon fils est brave, il tient de moi, et adroit, adroit: ü vingt pas il couperait une balie en deux sur une lame de couteau. Mais il faut qu'il s'enfuie, c'est le diable! vous entendez bien, vous entendez: je me fie Ãl vous, vous m'avez gagné 1'dme.
M. Vanderk. Monsieur, je suis flatté de votre .... (O/i frappe un coup a ia porie de dehors.') Je suis flatté de ce que .... (Un second coup; M. Vanderk chanceile).
M. Desparville. Ce n'est rien; c'est qu'on frappe chez vous. ( Un troisième coup . M. Vanderk tombe sur un siègé). Monsieur, vous ne vous trouvez pas indisposé?
M. Vanderk. Ah! monsieur, tous les pères ne sont pas malheu-reux! (Lc domesiique enire avec des rouleaux de iouis). VoilA votre somme! partez, monsieur, vous n'avez pas de temps A perdre.
M. Desparville. Que vous m'obligez!
M. Vanderk. Permettez-moi de ne pas vous reconduire.
M. Desparville. Ah! vous avez affaire! Ah! le brave homme! ah! l'honnête homme! Monsieur, mon sang est a vous; restez , restez, restez, je vous en prie. {II sori.)
M. Vanderk. Mon fils est mort! . . . . Je l'ai vu ld, .... et je je ne l'ai pas embrassé ....
Cette scène , bien jouée , est des plus émouvantes. Cet homme qui fait sur lui-mème un effort presque surhumain, et qui, au moment oü il croit apprendre la mort de son
C.Plcetz , Manuel de Littérature frangaise. 4e éd. 28
SEDAINE (1719â1797).
fils unique, remet au père du meurtrier la somme qui doit favoriser la fuite de ce dernier, eet homme mérite en effet le nom de philosophe. Bientót Antoine arrive, et, tout éperdu, d'une voix entrecoupée a chaque instant par ses sanglots, il fait un récit des plus confus de ce qu'il croit avoir vu. (Scène VI.)
Antoine. J'étais trés loin, mais j'ai vu, ... . Ah! monsieur! M. Vanderk. Mon fils!
Antoine, Oui, ils se sont approchés è bride abattue. L'officier a tiré, votre fils ensuite. L'officier est tombé d'abord; il est tombé le premier. Après cela, monsieur .... Ah! mon cher maltre! Les chevaux se sont séparés ... Je suis accouru .... (sanglotant)... Je .... Je ....
M. Vamderk. Voyez si mes chevaux sont mis; faites approcher par la porte de derrière, venez m'avertir; courons-y, peut-être n'est-il que blessé.
Antoine. Mort, mort! j'ai vu sauter son chapeau: mort!
A ces mots, Victorine qui , seule dans la maison, ne s'était pas laissé tromper a la joie affectée de M. Vanderk, s'élance sur la scène en criant: Mort! Ah! qui done? qui done?''
C'est en vain que M. Vanderk affecte un air tranquille en présence de Victorine. II lui ordonne de tacher de parler a part a Mme Vanderk et de lui dire qu'il est force de sortir a I'instant, que sa femme ne doit pas s'inquiéter, mais faire en sorte qu'on ne s'apercoive pas de son absence. A ces mots , qui ne lui apprennent que trop la triste vérité, Victorine éclate en sanglots et s'écrie: âMort! et qui done? Monsieur votre fils?quot; M. Vanderk père. âVictorine!quot; Victorine. âJ'y vais, monsieur; non, je ne pleurerai pas, je ne pleurerai pas.quot; Tout en disant cela, elle éclate de nouveau en sanglots. M. Vanderk pere âNon, restez, je vous l'ordonne; vos pleurs vous trahiraient; je vous défends de sortir d'ici que je ne sois rentré.quot; Tout a coup Victorine pousse un grand cri de joie, elle vient d'apercevoir le jeune Vanderk, qui entre et se jelte dans les bras de son père. En même temps entrent en scène M. le baron Desparville et son fils, l'officier. C'est ce dernier qui éclaircit le mystère en rendant compte de la belle conduite de son adversaire:
âNous nous sommes rencontrés; j'ai couru sur lui; j'ai tiré; il a foncé 1 sur moi, il m'a dit: Je tire en l'air; il l'a fait. Ecouiez, m'a-t-il dit, j'ai cru hier que vous insultiez mon père, en parlant des négociants. Je vous ai insulté; j'ai senti que j'avais tort: je vous en fais mes excuses. N'étes-vous pas content? Eloignez-vous, et recommencons. â Je ne puis, monsieur, vous, exprimer ce qui s'est passé en moi; je me suis précipité de mon cheval; il en a fait autant, et nous nous sommes embrassés.quot;
Toute la familie , impatiente de l'absence de M. Vanderk père et de M. Vanderk fils, arrive après ce récit; on présente les nouveaux-venus, et on les invite a diner.
Mais alors le vieil Antoine entre en scène tout triste pour annoncer a son maitre que la voiture est préte. Rien n'égale son étonnement et sa joie quand il apercoit le jeune Vanderk sain et sauf au milieu de la familie. II s'écrie: ,,Je ne sais si c'est un rêve. Ah! quel bonheur! il fallait que je fusse aveugle!quot;
400
En effet, l'invraisemblance de la conduite du vieil Antoine , qui accourt frapper les trois coups funestes sur la foi d'w;/ chapeau sautant en Vair et sans s'assurer si son jeune maitre est réellement mort, est le seul cóté faible de cette belle pièce , a laquelle George Sand a donné une suite , sous le titre de Mariage de Victorine, charmante pièce qui a eu un grand succès au Théatre-Francais de Paris.
1
Foncer sur qn. , expression populaire pour se jeter sur qn.
40i
MARMONTEL.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
JEAN-FRANCOIS MARMONTEL, naquit en 1723, i Bort, dans le Limousin, de parents pauvres. Elevé chez les jésuites, il débuta dans la carrière des lettres en remportant plusieurs prix de poésie, d'abord iX 1'Académie des Jeux floraux ü Toulouse, et ensuite ü l'Académie francaise. II fit représenter quelques tragédies médiocres; mais la froideur 'avec laqnelle ses dernières pièces furent revues le dégoüta du thédtre. II écrivit alors pour le journal le Mercure des Conies moraux qui ofïrent un vif intérêt, mais, qui ne sont pas toujours dignes de leur titre, et il fit pour VEncyclopédie 1 une série d'articles littéraires, qui furent plus tard réunis sous le titre A'Ãlémenis de Littérature. En 1767, il publia Bclisaire, roman dit philosophique, empreint de l'esprit du temps et rempli de déclamations. Cet ouvrage attira sur lui les condamnations de la Sorbonne, ce qui ne l'empêcha pas d'étre nommé historiographe de France (1771). Ensuite Marmontel donna plusieurs opéras-comiques dont Grétry 2 fit la musique et qui eurent un trés grand succès. II publia les Incas, roman poétique, ou il expose les effets du fanatisme, et une Histoire de la régence du due d' Orleans. Enfin il a laissé des Mémoires fort intéressants. Pendant les orages de la révolution, Marmontel s'éloigna de Paris. II fut, en 1797, nommé député au Conseil des Anciens; il en fut exclu en 1799, et mourut peu de temps après.
Marmontel ne fut supérieur en aucun genre; mais ses écrits se distinguent par la pureté et l'elégance du style.
LA NARRATION ORATOIRE.
(Ãlements de Littérature, II).
Cicéron la définit 1'exposition des faits; ou propres tl la cause, ou étrangers, mais relatifs et adhérents a la cause mêrae.
â¢Trois qualités lui sont essentielies; la brièveté, la clarté et la vraisemblance.
La narration sera courte et précise, si elle ne remonte pas plus haut, et ne s'étend pas plus loin que la cause ne l'exige, et si, lors-qu'on n'aura besoin que d'exposer les faits en masse, elle en négligé les détails (car souvent c'est assez de dire qu'une chose s'est faite, sans exposer comment elle s'est faite); si elle ne se permet aucun écart; si elle fait entendre ce qu'elle ne dit pas; si elle omet non-seulement ce qui nuirait è. la cause, mais ce qui n'y servirait point; si elle ne dit qu'une fois ce qu'il y a d'essentiel k dire, et si elle ne dit rien de plus.
1
Voyez page 393 note 1.
MARMONTEL.
Bien des gens se trompent, dit Cicéron , è. une apparence de briè-veté et sont trés longs, en croyant être courts. lis s'efforcent de dire beaucoup de choses en peu de mots; c'est peu de choses qu'il faut dire et jamais plus qu'il n'est besoiu d'en dire. Par exemple, celui-ia croit être bref, qui dit: âJ'ai approché de sa maison; j'ai appelé son esclave; je lui ai demandé k voir son maltre; il m'a re-pondu qu'il n'y était pas.quot; Tout cela est dit en peu de mots; mais les détails en sont inutiles. âJ'ai été le voir, je ne l'ai pas trouvé,quot; dirait assez; le reste est superflu. II faut done éviter la superfluité des choses, comme la surabondance des mots.
La narration sera claire, ajoute l'orateur, si les faits y sont è leur place et dans leur ordre naturel; s'il n'y a rien de louche et rien de contourné, póint de digression, rien d'oublié que Ton désire, rien au-delè, de ce qu'on veut savoir; car les mêmes conditions qu'exige la brièveté, la clarté les' demande; et si une chose n'est pas bien entendue, souvent c'est moins par l'obscurité que par la longueur de la narration. II ne faut pas non plus y négliger la clarté des mots en eux-mêmes, et la lucidité de l'expression en général; mais c'est une règle commune fl tous les genres de discours.
Quant è, la vraisemblance, elle consiste h présenter les choses comme on les voit dans la nature; Ãl observer les convenances relatives au caractère, aux moeurs, k la qualité des personnes; a faire accorder le récit avec les circonstances du lieu, de l'heure oü Taction s'est passée, et de T espace de temps qu'il a fallu pour l'exécuter; a s'appuyer de la rumeur publique et de 1'opinion méme des auditeurs.
II faut de plus observer, dit-il, de ne jamais interposer la narration dans un endroit oü elle nuise ou ne serve pas è la cause; de ne l'employer qu'è, propos, et ponr en tirer avantage.
La narration nuit lorsqu'elle présente quelque tort grave, qu'on a soi-même, et qu'èl force d'excuses et de raisonnements on est ensuite obligé d'adoucir. Si le cas arrive, il faut avoir l'adresse de disperser dans la plaidoirie les parties de Taction, et A chacune d'elles opposer sur-le-champ une raison qui Taffaiblisse, afin que le remède soit incontinent appliqué sur la plaie, et que la défense tempère l'impres-sion d'un fait odieux.
La 7iarration ne sert de rien lorsque, par Tadversaire, les faits viennent d'étre exposés tels que nous voulons qu'ils le soient, ou que Tauditeur en est déjü instruit, et que nous n'avons aucun intérét de leur donner une autre face.
Enfin la narration n'est pas telle que la cause la demande, quand l'orateur expose clairement et avec des couleurs brillantes ce qui ne lui est pas favorable, et qu'il négligé et laisse dans Tombre ce qui lui est avantageux. Le talent contraire k ce défaut est de dissimuler, autant qu'il est possible, tout ce qui nous accuse; de le passer légère-ment si on ne peut le dissimuler; de n'appuyer et de ne s'entendre que sur les circonstances qui peuvent nous favoriser.
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BERNARDIN DB SAINT-PIERRE.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
Jacques henri-bernardin de saint-pierre naquit au
Havre, en 1737. Dès son enfance, il annonta des dispositions roma-nesques et un caractère impétueux, défiant et insoumis. Comme il était passionné pour la lecture des voyages, sa familie voulut faire du jeune homme un marin; mais un voyage d'essai prouva que le premier devoir de l'homme de mer, la subordination, était incompatible avec son caractère. Placé chez les jésuites de Caen, il fit des progrès rapides, acheva ses études classiques a Rouen d'une manière brillante, entra a l'Ãcole des ponts et chaussées, et fut, en 1760, envoyé en Allemagne en qualité d'ofticier-ingénieur, II y montra du talent et de la bravoure; mais son humeur susceptible le fit détester de ses camarades, et son insubordination finit par le faire renvoyer du service.
Après avoir vécu misérablement k Paris du produit de quelques lecons de mathématiques qu'il donnait mal et irrégulièrement, il passa en Hollande, oü il refusa une position assurée et partit pour Saint-Pétersbourg. II y trouva des protecteurs et fut admis dans le corps du génie avec le grade de capitaine. Mais son humeur n'en fut point changée.'Mécontent des autres et de lui-même, il repoussait avec une sorte d'ingratitude les conseils de ses supérieurs et les services de ses amis , qu'il fatiguait de ses plaintes. Tout occupé d'utopies philan-thropiqnes, il ne rêvait que l'établissement, sur les bords de 1'Aral, d'une république, dont il prétendait étre le législateur. Envoyé en Finlande pour en examiner les positions militaires et y établir un système de défense, il se consacra, pendant quelque temps; h un travail positif et utile. Mais bientót il quitta la Russie et partit pour Varsovie dans Ie dessein de se battre pour la liberté de la Pologne. II y resta un an sans prendre du service et sans rien faire de sérieux, puis il alia £l Vienne, de la a Dresde et enfin a Berlin. Frédéric le Grand refusant de lui accorder, s'il entrait dans le corps du génie, un grade supérieur Ãl celui qu'il avait eu en Russie, il rentra en France, en 1766, sans être plus riche qu'ö son départ.
Après bien des sollicitations, il obtint un brevet d'ingénieur pour 1'Ile-de-France. II s'y rendit avec de vastes projets de colonisation pour l'ile de Madagascar. Mais , dans ces parages lointains comme partout ailleurs, il se brouilla avec tout le monde et revint è. Paris en 1771, sans argent, mais riche d'observations et guéri un peu de ses illusions philanthropiques. Dès lors il se consacra aux lettres, se lia étroitement, en 1772, avec J.-J. Rousseau, avec lequel i) avait plus d'un trait de ressemblance, et vécut du produit de sa plume, dans une condition plus que modeste. II . publia son Voyage a fIle-de-France, qui eut quelque succès, et, après six ans de travail, ses Etudes de la nattire, qui eurent une grande vogue, quoiqu'elles
1
D'après la Biographic universelle.
404 BERNARDIN DE SAINT-PIERRE (1737 â1814).
aient peu de valeur scientifique; mais l'auteur avait la harhiesse de donner ses rêveries pour des découvertes, et il présentait ses idéés dans un beau et poétique langage. C'est peut-être de tous les écri-vains francais celui qui a le mieux peint la nature.
En 1788, Bernardin de Saint-Pierre donna l'ouvrage auquel il doit son immortalité, le charmant petit roman de Paul ei Virginie, un des chefs-d'ceuvre de la langue francaise, qui evt un succès immense en France et £l l'étranger. Dans l'espace d'une année, on en publia plus de cinquante contrefa^ons. Le nombre des éditions avouées par Bernardin de Saint-Pierre fut moins élevé, mais il suffit pour lui procurer une certaine aisance.
En 1791, il publia la Chaumièrê indienne, joli petit conté qui a une tendance satirique, et qui est loin d'égaler Paul et Virginie. L'année suivante, peu de temps avant la catastrophe du 10 aoüt, qui ren versa la monarchie, le roi Louis XVI nomma Bernardin de Saint-Pierre intendant du Jardin des plantes. La construction d'une serre et la création de la ménagerie, aux dépens de celle de Versailles, qui fut transportée h Paris, sont dues a son administration. Ses fonctions ayant été supprimées pendant les orages de la revolution, il se retira k la campagne, oüilcomposa les Harmonies de la Nature. En 1794, il fut chargé de faire un cours de morale è. l'Ecole normale, mais il eut peu de succès dans cette chaire. En 1795, il fut élu membre de l'Institut.
Bernardin de Saint-Pierre fut l'objet des faveurs de Bonaparte, alors général, bientót premier consul, qui était un des admirateurs les plus enthousiastes de Paul et Virginie. Sous l'empire, il fut richement pensionné, surtout par Joseph Bonaparte. II mourit en 1814.
Nous reproduisons un fragment du chef-d'oeuvre de Saint-Pierre.
PAUL ET VIRGINIE.
ÃGARÃS DANS LA FORÃT.
Le bon naturel de Paul et de Virginie se développait de jour en Jour. Un dimanche, au lever de l'aurore, leurs mères étant allées è la première messe k l'église des Pamplemousses, une négresse mar-ronne se présenta sous les bananiers qui entouraient leur habitation. Elle était décharnée comme un squelette, et n'avait pour vétement qu'un lambeau de serpillière 1 autour des reins. Elle se jeta aux pieds de Virginie, qui préparait le déjeuner de la familie, et lui dit: âMa jeune demoiselle, ayez pitié d'une pauvre esclave fugitive; il y a un mois que j'erre dans ces montagnes, demi morte de faim, souvent poursuivie par des chasseurs et par leurs chiens. Je fuis mon maltre, qui est un riche habitant de la Rivière-Noire; il m'a traité comrae vous le voyez.'' En même temps elle lui montra son corps sillonné de cicatrices profondes par les coups de fouet qu'elle en avait recus. Elle ajouta: âJe voulais aller me noyer; mais, sachant que vous de-
1
Toile grosse et claire dont on se sert pour em balier des marchandises.
PAUL ET VIRGINIE.
meuriez ici, j'ai dit: Puisqu'il y a encore de bons blancs dans ce pays, il ne faut pas encore mourir.quot; â Virginie, tout émne , lui répondit; âRassurez-vous, infortunée créature. Mangez , mangez.'' â Et elle lui donna le déjeuner de la maison, qu'elle avait apprêté. L'esclave, en peu de moments, le dévora tout entier. Virginie, la voyant rassasiée, lui dit: âPauvre misérable! j'ai envie d'aller de-mander votre grdce è, votre maltre; en vous voyant, il sera touché de pitié. Voulez-vous me conduire chez lui? â Ange de Dien, repartit la négresse, je vous suivrai partout oü vous voudrez.quot; â Virginie appela son frèrs et le pria de l'accompagner. L'esclave marronne les conduisit, par des sentiers au milieu des bois, au travers de hautes montagnes qu'ils grimpèrent avec bien de la peine et de larges rivières qu'ils passèrent amp; gué. Enfin, vers le milieu du jour, ils arri-vèrent au bas d'un morne, 1 sur les bords de la Rivière Noire. lis apercurent lè. une maison bien Mtie, des plantations considérables et un grand nombre d'esclaves occupés k toutes sortes de travaux. Leur maltre se promenait au milieu d'eux, une pipe a la bouche et un rotin 2 ö, la main. C'était un grand homme sec , olivdtre, aux yeux enfoncés et aux sourcils noirs et joints. Virginie, tout émue tenant Paul par le bras, s'approcha de l'habitant et le pria, pour l'atnour de Dien, de pardonner h. son esclave, qui était ö, quelques pas de lè, derrière eux. D'abord l'habitant ne fit pas grand compte de ces deux enfants pauvrement vêtus; mais quand il eut remarqué la taille élégante de Virginie, sa belle téte blonde sous une capote bleue, et qu'il eut entendu le doux son de sa voix, qui tremblait, ainsi que tout son corps, en lui demandant grAce, il ota sa pipe de sa bouche, et, levant son rotin vers le ciel, il jura, par un affreux serment, qu'il pardonnait a son esclave, non pas pour l'amour de Dieu, maïs pour l'amour d'elle. Virginie aussitót fit signe d l'esclave de s'avancer vers son maltre; puis elle s'enfuit, et Paul courut après elle.
Ils remontèrent ensemble le' revers du morne par oü ils étaient descendus; et, parvenus au sommet, ils s'assirent sous un arbre, accablés de lassitude, de faim et de soif. lis avaient fait d jeun plus de cinq lieues depuis le lever du soleil. Paul dit k Virginie: âMa sceur, il est plus de midi; tu as faim et soif, nous ne trouverons point ici k diner; redescendons le morne, et allons demander a manger au maltre de l'esclave. â Oh! non, mon ami, reprit Virginie, il m'a fait trop de peur. Souviens-toi de ce que dit quelquefois ma-man: Le pain du méchant remplit la bouche de gravier. â Comment ferons-nous done? dit Paul; ces arbres ne produisent que de mauvais fruits; il n'y a pas seulement ici un tamarin on un citron pour te rafralchir. Dieu aura pitié de nous, reprit Virginie; il exauce la voix des petits oiseaux qui lui demandent de la nourriture.quot; â A peine avait-elle dit ces mots, qu'ils entendirent le bruit d'une source qui tombait d'un rocher voisin. lis y coururent, et, après s'être dés-altérés avec ses eaux plus claires que le cristal, ils cueillirent et mangèrent un peu de cresson qui croissait sur ses bords. Comme
405
1
Morne, nom qu'on donne, aux colonies , a de petites montagnes rondes.
2
Cannc de rotang. Le rotang est une espèce de palmier.
4o6 bernardin de saint-pierre (1737 â1814).
ils regardaient de coté et d'autre, s'ils ne trouveraient pas quelque nourriture plus solide, Virginie aperq;ut parmi les ar bres de la forêt un jeune palmiste. 1 Le chou que la cime de eet arbre renferme au milieu de ses feuilles est un fort bon manger; mais quoique sa tige ne füt pas plus grosse que la jambe, elle avait plus de soixante pieds de hauteur. A la vérité, le bois de eet arbre n'est formé que d'un paquet de filaments; mais son aubier 2 est si dur qu'il fait rebrousser les meilleures haches, et Paul n'avait pas même un couteau. L'idée lui vint de mettre le feu au pied de ce palmiste. Autre embarras: il n'avait point de briquet, et d'ailleurs, dans cette 11e si couverte de rochers, je ne crois pas qu'on puisse trouver une seule pierre ü fusil. La nécessité donne de l'industrie, et souvent les inventions les plus utiles ont été dues aux hommes les plus misérables. Paul réso-lut d'allumer du feu è, la manière des noirs. Avec l'angle d'une pierre il fit un petit trou sur une branche d'arbre bien sèche, qu'il assujettit sous ses pieds; puis, avec le tranchant de cette pierre, il fit une pointe Ãl un autre morceau de branche également sèche, mais d'une espèce de bois différent. II posa ensuite ce morceau de bois pointu dans le petit trou de la branche qui était sous ses pieds; et le faisant rouler rapideraent entre ses mains comme un moulinet dont on veut faire mousser du chocolat, en peu de moments il vit sortir , du point de contact, de la fumée et des étincelles. II ramassa des herbes sèches et d'autres branches d'arbres et mit le feu au pied du palmiste, qui, bientót après; tomba avec un grand fracas. Le feu lui servit encore a dépouiller le chou de Fenveloppe de ses longues feuilles ligneuses et piquantes. Virginie et lui mangèrent une partie de ce chou crue, et 1'autre cuite sous la cendre et ils les trouvèrent également savoureuses. lis firent ce repas frugal, remplis de joie par le souvenir de la bonne action qu'ils avaient faite le matin; mais cette joie était troublée par l'inquiétude oü il se doutaient bien que leur longue absence de la maison jetterait leurs mères. Virginie revenait souvent sur eet objet. Cependant Paul, qui sentait ses forces rétablies, l'assura qu'ils ne tarderaient pas rl tranquilliser leurs parents.
Après diner ils se trouvèrent bien embarrassés: car ils n'avaient plus de guide pour les reconduire chez eux. Paul, qui ne s'étonnait de rien, dit è. Virginie: âNotre case est vers le soleil du milieu du jour; il faut que nous passions, comme ce matin, par-dessus cette montagne que tu vois li-bas avec ses trois pitons. Allons, marchons, mon amie.quot; - lis descendirent done le morne de la Rivière-Noire du cóté du nord et arrivèrent, après une heure de marche, sur les bords d'une large rivière qui barrait leur chemin. Cette grande partie de File, toute couverte de foréts, est si peu connue, même aujourd'hui, que plusieurs de ses rivières et de ses montagnes n'y ont pas encore de nom. La rivière, sur le bord de laquelle ils étaient, coule en bouillonnant sur un lit de roches. Le bruit de ses eaux
1
Le palmiste un genre de palmier^ dont la cime porte une espèce de chou, appelée chou-paliniste, que Ton mange.
2
XJaubier est la partie blanchatre qui est entre l'écorce et Ie corps de l'arbre.
PAUL ET VIRGINIE.
effraya Virginie; elle n'osa y mettre les pieds pour la passer ó, gué. Paul alors prit Virginie sur son dos, et passa, ainsi chargé sur les roches glissantes de la rivière, nialgré le tumulte de ses eaux.â âN'aie pas peur, lui disait-il; je me sens bien fort avec toi. Si l'ha-bitant de la Rivière-Noire t'avait refusé la grAce de son esclave, je me serais battu avec lui. â Comment! dit Virginie, avec eet homme si grand et si méchant ? A quoi t'ai-je exposé ? Mon Dieu! qu'il est difficile de faire le bien! il n'y a que le mal de facile è. faire.quot; â Quaud Paul fut sur le rivage, il voulut continuer sa route, chargé de sa soeur, et il se flattait de monter ainsi la montagne, qu'il voyait devant lui amp; une demi-lieue de la; mais bientót les forces lui man-quèrent, et il fut obligé de la mettre d terre et de se reposer auprès d'elle. Virginie lui dit alors: âMon frère, le jour baisse; tu as encore des forces, et les miemies me manquent; laisse-moi ici, et retourne seul è notre case pour tranquilliser nos mères â Oh! non, dit Paul, je ne te quitterai pas. Si la nuit nous surprend dans ces bois, j'allumerai du feu, j'abattrai un palmiste; tu en mangeras le chou, et je te ferai avec ses feuilles un ajoupa 1 pour te mettre ó, l'abri.quot; â Cependant Virginie s'étant un peu reposée, cueillit sur le tronc d'un vieil arbre penché sur le bord de la rivière de lon-gues feuilles de scolopendre 2 qui pendaient de son tronc. Elle en fit des espèces de brodequins, dont elle s'entoura les pieds, que les pierres des chemins avaient mis en sang; car, dans l'empressement d'étre utile, elle avait oublié de se chausser. Se sentant soulagée par la fralcheur de ces feuilles, elle rompit une branche de bambou, et se mit en marche, en s'appuyant d'une main sur ce roseau et de l'autre sur son frère.
lis cheminaient ainsi doucement h travers les bois; mais la hauteur des arbres et l'épaisseur de leurs feuillages leur firent bientót perdre de vue la montagne sur laquelle ils se dirigeaient, et même le soleil, qui était déjd prés dé se coucher. Au bout de quelque temps ils quittèrent, sans s'en apercevoir, le sentier frayé dans lequel ils avaient marché jusqu'alors, et ils se trouvèrent dans un labyrinthe d'arbres, de lianes et de roches, qui n'avait plus d'issue. Paul fit asseoir Virginie, et se mit k courir cü et la, tout hors de lui, pour chercher un chemin hors de ce fourré épais; mais il se fatigua en vain. II monta au haut d'un grand arbre, pour découvrir au moins la montagne; mais il n'apercut autour de lui que les cimes des arbres, dont quelques-unes étaient éclairées par les derniers rayons du soleil couchant. Cependant l'ombre des montagnes couvrait déjÃl les foréts dans les vallées; le vent se calmait, comme il arrive au coucher du soleil; un profond silence régnait dans ces solitudes, et on n'y entendait d'autre bruit que le bramement des cerfs qui venaient chercher leurs gites dans ces lieux écartés. Paul, dans 1'espoir que quelque chasseur pourrait 1'entendre, cria alors de toute sa force: Venez, venez au secours de Virginie! â Mais les seuls
1
Ajoupa, espèce de hutte portée sur des pieux, grossièrement recouverte de bran-chages, de feuilles, de paille ou de jonc.
2
Scolopendre, plante de la familie des fougères; elle croit dans les fentes des vieilles murailles et dans les lieux humides et ombragés.
4o8 bernardin de saint-pierre (1737â1814).
échos de la forêt répondirent Ãl sa voix et répétèrent d. plusieurs reprises: Virginie! , . . . Virginie!
Paul descendit alors de l'arbre, accablé de fatigue et de chagrin: il chercha les moyens de passer la nuit dans ce lieu; mais il n'y avait ni fontaine, ni palmiste, ni même de branches de bois sec propres è. allutner du feu. II sentit alors, par son expérience, toute la faiblesse de ses ressources, et il se mit è. pleurer. Virginie lui dit: âNe pleure point, mon ami, si tu ne veux m'accabler de chagrin. C'est moi qui suis la cause de toutes tes peines et de celles qu'éprou-vent maintenant nos mères. II ne faut rien faire, pas même le bien, sans consulter ses parents. Oh! j'ai été bien imprudente!'' â Et elle se prit Ãl verser des larmes. Cependant elle dit Ãl Paul: âPrions Dieu, mon frère, et il aura pitié de nous.quot; â A peine avaient-ils achevé leur prière, qu'ils entendirent un chien aboyer. â âC'est, dit Paul, le chien de quelque chasseur qui vient le soir tuer des cerfs k rafföt.'' â Peu après, les aboiements du chien redoublèrent. âII me semble, dit Virginie, que c'est Fidéle, le chien de notre case. Oui, je reconnais sa voix: serions-nous si prés d'arriver, et au pied de notre montagne?quot; â En effet, un moment après. Fidéle était è,leurs pieds, aboyant, hurlant, gémissant et les accablant de caresses. Comrae ils ne pouvaient revenir de leur surprise, ils apercurent Domingue, 1qui accourait k eux. A 1'arrivée de ce bon noir, qui pleurait de joie, ils se mirent aussi k pleurer, sans pouvoir lui dire un mot. Quand Domingue eut repris ses sens: âO mes jeunes maltres, leur dit-il, que vos méres ont d'inquiétude ! comme elles ont été étonnées quand elles ne vous ont plus retrouvés au retour de la messe, oü je les accom-pagnais! Marie, qui travaillait dans un coin de l'habitation, n'a su nous dire oü vous étiez allés. J'allais, je venais autour de l'habitation, ne sachant moi-méme de quel cóté vous chercher. Enfin j'ai pris vos vieux habits k l'un et k l'autre, je les ai fait flairer £l Fidéle ; et, sur-le-champ, comme si ce pauvre animal m'eüt entendu, il s'est mis k quêter 2 sur vos pas. II m'a conduit, toujours en remuant la queue, jusqu'a la Riviére-Noire. C'est 1ÃI oü j'ai appris d'unhabitant que vous lui aviez ramené une négresse marronne, et qu'il vous avait accordé sa grdce. Mais quelle gr^ce ! il me Fa montrée attachée , avec une chalne au pied, k un billot de bois, et avec un collier de fer k trois crochets autour du cou. De 1ÃI, Fidéle, toujours quêtant, m'a mené sur le morne de la Riviére-Noire, oü il s'est arrété encore en aboyant de toute sa force. C'était sur le bord d'une source, au-prés d'un palmiste abattu, et prés d'un feu qui fumait encore: enfin il m'a conduit ici. Nous sommes au pied de la montagne, et il y a encore quatre bonnes lieues jusque chez nous. Allons, mangez et prenez des forces.'' â II leur présenta aussitót un gdteau, des fruits et une grande calebasse 3 rempiie d'une liqueur composée d'eau, de
1
L'esclave de la mère de Virginie.
2
Quêter, terme de chasse: quêter un cerf, un lièvre , desperdrix. II s'emploie quel-quefois absolument, comme dans notre passage , p. e. Ce chien quête bien.
3
Nom qu'on donne aux fruits de diverses espèces de courges et de quelques autres plantes, lesquels ont k peu prés la forme d'une bouteille, et servent, lorsqu'on les a vidés et séchés, a contenir des boissons.
PAUL ET VIRGINIE.
vin, de jus de citron, de sucre et de muscade, que leurs mères avaient préparée pour les fortifier et les rafralchir. Virginie soupira au souvenir de la pauvre esclave et des inquiétudes de leurs mères. Elle répéta plusieurs fois; âOh! qu'il est difficile de faire le bien!quot; â Pendant que Paul et elle se rafralchissaient, Domingue alluma du feu; et ayant cherché dans les rochers un bois tortu ' qu'on appelle bois de ronde, et qui bröle tout vert en jetant une grande flamme, il en fit un flambeau, qu'il alluma; car il était déjè nuit. Mais il éprouva un embarras bien plus grand, quand il fallut se mettre en route: Paul et Virginie ne'pouvaient plus marcher; leurs pieds étaient enflés et tout rouges. Domingue ne savait s'il devait aller bien loin de 1ÃI leur chercher du secours, ou passer dans ce lieu la nuit avec eux. â âOü est le temps, leur disait-il, oü je vous portais tous deux Ãl la fois dans mes bras? Mais maintenant vous êtes grands, et je suis vieux.quot; â Comme il était dans cette perplexité, une troupe de noirs marrons se fit voir 3, vingt pas de 1amp;. Le chef de cette troupe, s'approchant de Paul et de Virginie, leur dit: âBons petits blancs, n'ayez pas peur; nous vous avons vus passer ce matin avec une négresse de la Rivière-Noire; vous alliez demander sa grdce è. son mauvais rnaltre. En reconnaissance, nous vous reporterons chez vous sur nos épaules.quot; â Alors il fit un signe, et quatre noirs marrons des plus robustes firent aussitót un brancard avec des branches d'arbres et des lianes, y placèrent Paul et Virginie, les mirent sur leurs épaules, et, Domingue marchant devant eux avec son flambeau, ils se mirent en route, aux cris de joie de toute la troupe, qui les comblait de bénédictions. Virginie, attendrie, disait è, Paul: âO men ami! jamais Dieu ne laisse un bienfait sans recompense.quot;
Ils arrivèrent vers le milieu de la nuit au pied de leur montagne, dont les croupes étaient éclairées de plusieurs feux. A peine ils la montaient, qu'ils entendirent des voix qui criaient; âEst-ce vous, mes enfants?quot; â Ils répondirent, avec les noirs, âOui; c'est nous.quot;âEt bientót ils apercurent leurs mères et Marie qui venaient au-devant d'eux avec des tisons flambants, â âMalheureux enfants! dit madame de Ia Tour, d'oü venez-vous? dans quelles angoisses vous nous avez jetées!â Nous venons, dit Virginie, de la Rivière-Noire, de demander la grdce d'une pauvre esclave marronne, ó. qui j'ai donné, ce matin, le déjeuner de la tnaison, paree qu'elle mourait de faim: et vcila que les noirs marrons nous ont ramenés.quot; â Madame de la Tour embrassa sa fille sans pouvoir parler; et Virginie, qui sentit son visage mouillé des larmes de sa mère, lui dit: âVous me payez de tout le mal que j'ai soufïert!quot; â Marguerite, ravie de joie, serrait Paul dans ses bras, et lui disait: âEt toi aussi, men fils, tu as fait une bonne action.quot; â Quand elles furent arrivées dans leurs cases avec leurs enfants, elles donnèrent bien k manger aux noirs marrons, qui s'en retournèrent dans leurs bois, en leur souhaitant toutes sortes de prospérités.
1 Tortu (du participe latin tortus)-, ce qui n'est pas droit, ce qui est de travers.
Jambe tortue, nez tortu, arbre tortu.
4io
DE LILLE.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
JACQUES DELILLE naquit en 1738, prés de Clermont, en Auvergne. Son modique héritage suffit amp; peine aux frais de l'éducation qu'il recut au collége de Lisieux, placé alors sous la direction des jésuites. Les succés qu'il obtint dans ses études le décidérent a entrer dans les ordres et è. se vouer A Fenseignement. II fut d'abord maltre élémentaire, puis professeur a Paris et obtint enfin la chaire de poésie latine au Collége de France. 1 Sa traduction des Gcorgiques de Virgile, qu'il publia en 1760, révéla en lui un talent poétique qui lui ouvrit en 1774 les portes de 1'Académie francaise. Quelque temps aprés, il publia le poème des Jar dins, qui eut aussi beaucoup de succés. En 1784, il accompagna l'ambassadeur de France a Constantinople, et, en visitant les ruines de la Gréce, il concut le plan de son poème de XImagination. Pendant la révolution il s'éloigna de Paris, passa quelque temps en Lorraine et voyagea en Suisse, en Allemagne et en Angleterre. Rentré en France, sous le consulat, il reprit sa chaire au Collége de^ France et publia plusieurs ouvrages, entre autres la traduction de VÃnéide. Dans les derniéres années de sa vieillesse, il devint complètement aveugle, et il mourut en 1813. Son commerce aimable et son caractére bienveillant lui avaient fait un grand nombre d'amis.
Delille ne brille pas par le génie et l'invention, mais il s'est placé au premier rang pour l'art de la versification et pour le talent descriptif.
LES CATACOMBES DE ROME.
(Tiré du poème: \Imagination).
Sous les remparts de Rome, et sous ses vastes plaines Sont des autres profonds, des voiites souterraines , Qui, pendant deux mille ans, creusés par les humains, Donnérent leurs rochers aux palais des Romains.
Avec ses monuments et sa magnificence,
Rome entière sortit de eet ablme immense.
Depuis, loin des regards et du fer des tyrans,
L'église encore naissante y cacha ses enfants,
Jusqu'au jour oü, du sein de cette nuit profonde, Triomphante, elle vint donner des lois au monde. Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars.
Jaloux de tout connaltre, un jeune amant des arts, L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture,
1
Le College de France, a Paris, n'est pas un college (lycée), dans le sens qu'on attache ordinairement a cc mot, mais une institution, d'enseignement supérieur, dont les professeurs font des cours de lettres et de sciences, suivis par des étudiants et des gens du monde. Le Collége de France fut fondé par Francois Ier, en 1530.
LES CATACOMBES DE ROME.
Brülait de visiter cette demeure obscure,
De notre antique foi vénérable berceau.
Un fil dans une main et dans l'autre un flambeau , II entre ; ii se confie h ces voötes nombreuses Qui croisent en tous sens leurs routes ténébreuses. II aime £l voir ce Keu, sa triste majesté,
Ce palais de la nuit, cette sombre cité,
Ces temples, oü le Christ vit ses premiers fidèles'. Et de ses grands tombeaux les ombres éternelles.
Dans un coin écarté se présente un réduit,
Mystérieux asile oü 1'espoir le conduit.
II voit des vases saints et des urnes pieuses. Des vierges, des martyrs dépouilles précieuses.
II saisit ce trésor, il veut poursuivre: hélas! II a perdu le fil qui conduisait ses pas.
II cherche, mais en vain: il s'égare, il se trouble; II s'éloigne, il revient, et sa crainte redouble;
II prend tous les chemins que lui montre la peur.
Enfin, de route en route, et d'erreur en erreur. Dans les enfoncements de cette obscure enceinte, II trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe, D'ou vingt chemins divers conduisent amp; l'entour. Lequel choisir? lequel doit le conduire au jour ?
II les consulte tous: il les prend, il les quitte,
L'effroi suspend ses pas, l'effroi les précipite; II appelle: l'echo redouble sa frayeur;
De sinistres pensers viennent glacer son cceur.
L'astre heureux qu'il regrette a mesuré dix heures, Depuis qu'il est errant dans ces noires demeures. Ce lieu d'effroi, ce lieu d'un silence éternel,
En trois lustres enliers voit ö, peine un mortel; Et, pour comble d'effroi, dans cette nuit funeste. Du flambeau qui le guide il voit périr le reste. Craignant que chaque pas, que chaque mouvement. En agitant la flamme n'en use 1'aliment,
Quelquefois il s'arrête et demeure immobile;
Vaines precautions! tout soin est inutile!
L'heure approche, et déjè. son cceur épouvanté Croit de I'affreuse nuit sentir 1'obscurité.
II marche, il erre encor sous cette voüte sombre, Et le flambeau mourant fume et s'éteint dans rombre. II gémit; toutefois d'un souffle haletant,
Le flambeau ranimé se rallume un instant.
Vain espoir! par le feu la cire consumée.
Par degrés s'abaissant sur la mèche enflammée,
Atteint sa main souffrante, et de ses doigts vaincus Les nerfs découragés ne la soutiennent plus:
De son bras défaillant enfin la torche tombe,
Et ses derniers rayons ont éclairé sa tombe. L'infortuné déjtl voit cent spectres hideux:
DELILLE (1738â1813).
Le Délire brülant, le Désespoir afifreux,
La Mort .... non cette mort qui plait Ãl la victoire,
Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire;
Mais lente', mais horrible, et tralnant par la main
La faim qui se déchire et se ronge le sein.
Son sang, k ces pensers, s'arrête dans ses veines.
Et quels regrets louchants viennent aigrir ses peines?
Ses parents, ses amis, qu'il ne reverra plus.
Et ces nobles travaux qu'il laissa suspendus,
Ces travaux qui devaient illustrer sa mémoire,
Qui donnaient le bonheur et promettaient la gloire!
Et celle dont 1'amour, celle dont le souris
Fut son plus doux éloge et son plus digne prix!
Quelques pleurs de ses yeux coulent h. cette image,
Versés par le regret et séchés par la rage.
Cependant il espère, il pense quelquefois
Entrevoir des clartés, distinguer une voix.
II regarde, il écoute .... Hélas! dans 1'ombre immense
II ne voit que la nuit, n'entend que le silence,
Et le silence ajoute encore A sa terreur.
Alors; de son destin sentant toute l'horreur, Son coeur tumultueux roule de rêve en rêve;
II se léve, il retombe, et soudain se relève.
Se tralne quelquefois sur de vieux ossements,
De la mort qu'il veut fuir horribles monuments,
Quand tout £ coup son pied trouve un léger obstacle. II y porte la main. O surprise ! 0 miracle!
11 sent, il reconnait le fil qu'il a perdu.
Et de joie et d'espoir il tressaille éperdu.
Ce fil libérateur, il le baise, il I'adore,
II s'en assure, il craint qu'il ne s'échappe encore; II veut le suivre, il veut revoir l'éclat du jour;
Je ne sais quel instinct l'arrête en ce séjour.
A l'abri du danger, son dme encor tremblante Veut jouir de ces lieux et de son épouvante.
A leur aspect lugubre, il éprouve en son coeur Un plaisir agité d'un reste de terreur;
Enfin, tenant en main son conducteur fidéle,
II part, il vole aux lieux oü la clarté l'appelle.
Dieu! quel ravissement quand il revoit les cieux,
Qu'il croyait pour jamais éclipsés è. ses yeux!
Avec quel doux transport il promène sa vue Sur leur majestueuse et brillante étendue!
La cité, le hameau, la verdure, les bois Semblent s'offrir è, lui pour la première fois;
Et, rempli d'une joie inconnue et profonde.
Son coeur croit assister au premier jour du monde.
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413
FLORIAN.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
Jean-pierre claris de florian naquit en 1755 au chateau
de Florian, dans les Cévennes. II fut de bonne heure admis, en qualité de page, dans la maison du due de Penthièvre, k Sceaux, oü il revint se fixer, après avoir quelque temps servi dans l'armée comme officier de cavalerie. Encouragé et accueilli par Voltaire, Florian cultiva les lettres avec succès et fut recu è l'Académie francaise en 1788. II vivait dans l'intimité du due de Penthièvre, dont il distribuait les bienfaits. La révolution troubla la vie agréable et tranquille qu'il menait auprès de ce prince bienfaisant el populaire: en 1793, dans le temps de la Terreur, Florian fut mis en prison. 11 recouvra sa liberté, mais il mourut peu après, a Sceaux. en 1794, dgé seulement de 38 ans.
Florian s'est exercé dans plusieurs genres, et, sans être supérieur dans aucun, il tient un rang honorable dans la littérature francaise. Son principal titre sont ses Fables, par lesquelles il s'est placé immé-diatement après La Fontaine. Ses Comedies sont oubliées depuis longtemps; mais parrai ses Romans, que l'on peut aussi appeler des poèmes en prose, Nitnia Pompilius et Guillanme Teil ont eu une trés grande vogue, et, il faut le dire, ont été appréciés bien au-dessus de leur véritable valeur. Ce qui plaisait surtout dans ces ouvrages c'était rhonnéteté des sentiments, l'élégance et l'harmonie du langage. II y règne cependant une fausse sentimentalité et un ton déclamatoire qui ne permettent pas de les classer parmi les livres qui fournissent une nourriture saine è. l'esprit de la jeunesse. Le meilleur travail en prose de Florian est peut-être la traduction ou plutót l'imitation libre qu'il publia du célèbre roman espagnol Zgt;on Quichotte 1 de Cervantès, quoique l'écrivain francais soit loin d'avoir atteint k la piquante originalité de son modèle. On peut y joindre ses Mémoires (Vuil jeune Espagnol et le roman de Gonzalve de Cor done.
I. FABLES.
I. LA JEUNE POULE ET LE VIEUX RENARD (li. 17).
Une poulette jeune et sans expérience.
En trottant, cloquetant, 2 grattant,
Se trouva, je ne sais comment,
Fort loin du poulailler, berceau de son enfance.
Elle s'en apercut, qu'il était déjè, tard.
Comme elle y retournait, voici qu'un vieux renard A ses yeux troublés se présente.
La pauvre poulette tremblante Recommanda son dme d Dieu.
Mais le renard, s'approchant d'elle:
Lui dit: Hélas! mademoiselle,
1
La forme espagnole est Quijote (d'après l'ancienne orthographe Quixote). Les
2
Francais, ayant des difficultés a prononcer le son guttural du j espagnol, ont change ce nom en Qmchottc. 2 Cloquetant ou clochetant veut dire: allant a cloche-pied.
414 FLORIAN (1755â1794).
Votre frayeur m'étonne peu;
C'est la faute de mes confrères,
Gens de sac et de corde, infdmes ravisseurs,
Dont les appétits sanguinaires Ont rempli la terre d'horreurs.
Je ne puis les changer, mais du moins je travaille A préserver par mes conseils L'innocente et faible volaille Des attentats de mes pareils.
Je ne me trouve heureux qu'en me rendant utile; Et j'allais, de ce pas, jusque dans votre asile,
Pour avertir vos sceurs, qu'il court un mauvais bruit; C'est qu'un renard, méchant autant qu'habile,
Doit vous attaquer cette nuit.
Je viens veiller pour vous. ^La crédule innocente Vers le poulailler le conduit.
A peine est-il dans ce réduit,
Qu'il tue, étrangle, égorge, et sa griffe sanglante Entasse les mourants sur la terre étendus,
Comme fit Diomède au quartier de Rhésus.
II croqua tout, grandes, petites,
Coqs, poulets et chapons; tout périt sous ses dents. La pire espèce des méchants Est celle des vieux hypocrites.
2. LE LION ET LE LÃOPARD.
(Livre III, Fable 21).
Un valeureux lion, roi d'une immense plaine,
Désirait de la terre une plus grande part.
Et voulait conquérir une forêt prochaine,
Héritage d'un léopard.
L'attaquer n'était pas chose bien difficile;
Mais le lion craignait les panthères, les ours.
Qui se trouvaient placés juste entre les deux cours. Voici comment s'y prit notre monarque habile: Au jeune léopard, sous prétexte d'honneur,
II députe un ambassadeur;
C'était un vieux renard. Admis è. l'audience Du jeune roi, d'abord il vante sa prudence. Son amour pour la paix, sa bonté, sa douceur.
Sa justice et sa bienfaisance;
Puis, au nom du lion, propose une alliance.
Pour exterminer tout voisin Qui méconnaitra leur puissance.
Le léopard accepte; et dès le lendemain,
Nos deux héros, sur leurs frontières,
Mangent a qui mieux mieux les ours et les panthères: Cela fut bientót fait. Mais quand les rois amis, Partageant le pays conquis,
Fixèrent leurs bornes nouvelles,
IMITATION DE DON QUICHOTTE.
II s'éleva quelques querelles:
Le léopard lésé se plaignit du lion;
Celui-ci montra sa denture Pour prouver qu'il avait raison:
Bref, on en vint aux coups. La fin de I'aventure Fut le trépas du léopard:
II apprit alors, un peu tard,
Que, contre les lions, les meilleures barrières Sont les perils Etats des ours et des panthères.
II. IMITATION DE DON QUICHOTTE.
DE L'AGREABLE MANIÃRE DONT DON QUICHOTTE RECUT L'ORDRE DE LA CHEVALERIE.
Tourmenté de cette idéé, don Quichotte abrège son mauvais souper, se léve, appelle l'aubergiste, et, s'enfermant avec lui dans l'écurie, il se jette amp; ses genoux: âIllustre chevalier, lui dit-il,j'ose supplier votre courtoisie de vouloir m'accorder un don.quot; â L'aubergiste, surpris de ces paroles et de voir eet homme èl ses pieds, s'efforgait de le relever ; mais, n'en pouvant venir a bout, il lui promit ce qu'il demandait. â âJe n'en attendais pas moins de votre magnanimité, reprit don Quichotte : ce que je désire de vous ne peut tourner qu'è, votre gloire et au profit de 1'univers: c'est de permettre que cette nuit même je fasse la veille des armes dans la cbapelle de votre chdteau, et que demain, au point du jour, vous me confériez l'ordre de la chevalerie, afin que je puisse aller dans les quatre parties du monde secourir les faibles et les opprimés, selon 1'usage des chevaliers errants, au nombre desquels je brüle de me voir enfin agrégé.quot;
L'aubergiste, comme nous l'avons dit, ne manquait pas de malice. II avait d'abord soupconné la folie de don Quichotte: il n'en douta plus après ces paroles; et, voulant s'en amuser, il lui répondit trés sérieusement: âSeigneur, un si noble désir est digne de votre grande dme. Vous ne pouviez, pour le satisfaire, mieux vous adresser qu'è.mei; ma jeunesse entière fut consacrée a eet honorable exercice. J'allais courant l'univers et cherchant les aventures dans les faubourgs de Malaga, dans les marchés de Séville, de Ségovie, de Valence, sur les ports, aux jardins publics, è. la bourse, partout enfin oü je trouvais quelque chose a faire. Me voyant vieux, j'ai pris le parti de me retirer dans mon chdteau, oü je vis paisiblement de mon bien et de celui des autres, me faisant toujours un plaisir de recevoir de mon mieux tons les chevaliers errants qui passent, de quelque qualité qu'ils soient, et ne leur demandant pour prix d'une si tendre affection que de partager avec moi 1'argent qui peut les embarrasser. Dans ce moment je n'ai point de chapelle a vous offrir, paree que je viens de l'abattre pour en construire une plus belle; mais il est possible de s'en passer: et ma cour, qui est grande, commode, sera précisément ce qu'il faut pour que vous fassiez cette nuit la veille des armes. Demain matin nous remplirons les autres cérémonies; après quoi vous serez chevalier, et tout aussi bon chevalier qu'il y en ait jamais eu au monde. Répondez-moi d'abord sur un point qui ne laisse pas de m'intéresser : avez-vous de l'argent ?
C. Plcetz Manuel de Littérature franqaise. 4e éd. 29
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florian (1755â1794)-
âNon, répondit Don Quichotte, je n'ai jamais lu qu'aucun chevalier se füt muni de ce vil métal. â Vous êtes dans Terreur, reprit l'aubergiste; si les historiens n'en parient pas, c'est qu'ils ont pensé qu'il allait sans dire que les chevaliers ne marchaient jamais sans une chose aussi nécessaire que l'argent. Je puis vous assurer qu'ils portaient tous une bourse bien garnie, des chemises blanches, et une petite botte d'onguent pour les blessures qu'ils pouvaient recevoir. Vous sentez bien qu'ils n'étaient pas toujours sürs, après un combat terrible, de voir arriver sur un nuage une demoiselle ou un nain qui v!nt leur faire boire de ces eaux divines dont une seule goutte gué-rissait leurs plaies. Pour plus grande precaution, ils chargeaient leurs écuyers d'avoir avec eux de la charpie, de l'onguent et de l'argent. Quand ils n'avaient point d'écuyer, ce qui était rare amp; la vérité,ces messieurs portaient leurs provisions dans un petit porte-manteau, qui ne paraissait presque point, sur la croupe du cheval, et qui n'était permis que pour ce seul cas. Ainsi, je vous ordonne, comme è mon fils en chevalerie, de ne jamais voyager sans argent; vousverrezque vous et les autres s'en trouveront k merveille.quot; '
Don Quichotte promit de n'y pas manquer. Pressé de comnieucer la veille des ajmes, il alia chercher les siennes, qu'il vint porter au milieu de la cour sur une auge prés du puits. II prit seulement sou écu, 2 sa lance, et se mit h. se promener en long et en large devant 1'auge. La lune, au plus haut de son cours, brillait dans un ciel sans nuage. Les habitants de l'auberge, iï qui l'hóte avait raconté les folies du chevalier, vinrent le contempler de loin. Don Quichotte, sans y prendre garde, continuait sa promenade, s'appuyait de temps en temps sur sa lance, et regardait fixement les armes, afïectant toujours une contenance aussi tranquille que fiére.
H arriva qu'un des muletiers logés dans l'hótellerie voulut donner è. boire è. ses muiets, et s'en vint pour débarrasser l'auge. Don Quichotte, le voyant approcher, lui cria d'une voix terrible: âQui que tu sois, présomptueux chevalier, tremble de toucher a ces armes; elles appartiennent au plus vaillant de tous ceux qui ont ceint l'épée: ta mort expierait ton audace.quot; â Le malheureux muletier, écoutant peu le héros, prit les armes et les jeta loin de lui. Don Quichotte alors levant les yeux au ciel, et s'adressant ü Dulcinée: âO dame de mon coeur, s'écria-t-il, n'abandonnez pas dans ce premier danger le chevalier, votre esclave, et que votre intérét pour lui vienne redoubler sa valeur!'' â En disant ces mots, il jette son bouclier, saisit sa lance è deux mains, et la fait tomber avec tant de force sur la téte du muletier , qu'il l'étend par terre sans mouvement. Ce)a fait, il va relever ses armes, les remet froidement sur l'auge, et recommence ü se promener.
L'instant d'après, un autre muletier, ignorant ce qui venait d'arriver è, son confrère, qui restait lèi tout étourdi, voulut de même abreuver ses muiets et retira les armes de dessus l'auge. Cette fois-ci don Quichotte, sans lui dire une parole et sans invoquer Dulcinée, léve sa lance et la lui casse sur la téte, qu'il ouvre en trois ou quatre endroits. L'aubergiste et tous les gens de la maison accourent vers le chevalier, qui
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1
Plus correctement; Vous et les autres, vot/s vous en trouverez . . .
2
a Ecu.. c'est-a-dire bouclier, du latin scutum.
IMITATION DE DON QUICHOTTE.
se couvrant de son écu, s'écrie: âO dame de beauté, soutien et force de raon Ame, animez-moi d'un de vos regards dans cette terrible aventure!quot;
Cela dit, il se sentit tant de courage, que tous les muletiers de l'univers ne l'auraient pas fait reculer d'un pas. Les carnarades des blessés commencèrent £ prendre des pierres, qu'ils firent pleuvoir sur notre héros. Celui-ci s'en garantissait de son mieux avec son bouclier, et ne s'éloignait pas de l'auge. L'aubergiste se tuait de crier que c'était un fou; qu'il les avait avertis; qu'ils n'y gagneraient que des coups. Don Quichotte criait plus fort qu'ils étaient tous des Idches, des traitres, que le seigneur chdtelain était lui-même un chevalier félon, puisqu'il souffrait chez lui des trahisons pareilles; qu'il sau-rait bien l'en punir aussitót qu'il aurait recu l'ordre de la chevalerie. â âMais vous autres, ajoutait-il, indigne et vile canaille, venez, ap-prochez, attaquez; vous aurez le prix de votre insolence.quot;
II prononcait ces paroles d'un air si ferme, si résolu, que les muletiers , efïrayés, fiuirent par suivre le conseil de l'hóte. Ils cessèrent de jeter des pierres, emportèrent les deux blessés, et Don Quichotte reprit sa promenade aussi tranquillement qu'auparavant. L'aubergiste, qui commencait a ne plus rire des plaisanteries du héros, résolut de les faire finir en lui conférant le plus tót possible ce malheureuxordre de la chevalerie. II vint lui demander excuse de la grossièreté de ces rustres qu'il avait si bien chdtiés, l'assurant que tout s'était passé a son insu, et ajouta qu'au surplus, ayant satisfait a l'obligation de la veille des amies, qui n'exigeait que deux heures, il pouvait, au défaut de la chapelle, recevoir dans tout autre lieu l'accolade et le coup de plat d'épée sur le dos, seules choses nécessaires, suivant les rites de l'ordre.
Don Quichotte le crut aisément, le supplia de se dépêcher, paree qu'une fois armé chevalier, son dessein, si Ton venait encore le pro-voquer, était de ne laisser personne en vie dans le chdteau. Le chdtelain n'en fut que plus pressé d'aller chercher le livre oü il écrivait ses rations de paille. et, suivi d'un petit garcon qui portait un bout de chandelle et de deux demoiselles, il revint trouver Don Quichotte, qu'il fit raettre a genoux devaht lui. Marmottant alors dans son livre, comme s'i! eüt dit quelque oraison, il leva sa main, la fit tomber assez rudement sur le cou de Don Quichotte, et, saus s'interrompre, le frappa de même avec le plat de sou épée. L'une des dames lui ceignit l'épée: l'autre lui chaussa l'éperon. Don Quichotte, reconnaissant, voulut savoir comment elles se nommaient, afin de les faire jouir d'une portion de sa gloire. Les modestes demoiselles lui avouèrent que l'une d'elles était la fille d'une ravaudeuse de Tolède et s'appelait la 7 oio sa; que l'autre, étant la fille d'un meunier, n'avait d'autre nom que la Meumèrc. Don Quichotte leur rendit grdces et les pria de vouloir bien prendre le don pour l'amour de lui, et de s'appeler désormais dona Tolosa et dona Meunière.
Toute les cérémonies achevées, notre nouveau chevalier, qui brulait d'aller chercher des aventures, courut seller Rossinante, monta dessus, et tout è, cheval vint etnbrasser l'aubergiste, en le remerciant de la faveur qu'il avait regue de lui dans des termes si extraordinaires, qu'il me serait impossible de les rapporter. L'hóte. qui désirait fort de s'en voir défait, répondit plus brièvement, mais dans le même langage, et, saus rien lui demander de sa dépense, le vitpartir avec grande joie.
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S à G ü K (LE PÃRE).
LOUIS-PHILIPPE, COMTE DE SÃGUR, fils d'un maréchal de France, naquit en 1753 et mourut en 1833. II fit la guerre d'Amérique avec Lafayette, puis fut, quoique bien jeune, envoyé comme ambassadeur en Russie, et jouit d'un grand crédit auprès de l'impératrice Catherine II. II revint en France d. la revolution, vécut quelque temps de sa plume, et fut recu ü 1'Académie francaise. Rappelé aux affaires par le premier consul, il fut nommé conseiller d'Ãtat, et plus tard grand-maltre des cérémonies de l'empereur Napoléon Ier. Ãn 1813, il devint sénateur et, en 1818, pair de France. On a de lui un grand nombre d'ouvrages, parmi lesqnels on remarque la Décade historique et des Mémoires pleins d'intérêt, dont nous extrayons le passage suivant.
LE PRINCE DE KAUNITZ.
LA FRANCE A LA FIN DE 1789.
Le prince de Kaunitz, honoré constamment de la confiance de Maria-Thérèse, avait conservé le tnéme ascendant sur 1'esprit de l'empereur Joseph II. Ce ministre expérimenté était l'un des hommes les plus habiles du dernier siècle; mais d. un génie étendu il unissait des caprices singuliers et des manies bizarres. Toutes ses bizarreries étaient supportées sans murmure par les personnages de Vienne et par les étraugers les plus considérables.
Quoiqu'il füt vieux, il affectait encore, dans sa parure, des préten-tions qui auraient rendu un jeune homme ridicule ; sa coiffure était composée d'une inconcevable quantité de boucles, et, pour qu'elles fussent poudrées avec une égalité parfaite, il passait dans un cabinet destiné h eet usage, entre une haie de plusieurs valets de chambre, qui, armés de grands soufHets, l'enveloppaient d'un nuage de poudre
Malade souvent imaginaire et extrémement sensible aux variations de la température, on le voyait changer de vétements vingt ou trentefois par jour.
L'un des mérites auxquels il attachait le plus de prix, et qu'il s'attribuait, c'était d'être le plus habile écuyer de l'Europe. On ne pouvait lui faire de plus grand plaisir que de se rendre dans un grand manége oü il passait une longue partie de la journée, et d'y admirer la dextérité avec laquelle il se livrait ü tous les exercices de l'équitation.
Jamais l'heure de ses repas n'était réglée, de sorte que ses convives couraient le double risque, ou d'arriver trop tard, ou d'être obligés de 1'attendre pendant quelques heures.
Au dessert, on apportait devant lui un miroir, un bassin, des cure-dents, une éponge, et, sans se gêner, il nettoyait lentement sa bouche et ses dents, sans que personne vonlüt ou osAt quitter la table: le pli était pris, tout le monde se prétait h ses fantaisies.
Ayant recu une invitation de ce premier ministre, M. le marquis de Noailles m'y conduisit. Son accueil fut poli, mais assez froid. A la fin du diner , adressant la parole, d'une voix haute, au marquis de Noailles , il lui dit: âJ'ai recu, monsieur l'ambassadeur, des nouvelles de France: on y pille, on y égorge plus que jamais; toutes les têtes y sont renversées: e'est un pays attaqué de démence et de frénésie.quot;
LE PRINCE DE KAUNIT-Z.
Je croyais que Tambassadeur allait répondre; mais il garda le silence, croyant, sans doute, que ce silence était une improbation assez marquée d'une sortie si inconvenante.
Moi, plus jeune, assez impatient, et ne pouvant alors me contenir, je dis trés haut: âII est vrai, mon prince, que la France, dans ce moment, est attaquée d'une fièvre trés ardente; on prétend même que cette maladie est contagieuse, et qu'elle nous est venue de Bruxelles.quot; 1
Cette saillie imprévue fit sourire les assistants et parut vivement étonner le premier ministre, qui n'y répondit pas; mais il n'acheva point sa toilette accoutumée et sortit de table presqu'a l'instant.
Je m'attendais qu'il me montrerait - quelque humeur de ma viva-cité, mais il en fut tout autrement: sa froideur se changea en accueil amical, et même, pendant le peu de jours que je restai k Vienne, il m'invita plusieurs fois venir le matin chez lui, pour parler avee moi des affaires du temps.
Je dois convenir que, dans ces entretiens, il développa cette su-périorité de raison et de lumières qui lui avait acquis en Europe une si grande réputation.
Le prince de Kaunitz n'ignorait pas qu'il existait en France un parti trés opposé a l'alliance de notre cour avec la sienne, et que ce parti devenait de jour en jour plus influent, soit par inimitié pour la reine, soit par le souvenir des pertes que cette alliance nous avait fait éprouver pendant la guerre de Sept ans, soit enfin par le seul esprit d'opposition. Ce qui est certain, c'est que, dès 1'époque des affaires de la Hollande, ce même parti avait accusé faussement l'in-fortunée Marie-Antoinette de sacrifier l'argent et la considération de la France aux intéréts de l'empereur, son frère.
Aussi le prince de Kaunitz me pressa de combattre ce parti et de réfuter les écrits qu'il répandait avec profusion; pour m'y engager, il me prodigua tous les éloges qui pouvaient flatter la vanité d'un jeune diplomate.
Malgré l'intérêt de ces conférences, ne pouvant me résoudre a prolonger une absence déjd si longue, je partis pour la France; et ce ne fut pas sans une émotion qui alia jusqu'aux larmes que je fran-chis la frontière et que je revis une patrie livrée è. tous les périls et a toutes les calamités d'une revolution.
Sur ma route même, et avant de parler a, personne, j'éprouvais une vive surprise; car tout présentait a mes regards un spectacle imprévu: les bourgeois, les paysans, les ouvriers, les fermes même me montraient dans leur maintien, dans leurs gestes et sur tous leurs traits, quelque chose de vif, de fier, d'indépendant et d'animé, que je ne leur avais jamais connu.
Un mouvement extraordinaire régnait partout; j'apercevais dans les rues, sur les places, des groupes d'hommes qui se parlaient avec vivacité: le bruit du tambour frappait mes oreilles au milieu des villages, et les bourgs m'étonnaient par le grand nombre d'hommes armés que j'y rencontrais.
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1
Allusion a l'insurrection de la Belgique soulevée contre Joseph II, en 1789.
ANDE1EUX.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
Francois ANDRIEUX naquit è,-Strasbourg en 1795, fit son droit, devint juge au tribunal de cassation (1796), membre du Conseil des Cinq-Cents (1798), puis du Tribunat, dont il fut exclu en 1802 par le premier consul. En 1804, il fut nommé professeur de belles-lettres è. l'Ãcole polytechnique et enfin professeur de littérature au Collége de France. II exerca ces dernières fonctions jusqu'Ãl sa mort arrivée en 1833. âMalgré la faiblesse excessive de sa voix, dit ingénieusement Villemain, Andrieux parvint toujours, dans sa chaire, è. se faire entendre, h, force de se faire écouter.quot; II fut membre de l'Institut de France depuis 1797, époque de la réorganisation des Académies et de la création de l'Institut, et, depuis 1829, secrétaire perpétuel de 1'Académie francaise. II mourut il Paris, en 1833.
Andrieux travailla de bonne heure pour le thédtre. Parmi ses comédies on remarque les E/otirdis (1788) et le Manteau (1826). II composa des Fables et de charmants Conies en vers et en prose. Les traits ca-ractéristiques du style d'Andrieux sont la finesse et un badinage élégant.
SOCRATE ET GLAUCON.
Toi qui fus autrefois le plus sage des hommes,
Tu le serais encor dans le temps oü nous sommes,
Bon Socrate, ou plutót tu serais parmi nous Le seul sage au milieu d'une bande de fous.
Hélas! que dirais-tu du bon peuple de France?
Que de celui d'Athène 1 il a bien l'inconstance;
Qu'avec fureur toujours embrassant chaque excès,
L'exagération est le vrai mal francais.
Mais n'allons pas du siècle entamer la satire:
Elle serait trop longue, et j'aurais trop H dire;
Voyons comment Socrate instruisit certain fat,
Qui voulait s'emparer du timon de l'état.
Glaucon avait trente ans, bon air, belle figure;
Mais parmi les présents que lui fit la nature,
Elle avait oublié celui du iugement.
Glaucon se croyait fait pour le gouvernement.
Pour avoir eu jadis un prix de rhétorique,
II s'estimait au monde un personnage unique;
Sitót qu'è. la tribune il s'était accroché,
Aucun pouvoir humain ne l'en eüt détaché:
Parler d. tout propos était sa maladie.
Socrate l'abordant: âPlus je vous étudie.
Plus je vois, lui dit-il, le but oü vous visez.
Votre projet est beau, s'il n'est des plus aisés.
Vous voulez gouverner; vous désirez qu'Athènes De 1'Ãtat en vos mains remette un jour les rênes?
420
â Je l'avoue. â Et sans doute vos concitoyens Vous pairez 2 eet honneur en les comblant de biens?
2 Pour: vous payerez ou paierez~
1
Athene, licence poétique pour Athenes,
SOCRATE ET GLAUCON.
â C'est \k tout mon désir. â H est louable, et j'aime Que l'on serve è. la fois sa patrie et soi-même.
A ce plan dès longtemps vous avez dü penser:
Par oü done, dites-moi, comptez-vous commencer?
Glaucon resta muet contre son ordinaire.
II cherchait sa réponse. â Un trés grand bien amp; faire, Ce serait, dit Socrate, en ce besoin urgent,
Dans le trésor public d'amener de l'argent.
N'allez-vous pas d'abord restaurer nos finances,
Grossir les revenus, supprimer les dépenses?
â Oui: ce sera bien li le premier de mes soins
â II faut recevoir plus, il faut dépenser moins.
Vous avez, d. coup sftr, calculant nos ressources,
Des richesses d'Athéne approfondi les sources?
Vous savez quels objets ferment nos revenus?
â Pas trés bien, ils me sont, la plupart, inconnus.
â Vous êtes plus au fait, je crois, du militaire?
â Six mois, sous Périclès, j'ai servi volontaire.
â Ainsi nous vous verrons, de nos braves guerriers,
Par vos vastes projets, préparer les lauriers?
Vous savez comme on fait subsister une armée.
Par quels soins elle doit être instruite et formée?
â Je n'ai pas ces détails trés présents a, l'esprit.
â Vous avez, la-dessns, quelque mémoire écrit,
J'entends. â Mais non. â Tant pis, vous me 1'auriez fait lire;
J'en aurais profité. Du moins vous pouvez dire
Si, payant nos travaux par des dons suffisants,
L'Attique peut nourrir ses nombreux habitants:
Prenez-y garde au moins; une erreur indiscréte,
Une mauvaise loi produirait la disette.
Sur ce point important qu'avez-vous su prévoir ?
â En vérité, Socrate, on ne peut tout savoir.
â Pourquoi done parlez-vous sur toutes les matières?
Je suis un homme simple et j'ai peu de lumiéres;
Mais retenez de moi ce salutaire avis;
Pour savoir quelque chose il faut 1'avoir appris.
De régir les Ãtats la profonde science
Vient-elle sans étude et sans expérience?
Qui veut parler sur tout souvent parle au hasard.
On se croit orateur, on n'est que babillard.
Allez, instruisez-vous, et quelque jour peut-étre
Vous nous gouvernerez.quot; â Glaucon sut se connaltre :
II devint raisonnable; et depuis ce jour-li,
II écouta, dit on, bien plus qu'il ne paria.
Chez le doux Xénophon, l'éléve de Socrate,
Son ami, son vengeur au sein d'Athéne ingrate,
J'ai lu ce dialogue, et je vous le tradui; 1
421
Puisse-t-il corriger les Glaucons d'aujourd'hui!
1
Licence poétique pour traduis; voyez page 15, note 4.
422
XAV1ER M MAISTRE.
notice biographique et littéraire.
Le comte XAVIER DE MAISTRE, frère cadet du philosophe ca-tholique Joseph de maistre (1753â1821), auteur des Soirees de Saint-Pctersbourg, naquit en 1764 a Chambéry, en Savoie. A la suite de la révolution, qui porta la guerre et le bouleversement dans son pays, réuni en 1798 k la France, il émigra en Russie, oü il suivit le général Suwarow. Peintre de paysage fort distingué, il y vécut d'abord de son talent. Lorsqu'en 1S03 son frère arriva en Russie comme envoyé extraordinaire du roi de Sardaigne, il fut présenté par lui aux ministres et antra au service de la Russie. II fit la guerre en Perse et devint major-général. Après 1817 il vint en France, oü il sé-journa quelque temps; mais i] resta sujet russe et retourna bientót è. Saint-Pétersbourg. II mourut dans cette dernière ville, en 1852.
Xavier de Maistre a publié cinq petits ouvrages qui se distinguent par une grdce nalve, une touchante sensibilité et une grande beauté de langage. Ce sont: le Voyage autour de ma chambre, (1794) que nous reproduisons en partie, XExpedition nocturne autour de ma chambre, le Lépreicx dé la Cité d A os te (1811), touchant récit de la visite que l'auteur fit amp; un malheureux condamné par la lèpre £l vivre hors de tout commerce avec les hommes, les Prisoiuiiers du Caucase et la Jeune Sibérienne (1820). Cette dernière nouvelle est le récit exact et fait avec les couleurs les plus vraies d'une aventure que Mme Cottin (1773â1807) avait précédemment gdtée par des em-bellissements romanesques et par les fadeurs de son style.
VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE.
chapitre premier.
Qu'il est glorieux d'ouvrir une nouvelle carrière et de paraitre tout è. coup dans le monde savant, un livre de découvertes S, la main, comme une comète inattendue étincelle dans l'espace!
Non, je ne tiendrai plus mon livre in petto: le voili, messieurs, lisez. J'ai entrepris et exécuté un voyage de quarante-deux jours autour de ma chambre.1 Les observations intéressantes que j'ai faites, et le plaisir continuel que j'ai éprouvé le long du chemin, me faisaient désirer de le rendre public; la certitude d'être utile m'y a décidé. Mon coeur éprouve une satisfaction inexpriraable lorsque je pense au nombre infini de malheureux auxquels j'offre une ressource assurée contre l'ennui, et un adoucissement aux maux qu'ils endurent. Le plaisir qu'on trouve è. voyager dans sa chambre est a l'abri de la jalousie inquiète des hommes; il est indépendant de la fortune.
Est-il, en effet, d'être assez malheureux, assez abandonné, pour
1
Cette ravissante causerie avec le lecteur fut composée pendant les 42 jours d'arrêts que le comte Xavier de Maistre eut a subir chez lui a la suite d'une affaire d'honneur.
VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE (CHAPITRES II ET Hl). 423
n'avoir pas un réduit cm il puisse se retirer et se cacher a tout le monde? Voilé, tous les apprêts du voyage.
Je suis sür que tout homme sensé adoptera mon systèrae, de quelque caractère qu'il puisse être, et quel que soit son tempérament; qu'il soit avare ou prodigue, riche ou pauvre, jeune 011 vieux, né sous la zone torride ou prés du póle, il peut voyager comme moi; enfin, dans l'immense familie des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre, il n'en est pas un seul; â non, pas un seul (j'entends, de ceux qui habitent des chambres) qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser son approbation a la nouvelle manière de voyager que j'in-troduis dans le monde.
CHAPITRE DEUXIEME.
Je pourrais commencer l'éloge de mon voyage par dire qu'il ne m'a rien coüté; cet article mérite attention. Le voila d'abord próné, fêté par les gens d'une fortune médiocre; il est une autre classe d'hommes auprès de laquelle il est encore plus sür d'un heureux succès, par cette même raison qu'il ne cofite rien. â Auprès de qui done ? Hé quoi! vous le demandez ? C'est auprès des gens riches. D'ailleurs, de quelle ressource cette manière de voyager n'est-elle pas pour les malades? lis n'auront point a craindre l'intempérie del'air et des saisons; â pour les poltrons, ils seront d l'abri des voleurs; ils ne rencontreront ni precipices ni fondrières. Des milliers de per-sonnes qui avant moi n'avaient point osé, d'autres qui n'avaient pu, d'autres enfin qui n'avaient pas songé rl voyager, vont s'y résoudre a mon exemple. L'être le plus indolent hésiterait-il a se mettre en route avec moi pour se procurer un plaisir qui ne lui coütera ni peine ni argent? â Courage done, partons. â Suivez-moi, vous tous qu'une mortification de l'amour, une négligence de l'amitié , retiennent dans votre appartement, loin de la petitesse et de la perfidie des hommes. Que tous les malheureux; les malades et les ennuyés de l'univers me suivent! â Que tous les paresseux se lèvent en masse! â Et vous qui roulez dans votre esprit des projets sinistres de réforrae ou de retraite pour quelque infidélité; vous qui, dans un boudoir, renoncez au monde pour la vie; aimables anachorètes d'une soirée, venez aussi: quittez, croyez-moi, ces noires idéés; vous perdez un instant pour le plaisir, sans en gagner un pour la sagesse: daignez m'accompagner dans mon voyage: nous marcherons k petites journées, en riant, le long du chemin, des voyageurs qui ont vu Rome et Paris; â aucun obstacle ne pourra nous arrêter; et, nous livrant gaiment S. notre imagination, nous la suivrons partout oü il lui plaira de nous conduire.
CHAPITRE TROISIÃME.
II y a tant de personnes curieuses dans le monde!
Je suis persuadé qu'on voudrait savoir pour qui mon voyage autour de ma chambre a duré quarante-deux jours au lieu de quarante-trois, ou de tout autre espace de temps; mais comment l'apprendrai-je au lecteur, puisque je l'ignore moi-méme? Tout ce que je puis assurer, c'est que, si l'ouvrage est trop long ó. son gré, il n'a pas dépendu de moi de le rendre plus court; toute vanité de voyageur A part, je me serais contenté d'un chapitre. J'étais, il est vrai, dans ma chambre
XAVIER DE MAISTRE (1764â1852).
avec tout le plaisir et ragrément possible; maïs, hélas! je n'étais pas le maitre d'en sortir d. ma.volonté; je crois même que, sansl'entre-mise de certaines personnes puissantes qui s'intéressaient k moi, et pour lesquelles ma reconnaissance n'est pas éteinte, j'aurais eu tout le temps de mettre un in-folio au jour, tant les protecteurs qui me faisaient voyager dans ma chambre étaient disposés en ma faveur.
Et cependant, lecteur raisonnable, voyez combien ces hommes avaient tort; et saisissez bien, si vous le poir-ez, la logique que je vais vous exposer.
Est-il rien de plus naturel et de plus juste que de se couper la gorge avec quelqu'un qui vous marche sur le pied par inadvertance, ou bien qui laisse échapper quelque terme piquant dans un moment de dépit, dont votre imprudence est la cause ?
On va dans un pré, et la, comme Nicole faisait avec le Bourgeois gentilhomme, 1 on essaie de tirer quarte lorsqu'il pare tierce; et, pour que la vengeance soit süre et compléte, on lui présente sa poitrine découverte, et on court risque de se faire tuer par son ennemi pour se venger de lui. â On voit que rien n'est plus conséquent, et toute-fois on trouve des gens qui désapprouvent cette louable coutume ! Mais ce qui est aussi conséquent que tout le reste, c'est que ces mêmes personnes qui la désapprouvent et qui veulent qu'on la regarde comme une faute grave, traiteraient encore plus mal celui qui refuserait de la commettre. Plus d'un malheureux, pour se conformer £l leur avis, a perdu sa réputation et son emploi; en sorte que, lorsqu'on a le malheur d'avoir ce qu'on appelle uné affaire, on ne ferait pas mal de tirer au sort pour savoir si on doit la finir suivant les lois ou suivant 1'usage; et. comme les lois et l'usage sont contradictoires, les juges pourraient aussi jouer leur sentence aux dés. â Et probablement aussi c'est £l une décision de ce genre qu'il faut recourir pour expliquer pourquoi et comment mon voyage a duré quarante-deux jours juste.
CHAPITRE QUATRIÃME.
424
Ma chambre est située sous le quarante-cinquième degré de latitude, selon les mesures du père Beccaria; - sa direction est du levant au couchant; elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en rasant la muraille de bien prés. Mon voyage en contiendra cependant davantage; car je la traverserai souvent en long et en large, ou bien diagonalement, sans suivre de régie ni de méthode. â Jeferai même des zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie, si le besoin l'exige. Je n'aime pas les gens qui sont si fort les maitres de leurs pas et de leurs idéés, qui disent: AujourcChui je ferai trois visites, fécrirai guatre lettres, je finir ai eet ouvrage que j'ai commencé. â Mon Ame est tellement ouverte toutes sortes d'idées, de goüts et de sentiments, elle recoit si avidement tout ce qui se présente! .... â Et pourquoi refuserait-elle les jouissances qui sont éparses sur le chemin difficile de la vie ? Elles sont si rares, si clair-semées, qu'il faudrait être fou pour ne pas s'arrêter, se détourner même de son chemin pour cueillir toutes celles qui sont a notre portée. II n'en est pas de plus attrayante, selon moi, que de suivre
1
Voyez page 109 et m. 2 Beccaria, savant italien (1716â1781).
VOYAGE AüTOUR DE MA CHAMBRE (CHAPITRES V ET VI). 425
ses idéés è, la piste, comme le chasseur poursuit le gibier, sans affecter de tenir aucune route. Aussi, lorsque je voyage dans ma chambre, je parcours rarement une ligne droite; je vais de ma table vers un tableau qui est placé daus un coin; de Ijl je pars obliquement pour aller Ãl la porte; mais, quoique en partant mon intention soit bien de m'y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de fagon, et je m'y arrange tout de suite. â C'est un excellent meuble qu'un fauteuil, il est surtout de la dernière utilité pout tout homme méditatif. Dans les longues soirées d'hi ver, il est quelquefois doux et toujours prudent de s'y étendre mollement, loin du fracas des assemblées nombreuses. â Un bon feu, des livres, des plumes; que de ressources contre 1'ennui! Et quel plaisir encore d'oublier ses livres et ses plumes pour tisonner son feu, en se livrant Ãl quel-que douce méditation, ou en arrangeant quelques rimes pour égayer ses amis! Les heures glissent alors sur vous et tombent en silence dans l'éternité, sans vons faire sentir leur triste passage.
CHAPITRE CINQUIEME.
Après mon fauteuil, en marchant vers le nord, on découvre mon lit, qui est placé au fond de ma chambre, et qui forme la plus agréable perspective. II est situé de la manière la plus heureuse: les premiers rayons du soleil viennent se jouer dans mes rideaux. â Je les vois, dans les beaux jours d'été, s'avancer le long de la mu-raille blanche, Ãl mesure que le soleil s'élève: les ormes qui sont devant ma fenêtre les divisent de mille manières et les font balancer sur mon lit, couleur de rose et blanc, qui répand de tout cóté une teinte charmante par leur rétiexion. â J'entends le gazouillement confus des hirondelles qui se sont emparées du toit de la maison et des autres oiseaux qui habitent les ormes: alors mille idéés riantes occupent mon esprit; et, dans 1'univers entier, personne n'a un réveil aussi agréable, aussi paisible que le mien.
CHAPITRE SIXIÃME.
Je me suis apercu, par diverses observations, que 1'homme est com posé d'une dme et d'une béte. â Ces deux êtres sont absolument distincts, mais tellement emboités 1'un dans l'autre, ou l'un sur l'autre, qu'il faut que l'Ame ait une certaine supériorité sur la béte pour être en état d'en faire la distinction.
Je tiens d'un vieux professeur (c'est du plus loin qu'il me sou-vienne) que Platon appelait la matière Vautre. C'est fort bien; mais j'aimerais mieux donner ce nom par excellence Ãl la béte qui est jointe è. notre dme. C'est réellement cette substance qui est Vautre, et qui nous lutine d'une manière si étrange. On s'apergoit bien en gros que I'homme est double; raais c'est, dit-on, parce qu'il est com-posé d'une dme et d'un corps; et 1'on accuse ce corps de je ne sais combien de choses, mais bien mal d propos assurément, puisqu'il est aussi incapable de sentir que de penser. C'est Ãl la béte qu'il faut s'en prendre, k eet être sensible, parfaitement distinct de 1'dme, véritable individu qui a son existence séparée, ses goüts, ses inclinations, sa volonté, et qui n'est au-dessus des autres animaux que parce qu'il est mieux élevé et pourvu d'organes plus parfaits.
XAVIER DE MAISTRE (1764 â1852).
Messieurs et mesdames, soyez fiers de votre intelligence tant qu'il vous plaira; mais défiez-vous beaucoup de Vautre.
J'ai fait je ne sais combien d'expériences sur l'union de ces deux créatures bétérogènes. Par exemple, j'ai reconnu clairement que l'dme peut se faire obéir par la béte, et, que, par un fócheux retour, celle-ci oblige trés souvent l'dme d'agir contre son gré. Dans les régies, l'une a le pouvoir législatif, et l'autre le pouvoir exécutif; mais ces deux pouvoirs se contrarient souvent. â Le grand art d'un homme de génie est de savoir bien élever sa béte, afin qu'elle puisse aller seule, tandis que I'dtne, délivrée de cette pénible accointance, peut s'élever jusqu'au ciel. Mais il faut éclaircir ceci par un exemple.
Lorsque vous lisez un livre, monsieur, et qu'une idéé plus agréable entre tout k coup dans votre imagination, votre dme s'y attache tout de suite et oublie le livre, tandis que vos yeux suivent machinale-ment les mots et les lignes; vous achevez la page sans la comprendre et sans vous souvenir de ce que vous avez lu. â Cela vient de ce que votre dme, ayant ordonné £l sa compagne de lui faire la lecture, ne l'a point avertie de la petite absence qu'elle allait faire, en sorte que Vautre continuait la lecture que votre dme n'écoutait plus.
CHAPITRE QUATORZIÃME.
J'ai dit que j'aimais singuliérement è. méditer dans la douce chaleur de mon lit, et que sa couleur agréable contribue beaucoup au plaisir que j'y trouve.
Pour me procurer ce plaisir, mon domestique a recu l'ordre d'entrer dans ma chambre une demi-heure avant celle oü j'ai résolu de me lever. Je l'entends marcher légérement et tripoter dans ma chambre avec discrétion; et ce bruit me donne l'agrément de me sentir sommeiller: plaisir délicat et inconnu de bien des gens
On est assez éveillé pour s'apercevoir qu'on ne 1'est pas tout £l fait et pour calculer confusément que 1'heure des affaires et des ennuis est encore dans le sablier du temps. Insensiblement mon homme devient plus bruyant; il est si difficile de se contraindre, d'ailleurs il sait que l'heure fatale approche. â II regarde Ãl ma montre et fait sonner les breloques pour m'avertir; mais je fais la sourde oreille; et, pour allonger encore cette heure charmante, il n'est sorte de chicane que je ne fasse amp; ce pauvre malheureux. J'ai cent ordres pré-liminaires è lui donner pour gagner du temps. II sait fort bien que ces ordres, que je lui donne d'assez mauvaise humeur, ne sont que des prétextes pour rester au lit sans paraitre le désirer. II ne fait pas semblant de s;en apercevoir, et je lui en suis vraiment reconnaissant.
Enfin, lorsque j'ai épuisé toutes mes ressources, il s'avance au milieu de ma chambre et se plante ld., les bras croisés, dans la plus parfaite immobilité.
On m'avouera qu'il n'est pas possible de désapprouver ma paresse avec plus d'esprit et de discrétion: aussi je ne résiste jamais a cette invitation tacite; j'étends les bras pour lui témoigner que j'ai com-pris, et me voilé, assis.
Si le lecteur réfléchit sur la conduite de mon domestique, il pourra se convaincre que, dans certaines affaires délicates, du genre de celle-
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VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE (CHAPITRES XIV ET XV). 427
ci, la simplicité et le bon sens valent infiniment mieux que 1'esprit le plus adroit. J'ose assurer que le discours le plus éludié sur les inconvénients de la paresse ne me déciderait pas è. sortir aussi prompteraent de mon lit que le reproche muet de M. Joannetii.
C'est un parfait honnête homme que M. Joaniieiii, et en même temps celui de tous les hommes qui convenait le plus amp; un voyageur comme moi. II est accoutumé aux fréquents voyages de mon Ime, et ne rit jamais des inconséquences de Vautre; il la dirige même quelquefois lorsqu'elle est seule, en sorte qu'on pourrait dire alors qu'elle est conduite par deuxdmes. Lorsqu'elle s'habille, par exemple, il l'avertit par un signe qu'elle est sur le point de mettre ses bas a l'envers, ou son habit avant sa veste. Mon dme s'est souvent amusée è. voir le pauvre Joannetti courir après la folie sous les ber-ceaux de la citadelle. pour l'avertir qu'elle avait oublié son chapeau, une autre fois son mouchoir.
Un jour (ravouerai-je ?) sans ce fidéle domestique, qui la rattrapa au bas de l'escalier, l'étourdie s'acheminait vers la cour sans épée, aussi hardiment que le grand-maltre des cérémonies portant l'auguste baguette.
CHAPITRE DIX-NEUVIÃME.
Morbleu! dis-je un jour amp; mon domestique, c'est pour la troisième fois que je vous ordonne de m'acheter une brosse. Quelle téte! quel animal! â II ne répondit pas un mot: il n'avait rien répondu la vieille d une pareille incartade. â 11 est si exact! disais-je; je n'y conce-vais rien. â Allez chercher un linge pour nettoyer mes souliers, lui dis-je en colère. Pendant qu'il allait, je me repentais de l'avoir ainsi brusqué. Mon courroux passa tout amp; fait, lorsque je vis le soin avec lequel il tdchait d'óter la poussière de mes souliers, sans toucher è, mes bas: j'appuyai ma main sur lui en signe de réconciliation. â Quoi! dis-je alors en moi-même,-il y a done des hommes qui décrot-tent les souliers des autres pour de l'argent? â Ce mot Sargent fut un trait de lumière qui vint m'éclairer. Je me ressouvins tont è, coup qu'il y avait longtemps que je n'en avais point donné k mon domestique. â JoatmeUi, lui dis-je en retirant mon pied, avez-vous de l'argent? â Un demi-sourire de justification parut sur ses lèvres, d. cette demande. â Non, monsieur, il y a huit jours que je n'ai pas un sou; j'ai dépensé tout ce qui m'appartenait pour vos petites em-plettes. â Et la brosse ? C'est, sans doute, pour cela ? . . . . â II sourit encore. Jl aurait pu dire è, son maltre; Non, je ne suis point une tête vide, un animal, comme vous avez eu la cru au té de le dire ó. votre fidéle serviteur. Payez-moi 23 livres 10 sous 4 deniers que vous me devez. et je vous achèterai votre brosse. â II se laissa maltraiter injustement plutót que d'exposer son maitre a rougir de sa colère.
Tiens, Joannetti, lui dis-je, tiens, cours acheter la brosse. â Mais, monsieur, voulez-vous rester ainsi avec un soulier blanc et l'autre noir ? â Va, te dis-je, acheter la brosse; laisse, laisse cette poussière sur mon soulier. â II sortit; je pris le linge, et je nettoyai délicieusement mon soulier gauche, sur lequel je laissai tomber une larme de repentir.
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BEAUMARCHAIS.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
PlERRE-AUG USTE CARON DE BE AUM ARCH AIS naquit en 1732 k Paris, oü son père était horloger. II montra de bonne heure un grand talent pour la musique instrumentale, ce qui le fit admettre comme maltre de harpe et de guitare des princesses, filles de Louis XV. La vivacité de son esprit et la souplesse de son caractère plurent è. la cour. II se lia avec le banquier PAris-Duverney, se lanca dans les affaires, et déploya, dans différentes spéculations, un tel génie qu'en peu d'années il acquit une fortune considérable.
La position brillante qu'il s'était faite avait suscité a Beaumarchais beaucoup d'ennemis qui, pour le perdre, eurent recours aux plus atroces calomnies. L'orage éclata en 1771, a l'occasion d'un procés qu'il eut avec les héritiers de Pdris-Duverney. Beaumarchais se trouvait devoir, k la succession, une somme de 15,000 francs. II avouait cette dette, raais le légataire de Duverney réclamait de lui 150,000 francs. De lil un procés dont Goëzmann, conseiller au parlement Maupeon 1 fut rapporteur. Selon l'habitude du temps, Beaumarchais voulait aller le voir; il ne put obtenir une audience que moyennant cent louis et une montre A brillants. II perdit son procés. Les cent louis et la montre furent rendus, mais Beaumarchais prétendait qu'on avait oublié de rendre quinze louis donnés en surcrolt de cadeau amp; Mme Goézmann. Ces quinze louis devinrent l'objet d'un immense scandale. 2 Accusé comme calomnia-teur; Beaumarchais se défendit non-seulement devant le parlement, mais aussi devant le public avec une adresse qui sut mettre le droit de son cóté. Beaumarchais et Mme Goëzmann furent tous deux con-damnés par le parlement ü une amende insignifiante, mais de plus è, étre bldtnés a genoux. Cet arrêt souleva des réclamations universelles; car, par ses Mémoires contre lesieur de Goi'zmami, Beaumarchais avait depuis longtemps gagné son procés devant l'opinion publique. Ces mémoires sont un modéle de verve et de fine plaisanterie. Ses ad-versaires y deviennent des personnages de thédtre, qu'il arrange de fagon d divertir les spectateurs; les interrogatoires, les confrontations se changent en scènes de comédie et en incidents dramatiques.
Ces écrits révélérent au public et i Beaumarchais lui-méme son véritable talent. II avait déjd donné au théltre deux drames monotones, qui 11'avaient eu qu'un demi-succés. En 1775, il fit repré-
1
En 1771, le chancelier Maupeou, qui s'était élevé au pouvoir par la faveur de la fameuse Dubarry, fit exiler le parlement de Paris , afin de débarrasser le roi, par un coup d'Ãtat, des entraves que cette cour de justice apportait sans cesse a ses volontés. On installa a sa place un Conseil du Roi, auquel le public donna par dérision le nom de -parlement Maupeou.
2
De la ce jeu de mots: Louis quinze détruit l'ancien parlement, quinze louis dé-truisent le nouveau.
BEAUMARCHAIS.
senter la comédie du Barbier de Seville, qui 1'a rendu célèbre. Figaro, la principale figure de cette comédie, laquelle est trés loin d'étre sans défaut, a acquis une véritable importance politique et sociale. S'il est trés vrai que Figaro représente Beaumarchais lui-même, dont il a l'esprit et l'humeur, il est encore moins incontestable qu'il personnifie admirablement le tiers état avec toutes ses qualités, ses défauts et surtoutavec toutes ses convoitises. D'nncóté l'esprit, l'industrie,ractivité, trés peu de scrupules dans l'emploi des moyens et avec tout cela une condition inférieure: voilü le sort de Figaro; c'était aussi celui du peuple. De l'autre, la naissance, la richesse sans avoir rien fait pour les obtenir, sans faire grand'chose pour les mériter: voilé, le comte Almaviva, voilé aussi ce qu'étaient la noblesse et la cour.
Le róle de Figaro devint bientót un type si populaire, que Beaumarchais résolut de l'exploiter une seconde fois.
En 1785 parut sur la scène du Thédtre-Francais le Mariage de Figaro, comédie d'intrigue étincelante d'esprit, qui eut soixante-huit représentations presque consécutives, avec un succés jusqu'alors inoul. 1Cette piéce, qui fut encore autre chose qu'un événement littéraire, et que 1'on peut appeler, cl juste titre, un des précurseurs de la révolution , dut son succés surtout aux sarcasmes impitoyables qu'elle lancait contre la cour, contre la noblesse, contre tous les pouvoirs que l'esprit révo-lutionnaire allait détruire. Le roi Louis XVI, qui avait d'abord fait interdire cette comédie, dont les situations sont aussi immorales que le langage en est libre et hardi, se vit contraint de céder aux exigences de l'esprit public et de sa propre cour, qui ne voyait qu'un amusement dans un ouvrage dont le succés extraordinaire était un symptóme frappant de la terrible crise qui approchait. Le Mariage de Figaro est l'expression la plus franche de la haine sanglante, du profond mépris que la bourgeoisie et le peuple ressentaient alors en France pour les classes privilégiés et pour des institutions qui excluaient la majorité de la nation de toute participation au pouvoir et aux honneurs.
Pour compléter la trilogie, Beaumarchais mit une troisième fois son Figaro sur la scène dans la Mere coupable, drame d'une action fausse et maussade, qui est oublié depuis longtemps, tandis que ses ainés, le Barbier de Seville et le Mariage de Figaro sont encore de nos jours représentés avec succés au Théatre-Francais.
Dans ces deux piéces, les seules qui aient fait sa célébrité comme auteur dramatique, Beaumarchais montre de précieuses qualités, surtout un fonds inépuisable de gaieté, de verve et d'esprit, mais aussi de grands défauts. Si son style est souvent d'une naïveté charmante, plein de grd.ee et de simplicité, quelquefois ses phrases sont pénible-ment travaillées, ses expressions entortillées et de mauvais goüt.
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En 1787, Beaumarchais publia le Memoire en réponse a celui de Guillaume Kormnann, dans lequel se trouve le récit dramatique de ses rapports avec le célèbre auteur espagnol Clavigo, récit dont Gcethe a fait la tragédie qui porte ce nom, et auquel le poète allemand a emprunté quelques scènes presque textuellement.
1
On sait que les sujefs des deux comédies de Beaumarchais ont fourni Ie libretto de deux opéras célèbres; Les Noces de Figaro par Mozart et le Barbier de Seville par Rossini.
43° BEAUMARCHAIS (1732â1799).
Beaumarchais, pendant quelque temps Fidole des Parisians, perdit bientót la faveur publique. On sut qu'il avait trempé dans beaucoup d'intrigues, qu'il s'était chargé, pour la cour corrompue de Louis XV, de missions secrètes trés équivoques. Nommé è. l'époque de Ia révo-lution membre provisoire de la commune de Paris, il dut bientót quitter les affaires publiques. II se lanca alors dans de nouvelles spéculations, mais il n'eut pas de chance cette fois: il se ruina pres-que en voulant fournir d'armes les troupes de la république. Em-prisonné è, l'Abbaye sous la Terreur, il échappa cependant k l'échafaud et chercha un refuge k l'étranger. Rentré en France pour recueillir les débris de son ancienne fortune, il mourut, en 1799, dans un état voisin de rindigence.
Pour faire connaitre a nos lecteurs le style et la manière de Beaumarchais, nous reproduisons en partie une scène du premier acte du Barbier de Seville, et le fameux monologue du cinquième acte du Mariage de Figaro presque en entier.
I. RENCONTRE DE FIGARO ET DU COMTE ALMAVIVA.
(barbier de seville, acte i, scène ii).
La scène se passe dans une rue de Séville. Figaro, une guitare sur le dos, attachée en bandoulière avec un large ruban , chan tonne gaiment, en écrivant sur son genou. En se retournant, il apercoit le comte Almaviva déguisé en abbé.
Figaro. J'ai vu eet abbé-lfl quelque part. (11 se relève).
Le Comte (« par/). Cet homme ne m'est pas inconnu.
Figaro (de mémè). Eh! non, ce n'est pas un abbé. Cet air altier et noble ....
Le Comte. Cette tournure grotesque ....
Figaro. Je ne me trompe point; c'est le comte Almaviva.
Le Comte. Je crois que c'est ce coquin de Figaro.
Figaro. C'est lui-méme, monseigneur.
Le Comte. Maraud! si tu dis un mot ....
Figaro. Oui, je vous reconnais; voili les bontés familières dont vous m'avez toujours honoré.
Le Comte. Je ne te reconnaissais pas, moi. Te voilü si gros et si gras....
Figaro. Que voulez-vous, monseigneur, c'est la misère. . . .
Le Comte. Pauvre petit! Mais que fais-tu a Séville? Je t'avais autrefois recommandé dans les bureaux pour un emploi.
Figaro. Je l'ai obtenu, monseigneur, et ma reconnaissance ....
Le Comte. Appelle-moi Lindor. Ne vois-tu pas ü mon déguise-ment que je veux étre inconnu? . . . . Eh bien, cet emploi?
Figaro. Le ministre, ayant égard a la recommandation de votre Excellence, me fit nommer sur-le-champ garcon apothicaire ....
Le Comte. Dans les hópitaux de l'armée?
Figaro. Non, dans les haras d'Andalousie.
Le Comte (riant). Beau début!
Figaro. Le poste n'était pas mauvais, paree que, ayant le district des pansements et des drogues, je vendais souvent auxhommes de bonnes médecines de cheval ....
Le Comte. Qui tuaient les sujets du roi! . .
le barbier de seville (acte i, scène li).
Figaro. Ah! Ah! il n'y a point de remède universel; mais qui n'ont pas laissé de guérir des Galiciens, des Catalans, des Auvergnats.
Le Comte. Pourquoi done l'as-tu quitté?
FièARO. Quitté? C'est bien lui-même; 011 ra'a desservi auprès des puissances ....
âL'envie aux doigts crochus, au teint pdle et livide.quot; ....
Le Comte. Oh! grê.ce, grdce, ami' Est-ce que tu fais aussi des vers? Je t'ai vu k\, griffonnant sur ton genou et chantant dès le matin.â
Figaro. Voilü précisément la cause de raon malheur, Excellence. Quand on a rapporté au ministre que je t'aisais, je puis dire assez joliment, des bouquets a Chloris, que j'envoyais des énigmes aux journaux, qu'il courait des madrigaux de ma fagon, en un mot, quand il a su que j'étais imprimé tout vif, il a pris la chose au tragique et m'a fait óter mon emploi, sous prétexte que l'amour des lettres est incompatible avec l'esprit des affaires.
Le Comte. Puissamment raisonné! Et tu ne lui fis pas représenter ....
Figaro. Je me crus trop heureux d'en être oublié, persuadé qu'un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal. â
Le Comte. Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu'a mon service tu étais un assez mauvais sujet.
Figaro. Eh! mon Diea! monseigneur, c'est qu'on veut qüe le pauvre soit sans défauts.
Le Comte. Paresseux, dérangé. . . .
Figaro. Aux vertus qu'on exige dans un domestique, Votre Excellence connalt-elle beaucoup de maitres qui fussent dignes d'être valets?
Le Comte (riant). Pas mal! Et tu t'es retiré en cette ville?
Figaro. Non, pas tout de suite. De retour a Madrid, je voulus essayer de nouveau mes talents littéraires, et le thédtre me parut un champ d'honneur.
Le Comte. Ah! miséricorde !
Figaro. En vérité, je ne sais comment je n'eus pas le plus grand succès, car j'avais rempli le parterre des plus excellents tra-vailleurs; 1 des mains .... comme des battoirs; j'avais interdit les gants, les Cannes, tout ce qui ne produit que des applaudissements sourds; et, d'honneur , avant la pièce, le café 1 m'avait paru dans les meilleures dispositions poar moi. Mais les efforts de la cabale . . . .
Le Comte. A.h, la cabale! monsieur l'auteur tombé.
Figaro. Tout comme un autre .... pourquoi pas? ils ra'ont sifHé; mais si jamais je puis les rassembler ....
Le Comte. L'ennui te vengera bien d'eux?
Figaro. Ah! comme je leur en garde! morbleu!
Le Comte. Tu jures! Sais-tu que l'on n'a que vingt-quatre heures, au palais, 2 pour maudire ses juges?
Figaro. On a vingt-quatre ans au thédtre; la vie est trop courte pour user un pareil ressentiment.
Le Comte. Ta joyeuse colère me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait quitter Madrid.
431
1
Les claqueurs qui se réunissent dans un café oir cstaminct avant le commencement de la représention. 2 C'est-a-dire au palais dc justice.
2
G. Plcetz , Manuel de Littérature frangaise. 4e éd. 30
beaumarchais (1732 â1799)-
Figaro. C'est mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour retrouver mon ancien maltre. Voyant k Madrid que la république des lettres était celle des loups, toujours armés les uns contre les autres, et que, livrés au mépris oü ce risible acharnement les conduit, tous les insectes, les moustiques, les cousins, les critiques, les maringouins, les envieux, les feuillistes, les libraires, les censeurs, et tout ce qui s'attache è. la peau des malheureux gens de lettres, achevaient de déchiqueter et de sucer le peu de substance qui leur restait; fatigué d'écrire, ennuyé de moi, dégoüté des autres , ablmé de dettes et léger d'argent, è. la fin convaincu que l'utile revenu du rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume, j'ai quitté Madrid; et, mon bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux Castilles, la Manche, l'Estramadure, la Sierra-Moréna, TAndalousie; accueilli dans une ville, emprisonné dans l'autre, partout supérieur aux événements, loué par ceux-ci, bldmé par ceux-lè,, aidant au bon temps, supportant le mauvais, me moquant des sots, bravant les méchants, riant de ma misère et faisant la barbe amp; tout le monde, vous me voyez enfin établi dans Séville et prêt a servir de nouveau Votre Excellence en tout ce qu'il lui plaira de m'ordonner.
Le Comte. Qui t'a donné une philosophie aussi gaie?
Figaro. L'habitude du malheur. Je me presse de rire de tout, de peur d'étre obligé d'en pleurer. â
II. MONOLOGUE DE FIGARO.
(mariage de figaro, acte v, scène lil).
432
.... Monsieur le comte, paree que vous étes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie! Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier! Qu'avez-vous fait pour tant de biens? vous vous étes donné la peine de naitre, et rien de plus; du reste, homme assez ordinaire! tandis que moi, morbleu! perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans amp; gouverner toutes les Espagnes; et vous voulez jouter? .... (// s'assied sur tin banc). Est-il rien de plus bizarre que ma destinée! Fils de je ne sais pas qui, 1 volé par des bandits, élevé dans leurs mceurs, je m'en dégoüte et veux courir une carrière honnête, et partout je suis repoussé! J'apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie; et tout le crédit d'un grand seigneur peut k peine me mettre a la main une lancette vétérinaire! â Las d'attrister des bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette h. corps perdu dans le théétre; me fussé-je mis une pierre au cou! Je broche une comédie dans les mceurs du sérail. Auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule : amp; l'instant un envoyé ... de je ne sais oü, se plaint que j'offense dans mes vers la sublime Porte, la Perse, une partie de la presqu'ïle de l'Inde, toute l'Egypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d'Alger et de Maroc: et voilé, ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent
1
On dit plus souvent: de je ne sais qui.
MONOLOGUE DE FIGARO.
l'omoplate, 1 en nous disant: Chiens de chréiiens! â Ne pouvant avilir Fesprit, on se venge en le maltraitant. â Mes joues se creusaient; mon terme était échu; je voyais de loin arriver l'affreux recors, 2 la plume fichée dans sa perruque: en frémissant je m'évertue. II s'élève une question sur la nature des richesses; et comme il n'est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n'ayant pas un sou, j'écris sur la valeur de 1'argent et sur son produit net: aussitót je vois, du fond d'un fiacre, baisser pour mol le pont d'un cbdteau fort,3 h. l'entrée duquel je laissai l'espérance et la liberté {11 se lèvé). Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu'ils ordonnent, quand une bonne disgrace a cuvé son orgueil! Je lui dirais, . . . que les sottises imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux oü l'on en géne le cours; que, sans la liberté de bMmer, il n'est point d'éloge flatteur; et qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. {II se rassieci). Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue; et comme il faut diner quoiqu'on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume, et demande ü chacun de quoi il est question: on me dit que, pendant ma retraite économique, il s'est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s'étend méme k celles de la presse: et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'Opéra, ni des au tres spectacles, ni de personne qui tienne a quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j'annonce un écrit périodique, et, croyant n'aller sur les brisées d'aucun autre, je le nomme Journalinutiie. Pou-ou! je vois s'élever contre moi mille pauvres diables è, la feuille; on me supprime , et me voilé, derechef sans emploi! â Le désespoir m'allait saisir: on pense ü moi pour une place; mais par malheur j'y étais propre: il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui 1'obtint. II ne me restait plus qu'è, voler; je me fais banquier de pharaon: alors, bonnes gens! je soupe en ville, et les personnes dites comme ilfaut m'ouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. J'aurais bien pu me remonter; je commencais même è comprendre que, pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je fusse honnéte, il fallut bien périr encore. Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d'eau m'en allaient séparer, lorsqu'un Dieu bienfaisant m'appelle amp; mon premier état. Je reprends ma trousse 4et mon cuir anglais; puis laissant la fumée aux sots qui s'en nour-rissent, et la honte au milieu du chemin, comme trop lourde a un piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin sans souci.
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1
O mop late se dit familièrement du plat de 1 epaule. Proprement c'est l'os qui forme la partie postérieure de 1 epaule et auquel se joint l'os du bras.
2
Les recors sont les gens que l'huissier mène avec lui pour servir de témoins et d'auxiliaires dans les exploits d'exécution. 11 se dit quelquefois de \huissier lui-même.
3
Allusion a, la Bastille.
4
Trousse, étui oü les barbiers mettent tout ce qui est nécessaire pour faire la barbe.
Trousse se dit aussi d'une sorte de portefeuille, dans lequel les chirurgiens mettent
les instruments dont ils se servent pour les opérations ordinaires.
434
MIRABEAU.
HONORÃ-GABRIEL RIQUETTI, COMTE DE MIRABEAU, le plus grand orateur de 1'Assemblée constituante, naquit iBignon, prés de Nevers, en 1749, et mourut Paris, en 1791. II eut nne jeunesse trés désordonnée; la rigueur avec laquelle le traitait son père, qui le fit emprisonner plusieurs fois, ne fit qu'aigrir son caractèrè indomptable. Revenu de ses égarements dans l'Age mür, il s'occnpa de politique, fut chargé, en 1787, d'une mission diplomatique secrète en Prusse, et se fit connaitre par quelques écrits. La noblesse ayant refusé de l'élire député aux états généraux, en 1789, il se fit nommer par le tiers état de la ville d'Aix. Bientót il domina tons les orateurs de 1'assem-blée nationale, éclipsa toutes les réputations et devint le centre antour duquel se groupa ce qu'il y avait d'hommes de talent dans le tiers état. Après s'être montré audacieux réformateur, Mirabeau se rapprocba de la royauté, gagné, tl ce qu'on prétend, par For de la cour. Quoi qu'il en soit, en essayant d'arrêter le torrent révolutionnaire, le gfand orateur, dont l'idéal était la royauté constitutionnelle, parait avoir agi par conviction. Déjü sa popularité commencait rl être ébranlée, lorsqu'il succomba tout a coup aux fatigues de sa vie orageuse.
Nous reproduisons un fragment du célèbre discours de Mirabeau sur la banqueroute. Par ce discours, 1'orateur soutenait devant 1'assem-blée nationale le projet de Necker, quoique son adversaire politique, qui voulait établir l'impót énorme du quart dc revenu pour aider le trésor public d, payer ses dettes.
Mes amis, écoutez un mot, un seul mot: Deux siècles de dépré-dations et de brigandage 1 ont creusé le gouffre oü le royaume est prés de s'engloutir. II faut le combler, ce gouffre efïroyable: - eh bien! voici la liste des propriétaires francais; choisissez les plus riches afin de sacrifier moins de citoyens. Mais choisissez; car ne faut-il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver Ia masse du peuple ? Allons, ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez 1'ordre dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume; frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes; précipitez-les dans l'ablme: 2 il va se refermer .... Vous reculez d'horreur .... Hommes inconséquents! hommes pusillanimes! eh! ne voyez-vous done pas qu'en décrétant la banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable, sans la décréter. vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel, et, chose inconcevable, gratuitement criminel? car enfin eet horrible sacrifice ferait du moins disparaltre le déficit. Mais croyez-vous, paree que vous n'aurez pas payé, que vous ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, que les millions d'hommes qui perdront en un instant par 1'explosion terrible ou par ses contre-
1
Le terme nest guère parlementaire, mais il peint trés bien les dilapidations des cours de Louis XIII, de Louis XIV et de Louis XV.
2
dition , se précipita dans I'abime ouvert a Rome, lequel se referma aussitót.
MIRABEAU (1749âI79l).
coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être l'unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime?
Coiitemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France, impassibles égoïstes , qui pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, êtes-vous bien surs que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer ces mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse? Non, vous périrez; et, dans la conflagration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouis-sances. Voila ou nous marchons.... J'entends parler de patriotisme, d'invocations au patriotisme, d elans de patriotisme. Ah! ne prosti-tuez pas ces mots de patrie et de patriotisme. II est done bien magnanime, l'effort de donner une portion de son revenu pour sauver tout ce qu'on possède! Eh! messieurs, ce n'est ld, que de la simple arithmétique, et celui qui hésitera ne peut désarmer 1'indignation que «par le mépris qu'inspirera sa stupidité.
Oui, messieurs, e'est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la plus triviale, c'est l'intérêt le plus grossier que j'invoque. Je ne vous dis plus'comme autrefois: Donnerez-vous les premiers aux nations le spectacle d'un peuple assemblé pour manquer h la foi publique? Je ne vous dis plus: Eh! quels litres avez-vous a la liberté? Quels möyens vous resteront pour la maintenir, si dès votre premier pas vous surpassez les turpitudes des gouvernements les plus corrompus, si le besoin de votre concours et de votre surveillance n'est pas le garant de votre constitution? Je vous dis: Vous serez tous en train és dans la ruïne universelle, et les premiers intéressés au sacrifice que le gouvernement vous demande, c'est vous-mêmes. â
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Votez done ce subside extraordinaire, et puisse-t-il être suffisant! votez-le, paree que, si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et non éclairés, vous n'en avez point sur la nécessité et sur notre impuissance a le remplacer. Votez-le, paree que les circon-stances publiques ne souffrent aucun retard, et que vous seriez comp-tables 1 de tout délai. Gardez-vous de demander du temps: le malheur n'en accorde pas. Eh! messieurs, a propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais d'impor-tance que dans les imaginations faibles ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés: Catilina est aux pories, ct F on dclibcre / et certaine-ment. il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, ni Rome; mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est ld; elle menace de consumer tout, vos propriétés, votre honneur; et vous délibérez!
1
C'est-a-dire responsablcs.
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ANDRÃ CHÃNIER et JOSEPH CHÃMER.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
AnDRà DE CHÃNIER naquit, en 1762, è, Constantinople, oü son père était consul de France, et mourut è. Paris, sur l'échafaud, en 1794, trois jours avant la chute de Robespierre. II avait d'abord etnbrassé avec enthousiasme les principes de la révolution; mais révolté par ses excès, il avait osé les bldmer hautement dans des lettres qu'il fit insérer dans le Journal de Paris. Les poésies lyri-ques d'André Chénier, qui n'ont été publiées qu'en 1819, se distin-guent par un retour direct d l'imitation antique dans toute sa naïveté, par une délicatesse exquise de sentiments et une grande finesse d'expression.
Son frère, MARIE-JOSEPH DE CHÃNIER, naquit, en 1764, également £l Constantinople et mourut k Paris, en 1811. II cultiva plüsieurs genres, mais surtout le thédtre. Enthousiaste des idéés républicaines, il leur dut le plus souvent ses inspirations poétiques. II fit représenter successivement les tragédies de Charles IX, Henri VIII, la Mort de Calas, Gracchus, Fénelon , Iimoléon qui eurent pour la plupart un succès prodigieux, dü en grande partie a leur conformité avec les idéés démocratiques du temps. Marie-Joseph de Chénier fit partie de toutes les assemblées politiques qui se suc-cédèrent depuis 1792 jusqu'en 1802; ildevint, lors du rétablissement des écoles, inspecteur général des études, mais il fut destitué sous l'Empire. On l'a faussement accusé de n'avoir rien fait pour soustraire son frère è l'échafaud, accusation qu'il a re^oussée avec une grande éloquence dans VEpitre sur la Calomnie, que nous reproduisons.
LA JEUNE CAPTIVE, 1 PAR ANDRÃ CHÃNIER.
L'épi naissant mürit de la faux respecté,
Sans crainte du pressoir, le pampre. tout l'été,
Boit les doux présents de 1'aurore, 2Et moi, comme lui belle et jeune comme lui,
Quoi que 1'heure présente ait de trouble et d'ennui, 3Je ne veux point mourir encore.
1
Cette ode si mélancolique fut faite pour mademoiselle de Coigny, retenue en prison
2
en même temps que Chénier, mais mise en liberté après la chute de Robespierre, le 9 thermidor. 2 Les gouttes de rosée.
3
Dans le style soutenu ennui signifie chagrin, malheur, peine.
ANDKÃ CHENIER (1762â-1794).
Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort, Moi, je pleure et j'espère: au noir souffle du nord,
Je plie et relève ma tête.
S'il est des jours amers, il en est de si doux!
Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoüts!
Quelle mer n'a point de tempête ?
L'illusion féconde habite dans mon sein;
D'une prison sur moi les murs pèsent en vain:
J'ai les ailes de l'espérance.
Echappée aux réseaux de l'oiseleur cruel,
Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel Philomèle chante et s'élance.
Est-ce k moi de mourir! Tranquille je m'endors. Et tranquille je veille; et ma veille aux remords
Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux, Sur des fronts abattus mon aspect dans ces lieux Ranime presque de la joie.
Mon beau voyage encore est si loin de sa fin ! Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
J'ai passé les premiers ü peine.
Au banquet de la vie il peine commencé Un instant seulement mes lèvres ont pressé La coupe en mes mains encore pleine.
Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson; Et, comme le soleil^ de saison en saison,
Je vais achever mon année.
Brillante sur ma tige et I'honneur du jardin,
Je n'ai vu luire encor que les feux du matin;
Je veux achever ma journée.
O Mort! tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi; Va consoler les cceurs que la bonte, l'effroi,
Le pdle désespoir dévore.
Pour moi Palès 1 encore a des asiles verts; Les amours, des baisers; les Muses, des concerts: Je ne veux pas mourir encore.
Ainsi, triste et captif, ma lyre , toutefois,
S'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,
Ces voeux d'une jeune captive;
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Et, secouant le jong de mes jours languissants, Aux douces lois des vers je pliais les accents De sa boucbe aimable et naïve.
1
Déesse de l'ancienne Italië, qui présidait aux troupeaux et aux bergers. Sa fête appelée les Palilies était célébrée le 21 avril, jour qui, d'après la légende, était celui de la fondation de Rome.
joseph chénier (1764âl8ll).
Ces chants, de ma prison temoins harmonieux, Feront £l quelque amant des loisirs studieux
Chercher quelle fut cette belle :
La grdce décorait son front et ses discours, Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront prés d'elle.
LA CALOMNIE, par JOSEPH CHÃNIER.
Ceux que la France a vus ivres de tyrannic,
Ceux-lè. raêmes, dans l'ombre armant la calomnie. Me reprochent le sort d'un frère infortuné Qu'avec la calomnie ils ont assassiné!
L'injustice agrandit une dme libre et fiére.
Ces reptiles en vain .' sifflant dans la poussière,
En vain sèment le trouble entre son ombre et moi! Scélérats, contre vous elle invoque la loi!
Hélas! pour arracher la victime aux. supplices,
De mes pleurs chaque jour fatiguant mes complices, J'ai courbé devant eux mon front humilié,
Mais ils vous ressemblaient, ils étaient sans pitié.
Si, le jour oü tomba leur puissance arbitraire,
Des fers et de la mort je n'ai sauvé qu'un frère, 1Qu'au fond des noirs cachots Dumont - avait plongé. Et qui, deux jours plus tard, périssait égorgé,
Auprès d'André Chénier avant que de descendre J'élèverai la tombe oü manquera sa cendre,
Mais oü vivront du moins et son doux souvenir Et sa gloire, et ses vers dictés pour l'avenir!
IA, quand de thermidor la neuvième journée 2Sous les feux du lion ramènera Fannée,
O mon frère, je veux, relisant tes écrits.
Chanter l'hymne funèbre a tes mdnes proscrits; * Ld souvent tu verras, prés de ton mausolée,
Tes frères gémissants, ta mére désolée,
Quelques amis des arts, un peu d'ombre et des fleurs. Et ton jeune laurier grandira sous mes pleurs!
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1
Un troisième frère, qui fut mis en liberté après la mort de Robespierre.
2
Le neuf thermidor (27 juillet) 1794 esi la date de la chute de Robespierre.
439
MME DE STA EL.
NOTrCF, BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE,
ANNE-LOUISE-GERMAINE NECKER, BARONNE DE STAÃL-HOL-STEIN, naquit Ãl Paris en 1766. Son père était Ie célèbre banquier Necker, qui fut deux fois ministre sous Louis XVI, mais qui était alors bien loin de la haute position qu'il occupa depuis. De bonne heure la jeune Necker, douée de facultés intellectuelles précoces, se distingua par la vivacité de son esprit dans le eerde des gens de lettres dont la raaison de son père était le rendez-vous. Elle avait vingt ans, lorsqu'elle épousa le baron de Staël-Holstein, ambassadeur de Suède d Pans, qui résida dans cette capitale jusqu'en 1799 et y mourut en 1802. L'exécution du roi et le régime exécrable qui suivit cette catastrophe, frappèrent Mme de Staël d'horreur et d'épouvante. Elle eut cependant le noble courage d'adresser au gouvernement révolu-tionnaire une défense écrite de la malheureuse reine Marie-Antoinette.
Après avoir, pendant quelque temps, cherché un refuge en Angle-terre, Mrae de Staël s'attacha, après la chute de Robespierre , au parti modéré. Sous le Directoire (1795â1799); 'a fille de Necker exerga, par ses salons, une grande influence. Après le coup d'Ãtat du 18 brumaire, elle devint en quelque sorte le centre d'une opposition rationnelle qui s'éleva avec force contre les tendances de jour en jour plus despotiques du gouvernement consulaire. Victime del'arbitraire, elle fut exilée a quarante lieues de Paris (1802). Cet exil la décida k faire son premier voyage en Allemagne. Elle alia Ãl Weimar, oü elle étudia la langue et la littérature allernandes et se lia avec Goethe, Schiller et Wieland.
De retour au chdteau de Coppet, prés de Genève, qui appartenait a sa familie, elle se consacra a ses travaux littéraires et au commerce de ses amis. Sa retraite de Coppet fut alors le rendez-vous des beaux esprit et des hommes de lettres les plus distingués. Elle publia ses deux célè-bres romans, d'abord Delphinc.. et, après no voyage en Italië, Corinne. (1807), qui excitèrent alors en Europe un enthousiasme universel. Les héroïnes de ces deux romans sont deux femmes supérieures qui ne peuvent s'astreindre fl suivre les voies régulières tracées Ãl leur sexe par Fopinion, et qui souffrent de cruels malheurs pour s'en être écar-tées. Le roman de Corinne contient une brillante peinture de l'Italie.
Ces deux ouvrages sont écrits avec une élévation d'esprit et une éru-dition bien rares, unies tl une extréme finesse et Ãl une grande con-naissance du monde; mais on y trouve des longueurs ennuyeuses; le style de 1'auteur, souvent brillant, est quelquefois fatigant et guindé.
Après un second voyage en Allemagne, Mme de Staël, eut la permission de vivre en France. Mais en 1810, la publication de son ouvrage De PAllemagne devint, pour la police impériale, le prétexte de nouvelles persécutions. Toute 1'édition fut saisie et mise au pilon, et il fut enjoint Ãi l'auteur ou de s'embarquer pour l'Amérique ou de ne plus quitter sa terre de Coppet. L'ouvrage qui lui valut cette persécution était pourtant purement littéraire. Malgré de nombreuses
1 D'après la Biographic universdle.
MADAME DE STAEL (1766 â1817).
erreurs de détail, il a le grand mérite d'avoir répandu en France la première connaissance de la littérature allemande et d'avoir ouvert une route nouvelle k la littérature frangaise. Le livre De FAllemagne peut être regardé comme un des précurseurs du romantisme. 1
Retirée d Coppet, Mme de Staël eut è, subir, sur le territoire de la république helvétique, tant de vexations de la part de la toute-puissante police francaise, qu'elle finit par prendre la résolution de s'évader. Elle l'exécuta en 1812, et, pour aller de Genève en An-gleterre, elle dut traverser le Tyrol, rAutriche, la Hongrie, laPologne et la Russie, et s'embarquer ê, Saint-Pétersbourg. Ce voyage est la preuve la plus éloquente de la domination presque européenne du conquérant francais. Elle en a fait elle-même la description attrayante dans l'ouvrage Dix aimées cTexil, publié après sa mort. Ce fut en Angleterre qu'elle publia enfin son ouvrage de 1 Allemagne, dont la police impériale avait essayé en vain de saisir le manuscrit.
Après la chute de Napoléon ier , Mme de Staöl revint è. Paris. Elle obtint de Louis XVIII deux millions de francs è. titre de restitution des sommes dues è son pére. De retour d'un voyage en Italië, elle mourut è. Paris, en 1817.
I. CORINNE, OU L'ITALIE.
(1807).
LA FIN DU CARNAVAL A ROME.
La course des chevaux se préparait. Lord Nelvil s'attendait amp; voir une course semblable è. celles d'Angleterre; mais il fut étonné d'apprendre que de petits chevaux barbes '2 devaient courir tout seuls, sans cavaliers, les uns contre les autres. Ce spectacle attire singu-lièrement l'attention des Remains. Au moment oü il va commencer, toute la foule se range des deux cotés de la rue. La place du Peuple, qui était couverte de monde, est vide en un moment. Chacun monte sur les amphithédtres qni entourent les obélisques, et des multitudes innombrables de têtes et d'yeux noirs sont tournées vers la barrière d'ou les chevaux doivent s'élancer.
lis arrivent sans bride et sans selle, seulement le dos couvert d'une étofFe brillante, et conduits par des palefreniers trés bien vétus, qui mettent k leurs succès un intérêt passionné. On place les chevaux derrière la barrière, ef leur ardeur pour la franchir est excessive. A chaque instant on les retient: ils se cabrent, ils hennissent, ils trépignent, comme s'ils étaient impatients d'une gloire qu'ils vont obtenir k eux seuls, sans que l'homme les dirige. Cette impatience des chevaux, ces cris des palefreniers font, du moment oü la barrière tombe, un vrai coup de thédtre. Les chevaux partent, les palefreniers crient place, place, avec un transport inexprimable. Ils accompagnent leurs chevaux du geste et de la voix, aussi longtemps qu'ils peuvent les apercevoir. Les chevaux sont jaloux l'un de l'autre comme des hommes. Le pavé étincelle sous leurs pas, leur crimière vole, et leur désir de gagner le prix, ainsi abandonnés d eux-mêmes, est tel, qu'il en est
440
1
Voyez l'article Victor Hugo,
2
Chevaux de la cóte d'Afrique appelée Barbaric,
corinne, ou l'ltalie.
â de l'allemagne.
441
qui, en arrivant, sont morts de la rapidité de leur course. On s'étonne de voir ces chevaux libres, ainsi animés par des passions personnelles; cela fait peur, comme si c'était de la pensée sous cette forme d'animal. La foule rompt ses rangs quand les chevaux sont passés, et les suit en tumulte. lis arrivent au palais de Venise, oü est le but; et il faut entendre les exclamations des palefreniers dont les chevaux sont vainqueurs. Celui qui avait gagné le premier prix se jeta è, genoux devant son cheval, le remercia, et le recommanda è. saint Antoine, patron des animaux, avec un enthousiasme aussi sérieux en lui que comique pour les spectateurs.
C'est è. la fin du jour, ordinairement, que les courses finissent. Alors commence un autre genre d'amusement beaucoup moins pittoresque, mais aussi trés bruyant. Les fenêtres sont illuminées. Les gardes aban-donnent leur poste, pour se méler eux-mémes S la joie générale. Chacun prend alors un petit flambeau appelé moccolo, et l'on cherche mutuel-lement è. se l'éteindre, en répétant le mot ammazzare (tuer), avec une vivacité redoutable. Che la bella principessa sia ammazzata ! che il, signoee abbate sia ammazzato! (Que la belle princesse soit tuée, que le seigneur abbé soit tuc!) crie-t-on d'un bout de la rue è. 1'autre. La foule rassurée, paree qu'è, cette heure on interdit les chevaux et les voitures, se précipite de tous les cótés; enfin, il n'y a plus d'autre plaisir que le tumulte et l'étourdissement. Cependant la nuit s'avance; le bruit cesse par degrés, le plus profond silence lui succède; et il ne reste plus de cette soirée que l'idée d'un songe confus, qui, changeant 1'existence de chacun en un rêve, a fait oublier pour un moment au peuple ses travaux, aux savants leurs études, aux grands seigneurs leur oisiveté.
II. DE L'ALLEMAGNE.
(1811).
observations générales.
Les nations germaniques ont presque toujours résisté au joug des Romains; elles ont été civilisées plus tard que les peuples de race latine. et seulement par le christianisme; elles ont passé immédiate-ment d'une sorte de barbarie êl la société chrétienne: les temps de la chevalerie, l'esprit du moyen amp;ge sont leurs souvenirs les plus vifs; et quoique les savants de ces pays aient étudié les auteurs grecs et latins, plus méme que ne Font fait les nations latines, le génie naturel aux écrivains allemands est d'une couleur ancienne plutót qu'antique: leur imagination se plalt dans les vieilles tours, dans les créneaux, au milieu des guerriers, des sorcières et des revenants: et les mystères d'une nature rêveuse et solitaire formant le principal charme de leurs poésies.
L'analogie qui existe entre les nations teutoniques ne saurait être méconnue. La dignité sociale que les Anglais doivent amp; leur constitution leur assure, il est vrai, parmi ces nations. une supériorité dé-cidée; néanmoins les mêmes traits de caractère se retrouvent constam-ment parmi les divers peuples d'origine germanique. L'indépendance et la loyauté signalèrent de tout temps ces peuples; ils ont été toujours bons et fidèles, et c'est Ãl cause de cela méme peut-étre que leurs écrits portent une empreinte de mélancolie; car il arrive souvent aux nations, comme aux individus, de souffrir pour leurs vertus.
MADAME DE STAEL (1766â1817).
La civilisation des Esclavons 1 ayant été plus moderne et plus pré-cipitée que celle des autres peuples, on voit plutót en eux jusqu'Ãl présent 1'imitation que J'originalité: ce qu'ils ont d'européen est francais; ce qu'ils ont d asiatique est trop peu développé, pour que leurs écrivains puissent encore manifester le véritable caractère qui leur serait naturel. II n'y a done dans l'Europe littéraire que deux grandes divisions trés marquées: la littérature imitée des anciens, et celle qui doit sa naissance rl Fesprit du moyen Age; la littérature qui, dans son origine, a regu du paganisme sa couleur et son charme, et la littérature dont l'impulsion et le développement appartiennent 3, une religion essentiellement spiritualiste.
On pourrait dire avec raison que les Francais et les Allemands sont aux deux entrémités de la chalne morale, puisque les uns con-sidèrent les objets extérieurs comme le mobile de routes les idéés, et les autres, les idéés comme le mobile de toutes les impressions. Ces deux nations cependant s'accordent assez bien sous les rapports sociaux: mais il n'en est point de plus opposées dans leur système littéraire et philosophique. L'AlIemagne intellectuelle n'est presque pas connue de la France; bien peu d'hommes de lettres parmi nous s'en sont occupés. II est vrai qu'un beaucoup plus grand nombre la juge. Cette agréable légèreté, qui fait prononcer sur ce qu'on ignore, peut avoir de l'élégance quand on parle, mais non quand on écrit. Les Allemands ont le tort de mettre souvent dans la conversation ce qui ne convient qu'aux livres; les Francais ont quelquefois aussi celui de mettre dans les livres ce qui ne convient qu'tl la conversation ; et nous avons tellement épuisé tout ce qui est superficiel, que, même pour la grfl.ee, et surtout pour la variété, il faudrait, ce me semble, essayer d'un peu plus de profondeur.
J'ai done cru qu'il pouvait y avoir quelques avantages ü faire con-naltre le pays de l'Europe oü l'étude et la méditation ont été portées si loin, qu'on peut le considérer comme la patrie de la pensée. Les réflexions que le pays et les livres m'ont suggérées, seront partagées en quatre sections. La première traitera de rAllemagne et des moeurs des Allemands; la seconde, de la littérature et des arts; la troisième, de la philosophie et de la morale; la quatrième, de la religion et de 1 enthousiasme. Ces divers sujets se mêlent nécessairement les uns avec les autres. Le caractère national influe sur la littérature, la littérature et la philosophie sur la religion; et l'ensemble peut seul faire connattre en entier chaque partie; mais il fallait cependant se soumettre £l une division apparente, pour rassembler a la fin tous les rayons dans le même foyer.
Je ne me dissimule point que je vais exposer, en littérature comme en philosophie, des opinions étrangères a celles qui règnent en France; mais soit qu'elles paraissent justes ou non, soit qu'on les adopte ou qu'on les combatte, elles donnent toujours Ãl penser. Car nous n'en sommes pas, j'imagine, Ãl vouloir élever autour de la France littéraire la grande muraille de la Chine; pour empécher les idéés du dehors d'y pénétrer.
442
1
On dit aujourd'hui Slaves pour designer la grande familie ethnographique la plus orientale de l'Europe, el qui comprend les Rmses, les Po/o/iais ,les Tc/iè}/ies , les Series, les Slowaques, les Croat es, etc.
DIX ANNÃES D'EXIL.
II est impossible que les écrivains allemands, ces hommes les plus instruits et les plus méditatifs de TEurope, ne méritent pas qu'on accorde un moment d'attention a leur littérature et d leur philosophie. On oppose amp; l'une qu'elle n'est pas de bon goüt, et è, l'autre qu'elle est pleine de folies. II se pourrait qu'une littérature ne fut pas conforme Ãl notre legislation du bon goüt, et qu'elle contlnt des idéés nouvelles dent nous pussions nous enrichir, en les modifiant A notre manière. C'est ainsi que les Grecs nous ont valu Racine; et Shakspeare, plusieurs des tragédies de Voltaire. La stérilité dont notre littérature est menacée ferait croire que l'esprit francais lui méme a besoin main-tenant d'être renouvelé par une sève plus vigoureuse ; et comme l'éle-gance de la société nous préservera toujours de certaines fautes, il nous importe surtout de retrouver la source des grandes beautés.
Après avoir repoussé la littérature des Allemands au nom du bon goüt/on croit pouvoir aussi se débarrasser de leur philosophie au nom de la raison. Le bon goüt et la raison sont des paroles qu'il est toujours agréable de prononcer, même au hasard; mais peut-on de bonne foi se persuader que des écrivains d'une érudition immense, et qui connaissent tous les livres francais aussi bien que nous-mémes, s'occupent depuis vingt années de pures absurdités?
Les siècles superstitieux accusent facilement les opinions nouvelles d'impiété, et les siècles incrédules les accusent non moins facilement de folie. Dans Ie seizième siècle, Galilée a été livré ü l'inquisition pour avoir dit que la terre tournait; et dans le dix-huitième, quelques-uns ont voulu faire passer J. J. Rousseau pour un dévot fanatique. Les opinions qui différent de l'esprit dominant, quel qu'il soit, scan-dalisent toujours le vulgaire; l'étude et l'examen peuvent seuls donner cette libéralité de jugement, sans laquelle il est impossible d'acquérir des lumières nouvelles, ou de conserver méme celles qu'on a; car on se soumet a de certaines idéés recues, non comme il des vérités, mais comme au pouvoir; et c'est ainsi que la raison humaine s'habitue ü la servitude, dans le champ même de la littérature et de la philosophie.
III. DIX ANNÃES D'EXIL.
PERSECUTION SUB1E PAR MADAME DE STAÃL A CAUSE DE SON LIVRE DE L'ALLEMAGNE. 1(Chapitre I et II).
En revenant Ãl Coppet, 2 tralnant l'aile comme le pigeon de La Fontaine, 3 je vis l'arc-en-ciel se lever sur la maison de mon père, j'osai prendre ma part de ce signe d'alliance; il n'y avait rien dans mon
443
1
Voyez page 439 et 440 la biographie de l'auteur du livre de l'Allemagne. Le ministre de la police avait ordonné a Mnie de Staël de quitter la France dans un délai de huit jours. II lui laissait le choix , ou de se retirer a Coppet, sur le lac Léman, ou de s'embarquer pour l'Amérique. Les motifs dont son Excellence accompagnait eet ordre d'exil sont curieux. âVotre dernier ouvrage n'est pas francais. II m'a paru que l'air de ce pays ne vous convenait point, et nous ne sommes pas encore réduits a chercher des modeles dans les peuples que vous admirez.quot;
2
âComme on me donnait pour toute alternative l'Amérique ou Coppet, dit Mme de Staël, je m'arrêtai a ce dernier parti, car un sentiment profond m'attirait toujours vers Coppet, malgré les peines qu'on m'y faisait éprouver.quot;
3
La Fontaine IX, 12. Les deux pigeons.
MADAME DE STAÃL {1766 â1817).
triste voyage qui me défendlt d'y aspirer. J'étais alors presque ré-signée è. vivre dans ce chdteau, en ne publiant plus rien sur aucun sujet; mais il fallait au moins, en faisant le sacrifice des talents que je me flattais de posséder, trouver du bonheur dans mes affections, et voici de quelle manière on arrangea ma vie privée, après m'avoir dépouillée de mon existence littéraire.
Le premier ordre que regut le préfet de Genève, fut de signifier è. mes deux fils qu'il leur était interdit d'entrer en France, sans une nouvelle autorisation de la police. C'était pour les puuir d'avoir voulu parler è. Bonaparte en faveur de leur mère.
--Quelques jours plus tard, le préfet de Genève m'écrivit une
seconde lettre, pour me demander, au nom du ministre de la police^, les épreuves de mon livre qui devaient me rester encore; le ministre savait trés exactement le compte de ce que j'avais remis et conservé, et ses espions l'avaient fort bien servi. Je lui donnai, dans ma ré-ponse, la satisfaction de convenir qu'on l'avait parfaitement instruit; mais je lui dis en même temps que eet exemplaire n'était plus en Suisse, et que je ne pouvais ni ne voulais le donner. J'ajoutai cepen-dant que je m'engageais è, ne pas le faire imprimer sur le continent, et je n'avais pas grand mérite è. le promettre; car quel gouvernement Continental eüt alors pu laisser publier un livre interdit par l'empereur?
Peu de temps après, le préfet de Genève 1 fut destitué, et 1'on crut assez généralement que c'était a cause de moi. II était de mes amis, néan-moins il ne s'était pas écarté des ordres qu'il avait recus. Bien que ce füt un des hommes les plus honnêtes et les plus éclairés de France, il entrait dans ses principes d'obéir sans scrupule au gouvernement qu'il servait; mais aucune vue d'ambition, aucun calcul personnel ne lui donnaient le zèle requis. Ce fut encore un grand chagrin pour moi que d'étre ou de passer pour la cause de la destitution d'un tel homme. II fut générale-ment regretté dans son département, et dès qu'on crut que j'étais pour quelque chose dans sa disgrace, tout ce qui prétendaitaux places s'éloigna de ma maison, comme on fuit une contagion funeste. II me restait toutefois amp; Genève plus d'amis qu'aucune autre ville de province en France ne m'en aurait offert; car 1'héritage de la liberté a laissé dans cette ville beaucoup de sentiments généreux; mais on ne peut se faire une idéé de l'anxiété qu'on éprouve, quand on craint de compromettre ceux qui viennent nous voir. Je m'informais avec exactitude de toutes les relations d'une personne, avant de l'inviter; car si elle avait seulement un cousin qui voulüt une place, ou qui la posséddt, c'était demander un acte d'héroïsme romain que de lui proposer seulement è. diner.
Enfin, au mois de mars 1811, un nouveau préfet arriva de Paris. C'était un de ces hommes supérieurement adaptés au régime actuel, c'est-è,-dire, ayant une assez grande connaissance des faits, et une parfaite absence de principes en matière de gouvernement; appelant abstraction teute règle fixe, et placant sa conscience dans le dévoue-ment au pouvoir. La première fois que je le vis, il me dit tout de suite qu'un talent comme le mien était fait pour célébrer l'empereur, que c'était un sujet digne du genre d'enthousiasme que j'avais montré
444
1
M. de Barante. â En 1798 Genève avait été annexée ^ la France, et était devenue le chef-lieu du département du Léman.
DIX ANNÃES D'EXIL.
dans Corinne. Je lui répondis que, persécutée comme je 1'étais par l'empereur, toute louange de ma part, adressée ó, lui, aurait l'air d'une requête, et que j'étais persuadée que l'empereur lui-même trouverait mes éloges ridicules dans une semblable circonstance. II combattit avec force cette opinion; il revint plusieurs fois chez moi pour me prier, au nom de mon intérêt, disait-il, d'écrire pour l'empereur, ne füt-ce qu'une feuille de quatre pages: cela suffirait, assurait-il, pour terminer toutes les peines que j'éprouvais. Ce qu'il me disait, il le répétait è, toutes les personnes que je connaissais. Enfin, un jour il vint me proposer de chanter la naissance du roi de Rome; je lui répondis en riant que je n'avais aucune idéé sur ce sujet, et que je m'en tiendrais a faire des voeux pour que sa nourrice fut bonne. Cette plaisanterie finit les négociations du préfet avec moi sur la nécessité que j'écrivisse en faveur du gouvernement actuel.
Peu de temps après, les médecins ordonnèrent h. mon fils cadet les bains d'Aix, en Savoie, è, vingt lieues de Coppet. Je choisis pour y aller les premiers jours de mai, époque oü les eaux sont encore désertes. Je prévins le préfet de ce petit voyage, et j'allai m'enfer-mer dans une espèce de village oü il n'y avait pas alors une seule personue de ma connaissance. A peine y avais-je passé dix jours, qu'il m'arriva uu courrier du préfet de Genève pour m'ordonner de revenir. Le préfet du Mont-Blanc, oü j'étais, eut peur aussi que je ne partisse d'Aix pour aller en Angleterre, disait-il, écrire contre l'empereur; et, bien que Londres ne füt pas trés voisins d'Aix en Savoie, il fit courir ses gendarmes pour défendre qu'on me donndt des chevaux de poste sur la route. Je suis tentée de rire aujourd'hui de toute cette activité préfectoriale contre une aussi pauvre chose que moi; mais alors je mourais de peur è, la vue d'un gendarme. Je craignais toujours que d'un exil si rigoureux on ne passdt bientót è. la prison, ce qui était pour moi plus terrible que la mort. Je savais qu'une fois arrétée, une fois eet esclandre bravé, l'empereur ne se lais-serait plus parler de moi, si toutefois quelqu'un en avait le courage; ce qui n'était guère probable dans cette cour, oü la terreur règne fl chaque instant de la journée, et pour chaque détail de la vie.
445
Je revins d. Genève, et le préfet me signifia que non-seulement il m'interdisait d'aller, sous aucun prétexte, dans les pays réunis k la France, mais qu'il me conseillait de ne point voyager en Suisse, et de ne jamais m'éloigner dans aucune direction è, plus de deux lieues de Coppet. Je lui objectai qu'étant domicüiée en Suisse, je ne concevais pas bien de quel droit une autorité francaise pouvait me défendre de voyager dans un pays étranger. II me trouva saus doute un peu niaise de discuter dans ce temps-ci une question de droit et me répéta son conseil, singulièrement voisin d'un ordre. Je m'en tins è, ma protestation; mais le lendemain j'appris qu'un des littérateurs les plus distingués de l'Allemagne, M. Schlegel, 1 qui, depuis huit ans, avait bien voulu se charger de l'éducation de mes fils, venait de recevoir 1'ordre non-seulement de quitter Genève, mais même Coppet. Je voulus encore représenter qu'en Suisse le préfet de
1
August Wilhelm Schlegel (1767â1845).
MADAME DE STAÃL (1766 â1817).
Genève n'avait pas d'ordre è. donner; mais on rne ditque, sij'aimais mieux que eet ordre passdt par l'ambassadeur de France, j'en étais bien la maltresse; que eet ambassadeur s'adresserait au landammann du canton de Vaud, qui renverrait M. Schlegel de chez moi. En faisant faire ce détour au despotisme, j'aurais gagné dix jours; rien de plus. Je voulus savoir pourquoi Ton m'ótait la société de M. Schlegel, mon ami et celui de mes enfants. Le préfet, qui avait l'habitude. comme la plupart des agents de Tempereur, de joindre des phrases douce-reuses è des actes trés durs, me dit que e'était par intérêt pour moi que le gouvernement éloignait de ma maison M. Schlegel, qui me rendait anti-francaise. Vraiment touehée de ce soin paternel du gouvernement , je demandai ce qu'avait fait M. Schlegel contre la France; le préfet m'objecta ses opinions littéraires, et entre autres une brochure de lui, dans laquelle, en comparant la Phèdre d'Euripide Ãl celle de Racine, il avait donné la préférence £l la première. C'était bien délicat pour un monarque corse, de prendre ainsi fait et cause pour les moin-dres nuances de la littérature francaise. Mais , dans Ie vrai, 1 on exilait M. Schlegel paree qu'il était mon ami, paree que sa conversation animait ma solitude, et que 1'on commencait d, naettre en oeuvre le système qui devait se manifester, de me faire une prison de mon dme, en m'arraehant toutes les jouissances de l'esprit et de l'amitié.
Je repris la resolution de partir, 3, laquelle la douleur de quitter mes amis et les eendres de mes parents m'avait si souvent fait re-noneer. Mais une grande difficulté restait d, résoudre, c'était Ie choix des moyens de départ. Le gouvernement francais mettait de telles entraves au passeport pour FAmérique, que je n'osais plus recourir amp; ce moyen. D'ailleurs, j'avais des raisons de eraindre qu'au moment ou je m'embarquerais, on ne prétendit qu'on avait découvert que je voulais aller en Angleterre, et qu'on ne m'appliqudt le décret qui condamnait è. la prison ceux qui tentaient de s'y rendre sans l'auto-risation du gouvernement. II me paraissait done infiniment préférable d'aller en Suède, dans eet honorable pays dont le nouveau chef1annoncait déjè, la glorieuse conduite qu'il a su soutenir depuis. Mais par quelle route se rendre en Suède? Le préfet m'avait fait savoir de toutes manièrés, que partout oü la France commanderait je serais arrêtée, et comment arriver lü oü elle ne commandait pas? II fallait traverser la Bavière et rAutriche. Je me fiais au Tyrol, bien qu'il füt réuni è, un état confédéré, amp; cause du courage que ses malheu-reux habitants avaient montré. Quant a rAutriche, malgré le funeste abaissement dans lequel elle était tombée, j'estimais assez son monarque pour croire qu'il ne me livrerait pas; mais je savais aussi qu'il ne pourrait me défendre. Après avoir sacrifié l'antique honneur de sa maison, 2 quelle force lui restait-il en aucun genre? Je passais done ma vie è. étudier la carte de rEurope pour m'enfnir, comme Napoléon 1'étudiait pour s'en rendre maitre, et ma campagne, ainsi que la sienne, avait toujours la Russie pour objet. Cette puissance était le dernier asile des opprimés: ce devait être celle que le do-minateur de l'Europe voulait abattre.
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1
1 Pour: eu réalité. 2 Bernadotte, alors prince royal de Suède.
2
Allusion au mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon Ier.
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CHATEAUÃEIAND.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
ERANCOIS-RENÃ-AUGUSTE; VICOMTE DE CHATEAUBRIAND, naquit en 1768, è. Saint-Malo, d'une ancienne familie de Bretagne. Ses premières années s'écoulèrent dans un vieux manoir Mti d peu de distance de la mer, dans un site agreste et sauvage, dont la vue ne fut pas sans influence sur 1'imagination ardente et rêveuse de l'enfant. Destiné d'abord a l'état ecclésiastique en sa qualité de cadet de familie, le jeune Chateaubriand fit ses études au collége de Rennes. Mais se sentant porté pour la carrière des armes, il brigua et obtint un brevet de sous-lieutenant. Les premiers événements de la révo-lution francaise le décidèrent h quitter le service. Agé de 23 ans, il s'embarqua, en 1791, pour l'Amérique; il voulait tenter la décou-verte d'un passage aux Indes par le nord-ouest de l'Amérique septen-trionale. Cette expédition, dont il avait trés mal calculé les chances, ne pouvant se réaliser. Chateaubriand s'enfonca dans les solitudes du nouveau monde, oü devait se révéler en lui ce génie poétique qui a fait sa gloire. II les parcourut en artiste, recueillant partout ces inspirations ineffacables qui ont exercé une si grande influence sur le caractère et le style de ses écrits.
Un fragment de Journal anglais que le hasard fit tomber entre ses mains, dans une ferme américaine, lui apprit la tentative de fuite du malheureux Louis XVI et les premiers excès de la revolution. Ces graves événements le ramenèrent en France, oü il aborda en 1792. II ne tarda pas è. rejoindre I'armée des émigrés que le prince de Condé organisait alors è, Coblentz. Grièvement blessé prés de Thionville, embarqué amp; Ostende et sauvé par les soins d'une pauvre femme de pécheur de Jersey, Chateaubriand, convalescent et dans le plus complet dénüment, se rendit a Londres, oü il gagna sa vie en faisant des traductions pour des libraires. Les lois sur les émigrés n'étant plus sévèrement observées depuis que Bonaparte était premier consul, il osa rentrer en France. En 1800 il publia Afala et Renc, deux épisodes d'un roman fantastique, les Natchez, dont il avait concu le plan en Amérique et qu'il acheva plus tard. Ata la eut un succès presque égal a celui de Paul et Virginie, 2 qui lui avait, en quelque sorte, servi de modèle, et avec lequel l'ouvrage de Chateaubriand a plus d'une ressemblance, tant pour la conception poétique que pour la douceur et l'harmonie du langage.
En 1802 parut le Genie du Christianisme, livre destiné a restaurer, parmi les gens du monde, les croyances religieuses si fortement ébranlées par les écrivains du 18e siècle. Cette oeuvre excita un enthousiasme immense, et les contemporains sont presque unanimes è déclarer qu'elle exerca en efifet une grande influence sur le rétablissement du catholi-cisme, que Napoléon étaya, de son cóté, par le concordat conclu vers le même temps avec le pape. Plus tard il a bien fallu voir les nombreux cótés faibles d'un ouvrage qui ne sonde nulle part les profondeurs de la
1
D'après les Mémoires d'outre-tomhe et la biographic de Chateaubriand par Lamé Fleury. 2 Voyez page 404 de ce Manuel.
2
C. Plcetz, Manuel de Littcrature francaise, 4e éd. 31
CHATEAUBRIAND (1768 â1848).
croyance religieuse, mais qui, pour la réveiller et l'affermir, se contente d'en appeler è la poésie, è la peinture et aux souvenirs historiques.
Le Génie du Christianisme avait attiré sur Chateaubriand 1'atten-tion du premier consul, qui l'envoya è, Rome en qualité de secrétaire d'ambassade. Mais bientót, en 1804, une protestation énergique que Chateaubriand eut le courage de publier, aprèf le meurtre du due d'Enghien, mit fin è. sa carrière politique sous FEmpire.
En 1806, Chateaubriand visita la Grèce et la Palestine: TItiné-raire de Paris a Jérusalem et, quelque temps après, les Mariyrs, poème en prose; furent le fruit de ce voyage. En 1811, l'auteur d'Atala fut élu membre de 1'Académie francaise.
La restauration de 1814 compta d'abord Chateaubriand parmi ses plus éloquents promoteurs. Sa brochure Bonaparte et les Bourbons rendit un service signalé ü la cause des princes légitimes, et lui ouvrit de nouveau la carrière politique. Après avoir rempli plusieurs missions diplomatiques importantes, il recut, dans des circonstances difficiles, le portefeuille du ministère des affaires étrangères. Ce fut Chateaubriand qui dirigea, en 1823, 1'intervention de la France en Espagne, en faveur de la monarchie absolue, intervention résolue en 1822 au Congres de Vérone, dont il publia plus tard l'histoire. Cependant l'opposition prévoyante qu'il fit aux principes ultra-royalistes de ses collègues lui attira sa disgrace. II sortit du ministère et rentra dans la vie privée.
La révolution de 1830 rappela pour un moment Chateaubriand sur la scène politique. II prit, A la chambre des pairs, la parole contre l'élection de Louis-Philippe, due d'Orléans et pour les droits du jeune due de Bordeaux, que l'abdication de Charles X et du Dauphin appelait légitimement au tróne. Ses paroles éloquents n'ayant point trouvé d'écho, il devint, sous la royauté de Juillet, absolument étranger aux affaires, et se consacra tout entier aux lettres, surtout è. la composition de ses Mémoires d'outre-tombe. II mourut k Paris en 1848, après avoir encore vu la troisième révolution.
Le style de Chateaubriand est brillant et pittoresque, mais il sort souvent du naturel et devient maniéré. Nous reproduisons un mor-ceau du Génie du Chrisiiatiisme, un fragment A Atala et mi fragment de VItinéraire de Paris a Jérusalem, celui de ses ouvrages dont le style a le plus de simplicité et de naturel.
I. LE GÃNIE DU CHRISTIANISME.
IDÃÃ DE L'OUVRAGE.
(Livre I. Chapitre I).
448
Ce n'étaient pas les sophistes qu'il fallait réconcilier è la religion, c'était le monde qu'ils égaraient. On l'avait séduit en lui disant que le christianisme était un culte né du sein de la barbarie, absurde dans ses dogmes, ridicule dans ses cérémonies, ennemi des arts et des lettres, de la raison et de la beauté; un culte qui n'avait fait que verser le sang, enchalner les hommes, et retarder le bonheur et les lumières du genre humain: on devait done chercher è, prouver au
1 Voyez l'article Lanfray, de ce Manuel.
GÃNIE DU CHRISTIANISME (LIVRE l).
contraire que, de toutes les religions qui ont jamais existé, la religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable è. la liberté, aux arts et aux lettres; que le monde moderne lui doit tout, depuis l'agriculture jusqu'aux sciences abstraites, depuis les hospices pour les malheureux jusqu'aux temples Mtis par Michel-Ange, 1et décorés par Raphael. 2 On devait montrer qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale, rien de plus aimable, de plus pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte; on devait dire qu'elle favorise le génie, épure le goüt, développe les passions vertueuses, donne de la vigueur è, la pensée, offre des formes nobles è. l'écrivain, et des moules parfaits a 1'artiste; qu'il n'y a point de honte a croire avec Newton 3et Bossuet, Pascal et Racine; 4 enfin il fallait appeler tous les en-chantements de l'imagination et tous les intéréts du coeur au secours de cette même religion contre laquelle on les avait armés.
Ici le lecteur voit notre ouvrage. Les autres genres d'apologie sont épuisés, et peut-être seraient-ils inutiles aujourd'hui. Qui est-ce qui lirait maintenant un ouvrage de théologie ? quelques hommes pieux qui n'ont pas besoin d'être convaincus, quelques vrais chrétiens déjd persuadés. Mais n'y a-t-il pas de danger k envisager la religion sous un jour purement humain? Et pourquoi? Notre religion craint-elle la lumière? Une grande preuve de sa céleste origine, c'est qu'elle souffre l'examen le plus sévère et le plus minutieux de la raison. Veut-on qu'on nous fasse éternel-lement le reproche de cacher nos dogmes dans une nuit sainte, de peur qu'on n'en découvre la fausseté? Le christianisme sera-t-il moins vrai quand il paraltra plus beau ? Bannissons mie frayeur pusillanime; par excès de religion, ne laissons pas la religion périr. Nous ne sommes plus dans le temps oü il était bon de dire: Croyez, et riexaminez pas; on examinera malgré nous, et notre silence timide, en augmentant le triomphe des incrédules, diminuera le nombre des fidèles.
--Nous osons croire que cette raanière d'envisager le christianisme présente des rapports peu connus : sublime par l'antiquité de ses souvenirs, qui remontent au berceau du monde, ineffable dans ses mystères, adorable dans ses sacrements , intéressant dans son histoire, céleste dans sa morale, riche et charmant dans ses pompes, il réclame toutes les sortes de tableaux. Voulez-vous le suivre dans la poésie? le Tasse, 5 Milton, 0 Corneille, Racine, Voltaire, 6 vous retracent ses miracles. Dans les belles-lettres, l'éloquence, l'histoire, la philosophie? que n'ont point fait par son inspiration Bossuet, Fénelon, Massillon, Bourdaloue, 7 Bacon, 8 Pascal, Euler, 9 Newton, Leibnits! 10 Dans les
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1
Michel-Ange Buonarotti, peintre, sculpteur et architecte (1474â1564).
2
Raphaöl Sanzio , le plus illustre des peintres italiens (1483â1520).
3
Isaac Newton (1642â1727), célèbre mathématicien et astronome.
4
Bossuet, voyez page 156; Pascal, v. page 55; Racine, v. page 167.
5
Le Tasse (Torquato Tasso), 1544â15951 auteur de la Jerusalem délivrée.
6
Corneille, Racine, Voltaire (nommé ici a cause de Zaire) v. p. i, 167 et 321.
7
0 Fénelon, v. page 243; Massillon, v. p. 266; Bourdaloue, v. p. 266, n. 1.
8
Bacon (1560â1626), célèbre philosophe anglais. 10 Euler, v. p. 362, n. 6.
9
ir Leibnitz (1646â1716), savant universel, a la fois théologien , philosophe , juriscon-sulte, historiën, mathématicien et physicien, né a Leipzig, depuis 1676 fixé a Hanovre,
10
auteur de la Thcodicée, fondateur du fameux. recueil intitulé Acta eruditorum, oü il publia la plus importante de ses découvertes, celle du Calcul differentiel.
CHATEAUBRIAND (1768 â1848).
arts? que de chefs-d'oeuvre! Si vous rexaminez dans son culte, que de choses ne vous disent point et ses vieilles églises gothiques, et ses prières admirables, et ses superbes cérémonies! Parmi son clergé, voyez tous ces hommes qui vous ont transmis la langue et les ouvrages de Rome et de la Grèce, tous ces solitaires de la Thébaïde, tous ces lieux de refuge pour les infortunés, tous ces missionnaires ê, la Chine, au Canada, au Paraguay, sans oublier les ordresmilitaires, d'oü va naltre la chevalerie! Mceurs de nos aïeux, peinture des anciens jours, poésie, romans même, choses secrètes de la vie, nous avons tout fait servir è, notre cause. Nous demandons des sourires au berceau et des pleurs k la tombe; tantót, avec le moine maronite, nous habitons les sommets du Carmel et du Liban; tantót, avec la fille de la Charité, nous veillons au lit du malade; ici deux époux américains nous appellent au fond de leurs déserts; 1ÃI nous entendons gémir la vierge dans les solitudes du cloltre: Homère vient se placer auprès de Milton, Virgile è, cóté du Tasse: les ruines de Memphis et d'Athènes contrastent avec les ruines des monuments chrétiens, les tombeaux d'Ossian avec nos cimetières de campagne; è Saint-Denis nous visitons la cendre des rois, et quand notre sujet nous force de parler du dogme de l'existence de Dieu, nous cherchons seulement nos preuves dans les merveilles de la nature; enfin nous essayons de frapper au cceur de l'incrédule de toutes les manières: mais nous n'osons nous flatter de posséder cette verge miraculeuse de la religion, qui fait jaillir du rocher les sources d'eau vive.
n. ITINÃRAIRE DE PARIS A JERUSALEM.
LES RUINES D'ATHÃNES EN 1806.
Enfin, le grand jour de notre entrée è, Athènes se leva. Le 23, d trois heures du matin, nous étions tous a cheval; nous commencdmes Ãl défiler en silence par la voie Sacrée: 1 je puis assurer que Finitié le plus dévot è, Cérès n'a jamais éprouvé un transport aussi vif que le mien. Nous avions mis nos beaux habits pour la fête; le janissaire avait retourné son turban^ et par extraordinaire, on avait frotté et pansé les chevaux. Nous traversamp;mes le lit d'un torrent appelé Saranta-Potamo ou les Quarante Fleuves, probablement le Céphise Eleusinien: nous vimes quelques débris d'églises chrétiennes. D'autres ruines nous annoncèrent les monuments d'Eumolpe et d'Hippothoön; 2nous trouvAmes les rhiti ou les courants d'eau salée: c'était lè. que, pendant les fêtes d'Ãleusis, les gens du peuple insultaient les passants, en mémoire des injures qu'une vieille femme avait dites autrefois 3, Cérès. De la passant au fond, ou au point extréme du canal de Salamine, nous nous engagedmes dans le défilé que forment le mont Parnès et le mont yEgalée: cette partie de la voie Sacrée s'appelait le Mystique. Nous apercümes le monastère de Daphné, bAti sur les débris du temple d'Apollon, et dont l'église est une des plus anciennes de l'Attique. Un peu plus loin, nous remarqudmes quelques restes
45°
1
La route d'Ãleusis, oü Ton voit encore aujourd'hui par-ci, par-la, dans Ie rocher
2
Tempreinte des roues des chars qui y passaient pendant la célébration des fêtes.
ITINERAIRE DE PARIS A JERUSALEM.
du temple de Vénus. Enfin, le défilé commence è. s'élargir; nous tour-nons autour du mont Poecile, place au milieu du chemin, comma pour masquer le tableau; et tout k coup nous découvrons la plaine d'Athènes.
Les voyageurs qui visitent la ville de Cécrops arrivent ordinairement par le Pirée ou par la route de Négrepont. 1 lis perdent alors une partie du spectacle, car on n'apergoit que la citadelle quand on vient de la mer, et I'Auchesme coupe la perspective quaud on descend de l'Eubée. Mon étoile m'avait amené par le véritable cherain pour voir Athènes dans toute sa gloire.
La première chose qui frappa mes yeux, ce fut la citadelle éclairée du soleil levant: elle était juste en face de mol, de l'autre cóté de la plaine et semblait appuyée sur le mont Hymette, qui faisait le fond du tableau. Elle présentait, dans un assemblage confus, les chapiteaux des Propylées, les colonnes du Parthénon et du temple d'Erechthée, les embrasures d'une muraille chargée de canons, les débris gotliiques des chrétiens et les masures des musulmans.
Deux petites collines, l'Anchesme et le Musée, s'élevaient au nord et au midi de 1'Acropole. Entre ces deux collines et au pied de l'Acropole, Athènes se montrait d moi: ses toits aplatis, entremêlés de minarets, de cyprès, de ruines, de c olonnes isolées; les domes de ses mosquées couronnées par de gros nids de cigognes, faisaient un effet agréable aux rayons du soleil. Mais si Ton reconnaissait encore Athènes h. ses débris, on voyait aussi, Ãl l'ensemble de son architecture et au caractère général des monuments, que la ville de Minerve n'était plus habitée par son peuple. 2
line enceinte de montagnes, qui se termine a la mer, forme la plaine ou le bassin d'Athènes. Du point oü je voyais cette plaine au mont Pcecile, elle paraissait divisée en trois bandes ou régions, courant dans une direction parallèle du nord au midi. La première de ces régions, et la plus voisine de moi, était inculte et couverte de bruyères: la seconde offrait un terrain labouré, oü Pon venait de faire la moisson; la troisième présentait un long bois d'oliviers qui s'éten-dait un peu circulairement depuis les sources de l'Ilissus, en passant au pied de l'Anchesme, jusque vers le port de Phalère. Le Céphise coule dans cette forêt, qui, par sa vieillesse, semble descendre de l'olivier que Minerve fit sortir de la terre. L'Ilissus a son lit desséché de l'autre cóté d'Athènes, entre le mont Hymette et la ville. La plaine n'est pas parfaitement unie: une petite chalne de collines détachées du mont Hymette en surmonte le niveau, et forme les différentes hauteurs sur lesquelles Athènes placa peu è. peu ses monuments.
Ce n'est pas dans le premier moment d'une émotion trés vive que
451
1
Négrepont [Negroponte), nom que les Italiens ont donné a l'ile d'Eubée, et quelle a porté aussi longtemps qua duré la domination des Turcs.
2
On sait qu'après que la Grèce eut recouvré son indépendance, la ville d'At/ihies devint la capitale du nouveau royaume. La ville moderne a done changé et s'est beau-coup agrandie depuis le temps oü elle fut visitée par l'illustre voyageur. Athènes a maintenant 50,000 habitants a peu prés, quelques rues bien alignées, deux beaux édifices modernes , le chateau royal et l'université, avec quelques jolies maisons particu-lières; les mosquées avec leurs minarets ont été remplacées par des églises grecques. Mais, a ces changements prés, elle offre en général le méme aspect que du temps de Chateaubriand.
CHATEAUBRIAND (1768â1848).
l'on jouit le plus de ses sentiments. Je m'avan^ais vers Athènes avec une espèce de plaisir qui m'ótait le pouvoir de la réflexion; non que j'éprouvasse quelque chose de semblable £l ce que j'avais senti amp; la vue de Lacédémone. Sparte et Athènes ont conservé jusque dans leurs ruines leurs différents caractères: celles de la première sont tristes, graves et solitaires: celles de la seconde sont riantes, légères, habitées. A l'aspect de la patrie de Lycurgue, toutes les pensées deviennent sérieuses , mdles et profondes; l'dtne fortifiée semble s'élever et s'agrandir; devant la ville de Solon, on est comme enchanté par les prestiges du génie; on a l'idée de la perfection de rhomme con-sidéré comme un être intelligent et immortel. Les hauts sentiments de la nature humaine prenaient A Athènes quelque chose d'élégant qu'ils n'avaient point h. Sparte. L'amour de la patrie et delaliberté n'était point pour les Athéniens un instinct aveugle, mais un sentiment éclairé, fondé sur ce goüt du beau dans tous les genres, que le ciel leur avait si libéralement départi: enfin, en passant des ruines de Lacédémone aux ruines dAthènes, je sends que j'aurais voulu mourir avec Léonidas et vivre avec Périclès.
Des trois bandes ou régions qui divisaient devant nous la plaine d'Athènes, nous traversdmes rapidement les deux premières , la région inculte et la région cultivée. On ne voit plus sur cette partie de la route le monument du Rhodien, mais on apergoit des débris de quelques églises. Nous entrdmes dans le bois d'oliviers: avant d'arriver au Céphise. on trouvait deux tombeaux et un autel de Jupiter l'Indulgent. Nous distingudmes bientót le lit du Céphise entre les troncs des oliviers qui le bordaient comme de vieux saules: je mis pied a terre pour saluer le fleuve et pour boire de son eau: j'en trouvai tout juste ce qu'il m'en fallait dans un creux sous la rive; le reste avait été dé-tourné plus haut, pour arroser les plantations d'oliviers. Je me suis toujours fait un plaisir de boire de l'eau des rivières célèbres que j'ai passées dans ma vie: ainsi j'ai bu des eaux du Mississipi, de la Tamise, du Rhin , du Po, du Tibre, de 1'Eurotas, du Céphise, de 1'Her-mus, du Granique, du Jourdain, du Nil, du Tage et de l'Ebre. Que d'hommes au bord de ces fleuves peuvent dire comme les Israélites: Sedimus et flevimus. 1
J'apercus k quelque distance, sur ma gauche, les débris du pont que Xénoclés de Linde avait fait bdtir sur le Céphise. Je remontai è. cheval, et je ne cherchai point a voir le figuier sacré, 1'autel de Zé-phyre, la colonne d'Antémocrite; car le chemin moderne ne suit plus dans eet endroit l'ancienne voie Sacrée. En sortant du bois d'oliviers nous trouvdmes un jardin environné de murs, et qui occüpe è. peu prés la place du Céramique extérieur. 5 Nous mimes un demi-heure pour nous rendre '1 Athènes, è travers un champ de froment. Un mur moderne, nouvellement réparé, et ressemblant k un mur de jardin, renferme la ville. 2 Nous en franchlmes la porte et nous pénétrdmes
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1
Nous nous sommes assis et nous avons pleuré.
2
Ce mur a été abattu. L'Athènes de nos jours est une ville ouverte.
3
Céramique (Kerameicos), proprement le marché aux pots, grande place d'Athénes; dans le Céramique extérieur on enterrait les Athéniens morts en combattant contre l'ennemi.
ITINÃRAIRE DE PARIS A JERUSALEM.
dans de petites rues champêtres, fralches et assez propres; chaque maison a son jardin planté d'orangers et de figuiers. Le peuple me parut gai et curieux et n'avait point l'air abattu des Moreïtes. On nous enseigna la maison du consul.
--En sortant du milieu de l'Athènes moderne, et marchant
droit au couchant, les maisons commencent è. s'écarter les unes des autres; ensuite viennent de grands espaces vides, les uns compris dans le mur de cloture, les autres en dehors de ce mur: c'est dans ces espaces abandonnés que Ton trouve le temple de Thésée, le Pnyx, et l'Aréopage. Je ne décrirai point le premier, qui est décrit partout, et qui ressemble assez au Parthénon. Ce temple est, au raste, le monument le mieux conservé k Athènes: après avoir longtemps été une église sous rinvocation de saint Georges, il sert aujourd'hui de magasin. 1
L'Aréopage élait placé sur une éminence amp; 1'occident de la cita-delle. On comprend d peine comment on a pu construire, sur le rocher oü 1'on voit ses ruines, un monument de quelque étendue. Une petite vallée appelée, dans l'ancienne Athènes, Cxlé (le creux), sépare la colline de l'Aréopage de la colline du Pnyx et de la colline de la citadelle. On montrait dans le Ccelé les tombeaux des deux Cimon, de Thucydide et d'Hérodote. Le Pnyx, oü les Athéniens tenaient d'abord leurs assemblées publiques, est une esplanade pratiquée sur une roche escarpée, au revers du Lycabettus. Un mur composé de pierres énormes soutient cette esplanade du cóté du nord; au midi. s'élève une tribune creusée dans le roe méme; et Ton y monte par quatre degrés également taillés dans la pierre. Je remarque ceci, paree que les anciens voyageurs n'ont pas bien connu la ferme du Pnyx. Lord Elgin a fait depuis peu d'années désencombrer cette colline, et c'est è, lui qu'on doit la découverte des degrés. Comme on n'est pas 13. tout amp; fait a la cime du rocher. on n'apercoit la mer qu'en montant au-dessus de la tribune: on ótait ainsi au peuple la vue du Pirée, afin que des orateurs factieux ne le jetassent pas dans des entreprises téméraires, è. 1'aspect de sa puissance et de ses vaisseaux.
Les Athéniens étaient rangés sur l'esplanade entre le mur circulaire que j'ai indiqué au nord, et la tribune au midi.
C'était done cl cette tribune que Périclès, Alcibiade et Démos-thène firent entendre leur voix, que Socrate et Phocion parlèrent au peuple le plus léger et Ie plus spiritual de la terre? C'était done lè, que se sont commises taut d'injustices, que tant de décrets iniques ou cruels ont été prononcés? Ce fut peut-étre ce lieu qui vit bannir Aristide, triompher Mélitus, condamner A mort la population entière d'une ville, vouer un peuple entier d l'esclavage? Mais aussi ce fut li que de grands citoyens firent éclater leurs généreux accents contre les tyrans de leur patrie, que la justice triompha, que la vérité fut écoutée.
â â Le jour n'était pas encore è, sa fin: nous passdmes du Pnyx è, la colline du Musée. 2 On sait que cette colline est eouronnée
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1
Aujourd'hui on sen sert, pour y mettre i I'abri les statues et d'autres antiquités que Ton trouve dans les fouilles.
2
Le Musée (Mouse ion), proprement le nom d'un édifice situé sur une colline qui prit aussi le nom de Musée, prés du prétendu tombeau du poète mythique Musée (Mo us ei on).
CHATEAUBRIAND (1768 â1848).
par le monument de Philopappus, monument d'un mauvais goüt; mais c'est le mort et non le tombeau qui mérite ici l'attention du voyageur. Cet obscur Philopappus, dont le sépulcre se voit de si loin, vivait sous Trajan. Pausanias ne daigne pas le nommer et l'appelle un Syrien. On voit, dans 1'inscription de sa statue, qu'il était de Bêsa, bourgade de l'Attique. Eh bien! ce Philopappus s'appelait Aniiochxis Philopappus; c'était le légitime héritier de la couronne de Syrië. Pompée avait transporté il Athènes les descendants du roi Antiochus ; et ils y étaient devenus de simples citoyens. Je ne sais si les Athé-niens, comblés des bienfaits d'Antiochus, compatirent aux maux de sa familie détronée; mais il paralt que ce Philopappus fut au moins consul désigné. La fortune, en le faisant citoyen d'Athènes et 'consul de Rome Ãl une époque oü ces deux titres n'étaient plus rien; semblait vouloir se jouer encore de ce monarque déshérité, le consoler d'un songe par un songe, et montrer sur une seule tête qu'elle se rit également de la majesté des peuples et de celle des rois.
Le monument de Philopappus nous servit comme d'observatoire pour contempler d'autres vanités. M. Fauvel 1 m'indiqua les divers endroits par oü passaient les murs de l'ancienne ville ; il me fit voir les ruines du théitre de Bacchus, au pied de la citadelle, le lit des-séché de l'Ilissus, la mer sans vaisseaux, et les ports déserts de Pha-lère, de Munychie et du Pirée.
Nous rentrimes ensuite dans Athènes: il était nuit; le consul envoya prévenir le commandant de la citadelle que nous y monterions le lendemain, avant le lever du soleil.
â â Le lendemain 24, £l quatre heures et demie du matin, nous montdmes Ãl la citadelle: son sommet est environné de murs, moitié antiques, moitié modernes; d'autres murs circulaient autrefois autour de sa base. Dans l'espace que renferment ces murs, se trouvent d'abord les restes des Propylées et les débris du temple de la Victoire. 2Derrière les Propylées, d gauche, vers la ville, on voit ensuite le Pandroséum et le double temple de Neptune Ãrechthée et de Minerve Polias; enfin sur le point le plus éminent de l'Acropole s'élève le temple de Minerve. 3 Le reste de l'espace est obstrué par les dé-combres des bdtiments anciens et nouveaux, et par les tentes, les armes et les baraques des Turcs.
Le rocher de la citadelle peut avoir cl son sommet huit cents pieds de long sur quatre cents de large; sa forme est a peu prés celle d'un ovale, dont l'ellipse irait en se rétrécissant du cóté du mont Hymette: on dirait un piédestal taillé tout exprès pour porter les magnifiques édifices qui le couronnaient.
La première chose qui vous frappe dans les monuments d'Athènes, c'est la belle couleur de ces monuments. Dans nos climats, sous une atmosphère chargée de fumée et de pluie, la pierre du blanc le plus
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1
Le consul de France.
2
Les débris de ce charmant petit monument ont été recueillis avec soin, et le temple de la Victoire (N i k ê) est a présent rétabli sur la place oü il se trouvait jadis.
3
Le Parthénon (du grec parthénos; vierge), bati du temps de Périclès, par les architectes Ictinus et Callicrate. Phidias donna le dessin des sculptures.
ITINERAIRE DE PARIS A JERUSALEM.
pur devient bientót noire ou verddtre. Le ciel clair et le soleil briüant de la Grèce répandent seulement sur le marbre de Paros et du Pentélique une teinte dorée semblable k celle des épis mörs, ou des feuilles en automne.
La justesse, 1'harmonie et la simplicité des proportions attirent ensuite votre admiration. On ne voit point ordre sur ordre, colonne sur colonne, dóme sur dóme. Le temple de Minerve par exemple est ou plutót était un simple parallélogramme allongé, orné d'un péristyle, d'un pronaos ou portique, et élevé sur trois marches ou degrés qui régnaient tout autour. Ce pronaos occupait a peu prés le tiers de la longueur totale de l'édifice; Fintérieur du temple se divisait en deux nefs séparées par un mur, et qui ne recevaient le jour que par la porte: dans l'une on voyait la statue de Minerve, ouvrage de Phidias; dans Fautre, on gardait le trésor des Athéniens. Les colonnes du péristyle et du portique reposaient immédiatement sur les degrés du temple; elles étaient sans bases, cannelées et d'ordre dorique; elles avaient quarante-deux pieds de hauteur et dix-sept et demi de tour prés du sol ; l'entre-colonnement était de sept pieds quatre pouces; et le monument avait deux cent dix-huit pieds de long, et quatre-vingt-dix-huit et demi de large.
Les triglyphes 1 de 1'ordre dorique marquaient la frise du péristyle, des métopes ou petits tableaux de marbre a coulisse séparaient entre eux les triglyphes. Phidias ou ses éléves avaient sculpté sur ces métopes le combat des Centaures et des Lapithes.2 Le haut du plein mur du temple, ou la frise de la cella, 3 était décorée d'un autre bas-relief représentant peut-être la fête des Panathénées. 4 Des morceaux de sculpture excellents, mais du siècles d'Adrien, époque du renou-vellement de Tart, occupaient les deux frontons du temple.
Tel était ce temple, qui a passé Ãl juste titre pour le chef-d'oeuvre de l'architecture chez les anciens et chez les modernes; l'harmonie et la force de toutes ses parties se font encore remarquer dans ses ruines; car on en aurait une trés fausse idéé, si l'on se représentait seulement un édifice agréable, mais petit, et chargé de ciselures et de festons ó, notie manière. 11 y a toujours quelque chose de grêle dans notre architecture, quand nous visons ü 1'élégance; ou de pesant,
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1
Le triglyphc (du grec t r e i s, trois et g 1 y p h e, gravure) est un ornement d'architecture, espèce de bossage, qui offre des rainures profondes et verticales appelées glyphes ou canaux; il est composé de deux cannelures au milieu, et de deux demi-cannelures sur les cótés: ce qui en fait trois. Les triglyphes sont séparés par les métopes (du grec m e t o p o n , front), intervalles carrés oü l'on place ordinairement des ornements tels que vases, trépieds, tétes de génissc ou de bélier, etc.
2
Lapithes, peuple de la Thessalie, sur les bords du Pénée.
3
La cella était le sanctuaire des lemples, oü se trouvait ordinairement la statue de la divinité a laquelle le temple était consacré.
4
h Les Panathénées (de pan, tout et Athene, Minerve) étaient la plus grande féte des Athéniens. Cette féte était, depuis les temps les plus anciens, le lien commun des habitants de tous les bourgs de 1'Attique. La principale cérémonie des grandes Panathénées , qui se célébraient tous les quatre ans, était une procession solennelle, qui montait aux Propylées de l'Acropole par le large escalier, que le célèbre archéo-logue francais Beulé 1874) a fait mettre a découvert en 1B52.
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quand nous prétendons S. la majesté. Voyez corame tout estcalculé au Parthénon! L'ordre est dorique, et le peu de hauteur de la colonne dans eet ordre vous donne è, l'instant l'idée de la durée et de la soli-dité; maïs cette colonne, qui de plus est sansbase, deviendrait trop lourde. Ictinus a recours £ son art: il fait la colonne cannelée et l'élève sur des degrés; par ce moyen il introduit presque la légèreté du corinthien dans la gravité dorique. Pour tout ornement vous avez deux frontons et deux frises sculptées. La frise du péristyle se compose de petits tableaux de marbre régulièrement divisés par un tri-glyphe: è. la vérité, chacun de ces tableaux est un chef-d'oeuvre; la frise de la cella règne comme un bandeau au haut d'un mur plein et uni; voilé, tout, absolument tout.
--Par quelle fatalité ces chefs-d'oeuvre de l'antiquité, que les
modernes vont admirer si loin et avec tant de fatigues, doivent-ils en partie leur destruction aux modernes? Le Parthénon subsista dans son entier jusqu'en 1687: les chrétiens le convertirent d'abord en église, et les Turcs, par jalousie des chrétiens, le changèrent è leur tour en mosquée. II faut que des Vénitiens viennent, au milieu des lumières du dix-septième siècle, canonner les monuments de Périclès; ils tirent amp; boulets rouges sur les Propylées et le temple de Minerve; une bombe tombe sur ce dernier édiiice, enfonce la voüte, met le feu è des barils de poudre, et fait sauter en partie un édifice qui honorait moins les faux dieux des Grecs que le génie de 1'homme. La ville étant prise, Morosini, dans le dessein d'embellir Venise des débris d'Athènes, veut descendre les statues du fronton du Parthénon, et les brise. Un autre moderne vient d'achever, par amour des arts, la destruction que les Vénitiens avaient commencée. 1
â â Nous employdmes la matinée entière rl visiter la citadelle. Les Turcs avaient autrefois accolé le minaret d'une mosquée au por-tique du Parthénon. Nous montdrnes par Tescalier d moitié détruit de ce minaret; nous nous asslmes sur une partie brisée de la frise du temple, et nous promendmes nos regards autour de nous. Nous avions le mont Hymette d l'est, le Pentélique au nord, le Parnès au nord-ouest; les monts Icare, Cordyalus ou /Egalée d l'ouest, et par-dessus le premier on apercevait la cime du Cithéron; au sud ouest et au midi on voyait la mer, le Pirée, les cótes de Salamine, d'Ãgine, d'Ãpidaure et la citadelle de Corinthe.
Au-dessous de nous, dans le bassin dont je viens de décrire la circonféreuce, on distinguait les collines et la plupart des monuments d'Athènes; au sud-ouest, la colline du Musée avec le tombeau de Philopappus; d l'ouest, les rochers de l'Aréopage, du Pnyx et du Lycabettus; au nord, le petit mont Anchesme, et d l'est les hauteurs qui dominent le Stade. Au pied méme de la citadelle, on voyait les débris du thédtre de Bacchus et d'Hérode Atticus. A la gauche de ces débris venaient les grandes colonnes isolées du temple de Jupiter Olympien; plus loin encore, en tirant vers le nord-est, 011 apercevait l'enceinte du Lycée, le cours de ITlissus, le Stade, et un temple de
1
Lord Elgin, qui a fait transporter a Londres !es bas-relièfs de la frise du Parthénon et la plus belle des quatre cariatides du Pandroseum, On les voit au Britisch Museum.
ITINÃRAIRE DE PARIS A JÃRUSALEM.
Diane ou de Cérès. Dans la partie de J'ouest et du nord-ouest, vers le grand bois d'oliviers, M. Fauvel me montrait la place du Cérami-que extérieur, de 1'Académie, et de son chemin bordé de tombeaux. Enfin, dans la vallée formée par 1'Anchesme et la citadelle, on décou-vrait la ville moderne.
II faut maintenant se figurer tout eet espace, tantót nu et couvert d'une bruyère jaune, tantót coupé par des bouquets d'oliviers, par des carrés d'orge, par des sillons de vignes: il faut se représenter des füts de colonnes et des bouts de ruines anciennes et modernes, sortant du milieu de ces cultures, des murs blanchis et des clotures de jar-dins traversant les champs: il faut répandre dans la campagne des Albanaises qui tirent de 1'eau, ou qui lavent il des puits les robes des Turcs, des paysans qui vont et viennent, conduisant des dnes, ou portant sur leur dos des provisions è, la ville; il faut supposer toutes ces montagnes dont les noms sont si beaux, toutes ces ruines si célèbres, toutes ces lies, toutes ces mers non moins fameuses, éclairées d'une lumière éclatante. J'ai vu, du haut de l'Acropole, le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette: les corneilles qui nichent autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet, planaient au-dessous de nous; leurs ailes noires et lustrées étaient glacées de rose par les premiers reflets du jour; des colonnes de fumée bleue et légère montaient dans l'ombre le long des flancs de l'Hymette et annoncaient les pares ou les chalets des abeilles; Athènes, l'Acropole et les débris du Parthénon se coloraient de la plus belle teinte de la fleur du pêcher; les sculptures de Phidias, frappées horizonta-lement d'un rayon d'or, s'animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre par la mobilité des ombres du relief; au loin, la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière, et la citadelle de Corinthe, ren-voyant l'éclat du jour nouveau, brillait sur l'horizon du couchant, comme un rocher de pourpre et de feu.
Du lieu oü nous étions placés, nous aurions.pu voir, dans les beaux jours d'Athènes, les flottes sortir du Pirée pour combattrel'ennemiou pour se rendre aux fêtes de Délos; nous aurions pu entendre éclater au thédtre de Bacchus les douleurs d'CEdipe, de Philoctète et d'Hécube; nous aurions pu ouïr les applaudissenients des citoyens au discours de Démosthène. Mais, hélas! aucun son ne frappait notre oreille. A peine quelques cris échappés ü une populace esclave sortaient par intervalles de ces murs, qui retentirent si longtemps de la voix d'un peuple libre. Je me disais, pour me consoler, ce qu'il faut se dire sans cesse: Tout passe, tout finit dans ce monde. Ou sont allés les génies divins qui élevèrent le temple sur les débris duquel j'étais assis ? Ce soleil, qui peut-être éclairait les derniers soupirs de la pauvre fille de Mégare, avait vu mourir la brillante Aspasie. Ce tableau de l'Attique, ce spectacle que je contemplais, avait été contemplé par des yeux fermés depuis deux mille ans. Je passerai è, mon tour: d'autres hommes aussi fugitifs que moi viendront faire les mêmes ré-flexions sur les mêmes ruines. Notre vie et notre coeur sont entre les mains de Dieu: laissons-le done disposer de l'une comme de l'autre.
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III. FRAGMENT D'AT AL A.
C'est une singulière destinée, mon cher fils, que celle qjii nous réunit. Je vois en toi l'homme civilisé qui s'est fait sauvage; tu vois en moi rhomme sauvage que le Grand-Esprit (j'ignore pour quel dessein) a voulu civiliser. Entrés l'un et l'autre dans la carrière de la vie par les deux bouts opposés, tu es venu te reposer a ma place, et j'ai été m'asseoir h la tienne: ainsi nous avons dü avoir des objets une vue totalement differente. Qui, de toi ou de moi, a le plus gagné ou le plus perdu A ce changement de position? C'est ce que savent les génies, dont le moins savant a plus de sagesse que tous les hommes ensemble.
A la prochaine lune des fleurs, 1 il y aura sept fois dix neiges ; et trois neiges de plus, 2 que ma mère me mit au monde sur les bords du Meschacébé. 3 Les Espagnóls s'étaient depuis peu établis dans la baie de Pensacola; mais aucun blanc n'habitait encore la Louisiane. Je comptais è, peine dix-sept chutes de feuüles, lorsque je marchai avec mon père, le guerrier Outalissi, contre les Musco-gulges, nation puissante des Florides. Nous nous joignlmes aux Espagnóls, nos alliés, et le combat se donna sur une des branches de la Mobile. 4 Areskoui 5 et les manitous quot; ne nous furent pas favorables. Les ennemis triomphèrent; mon père perdit la vie; je fus blessé deux fois en le défendant. Oh! que ne descendis-je alors dans le pays des dmes! j'aurais évité les malheurs qui m'attendaient sur la terre. Les esprits en ordonnèrent autrement: je fus entrainé par les fuyards è, Saint-Augustin. 7
Dans cette ville, nouvellement bdtie par les Espagnóls, je courais le risque d'être enlevé pour les mines de Mexico, lorsqu'un vieux Castillan, nommé Lopez, touché de ma jeunesse et de ma simplicité, m'offrit un asile, et me présenta è, une sceur avec laquelle il vivait sans épouse.
Tous les deux prirent pour moi les sentiments les plus tendres. On m'éleva avec beaucoup de soin; on me donna toutes sortes de maltres. Mais après avoir passé trente lunes è Saint-Augustin, je fus saisi du dégoüt de la vie des cités. Je dépérissais £l vue d'ceil: tantót je demeurais immobile pendant des heures k contempler la cime de lointaines forêts; tantót on me trouvait assis au bord d'un fleuve, que je regardais tristement couler. Je me peignais les bois è. travers lesquels cette onde avait passé, et mon dme était tout entière è. la solitude.
Ne pouvant plus résister è l'envie de retourner au désert, un matin je me présentai è Lopez, vêtu de mes habits de sauvage, tenant d'une
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1
Mois de mai.
2
Neige, c'est-a-dire hiver, désigne une année; ainsi done: 73 ans.
3
C'est-a-dire mere des eaux, nom que les Indiens donnent au Mississipi.
4
^ La Mobile, est un estuaire, appelé ordinairement baie de Mobile et formé par la jonction de l'AIabama et du Tombeckbee (ou Tombigby), deux rivières qui s'y jettent
5
après avoir parcouru l'Etat d'Alabama. C'est done a Tune de ces dernières que Chac-tas fait allusion dans son récit. 5 Le dien de la guerre.
AT ALA.
main mon arc et mes flèches, et de l'autre mes vêtements européens. Je les remis è. mon généreux protecteur, aux pieds duquel je tombai en versant des torrents de larmes. Je me donnai des noms odieux; je m'accusai d'ingratitude. âMais enfin, lui dis-je, o mon père! tu le vois toi-même: je meurs, si je ne reprends la vie de l'Indien.quot;
Lopez, frappé d'étonnement, voulut me détourner de mon dessein. II me représenta les dangers que j'allais courir, en m'exposant ü tom-ber de nouveau entre les mains des Muscogulges. Mais voyant que j'étais résolu a tout entreprendre, fondant en pleurs, et me serrant dans ses bras: âVa, s'écria-t-il, enfant de la nature, reprends cette indépendance de l'homme, que Lopez ne veut point te ravir. Si j'étais plus jeune moi-méme, je t'accompagnerais au désert (oü j'ai aussi de doux souvenirs), et je te remettrais dans les bras de ta mère. Quaud tu seras dans tes foréts, songe quelquefois k ce vieil Espagnol qui te donna l'hospitalité, et rappelle-toi, pour te porter k l'amour de tes semblables, que la première expérience que tu as faite du cceur humain a été tout en sa faveur.quot; Lopez finit par une prière au Dieu des chrétiens, dont j'avais refusé d'embrasser le culte, et nous nous quittdmes avec des sanglots.
Je ne tardai pas iX étre puni de mon ingratitude. Mon inexpé-rience m'égara dans les bois, et je fus pris par un parti de Muscogulges et de Siminoles, comme Lopez me l'avait prédit. Je fus re-connu pour Natchez, k mon vêtement et aux plumes qui ornaient ma tête. On m'enchalna, mais légèrement, S, cause de ma jeunesse. Simaghan, le chef de la troupe, voulut savoir mon nom. Je répon-dis: âJe m'appelle Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, qui ont enlevé plus de cent chevelures aux héros muscogulges.quot; Simaghau me dit: âChactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, réjouis-toi; tu seras brülé au grand village.'' â Je repartis: âVoilü qui va bienquot;: et j'entonnai ma chanson de mort.
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Les femmes qui accompagnaient la troupe témoignaient pour ma jeunesse une pitié tendre et une curiosité aimable. Elles me ques-tionnaient sur ma mère, sur les premiers jours de ma vie, elles vou-laient savoir si l'on suspendait mon berceau de mousse aux branches fleuries des érables, si les brises m'y balangaient auprès du nid des petits oiseaux. Elles m'apportaient de la crème de noix, du sucre d'érable, de la sagamité, 1 des jambons d'ours, des peaux de castors, des coquillages pour me parer, des mousses pour ma couche. Elles chantaient, elles riaient avec moi, et puis elles se prenaient k verser des larmes, en songeant que je serais brülé.
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Sorte de pate de mais.
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MILLEVOYE.
ChARLES-HUBERT MILLEVOYE, fils d'un négociant, naquit en 1782 £l Abbeville, en Picardie et mourut en 1816 k Paris. II rêcut une éducation soignée et montra de bonne heure une vocation décidée pour la poésie. II essaya du barreau et de la librairie, mais il renonga bientót 3. ces deux carrières qu'il avait successivement embras-sées. II commenca en 1806 ü concourir pour le prix de 1'Académie fran^aise et fut couronné plusieurs fois. Neus reproduisons la première de ses élégies, qui passe pour la plus belle du recueil.
la chute des feuilles.
Et je meurs! De leur froide haleine M'ont touché les sombres autans; 1Et j'ai vu, coTnme une ombre vaine, S'évanouir mon beau printemps. Tombe, tombe, feuille éphémère! Couvre, hélas! ce triste chemin; Cache au désespoir de ma mère La place oü je serai demain. , Mais si mon amante voilée Au détour de la sombre allée Venait pleurer quand le jour fuit, Ãveille par un léger bruit Mon ombre un instant consolée II dit, s'éloigne.... et, sans retour... La dernière feuille qui tombe A signalé son dernier jour.
Sous le chêne on creusa sa tombe... Mais son amante ne vint pas Visiter la pierre isolée;
Et le pAtre de la vallée,
Troubla seul du bruit de ses pas Le silence du mausoléa.
De la dépouille de nos bois L'automne avait jouché la terre; Le bocage était sans mystère, Le rossignol était sans voix. Triste, et mourant è, son aurore, Un jeune malade, d pas lents, Parcourait une fois encore Le bois cher k ses premiers ans: âBois que j'aime! adieu.. j e succombe. Ton deuil m'avertit de mon sort, Et dans chaque feuille qui tombe Je vois un présage de mort.
Fatal oracle d'Ãpidaure, 2Tu m'as dit: âLes feuilles des bois âA tes yeux jauniront encore; âMais e'est pour la dernière fois. âL'éternel cyprès se balance; âDéjè. sur ta téte en silence âII incline ses longs rameaux: âTa jeunesse sera flétrie âAvant l'herbe de la prairie, âAvant le pampre des coteaux.quot;
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Autafi, en poésie : vent violent.
2
Epidaurc, en Argolide, sur le golfe Saronique. Esculape, le dieu de la médecine , en était la divinité principale et y avait un temple magnifique avee un oracle renommé.
PAUL-LOUIS COURIEE.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
PaUL-LOCJIS COURIER naquit k Paris en 1773. Son père, riche bourgeois, homme d'esprit et lettré, dirigea lui-même la première éducation de son fils. Destiné amp; la carrière des armes, le jeune Courier re?ut des lecons d'excellents mathématiciens, dont il sut profiler, mais il conserva une prédilection marquée pour 1'étude des lettres et spé-cialement de la langue grecque. Envoyé a 1'Ãcole d'artillerie de Chdlons, il en sortit, en 1793, avec le rang d'officier d'artillerie, servit dans l'armée du Rhin, et passa, en 1798, è. celle d'Italie. II y fit plusieurs campagnes; mais il s'intéressa plus aux monuments de l'an-tiquité et aux chefs-d'oeuvre de l'art qu'ü la guerre. Aussi, quand il donna sa démission, en 1808, après quinze ans de service en temps de guerre, n'avait-il que le grade de chef d'escradon, ce qui était trés peu de chose è. une époque oü l'avancement de ceux que les balles épargnaient était rapide. En 1809 il rentra, pour un moment, au service, et assista amp; la bataille de Wagram. Cette horrible bou-cherie le dégoüta pour toujours du métier de soldat, qu'il quitta définitivement pour se consacrer tout entier aux lettres.
P.-L. Courier découvrit dans la bibliothèque Lauren tine, è. Florence , un manuscrit complet du roman de Daphnis et Chloé de Lon-gus, 2 dans lequel il était resté j usque-k\ une lacune, et il en donna une nouvelle edition. II traduisit le traité de Xénophon Sur la Cavalerie, et publia encore d'autres travaux d'érudition.
Après la restauration commence le róle de P.-L. Courier comme écrivain politique. II avait vu, sans regret, tomber l'empire, dontil croyait depuis longtemps la chute inévitable. Marié depuis quelque temps, retiré dans sa terre de Touraine pour se vouer £ ses études, il voyait la paix et le retour de la monarchie légitime plutót avec espérance qu'avec craiiite, et ne nourrissait aucune idéé d'opposition contre le gouvernement qui venait de s'établir. Mais lorsqu'il vit une poignée d'émigrés insolents et pour la plupart sans mérite traiter la France en pays conquis, lorsqu'il vit d'affreuses persécutions éclater jusqu'en Touraine, la plus paisible et, de tout temps, la moins révo-lutionnaire des provinces, il fut indigné et prit la plume.
Au mois de décembre 1816, P.-L. Courier adressa aux chambres, au nom des habitants de Luynes, la fameuse pétition: Messieurs, je suis Tourangeau, qui, livrée a la publicité, fut son premier pamphlet et révéla, du premier coup, la force de son talent. La sensation fut des plus vives. Ce n'était que le tableau de la réaction royaliste dans un village de Touraine; mais la France entière pouvait s'y reconnattre, car partout la situation était la même, et partout il était aussi difficile de publier la vérité. Courier rendit ü la nation eet immense service. Cet écrit, qui n'était long que de quelques pages, mais qui étincelait d'esprit, fut universellement lu. Le due Decazes, alors ministre de la police, s'en servit contre le parti de Fextréme réaction, qu'il ne gouvernait plus et qui voulait le renverser lui-même.
1
D'après Armand Carrel, Ess ai sur la Vie et les Ãcrits de P.-L. Courier.
2
Longus, écrivain grec, que Ton place au 4« et au 5« siècle après J.-C.
PAUL-LOUIS COURIER (1773â1825).
En 1820, Courier publia la Leitre a Messieurs de rAcadémie des inscriptions et belles-lettres, satire ê, la fois bouffoune et sérieuse, et véritable chef-d'oeuvre. Dans les Lettres aic rédacteur du Censeur, Courier revint è, son róle de pamphlétaire politique, qu'il continua dans le Simple Discours de Paul-Louis, vigneron. Ce pamphlet, qui parut en 1821, sur la souscription nationale dont l'objet était de faire donner le cMteau de Chambord au due da Bordeaux, héritier présomptif du tróne et dgé d'un an, est un autre chef-d'oeuvre. II valut d Courier une condamnation k deux mois de prison et £l trois cents francs d'amende. La brochure dans laquelle il rend compte de son procés est elle-même un spirituel pamphlet.
Après une série d'autres brochures, que nous ne pouvons toutes énumérer, et dont la plupart se cachaient sous le voile de 1'anonyme, P.-L. Courier publia, en 1823, son dernier ouvrage, le Pamphlet des pamphlets, qui devait être une justification de tous ses écrits poli-tiques. En 1825 , il fut assassiné amp; quelques pas de sa maison par un de ses gardes-chasse.
Quoique tous les écrits de P.-L. Courier soient de peu d'étendue, la verve caustique et la perfection de son style , qui est simple, concis, nerveux, lui assignent un rang distingué dans la littérature francaise. On ne peut lui reprocher qu'une trop grande recherche de I'archalsme. Ses Lettres le mettent au nombre des meilleurs auteurs épistolaires francais de ce siècle.
I. FRAGMENT DE LA PETITION AUX DEUX CHAMBRES.
Messieurs, (1816).
Je suis Tourangeau; j'habite Luynes, sur la rive droite de la Loire, lieu autrefois considérable, que la révocation de 1'édit de Nantes 1 a réduit è. mille habitants, et que l'on va réduire h. rien par de nou-velles persécutions, si votre prudence n'y met ordre.
J'imagine bien que la plupart d'entre vous, Messieurs, ne savent guére ce qui s'est passé Ãl Luynes depuis quelques mois. Les nou-velles de ce pays font peu de bruit en France, et è, Paris surtout. Ainsi je dois, pour la clarté du récit que j'ai amp; faire, prendre les choses d'un peu haut.
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II y a eu un an environ, è. la Saint-Martin, qu'on commenca chez nous è. parler de bons sujets et de mauvais sujets. Ce qu'on entendait par ld, je ne le sais pas bien; et si je le savais, peut-étre ne le dirais-je pas, de peur de me brouiller avec trop de gens. En ce temps, Francois Fouquet, allant au grand moulin, rencontra le curé qui conduisait un mort au cimetière de Luynes. Le passage était étroit; le curé, voyant venir Fouquet sur son cheval, lui crie de s'arrêter; il ne s'arrête point; d'óter son chapeau, il le garde; il passé, il trotte, il éclabousse le curé en surplis. Ce ne fut pas tout; aucuns 2 disent, et je n'ai pas peine è, le croire, qu'en passant il jura et dit qu'il se moquait (vous m'entendez assez) du curé et de son mort. Voilé, le fait. Messieurs; je n'y ajoute ni n'en óte. Je ne prends point, Dieu m'en garde! le parti de Fouquet, ni ne cherche £ diminuer ses torts. II fit mal; je le blAme, et le bldmai dès lors. Or, écoutez ce qui en advint.
2 Q,uelqiies-uns.
1
L'édit de Nantes fut rendu en 1598 et révoqué en 1685.
PÃTITION AUX DEUX CHAMBRES.
Trois jours après, quatre gendarmes entrent chez Fouquet, le sai-sissent, l'emmènent aux prisons deLangeais, lié, garotté, piedsnus, les menottes aux mains, et, pour surcrolt d'ignominie, entre deux voleurs de grand chemin. Tous trois, on les jeta dans le raême cachot. Fouquet y fut deux mois; pendant ce temps, sa familie n'eut, pour subsister, d'autre ressource que la compassion des bonnes gpns, qui, dans notre pays heureusement, ne sont pas rares. II y a chez nous plus de charité que de dévotion. Fouquet done étant en prison, ses enfants ne moururent pas de faim; en cela, il fut plus heureux que d'autres.
On arrêta vers le même temps et pour une cause aussi grave, Georges Mauclair, qui fut détenu cinq è, six semaines. Celui-Iè, avait mal parlé, disait-on, du gouvernement. Dans le fait, la chose est possible; peu de gens chez nous savent ce que e'est que le gouvernement ; nos connaissances sur ce point sont assez bornées; ce n'est pas le sujet ordinaire de nos méditations; et si Georges Mauclair en a voulu parler, je ne m'étonne pas qu'il en ait mal parlé; mais je m'étonne qu'on Fait mis en prison pour cela. C'est être un peu sévère, ce me semble. J'approuve bien plus 1'indulgence qu'on a eue pour un autre, connu de tout le monde è Luynes, qui dit en plein marché, au sortir de la messe, hautement, publiquement, qu'il gardait son vin pour le vendre au retour de Bonaparte, ajoutant qu'il n'atten-drait guère, et d'autres sottises pareilles. Vous jugerez lÃl-dessus, Messieurs, qu'il ne vendait ni ne gardait son vin, mais qu'il le buvait. Ce fut mon opinion dans le temps. On ne pouvait plus mal parler. Mauclair n'en avait pas tant dit pour être emprisonné; celui-la cependant, on l'a laissé en repos, pourquoi? c'est qu'il est bon sujet; etl'autre? il est mauvais sujet: il a déplu è. ceux qui font marcher les gendarmes.
â â Ce fut le jour de la mi-carême, 1 le 25 mars, è, une heure du matin; tout dormait; quarante gendarmes entrent dans la ville; lè,, de 1'auberge oü ils étaient descendus d'abord, ayant fait leurs dispositions, pris toutes leurs mesures et les indications dont ils avaient besoin, dès la première aube du jour ils se répandent dans les mai-sons. Luynes, Messieurs, est, en grandeur, la moitié du Palais-Royal. L'épouvante fut bientót partout. Chacun fuit ou se cache; quelques-uns surpris au lit. sont arrachés des bras de leurs femmes ou de leurs enfants; mais la plupart, nus, dans les rues, ou fuyant dans la campagne, tombent ^ux mains de ceux qui les attendaient dehors. Après une longue scène de tumulte et de cris, dix personnes demeurent arrêtées; c'était tout ce qu'on avait pu prendre. On les emmène; leurs parents, leurs enfants les auraient suivis, si 1'autorité l'eüt permis.
â â Tous ces pauvres gens, arrêtés comme je viens de vous raconter, furent conduits è. Tours, et lè. mis en prison. Au bout de quelques jours, on leur apprit qu'ils étaient bonapartistes; mais on ne voulut pas les condamner sur cela, ni méme leur faire leur procés. On les renvoya ailleurs, avec grande raison; car il est bon de vous dire, Messieurs, qu'entre ceux qui les accusaient et ceux qui devaiem les juger comme bonapartistes, ils se trouvaient les seuls peut-être qui n'eussent point juré fidélité a Bonaparte, point recherché sa fa-
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1
La mi-careme est un jour gras, le jeudi de la troisième semaine du carême, qui partage ce temps en deux moitiés.
C. Plcetz , Manuel de Littérature frangaise, 4e éd. 32
PAUL-LOUIS COURIER (1773â1825).
veur, ni protesté de leur dévouement è. sa personne sacrée. Le magistral qui les poursuit avec tant de rigueur aujourd'hui, sous pré-texte de bonapartisme, traitait de même leurs enfants il y a peu d'années, mais pour un tout autre motif, pour avoir refusé de servir Bonaparte. II faisait, par les mêmes suppóts, saisir le conscrit ré-fractaire et conduire aux galères l'enfant, qui préférait sou père è Bonaparte. Que disje! au défaut de l'enfant il saisissait le père même. faisait vendre le champ, les boeufs et la charrue du malheu-reux dont le fils avait manqué deux fois è, l'appel de Bonaparte. VoM les gens qui nous accusent de bonapartisme. Pour moi, je n'accuse ni ne dénonce, car je ne veux nul emploi et n'ai de haine pour qui que ce soit; mais je soutiens qu'en aucun cas on ne peut avoir de raison d'arrêter S, Luynes dix person nes, ou h Paris cent mille; car c'est la même chose. II n'y saurait avoir amp; Luynes dix voleurs re-connus parmi les habitants, dix assassins domiciliés; cela est si clair qu'il me semble aussitót prouvé que dit. Ce sont done dix ennemis du roi qu'on privé de leur liberté, dix hommes dangereux è, l'Etat. Oui, Messieurs, h cent lienes de Paris, dans un bourg écarté, ignoré, qui n'est pas même lieu de passage, oü Ton n'arrive que par des chemins impraticables, il y a Id dix conspirateurs, dix ennemis de l'Etat et du roi, dix hommes dont il faut s'assurer, avec précaution toutefois. Le secret est l'dme de toute opération militaire. A minuit on monte £l cheval; on part, on arrive sans bruit aux portes de Luynes. Point de sentinelles amp; égorger, point de postes amp; surprendre; on entre, et, au moyen de mesures si bien prises, on parvient è saisir une femme, un barbier, un sabotier, quatre ou cinq laboureurs ou vignerons, et la monarchie est sauvée!
Le dirai-je? les vrais séditieux sont ceux qui en trouvent partout; ceux qui, armés du pouvoir, voient toujours dans leurs ennemis les ennemis du roi, et tdchent de les rendre tels è. force de vexations; ceux enfin qui trouvent dans Luynes dix hommes a arrêter, dix families a désoler, S, miner de par le roi: voilcl les ennemis du roi. Les faits parlent, Messieurs. Les auteurs de ces violences ont assu-rément des motifs autres que l'intérêt public. Je n'entre point dans eet examen; j'ai voulu seulement vous faire connaltre nos maux, et par vous, s'il se peut, en obtenir la fin.
II. FRAGMENT DE LA LETTRE A MESSIEURS DE L'ACADÃMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES.
(iSig).
Messieurs,
C'est avec grand chagrin, avec une douleur extréme que je me vois exclu de votre Académie, puisqu'enfin vous ne voulez point de moi. Je ne m'en plains pas toutefois. Vous pouvez avoir, pour cela, d'aussi bonnes raisons que pour refuser Coral ' et d'autres qui me valt-nt bien. En me mettant avec eux, vous ne me faites nul tort: mais, d'un autre cóté, on se moque de moi. Un auteur de journal, heureusement peu lu, imprime: âMonsieur Courier s'est présenté, se
1 Coral, savant helléniste, né en 1748 a Smyrne, mort a Paris en 1833.
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LETTRE ADRESSÃE A L1 ACADÃMIE.
présente et se présentera aux élections de rAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres, qui le rejette unanimement. II faut, pour étre admis dans eet illustre corps, autre chose que du grec. On vient d'y recevoir le vicomte Prévost d'Irai, gentilhomme de la chambre, le sieur Jomard, le chevalier Dureau de la Malle, gens qui, è, dire vrai, ne savent point de grec, mais dont les principes sont connus.quot;
Voilé, les plaisanteries qu'il me faut essuyer. Je saurais bien que répondre, mais ce qui me fdche le plus, e'est que je vois s'accomplir cette prédiction que me fit autrefois mon père: Tu ne seras jamais rien. Jusqu'è présent je doutais (comme il y a toujours quelque chose d'obscur dans les oracles), je pensais qu'il pouvait avoir dit: Ju ne feras jamais rien , ce qui m'accornrnodait assez, et me semblait méme d'un bon augure pour mon avancement dans le monde; car en ne faisant rien, je pouvais parvenir è, tout, et singulièrement k étre de F Académie; je m'abusais. Le bonhomme sans doute avait dit, et rarement il se trompa: Ju ne seras jamais rien, c'est-a-dire, tu ne seras ni gendarme, ni rat-de-cave, 1 ni espion , ni due, ni laquais, ni académicien. Tu seras Paul-Louis pour tout potage, id est, 2 rien. Terrible mot!
C'est folie de lutter contre sa destinée. II y avait trois places vacantes a 1'Académie, quand je me présentai pour en obtenir une. J'avais le mérite requis: on me l'assurait, et je le croyais, je vous l'avoue. Trois places vacantes. Messieurs! et notez ceci, je vous prie, personne pour les remplir. Vous aviez rebuté tous ceux qui en eussent été capables. Coral, Thurot, 3 Hase, 4 repoussés une fois, ne se présentaient plus. Ce pauvre Chardon de la Rochette 5 qui, toute sa vie, fut si simple de croire obtenir par la science une place de savant, è, peine désabusé, mourut. J'étais done sans rivaux que je dusse redouter. Les candidats manquant, vous paraissiez en peine et aviez ajourné déjè, deux élections faute de sujets recevables. Les uns vous semblaient trop habiles, les autres trop ignorants; car sans doute vous n'avez pas cru qu'il n'y eüt en France personne digne de s'asseoir auprès de Gail. 6 Vous cherchiez cette médiocrité juste-ment vantée par les sages. Que vous dirai-je enfin? Tout me fa-vorisait. tout m'appelait au fauteuil. Visconti 7 me poussait, Millin s m'encourageait, Letronne 8 me tendait la main; chacun semblait me dire: Diginis est intrare.9 Je n'avais qu'a me présenter; je me présentai done, et n'eus pas une voix.
1
Rat-de-cave, nom populaire donné aux employés des contributions indirectes qui
2
visitent les boissons dans les caves. 2 C'est-a-dire.
3
Thurot, helléniste francais, né en 1768, mort en 1832.
4
^ Hase, philologue distingué, né en 1780 en Allemagne, élabli en France depuis 1801, conservateur a la bibliothèque nationale, mort en 1864.
5
Chardon de la Rochette, philologue (1753â1814).
6
G Gail, helléniste, né a Paris en 1755, en 1829, fut professeur de grec au Collége de France, membre de l'Académie des inscriptions et conservateur des manuscrits grecs et latins a la bibliothèque nationale. Malgré tous ces titres, son érudilion a été mise en doute, non seulement par P.-L. Courier, mais aussi par plusieurs autres savants.
7
Visconti, savant antiquaire, né a Rome en 1751, établi en France depuis 1799. mort en 1818.
8
n Letronne (1787â1848), archéologue distingué, longtemps professeur au Collége de France.
9
Digitus est intrare, mots tirés, avec un léger changement, de la cérémonie du
PAUL-LOUIS COURIER (1773â1825).
Non, Messieurs, non, je le sais, ce ne fut point votre faute. Vous me vouliez du bien, j'en suis sür. II y parut dans les visites que j'eus l'honneur de vous faire alors. Vous m'accueillltes d'une facon qui ne pouvait être tfompeuse; car pourquoi m'auriez-vous flatté? Vous me reconnütes des droits. La plupari même d'entre vous se moquèrent un peu avec moi de mes nobles concurrents; car, tout en les nommant de préférence è. moi, vous les savez bien apprécier, et n'êtes pas assez peu instruits pour me confondre avec messieurs de 1'CEil-de-Boeuf. 1 Enfin, vous me rendltes justice, en convenant que j'étais ce qu'il fallait pour une des trois places d remplir dans l'Aca-démie. Mais quoi! mon sort est de n'être rien. Vous efttes beau vouloir faire de moi quelque chose, mon étoile l'emporte toujours, et vos suffrages, détournés par eet ascendant, tombèrent, Dieu sans doute le voulant, sur le gentilhomme ordinaire.
Za noblesse, Messieurs, n'esi pas une chimère, 2 mais quelque chose de trés réel, trés solide, trés bon, dont on sait tout le prix. Chacun en veut tdter; et ceux qui autrefois firent les dégoütés ont bien changé d'avis depuis un certain temps. II n'est vilain qui, pour se faire un peu décrasser, 3 n'aille du roi è l'usurpateur et de l'usur-pateur au roi, ou qui, faute de mieux, ne mette du moins un de è. son nom, avec grande raison vraiment. Car, voyez ce que c'est, et la différence qu'on fait du gentilhomme au roturier, dans le pays même de 1'égalité, dans la république des lettres Chardon de la Rochette (vous l'avez tous connu), paysan comme moi, malgré ce nom pompeux, n'ayant que du savoir, de la probité, des moeurs, enfin un homme de rien, ablmé dans l'étude, dépense son patrimoine en livres, en voyages, visite les monuments de la üréce et de Rome, les bibliothèques, les savants, et devenu lui-même un des hommes les plus savants de l'Europe, connu pour tel par ses ouvrages, se présente è. 1'Académie, qui tout d'une voix le refuse. Non, c'est mal dire; on ne fit mille attention è. lui, on ne l'écouta pas. II en mourut, grande sottise. Le vicomte Prévost passé sa vie dans ses terres, oü, foulant le parfum de ses plantes fleuries, il compose un couplet afin d'entretenir ses douces rêveries. L'Académie, qui apprend cela (non pas 1'Académie fran^aise, oü deux vers se comptent pour un ouvrage; mais la vótre,
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1
Un ceil-de-Bceuf est une fenétre ronde ou ovale. On appelalt spécialement CEil-de-Bceuf, l'antichambre du grand appartement du roi, a Versailles, qui était éclairée par une fenétre ronde, et Ton disait CEil-óe-Bceuf pour désigner la cour.
2
figuré, mais trés familièrement, d'une personne de basse condition qu'on revét d'une dignité, d'un titre.
3
Décrasser, proprement oter ce quil y a de sale, nettoyer se dit, dans ce sens, au
LETTRE ADRESSÃE A Lquot;ACADÃMIE.
Messieurs, 1'Académie en 7«, celle des Barthélemy, 1 des Dacier, - des Saumaise), 2 ofifre timidement è, M. Ie vicomte une place dans son sein; il fait signe qu'il acceptera, et le voilé, nommé tout d'une voix. Rien n'est plus simple que cela: un gentilhomme de nom et d'armes, un homme comme M. le vicomte est militaire sans faire la guerre, de 1'Académie sans savoir lire. La coutume dé France 71e vent pas, dit Molière, qu'iin gentilhomme sac he rien faire, et la même coutume veut que toute place lui soit dévolue, même celle de 1'Académie.
Napoléon, génie, dieu tutélaire des races antiques et nouvelles, restaurateur des titres, sauveur des parchemins, sans toi la France perdait 1'éliquette et le blason ! 3 Sans toi.... Oui, Messieurs, ce grand homme aimait comme vous la noblesse, prenait des gentilshommes pour en faire ses soldats, ou bien de ses soldats faisait des gentilshommes. Sans lui, les vicomtes que seraient-ils? pas même académiciens.
Vous voyez bien. Messieurs, que je ne vous en veux point. Je cause avec vous; et de fait, si j'avais A me plaindre, ce serait de moi, non pas de vous. Qui diantre me poussait è, vouloir étre de 1'Académie, et qu'avais-je besoin d'une patente d'érudit, moi, qui sachant du grec atctant qii homme de France, 4 étais connu et célébré par tous les doctes de 1'Allemagne, sons les noms de Correrius, Conrierns, Hemerodro-mus, Cursor, avec les épithètes de ?vgt; ingeiüosns, vir acuiissimus} vir praestaniissimus, c'est-è-dire homme dérudition , homme de capacité, comme le docteur Pancrace?0 J'avais étudié pour savoir, et j'y étais parvenu, au jugement des experts. Que me fallait-il davantage? Quelle bizarre fantaisie i moi, qui m'étais moqué quarante ans des coteries littéraires et vivais en repos loin de toute cabale, de m'aller jeter au milieu de ces méprisables intrigues?
A vous parler franchement, Messieurs, c'est 1ÃI le point embar-rassant de mon apologie; c'est IA l'endroit que je sens faible et que je me voudrais cacher. De raisons, je n'en ai point pour plitrer cette sottise, ni même d'excuse valable. Alléguer des exemples, ce n'est pas se la ver, c'est montrer les taches des autres. Assez de gens, pourrais-je dire, plus sages que moi, plus habiles, plus philosophes (Messieurs, ne vous effrayez pas) ont fait la même
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1
L'abbé Barthélemy; voyez page 391.
2
Claude de Saumaise (Salmasius), savant célèbre (1688â1758), professeur a l'univer-sité de Leyde, ami du grand philologue Casaubon, est connu par un trés grand nombre de Commentaires sur les anciens auteurs et sur différents points de l'antiquité.
3
w Blason, ou science héraldique, science qui s'occupe de la connaissance et de l'ex-plication des armoiries.
4
Mots tirés des Femmes savantes; voyez page 115.
PAUL-LOUIS COURIER (1773â1825).
faute et bronché en même chemin aussi lourdement. Que prouve cela? quel avantage en puis-je tirer, sinon de donner è, penser que par seulement je leur ressemble? Mais, pourtant, Coral, Messieurs.... parmi ceux qui ont pris pour objets de leur étude les monuments écrits de l'antiquité grecque, Coral tient le premier rang, nul ne s'est rendu plus célèbre; ses ouvrages nombreux, sans être exempts de fautes, font 1'admiration de tous ceux qui sont capables d'en juger; Coraï, heureux et tranquille è, la tête des hellénistes, patriarche, en un mot, de la Grèce savante, et partout révéré de tout ce qui sait lire alpha et oméga; Coral une fois a voulu être de l'Académie. Ne me dites point, mon cher maïtre, ce que je sais comme tout le monde, que vous l'avez bien peu voulu, et que jamais cette pensée ne vous fftt venue sans les instances de quelques amis moins zélés pour vous, peut-être, que pour l'Académie, et qui croyaient de son honneur que votre nom paröt sur laliste, que vous céd^ltes avec peine, et ne fütes prompt qu'Ãl vous retirer. Tout cela est vrai et vous est commun avec moi, aussi bien que le succès. Vous avez voulu comme moi, votre indigne disciple, être de l'Académie. C'était sans contredit aspirer a descendre. II vous en a pris comme Ãl moi. Cest-ü-dire qu'on se moque de nous deux. Et plus que moi, vous avez, pour faire cette demande, écrit è. l'Académie, qui a votre lettre et la garde. Rendez-la-lui, Messieurs; de grdce, ou ne la montrez pas du moins.
â--Oh! l'heureuse pensée qu'eut le grand Napoléon, d'en-
régimenter les beaux-arts, d'organiser les sciences, comme les droits réunis: 1 pensée vraiment royali, disait M. deFontanes, 2 de changer en appointements ce que promettent les muses: un nom et des lau-riers. Par lè, tout s'aplanit dans la littérature; par IS., cette carrière autrefois si pénible est devenue facile et unie. Un jeune homme, dans les lettres, avance, fait son chemin comme dans les seis ou les tabacs. 3 Avec de la conduite, un caractère doux, une mise décente, il est sör de parvenir et d'avoir d, son tour des places, des traitements, des pensions^ des logements, pourvu qu'il n'aille pas faire autrement, que tout le monde, se distinguer, étudier. Les jeunes gens quelque-fois se passionnent pour 1'étude: c'est la perte assurée de quiconque aspire aux emplois de la littérature; c'est la mort è tout avancement. L'étude rend paresseux: on s'enterre dans ses livres; on devient réveur, distrait, on oublie ses devoirs, visites, assemblées, repas, cérémonies: mais ce qu'il y a de pis, l'étude rend orgueilleux: celui qui étudie s'imagine bientót en savoir plus qu'un autre, prétend i des succès, méprise ses égaux, manque ü ses supérieurs, négligé ses protecteurs et ne fera jamais rien dans la partie des lettres.
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1
Droit est dit ici dans le sens é'impót, contribution. Les droits réunis signifie \administration generale des contributions.
2
Marcellin de Fontanes (1757â1821), professeur de belles-lettres a Paris, depuis 1804 membre, plus tard président du Corps législatif, nommé, en 1808, grand-maitre de l'Université (c'est-a-dire ministre de 1'Instruction publique). II se fit remarquer par son éloquence, mais surtout par son adulation envers Napoléon Ier. II a laissé quelques poèmes lyriques et descriptifs dont on estiine le style élégant et pur.
3
C'est-a-dire dans \administration des seis ou des tabacs, qui, en France, sont des monopoles du gouvernement.
FRAGMENT DU SIMPLE DISCOURS.
III. FRAGMENT DU SIMPLE DISCOURS DE PAUL-LOUIS, VIGNERON.
AUX MEMBRES DU CONSEIL DE LA COMMUNE DE VÃRETZ,
A l'occasion d'une souscription pkoposée par s. e. le ministke de l'intérieue ,
POUR L'ACQÃISIÃION DE CHAMBORD. 1 (1821).
Si nous avions de l'argent k n'en savoir que faire, toutes nos dettes payées, nos chemins réparés, nos pauvres soulagés, notre église d'abord (car Dieu passe avant tout) pavéc , recouverte et vitrée , s'il nous restait quelque somme i pouvoir dépenser hors de cette commune, je crois, mes amis, qu'ii faudrait contribuer, avec nos voisins, a refaire le pont de Saint-Avertin, qui, nous abrégeant d'une grande lieue le transport d'ici è. Tours, par le prompt débit de nos denrées, augmenterait le prix et le produit des terres dans tous ces environs; c'est la, je crois, le meilleur eniploi i faire de notre superflu, lorsque nous en aurons. Mais d'acheter Chambord pour le due de Bordeaux, je n'en suis pas d'avis, et ne le voudrais pas quand nous aurions de quoi, I'affaire étant, selon moi, mauvaise pour lui, pour nous et pour Chambord. Vous Fallez comprendre, j'espère, si vous m'écoutez; il est fête, et nous avons le temps de causer.
Douze mille arpents de terre enclos que contient le pare de Chambord, c'est un joli cadeau ;\ faire ^ qui les saurait labourer. Vous et moi connaissons des gens qui n'en seraient pas embarrassés, fi qui cela viendrait fort bien; mais lui, que voulez-vous qu'il en fasse? Son métier, c'est de régner un jour, s'il plait è. Dieu, et un chateau de plus ne I'aidera de rien. Nous allons nous gêner et augmenter nos dettes, rernettre £l d'autres temps nos dépenses pressées, pour lui donner une chose dont il n'a pas besoin, qui ne lui peut servir et servirait k d'autres. Ce qu'il lui faut pour régner ce ne sont pas des chdteaux, c'est notre affection; car il n'est sans cela couronne qui ne pèse. Voilé, le bien dont il a besoin, qu'il ne peut avoir en même temps que notre argent. Assez de gens lü-bas lui diront le contraire, nos députés tous les premiers, et sa cour lui répétera que notre dévoueraent crolt avec le budget. Mais, s'il en gt; eut savoir le vrai, qu'il vienne ici, et il verra, sur ce point-Id et sur bien d'autres, nos sentiments fort différents de ceux des courtisans. lis aiment le prince en raison de ce qu'on leur donne: nous, en raison de ce qu'on nous laisse; ils veulent Chambord pour en être, l'un gouverneur, l'autre concierge, bien gagés , bien logés, bien nourris, sans faire oeuvre, et pen leur importe du reste. L'affaire sera toujours bonne pour eux, quand elle serait mauvaise pour le prince, comme elle Test, je le soutiens; acquérant de nos deniers pour un million de terres, il perd pour cent millions au moins de notre amitié. Chambord, ainsi payé, lui cofttera trop cber; de telles acquisitions le ruineraient bientót, s'il est vrai, ce qu'on dit, que les rois ne sont riches que de l'amour des peuples. Le marché paralt d'or pour lui, car nous donnons, et il recoit: il n'a que la peine de prendre; mais lui, sans débourser de fait, y met beaucoup du sien, et trop, s'il diminue son capital dans le
1 Chambord est un beau chateau construit par Francois Icr, dans le département de Loir et Cher. II fut acheté par souscription et donné au due de Bordeaux, qui, depuis son exil, s'appela comte de Chambord.
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PAUL-LOUIS COURIER (1773â1825).
coeur de ses sujets: c'est spéculer fort mal et se faire grand tort. Qui le conseille ainsi n'est pas de ses amis, ou, comme dit l'autre, mieux vaudrait un sage ennemi.
IV. LETTRES DE PAUL-LOUIS COURIER.
I. A MONSIEUR CHLEWASKI. Rome, le 8 janvier 1799.
â â Dites k ceux qui veulent voir Rome qu'ils se hamp;tent; car chaque jour le fer du soldat et la serre des agents francais flétrissent ses beautés naturelles et la dépouillent de sa parure. Permis Ãl vous, Monsieur, qui êtes accoutumé au langage naturel et noble de 1'anti-quité, de trouver ces expressions trop fleuries ou même trop fardées; mais je n'en sais pas d'assez tristes pour vous peindre l'état de dé-labrement, de misère et d'opprobre oü est tombée cette pauvre Rome, que vous avez vue si pompeuse, et de laquelle k présent on décruit jusqu'aux ruines. On s'y rendait autrefois, comme vous savez, de tous les pays du monde. Combien d'étrangers, qui n'y étaient venus que pour un hiver, y ont passé toute leur vie! Maintenant il n'y reste que ceux qui n'ont pu fuir, ou qui, le poignard Ãl la main, cherchent encore , dans les haillons d'un peuple mourant de faim, quelque pièce échappée è. tant d'extorsions et de rapines. Les détails ne finiraient pas, et d'ailleurs, dans plus d'un sens, il ne faut pas tout vous dire. Mais par le coin du tableau dont je vous crayonne un trait, vous jugerez aisément du reste.
Le pain n'est plus au rang des choses qui se vendent ici. Chacun garde pour soi ce qu'il en peut avoir au péril de sa vie. Vous savez le mot panem et circenses ;1 ils se passent aujonrd'hui de tous les deux et de bien d'autres choses. Tout homme qui n'est ni commissahe, ni général, ni valet ou courtisan des uns ou des autres, ne peut manger un ceuf. Toutesles denrées les plus nécessaires k la vie sont égaleraent inaccessibles aux Romains, tandis que plusieurs Francais, non des plus huppés, tiennent table ouverte k tous venants. Allez! nous vengeons bien Vunivers vaincu!
Les monuments de Rome ne sont guère mieux traités que le peuple. La colonne Trajane est cependant Ãl peu prés telle que vous l'avez vue, et nos curieux, qui n'estiment que ce qu'on peut emporter et vendre, n'y font heureusement aucune attention. D'ailleurs, les bas-reliefs dont elle est ornée sont hors de la portée du sabre, et pour-ront par conséquent être conservés. II n'en est pas de méme des sculptures de la villa Borghèse, et de la villa Pamphili, qui présentent de tous cótés des figures semblables au Deiphobus de Virgile. Je pleure encore un joli Hermès enfant, que j'avais vu dans son entier, vêtu et encapuchonné d'une peau de lion, et portant sur son épaule une petite massue. C'était, comme vous voyez, un Cupidon dérobant les armes d'Hercule, morceau d'un travail exquis, et grec, si je ne me troupe. II n'en reste que la base, sur laquelle j'ai écrit avec un crayon: Lugete, Veneres Cupidinesque 2 et les morceaux dispersés qui feraient mourir de douleur Mengs et Winckelmann, 3 s'ils avaient eu le malheur de vivre assez longtemps pour voir ce spectacle.
1 Du pain et les jeux du cirque â du pain et des spectacles. 2 Pleurez, ó dieux et déesses de l'amour â littéralement; ó Venus et Cupiions. 3 Raphaël Mengs (1728 â 1779), célèbre peintre, surnommé le Raphaël de VAllemagiie. â Winckelmann (1717â1768), célèbre archéologue allemand, conservateur des antiquités a Rome et biblio-thécaire au Vatican.
47°
LETTRES.
Tout ce qui était aux Chartreux, è, la villa Albani, chez les Farnèse, les Onesti, au Muséum Clémentin, au Capitole, est emporté, pillé, perdu ou vendu. Les Anglais en ont eu leur part, et des commissaires francais, soupconnés de ce commerce, sont arrêtés ici. Mais cette affaire n'aura pas de suite. Des soldats, qui sont entrés dans la bibliothèque du Vatican, ont détruit, entre autres raretés , le fameux Térence de Bembo, manuscrit des plus estimés, pour avoir quelques dorures dont il était orné.
2. A MONSIEUR N. A Plaisance , le.. mai 1804.
Nous venons de faire un empereur, et pour ma part je n'y ai pas nui. Voici l'histoire. Ce matin, d'Anthouard nous assemble et nous dit de quoi il s'agissait, mais bonnement, sans préambule ni péroraison. Un empereur ou la république, lequel est le plus de votre goüt? comme ou dit roti ou bouilli, potage ou soupe, que voulez-vous? Sa harangue finie, nöus voila tous 4 nous regarder, assis en rond. âMessieurs, qu'opinez-vous?quot; â Pas le mot. Personne n'ouvre la bouche. Cela dura un quart d'heure ou plus et devenait embarrassant pour d'Anthouard et pour tout le monde, quand Maire, un jeune homme, un lieutenant que tu as pu voir, se léve et dit: ,,S'il veut étre empereur, qu'il le soit; mais, pour en dire mon avis, je ne le trouve pas bon du tout. â Expliquez-vous, dit le colonel, voulez-vous, ne voulez-vous pas? â⢠Je ne le veux pas, répond Maire â A la bonne heure.'' â Nouveau silence. On recommence è, s'observer les uns les autres, comme des gens qui se voient pour la première fois. Nous y serions encore si je n'eusse pris la parole. âMessieurs, dis-je, il me semble, sauf correction, que ceci ne nous regarde pas. La nation veut un empereur, est-ce amp; nous d'en délibérer?â Ce raisonnement parut si fort, si lumineux, si ad rem.... queveux-tu? j'entralnai l'assemblée. Jamais orateur n'eut un succès si complet. On selève, on signe, on s'en va jouer au billard. Maire me disait: âMafoi^ commandant, 1 vous parlez comme Cicéron; mais pourquoi voulez-vous done tant qu'il soit empereur, je vous prie? â Pour en finir, et faire notre partie de billard. Fallait-il rester k\ tout le jour? Pourquoi, vous, ne le voulez-vous pas? â Je ne sais, me dit-il, mais je le croyais fait pour quel-que chose de mieux.quot; Voilé, le propos du lieutenant, que je ne trouve point tant sot. En effet, quesignifie, dis-moi. . . . un homme comme lui. Bonaparte, soldat, chef d'armée, le premier capitaine du monde, vouloir qu'on l'appelle Majesté? Ãtre Bonaparte, et se faire sire! Il aspire a descendre: 2 mais non, il croit monter en s'égalant aux rois. II aime mieux un titre qu'un nom. Pauvre homme! ses idéés sont au-dessous de sa fortune. Je m'en doutai, quand je le vis donner sa petite soeur ü. Borghèse, et croire que Borghèse lui faisait trop d'honneur.
3. A MONSIEUR LE GÃNÃRAL GASSENDI, A PARIS.
Tivoli, le 12 septembre 1810.
On m'assure, mon général, que vous ou le ministre demandez de mes nouvelles, et que vous voulez savoir ce que je suis devenu, depuis que j'ai quitté le service.
Ma démission acceptée par Sa Majesté, je vins de Milan ó, Paris, ou,
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1
Courier avait le grade de c/ief d'escadron dans Tartillerie a cheval, ce qui équivaut, en France, au grade de commandant (majoor) dans l'infanterie.
2
Expression empruntée a Corneille, v. page 35, note 1.
PAUL-LOUIS COURIER (l 7 73â1825).
après avoir mis quelque ordre k mes affaires, me trouvant avec des officiers de mes anciens amis qui passaient de l'armée d'Espagne è. celle du Danube, je me décidai bientót ü reprendre du service. J'allai Vienna avec une lettre du ministre de la guerre qui autorisait le général Lariboissière £l m'employer provisoirement. Cette lettre fut confirmée par une autre du major général de l'armée, portant promesse d'un brevet, et on me placa dans le quatrième corps, toujours provisoirement.
Quelque argent que j'attendais m'ayant manque pour me monter, j'eus recours au général Lariboissière, dont j'étais connu depuis longtemps. II cut la bonté de me dire que je pouvais compter sur lui pour tout ce dont j'aurais besoin; et comptant effectivement sur cette promesse, j'achetai au prix qu'on voulut I'unique cheval qui se trouvdt £l vendre dans toute l'armée. Mais, quand pour le payer je pensais profiter des dispositions favo-rables du général Lariboissière, elles étaient changées. Je gardai pourtant ce cheval et m'en servis pendant quinze jours, attendant toujours de Paris Pargent qui me devait venir. Mais enfin mon vendeur, officier bavarois, me déclara nettement qu'il voulait être payé ou reprendre sa monture. C'était le 4 Juillet, environ midi, quand tout se préparait pour Taction qui commenca le soir.1 Personne ne voulut me prêter soixante louis, quoiqu'il y eüt lè, des gens amp; qui j'avais rendu autrefois de ces services. Je me trouvai done è, pied quelques heures avant Taction. J'étais outre cela fort malade. L'air marécageux de ces lies m'avait donné la fièvre ainsi qu'i beaucoup d'autres; et n'ayant mangé de plusieurs jours, ma faiblesse était extréme. Je me trainai cependant aux batteries de Tile Alexandre, oü je restai tant qu'elles firent feu. Les généraux me virent et me donnèrent des ordres, et TEmpereur me paria. Je passai le Danube en bateau avec les premières troupes. Quelques soldats, voyant que je ne me soutenais plus, me por-tèrent dans une baraque, oü vint se couclier prés de moi le général Ber-trand. Le matin, Tennemi se retirait, et, loin de suivre è, pied Tétat-major, je n'étais pas même en état de me tenir debout. Le froid et la pluie affreuse de cette nuit avaient achevé de m'abattre. Sur les trois heures après-midi, des gens, qui me parurent être les domestiques d'un général, me portèrent au village prochain, d'oü Ton me conduisit rl Vienne.
Je me rétablis en peu de jours, et, faisant réflexion qu'après avoir manqué une aussi belle affaire, je ne rentrerais plus au service de la manière que je Tavais souhaité, brouillé d'ailleurs avec le chef sous lequel j'avais voulu servir, je crus que, n'ayant recu ni solde ni brevet, je n'étais point assez engagé pour ne me pouvoir dédire, et je revins Ãl Strasbourg un mois environ après en être parti. J'écrivis de k\ au général Lariboissière pour le prier de me rayer de tous les états oü Ton m'aurait pu porter; j'écrivis dans le même sens au général Aubry, qui m'avait toujours témoigné beaucoup d'amitié; et quoique je n'aie regu de réponse ni de Tun ni de Tautre, je n'ai jamais douté qu'ils n'eussent arrangé les choses de manière que ma rentrée momentanée dans le corps de Tartillerie füt regardée comme non avenue.
Depuis ce temps, mon général, je parcours la Suisse et TItalie. Maintenant je suis sur le point de passer è Corfou, pour me rendre de lè,, si rien ne s'y oppose, aux lies de TArchipel; et, après avoir vu 1'Egypte et la Syrië, retourner d Paris par Constantinople et Vienne.
1 La principale action de Ia bataille de Wagram eut lieu le 5 et le 6 juillet 1809.
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BEHANGER
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
PlERRE-JEAN DE BÃRANGER naquit è Paris en 1780. II des-cendait d'une ancienne familie de militaires qui, tombée dans la pauvreté, portalt avec un certain orgueil la particule nobiliaire, dont le poète s'est beauconp moqué, mais qu'il a pourtant conservée. Le jeune Béranger fut élevé trés modestement, d'abord chez son grand-père, tailleur è. Paris, puis chez sa tante qui tenait une auberge è, Péronne. LA il lut quelques classiques francais, Fénelon, Racine et Voltaire; le dernier surtout exerga une grande influence sur l'esprit du jeune homme. A quatorze ans, il entra en apprentissage chez un imprimeur qui lui donna les premières notions d'orthographe et de grammaire. En même temps il suivait, A Péronne, les cours de l'Institut patrio-tique, organisé suivant les idéés de J.-J. Rousseau, et y recevait une éducation toute républicaine.
A l'dge de seize ans, Béranger revint è, Paris, oü son père avait fondé une maison de banque. II y fit preuve de capacité; rnais déjè, sa vocation poétique commencait k se déclarer, et il s'essayait dans différents genres de poésies.
Les premières chatisons de Béranger remontent il l'époque de 1'ex-pédition de Bonaparte en Egypte (1798â1799). Quelques années plus tard , le jeune poète, tombé dans la misère, trouva un protecteur dans Lucien Bonaparte, 1 frère du premier consul, qui lui abandonna son traitement de membre de l'Institut. En 1809, Béranger entra comme commis expéditionnaire dans les bureaux de 1'Université (ministère de l'instruction publique), aux modestes appointements de mille francs. Cette position suffit pour donner au poète la sécurité et la gaieté nécessaires pour composer des chansons. Un grand nombre des pièces les plus joyeuses et les plus légères de son premier ree 11 ei 1 appartiennent d cette période. Ce premier recueil parut en 1815 et valut A Tauteur. de la part de ses chefs, un sévère avertissement. Aussi, lorsqu'en 1821 il donna son second recueil, eut-il soin de ne plus rentrer dans son bureau. Ce second recueil se distingue du premier par un grand nombre de chansons patriotiques, dont quelques-nnes, comme Ie Marquis de Ca-rabas, et la Requéte presentee par les chiens de qucilité, sont de mor-dantes épigrammes qui attaquent ouvertement le gouvernement.
La popularité que son talent procurait a Béranger s'accrut encore par la persécution. II fut traduit en cour d'assises et condamné ü cinq cents francs d'amende et k trois mois de prison. C'est en prison qu'il commenca son troisième recueil, qui parut en 1825 et ne fut pas poursuivi. Le quatrième, qu'il donna en 1828, lui attira une condam-nation A neuf mois de prison et ü dix mille francs d'amende, malgré une remarquable plaidoirie du célèbre Dupin.'
Après la révolution de Juillet, Béranger s'unit k ses amis Lafitte et Lafayette pour appuyer la candidature de Louis-Philippe auprès du parti républicain. Mais il refusa les places et les honneurs qu'on lui
1
Lucien Bonaparte, prince de Canino {1775â1840).
BERANGER (1780â1857).
offrait. II garda Findépendance de son caractère, qui éclata encore dans la cinquième et dernier recueil de ses chansons qu'il donna en 1833.
Après la révolution de février, en 1848, plus de deux cent mille voix Domtnèrent Béranger représentant du peuple pour la ville de Paris. Le visillard eut beau refuser eet honneur, l'assemblée nationale eut la sin-gulière idéé de repousser Ãl 1'unanimité sa démission, qu'elle n'accepta que lorsqu'il l'eut réitérée, en déclarant avec beaucoup de bon sens qu'on peut être bon chansonnier et trés mauvais législateur. Béranger, qui vi-vait depuis longtemps dans la retraite, d'abord amp; Passy, puis d Fontaine-bleau et d. Paris, mourut dans cette capitale en 1857. Après sa mort, on a publié deux volumes d' CEuvres posthumes du chansonnier, son Autobio-graphie, qui toutefois ne va que jusqu'en 1850, et Dernières chansons, dont quelques-unes seulement sont dignes des poésies de sa belle époque.
Béranger est un des plus grands poètes francais du 19° siècle. Son style est pur, vigoureux et concis. II est a regretter que bon nombre de ses chansons blessent la morale et le respect dft è la religion.
CHANSONS.
I. REQUÃTE.
PRESENTEE PAR LES CHIENS DE QUALITÃ,
POUR OBTENIR QU'ON LEUR RENDE L'ENTRÃE LIBRE AU JARUIN DES TUILERIES.
(Juin 1814).
Puisque le tyran est è. bas, j ^
Laissez-nous prendre nos ébats. t Aux maltres des cérémonies.
Plaise ordonner que, dès demain,
Entrent sans laisse aux Tuileries Les chiens du faubourg Saint-Germain. 1
Des chiens dont le pavé se couvre Distinguez-nous ;\ nos colliers.
On sent que les honneurs du Louvre Iraient mal k ces roturiers.
Quoique toujours, sous son empire.
L'usurpateur nous ait chassés,
Nous avons laissé sans mot dire Aboyer tous les gens pressés.
Quand sur son règne on prend des notes,
Grdce pour quelques chiens félons!
Tel qui longtemps lécha ses bottes Lui mord aujourd'hui les talons.
Nous promettons, pour cette grdce,
Tous, hors quelques barbets honteux,
De sauter pour les gens en place,
De courir sur les malheureux.
Puisque le tyran est k bas,
Laissez-nous prendre nos ébats.
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1
Au faubourg Saint-Germain, a Paris, se trouveut Ia plupart des hótels de l'ancienne noblesse; c'est le quartier des légitimistes.
CHANSONS.
2. LE MARQUIS DE CARABAS.
(Novembre 1816).
Voyez ce vieux marquis Nous trailer en peuple conquis;
Son coursier décharné De loin chez nous l'a ramené.
Vers son vieux castel,
Ce noble mortel Marche en brandissant Un sabre innocent.
Chapeau bas! chapeau bas!
Gloire au marquis de Carabas!
âAumóniers, chdtelains, Qui me résisterait?
Vassaux, vavassaux 1 et vilains, 2 La marquise a le tabouret. 3C'est moi, dit-il, c'est moi Pour être évêque un jour
Qui seul ai rétabli mon roi. Men dernier fils suivra la cour.
Mais s'il ne me rend Mon fils le baron,
Les droits de mon rang, Quoique un peu poltron,
Avec moi, corbleu! Veut avoir des croix;
II verra beau jeu. II en aura trois.
Pouf me calomnier, Vivons done en repos.
Bien qu'on ait parlé d'un meunier, Mais Ton m'ose parler d'impóts!
Ma familie eut pour chef A l'Ãtat. pour son bien,
Un des fils de Pépin le Bref. Un gentilhomme ne doit rien.
D'après mon blason, Grdce d mes créneaux,
Je crois ma maison A mes arsenaux,
Plus noble, ma foi, Je puis au préfet
Que celle du roi. Dire un peu son fait.quot;
Chapeau bas! chapeau bas!
Gloire au marquis de Carabas!
3. LE TAILLEUR ET LA FEE.
(I822).
Dans ce Paris plein d'or et de misère,
En Tan du Christ mil sept cent quatre-vingt,
Chez un tailleur, mon pauvre et vieux grand-père,
Moi, nouveau-né, sachez ce qui m'advint.
Rien ne prédit la gloire d'un Orphée
A mon berceau, qui n'était pas de fleurs,
Mais mon grand-père, accourant è. mes pleurs.
Me trouve un jour dans les bras d'une fée.
Et cette fée, avec de gais refrains,
Calmait le cri de mes premiers chagrins.
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1
Pavassal, ordinairement vavasseur, vassal d'un vassal.
2
Vilain (de villanns, villa) était le contraire de gentil (de gens): les vilains hommes
3
ou simplement les vilains, e'est-a-dire les roturiers, proprement les cultivateurs d'une petite terre (dans le latin du moyen age ruptura; rump Ore = romp re, briser la terre) plus tard non-seulement les paysans, mais aussi les bourgeois étaient opposés aux gentilshommes, a la noblesse. 3 Le droit de tabouret, voyez page 143, note 1.
BÃRANGER (1780â1857).
Le bon vieillard lui dit, l'dme inquiète:
âA eet enfant quel destin est promis?quot;
Elle répond: âVois-le, sous ma baguette, Garcon d'auberge, imprimeur et commis. 1Un coup de foudre ajoute è mes présages, 2Ton fils atteint va périr consumé;
Dieu le regarde, et l oiseau ranimé Vole en chantant braver d'autres orages.'' Et puis la fée, avec de gais refrains,
Calmait le cri de mes premiers chagrins.
âTous les plaisirs, sylphes de la jeunesse, Eveilleront sa lyre au sein des nuits.
Au toit du pauvre il répand l'allégresse, A l'opulence il sauve des ennuis.
Mais quel spectacle attriste son langage?
Tout s'engloutit, et gloire et liberté:
Comme un pêclieur qui rentre épouvanté, II vient au port raconter leur naufrage.quot;
Et puis la fée, avec de gais refrains,
Calmait le cri de mes premiers chagrins.
Le vieux tailleur s'écrie: âEh quoi! ma fille Ne m'a donné qu'un faiseur de chansons!
Mieux jour et nuit vaudrait tenir l'aiguille, Que, faible écho, mourir en de vains sons. -â Va, dit la fée, a tort tu t'en alarmes; De grands talents ont de moins beaux succès. Ses chants légers seront chers aux Francais, Et du proscrit adouciront les larmes.quot;
Et puis la fée, avec de gais refrains,
Calmait le cri de mes premiers chagrins.
Amis, hier j'étais faible et morose,
L'aimable fée apparalt ü mes yeux.
Ses doigts distraits efieuillaient une rose;
Elle me dit: âTu te vois déjü vieux. Tel qu'aux déserts parfois brille un mirage, 3Aux coeurs vieillis s'offre un doux souvenir.
Pour te féter tes amis vont s'unir:
Longtemps prés d'eux revis dans un autre Age.quot; Et puis la fée, avec ses gais refrains,
Comme autrefois dissipa mes chagrins.
476
1
Béranger a été en effet imprimeur et commis (comparez la Notice biographique). Quant a son métier de garcon d'auberge, c'est plulót une plaisanterie. II fait allusion aux services qu'il rendait, enfant, dans letablissement de sa tante, a Péronne.
2
L'auteur fut frappé de la foudre dans sa jeunesse. (Note de Béranger).
3
Les effets fantasques du mirage trompent les yeux du voyageur au milieu des sables du désert; il croit voir devant lui des forêts, des lacs , des ruisseaux, etc. (Note de Béranger.)
477
S à G ü R (LE FILS).
notice biograph1que et littéraire. 1
PhILIPPE-PAUL, comte de SÃGUR, naquit k Paris en 1780. II n'est mort qu'en 1873 Ãl l'dge de 93 ans. II était le fils du général et écrivain de Ségur - qui fut grand-mattre des cérémonies de 1'em-pereur Napoléon Ier. Ãlevé sous les yeux de son oncle, connu aussi comme littérateur, le jeune comte de Ségur fut un des premiers nobles qui se rallièrent au nouveau pouvoir. II entra trés jeune dans la garde des consuls, devint k Hohenlinden (1800) aide decamp de Macdonald, et remplit, ü la suite de la paix de Lunéville (1801), des missions diplomatiques auprès des rois de Danemark et d'Espagne. Attaché, en 1806, au service du roi Joseph,2 il assista au siège de Gaete, puis rejoignit la g/ande armée avec le grade de chef d'esca-dron. Ce fut en qualité d'aide de camp de l'empereur qu'il prit part è, la campagne de Pologne, oü il fut blessé deux fois, fait prisonnier et envoyé au-delÃl de Moscou; il fut compris dans les échanges qui suivirent la paix de Tilsit (1807).
En 1808, le comte de Ségur passa en Espagne, oü un brillant fait d'armes accompli sous les yeux de l'Empereur lui valut le grade de colonel. Après avoir rempli plusieurs missions, il devint maréchal des logis de l'empereur avec le grade de général de brigade. C'est en cette qualité qu'il fut témoin, en 1812, de l'expédition de Russie, è Tissue de laquelle il eut la direction des pages; mais il rentra bientót au service actif et se distingua pendant les campagnes de 1813 et 1814. II ne fut pas employé pendant la Restauration, mais il re-parut sur la scène publique après la révolution de Juillet et fut nommé lieutenant-général et pair de France. En 1830 il fut élu membre de 1'Académie francaise. En 1848, il rentra dans la vie privée et ne rechercha, sous le second Empire, aucune des faveurs auxquelles ses anciens services lui donnaient le droit de prétendre.
Le principal ouvrage du comte de Ségur est \'Hisioire de Napoléon et de la grande armée pendanl 1812, qui obtint, a son apparition en 1824, un succès immense. En 1829, il a publié une Hisioire de Russie el de Pierre le Grand et, en 1834, une Hisioire de Charles VIII, roi de France.
UHisioire de Napoléon et de la grande armee plut surtout par le style entralnant et le talent dramatique de 1'auteur, qui sait donner amp; ses tableaux une vivacité qui saisit le lecteur, autant que l'har-monie du langage le captive. Si la valeur littéraire de l'ouvrage est incontestable, on lui a fait de graves reproches quant au fond. En efïet, l'auteur de \Hisioire de la grande armée vise trop h. l'effet, et cherche è peindre plutót qu'S, raconter avec la véracité qu'exige le genre historique. quot;Son livre donna lieu k diverses réfutations dont la plus importante est celle du général Gourgaud, ancien aide de camp de l'Empereur et témoin oculaire des événements racontés par le
1
En partie d'après Vapereau, Dictionnairc des contemporains.
2
Joseph Bonaparte (1768â1814), frère ainé de l'empereur, fut roi de Naples de 1806 a 1808, et roi d'Espagne de 1808 a 1813.
SÃGUE (1780â1873).
comte de Ségur. Voici ce que le général Gourgaud dit des sources oül'au-teur de VHistoire de la grande armée doit avoir puisé de préférence:
âLorsqu'on se mettait en marche, le maréchal des logis recevait du ~grand-maréchal du palais, ou de celui qui en faisait les fonctions, l'ordre de devancer de quelques heures le quartier-général impérial sur Ie point oü il devait s'arrêter. hk, ayant sous ses ordres deux fourriers du palais, qui composaient le personnel de son commande-ment, il faisait préparer le logement de l'empereur et de sa suite, veillait a l'établis-sement du service de santé, de celui de la table, de l'office et des écuries. Ce devoir rempli, M. le comte de Ségur, dans ses loisirs, pouvait voir les officiers-généraux qui arrivaient au quartier impérial et en partaient; il pouvait recueillir les bruits qui se répandaient, les conjectures qui se formaient au milieu des officiers qui allaient en mission ou en revenaient; les conversations plus ou moins animées et les clameurs souvent indiscrètes du salon de service, ou des officiers qui se délassaient des fatigues de la journée, en exhalant leur humeur sur les hommes et sur les choses. Voila les témoins de M. de Ségur, voila ses garants, voila les sources oü il a puisé. C'est ce qui a fait dire a un homme de beaucoup d'esprit que son livre était le p?'ocès-ver-bal des caquets du quartier-général.
Le jugement que le général Gourgaud porte sur l'ensemble de l'ouvrage, en l'appelant nmi roman mal iissu, décoré du notn cThistoirequot; est trop sévère. II faut, dans cette critique émanée de la plume d'un aide de camp de l'empereur, d'un compagnon de sa captivité k Saint-Hélène, faire la part de l'enthousiasme aveugle qui est blessé de toute parole franche sur les erreurs et les fautes de son idole. II faut distinguer dans les réfutations du général Gourgaud les contestations sur les vues du comte de Ségur, sur sa manière de juger l'empereur comme politique et comme général, et les rectifications de récits erronés ou de tableaux oü l'art du peintre, disposant ha-bilement les couleurs, prévaut sur le devoir de l'historien de présenter les faits sous leur véritable jour. Nous ajouterons quelques-unes de ces rectifications du général Gourgaud au fragment que nous reproduisons de \Histoire de Napoiéon et de la grande armée.
HISTOIRE DE NAPOLÃON ET DE LA GRANDE ARMÃE
PENDANT L'ANNÃE l8l2.
ENTREE DE LA GRANDE ARMÃE EN RUSSIE.
(Livre IV, chapitre 2).
Entre ces deux ailes, la grande armée marchait au Niémen en trois matses séparées. Le roi de Westphalie, 1 avec quatre-vingt mille hommes, se dirigeait sur Grodno; le vice-roi d'Italie, 2 avec soixante-quinze mille hommes sur Pilony; Napoléon. avec deux cent vingt mille hommes sur Nogaraïski, ferme située k trois lieues au-dessus de Kowno. Le 23 juin, avant le jour, la colonne impériale atteignit le Niémen, mais saus le voir. La lisière de la grande forêt prussienne de Pilwisky et les collines qui bordent le fleuve cachaient cette grande armée préte è le franchir.
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1
Jéróme-Napoléon Bonaparte (1784â1860), le plus jeune des frères de l'empereur, a été roi de Westphalie de 1807 a 1813.
2
' Eugène de Beauharnais (1781â1824), fils du vicomte de Beauharnais et de José-phine, qui, en secondes noces, épousa Bonaparte (Napoléon Iquot;).
HISTOIRE DE NAPOLÃON ET DE LA GRANDE ARMEE.
Napoléon, qu'uae voiture avait transporté jusque lè, monte è, cheval è, deux heures du matin. II reconnut 1 le fleuve russe, sans se déguiser, comme on l'a dit fanssement, mais en se couvrant de la nuit pour franchir cette frontière, que cinq mois après, il ne put repasser qu'Ãl la faveur d'une même obscurité. 2 Comme il paraissait devant cette rive, son cheval s'abattit 3 tout è coup et le précipita sur le sable. Une voix s'écria: âCeci est d'un mauvais présage; un Romain reculerait!quot;âOn ignore si ce fut lui ou quelqu'un de sa suite qui prononca ces mots.
Sa reconnaissance faite, il ordonna qu'fi la chute du jour suivant trois ponts fussent jetés sur le fleuve prés du village de Poniémen; puis il se retira dans son quartier, ou il passa toute cette journée, tantót dans sa tente, tantót dans une maison polonaise, étendu sans force dans un air immobile, au milieu d'une chaleur leurde, et cherchant en vain le repos.
Dès que la nuit fut revenue, il se rapprocha du fleuve. Ce furent quelques sapeurs, dans une nacelle, qui le traversèrent d'abord. Etonnés, ils abordent et descendent sans obstacle sur la rive russe. Lè, ils trouvent la paix; c'est de leur cóté qu'est la guerre: tout est calme sur cette terre étrangère. qu'on leur a dépeinte si menacante. Cependant un simple officier de Cosaks, 4 commandant une patrouille, se presente bientót è, eux. II est seul, il semble se croire en pleine paix et ignorer que l'Europe entière en armes est devant lui. 11 demande è. ces étrangers qui ils sont. âFrancais, lui répondirent-ils. â Que voulez-vous. reprit eet officier, et pourquoi venez-vous en Russie?quot; Un sapeur lui répondit brusquement: âVous faire la guerre! prendre Vilna! délivrer la Pologne!'' â ââ Et le Cosak se retire, il disparait dans les bois, sur lesquels trois de nos soldats, emportés d'ardeur, 5 et pour sonder la forêt, déchargent leurs armes.
Ainsi le faible bruit de trois coups de feu, auxquels on ne répondit pas, nous apprit qu'une nouvelle campagne s'ouvrait, et qu'une grande invasion était commencée.
Ce premier signal de guerre irrita violemment l'empereur, soit prudence ou pressentiment. Trois cents voltigeurs passèrent aussitót le fleuve, pour protéger l'établissement des ponts.
Alors sortirent des vallons et de la forêt toutes les colonnes fran-caises. Elles s'avancèrent silencieusement jusqu'au fleuve, è la faveur d'une profonde obscurité. II fallait les toucher pour les reconnaltre. On défendit les feux et jusqu'aux étincelles. On se reposa les armes è la main, comme en présence de l'ennemi. Les seigles verts et
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1
Reconnaitre, faire une reconnaissance se disent, en terme de guerre, de Taction d'examiner la position, la nature d'un terrain et les dispositions de l'ennemi.
2
Le général Gourgaud (voyez la Notice bio grap hi que sur Ségur) prétend que, pour faire cette reconnaissance, Napoléon se couvrit en effet d'une capote et du bonnet de police de l'un des chevau-légers polonais de l'escadron de service de sa garde. Le fait est de peu d'importance; mais le général Gourgaud a bien raison de faire remarquer que, si l'on se couvre de la nuit, on ne peut rien voir et par conséquent pas choisir un point de passage sur un fleuve; que du reste, au mois de juin, il fait déja jour, prés du Niémen, a deux heures du matin.
3
S'abattre se dit paiticulièrement d'un cheval a qui les pieds manquent et qui tombe tout d'un coup.
4
u Ségur écrit cosak, d'après l'orthographe russe. Ordinairement on écrit en francais cosaque.
5
On dit ordinairement; emportés par leur ardeur,
G. Plcetz, Manuel de Littérature frangaise. 4e éd. 33
SÃGUR (1780â1873).
mouillés d'une abondante rosée servirent de lit aux hommes et de nourriture aux chevaux.
La nuit, sa fralcheur qui interrompait Ie sommeil, son obscurité qui allonge les heures et augmente les besoins, enfin les dangers du lendemain, tout rendait grave cette position. Mais l'attente d'une grande journée soutenait. La proclamation de Napoléon venait d'être lue: on s'en répétait è voix basse les passages les plus remarquables et le génie des conquêtes enflammait notre imagination.
Devant nous était la frontière russe. Déjè,, è, travers les ombres, nos regards avides cherchaient è envahir cette terre promise è, notre gloire. II nous semblait entendre les cris de joie des Lithuaniens amp; l'approche de leurs libérateurs. Nous nous figurions ce fleuve bordé de leurs mains suppliantes. Ici tout nous manquait, la tout nous serait prodigué! ils s'empresseraient de pourvoir è nos besoins: nous allions être entourés d'amour et de reconnaissance. Qu'importe une mauvaise nuit, le jour allait bientót renaltre, et avec lui sa chaleur et toutes ses illusions! Le jour parut! il ne nous montra qu'un sable aride, désert, et de mornes et sombres forêts! Nos yeux alors se tournèrent tristement sur nous-mêmes, et nous nous sentlmes ressaisis d'orgueil et d'espoir par le spectacle imposant de notre armée réunie.
A trois cents pas du fleuve, sur la hauteur la plus élevée, on apercevait la tente de l'empereur. Autour d'elle toutes les collines, leurs pentes, les vallées, étaient couvertes d'hommes et de chevaux. Dès que la terre eut présenté au soleil toutes ces masses mobiles, revêtues darmes étincelantes, le signal fut donné, et aussitót cette multitude commenga è s'écouler en trois colonnes vers les trois ponts. On les voyait serpenter en descendant la courte plaine qui les séparait du Niémen, s'en approcher, gagner les trois passages, s'allonger, se rétrécir pour les traverser et atteindre enfin ce sol étranger qu'ils allaient dévaster, et qu'ils devaient bientót couvrir de leurs vastes débris.
L'ardeur était si grande que deux divisions d'avant-garde, se disputant 1'honneur de passer les premières, furent prés d'en venir aux mains; on eut quelque peine S, les calmer. Napoléon se hdta de poser le pied sur les terres russes. II fit sans hésiter ce premier pas vers sa perte. II se tint d'abord prés du pont, encourageant les soldats de ses regards. Tous le saluèrent de leur cri accoutumé. lis parurent plus animés que lui, soit qu'il se sentit peser sur le coeur une si grande agression, soit que son corps affaibli ne püt supporter le poids d'une chaleur excessive, ou que déjè il füt étonné de ne rien trouver è. vaincre.
L'im patience enfin le saisit. Tout è. coup il s'enfonga, k travers le pays, dans la forét qui bordait le fleuve. II courait de toute la vitesse de son cheval; dans son empressement il semblait qu'il voulüt tout seul atteindre l'ennemi. II fit plus d'une lieue dans cette direction, toujours dans la méme solitude, après quoi il fallut bien revenir prés des ponts, d'oü il redescendit avec le fleuve et sa garde vers Kowno 1
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1
On n'a pas besoin d'être militaire pour trouver trés invraisemblable cette galopade de plus d'une lieue dans un pays ennemi et inconnu. Void la rectification du général Gourgaud k cette occasion:
âComment un écrivain qui porte un titre militaire ose-t-il travestir en extravagance digne de Don Q,uichotte Taction toute simple d'un général en chef qui reconnait le
HISTOIRE DE NAPOLÃON ET DE LA GRANDE ARMÃE.
On croyait entendre gronder le canon. Nous écoutions, en mar-chant, de quel cóté le combat s'engageait. Mais, è Texception de quelques troupes de Cosaks, ce jour-lè,, cornme les suivants, le ciel seul se montra notre ennemi. En effet, è, peine 1'empereur avait-il passé le fleuve qu'un bruit sourd avait agité l'air. Bientót le jour s'obscurcit, le vent s'éleva et nous apporta les sinistres roulements du tonnerre. Ce ciel menacant, cette terre sans abri nous attristèrent. Quelques-uns mêrae, naguère enthousiastes, en furent effrayés comme d'un funeste présage. lis crurent que ces nuées enflammées s'amon-celaient sur nos têtes et s'abaissaient sur cette terre, pour nous en défendre 1'entrée.
II est vrai que eet orage fut grand comme l'entreprise. Pendant plusieurs heures, ses lourds et noirs nuages s'épaissirent et pesèrent sur toute 1'armée; de la droite S, la gauche et sur cinquante lieues d'espace, elle fut tout entière menacée de ses feux et accablée de ses torrents, les routes et les champs furent inondés; la chaleur insupportable de Fatmosphère fut changée subitement en un froid désagréable. Dix mille chevaux périrent dans la marche et surtout dans les bivacs qui suivirent. Une grande quantité d'équipages resta abandonnée dans les sables, beaucoup d'hommes succombèrent ensuite.
â â Ce jour-lil même, un malheur particulier vint se joindre amp; ce désastre général. Au-delè, de Kowno, Napoléon s'irrite contre la Vilia, dont les Cosaks ont rompu le pont, et qui s'oppose au passage d'Oudinot. II affecte de la mépriser, comme tout ce qui lui faisait obstacle, et il ordonne ti un escadron des Polonais de sa garde de se jeter dans cette rivière. Ces hommes d'élite s'y précipitèrent sans hésiter.
D'abord ils marchèrent en ordre, et quand le fond leur manqua, ils redoublèrent d'efforts. Bientót ils atteignirent k la nage le milieu des flots. Mais ce fut lel que le courant plus rapide les désunit. Alors leurs chevaux s'effrayent, ils dérivent, et sont emportés par la violence des eaux. lis ne nagent plus, ils flottent dispersés. Leurs cavaliers luttent et se débattent vainement, la force les abandonne; enfin ils se résignent. Leur perte est certaine, mais c'est amp;. leur patrie, c'est devant elle, c'est pour leur libérateur qu'ils se sont dévoués; et prés d'étre engloutis, suspendant leurs efforts, ils tournent la téte vers Napoléon et s'écrient: Vive Fempereur I On en remarqua trois surtout, qui, ayant encore la bouche hors de l'eau, répétèrent ce cri, et périrent aussitót. L'artnée était saisie d'horreur et d'admiration.
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Quant è. Napoléon, 11 ordonna vivement et avec précision tout ce qu'il fallut pour en sauver le plus grand nombre, mais sans paraltre ému; soit habitude de se maltriser, soit qu'è la guerre il regarddt les émotions du coeur comme des faiblesses, dont il ne devait pas donner l'exemple, et qu'il fallait vaincre; soit enfin qu'il entrevlt de plus grands malheurs, devant lesquels celui-ci n'était rien.
terrain sur lequel il doit agir? L'empereur ne fit pas la folie que lui prête M. de Ségur, de courir tout seul a travers les bois. II fit lui-même une forte reconnaissance de cavalerie, et en envoya d'autres dans plusieurs directions, afin d'avoir des nouvelles de I'enneini. Mais M. le maréchal des logis du palais ignore cela; il était probable-ment resté auprès des tentes, oü ses fonctions le retenaient.quot;
SECUR (1780â1873).
Nous faisons suivre ces derniers tableaux des réflexions dont VExamen critique du général Gourgaud les accompagne;
âLe pont sur la Vilia est rompu; Napoléon s'irrite contre elk: c'est Xerxès faisant frapper de verges l'Hellespont: ü affecte de la mépriser comme tout ce qui lui fait obstacle, et ordonne 4 un esca-dron de Polonais de se jeter dans cette rivière. Ils périssent tous. Ce dénoüment de mélodrame fait succéder l'odieux au ridicule. L'au-teur fait peser sur la mémoire de l'empereur 1'accusation d'avoir sacrifié- cl une colère insensée la vie de tant de braves gens. Voici la vérité:
Napoléon, arrivant sur la Vilia, trouva le pont rompu. Voulant avoir des nouvelles de l'ennemi, il donna ordre £l un escadron du régiment des chevau-légers polonais de la garde1 de passer la rivière, comme les cosaques, è. la nage. Quelques-uns , moins bons cavaliers que les autres, se séparèrent de l'escadron ; un chevau-léger, lancier de la première compagnie, nommé Trzcinski, fut le seul qui périt. Un officier de ce méme escadron, le comte Joseph Zaluski, alors capitaine, aujourd'hui aide de camp du roi de Pologne, 2 ayant aban-donné son cheval, courait risque de se noyer; il fut sauvé par des ouvriers sapeurs et des soldats d'infanterie légère. Que deviennent les lamentations de M. de Ségur ? Que devient ce saisissement cThorreur et dadmiration qu'il préte £l l'armée?
II en est de méme de eet or age grand comme F entreprise: il faut le réduire è. une simple averse. Ce qui a induit en erreur notre historiën, c'est qu'il a lu dans Labaume qu'un orage avait éclaté au moment oü le corps du vice-roi passait le Niémen, le 29 Juin. II en fait 1'application au passage du Niémen par l'empereur, ÃlKowno, le 25, sans réfléchir è. la difïérence de cinq jours qui eut lieu entre ces deux opérations. Mais M. de Ségur n'y regarde pas de si prés. D'ailleurs, en plagant eet orage au passage même de l'empereur, il donnait 3, son récit une couleur bien plus dramatiqne et trouvait l'occasion de grouper autour de ce prétendu phénomène les réflexions mystiques qui conviennent si bien è. la tournure de son esprit. C'est seulement après les torrents de pluie dont parle Labaume qu'un grand nombre de chevaux périrent, par suite d'un refroidissement subit de l'atmosphère.
Tel est le récit du passage du Niémen, écrit, comme on le dit aujourd'hui, dans le style romantique, puisqu'il est chargé de descriptions et de petits détails racontés avec de grands mots. Pour nous, nous le qualifions de romanesque. Ainsi doit s'appeler une histoire oil ce qu'on trouve le moins, c'est la vérité.''
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1
C'était le premier escadron, commandé par le chef d'escadron Kozietulski, et com-posé de la première compagnie , capitaine Zaluski, et de la cinquième, capitaine Szep-tycki. Le général Krasinski, qui commandait le régiment, se jeta a 1 eau pour sauver un de ses soldats. (Note du général Gourgaud).
2
C'est-a-dire de Vempereur de Russie qui avait pris le titre de roi de Pologne.
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B A R A N T E.
notice biographique et littéraire
Guillaume-prosper brugière, baron de bar ante, naquit
en 1782 è. Riem, en Auvergne. Après avoir fait ses études dans une pension de Paris, il passa trois ans ü l'Ãcole poly technique, dentil sortit pour entrer au ministère de 1'intérieur en qualité de surnu-méraire. En 1806. il fut admis comma auditeur au conseil d'Ãtat, et chargé de plusieurs missions en Allemagne; il fut, en 1807, nommé sous-préfet, et préfet en 1809.
A la chute de l'Empire, le baron de Barante montra beaucoup de zèle pour la cause des Bourbons. En 1815, il fut nommé conseiller d'Etat et secrétaire général au ministère de l'intérieur. Ãlu député, il se rangea parmi les royalistes constitutionnels et désapprouva les excès de la réaction. La loi de 1816 ayant élevé l'Age d'éligibilité, il cessa de faire partie delachambre, mais fut, bientót après, appelé ó. la dignité de pair. Après la chute du due Decazes, son ami, il entra dans Topposition et perdit sa place de directeur général des contributions.
Ce fut l'époque de sa plus grande activité littéraire. II prit une part importante £l la traduction des Chefs-(Fccnvre des theatres cirangers. publia les (Envres dramatiques de Schiller, donna un certain nombre d'articles a la Biographic universelle, etpublia^ de 1S24â1826, son principal ouvrage: His to ire des dues de Bourgogne de la maison de Valois. Dans eet ouvrage, il prend pour devise la sentence de Quintilien: Scribitur ad narrandum no?i adprobandwn; 1 il suit aussi littéralement que possible les chroniques contemporaines et sait, de cette sorte, conserver une couleur locale qui fait le principal mérite de eet ouvrage qui a inauguré en histoire l'école dite narrative. Cependant le livre de Barante est bien inférieur aux travaux histori-ques d'Augustin Thierry, qui appartient £l la même école. En 1828, XHistoire des dues de Bourgogne ouvrit a son auteur les portes de FAcadétnie francaise.
Après la révolution de juillet, le baron de Barante devint un des plus zélés partisans du roi Louis-Philippe, sous le règne duquel il remplit les fonctions d'ambassadeur a Turin et Ãl Saint Pétersbourg. Les événements de février 1848 l'éloignèrent pour toujours des em-plois publics. Dès lors il se con sacra exekrsi vein ent amp; ses travaux littéraires et publia en 1853 X Histoire de la Convention nationale, et deux ans plus tard celle du Directoire de la république francaise. La partialité qui règne dans ces ouvrages a fait dire qu'il a retourné son ancienne devise, et qu'après avoir exclusivement demandé a l'his-toire des récits, il Fa mise exclusivement au service de la politique. Le baron de Barante mourut au mois de novembre 1866.
1
On écrit pour raconter, non pour juger.
BARANTE (1782â1866).
MEURTRE DU DUC JEAN SANS-PEUR SUR LE PONT DE MONTEREAU. 1
Parmi les conseillers du Due et ceux qui étaient dévoués k sa personne, la plupart n'étaient point pour cette entrevue; ils lui repré-sentaient que le Dauphin n'était entouré que de ses mortels ennemis, de serviteurs de 1'ancien due d'Orléans, des seigneurs dont les parents avaient été tués récemment par les Parisiens; qu'on ne voyait pas bien le motif de cette conférence; que le lieu avait été disposé par les gens du Dauphin et ü leur guise. Mais, après beaucoup d'hési-tation, le Due s'était résolu i y aller; ill'avait promis; déja quatre messages avaient été envoyés de Paris pour l'y engager. C'était aussi l'opinion du conseil du rei ö. Troyes. âC'est mon devoir, disait-il, d'aventurer ma personne pour parvenir a un aussi grand bien que la paix. Quoi qu'il arrive, je veux la paix. S'ils me tuent, je mourrai martyr.quot; Puis il ajoutait: âQuand la paix sera faite, je prendrai les gens de monseigneur le Dauphin pour aller combattre les Anglais. II a de braves hommes de guerre et de sages capitaines; Tanneguy et Barbazan sont vaillants chevaliers. Puis se donnant a. lui-même le nom que lui donnaient ses sujets de Flandre: âpour lors on verra qui vaudra le mieux, d'Hannotin de Flandre ou de Henri de Lancaster.''
A son départ ses fidèles serviteurs renouvelèrent les mêmes instances et les mêmes avertissements. Un juif qu'il avait dans sa maison, et qui se mêlait de prédire l'avenir, lui disait que s'il y allait, il ne reviendrait jamais. Rien ne put l'arrêter; il partit avec environ quatre cents hommes d'armes et arriva vers deux heures devant Montereau. 2 II fit halte dans une prairie auprès du chdteau, et envoya tout aussitót Archambauld de Foix, seigneur de Navailles, Guillaume de Vienne et Antoine de Vergy saluer le Dauphin, et lui dire qu'il s'était rendu a ses ordres.
Tanneguy vint le trouver. âHé bien! lui dit-il, sur votre assurance nous venons voir monseigneur le Dauphin , pensant qu'il veut bien tenir la paix qui a été faite entre lui et nous , comme nous la tiendrons aussi, tout prét è le servir selon sa volonté. â Mon trés redouté seigneur, répondit Tanneguy, n'ayez nulle crainte; car monseigneur est bien content de vous et veut désormais se gouverner selon vos conseils. D'ailleurs, vous avez prés de lui de bons amis qui vous servent bien.quot;
II fut ensuite question des süretés qu'on devait se donner de part et d'autre; on convint de jurer, par parole de prince, qu'on ne se porterait mutuellement aucun mal ni dommage; que le Dauphin et le Due entreraient chacun de leur cóté sur le pont, avec dix hommes
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1
Pendant la longue démence du roi Charles VI, qui a duré de 1392 k 1422 , la maison d'Orléans disputait le gouvernement a celle de Bourgogne. En 1407, Jean Sans-Peur, due de Bourgogne, fit assassiner le due Louis d'Orléans et devint par la maitre absolu du royaume. Ce meurtre fut le signal de i'affreuse guerre civile entre les Bourguignons et les Arinagnacs, ainsi appelés paree que le eomte d'Armagnae, beau-père du fils du due d'Orléans, se mit a la tête du parti de la vietime. En 1419, le due de Bourgogne, Jean Sans-Peur, fut attiré par le Dauphin, qui fut depuis le roi Charles VII, a une entrevue sur le pont de Montereau, et y fut traitreusement assas-siné en représailles de l'assassinat du due d'Oiléans,
2
Montereau, ville de 6000 hab., au confluent de la Seine et de l'Yonne.
HISTOIRE DES DUCS DE BOURGOGNE.
d'armes de leur choix, dont ils se communiqueraient d'avance la liste. Comtne on s'occupait è. régler ces précautions, un valet de chambre; qui était allé d'avance préparer le logis de son maitre dans le chateau, vint en toute hdte s'écriant; âMonseigneur, avisez k vous-même; sans faute vous serez trahi. Pour Dieu, pensez-y!quot; Le Due se re-tourna vers Tanneguy: âNous nous Sons d votre parole. Par le saint nom de Dieu, êtes-vous bien sür de ce que vous nous avez dit? car vous feriez mal de nous trahir. â Mon trés redouté seigneur , répéta encore Tanneguy, j'aimerais mieux êire mort que de faire trahison è, vous ou è. nul autre; n'ayez aucune crainte. Je vous certifie que monseigneur ne vous veut aucun mal! â Hé bien ! nous irons done, nous fiant è. Dieu et è. vous,quot; reprit le Due.
II donna le nom de ses dix hommes d'armes; 1 c'étaient Charles de Bourbon , son gendre; Archambauld de Foix . seigneur deNavailles; Guillaume de Vienne, Antoine de Vergy, Jean de Fribourg, Jean de Neufchdtel, Guy de Pontailler, Charles de Lens, Pierre de Giae et le sire d'Autray. Le Dauphin lui fit aussi remettre sa liste; elle por-tait: le vicomte de Narbonne, Pierre de Beauveau , Robert de Loire , Tanneguy-Duchdtel, Barbazan , Guillaume Le Boutellier, Guy d'Avan-gour, Olivier Loyet, Varennes et Frottier.
Le Due se mit en route pour aller du chdteau sur le pont. Un de ses serviteurs vint encore le supplier de prendre garde, lui disant qu'on voyait beaucoup de gens dans les maisons de la ville qui touchaient au pont. II y envoya le sire 2 de Giae, qui revint et rapporta qu'il n'y avait trouvé personne.
Les gens du Dauphin avaient fait eonstruire aux deux bouts du pont de fortes barrières fermées d'une porte. Vers le milieu du pont était une sorte de loge en charpente, ou 1'on entrait de ehaque eóté par un passage assez étroit. Contre 1'usage commun de ees sortes d'entrevues, aueune barrière ne régnait dans le milieu de eette loge pour séparer les deux partis. Le sire de Vienne et le sire de Na-vailles furent envoyés £ la porte du eóté de la ville, pour recevoir les serments du Dauphin et de ses gens; et, lorsque le Due arriva £l la barrière du eóté du chdteau, il y trouva, pour recevoir les siens, le sire de Beauveau et Tanneguy-Duchdtel. âVenez vers monseigneur, il vous attend/' dirent iis. Le Due préta son serment. âMessieurs, dit-il en les saluant, vous voyez comme je viens.quot; Et il leur montra que lui et ses gens n'avaient d'autres armes que leur cotte 3 et leur épée. Puis frappant sur 1'épaule rl Tanneguy: âVoici en qui je me fie.quot; A peine fut-il passé que Tanneguy pressa les chevaliers bourguignons d'entrer, et tira méme par la manche Jean Seguinat, secrétaire du Due, pour le hdter; car le Due amenait son secrétaire, comme aussi le Dauphin devait avoir avee lui son chancelier et le président de Provence.
Le jeune prince était déjè, dans le cabinet en charpente, au milieu
1
Hommes d'armes ou gendarmes (l'orthographe gens d'armes a vieilli), désigne origi-nairement des chevaliers ou au moins des hommes armes de tont es pieces. Ce n'est qu'après la première révolution qu'on a appelé ainsi les soldats chargés de veiller a la süreté et a la tranquillité publiques.
2
Le sire, c'est-a-dire le seigneur de Giac.
3
Cotte, c'est-i-dire cotte de maille, chemise faite de mailles ou petits anneaux de fer.
BARANTE (1782 â 1866.)
du pont. Le Due s'avanca, laissant ses gens un peu derrière lui. La foule qui se pressait devant les barrières au bout du pont le vit 6ter son chaperon de velours noir, puis mettre un genou en terre devant le Dauphin. A peine s'était-il relevé qu'on entendit crier: âAlarme! alarme! tue, tue!quot; et l'on apercut les gens du Dauphin frappant le Due de leurs haches et de leurs épées. A l'instant même il fut abattu, ainsi que le sire de Navailles, qui paraissait avoir voulu le défendre. Une foule d'hommes armés entra du cóté de la ville; les serviteurs du due de Bourgogne furent saisis et faits prisonniers, hormis le sire de Neufchitel, qui put franchir la barrière. Elie fut aussitót après ou-verte; les hommes du Dauphin ehargèrent a rimproviste sur les Bour-guignons troublés, en tuèrent quelques-uns, et les mirent en fuite sur la route de Bray. Revenant sur le pont, ils voulurent ensuite jeter le corps du Due dans la rivière, après l'avoir dépouillé; mais le curé de Montereau s'y opposa, et le fit porter dans un moulin au prés du pont.
Ce qui se passa entre le Due et de Dauphin, dans le court instant qui précéda le meurtre, fut d'abord raeonté diversement, et l'on ne pouvait guère savoir la vérité, ear les serviteurs du due de Bourgogne qui l'avaient aceornpagné sur le pont étaient tenus en prison; les gens du Dauphin ne pouvaient être erus dans leurs récits, et la chose s'était passée si vite que de loin on n'avait rien démèlé distinetement.
Le Dauphin, dès le lendemain, éerivait a la ville de Paris et aux autres bonnes villes du royaume ponr leur annoneer ee qui venait de se passer. Après avoir dit que le Due 1'avait fait attendre dix-huit jours k Montereau, il rapponait ainsi le fait de sa mort.
âNous lui remontrdmes amiablement comment, nonobstant la paix et ses promesses, il n'avait fait et ne faisait aucune guerre aux Anglais, et aussi comment il n'avait pas retiré ses garnisons, comme il l'avait juré, et nous le requlraes de le faire. Alors le dit due de Bourgogne nous répondit plusieurs folies paroles et chercha son épée pour nous attaquer et nous faire violence en notre personne, laquelle, comme après nous l'avons su, il prétendait mettre en sa sujétion; 1 de quoi par la divine pitié et la bonne aide de nos loyaux serviteurs nous avons été préservé, et lui, par sa folie, mourut sur la place. Les-quelles choses nous vous signifions, comme k ceux qui auront, nous en sommes certain, une trés grande joie que nous ayons été de telle manière préservé de tel péril.quot; â II promettait ensuite d'observer la paix avec le nouveau due de Bourgogne et ses serviteurs.
Mais la publique renommée avait déja répandu partout que ee meurtre avait été maehiné de longue main par les gens du Dauphin. La nouvelle en était parvenue è. Paris dès le lendemain et avait jeté le peuple dans la consternation et dans la fureur. Les hommes sages avaient vu les malheurs irréparables qui en allaient provenir. lis disaient que ee crime allait évidemment amener la perte du royaume, la honte de ses auteurs et le dommage du Dauphin qui, pour recueillir l'héritage royal de son père, trouverait moins d'aide et de faveur et plus d'ennemis qu'auparavant.
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â â Lorsque les serviteurs du Due furent délivrés des prisons ou on les avait mis, après les avoir saisis sur le pont de Montereau,
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C'est a-dire: dont il prétendait s emp ar er.
H1ST0IRE DES DUCS DE BOURGOGNE.
il fut possible de mieux savoir la vérité. Les conseillers de Bourgogne prirent soin de faire des enquêtes sur ce déplorable événement. A mesure que les prisonniers furent reldchés par le parti dauphinois, on les interrogea en justice et sur serments. Tous avaient été solli-cités de passer au service du Dauphin et de charger la mémoire de leur maltre. Seguinat, son secrétaire , avait été è. diverses fois menacé de la torture. Tous, sans exception , avaient été constants dans leurs réponses et avaient dit qu'ils aimaient mieux mourir ou rester prisonniers que de couvrir leur mémoire de la honte d'avoir menti contre leur seigneur. L'un deux, Charles de Lens, avait été mis £l mort; les autres, interrogés, rapportèrent la chose chacun tl peu prés de la mêrae manière. Cependant tout avait été fait d'une fagon si soudaine et si imprévue que quelques circonstances avaient dü échap-per S, ceux mémes qui étaient sur le pont.
Le Due , disaient-ils, après avoir passé la barrière, s'était avancé vers le Dauphin, l'avait salué. et, en se découvrant la tête: âMonseigneur , dit-il. après Dieu, je ne veux servir et obéir qu'au roi et amp; vous pour la conservation du royaume. 1 J'y emploierai corps, biens, amis, alliés. Si l'on vous fait quelques rapports A ma charge , je vous prie de ne les point croire. Pour plus de süreté, si vous voulez changer ou ajouter quelque chose A nos traités, je suis prêt fl le faire. â Messieurs, dis-je bien? ajouta-t-il, s'adressant aux serviteurs du Dauphin. â Mon cousin, répondit le prince en le relevant et lui prenant affectueusement les mains, si bien qu'on ne pourrait mieux dire.quot; â Pour lors le président de Provence vint dire un mot d. l'oreille du Dauphin; puis ils firent un signe de l'ceil A Tanneguy, qui était au-près du Due, a l'entrée de la barrière. Tanneguy , prenant sahache, poussa le Due par derrière en lui criant: âMonsieur de Bourgogne, entrez la-dedans.quot; â Puis , s'adressant au Dauphin: âMonseigneur, dit-il, voici le traltre qui vous retient votre héritage.quot; - En même temps il leva sa hache pour frapper. Le sire de Navailles, qui se trouvait auprès de son maltre, arrêta sa hache; mais le vicomte de Narboune leva la sienne sur lui en disant: âSi quelqu'un bouge, il est mort.quot; â Le sire de Navailles présenta l'autre main pour retenir 1'arme qui le menacait. Pendant eet instant, Robert de Loire avait saisi le Due par derrière , et Le Boutellier lui avait porté un grand coup épée, en criant; âTuez, tuez !quot; Le Due avait voulu se garantir avec les bras . mais le coup était si fort qu'il avait presque abattu le poignet et sillonné tout le visage du cóté droit. Alors Tanneguy, libre maintenant du seigneur de Navailles, avait de sa hache abattu le Due aux pieds du Dauphin. II respirait encore: Olivier Layet et Pierre Frottier s'agenouillèrent, et soulevant sa cotte d'armes, le percèrent par-dessous d'un coup d'épée dans le corps. II poussa un dernier soupir , puis il expira. Les valets se précipitèrent sur lui, arraehèrent de ses doigts ses bagues et s'emparèrent de son riche collier. Le sire de Navailles avait été mortellement atteint d'un coup de hache A la tête par Tanneguy . et le sire d'Autray gravement blessé en essayant de défendre leur maitre.
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1
Cette phrase serait maintenant regardée comme incorrecte, puisqu'elle donne le même régime a deux verbes dont l'un est transitif, l'autre intransitif. On dit odéir d qn., mais servir quelqu'un.
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G U I Z O T.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
FrANCQIS-PIERRE-GUILLAUME GUIZOT naquit k Nlmes, en 1787, d'une familie protestante. Son père, avocat distingué, périt sur l'échafaud, en 1794. Sa mère alia chercher un refuge è, Genève, oü le jeune Guizot se livra è l'étude des langues et des littératures avec autant de passion que de succès. II vint faire son droit H Paris, en 1805 , et fut quelque temps précepteur dans une familie suisse qui y résidait. En 1806, Guizot publia un Dictionnaire des synonymes francais, intelligente compilation des travaux antérieurs sur cette matière. II mena une vie fort laborieuse, fit des traductions de l'allemand et de l'anglais, et publia d'autres travaux littéraires. En 1812, il se maria avec mademoiselle Pauline de Meulan, connue par divers ouvrages d'éducation trés estimés, et fut, la même année, nommé professeur suppléant d'histoire A la Sorbonne.
Sous la restauration, Guizot eut part au pouvoir è plusieurs reprises, en qualité de secrétaire général au ministère de l'intérieur et è. celui de la justice; puis il redevint professeur et écrivain et soutint une vive polémique contre le ministère Villèle. Cette opposition lui attira la persécution du gouvernement; en 1825, il fut destitué de sa chaire, que le ministère Martignac lui rendit en 1828. Ce fut l'époque la plus laborieuse et la plus féconde de la vie littéraire de Guizot, qui fit en même temps des cours brillants suivis par un nombreux auditoire. II publia entre autres ouvrages, pendant cette période, XHisioire de la révolution cT Angleterre, depuis i'avènement de Charles ler jusqii a ravènement de Charles II, son Cours dhisioire moderne et (Hisioire générale de la civilisation en Europe, puis Vie, Correspondance et Ecrits de Washington.
En 1827, Guizot perdit sa première femme, dont il épousa un an après la nièce, connue aussi par des écrits de littérature et de morale.
Député de l'opposition depuis 1828, Guizot devint, après la révolution de juillet, en 1830, ministre de l'intérieur, maïs pour peu de temps seulement, puis il fit parti, avec Thiers, du cabinet du due de Broglie, qui ne dura pas moins de quatre ans (1832 â1836). Ministre de l'instruction publique, il eut la gloire de faire passer et de faire appliquer une loi sur l'enseignement primaire qui fut un immense bienfait pour la France.
Le ministère dont il faisait parti s'étant dissous en 1836, Guizot, après quelques mois passés dans la retraite, accepta encore une fois le portefeuille de l'instruction publique; mais il sortit bientót de ce nouveau ministère, et entra , pour quelque temps, dans les rangs de l'opposiiion. En 1840, il fut envoyé comme ambassadeur è Londres, oü sa réputation littéraire et ses travaux sur l'histoire et la littérature anglaises lui valurent de grands succès personnels. Ces succès compensèrent un peu son complet échec diplomatique; car, au mois de juillet, les représentants des quatre autres grandes puissances signèrent, h. l'insu de Guizot. sur la question d'Orient, un traité qui isolait la France du concert européen.
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D'après Vapereau, Dictionnaire des Contemporains,
HISTOIEE DE LA CIVILISATION EN EUROPE.
Au mois d'octobre 1840, Guizot devint ministre des affaires étrangères. Le cabinet dont il fut I'dme fut le plus durable, mais aussi le dernier des cabinets de la monarchie de Juillet; car il amena, par sa résistance opiniitre è, toute réforme électorale la révolution de Février (1848). Guizot dut se réfugier en Angleterre, oü il publia sa brochure De la Démocratie en France (1849). De retour è. Paris, il ne s'occupa plus guère que de travaux littéraires, entre autres il réédita ses anciens livres et écrivit ses Mémoires pour servir a Fhistoire de man temps. En 1870; è l'dge de 83 ans, Guizot reprit sa plume de publiciste pour demander au gouvernement provisoire la convocation d'une assemblée nationale.
Guizot a appartenu ü 1'Institut de France è, trois titres: il a été membre de I'Académie des sciences morales et politiques , de celle des inscriptions et belles-lettres, et de l'Académie francaise. II est mort en 1875.
Comme orateur et comme écrivain, Guizot s'est distingué par l'élé-vation du langage et le ton d'autorité. Son style est simple , d'une précision et d'une clarté extrêmes, mais il manque de grdce et de souplesse.
I. HISTOIRE DE LA CIVILISATION EN EUROPE.
ÃTAT DE LA FRANCE AU QUINZIÃME SIÃCLE.
{XJe lecon.)
La dernière moitié du quatorzième siècle et la première moitié du quinzième ont été en France le temps des grandes guerres na-tionales, des guerres contre les Anglais. C'est 1'époque de la lutte engagée pour l'indépendance du territoire et du nom francais contre une domination étrangère. II suffit d'ouvrir l'histoire pour voir avec quelle ardeur, malgré une multitude de dissensions, de trahisons, toutes les classes de la société en France ont concouru cette lutte, quel patriotisme s'est emparé alors de la noblesse féodale, de la bourgeoisie, des paysans rnéme. Quand il n'y aurait, pour montrer le caractère populaire de l'événement, que l'histoire de Jeanne d'Arc, 1elle en serait une preuve plus que suffisante. Jeanne d'Arc est sortie du peuple; c'est par les sentiments, par les croyances , par les passions du peuple qu'elle a été inspirée, soutenue. Elle a été vue avec méfiance, avec ironie, avec inimitié méme par les gens de cour, par les chefs de l'armée; elle a eu constamment pour elle les soldats, le peuple. Ce sont les paysans de la Lorraine qui 1'ont envoyée au secours des bourgeois d'Orléans. Aucun événement ne fait éclater davantage le caractère populaire de cette guerre et le sentiment qu'y portait le pays tout entier.
Ainsi a commencé A se former la nationalité francaise. Jusqu'au règne des Valois, 2 c'est le caractère féodal qui domine en France; la nation francaise, l'esprit francais, le patriotisme francais, n'existent pas encore. Avec les Valois commence la France proprement dite;
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D'autres écrivent Darc.
2
Lorsqu'en 1328 la ligne directe des Capétiens s'éteignit, Philippe VI, petit-fils de Philippe III (1270â1285), né du second fils de ce roi, monta sur le tróne de France. Comme il portait le titre de due de Valois, on appelle branche de Valois (1328â1498) cette nouvelle branche dont il est le premier roi et qui succède a la ligne directe des Capétiens.
GUIZOT (1787â1875).
c'est dans le cours de leurs guerres, amp; travers les chances de leur destinée, que pour la première fois, la noblesse, les bourgeois, les paysans, ent été réunis par un lien moral , par le lien d'un nom com-mun, d'un honneur commun, d'un même désir de vaincre l'étranger. Ne cherchez encore 1ÃI aucun véritable esprit politique, aucune grande intention d'unité dans le gouvernement et les institutions, comme nous les concevons aujourd'hui. L'unité, pour la France de cette époque, résidait dans son nom, dans son honneur national, dans 1'exis-tence d'une royauté nationale , quelle qu'elle füt, pourvu que l'étranger n'y parüt point. C'est en ce sens que la lutte contre les Anglais a puis-samment concouru è. former la nation francaise , Ãl la pousser vers l'unité.
En même temps que la France se formait ainsi moralement, que l'esprit national se développait, en même teraps elle se formait pour ainsi dire matériellement, c'est-A dire que le territoire se réglait, s'eten-dait, s'affermissait. C'est le temps de l'incorporation de la plupart des provinces qui sont devenues la France. Sous Charles VII, après l'expulsion des Anglais, presque toutes les provinces qu'ils avaient occupées, la Normandie, l'Angoumois , la Touraine, le Poitou , la Sain-tonge, etc., devinrent définitivement francaises. Sous Louis XI, dix provinces, dont trois ont été perdues et regagnées dans la suite, furent encore réunies è. la France: le Roussillon et la Cerdagne , 1 la Bourgogne , la Franche-Comté , la Picardie, 1'Artois, la Provence, le Maine, l'Anjou et le Perche. 2 Sous Charles VIII et Louis XII, les mariages successifs d'Anne avec ces deux rois nous donnèrent la Bretagne. Ainsi, ê. la même époque et pendant le cours des mêmes événements, le territoire et l'esprit national se forment ensemble; la France morale et la France matérielle acquirent ensemble de la force et de l'unité.
⢠Passons de la nation au gouvernement: nous verrons s'accomplir des faits de même nature; nous avancerons vers le même résultat. Jamais le gouvernement francais n'avait été plus dépourvu d'unité, de lien, de force, que sous le règne de Charles VI, et pendant la première parti du règne de Charles VII. 3 A la fin de ce règne toutes choses changent de face. C'est évidemment un pouvoir qui s'affermit, s'étend , s'organise; tous les grands moyens de gouvernement, l'impót, la force militaire et la justice, se créent sur une grande échelle et avec quelque ensemble. C'est le temps de la formation des milices permanentes, des compagnies d'ordonnance, comme cavalerie, des francs archers, comme infanterie. Par ces compagnies, Charles VII rétablit quelque ordre dans les provinces désolées par les désordres et les exactions des gens de guerre, même depuis que la guerre avait cessé. Tous les historiens contemporains se récrient sur le merveilleux effet des compagnies d'ordonnance. C'est k Ia même
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La Cerdagne, pays situé sur l'un et l'autre versant des Pyrénées, est ordinairement comprise clans le Roussillon.
2
Le Perche, ancienne province de France entre la Normandie, le Maine, 1'Orléafiais et Vlie de France.
3
quot; Charles VI (1380â1422), Charles VII {1422â1461); voyez page 484.
HISTOIRE GÃNÃRALE DE LA CIVILISATION EN EUROPE. 491
époque que la taille, 1 l'un des principaux revenus du roi, devient perpétuelle; grave atteinte portée è. la liberté des peuples, mais qui a puissamrnent contribué k la régularité et ó. la force du gouvernement. En même temps le grand instrument du pouvoir, l'administration de la justice, s'étend et s'organise; les parlements se multiplient; cinq nouveaux parlements sont institués dans un trés court espace de temps ; sous Louis XI, 2 les parlements de Grenoble (en 1451), de Bordeaux (en 1462), et de Dijon (en 1477); sous Louis XII, les parlements de Rouen (en 1499) et d'Aix (en 1501). Le parlement de Paris prit alors aussi beaucoup plus d'importance et de fixité, soit pour l'administration de la justice, soit comme chargé de la police de son ressort.
Ainsi, sous le rapport de la force militaire, des impóts et de la justice, c'est-a-dire dans ce qui fait son essence , le gouvernement acquiert en France, au quinzième siècle, un caractère jusque 1;\ inconnu d'unité, de régularité, de permanence; le pouvoir public prend défi-nitivement la place des pouvoirs féodaux.
En méme temps s'accomplit un bien autre changement, un changement moins visible, et qui a moins frappé les historiens, mais encore plus important peut-être. c'est celui que Louis XI a opéré dans la manière de gouverner.
On a beaucoup parlé de la lutte de Louis XI contre les grands du royaume, de leur abaissement, de sa faveur pour la bourgeoisie et les petites gens. II y a du vrai en cela, quoiqu'on ait beaucoup exagéré, et que la conduite de Louis XI avec les diverses classes de la société ait plus souvent troublé que servi 1'Ãtat. Mais il a fait quelque chose de plus grave. Jusqu'ü lui le gouvernement n'avait guère procédé que par la force, par les moyens matériels. La persuasion, l'adresse, ie soin de manier les esprits, de les amener a ses vues, en un mot, la politique proprement dite, politique de mensonge et de fourberie sans doute, mais aussi de ménagement et de prudence, avait tenu jusque-lü peu de place. Louis XI a substitué dans le gouvernement les moyens intellectuels aux moyens matériels, la ruse Ãl la force, la politique italienne è. la politique féodale. Prenez les deux hommes dont la rivalité remplit cette époque de notre histoire, Charles le Téméraire 3 et Louis XI: Charles est le représentant de l'ancienue facon de gouverner; il ne procédé que par la violence, il en appelle constamment a la guerre; il est hors d'état de prendre patience, de s'adresser è, l'esprit des hommes pour en faire l'instrument de son succès. C'est au contraire le plaisir de Louis XI d'éviter l'emploi de la force, de s'emparer des hommes individuellement, par la conversation, par le maniement habile des intéréts et des esprits. H a changé non pas les institutions, non pas le système extérieur, mais les procédés secrets, la tactique du pouvoir. II était réservé aux temps modernes de tenter une révolution encore, de travailler amp;
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La taille, le taillon, les aides, la gabelle, la capitation, le sou pour livre et les vingtihnes sont des noms d'autant d'iinpóts différents sous l'ancien régitne. â La taille et le taillon se levaient sur les terres , les aides sur les denrées et tnarchandises, la gabelle était l'impót sur le sel , la capitation une taxe levéc par tête, le sou pour livre et les vingtihnes étaient des impóts additionnels;
2
. 2 Louis XI (1461â1483) fils de Charles VII et père de Charles VIII.
3
Charles le Téméraire 1467â1477) dernier due de Bourgogne de la familie des Valois.
GUIZOT (1787 â 1875).
introduire dans les moyens comme dans le but politique, la justice è, la place de l'égolsme, la publicité au lieu du mensonge. II n'en est pas moins vrai que c'était déjè. un grand progrès que de renoncer au continuel emploi de la force, d'invoquer surtout la supériorité intellectuelie, de gouverner par les esprits, et non par le bouleverse-ment des existences. C'est lê,, au milieu de ses crimes et de ses fautes, en dépit de sa nature perverse, et par le seul mérite de sa vive intelligence, ce que Louis XI a commencé.
II. MÃMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE MON TEMPS.
TENTATIVE D'INSURRECTION FAITE EN 1836 A STRASBOURG PAR LE PRINCE LOUIS-NAPOLEON.
(Chapitre XXIV).
De la Suisse oü il résidait et des eaux de Bade oü il se rendait souvent, le prince Louis 1 entretenait en France, et particulièrement a Strasbourg, des relations assidues. Ni parmi ses adhérents, ni en lui-mêrae, rien ne semblait lui promettre de grandes chances de suc-cès; des officiers vieillis, des femmes passionnées, mais sans situation dans le monde, d'anciens fonctionnaires sans emploi, des mécontents épars n'étaient pas des agents bien efficaces contre un pouvoir qui comptait déjè, six ans de durée et qui avait vaincu, au grand jour, tous ses ennemis, républicains et légitimistes, conspirateurs et insur-gés. Le prince Louis était jeune, inconnu en France, et de l'armée et du peuple; personne ne l'avait vu; il n'avait jamais rien fait; quelques écrits sur Tart militaire, des Réveries poiiüqiies, un Projei de constitution et les éloges de quelques journaux démocratiques n'étaient pas des titres bien puissants è. la faveur publique et au gouvernement de la France. II avait son nom; mais son nom mêrae füt demeuré stérile sans une force cachée et toute personnelle; il avait foi en lui-méme et dans sa destinée. Tout en faisant son service comme capitaine dans l'artillerie du canton de Berne et en publiant des pamphlets dont la France s'occupait peu, il se regardait comme l'héritier et le représentant, non-seulement d'une dynastie , mais des deux idéés qui avaient fait la force de cette dynastie, la Révolution sans l'anarchie et la gloire des armes. Sous des formes calmes, douces et modestes, il alliait un peu confusément une sympathie active pour les innovations et les entreprises révolutionnaires aux goüts et aux traditions du pouvoir absolu, et l'orgueil d'une grande race s'unissait en lui ó, l'instinct ambitieux d'un grand avenir. II se sentait prince et se croyait, avec une confiance invincible, prédestiné è être empereur.
Ce fut avec ce sentiment et cette foi que, le 30 Octobre 1836, k six heures du matin, sans autre appui qu'un colonel et un chef de bataillon gagnés d'avance amp; sa cause, il' traversa les rues de
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1
Louis-Napoléon, né a Paris en 1808, empereur des Francais sous le nom de Napoléon III de 1852 a 1870 , mort en 1873 a Chislehurst, est le fils du frère de Napoléon Ier, Louis-Napoléon Bonaparte, rol de Hollande, et de la reine Hortense, fille de Joséphine de Beauharnais.
MÃMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE MON TEMPS. 493
Strasbourg et se présenta è, la caserne du 4e régiment d'artillerie oü, après deux petites allocutions du colonel Vaudrey et de lui-même, il fut regu aux cris de Vive rEmpereur I Quelques-uns de ses partisans et, selon quelques rapports, lui-même, se portèrent aussitót chez le général commandant et chez le préfet, et n'ayant pas réussi è. les sédüire, ils les firent assez mal garder dans leur hotel. En arrivant è, la seconde caserne qu'il voulait enlever, la caserne Finck-matt, occupée par le 46® régiment d'infanterie de ligne, le prince Louis n'y trouva pas le même accueil; prévenu k temps, le lieutenant-colonel Taillandier repoussa fermement toutes les tentatives et maintint la fidélité des soldats; le colonel Paillot et les autres officiers du régiment arrivèrent, également loyaux et résolus. Sur le liéu même, le prince et ceux qui 1'accompagnaient furent arrêtés. A ce bruit bientót répandu, les mouvements d'insurrection tentés dans divers corps et sur divers points de la ville cessèrent a l'instant; le général et le préfet avaient recouvré leur liberté et prenaient les mesures nécessaires. Parmi les adhérents connus du prince Louis dans cette entreprise de quelques heures, un seul, M. de Persigny, son confident et son ami le plus intime, réussit è, s'échapper. Les autorités de Strasbourg, en envoyant au gouvernement du Roi leurs rapports, lui demandaient ses instructions sur le sort des prisonniers.
â â Quant è. la conduite è. tenir envers les divers prisonniers, notre délibération ne fut pas longue. En apprenant 1'issue de l'entre-prise et la captivité de son fils, la reine Hortense accourut en France sous un nom supposé, et s'arrêtant prés de Paris, a Viry, chez la duchesse de Raguse, elle adressa de lil, au Roi et d M. Molé, ses instances maternelles. Elle n'en avait pas besoin; la résolution de ne point traduire le prince Louis devant les tribunaux et de 1'envoyer aux Etats-Unis d'Amérique était déjè. prise. C'était le penchant décidé du Roi, et ce fut l'avis unanime du cabinet. Pour mon compte , je n'ai jamais servi ni loué l'empereur Napoléon Ier ; mais je respecte la grandeur et le génie , même quand j'en déplore l'emploi, et je ne pense pas que les titres d'un tel homme aux égards du monde descendent tous avec lui dans le tombeau. L'héritier du nom et, selon le régime impérial, du tróne de l'empereur Napoléon, devait être traité comme de race royale, et soumis aux seules exigences de la politique. II fut extrait, le 10 novernbre, de la citadelle de Strasbourg et amené en poste i, Paris oü il passa quelques heures dans les appartements du préfet de police, sans recevoir aucune autre visite que celle de M. Gabriel Delessert. Reparti aussitót pour Lorient, il y arriva dans la nuit du 13 au 14, et fut embarqué le 15 è, bord de la frégate YAndromède, qui devait se rendre au Brésil en touchant è, New-York. Quand la frégate fut sur le point d'appareiller, le sous-préfet de Lorient, M. Villemain, en rendant ses devoirs au prince Louis et avant de prendre congé de lui, lui demanda si, en arrivant aux Ãtats-l; nis, il y trouverait, pour les premiers moments. les ressources dont il pourrait avoir besoin: âAucunequot;, lui dit le prince. â Eh bien! mon prince, le Roi m'a chargé de vous remettre quinze mille francs qui sont en or dans cette petite cassette. Le prince prit la cassette; le sous-préfet revint ó. terre , et la frégate fit voile.
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LAMARTINE.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
Alphonse DE PRAT, qui s'est donné lui-même le nom de LAMARTINE, emprunté £l un oncle maternel, naquit en 1790, üMdcon, en Bourgogne. Son père avait été officier sous 1 ancienne monarchie. Le jeune Lamartine recut sa première éducation au sein de sa familie, qui vivait retirée dans une terre prés de MAcon. II l'acheva è Belley, dans une institution dirigée par des ecclésiastiques, passa quelque temps è. Paris et £l Lyon, et fit deux voyages en Italië. Après être revenu en France, en 1814, pour servir le roi Louis XVIII, il entra dans les gardes du corps; mais déji en 1815 il avait quitté le service.
Après cinq années nouvelles de rêveries, de plaisirs et de voyages, Lamartine révéla sa vocation dans son premier recueil de Médiiations poétiques (1820) , qui fut recu avec un enthousiasme universel et rappela , par le succès comme par Finspiration religieuse, le Génie du christia-nisme de Chateaubriand. Ce succès ouvrit au poète la carrière diplomatique. Attaché £l la légation de Florence, Lamartine épousa, dans cette ville, une jeune et riche Anglaise, enthousiaste de son talent poétique. II fut successivement secrétaire d'ambassade £l Naples et k Londres, et chargé d'affaires en Toscane.
En 1823 parurent les Nouvelles Meditations , qui, malgré les belles poésies qu'elles renfermaient, furent moins bien accueillies que leurs atnées. Elles furent suivies de deux petits poèmes remarquables, la Mort de Socrate et le Dernier chant du pèlerinage dHarold. Dans ce dernier, une sévère appréciation de 1'Italie moderne excita les susceptibilités patriotiques du colonel Pepe, qui provoqua le poète en duel et le blessa dangereusement. En ICS25 , Lamartine écrivit, è. l'occasion du couronnement de Charles X. le Chant du sacre, qui lui valut la croix de la Légion d'honneur. Après diverses poésies dé-tachées, il publia, en 1829, le recueil des Harmonies poétiques et religieuses, dans lesquelles il se montra le dévoué et brillant défenseur du tróne et de l'autel. La même année, le poète fut élu membre de 1'Académie francaise.
Lorsque éclata la révolution de 1830, il venait d'être nommé ministre plénipotentiaire en Grèce. La monarchie de Juillet lui fit des avances, gu'il refusa par respect pour lui-même et pour la cause qu'il avait servie. II se présenta comme candidat d la députation, mais il échoua successivement ü Toulon et Ãl Dunkerque.
Repoussé, pour le moment, de la vie publique, Lamartine entreprit, en 1832, un voyage en Orient. II s'embarqua, avec sa familie è. Marseille, sur un navire qu'il avait équipé et armé lui-même. En Orient, le poète, Vémir francais, comme disaient les Arabes, voyageait en souverain, achetant des maisons pour y descendre, et ayant è, son service une suite nombreuse. Le fruit de ce voyage, qui dura seize mois, fut un livre intitulé: Voyage en Orient, souvenirs, impressions, pensées et pay sages. Cet ouvrage, qui parle un peu de tout, de religion ,
1
En partie d'après Vapereau , Diet, des contemporains.
VIE DE LAMARTINE.
d'histoire, de philosophie, de politique, de poésie, renferme de belles pages ou des pensées neuves et hardies sont revêtues d'une forme brillante, è, cóté d'autres pages qui ne donnent autre chose que des notes incohérentes sans aucun travail de rédaction, telles qu'un voyageur les écrit en route sur son carnet. Cette négligence de composition et plus encore les grandes inexactitudes géographiques de ce livre ne permettent pas de le placer sur la même ligne que Yliinéraire de Chateaubriand.
Pendant son absence, Lamartine avait été élu député £l Dunkerque. II n'entra dans aucun des grands partis qui divisaient la chambre; il se placa entre le ministère et les différentes fractions de l'oppo-sition, blimant 1'immobilité del'un, sans se ranger sous les drapeaux des autres. Ses discours étaient de brillantes improvisations qui trahissaient le poète plutót que le politique, charmaient les députés, étaient avidement lues au dehors, mais n'avaient aucune influence sur les votes de la chambre.
En 1835, Lamartine publia le poème de Jocelyn, qu'il donnait sous la forme d'un journal trouvé chez un curé de village et comma le fragment d'une grande épopée. C'était pourtant un poème complet en lui-même, débordant de vie et de passion, unissant au lyrisme le mouvement dramatique, intéressant surtout par 'une saisissante peinture des luttes intérieures du héros, et oü l'élévation de la pensée était presque partout soutenue par la beauté du langage. Cependant on y trouve déja bien des inégalités. La décadence du poète est visible dans la Chute cTun ange, épisode antédiluvien du grand poème universel que l'auteur promettait toujours. Cette oeuvre extravagante, pour ne pas dire absurde, trés négligée dans la forme, fut accueillie froidement, même par les admirateurs les plus enthousiastes du talent du poète. Les Recueillements poétiques (1839), dernier essai de poésie intime de Lamartine, étaient précédés d'une Preface qui déclarait, au notn du devoir social imposé a tous, la poésie vassale de la politique.
C'est avec eet ouvrage que finit proprement la carrière littéraire de Lamartine. II se transforma a cette époque tout amp; fait en homme politique, s'éloigna entièrement de ses anciens principes royalistes et conservateurs, et devint un des plus fervents propagateurs des idéés révolutionnaires. C'est A cette période de sa vie qu'appartient VHis-toire des Girondins, qu'un critique éclairé appela, lors de sa publication , âle inauvais livre par excelleiiceT En effet, comme ceuvre historique, la valeur de V Hist oir e des Girondins est nnlle; ce n'est qu'un pamphlet politique écrit d'une manière séduisante, prêchant l'indulgence pour les acteurs les plus criminels du drame sanglant de 1793, et allant presque jusqu'è. l'apothéose de Robespierre.
En 1848, Lamartine prit une part active è. la révolution de Février. Ce fut lui qui, dans l'orageuse et dernière séance de la chambre des députés, dicta une première liste de noms, parmi lesquels était le sien, pour la formation d'un gouvernement provisoire. Dans les premiers jours d'anarchie qui suivirent la victoire du peuple, Lamartine montra une énergie morale et physique, une éloquence et un sang-froid extraordinaires. En face des anarchistes de la place pu-blique, l'auteur révolutionnaire de V Hist oir e des Girondins redevint G. Plcetz, Manuel de Littérature franqaise. 4e éd. 34
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496 LAMART1NE (1790â1869).
conservateur. Le jour oü il eut le courage de repousser le drapeau rouge, que des milliers d'énergumènes armés venaient si l'hótel de ville imposer au gouvernement provisoire dont la seule arme était la puissaute parole de Lamartine, ce jour est peut-être le plus glorieux de sa vie. II fut moins heureux dans ses efforts pour empêcher la proclamation immédiate de la république; la pression populaire devint telle qu'il fut obligé de céder; mais il ne le fit qu'après une lutte courageuse, et il osa dire aux masses armées qu'elles confisquaient par cette proclamation les droits de trente-quatre millions de Francais.
La popularité que cette conduite courageuse valut amp; Lamartine pendant quelques mois fut immense; la bourgeoisie surtout voyait en lui son seul et dernier rempart contre l'anarchie ou la tyrannie des partis; et, le jour des élections, douze départements è la fois l'envoyèrent a l'assemblée nationale. Mais sa fortune politique fut de courte durée. Membre de la commission exécutive, au sein de laquelle il dut tenir tête au chef de la montagne, Ledru-Rollin, il fut renversé du pouvoir avec ses collègues par l'explosion de 1'émeute socialiste de Juin, que la commission exécutive n'avait su ni prévenir ni combattre avec succès. Sous la dictature du général Cavaignac, Lamartine ne jouait déjd plus qu'un róle secondaire, et il fut entiè-rement effacé, après que Louis-Napoléon eut été élu président de la république francaise, fatiguée de sa propre existence. Déjü aux élections de 1849, pour l'assemblée législative, Lamartine 11e trouva plus un seul département pour accepter ou soutenir sa candidature è. la députation. II lui fallut done rentrer dans la vie privée, h, laquelle le coup d'Etat du 2 décembre 1851 le condamna irrévocablement.
Alors commence la troisième et la plus triste période de la vie de Lamartine, celle qu'en opposition aux périodes liiiéraire et politique, on pourrait appeler Ia période mdustrielle. L'illustre poète, que des habitudes de dépense et de faste avaient chargé de dettes énormes, se vit réduit Ãl exploiter la célébrité de son nom et a se livrer a des productions littéraires lucratives. Dans les ouvrages de cette période on rencontre bien, de temps ü autre, des pages éloquentes, p. e. dans les Confidences et dans Raphael, mais il n'y en a aucun qui soit digne de figurer A cóté des créations des premières années. Ce fut surtout l'histoire qu'il exploita, en donnant successivement X Histoire de la Revolution de 1848, VHistoire de la Restauration, V Hist oir e de la Jurquie , X Histoire de la Russie, compilations qui n'ont aucune valeur scientifique. Après de longues luttes contre une misère relative, après des souscriptions ouvertes en sa faveur, mais insuffisantes A ses besoins, Lamartine recut enfin en 1867, amp; titre de récompense nationale, la dotation viagère de la rente d'un capital considérable, laquelle lui permit de renoncer ft, ses spéculations de librairie et a prendre le repos dont il avait si grand besoin. II vécut encore deux ans dans un état de maladie et d'afïaiblissement et mourut le ier mars 1869.
HABITATIONS POETIQUES.
MEDITATIONS POÃTIQUES.
LE LAC.
Ainsi, toujours ponssés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle eraportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des dges Jeter l'ancre un seul jour?
O lac! 1'année ü peine a fini sa carrière,
Et prés des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde! je viens seul m'asseoir sur cette pierre Oü tu la vis s'asseoir!
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes;
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés;
Ainsi le vent jetait récume de tes ondes Sur ses pieds adorés.
Un soir, t'en souvient-il? nous voguions en silence; On nentendait au loin, sur Tonde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots hannonieux.
Tout a coup des accents inconnus a la terre Du rivage charmé frapperen t les échos;
Le flot fut altentif, et la voix qui nrest chère Laissa tomber ces mots:
âO temps, suspends ton vol! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours!
Laissez-nous savourer les rapides délices Des plus beaux de nos jours!
âAssez de malheureux ici-bas vous implorent;
Coulez, coulez pour eux;
Prenez avec leurs jours les soins 1 qui les dévorent; Oubliez les heureux.
âMais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit;
Je dis a cette nuit: âSois plus lente;'quot; et l'aurore Va dissiper la nuit.
âAimons done, aimons done ! de I'heure fugitive,
HAtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive; II coule, et nous passons.quot;
Temps jaloux; se peut-il que ces moments d'ivresse Oü l'amour è. longs flots nous verse le bonheur S'envolent loin de nous de la même vitesse ____Que les jours de malheur!
1 Soins pour soucis.
497
LAMARTINE (1790â1869).
Eh quoi! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace? Quoi! passés pour jamais? quoi! tout entiers perdus? Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface, Ne nous les rendra plus ?
Ãternité, néant, passé, sombres ablmes , Que faites-vous des jours que vous engloutissez? Parlez: nous rendrez-vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez?
O lac! rochers muets! grottes' forêt obscure!
Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir!
Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, Beau lac, et dans 1'aspect de tes riants coteaux , Et dans ces noirs sapins, et dans ces roes sauvages Qui pendent sur tes eaux!
Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe. Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés!
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend. Ton voit ou Ton respire, Tout dise: âlis ont aimé!quot;
BONAPARTE.
Sur un écueil battu par la vague plaintive, Le nautonnier de loin voit blanchir sur la rive Un tombean prés du bord par les flots arrosé; Le temps n'a pas encor bruni l'étroite pierre.
Et sous le vert tissu de la ronce et du lierre On distingue . . . . un sceptre brisé!
Ici git.... point de nom! .. . . demandez Ãl la terre! Ce nom ? il est inscrit en sanglant caractère, Des bords du Tanaïs 1 au sommet du Cédar, 2Sur le bronze et le marbre, et sur le sein des braves. Et jusque dans le coeur de ces troupeaux d'esclaves Qu'il foulait tremblants sous son char.
498
1
Lc Tanaïs (le s final s'entend généralement dans les noms propres latins ou grecs) , nom ancien du Don qui se jette dans la mer d'Azov.
2
Le Cédar dans la Bible = 1'Arabie-Déserte, située au cendre de l'Arabie et vers
MEDITATIONS POETIQUES.
Depuis les deux grands noms qu'un siècle au siècle annonce, Jamais nom qu'ici-bas toute langue prononce,
Sur l'aile de la foudre aussi loin ne vola.
Jamais d'aucun mortel le pied qu'un souffle efface,
N'imprima sur la terre une plus forte trace;
Et ce pied s'est arrêté lè!.. ..
II est li!.... sous trois pas un enfant le mesure!
Son ombre ne rend pas même un léger murmure:
Le pied d'un ennemi foule en paix son cercueil.
Sur ce front foudroyant le moucheron bourdonne,
Et son ombre n'entend que le bruit monotone D'une vague contre un écueil!
Ne crains pas cependant, ombre encore inquiète,
Que je vienne outrager ta majesté muette.
Non: la lyre aux tombeaux n'a jamais insulté.
La mort fut de tout temps l'asile de la gloire.
Rien ne doit jusqu'ici poursuivre une mémoire:
Rien .... excepté la vérité!
Ta tombe et ton berceau sent couverts d'un nuage;
Mais pareil d 1'éclair , tu sortis d'un orage;
Tu foudroyas le monde avant d'avoir un nom:
Tel ce Nil, dont Memphis 1 boit les vagues fécondes,
Avant d'être nommé fait bouillonner ses ondes Aux solitudes de Memnon. -
Les dieux étaient tombés, les trónes étaient vides:
La victoire te prit sur ses ailes rap id es;
D'un peuple de Brutus la gloire te fit roi.
Ce siècle dont l'écume entrainait dans sa course Les moeurs, les rois, les dieux .... refoulé vers sa source, Recula d'un pas devant toi.
Tu combattis Terreur sans regarder le nombre;
Pareil au fier Jacob tu luttas contre une ombre;
Le fantome croula sous le poids d'un mortel;
Et de tous ces grands noms profanateur sublime,
Tu Jouas avec eux comme la main du crime Avec les vases de l'autel.
Ainsi dans les accès d'un impuissant délire,
Quand un siècle vieilli de ses mains se déchire.
En jetant dans ses fers un cri de liberté,
Un héros tout-ü-coup de la poudre se léve,
Le frappe avec son sceptre .... il s'éveille; et le rêve Tombe devant la vérité!
499
1
Memphis (em = ème). 2 Memnon (em = ème), la stp.tue colossale de Mem-
2
non (Aménophis) se trouvait prés de Thèbes en Egypte.
LAMARTINE (1790 â1869).
Ah! si rendant ce sceptre amp; ses mains légitimes,
Placant sur ton pavois de royales victimes,
Tes mains des saints bandeaux avaient lavé l'afïront! Soldat vengeur des reis, plus grand que ces rois même De quel divin parfum, de quel pur diadème,
La gloire aurait sacré ton front!
Gloire, honneur, liberté, ces mots que l'homme adore Retentissaient pour toi comme l'airain sonore Dont un stupide écho répète au loin le son;
De cette langue en vain ton oreille frappée Ne comprit ici-bas que le cri de l'épée,
Et le mdle accord du clairon.
Superbe, et dédaignant ce que la terre admire,
Tu ne demandais rien au monde que l'empire. Tu marchais .... tout obstacle était ton ennemi. Ta volonté volait comme ce trait rapide Qui va frapper le but oü le regard le guide,
Même ü travers un coeur ami.
Jamais, pour éclaircir ta royale tristesse,
La coupe des festins ne te versa 1'ivresse;
Tes yeux d'une autre pourpre aimaient k s'enivrer; Comme un soldat debout qui veille sous ses armes. Tu vis de la beauté Ie sourire ou les larmes Sans sourire et sans soupirer.
Tu n'aimais que le bruit du fer, le cri d'alarmes, L'éclat resplendissant de l'aube sur les armes;
Et ta main ne flattait que ton léger coursier.
Quand les flots ondoyants de sa pile crinière Sillonnaient comme un vent la sanglante poussière Et que ses pieds brisaient l'acier.
Tu grandis sans plaisir, tu tombas sans murmure.
Rien d'humain ne battait sous ton épaisse armure:
Sans haine et sans amour, tu vivais pour penser. Comme l'aigle régnant dans un ciel solitaire,
Tu n'avais qu'un regard pour mesurer la terre.
Et des serres pour l'embrasser!
S'élancer d'un seul bond au char de la victoire, Foudroyer l'univers des splendeurs de ta gloire,
Fouler d'un même pied des tribuns et des rois.
Forger un jong trempé dans 1'amour et la haine, Et faire frissonner sous le frein qui 1'enchaine Un peuple échappé de ses lois;
Soo
MEDITATIONS POETIQUES.
Ãtre d'un siècle entier la pensée et la vie,
Emousser le poignard, décourager l'envie,
Ebranler, raffermir Funivers incertain,
Aux sinistres clartés de la foudre qui gronde,
Vingt fois contre les dieux jouer le sort du monde, Quel rève!!! et ce fut ton destin!...
Tu tombas cependant de ce sublime falte;
Sur ce rocher désert jeté par la tempête Tu vis tes ennemis déchirer ton manteau:
Et le sort, ce seul dieu qu'adora ton audace,
Pour dernière faveur t'accorda eet espace Entre le tróne et le tombeau.
Oh! qui m'aurait donné d'y sonder ta pensée, Lorsque le souvenir de ta grandeur passée Venait, comme un remords, t'assaillir loin du bruit, Et que, les bras croisés sur ta large poitrine, Sur ton front chauve et nu, que la pensée incline , L'horreur passait comme la nuit!
Tel qu'un pasteur debout sur la rive profonde Voit son ombre de loin se prolonger sur Tonde, Et du fleuve orageux suivre, en flottant, le cours; Tel du sommet désert de ta grandeur suprème.
Dans l'ombre du passé te recherchant toi-méme, Tu rappelais tes anciens jours.
lis passaient devant toi comme des flots sublimes, Dont l'oeil voit sur les mers étinceler les cimes. Ton oreille écoutait leur bruit harmonieux;
Et d'un reflet de gloire éclairant ton visage,
Chaque flot t'apportait une brillante image Que tu suivais longtemps des yeux.
LA sur un point tremblant tu défiais la foudre; La du désert sacré tu réveillais la poudre; Ton coursier frissonnait dans les flots du Jourdain. LS, tes pas abaissaient une cime escarpée.
Ld tu changeais en sceptre une invincible épée. Ici... . Mais quel effroi soudain ?
Pourquoi détournes-tu ta paupière éperdue? D oü vient cette pdleur sur ton front répandue? Qu'as-tu vu tout-è-coup dans l'horreur du passé? Est-ce de vingt cités la ruine fumante,
Ou du sang des humains quelque plaine écumante? Mais la gloire a tout effacé.
LAMARTINE (1790â1869).
La gloire efface tout. .. tout, excepté le crime;
Mais son doigt me montrait le corps d'une victime; Un jeune homme, un héros, d'un sang pur inondé Le flot qui l'apportait passait, passait sans cesse; Et toujours en passant la vague vengeresse Lui jetait le nom de Condé....
Comma pour effacer une tache livide,
On voyait sur son front passer sa main rapide;
Mais la trace de sang sous son doigt renaissait: Et, comme un sceau frappé par une main suprème , La goutte ineffacable ainsi qu'un diadème Le couronnait de son forfait.
C'est pour cela, tyran, que ta gloire ternie Fera par ton forfait douter de ton génie;
Qu'une trace de sang suivra partout ton char; Et que ton nom, jouet d'un éternel orage,
Sera par l'avenir ballotté d'dge en Age Entre Marius et César.
Tu mourus cependant de la mort du vulgaire,
Ainsi qu'un moissonneur va chercher son salaire, Et dort sur sa faucille avant d'être payé;
De ton glaive sanglant tu t'armas en silence.
Et tu fus demander justice ou récompense Au dieu qui t'avait envoyé.
On dit qu'aux derniers jours de sa longue agonie, Devant l'éternité seul avec son génie.
Son regard vers le ciel parut se soulever:
Le signe rédempteur toucha son front farouche. . . Et méme on entendit commencer sur sa bouche Un nom qu'il n'osait achever.
Achève: . . . c'est le Dieu qui règne et qui couronne C'est le Dieu qui punit; c'est le Dieu qui pardonne: Pour les héros et nous il a des poids divers.
Parle-lui sans efifroi: lui seul peut te comprendre, L'esclave et Ie tyran ont tous un compte a rendre, L'un du sceptre, l'autre des fers.
Son cercueil est fermé: Dieu l'a jugé. Silence! Son crime et ses exploits pèsent dans la balance: Que des faibles mortels la main n'y touche plus! Qui peut sonder. Seigneur, ta clémence infinie, Et vous, fléaux de Dieu, qui sait si le génie N'est pas une de vos vertus ? ...
HARMONIES POÃTIQUES ET RELIGIEUSES.
HARMONIES POÃTIQUES ET RELIGIEUSES.
HYMME DE L'ENFANT a SON RÃVEIL.
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O Père qu'adore mon père! Toi qu'on ne nomme qu'è genoux, Toi dont le notn terrible et doux Fait courber le front de ma raère. On dit que ce brillant soleil N'est qu'un jouet de ta puissance; Que sous tes pieds il se balance Comme une lampe de vermeil. On dit que c'est toi qui fais naltre Les petits oiseaux dans les champs, Et qui donne aux petits enfants Une dme aussi pour le connaltre! On dit que c'est toi qui produis. Les fleurs dont le jardin se pare, Et que sans toi, toujours avare , Le verger n'aurait point de fruits. Aux dons que ta bonté mesure Tout l'univers est convié; Nul insecte n'est oublié A ce festin de la nature. L'agneau broute le serpolet. La chèvre s'attache au cytise, La mouche au bord du vase puise Les blanches gouttes de mon lait; L'alouette a la graine amère Que laisse envoler le glaneur, Le passereau suit le vanneur Et l'enfant s'attache amp; sa mère. Et, pour obtenir chaque don Que chaque jour tu fais éclore, A midi, le soir, è. l'aurore, Que faut-il? Prononcer ton nom! O Dieu! ma bouche balbutie Ce nom des anges redouté. Un enfant méme est écouté Dans le choeur qui te glorifie. |
On dit qu'il aime A, recevoir Les voeux présentés par l'enfance, A cause de cette innocence Que nous avons sans le savoir. On dit que leurs humbles louanges A son oreille montent mieux ; Que les anges peuplent les deux. Et que nous ressemblons aux anges. Ah! puisqu'il entend de si loin Les voeux que notre bouche adresse. Je veux lui demander sans cesse Ce dont les autres ont besoin. Mon Dieu, donne Tonde aux fontaines, Donne la plume aux passereaux, Et la laine aux petits agneaux, Et 1'ombre et la rosée aux plaines. Donne aux malades la santé, Au mendiant le pain qu'il pleure, A rorplielin une demeure. Au prisonnier Ia liberté. Donne une familie nombreuse Au père qui craint le Seigneur ; Donne ü moi sagesse et bonheur, Pour que ma mère soit heureuse! Que je sois bon, quoique petit, Comme eet enfant dans le temple,, Que chaque matin je comtemple Souriant au pied de mon lit! Mets dans mon dme la justice , Sur mes lèvres la vérité; Qu'avec crainte et docilité Ta parole en mon coeur mürisse; Et que ma voix s'élève è, toi Comme cette douce fumée Que balance l'urne embaumée Dans la main d'enfants comme moi! |
504
VICTOR COUSIN.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
ViCTOR COUSIN, philosophe, écrivain et homme d'Ãtat, naquit en 1791, A Paris, ou son père était horloger. II fit de brillantes études au lycée Charlemagne, entra a l'Ecole normale ' et se voua ensuite au professorat. II fit deux voyages (1817 et 1824â1825) en Alle-magne pour étudier la philosophie allemande, et partagea, comme professeur ü la faculté des lettres, avec Guizot et Villemain, un succès sans exemple dans les annales de la Sorbonne. En 1840, Victor Cousin, pair de France depuis plusieurs années, fit, pendant huit mois, partie du cabinet Thiers comme ministre de rinstruction publique. Sous le long ministère Guizot, il eut encore un beau róle dans la chambre des pairs, comme défenseur de la philosophie et de F Université. Sous le second Empire il rentra entièrement dans la vie privée et ne s'occupa plus que de travaux littéraires. II mourut A Cannes en 1867. Victor Cousin est l'auteur d'un grand nombre d'écrits philosophiques et d'une série amp; Eindes littéraires. Le plus connu de ses travaux est la Traduction des dialogues de Plat on. Nous reprodui-sons un passage de l'étude de Victor Cousin sur la marquise de Sablé, publiée en 1854 dans la Revue des Deux Mondes.
LE SALON DE LA MAROUISE DE SABLE, LA ROCHEFOUCAULD ET LE CARDINAL DE RETZ.
Mme de Sablé s'était fait batir è, Port-Royal 1 un corps de logis a la fois séparé du rnonastère et renfermé dans son enceinte Son appartement était tout voisin du chceur de l'église, et elle avait £l deux pas le parloir des religieuses. Elle pouvait recevoir une assez nombreuse compagnie, sans que l'ordre du convent en fftt le moins du monde troublé.---â
La Rochefoucauld 3 a trouvé la matière de la plupart de ses maximes dans les conversations qui avaient lieu chez Mme de Sablé, dans leur commun retour sur le passé, dans les aventures dont s'entretenait la compagnie et qui faisaient alors du bruit, dans l'histoire de monsieur tel et de madame telle, surtout dans sa propre histoire. Cela est si vrai qu'avec les Maximes 011 éclaire la vie de La Rochefoucauld et l'histoire même de son temps , comme on peut suivre la marche opposée et répandre un grand jour sur certaines maximes, en les rapportant aux circonstances, aux choses et aux personnes qui vraisemblablement leur ont donné naissance. II y avait chez Mme de Sablé, comme dans toutes les petites sociétés, une sorte de fond commun; on s'occupait a peu prés des mêmes sujets, mais chacun y apportait une tournure d'esprit particulière et mettait son cachet a ce qu'il faisait. Quand La Rochefoucauld avait composé quelques sentences, il les mettait sur le tapis avant ou après diner, ou il les envoyait au bout d'une lettre.
On en causait, on les examinait; 011 lui faisait des observations dont il profitait; on a pu lui óter des fautes,mais on ne lui a prêté aucune beauté : il n'y a pas un tour délicat et rare, un trait fin et acéré , qui ne
1
faubourg Saint-Jacques, a présent un hospice. 3 Voyez page 126.
Mme DE SABLÃ, LA ROCHEFOUCAULD ET DE RETZ. 505
vienne de lui, ou ces messieurs et ces dames ont donné généreusement tout leur talent amp; La Rochefoucauld, et n'en ont pas gardé pour eux-mêmes.
Je ne m'en défends pas, je n'aime pas La Rochefoucauld: je veux dire l'homme et le philosophe; maïs je mets trés haut l'écrivain. Sans doute La Rochefoucauld pdlit devant Pascal; mais Pascal, c'est un homme de génie, un grand esprit inspiré par un grand cceur et servi par un art consommé. II a tour £ tour la hauteur et le pa-thétique de Corneille, la plaisanterre profonde de Molière, la magnificence et la sublimité de Bossuet; il occupe avec eux les sommets de l'art. Au-dessous de Pascal et de ces maitres incomparables, La Rochefoucauld a encore une belle place; son vrai rival, celui avec lequel il a des rapports de tout genre, c'est le cardinal de Retz. 1Peut-être la nature avait-elle plus fait pour Retz; elle lui avait donné autant d'esprit, plus d'imagination, de force, d'étendue. Retz a des moments admirables; il déméle et expose avec une netteté supérieure les affaires les plus difficiles, sa narration est pleine d'agrément; il excelle dans les portraits, il y déploie les plus grandes qualités, et particulièrement une étonnante impartialité i. l'égard méme de ceux qui 1'ont le plus combattu, Condé 2 ou Molé, 3 Mazarin 4 seul excepté; il est unique pour la profonde intelligence des partis et la peinture vivante de l'intérieur de chacun d'eux; il a de la finesse, de la vigueur, de l'éclat, et par-dessus tout cela une parfaite simplicité, une aisance du plus haut ton. Une seule chose lui a manqué: le soin et l'étude. L'art n'a point achevé son génie: il est négligé, quelquefois méme incorrect, et il se perd souvent dans des détails infinis. C'est que Retz voulait seulement amuser Mme de Caumartin 0 et se divertir lui-méme dans sa retraite de Commercy, et que, s'il regardait aussi le public et la postérité, c'était d'un regard détourné et lointain, tandis que La Rochefoucauld, après avoir córntnencé a écrire par occasion, par complaisance méme, pour faire sa cour a Mademoiselle et ü Mme de Sablé, pen £l peu enhardi par ses succès de société, s'en proposa de plus grands, et songea cl paraltre devant le public. IA est le trait particulier de La Rochefoucauld, qui le distingue entièrement de Retz, de ces grands seigneurs et de ces grandes dames dont Mme de Sévigné 5 et Saint-Simon s sont les représentants les plus illustres, qui avaient tant d'esprit et écrivaient si bien, sans en faire profession et sans penser ü se faire imprimer, au moins de leur vivant. Grdce amp; sa liaison avec Segrais 0 et avec Mme de La Fayette, qui elle-méme était un auteur. La Rochefoucauld a su qu'il y a un art d'écrire, et il s'est exercé dans eet art. A peu prés vers 1660, il est devenu un homme de lettres, bien entendu en mettant tout son soin £i ne le pas paraltre.
1
Paul de Gondi, cardinal de Retz (pron. rccé), coadjuteur de l'archevêque de Paris
2
(1614â1679), joua un róle trés important dans les troubles de la Fronde et écrivit d'intéressants Mémoires. 3 Condé; voyez page 158
3
Molé 1584â1656), premier président du parlement.
4
Le cardinal Mazarin {1602â1661), ministre et président du conseil de régence dès 1643.
5
de Retz. 7 Voyez page 137.
5o6
VILLEMAIN.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
AbEL-FRANCOIS VILLEMAIN naquit k Paris en 1790. Après avoir fait ses humanités dans un des lycées de Paris, il commenca 1'étude du droit; mais bientót M. de Fontanes, alors grand-maltre de TUni-versité, qui l'avait rencontré dans le monde et appréciait ses talents, 1'appela dans renseignement. En 1810, il Ie nomma professeur au lycée Charlemagne, et, peu de temps après, maltre de conférences de littérature francaise et de versification latine a 1'Ãcole normale. 2
Ãloge de Montaigne, couronné par l'Académie francaise, en 1812, ouvrit la série des succès académiques de Villemain. Son second triomphe littéraire eut bien plus d'éclat. Le sujet du nouveau discours couronné par l'Académie francaise était: Avantages et incon-vcnients de la critique. L'auteur fut admis 3, lire lui-méme son mé-moire dans la séance solennelle de l'Institut, le 21 avril 1814, en présence de l'empereur Alexandre et du roi de Prusse Frédéric-Guillaume III et devant l'élite de toute la société royaliste et de l'armée des alliés. Les pompeux éloges qu'il adressa d cette occasion aux monarques étrangers lui furent plus tard amèrement reprochés.
Deux ans après, le jeune écrivain recut de l'Académie francaise une troisième couronné pour VEloge de Montesquieu. En 1819, il fit paraitre son premier grand ouvrage: V His to ire de Cromwell cT après les mémoires du temps et les recueils parlementaires, oeuvre sérieuse, écrite dans un style simple et ferme et avec un libéralisme modéré. Favorablement accueilli par le' roi Louis XVIII, Villemain entra bientót dans la vie politique, fut appelé aux fonctions de chef de la division de l'imprimerie et de la librairie, et devint maitre des requêtes au conseil d'Ãtat. En 1821 il fut élu membre de l'Académie francaise. Déjè depuis plusieurs années il occupait la chaire d'éloquence francaise k la Sorbonne, oü il fit un cours complet de la littérature nationale. Le Cours de littérature francaise, le plus important de ses ouvrages, et les Discours et mélanges littérair es furent le fruit de eet enseignement.
Peu k peu, Villemain, qui s'efforcait d'allier, dans ses llvres et dans ses cours, son dévouement au roi k ses convictions libérales, passa dans les rangs de l'opposition. II se vit dépouillé de ses fonctions de maitre des requêtes; mais sa popularité n'en fit qu'aug-menter, et ses cours, qu'il avait repris k la Sorbonne , donnèrent lieu ê, de véritables ovations.
1
D'après Vapereau, Dictionnaire des contemporains.
2
UÃcolc normale, a Paris, fondée en 1808 par Napoléon, changée sous la Restau-ration en Ãcolepréparatoire , rétablie en 1830, est une institution d'enseignement supérieur oü un certain nombre detudiants, internés a l'Ãcole et divisés en section des lettres et section des sciences, recoivent une instruction qui les rend capables de remplir la place de professeurs dans les lycées. Les professeurs de l'Ãcole normale portent le titre de maitres de conférences.
ÃLOGE DE MONTAIGNE.
Après la révolution de Juillet, Villemain siégea un an è la chambre des députés, fut nommé, en 1831, membre du conseil royal de l'in-struction publique et, l'année suivante, pair de France. Deux fois il fut ministre de l'instruction publique, du mois de mai 1839 jusqu'au mois de mars 1840, et du mois d'octobre de la inême année jusqu'en décembre 1844, oü des motifs de santé lui rendirent la retraite nécessaire. Revenu amp; la santé , Villemain, qui depuis 1832 , était secrétaire perpétuel de 1'Académie francaise, consacra entièrement le raste de sa vie i des travaux littéraires. 11 mourut A Castres, en 1867. Nous ne mentionnons des pombreuses publications de la dernière période de sa vie, que les Etudes de littérature ancienne et étrangèrè et le Choix d'études sur la littérature contemporaine.
Villemain est un des écrivains francais les plus heureusement doués du ig6 siècle. La variété et l'étendue du savoir , l'intelligence des plus hautes idéés et le sentiment des grandes choses se réunissent dans ses écrits a la clarté, ó. la précision et è. la grdce du style.
I. MONTAIGNE. 1
(Eloge de Montaigne, couronné par rAcadémie, en 1812.)
Dans tous les siècles oü l'esprit humain se perfectionne par la culture des arts, on voit na!tre des hommes supérieurs qui recoivent la lumière et la répandent, et vont plus loin que leurs contemporains, en suivant les mémes traces. Quelque chose de plus rare, c'est un génie qui ne doive rien amp; son siècle, ou plutót qui, malgré son siècle, par la seule force de sa pensée, se place de lui-même a cóté des écrivains les plus parfaits, nés dans les temps les plus polis; tel est Montaigne. Penseur profond sous le règne du pédantisme, auteur brillant et ingénieux dans une langue informe et grossière, il écrit avec le secours de sa raison et des anciens. Son ouvrage reste et fait seul toute la gloire littéraire d'une nation; et lorsque, après de longues années, sous les auspices de quelques génies sublimes qui s'élancent è. la fois, arrive enfin 1'dge du bon goüt et du talent, eet ouvrage, longtemps unique} demeure toujours original; et la France, enrichie tout-rl-coup de tant de brillantes merveilles, ne sent pas refroidir son admiration pour ses antiques et naïves beautés. Un siècle nouveau succède, aussi fameux que le précédent, plus éclairé peut-être-, plus exercé il juger, plus difficile a satisfaire, paree qu'il peut comparer davantage; cette seconde épreuve n'est pas moins favorable a la gloire de Montaigne; on l'entend mieux, on l'imite plus hardi-ment; il sert A rajeunir la littérature, qui commencait a s'épuiser; il inspire nos plus illustres écrivains; et ce philosophe du siècle de Charles IX semble fait pour instruire le dix-huitième siècle.
507
Quel est ce prodigieux mérite qui survit aux variations du lan-gage , au changement des moeurs? C'est le naturel et la vérité. Voila le charme qui ne peut vieillir. Qui pourrait se lasser d'un livre de bonne foi, écrit par un homme de génie? Ces épanchements familiers
VILLEMAIN (1790â1867).
de l'auteur, ces révélations inattendues sur de grands objets et sur des bagatelles, en donnant A ses écrits la forme d'une longue confidence font disparaitre la peine légère que l'on éprouve amp; lire un ouvrage de morale. On croit converser; et comme la conversation est piquante et variée, que souvent nous y venons è, notre tour, que celui qui nous instruit a soin de nous répéter; Ce riest pas ici ma doctrine, c'est mon étude, nous avoue ses faiblesses pour nous con-vaincre des nótres, et nous corrige sans nous humilier, jamais on ne se lasse de l'entretien.
L'ouvrage de Montaigne est un vaste répertoire de souvenirs et de réflexions nées de ces souvenirs. Son inépuisable mémoire met a sa disposition tout ce que les hommes ont pensé. Son jugement, son goüt, son instinct, son caprice méme lui fournissent aisément des pensées nouvelles. Sur chaque objet, il commence par dire tout ce qu'il sait, et, ce qui vaut mieux , il finit par dire ce qu'il croit. Get homrae, qui, dans la discussion, cite toutes les autorités, écoute tous les partis, accueille toutes les oppositions, lorsqu'enfin il vient d, décider, ne consulte plus que lui seul, et donne son avis, non comme bon, viais comme sien: une telle marche est longue, mais elle est agréable, elle est instructive, elle apprend a douter; et ce commencement de la sagesse en est quelquefois le dernier terme.
On sait avec quelle constance il avait étudié les grands génies de l'ancienne Rome, combien il avait vécu dans leur commerce et dans leur intimité. Doit-on s'étonner que son ouvrage porte, pour ainsi dire, leur marque, et paraisse; du moins pour le style, écrit sous leur dictée? Souvent il change, modifie , corrige leurs idéés. Son esprit, impatient du joug , avait besoin de penser par lui-même; mais il conserve les richesses de leur langage et les formes de leur diction. L'heureux instinct qui le guidait lui faisait sentir que, pour donner è, ses écrits le caractère de durée qui manquait 4 sa langue, trop imparfaite pour être déja fixée, il fallait y transporter, y natu-raliser en quelque sorte les beautés d'une autre langue qui, par sa perfection, fut assurée d'être immortelle; ou plutót l'habitude d'étudier les chefs d'ceuvre de la langue latine le conduisait A les imiter. II en prenait d son insu toutes les formes , et se faisait Romain sans le vouloir. Quelquefois, réglant sa marche irrégulière, il semble imiter Cicéron méme. Sa phrase se développe lentement, et se remplit de mots choisis qui se fortifient et se soutiennent l'un l'autre dans un enchainement harmonieux. Plus souvent, comme Ta-cite, il enfonce profondément la signification des mots, met une idéé, neuve sous un terme familier , et, dans une diction fortement travaillée, laisse quelque chose d'inculte et de sauvage. II a le trait énergique, les sons heurtés, les tournures vives et hasardées de Salluste, 1'ex-pression rapide et profonde, la force et l'éclat de Pline Tanden. Souvent aussi, donnant è, sa prose toutes les richesses de la poésie, il s'épanche, il s'abandonne avec l'inépuisable facilité d'Ovide, ou respire la verve et l'ipreté de Lucrèce. 1 Voila les diverses couleurs qu'il emprunte de toutes parts pour tracer des tableaux qui ne sont qu'è. lui.
So8
1
Lucrèce (7quot;. Lucretius Carus), poète latin du siècle d'Auguste, auteur du poème: De reruni natura (de la Nature.)
COURS DE LITTERATURE.
I. FRAGMENTS DU COURS DE LITTÃRATURE.
I. LE SAGE. 1
Le Sage, dans sa vie obscure et modeste, sans prétention de secte ou de parti, fut un modèle 3. part, un classique de bonne plai-santerie et de bon sens, qui descendait en droite ligne de Molière , et avait eniprunté la judicieuse et fine observation de La Bruyère, avec plus de simplicité dans l'expression.
Mettons-le done amp; part, comme un de ces prosateurs de l'ancienne école qui, dans le XVIIIe siècle, conservèrent le goüt du siècle précédent
--Soit que l'amour du plaisir ou les embarras de fortune, ou
le goüt de libres études, ou peut-être toutes ces choses 3. la fois aient occupé la jeunesse de Le Sage, il fut de ces hommes dont le talent ne paralt qua dans leur maturité. II avait quarante-cinq ans quand il publia le Diable boiieux, et cinquante qaand il fit jouer 7ur car et.
Dans la langueur et l'ennui oü s'éteignaient les dernières années du siècle brillant de Louis XIV, la vive satire du Diable boiieux eut un prodigieux succès; le titre et le fond étaient pris de l'espagnol, mais rajeunis par des allusions toutes contemporaines. L'édition fut enlevée rapidement; et deux jeunes seigneurs se disputèrent l'épée a la main, dans la boutique du libraire , le dernier exemplaire de ce livre, oü la cour était si bien peinte.
Animé 2 par cette faveur publique, Le Sage fit son chef-d'ceuvre, le chef-d'ceuvre de la comédie-roman, Gil Bias. Puis, en vieillissant, il traduisit ou imita de l'espagnol Guzman iïAlfarache, Estevanille, le B ache lier de Salamanqne. De la, sans doute, le procés littéraire fait è, Le Sage sur la propriété de son meilleur roman; car de nos jours encore, uue prétention nationale lui dispute son Gil Bias , en disant: II nous a pris même ses plus médiocres ouvrages; a plus forte raison son chef-d'ceuvre, raisonnement d'après lequel les Espa-gnols pourraient soutenir que Le Sage, leur ayant eniprunté deux de ses petites comedies du Point d1 Honneur et de Don Cés ar, 3. dü leur prendre aussi lurcaret.
2. HlSTOIRE DE CHARLES XII PAR VOLTAIRE.3
Sa première entreprise historique Charles XI1, est un chef-d'oeuvre de narration; et le héros, les faits , l'époque , ne voulaient pas un autre mérite. Voltaire commenca cette histoire a la fin de son voyage d'Angleterre, en relisant Quinte-Curce, et en faisant causer le chevalier Dessaleurs, qui avait longtemps suivi le service aventureux de Charles XII. L'Europe était encore pleine du bruit de ce roi. L'his-torien recueillit, en courant, des détails et des témoignages; il en écrivit le récit dans quelques mois cie retraite profonde k Rouen, avec cette vitesse qui faisait partie de sa verve, et tout en compo-sant a la fois Eriphyle et la Mort de César.
Mais s'il mêlait les travaux, il ne confondait pas les tons; il ne jeta sur Charles XII rien de la pompe un peu factice qu'il donnait è. ses Romains de thédtre. L'ouvrage est dans un goüt parfait d'élégance rapide et de simplicité. Poar les choses sérieuses, les descriptions de
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1
Voyez page 270 de ce Manuel. 2 Encourage. 3 Voyez page 343.
VILLEMAIN (1790â1867).
pays et de mceurs, les marches, les combats, le tour du récit tient de César bien plus que de Quinte-Curce. Nul détail oiseux, nulle décla-raation, nulle parure: tout est net, intelligent, précis, au fait, au but. On voit les hommes agir; et les événements sont expliqués par le récit. II y a même un rapport singulier et qui plait entre Taction sou-daine du héros et Failure svelte de l'historien. Nulle part notre langue n'a plus de prestesse et d'agilité; nulle part on ne trouve mieux ce vif et clair langage que le vieux Caton attribuait è. la nation gauloise, au même degré que le génie de la guerre: Duas res gens gallic a industriosissime per sequitur, rem inilitarem et argute loqui. 1
Ce livre a cependant rencontré deux sérieux critiques; Tun est le grand capitaine - qui repassa plus désastreusement sur quelques-unes des traces de Charles XII en Russie. Napoléon, dans sa funeste campagne de 1812, en touchant aux lieux qu'a nommés Voltaire, trouvait son récit inexact et faible, et le jetait pour prendre le journal militaire d'Adlerfeldt. On concoit, en effet, que les descriptions devinées par Fhistorien, d'après des cartes et des livres, n'aient pas satisfait la rigueur de la géographie militaire, la plus exacte de toutes, par le but décisif qu'ellè se propose. Voltaire cependant eut, un des premiers, l'art de méler l'image des lieux è, celle des événements, pour l'intelligence et l'effet du récit; témoin sa description si bien placée du climat dë la Suède, sa vue des plaines de la Pologne et des forêts de 1'Ukraine, sa route tracée vers Smolensk. Mais cette géographie de peintre, avec ses brillantes perspectives, ne suffit pas au général qu'une erreur de quelques lieues peut fatalement tromper; ce n'est pas lè. cette carte historique qui ressemble Ãl nn plan de ba-taille, cette topographic de conquérant, que Napoléon voulait, et qu'il a jetée lui-même en téte du récit de sa campagne d'Italie, comme le cercle magique oü il enfermait sa proie. Un autre défaut de \'histoire de Charles XII, lue surtout pendant la campagne de Russie, c'est que le récit, toujours si net et d'un coloris si pur, manque parfois de sérieux, et n'a jamais cette mdle tristesse et cette austérité qui peint et fait sentir les grandes catastrophes, même sans les déplorer.
L'autre critique qu'a rencontré Voltaire, c'est Montesquieu, qui, tout en trouvant admirable le récit de la retraite de Schulenbourg, morceau des plus vifs qu'on ait écrits, dit-il, ajoute sèchement: âL'au-teur manque parfois de sens.quot;' Montesquieu n'ayant pas dit en quoi Voltaire manquait de sens, je n'essaierai pas de le suppléer, et je verrai Ié, plutót une de ces censures outrecuidantes que les génies contemporains ne s'épargnent pas entre eux.
Dans le fait, XHistoire de Charles XI 1, si amusante a lire, est plus vrai qu'on ne croit. Le chapelain Norberg, qui nomme Voltaire un archi-menteur, ne l'a convaincu que rarement d'inexactitude, et il n'ajoute, dans ses trois volumes in-quarto, que bien peu de détails importants au récit pressé de Voltaire: tant la diffusion est stérile et l'art d'écrire laconique! Le héros suédois ne vaut pas Alexandre; mais Voltaire est bien supérieur è. Quinte-Curce.
1
La nation gauloise s'applique avec passion a deux choses, a l'art militaire et a
COURS DE LITTÃRATURE.
3. MONTESQUIEU ET ROUSSEAU. 1
De Montesquieu è Rousseau quel immense intervalle! quel contraste de vues et d'idées! Et cependant l'un de ces hommes suscitait l'autre ; ou plutót ils étaient appelés tous deux par leur siècle, dont ils repré-sentaient deux époques successives. Les abus et 1'affaiblissement de l'ancien pouvoir, le respect d'habitude qu'il inspirait encore, l'indépen-dance d'esprit, défaut de liberté civile, la curiosité des choses poli. tiques, le commerce intellectuel avec l'Angleterre avaient appelé Montesquieu. II travailla sur ces idéés de son temps; il les mürit, il les éleva par vingt ans de méditation. Et lorsque son grand ouvrage fut aclievé, eet ouvrage, accueilli avec tant d'admiration en Europe, sem-blait a peine assez hardi pour 1'opinion de la France: tant l'ancien édifice de la monarchie s'était insensiblement affaissé sur lui-même!
Alors parut Rousseau, et k son premier ouvrage, deux ans après F Esprit des lois, a cette satire des lettres et de la mollesse sociale, au milieu du monde le plus enchanté par tous les plaisirs de l'esprit et de l'élégance, on pouvait comprendre qu'un nouveau personnage était entré sur la scène, qu'une classe nouvelle, pour ainsi dire, avait pris enfin la parole, avec des passions plus fortes, en les couvrant toutefois encore de l'élégance et de la pompe exigées pour plaire. Ce n'est plus l'opposition fine et modérée de quelques académiciens: ce ne sont plus les épigrammes profondes, mais discrètes de F Esprit des lois; ce n'est plus cette indépendance qui flattait parfois les vices de la cour, et ne lui demandait que d'être favorable aux lettres. Sous le beau langage de Rousseau perce une rancune démocratique, qui s'en prend è. la philosophic comme aux abus, aux lettres comme aux grands seigneurs, et frappe les premiers pour mieux atteindre les seconds.
II n'y a pas seulement dans ce Discours comme Ie dit LaHarpe, le dépit de n'avoir pas été invité chez madame Dupin, le jour oü elle donnait son diner de gens de lettres: la blessure de Rousseau remonte plus loin. On sent l'irritation d'un homme supérieur tenu longtemps en dehors de la société; il y a le souvenir de sa misé-rable jeunesse d'apprenti, de sa fuite sans asile et sans pain, de sa conversion forcée , de ses métiers de laquais, de séminariste, de pauvre musicien, de trucheman â¢2 d'un moine quêteur, de copiste, de secrétaire, et enfin de commis de caisse a Paris , sans pouvoir arriver amp; rien , qu'è, vivre è, force de travail. Tant de peines et de mécomptes avaient agi sur l'dme de Rousseau et éclataient en lui par un bldme amer, qui répond è. des passions que trop souvent la société ignore et dédaigne, bien qu'elles fermentent dans son sein. Ce n'étaient pas les lettres qui déplaisaient a Rousseau. Quel homme les aima plus que celui qui, tout enfant, pleurait en lisant Plutarque, qui dans sa jeunesse errante et pauvre , étudiait partout, et d'un dge déj;\ mür , sans soupconner encore son génie, s'exergait, dans les allées du Luxembourg, ü retenir par coeur des Eglogues de Virgile qu'il avait lues cent fois? A vrai dire, ce que Rousseau attaque bien plus que les lettres mémes, c'est l'esprit général du XVIIIe siècle. Sa dissidence est déjrl marquée dans son début. Par lè,, ce Discours commence la mission politique de Rousseau.
52
1
V. page 293 et 365. 1 Trucheman ou truchement, de l'espagnol trujnman,
l'arabe tarjumau, veut dire interprète. Drogoman et Drogman sont deux autres formes du même mot.
2
C. Plcetz, Manuel de Littérature francaise, 4e éd. 35
SCRIBE.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
Augustin-eugène scribe naquit en 1791 è, Paris, ou son père tenait un magasin de soieries. Après avoir fait ses études classiques au collége de Sainte-Barbe, le jeune Scribe passa k l'Ãcole de droit. Mais la passion qu'il eut de bonne heure pour le thédtre lui fit négliger 1'étude de la jurisprudence. Déjü en 1811, il donnait k la scène sa première pièce. qui échoua complètement. Ce premier échec fut suivi de beaucoup d'autres, mais rien ne put rebuter le jeune et opiniamp;tre écrivain, qui, vers 1815, commenca h conquérir la faveur du public. Les quinze années de la Restauration ne furent pour Scribe qu'un long triomphe. Chaque mois était marqué par une ou même plusieurs ceuvres nouvelles et par un succès nouveau. Les thédtres du Vaudeville et des Variétés suffisaient è, peine è. l'avidité du public et d. l'écoulement de ces innombrables productions. La création du theatre de Madame, en 1820, appelé plus tard thédtre du Gymnase, leur ouvrit un nouveau débouché. Pendant quelques années, Scribe ne travailla plus que pour ce thédtre, auquel il donna environ cent cinquante pièces.
Pour fournir è. une pareille consommation, le cabinet de travail de Scribe a dü ressembler a un véritable atelier, oü une foule de collaborateurs apportaient chacun leur part de travail, qui 1'idée , qui le plan, qui un dialogue, qui des couplets. Scribe, doué pour le travail d'une facilité et d'un perséverance incroyables, surveillait et dirigeait tout et, selon l'aveu de ses collaborateurs, sa part a été considérable dans toutes ces pièces. En même temps il desservait de ses libretti d'opéra presque tous les compositeurs célèbres. Les textes de la Dame Manche, de la Mnette de Portici, de Fr a Diavolo, de Robert le Diable, de la Juive, des Huguenots, du Prophéte, etc., etc. sont sortis de sa plume féconde.
L'agitation politique qui suivit la revolution de Juillet ayant re-froidi l'intérét du public pour les petites intrigues qui sont le fond du vaudeville, Scribe s'essaya dans un genre plus élevé etcomposa, pour le Thédtre-Francais, une série de comédies en prose, qui presque toutes eurent un trés grand succès, et dont plusieurs ont une véritable valeur littéraire. De ce nombre sont Bert rand et Raton ou rart de compirer (1833), dont nous donnerons une courte analyse, la Camaraderie ou la courte Ãchelle, tableau spirituel de la puissance des coteries (1837), et la Calomnie (1848). Le Verre d'eau (1842) est une pièce d'une valeur plus contestable.
L'activité incroyable (on calcule que ses pièces dépassent le chiffre de 350) que ce prince du vaudeville et de la comédie déploya pendant un demi-siècle, lui valut une immense popularité et une trés grande fortune. Scribe n'en oublia jamais l'origine, témoin 1'inscrip-tion qu'on lisait sur son beau chdteau de Séricourt, dans le département de Seine-et-Marne;
Le théatre a payé eet asile champêtre;
Vous qui passez, merci! je vous le dois peut-être.
1
D'après Vapereau, J)ictio?inaire des contemporains.
BERTRAND ET RATON.
II faut ajouter qu'il usa fort noblement de sa richesse. On cite de lui des traits nombreux d'une bienfaisance ingénieuse et délicate. II mourut en 1861 , d'une attaque d'apoplexie.
II est bien entendu qu'une exploitation en grand du domaine dra-matique, telle que Scribe l'a pratiquée, doit avoir fait naitre une masse de productions dont l'histoire de la littérature n'a point tl s'occuper. Même celles de ses pièces qui sont des oeuvres littéraires se ressentent quelquefois de la rapidité du travail: son style, qui est vif et léger, manque souvent de force et de correction. Mais un mérite qu'on ne peut lui contester, c'est Fart de la raise en scène â et l'agrément du dialogue.
BERTRAND ET RATON,
OU
L'ART DE CONSPIRER.
(1833).
L'événement historique qui fait le fond de cette pièce est emprunté a Thistoire du Danemark du dernier siècle: c'est l'étonnante fortune et la terrible chute de Struensée , événement qui parait propre a fournir le sujet d'une tragédie plutót que d'une comédie.
Struensée, fils d'un pasteur de Halle , exercait la médecine a Altona, lorsque le roi de Danemark, Christian VII, allant faire un voyage en France, passa par cette ville. Struensée fut nommé médecin particulier du roi pour l'accompagner dans ce voyage, conserva sa place après le retour de la cour a Copenhague, devint le favori de Christian , fut chargé de l'éducation du prince royal, acquit bientót une influence sans hornes sur la jeune Caroline-Mathilde, et en usa pour renverser le ministre Bernstorf (1770). II fut nommé , en 1771 , premier ministre et opéra une révolution compléte dans 1'Etat, en abolissant le conseil privé du roi , et en faisant d'utiles réformes dans les finances , l'industrie et les lois pénales, Mais ces changements ne furent point faits avec assez de prudence; Struensée blessa la noblesse danoise par sa hauteur et par des réformes qui ne respectaient point ses privilèges: il froissa le sentiment national des Danois par l'introduction de Ia langue allemande dans les actes publics. La reine douairière Marie-Julie (Juliane-Marie) et le comte de Rantzau se mirent a la téte de ses ennemis et obtinrent du faible roi son arrestation et celle de la reine Caroline-Mathilde. Traité avec la dernière rigueur , le ministre fut mis en jugement, et cut la main droite et la téte tranchées en 1772.
Scribe, laissant de cóté la fin tragique du ministre, lequel ne parait pas méme en scène, a su tirer de eet événement le sujet d'une comédie, dont la conspiration tramée contre Struensée fait les principaux frais. II a traité les données historiques avec toute la liberté qu'il faut accorder au poète, et a augmenté l'intérêt qu'inspirent les person-nages historiques, par l'invention d'une intrigue habilement combinée.
Le principal personnage de cette comédie est le comte Bertrand de Rantzau , dont Scribe peint le caractère sous un jour beaucoup moins odieux qu'il ne l'était réellemcnt. C'était un homme méchant, perfide et inconstant, aventureux et sans principes, servant tous les partis et abandonnant ses amis au moment du danger. II avait puissamment travaillé a élever Struensée et son parti; mais , blessé par ce parvenu dans son amour-propre, du reste ruiné et perdu de dettes, ne voyant d'espoir de salut que dans une révolution , Rantzau se coalisa avec la reine Marie-Julie. Q,uant a la finesse d'espritet a l'habileté dont il fait preuve dans la pièce , ce sont des qualités qu'il possédait réelle-ment, sans qu'il ait pour cela joué le róle important qu'il plait a l'auteur de lui attribuer.
Le comte de Rantzau, dans Bertrand et , est le principal meneur de la conspira
tion; sans se montrer ostensiblement, il conduit tout avec une supériorité d'esprit et une adresse fort amusantes. Scribe, dit-on, a voulu représenter sous les traits de ce personnage, un des plus célèbres diplomates de l'époque, le fameux Talleyrand, 1 servi-teur de tous les gouvernements qui s'étaient succédé en France depuis 1789, et même après la révolution de Juillet ambassadeur de France a Londres.
513
1
Le prince de Talleyrand (prononcez; Ta-lai-ran ou Tal-ran, pas de son mouillé), né en 1754, mort en 1838.
scribe (1791 â 1861).
Si le comte Bertrand de Rantzau représente les gens habiles qui, dans une revolution r ne risquent rien, raais se montrent seulement après coup pour en profiter, les sots qui sont assez simples pour s'exposer aux perils de l'entreprise, et pour se laisser éconduire quand il s'agit de partager les fruits de la victoire, sont représentés par le marchand de soieries Raton Burkenstafï. Scribe a choisi les prénoms des deux personnages d'après la fable de La Fontaine: Lc Singe et le Chat (livre IX . fable 16):
Bertrand dit a Baton: Frère, il faut aujourd'hui
Que tu fasses un coup de maitre:
Tire-moi ces marrons. Si Dieu m'avait fait naitre Propre a tirer marrons du feu ,
Certes , marrons verraient beau jeu.
Raton Burkenstaff, qui fait l'homme d'importancc et qui n'est qu'un sot, un zéro ^qui na de valeur que qicand il est placé a la finquot; sourd aux conseils sensés de sa femme Marthe, veut absolument jouer un róle politique. Sa maison est mise au pillage, son fils Eric et lui-même courent les plus grands dangers, et, quand la révolte a réussi, quand la reine douairière Marie-Julie est nommée régente et le comte Bertrand de Rantzau premier ministre, on donue a M. Raton Burkenstaff le titre de marchand de soieries de la couronne.
Nous reproduisons quelques scènes du second acte de la pièce.
ACTE II, SCÃNE II.
raton, marthe, sa femme; jean son garcon de boutique.
Jean {portant des étoffes sons son bras). Me voici, notre maltre ... Je viens de chez la baronne de Moltke.
Raton ibrusquemenl). Eh bien! qu'est-ce que ca me fait! qu'est-ce que tu me veux?
Jean. Le velours noir ne lui couvient pas; elle l'aime mieux vert et vous prie de lui en porter vous-tnêtne des échantillons.
Raton {allant au comptoir). Va-t'en au diable! .... Vous allez voir que je vais me déranger de mes affaires ! .... II est vrai que
la baronne de Moltke est une femme de la cour----Tu iras, ma
femme; ce sont des affaires du magasin, cela te regarde.
Jean. Et puis voici....
Raton. Encore! il n'en finira pas.
Jean {lui présentant un sac). L'argent que j'ai touché pour ces vingt-cinq aunes de taffetas.
Raton (prenani le sac). Dieu! que c'est humiliant d'avoir ^ s'oc-cuper de ces détails-lil! (Lui rendant le sac). Porte cela lÃl-haut a mon caissier, et qu'on me laisse tranquille. (// se remet a écrire.) âQui, madame, c'est d Votre Majesté....quot;
Jean (passant a droiie et pesant le sac). Humiliant! . . . . pas tant, et je m'accommoderais bien de ces humiliations-lè.
Marthe (f arrctant par le bras au moment oii il va monter Pescaher). Ãcoutez ici, monsieur Jean. Vous avez été bien longtemps dehors, pour deux courses que vous aviez è. faire.
Jean (a part). Ah! diable!____elle s'apercoit de tout, celle-lè.!
elle n'est pas comme le bourgeois 1 (Hani). C'est que, voyez-vous, madame, je m'arrêtais de temps en temps dans les rues ou dans la promenade k écouter des groupes qui parlaient.
Marthe. Et sur quoi?
5I4
1
Bourgeois était la dénomination dont se servaient les ouvriers , les domestiques, les garcons de boutique, etc., pour désigner leur maitre; dans ce sens, le mot patron tend aujourd'hui a remplacer bourgeois.
bertrand et raton (agte ii, scène li). 515
Jean. Ah, madame! je ne sais pas, sur un édit du roi. . . .
Marthe. Et lequel?
Raton (d1 mi air important et toujours au comptoir). Vous ne savez pas cela, vous autres: rordonnance qui a paru ce matin et qui remet le pouvoir royal entre les mains de Struensée.
Jean. Ca m'est égal, je n'y ai rien compris, mais tout ce que je sais, c'est qu'on parlait vivement et avec des gestes; et ca s'échauffait, .... et il pourrait bien y avoir du bruit.
Raton [(Tun air important). Certainement, c'est trés grave.
Jean {avec joie.) Vous croyez?
Marthe (a feari). Et qu'est-ce que ga te fait?
Jean. Ca me fait plaisir, paree que, quand il y a du bruit, on ferme les boutiques, on ne fait plus rien, on a congé; et pour les gar-gons de magasin, c'est un dimanche de plus dans la semaine; et puis, c'est si amusant de courir les rues et de crier avec les autres! . . .
Marthe. De crier.....quoi?
Jean. Est-ce que je sais? on crie toujours!
Marthe. II suffit; remontez li-haut, et restez-y; vous ne sortirez plus d'aujourd'hui.
Jean (sortant). Quel ennui! .. . . il n'y a jamais de profits dans cette niaison-ci!
Marthe {se retournant et voyant Raton, qui pendant ce temps a pris son chap eau et s' est glissé derrière elle). Eh bien! toi, qui étais si occupé, oü vas-tu done?
Raton. Je vais voir ce que c'est.
Marthe. Et toi aussi?
Raton. N'as-tu pas déjè. peur ? ... . Les femmes sont terribles! Je veux seulement sa voir ce qui se passe, me mêler parmi les groupes des mécontents, et glisser quelques mots en faveur de'la reine-mère.
Marthe. Et qu'as-tu besoin d'elle ou de sa protection? . . . . Quand on a de 1'argent dans sa caisse, et nous en avons , on peut se passer de tout le monde; on n'a que faire des grands seigneurs, on est libre, indépendant, on est roi dans son magasin; reste dans le tien, . . . . c'est ta place!
Raton. C'est-è-dire que je ne suis bon A rien qu'Ãl auner du quinze-seize? 1 c'est-ü-dire que tu déprécies le commerce?
Marthe. Moi, déprécier le commerce! moi, fille et femme de fabricant! moi, qui trouve que c'est l'état le plus utile au pays, la source de sa richesse et de sa prospérité ! moi, enfin, qui ne vois rien de plus honorable et de plus estimable qu'un commercant qui est commercant! .... Mais si lui-même rougit de son état, s'il quitte son comptoir pour les antichambres, ce n'est plus ga ... . Et quand tu dis des bêtises comme homme de cour, je ne peux plus t'honorer comme marchand d'étoffes.
Raton. A merveille, madame Raton Burkenstaff 1 Depuis que notre reine méne son mari, chaque femme du royaume se croit le droit de régenter le sien; .... et vous qui bldmez tant la cour, vous faites comme elle.
1
Du quinze-seize était une étoffe large de quinze seizièmes d'aune.
scribe (1791â1861).
Marthe. Eh, mordi! ne songez pas è. la cour, qui ne songe pas amp; vous, et pensez un peu plus è ce qui vous entoure. Etes-vous done si las d'être heureux? N'avez-vous pas un commerce qui pros-père, des amis qui vous chérissent, une femme qui vous gronde, mais qui vous aime, un fils que tout le monde nous envierait, un fils qui est notre orgueil, notre gloire, notre avenir?
Raton. Ah! si tu te mets sur ce chapitre ....
Marthe. Eh bien, oui! . . . . voilé mon ambition, amp; moi, mon affaire d'Ãtat; je ne m'informe pas de ce qui se passe ailleurs; peu m'importe que la reine ait un favori ou n'en ait pas! que ce soit tel ambitieux qui règne ou bien tel autre! Ce qu^il m'importe de savoir, e'est si tout va bien chez moi, si l'ordre règne dans ma maison, si mon mari se porte bien, si mon fils est heureux; moi je ne m'occupe que de vous , de votre bien-être; e'est mon devoir. Que chacun fasse le sien.....Chacun son métier, comme on dit; et . . . . voilé,!
Raton (avec impatience). Eh! qui te dit le contraire!
Marthe. Toi, qui A chaque instant me donnés des inquiétudes mortelles, qui es toujours a pérorer 1 sur le pas 2 de ta boutique, è. bUmer tout ce qu'on fait, ce qu'on ne fait pas; toi, é qui tes idéés ambitieuses font négliger nos meilleurs amis .... Michelson , qui t'a invité tant de fois é aller le dimanche a. sa campagne. 3
Raton. Que veux-tu?.... un marchand de draps qui n'est rien dans I'Etat----Car enfin, qu'est-ce qu'il est ?
Marthe. II est notre ami; mais il te faut de la grandeur, de l'éclat. C'est encore par ambition que tu n'as pas voulu garder notre fils auprès de nous, ou il aurait été si bien! et que tu I'as fait entrer auprès d'un grand seigneur, oil 4 il n'a éprouvé que des chagrins, dont il nous cache une partie.
Raton. Est-il possible !. ... notre enfant.... notre fils unique! ... il est malheureux!
Marthe. Et tu ne t'en es pas apercu? Tu ne t'en doutais pas?
Raton. Ce sont lü des affaires de ménage;.... moi je ne m'en mélais pas, je comptais sur toi; j'ai tant d'occupations! .... Et qu'est-ce qu'il veut? qu'est-ce qu'il lui faut? Est-ce de 1'argent? Demande-lui combien .... Ou plutót .... tiens, voilé, la clef de ma caisse; donne-la-lui.
Marthe. Taisez-vous, le voici.
SCÃNE III.
raton, marthe, éric, leur fils.
Eric {entrant vive?nent). Ah! c'est vous, mon père ! . . .. je craignais que vous ne fussiez sorti. 11 y a quelque agitation dans la ville.
Raton. C'est ce qu'on dit; mais je ne sais pas encore de quoi il s'agit, car ta mère n'a pas voulu me laisser aller. Raconte-moi cela, mon gargon.
Eric. Ce n'est rien, mon père, rien du tout; mais il y a des
1
Pérorer: parler, discourir longuement et avec emphase.
2
quot; Cest-è-dire : sur le scull. 3 Campagne, pour: maison de campagne, villa.
3
14 Chez qui ou chez lequel serait plus exact.
bertrand et raton (acte II, scène III). 517
moments oü, même sans motifs , il vaut mieux agir avec prudence. Vous êtes le plus riche négociant du quartier, vous y êtes influent; vous ne craignez pas d'expritner tout haut votre opinion sur la reine Mathilde et sur le favori. Ce matin encore, au palais ....
Marthe. Est-il possible ?
Ãric. lis pourraient finir par le savoir!
Raton. Qu'est-ce que ga me fait ? Je ne crains rien; je ne suis pas un bourgeois obscur, inconmi, et ce n'est pas un homme comme Raton Burkenstaff du Soleil d'Or qu'on oserait jamais arrêter. Ils le voudraient, qu'ils n'oseraient pas!
Ãric [a demi-voix). C'est ce qui vous trompe, mon père; je crois qu'ils oseront.
Raton {effraye). Hein! qu'est-ce que tu me dis ld ? .... Ce n'est pas possible.
Marthe. J'en étais süre, je le lui répétais encore tout tl l'heure. Mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce que nous allons devenir ?
Ãric. Rassurez-vous, ma mère, et ne vous effrayez pas.
Raton (trcmblanf). Saus doute, tu es ld. k nous effrayer . . . . ê. t'effrayer sans raison; .... ga vous trouble, ga vous déconcerte, on ne sait plus ce qu'on fait. et dans un moment oü Ton a besoin de son sang-froid .... Voyons, mon gargon, qui t'a dit cela? d'oü le tiens-tu?
Ãric. D'une source certaine, d'une personne qui n'est que trop bien instruite, et que je ne puis vous nommer; mais vous pouvez me croire.
Raton. Je te crois, mon enfant; et, d'après les renseignements positifs que tu me donnés la, qu'est-ce qu'il faut faire?
Ãric. L'ordre n'est pas encore signé, mais d'un instant k l'autre il peut 1'être, et ce qu'il y a de plus simple et de plus prudent, c'est de quitter sans bruit votre maison, de vous tenir caché pendant quel-ques jours ....
Marthe. Et oü cela?
Ãric. Hors de la ville , chez quelque ami.
Raton (vivcnieni). Chez Michelson, le marchand de drap .... Ce n'est pas la qu'on ira me chercher .... Un brave homme .... in-offensif.... qui ne se mêle de rien .... que de son commerce!
Marthe. Vous voyez done bien qu'il est bon quelquefois de se mêler de son commerce! ....
Eric (d'un air suppliant). Eh! ma mère ....
Marthe. Tu as raison! j'ai tort; ne songeons qu'd son départ.
Ãric. II n'y a pas le moindre danger; mais n'importe, mon père, je vous accompagnerai.
Raton. Non, il vaut mieux que tu restes; car enfin 1 tantót quand ils viendront, et qu'ils ne me trouveront plus, s'il y avait du bruit, du tumulte, tu imposeras a ces gens-ld, tu veilleras d la süreté de nos magasins, et puis tu rassureras ta mère, qui est toute tremblante.
Marthe. Oui, mon fils, reste avec moi.
Ãric. Comme vous voudrez. {Apercevani Jean, qui dcscendi'esca-lier). Et au fait. il suffira de Jean pour accompagner mon père jusque chez Michelson. Jean, tu vas sortir.
Jkan. Est-il possible? quel bonheur! Madame le permet?
Marthe. Sans doute, tu sortiras avec ton maltre.
scribe (1791 â 1861).
jean. Oui, madame.
Eric. Et tu ne le quitteras pas. quot;
jean. Oui, monsieur Eric.
Raton. Et surtout de la discrétion; pas de bavardage, pas de curiosité.
jean. Oui, notre nialtre; il y a done quelque chose?
Raton (a Jean, a demi-voix). La cour et lë ministère sont fu-rieux contre moi; on veut m'arrêter, m'incarcérer, m'emprisonner, peut-être pire ....
jean. Ah bien, par exemple! 1 je voudrais bien voir cela! ii y aurait un fameux bruit dans le quartier, et vous m'y verriez, notre maltre; vous verriez quel tapage; madame m'entendra crier.
Raton. Taisez-vous, Jean, vous êtes trop vif.
Marthe. Vous êtes un tapageur.
Eric. Et du reste, ta bonne volonté sera inutile; car il n'y aura rien.
jean (tnsiement et a part). ii n'y aura rien .... Tant pis! moi qui espérais déja du bruit et des carreaux cassés!
Raton [qui pendant ce temps a embrassé sa femme et son fits'). Adieu! . .. . adieu! . . . .
La scène suivante est remplie par un entretien confidential entre quot;firic et sa mère. Celle-ci demande^ la cause de l'inquiétude qu'elle croit avoir remarquée en lui depuis quelque temps. Kric lui confie son secret. Un jeune gentilhomme orgueilleux, son rival, 1'a offensé et refuse de lui rendre raisori, paree que lui, Eric, n'est ni noble ni officier. Afin de pouvoir venger son honneur, il vient de solliciter et d'obtenir un brevet de lieutenant. L'entretien entre la mère et le fils est interrompu par Jean , le garcon de boutique.
SCÃNE V.
marthe éric, jean.
jean (avec joie et regardant a la cantonade). 2 C'est q.a.! a mer-veille! . . .. continuez comme ga
Eric. Eh quoi! déja de retour!.... Est-ce que mon père est chez Michelson ?
jean (avec joie). Mieux que cela.
Marthe {avec impatience). Enfin il est en süreté ?
jean (d'nn air de triomphe). ii a été arrêté.
Marthe. Ciel!
jean. Ne vous effrayez pas ! ga va bien, ga prend une bonne tournure.
Eric (avec colère). T'expliqueras-tu ?
jean. Je traversais avec lui la rue de Stralsund, quand nous rencontrons deux soldats aux gardes qui nous examinent, .... nous suivent,.... puis s'adressant a votre père : Maitre Burkenstafif, lui dit l'un d'eux en ótant son chapeau. au nom de son Excellence le comte Struensée, je vous invite è nous suivre; il desire vous parler.
1
Par exemple/ est une exclamation qui s'emploie souvent dans le langage familier pour exprimer l'étonnement, l'incrédulité ou l'indignation.
2
On appelle cantonade l'intérieur des coulisses. F ar Ier a la cantonade se dit, dans les pièces de théatre, d'un acteur qui parle a un personnage que les spectateurs ne voient pas, ou qui parle dans les coulisses avant d'entrer en scène et sans être vu des spectateurs. Le mot cantonade , vient de l'italien cantonata , cantone, en francais canton , dont l'acception propre est: une certaine partie d'un pays, considérée comme distincte des au tres.
berïrand et raton (acte ii, scène v et ix). 519
Eric. Eh bien ?
Jean. Voyant un air si doux et si honnête, votre père répond: Messieurs, je suis prêt è vous accompagner. Et tout cela s'était passé si trauquillement que personne dans la rue ne s'en était apercu, mais moi, pas si béte!.... je me mets a crier de toutes mes forces: A moi! au secours! on arréte mon maitre, Raton Bur-kenstaff! .... Ãl moi, les amis!
Eric. Imprudent!
Jean. Pas du tout; car j'avais apercu un groupe d'ouvriers qui se rendaient a l'ouvrage: ils accourent k ma voix; en les voyant courir. les femmes et les enfants font comma eux, on ne peut plus passer, les voitures s'arrêtent, les marchands sont sur le pas de leurs portes, et les bourgeois se mettent aux fenétres. Pendant ce temps, les ouvriers avaient entouré les deux soldats aux gardes, délivré votre père, et l'emmenaient en triomphe, suivi de la foule, qui grossissait toujours; mais en passant rue d'Altona, oü sont nos ateliers, fa a été un bien autre tapage! Le bruit s'était déja répandu qu'on avait voulu assassiner notre bourgeois, 1 qu'il y avait eu un combat acharné avec les troupes; toute la fabrique s'était soulevée et le quartier aussi, et ils marchent au palais en criant: Vive Burkenstaff! qu'on nous le rende!
Ãric. Quelle folie!
Marthe. Et quel malheur1
Eric. D'une affaire qui n'était rien, faire une affaire sérieuse, qui va compromettre mon père et justifier les mesures qu'on prenait contre lui!
Jean. Mais du tout; . . . n'ayez done pas peur, .... il n'y a plus rien a craindre! ca a gagné les autres quartiers. On casse déjè, les réverbères et les croisées des hotels: ... ga va bien, c'est amusant. On ne fait de mal a. personne; mais tous les gens de la cour que l'on rencontre, on leur jette de la boue, a eux et Ãt, leur voiture! ca approprie les rues .... Et tenez , . . .; tenez;. .. . entendez-vous des cris ? voyez-vous ce beau carrosse 2 arrêté prés de notre boutique, et qu'on essaye de ren verser?
Eric s'élance dans la rue, interpose son autorité , éloigne les gens du peuple qui ont assailli la voiture, et délivre Mademoiselle de Falkenskield, fille du ministre de la guerre, dont lui, Eric, a été quelque temps le secrétaire particulier. Son entretien avec Mlle de Falkenskield est inlerrompu par Tarrivée du comte de Rantzau, qui avait promis de porter a Eric son brevet de lieutenant, aussitót qu'il I'aurait obtenu du ministre de la guerre, et qui vient remplir sa promesse. M. de Rantzau raconte a Eric et a sa mère Marthe que l'émeute fait des progrès, que les mécontents sont en train de crier devant le palais du roi, et que Raton Burkenstaff est devenu I'idole du peuple. Jean, le garcon de boutique, vient compléter ces nouvelles.
SCÃNE IX.
christine, éric, jean, marthe, rantzau.
Jean (accourant tout es soufflé). Victoire! ... victoire! .... nous I'emportons!
Marthe, Ãric et Rantzau. Parle vite, parle done!
Jean. Je n'en peux plus, j'ai tant crié! Nous étions dans la grande place, devant le palais, sous le balcon, trois ou quatre mille!
2 Carrosse; voyez page 124, note 2.
1
Bourgeois, voyez page 514, note 1.
scribe (1791â1861).
et nous répétions: Burkenstaff! BurkenstafF! qu'on révoque l'ordre qui le condamne: Burkenstaff!!! Alors, la reine a paru au balcon, et Struensée a cóté d'elle en grand costume, du velours bleu magni-fique, et un bel horame, une belle voix! II a parlé, et on a fait silence: âMes amis, de faux rapports nous avaient abusés; je révoque toute espèce d'arrestation, et je vous jure ici, au nom de la reine et au mien, que M. Burkenstaff est libre et n'a plus rien è, craindre.''
Marthe. Je respire! . ...
Ãric. Tout est sauvé!
Rantzau {a pari). Tout est perdu!
Jean. Alors, c'étaient des cris de: Vive la reine! vive Struensée! vive Burkenstraff! Et quand j'ai dit a mes voisins: C'est pourtant moi qui suis Jean, son garcon de boutique, ils ont crié; Vive Jean! et ils m'ont déchiré mon habit, en m'élevant sur leurs bras pour me montrer d. la multitude. Mais ce n'est rien encore; les voilé, tous qui s'organisent, les chefs des métiers en tête, pour venir ici, complimenter notre maltre et le porter en triomphe il la maison commune. '
Marthe {a part). Un triomphe! il en perdra la tête!
Rantzau {a part). Quel dommage! une révolte qui commencait si bien! . ... A qui se fier amp; présent ?
SCÃNE X.
CHRISTINE, ÃRIC, au fond; BURKENSTAFF et PLUSIEURS NOTABLES
qui I'entourent; marthe, jean, rantzau.
Burkenstaff {prenant plusieurs petitions). Oui, mes amis, oui, je présentera! vos réclamations a la reine et au ministre, et il faudra bien qu'on y fasse droit; je serai 1ÃI d'ailleurs, je parlerai. Quant au triomphe que le peuple me décerne et que ma modestie m'or-donne de refuser .. .
Marthe {a part). A la bonne heure!
Burkenstaff. Je l'accepte, dans l'intérêt général et pour le bon effet. J'attendrai ici le cortège. qui peut venir me prendre quand il voudra. Quant è, vous, mes chers confrères, les notables de notre corporation, j'espère bien que tantót, au retour du triomphe, vous viendrez souper chez moi; je vous invite tous.
Tous (criant en sortant). Vive Burkenstaff! vive notre chef!
Burkenstaff. Notre chef! .... vous l'entendez! quel honneur ! .... (A Ãric). Quelle gloire, mon fils, pour notre maison! (A Marthe). Eh bien, ma femme! que te disais-je? je suis une puissance,.... un pouvoir,.... rien n'égale ma popularité, et tu vois ce que j'en peux faire.
Marthe. Vous en ferez une maladie; reposez-vous..... car vous n'en pouvez plus!
Burkenstaff [s'essuyant le front). Du tout! la gloire ne fatigue
pas____ Quelle belle journée! tout le monde s'incline devant moi,
S 20
s'adresse è. moi et me fait la cour. (Apercevant Christine et Rantzau qui sont prés du comptoir a gauche, et qui étaient masques par Ãric) Que vois-je? mademoiselle de Falkenskield et monsieur de Rantzau
1 La maison commune, appelée ordinairement hotel de ville.
BERTRAND ET RATON (ACTE II, SCÃNE X ET Xl). 5 21
chez moi! (A Ranizau, cTun air protecteur ét avec em phase). Qu'y a-t-il monsieur le comte? Que puis-je pour votre service? Que me demandez-vous? ....
Rantzau (Jroid'emeni). Quinze aunes de velours pour un manteau.
Burkenstaff {déconcerté). Ah .... c'est cela ? pardon .... Mais pour ce qui est du commerce, je ne puis pas; si c'était toute autre chose .... {Appelant). Ma femme! . ... Vous sentez qu'au moment d'un triomphe .... Ma femme .... montez dans les magasins, servez monsieur le comte.
Rantzau [donnant un papier a Marthe). Voici ma note.
Burkenstaff (criant a sa femme, qui est déjct sur Pescalier). Et puis, tu songeras au souper, un souper digne de notre nouvelle position; du bon vin, entends-tu? . . . . [Montrant la pone qui est sous Vescalier). Le vin du petit caveau.
Marthe {remontant 1 escalier). Est-ce que j'ai le temps de tout faire?
Burkenstaff. Eh bien! ne te fdche pas.... J'irai moi-même .... {Marthe remonte l'escalier, et disparait). ( A Rantzau). Mille pardons encore, monsieur le comte; mais voyez-vous, j'ai tant d'occupations, tant d'autres soins ... {A Christine et un ton protecteur). Mademoiselle de Falkenskield, j'ai appris par Jean, mon garcon de.... (se repre-nant) mon commis,. .. . le manque de respect qu'on avait eu pour votre voiture et pour vous; croyez bien que j'ignorais.... Je ne peux pas être partout. (D'un ton cTimportance). Sans cela, j'aurais interposé mon autorité; je vous promets d'en témoigner tout mon mécontement, et je veux avant tout....
Rantzau. Faire reconduire mademoiselle d l'hótel de son père.
Burkenstaff. C'est ce que j'allais dire, vous m'y faites penser . ... Jean, que l'on rende è, mademoiselle son carrosse .... Vous direz que je 1'ordonne, moi, Raton de Burkenstaff.... Et pour escorter mademoiselle ....
Eric (vivement). Je me charge de ce soin, mon père.
Burkenstaff. A la bonne heure! .... (A Ãric). S'il vous arri-vait quelque chose, si on vous arrêtait,.... tu diras: Je suis Ãric de Burkenstaff, fils de messire....
Jean. Raton de Burkenstaff.... C'est connu.
Rantzau (saluant Christine). Adieu, mademoiselle;... . adieu, mon jeune ami.
(Erie a offert la main a Christine et sort avec elïe, suivi de Jean).
SCÃNE XI.
RANTZAU, RATON BURKENSTAFF.
(Rantzau s'est assis prés du comptoir, et Raton de l'autre cóté, a droite).
Raton. On vous a fait attendre, j'en suis désolé.
Rantzau. J'en suis ravi;. ... je reste plus longtemps avec vous, et 1'on aime a voir de prés les personnages célèbres.
Raton. Célèbre.... Vous êtes trop bon. Du reste, c'est une
chose inconcevable____ Ce matin personne n'y pensait, ni moi non
plus,.... et c'est venu en un instant.
Rantzau. C'est toujours ainsi que cela arrive, (a part) et que
râ¢r, â â¢
522 scribe (1791â 1861).
cela s'en va. (Hauf). Je suis seulement fiché que cela n'ait pas duré plus longtemps.
Raton. Mais ga n'est pas fini.... Vous l'avez entendu;. ... ils vont venir me prendre pour me mener en triomphe. Pardon, je vais m'occuper de ma toilette; car si je les faisais attendre, ils seraient inquiets, ils croiraient que la cour m'a fait disparaltre.
Rantzau (souriant). C'est vrai, et cela recommencerait.
Raton. Comme vous dites .... Ils m'aiment tant! .. .. Aussi, ce soir, ce souper que je donne aux notables sera, je crois, d'un bon effet, paree que dans un repas on boit....
Rantzau. On s'anime.
Raton. On porte des toast 1 ó. Burkenstaff, au chef du peuple, comme ils m'appellent.... Vous comprenez .... Adieu, monsieur le comte.
Rantzau (souriant et le rappelant). Un instant, un instant.... Pour boire è. votre santé il faut du vin, et ce que vous disiez tout è. l'heure k votre femme....
Raton [se frappant le front). C'est juste:.... je l'oubliais ... (// passé derrière Rantzau et derrière le Comptoir et vionire la porte qui est sous ïescalier). J'ai li le caveau secret, le bon endroit oü je tiens cachés mes vins du Rhin et mes vins de France.... II n'y a que moi et ma femme qui en ayons la clef.
Rantzau [a Raton qui ouvre la parte). C'est prudent. J'ai cru d'abord que c'était lè. votre caisse.
Raton. Non vraiment, quoiqu'elle y fut en süreté. {Frappant sur la porte). Six pouces d'épaisseur; doublée en fer ; et il y a una seconde porte exactement pareille. [Pret a entrcr). Vous permettez'. monsieur le comte?
Rantzau. Je vous en prie;... . je monte au magasin. {Raton est de sc en du dans le caveau; Rantzau s'avance vers la porte, la ferme et revient tranquillenieiit au bord du theatre, en dis an t:) C'est un trésór qu'un homme pareil, et les trésors .... {vwntrant la clef qtiil iienf) il faut les mettre sous clef.
(11 monte par l'escalier qui conduit aux magasins et disparait).
SCÃNE XII.
jean, m a r t h e.
Jean {paraissant au fond, a la porte de la boutique, pendant que le comte monte fescalier). Les voici, les voici! c'est superbe è, voir, un cortège magnifique ! . . .. les chefs des corporations avec leurs ban-nières, et puis de la musique. {On entend une marc he triomphale, et Fon voit paraüre la téte du cortège, qui se range au fond du theatre, dans la rue, en face de la boutique). Oü done est notre maltre ? la-haut, sans doute. {Courant a fescalier). Notre maltre, descendez done;.... on vient vous chercher .... M'entendez-vous?
Marthe (paraissant sur C escalier avec deux gar cons de boutique). Et qu'est-ce que tu as encore a crier?
1
Toast (on prononce tooste) un des mots que la langue francaise de nos jours a empruntés a l'anglais sans nécessité, car on dit irès bien en francais: Porter une santé a quelqu'im, boire ci la santé de qn. etc.
bertrand et raton (acte II, scène XIl). 523
Jean. Je crie après notre maitre.
Marthe. II est en bas.
Jean. II est en haut.
Marthe. Je te dis que non.
Tout le peuple {en dehors). Vive Burkenstaff! vive notre chef!
Jean. Et il n'est pas lè,.... Et on va crier sans lui ... .
(Aux deux garcons de boutique , qui sont descendus.)
Voyez, vous autres,.... parcourez la maison.
Le peuple (en dehors). Vive Burkenstaff! .... qu'il paraisse! qu'il paraisse ! . . ..
Jean (a la porte de la boutique ei criant). Dans l'instant .... on a été le chercher, on va vous !e montrer. (Parcourant le theatre). Ca me fait mal, . .. . ga me fait bouillir le sang....
Plusieurs garcons (rentrant par la droite). Neus ne l'avons pas trouvé.
D'autres garcons (redescendant le magasin). Ni moi non plus,.... il n'est pas dans la maison.
Le Peuple {en dehors avec des murmur es). Burkenstaff! .... Burkenstaff ! ....
Jean. Voilé qu'on s'impatiente, qu'on murmure; et après avoir crié pour lui, on va crier après lui.... Oü peut-il être ?
Marthe. Est-ce qu'on l'aurait arrêté de nouveau?
Jean. Laissez done! après les promesses qu'on nous a faites. {Se frappant le front). Ah, mon Dieu ! . .. . ces soldats que j'ai vus roder autour de la maison .... {Courant au fond). Et la musique du triomphe qui va toujours! .... Taisez-vous done! .... II me vient une idéé! . . . . C'est une horreur .... une infamie!
Marthe. Qu'est-ce qui lui prend done?
Jean (/adressant a une douzaine de geus du peuple). Oui, mes amis, oui, on s'est emparé de notre maltre! .. . . on s'est assuré de sa personne: et pendant qu'on vous trompait par de belles paroles,. . . . il était arrêté!.... emprisonné de nouveau! .... A nous, mes amis!
Le peuple {se précipltant dans la boutique én brisant les vitrages du fond). Nous 'voici! . . . . Vive Burkenstaff! notre chef! .... notre ami!
Marthe. Votre ami?.... et vous brisez sa boutique?
Jean. II n:y a pas de mal! c'est de 1'enthousiasme! . ... et des carreaux cassés .... Courons au palais 1
Tous. Au palais! au palais!
Rantzau {paraissant au haut de tescalier, et regardant ce qui se passe). A la bonne heure, au moins,.... cela recommence.
Tous [agitant leurs bannier es ei leurs bonnets). A bas Struensée! Vive Burkenstaff! qu'on nous le rende! Burkenstaff pour toujours!
(Tout le peuple sort en désordrc avec Jean. Marthe tombe désespérée dans le fauteuil qui est prés du comptoir, et Rantzau descend lentement l'escalier , en se frottant les mains d'un air de satisfaction).
524
CASIMIR DELAVIGNB.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
Casimir delavigne naquit, en 1793, au Havre oü son père était négociant. II fit ses études classiqueS au lycée Napoléon a Paris et débuta dans les lettres , étant encore sur les bancs du collége , par un Dithyrambe sur la naissance du roi de Rome (1811), qui lui valut, avec un prix, une place dans radministration. En 1815, il acquit une grande popularité en déplorant les malheurs de la France dans de belles élégies, qu'il appela Messénienncs, et dont nous parierons plus bas. Se tournant ensuite vers le thédtre, il donna, en 1819,1a tragédie des Vcpres siciliennes, représentée A l'Odéon avec un succès extraordinaire, après avoir été refusée par les acteurs du Thédtre-Francais. Le poète se vengea de ce refus par une comédie en vers assez médiocre, mais qui n'en fut pas moins bien accueillie, les Comédiens. Elle fut suivie, en 1821, de la tragédie le Paria.
Vers ce temps, le ministre, irrité de l'esprit libéral qui percait dans les écrits de Casimir Delavigne, lui enleva sa modeste place de bibliothécaire; le due d'Orléans (Louis-Philippe) s'empressa de le dédommager en lui confiant la bibliothèque du Palais Royal, en 1823. Cette année-li parut VEcole des Vieillards, la meilleure des comédies de Casimir Delavigne, jouée par les acteurs du Thédtre-Frangais, avec lesquels il s'était réconcilié. Le succès de cette pièce détermina son admission è. l'Académie francaise.
Au retour d'un voyage que le mauvais état de sa santé l'avait forcé de faire en Italië^ C. Delavigne fit jouer la Princesse Aurélie, comédie qui fut froidement accueillie, puis Marino Faliero (1829), tragédie écrite sous 1'influence du drame de lord Byron , mais d'un mérite trés contestable. En 1830, le lendemain des journées de Juillet, il improvisa la Parisienne, chant patriotique qui fut bientót répété d'un bout de la France é. l'autre. Puis, retournant amp; ses travaux dramatiques, il donna sticcessivement l.ouis XI (1832), la plus remarquable de ses tragédies, les Enfants eTÃdouard (1833), Don Juan dAutriche (1835), drame en prose, la Popularité (1838), comédie en vers, et une série de pièces moins importantes. Ãpuisé par tant de travaux , il se vit de nouveau contraint de quitter Paris pour chercher un climat plus doux, mais il ne put arriver au terme de son voyage; il mourut k Lyon, è, la fin de 1843.
Les Messéniennes assurent £l Casimir Delavigne un rang distingué parmi les poètes lyriques. Dans ses premiers drames il suit les traces de 1'ancienne école, dite classique, tandis que ceux de la seconde période, k partir de Marino Faliero , le rapprochent des romanti-ques, 2 dont il a su cependant éviter les écarts. Dans ses tragédies et ses comédies, Casimir Delavigne se montre écrivain habile et correct, versificateur excellent, mais poète trop peu original, rarement
1
Voyez l'article Victor Hugo.
LES MESSÃNIENNES.
spontané, et ses compositions sont plutót des chefs-d'oeuvre d'habi-leté, de patience et d'esprit, que de poésie.
I. LES MESSÃNIENNES.
Casimir Delavigue a donné le titre de Messenien 11es au premier recueil de ses poésies lyriques , en assimilant les malheurs de sa patrie, en 1814 et 1815 , a ceux de I'ancieniie Messénie. Si l'on se rappelle que ceux des Messéniens que le fer des vainqueurs avait épargnés perdirent non-seulement 1'indépendance politique , mais móme la liberté indivi-duelle, en devenant tous ilotes, c'est-a-dire esclaves , et que l'on jette ensuite un coup d'ceil sur les stipulations des deux traités de Paris de 1814 et de 1815, il est peut-être permis de trouver que le titre choisi par le poète n'est pas entièrement justifié.
La beauté du langage et le sentiment patriotique qui règne dans les Messénicnncs sont incontestables. Ce sentiment, qui répondait a celui de la plus grande partie de la nation, explique le succès de ces poèmes. Cependant il est difficile de ne pas étre frappé de ce qu'il y a d'exagéré et quelquefois de faux dans quelques-unes de ces plaintes élégiaques. Voici, par exemple , les premières strophes de la deuxieme Mes-sénienne , intitulée La Devastation du Musee et des Monuments:
La sainte Vérité , qui m'échauffe et m'inspire ,
Ecarté et foule aux pieds les voiles imposteurs :
Ma Muse de nos maux flétrira les auteurs,
Dussé-je voir briser ma lyre Par le glaive insolent de nos libérateurs!
Ou vont ces chars pesants conduits par leurs cohortes?
Sous les voütes du Louvre ils marchent a pas lents:
lis s'arrêtent devant ses portes ;
Viennent-ils lui ravir ses sacrés ornements ?
Muses , penchez vos tétes abattues:
Du siècle de Léon les chefs-d'ceuvre divins
Sous un ciel sans clarté suivront les froids Germains;
Les vaisseaux d'Albion attendent nos statues.
Des profanateurs inhumains Vont-ils anéantir tant de veilles savantes ?
Porteront-ils le fer sur les toiles vivantes Q,ue Raphaël anima de ses mains?
Dieu du jour, dieu des vers, ils brisent ton image.
C'en est fait: la victoire et la divinité Ne couronnent plus ton visage Dune double immortalité.
C'en est fait : loin de toi jette un arc inutile.
Non , tu n'inspiras point le vieux chantre d'Achille;
Non , tu n'es pas le dieu qui vengea les Neuf Sceurs
Des fureurs d'un monstre sauvage ,
Toi qui n'as pas un trait pour venger ton outrage Et terrasser tes ravisseurs.
La sainte Véritét qui se plait a parler en simple prose , nous oblige d'ajouter a ces beaux vers que les froids Germains et autres barbares qui, en 1815, vinrent s'abattre sur le musée de Paris, ne firent pas autre chose que reprendre ce qui leur appartenait des sacrés ornements du Louvre t de ces ceuvres d'art que les Francais avaient enlevées quinze ou vingt ans auparavant. On ne porta point le fer sur ces toiles vivantes: on les emballa soigneusement, ainsi que les statues, les vases, etc., pour les renvoyer aux musées ou chateaux qui en avaient été dépouillés. Ainsi le dieu du jour, le dieu des vers de la troisième strophe de notre élégie, lequel n'est autre que le célèbre Apollon du Belvédère, ne fut pas brisc, comme le poète parait le craindre , en le voyant tomber entre les mains des âbarbaresquot; , mais simplement replacé au musée du Vatican , a Rome, oü l'on peut le voir encore.
Nous reproduisons la cinqutème Messénienne, qui est un des plus beaux poèmes du recueil.
525
CASIMIR DELAVIGNE (1793â1843).
MORT DE JEANNE D'ARC. 1
Silence au camp! la vierge est prisonnière;
Par un injuste arrêt Bedford 2 croit la flétrir:
Jeune encore, elle touche è. son heure dernière.... Silence au camp! la vierge va périr.
A qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers?
Pour qui ces torches qu'on excite?
L'airain sacré tremble et s'agite ....
D'oü vient ce bruit lugubre? oü courent ces guerriers Dont la foule Ãl longs flots roule et se précipite? La joie éclate sur leurs traits;
Sans doute 1'honneur les enflamme;
lis vont pour un assaut former leurs rangs épais? Non, ces guerriers sont des Anglais,
Qui vont voir mourir une femme.
Qu'ils sont nobles dans leur courroux!
Qu'il est beau d'insulter un bras chargé d'entraves! La voyant sans défense. ils s'écriaient, ces braves:
âQu'elle meure! elle a contre nous Des esprits infernaux suscité la magiequot; ....
Liches, que lui reprochez-vous?
D 'un courage inspiré la brülante énergie,
L'amour du nom francais, le mépris du danger,
VoilÃl sa magie et ses charmes;
En faut-il d'autres que des armes Pour combattre, pour vaincre et punir 1'étranger?
Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l'image; Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents! Au pied de l'échafaud, sans changer de visage,
Elle s'avancait d pas lents.
Tranquille elle y monta; quand, debout sur le falte . Elle vit ce bücher qui l'allait dévorer,
Les bourreaux en suspens, la flamme déjè, prête, Sentant son coeur faillir, elle baissa la tête ,
Et se prit è, pleurer.
526
1
Jeanne d'Arc (quelques historiens écrivent Darc) surnommée la Pucelle cC Orleans naquit en 1410 a Domrémy, prés de Vaucouleurs. En 1429 elle réussit en huit jours a délivrer la ville d'Orléans assiégée par les Anglais, les battit a la bataille de Pataij, conduisit Charles VII a Reims, et 1 y fit couronner. En X430 elle fut fóite prisonnière dans une sortie qu'elle faisait de Compiègne. Les Anglais la firent condamner comme sorcière par un tribunal inique que présidait Cauchon, évêque de Beauvais, créature du roi d'Angleterre, Henri V. Jeanne fut brülée vive a Rouen , le 30 mal 1431.
2
Le duo de Bedford, frère du roi d'Angleterre Henri V , nommé régent après la mort de son frère, proclama son jeune neveu Henri VI, roi d'Angleterre et de France, et soutint la guerre contre le parti de Charles VII.
LES MESSENIENNES.
Ah! pleure, fille infortunée!
Ta jeunesse va se flétrir,
Dans sa fleur trop tót moissonnée!
Adieu, beau ciel, il faut mourir!
Tu ne reverras plus tes riantes montagnes,
La temple, le hameau, les champs de Vaucouleurs,
Et ta chaumière et tes compagnes;
Et tou père expirant sous Ie poids des douleurs.
Chevaliers, parmi vous qui combattra pour elle? N'osez-vous entreprendre una cause si belle?
Quoi! vous restez muets! aucun ne sort des rangs! Aucun pour la sauver ne descend dans la lice! Puisqu'un forfait si noir les trouve indifférents,
Tonnez , confondez l'injustice ,
Cieux, obscurcissez-vous de nnages épais;
Eteignez sous leurs flots les feux du sacrifice,
Ou guidez au lieu du supplice,
A défaut du tonnerre , un chevalier francais.
Après quelques instants d'un horrible silence.
Tout S, coup le feu brille, il s'irrite, il s'élance.. . Le coeur de la guerrière alors s'est ranimé:
A travers les vapeurs d'une futnée ardente,
Jeanne, encore menacante,
Montre aux Anglais son bras a demi consumé. Pourquoi reculer d'épouvante,
Anglais? son bras est désarmé.
La flamme Fenvironne, et sa voix expirante Murmure encore : âO France! ó mon roi bien-aimé 1quot;
Qu'un monument s'élève au lieu de ta naissance, O toi, qui des vainqueurs renversas les projets! La France y portera son deuil et ses regrets,
Sa tardive reconnaissance;
Elle'y viendra gémir sous de jeunes cyprès:
Puissent croltre avec eux ta gloire et sa puissance!
Que sur l'airain funèbre on grave des combats, Des étendards angiais fuyant devant tes pas,
Dieu vengeant par tes mains la plus juste des causes. Venez, jeunes beautés! venez . braves soldats !
Semez sur son tombeau les lauriers et les roses!
S27
Qu'un jour le voyageur, en parcourant ces bois, Cueille un rameau sacré, l'y dépose et s'écrie: âA celle qui sauva le tróne et la patrie. Et n'obtint qu'un tombeau pour prix de ses exploits!''
36
C. Plcetz , Manuel de Littérature frangaise. 4e éd.
CASIMIR DELAVIGNE (1793â1843).
II. LOUIS XI.
L'intrigue de la tragédie de Louis XI est faible: les froides amours de la fille du ministre Commines, Marie, et du due de Nemours, les seuls personnages importants de la tragédie qui soient de la création du poète, n'intéressent le spectateur que fort médiocrement. Le dénoüment tragique de la pièce n'est guère motivé; le vieux tyran que tout le monde croyait mort, revient pour quelques moments a la vie , uniquement pour ordonner a son bourreau Tristan de faire mourir le jeune Nemours.
Ce qui donne de l'intérét a la pièce, ce qui a le plus contribué a son succès , c'est la peinture vive et frappante que Delavigne a faite du caractère soupconneux, jaloux , perfide et cruel de Louis XI, des terreurs et des remords dans lesquels le tyran passé sa vie. L'idée de produire sur la scène ce tableau animé et tout empreint de couleur locale, 1 'auteur le doit au romantisme 1 sous les drapeaux duquel il se range définitive-ment par cette piéce.
Q.uant aux sources oü le poète a puisé , ce sont d'abord les Mémoires de Commines , 1puis le beau roman de Quentin Dnrzuard, dans lequel le célèbre romancier Walter Scott a peint de main de maitre le caractère de Louis XI et sa vie dans le chateau de Plessis-lez-Tours. 2 Les abords de ce chateau sont défendus par de nombreux pièges et par la terreur que les cadavres des malheureux, pendus par le grand prévót Tristan aux arbres des environs, répandent a dix lieues a la ronde. Peut-étre pourrait-on repro-cher a Casimir Delavigne de ne pas avoir partout gardé la mesure de son modèle et d'avoir un peu chargé les couleurs pour produire plus d'eftet sur le théatre.
Les scènes que nous reproduisons sont choisies en dehors de l'intrigue dont nous venons de parler et parmi celles qui font connaitre le caractère de Louis XI.
Quand le rideau se léve, au premier acte, il fait nuit; dans le lointain on apercoit le chateau du Plessis; sur le cóté , quelques cabanes éparses. De Tune d'elles on voit sortir un patre, qui est arrêté immédiatement par le grand prévót, le terrible Tristan, suivi de ses gardes.
Tristan {a Richard). Ton nom ?
Richard. Richard , le patre.
Tristan. Arrête, et ta demeure?
Richard [pnontrant sa caba7ie). Jen sors.
Tristan. Le roi défend de sortir a cette heure.
Richard. J'allais, pour assister un malade aux abois,
Chercher le desservant 3 de Saint-Martin-des-Bois.
Tristan. Rentre, ou les tiens verront avant la nuit prochaine La justice du roi suspendue a ce chêne.
Richard. Mon fils ....
Tristan. Rentre!
Richard. II se meurt.
Tristan. Tu résistes, je croi! 4
Obéis , ou Tristan ....
Richard, (avec terreur, en regagnant sa cabane). Dieu conserve le roi!
Le jour commence a éclairer la scène , et l'on voit entrer Commines, un rouleau de parchemin a la main. II vient s'asseoir au pied d un chêne.
ACTE I, SCÃNE III.
Commine 0 (sail). Reposons-nous sous eet ombrage épais; Ce travail a besoin de mystère et de paix.
Calme heureux! aucun bruit ne frappe mon oreille,
Hors le chant des oiseaux que la lumière éveille,
Et le cri vigilant du soldat écossais
528
1
1 Voyez l'article Victor Hugo. 2 Voyez VIntroductioti, p. XVII.
2
C'est-a-dire pres de Tours. Lez (du latin lat us , substantif employé dans le bas
3
latin pour juxta) était une préposition du vieux francais qui signifie pres de.
4
k Le prêtre qui dessert une cure , une chapelle. 5 V. page 15 , note 4.
louis xi (acte i, scène iii).
Qui défeud ces créneaux et garde un roi francais.
Je suis seul, relisons: du jour qui vient de naltre Cette heure m'appartient; le reste est amp; mon maltre.
(Æ/ ouvre le manuscrit).
Mémoires de Commine! . . . . Ah! si les mains du roi Déroulaient eet écrit qui doit vivre après moi,
Oü chacun de ses jours, recueilli pour l'histoire,
Laisse 1111 tribut durable et de honte et de gloire,
Tremblant, on le verrait, par le titre arrêté,
Pdlir devant son règne cl ses yeux présenté.
De vices, de vertus quel étrange assemblage!
(// Ut; le mé dec in Coitier passé au fond de la scène, le
regarde el entre dans la cabane de Richard). {Interrompant sa lecture).
La, quel effroi honteux ! lè, quel brillant courage!
Que de clémence alors, plus tard que de bourreaux!
Humble et fier, doux au peuple et dur aux grands vassaux,
Crédule et défiant, généreux et barbare,
Autant il fut prodigue, autant il fut avare.
(// passe a la fin du manuscrit).
Aujourd'hui quel tableau! Je tremble en décrivant Ce chateau du Plessis, tombeau d'un roi vivant,
Comme si je craignais qu'un vélin infidèle Ne trahit les secrets que ma main lui révèle.
Captif sous les barreaux dont il charge ces tours,
II dispute amp; la mort un reste de vieux jours;
Usé par ses terreurs, il se détruit lui-méme,
S'obstine El porter seul un pesant diadème,
S'en accable, et jaloux de son jeune héritier,
Ne vivant qu'è, demi, règne encore tout entier.
Oui, le voila: c'est lui. (// reste absorbé dans sa lecture).
SCÃNE IV.
COMMINE, COITIER, le médecin du roi.
Coitier (sortant d'un.e cabane, a Richard et a quelques pay sans). Rentrez , prenez courage;
Des fleurs que je prescris composez son breuvage:
Par vos mains exprimés, leurs sues adoucissants Rafralchiront sa plaie et calmeront ses sens.
Commine (sans voir Coitier). Effrayé du portrait, je Ie vois en silence Chercher un chdtiment pour tant de ressemblance.
Coitier (lui frappant sur i'epaule).
Ah ! seigneur d'Argenton, salut!
Commine. Qui m'a parlé?
Vous! pardon! . . . . je rêvais.
Coitier. Et je vous ai troublé ?
Commine. D'un règne a son déclin l'avenir est sinistre.
Coitier. Sans doute, un roi qui meurt fait rêver un ministre.
529
casimir delavigne (l793â1843).
CoMMiNE. Mais vous, maltre Coitier, dont les doctes secrets Ont des maux de ce roi ralenti les progrès,
Cette heure £l son lever chaque jour vous rappelle;
Qui peut d'un tel devoir détourner votre zèle?
Coitier. Le roi! toujours le roi! qu'il attende.
CoMMiNE. Du moins, Autant qu'è ses sujets vous lui devez vos soins.
Coitier. A qui souffre par lui je dois plus qu'il lui-même. CoMMiNE. Vous l'accusez toujours.
Coitier. Vous le flattez.
CoMMiNE. Je l'aime.
Qui 1 vous irrite?
Coitier. Un crime: hier, sur ces remparts Un pcltre que je quitte arrêta ses regards;
Des archers du Plessis 1'adresse meurtrière Faillit, en se jouant, lui ravir la lumière
CoMMiNE. Qu'il se plaigne: le roi deviendra son appui.
Coitier. Qu'il se taise! Tristan pourrait penser h lui.
CoMMiNE. Sur ce vil instrument jetez votre colère.
Coitier. J'impute au souverain les excès qu'il tolère.
CoMMiNE. La crainte est son excuse.
Coitier. II craint un assassin,
Et la mort qu'il veut fuir, il la porte en son sein.
La terreur qu'il répand sur son coeur se rejette;
II tourne contre lui sa justice inquiète;
Lui-même est le bourreau de ses nuits, de ses jours;
Lui, dont l'ordre inhutna.in .... ah, malheureux Nemours! CoMMiNE. Nemours était coupable
Coitier. Et je le crois victime. Je rends ü sa mémoire un culte légitime.
Moi, serviteur obscur, nourri dans sa maison,
Je l'ai vu cultiver ma précoce raison.
Ses dons m'ont soutenu dans une étude ingrate.
Quand Montpellier m'admit sur les bancs d'Hippocrate, 2L'hermine des docteurs conquise lentement Para ma pauvreté d'un stérile ornement,
Je crus Nemours: j'osai, séduit par ses paroles,
Secouer pour la cour la poudre des écoles. 3Ma rudesse étonna: ma brusque liberté Heurta ce vieux respect par la foule adopté.
On me vit singulier, et Ton me crut habile.
La stupeur è mes pieds mit cette cour servile,
Quand j'osai gouverner, sans prendre un front plus doux.
La santé de celui qui vous gouvernait tons.
53°
1
Pour; Quest-ce qtii.
2
La faculté de médecine de Montpellier (Languedoc) était déja célèbre au moyen age. â Hippocrate, nommé le Pere de la medecine, célèbre médecin grec, florissait a l'époque de la guerre du Péloponnèse.
3
/ En France, la faculté de droit et celle de médecine s'appellent encore aujourd'hui Ãcole de droit et Ãcole de médecine.
LOUIS XI (ACTE I, SCÃNE iv).
Nemours fit ma fortune, et moi, moi, son ouvrage,
Je n'ai pu de son roi fléchir l'aveugle rage!
Brillant de force alors, Louis, plein d'avenir,
Méprisa cette voix qui devait Ten punir,
Frappa raon bienfaiteur, et jeta sa familie
Dans la nuit des cachots creusés sous la Bastille. '
Un de ses fils, un seul, voit la clarté des cieux;
J'ai soustrait avec vous ce dépot précieux.
Je vous l'ai confié; soit pitié, soit justice,
De ce pieux larcin Commine fut complice.
Oui, vous!
Commine. Coitier!
CoiTiER. Vous-même!
Commine. Au nom du ciel, plus bas! Coitier. Eh bien! plaignez Nemours, et ne l'accablez pas. Mon cceur saigne, je souffre, et ne puis me contraindre, Lorsque, seul avec moi, je vous surprends d feindre,
Et que sur un ami vos yeux n'osent verser Quelques pleurs généreux qu'on pourrait dénoncer.
Commines raconte a Coitier comment il a procuré au jeune Nemours un asile a ia cour du due de Bourgogne, Charles-ie-Téméraire; puis i'entretien des deux amis revient sur Louis xi.
Coitier. Mes amis les plus chers sont par moi peu flattés, Mais je garde pour eux ces dures vérités. *
Commine. Ãpargnez-les du moins a Louis qui succombe. Coitier. Quand les entendrait-il? serait-ce dans la tombe? Commine. Vous, son persécuteur, devenez son soutien. Coitier. II serait mon tyran, si je n'étais le sien.
Vrai Dieu! ne l'est-il pas?sait-on ce qu'on m'envie?
Du médecin d'un roi sait-on quelle est la vie?
Cet esclave absolu qui parle en souverain Ment lorsqu'il se dit libre, et porte un joug d'airain.
Je ne m'appartiens pas; un autre me possède:
Absent, il rne maudit, et présent, il m'obsède;
II me laisse a regret la santé qu'il n'a pas;
S'il reste, il faut rester; s'il part, suivre ses pas,
Sous un plus dur fardeau baissant ma téte altière Que les obscurs variets - courbés sous sa litière.
Confiné prés de lui dans ce triste séjour,
Quand je vois sa raison décroïtre avec le jour,
Quand de ce triple pont, qui le rassure tl peine,
J'entends crier la herse et retomber la chalne!
C'est moi qu'il fait asseoir au pied du lit royal Oü l'insomnie ardente irrite encor son mal;
Moi, que d'un faux aveu sa voix flatteuse abuse,
S'il craint qu'en sommeillant un rêve ne l'accuse;
La Bastille, a Paris, batie au 14° siècle, servit de forteresse et de prison d'Etat jusqu'en 1789, oü elle fut détruite après l'émeute du 14 juillet.
z Vat'let, ou vaslet, ancienne forme de valet (diminutif du bas latin vassus, vassal), proprement page, puis serviteur.
531
casimir delavigne (1793â1843).
Moi, que dans ses fureurs il chasse avec dédain ;
Moi, que dans ses tourments il rappelle soudain ;
Toujours moi, dont le nom s'échappe de sa bouche,
Lorsqu'un remords vengeur vient secouer sa couche.
Mais s'il charge mes jours du poids de ses ennuis,
Du cri de ses douleurs s'il fatigue mes nuits,
Quand ce spectre imposteur, maitre de sa souffrance,
De la vie en mourant affecte l'apparence,
Je raille sans pitié ses efforts superflus Pour jouer A mes yeux la force qu'il n'a plus.
Misérable par lui, je le fais misérable:
Je lui rends en terreur l'ennui dont il m'accable;
Et pour souffrir tous deux nous vivrons réunis,
L'un de 1'autre tyrans, l'un par l'autre punis,
Toujours prêts è briser le nceud qui nous rassemble, Et toujours condamnés au malheur d'être ensemble;
Jusqu'3, ce que la mort qui rompra nos liens,
Lui reprenant mes jours dont il a fait les siens,
Se léve entre nous deux, nous désunisse, et vienne S'emparer de sa vie et me rendre la miemie.
Ce n'est qu'au second acte qu'on voit le roi Louis XI entrer en scène.
ACTE II, SCÃNE VII.
louis, commine, cottier, olivier-le-daim, 1 le comte de dreux bourgeois , chevaliers.
Louis (au comte de Dreux).
Ne vous y jouez pas, comte; par la croix sainte!
Qu'il me revienne encor un murmure, une plainte,
Je mets la main sur vous, et, mon doute éclairci.
Je vous envoie k Dieu pour obtenir merci.
Le salut de votre dme est le point nécessaire:
Dieu la prenne en pitié! le corps, c'est mon affaire: J'y pourvoirai.
Le comte de Dreux. Du moins je demande humblement Que votre Majesté m'écoute un seul moment.
Louis. Ah! mon peuple est k vous! et roi sans diadème, Vous exigez de lui plus que le roi lui-même!
Mais mon peuple, c'est moi; mais le dernier d'entre eux,
C'est moi; mais je suis tout; mais quand j'ai dit; Je veux, On ne peut rien vouloir passé ce que j'ordonne,
Et qui touche d mon peuple attente è, ma personne.
Vous l'avez fait.
Le comte de Dreux. Croyez ....
Louis. Ne me dites pas non, Enrichi des impóts qu'on percoit en mon nom,
532
Pour cinq cents écus d'or vous en levez deux mille Sur d'honnêtes bourgeois, et de ma bonne ville,
1
Olivier-le-Daim, barbier et confident, puis ministre de Louis XI.
louis xi (acte ii, scène vil).
Gens que j'estime fort, pensant bien, payant bien.
Regardez ce feu roi que vous comptez pour rien;
Est-il mort ou vivant ? Regardez-moi done!
Le comte de Dreux (en tremblant). Sire ....
Louis. Je ne suis pas si mal qu'on se plait ü le dire :
Quelque feu brille encor dans mon ceil en courroux;
Je vis, et le malade est moins pdle que vous.
Quoique vieux, je suis hom me i\ lasser votre attente.
Beau sire: et, moi régnant, le bon plaisir vous tente!
Qui s'en passé l'envie affronte un tel danger Que le coeur doit faillir seulement d'y songer.
A moi le droit divin, a moi par héritage ,
II n'appartient qu'a moi de fait et sans partage.
Pour y porter la main c'est un mets trop royal:
A de plus grands que vous il fut jadis fatal.
J'ai réduit au devoir les vassaux indociles;
Olivier, tu m'as vu dans ces temps difficiles?
Olivier. Oui, sire, et tel encor je vous vois aujourd'hui.
Louis. Plus nombreux, ils levaient le front plus haut que lui. La moisson fut sanglante et de noble origine;
Mais j'ai fauché l'épi si prés de la racine,
Chaque fois qu'un d'entre eux contre moi s'est dressé,
Qu'on cherche en vain la place ou la faux a passé.
Elle abattit Nemours: trop rigoureux peut-être.
Je le fus pour l'exemple et je puis encor l'être.
[au comte^) Avez-vous des enfants?
Le comte de Dreux [has a Coiiier). De grdce ....
Coitier. Ah , chassez-nous, Chassez-moi le premier, sire, ou ménagez-vous;
La colère fait mal.
Louis. II est vrai, je m'emporte;
Je le peux; je suis bien, trés bien; j'ai la voix forte.
L'aspect de ce saint homme a raniraé mon sang.
Coitier. N'ayez done foi qu'en lui; mais eet oeil menacant, Et de tous ces éclats 1'inutile bravade Ne vont pas mieux, je pense, au chrétien qu'au malade.
Louis. Coitier!
Coitier. N'espérez pas m'imposer par ce ton;
Vous avez tort.
Louis (avec plus de violence). Coitier !
Coitier. Oui, tort, et j'ai raison; Tenez, le mal est fait, vous changez de visage.
Louis. Comment, tu crois?
Coitier. Sans doute.
Louis (avec douceur). Eb bien! je me ménage. Coitier. Non pas; souffrez, mourez, si c'est votre désir.
Louis. Allons! ....
Coitier Dites: Je veux; tranchez du bon plaisir. Louis. La paix!
Coitier. Vous étes roi: pourquoi done vous contraindre?
533
casimir delavigne (1793 â1843).
Mais après, jour de Dieu! ne venez pas vous plaindre.
Louis {a Coitier en bei prenant la main). La paix!
{au comie froidement). Pour vous, rendez ce que vous avez pris: Rachetez sous trois jours votre tête è ce prix;
Autrement, convaincu que vous n'y tenez guère,
Je la ferai tomber, et cela sans colère,
(a Coitier). La colère fait mal.
Le comte de Dreux. Je me soumets.
Louis (aux bourgeois). Eh bien !
De mon peuple opprimé suis-je un ferme soutien?
Sur ce qu'on vous rendra récompensez le zèle De messire Olivier, mon serviteur fidéle :
Cinq cents écus pour lui qui m'a tout dénoncé!
Olivier (avec kumilité). Sire ....
Louis. N'en veux-tu pas?
Olivier. Votre arrêt prononcé,
Que justice ait son cours.
Louis {a Coitier). Et si ton roi t'en presse,
N'accepteras-tu rien, toi qui grondes sans cesse ?
Coitier (avec un reste dhumeur).
Je n'en ai guère envie, ó. moins d'être assuré Que mon malade enfin se goaverne d mon gré.
Louis (a Coitier). D'accord.
{aux bourgeois). Deux mille écus ne sont pas une affaire; Et e'est pour des sujets une bonne oeuvre a faire.
Vous les lui compterez, n'est-ce pas, mes enfants ?
II veille jour et nuit sur moi, qui vous défends,
Qui vous rends votre bien, qui vous venge et vous aime.
Quelque vingt ans encor je compte agir de même,
Je me sens rajeunir, qu'on le sache a Paris ;
En portant ma santé, dites que je guéris,
Et que vers les Rameaux, vienne un jour favorable,
Chez un de mes bourgeois j'irai m'asseoir £l table.
Le ciel vous soit en aide!
(au comte qui se retire avec eux). Un mot!
(a Coitier). Je n'en dis qu'un. (au comte). Pareil jeu coüta cher au seigneur de Melun. II était comte aussi; partant, prenez-y garde;
Votre salaire est prêt, et Tristan vous regarde.
Même orgueil, même sort. J'ai dit, retirez-vous.
{aux chevaliers et dux courtisans).
Ce que j'ai dit pour un, je ie ferais pour tous.
Le jeune due de Nemours s'est hasardé a venir a Ia cour de Louis XI sous le nom de comte de Réthel et en qualité d'ambassadeur de Charles-le-Téméraire , due de Bourgogne. II est recu en audience publique et solennelle par Louis XI, auquel il expose les griefs que le due croit avoir contre le roi. L'ambassadeur parlant avec une grande hardiesse, Louis niant, selon sa coutume, les faits qu'on lui impute, il s'ensuit une scène violente. Nemours, au nom du due de Bourgogne , jette son gant au roi et le défie en combat singulier. Le gant est immédiatement relevé par le jeune Dauphin , mais Louis ordonne de le rendre au téméraire chevalier, dont il estime , dit-il, la valeur, et dont il veut bien excuser l'audace. Le roi examinera les griefs du due de Bourgogne et fera réparation, s'il y a lieu.
534
louis xi (acte ii, scène xii).
L'audience finie, Louis XI renvoie tout le monde et reste en tête a tête avec Tristan , son grand prévót.
SCÃNE XII.
Louis, tristan.
Louis. Viens!
Tristan. Me voici!
Louis. Phis prés.
Tristan. La, sire ?
Louis. Encore un pas. Tristan. J'écouterai des yeux, vous pouvez parler bas.
Louis. Eh bien! de ce vassal j'ai pardonné l'outrage.
Tristan. Vous l'avez dit.
Louis. C'est vrai.
Tristan. J'en conclus que c'est sage.
Louis. Je traite avec lui.
Tristan. Vous!
Louis. Ce mot te surprend ?
Tristan. Non:
Quoi que fasse men maltre, il a toujours raison.
Louis. Pourtant 3, men cousin si l'avenir réserve Un revers décisif.... que le ciel l'en préserve!
Tristan. Moi, le vceu que je fais, c est qu'il n'y manque rien. Louis. Tu n'es pas bon, Tristan; ton vceu n'est pas chrétien. Mais si Dieu l'accomplit, tout change alors.
Tristan. Sans doute.
Louis. Laisser aux mains du comte un traité qui me coüte. Est-ce prudent?
Tristan. Tous deux sont a votre merci.
Louts. Respect au droit des gens! Non pas: non, rien ici. Tristan. Comment anéantir un acte qu'il emporte?
Louis. Je lui donne au départ une brillante escorte.
Tristan. Pour lui faire honneur?
Louis. Oui; moi, son hóte et seigneur, Comme tu dis, Tristan, Je veux lui faire honneur.
Tristan. Qui doit la commander ?
Louis. Toi, Jusqu'è la frontière.
Tristan. Ah! moi.
Louis. Compose-la.
Tristan. Comment ?
Louis. A ta maniére.
Tristan. D'hommes que je connais?
Louts. D'accord.
Tristan. Intelligents?
Louis. D'hommes k toi.
Tristan. Nombreux ?
Louis. Plus nombreux que ses gens;
Pour lui faire honneur.
Tristan. Certe.
535
casimir delavigne (1793â1843).
Louis. Et qui sait? .... Mais écoute :
C'est l'Angelus?
Tristan. Oui, sire.
{Louis retire son chapeau pour faire line prière, ei Tristan l'imite.) Louis {se rapprochant de Jris tan après avoir prié).
Et qui sait ? sur la route....
11 est fier.
Tristan. Arrogant.
Louis. Dans un bois écarté,
Par les siens ou par lui tu peux être insulté?
Tristan. Je le suis.
Louis. Défends-toi.
Tristan. Comptez sur moi.
Louis. J'y compte.
Tu reprends le traité.
Tristan. C'est fait.
Louis. Bien!
Tristan. Mais le comte ....
Louis. Tu ne me comprends pas.
Tristan. II faut done.....
Louis. Tu souris;
Adieu, compère, adieu; tu comprends.
Tristan. J'ai compris.
Au troisième acte, le roi, qui a feint d'offrir au due de Bourgogne toutes sortes de réparations des griefs dont ce dernier se plaint, est sur le point de jurer, en présence de Francois de Paule et de toute sa cour, un nouveau traité avec Charles-le-Téméraire. Au moment même oü Louis XI va prononcer le serment, le Dauphin entre brusquement, apportant la nouvelle que le due Charles vient d'être vaincu et tué par les Suisses a la bataille de Nancy. Cet événement eut lieu, en réalité, en 1477. six ans avant la mort de Louis XI. qui ne mourut qu'en 1483, Casimir Delavigne, en placant ces deux événements dans la méme année , use de la liberté qu'il faut accorder aux poètes dans un sujet historique.
Le dauphin. Dieu vous venge:
II est vaincu.
Louis. Comment?
Le dauphin. Vaincu devant Nancy.
Nemours. Charle!
Louis. En étes-vous sür?
Le dauphin. Les seigneurs de Torcy, De Dunois et de Lude en ont eu la nouvelle.
Un de ses lieutenants a trahi sa querelle,
II a causé sa perte.
Louis. Ah! le Idche!
Nemours. Faux bruit,
Qu'un triomphe éclatant aura bientót détruit!
Le due Charle....
Le dauphin. 11 est mort.
Louis. La preuve ?
Le dauphin {/ui remettant des dépêches). Lisez, sire:
La voici.
Nemours. Vaincu, mort! non: quoi qu'on puisse écrire,
536
LOUIS XI (ACTE III, SCÃNE XV).
Moi, comte de Réthel, au péril de mes jours,
Je maintiens que c'est faux !
Louis. C'est vrai, duo de Nemours.
Ainsi . cette nouvelle inattendu fait jeter le masque au monarque, qui refuse de prêter Ie serment. Après avoir hautement appelé le comte de Réthel par son veritable titre de due de Nemours, il le fait arrêter, puis, se tournant vers ses chevaliers , il leur dit, transporté de joie , mais a voix basse ;
Moutjoie et Saint-Denis! 1 Dunois, è, nous les chances!
Sur Péronne, au galop, cours avec six cents lances. 2En Bourgogne, Torcy! Que le pays d'Artois,
Par ton fait, Baudricourt, soit France avant un mois!
A cheval, Dammartin! main basse sur la Flandre !
Guerre au brave; un pont d'or a qui voudra se vendre.
{au cardinal d'Alby).
Dans la nuit, cardinal, deux messages d'Etat:
Avec six mille écus, une lettre au légat;
Une autre, avec vingt mille, au pontife en personne.
{aux chevaliers).
Vous, prenez l'héritage avant qu'il me le donne:
En consacrant mes droits, il fera son devoir;
Mais prenons: ce qu'on tient, on est sür de 1'avoir.
La dépouille Ãl nous tous, chevaliers; en campagne!
Et, par la Pdque-Dieu 3 des fiefs pour qui les gagne!
{haiit ec se tournant vers tassemblée).
En brave qu'il était, le noble due est mort,
Messieurs; ce fut hasard quand on nous vit d'accord.
II m'a voulu du mal, et m'a fait Ãl Péronne Passer trois de ces nuits qu'avec peine on pardonne;
Mais tout ressentiment s'éteint sur un cercueil:
II était mon cousin; la cour prendra le deuil.
537
1
' Moutjoie et saint-Denis / pour Montjoie de St.-Denis / était randen cd de guerre des Francais. C'est par erreur qu'on y a substitué la conjonction et a la préposition de; car Mont-joie (? montem gaudii) était le nom de la colline prés de Paris. sur la-quelle saint Denis soufïrit le martyre.
2
Une lance ou lauce fournie signifiait un homme d'armes, un chevalier avec son accompagnement de plusieurs soldats, de valets et de chevaux.
3
Juron de prédilection du roi Louis XI.
53«
AUGUSTIN THIERRY.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. '
J ACQÃES-NICOLAS-AUGUSTIN THIERRY naquit k Blois en 1795. II fit ses études classiques au collége communal de sa ville natale, antra, en 1811 , amp; I'Ecole normale, 1 occupa quelque temps une chaire en province, quitta bientót TUniversité 2 et se fit écrivain politique. II fut pendant trois ans secrétaire du fameux utopiste Saint-Simon, 3et publia avec lui quelques brochures; mais des divergences d'opinion le séparèrent bientót de ce prétendu réformateur de la société. Augustin Thierry devint alors journaliste et fut attaché successive-ment k la rédaction du Censeur europeen et du Courrier francais. Une polémique libérale soutenue contre les vieilles prétentions de la noblesse le conduisit a faire de plus sérieuses études historiques et è, faire des recherches sur les origines de la France. Bientót il se passionna tellement pour ce genre d'études qu'il abandonna la rédaction du Courrier Francais, oü il avait publié les dix premières Lettres sier 1' hist aire de France.
En 1825, Augustin Thierry donna son Histoire de la conquéte de rAngleterre par les Normands, qui le placa de prime abord au prémier rang des historiens francais de nos jours. Deux ans après parut l'édition compléte des Lettres sur F histoire de France, ou Introduction a Vétude de cette histoire.
Ces remarquables travaux eurent un succès immense; mais ils coütèrent la vue è, 1'auteur , qui ne put continuer ses études qu'avec l'aide de jeunes secrétaires Après une interruption de deux ans, ü laquelle le forcèrent les suites d'une maladie nerveuse, Augustin Thierry s'occupa de la révision définitive de son Histoire de la conquéte de VAngleterre, réunit tous les travaux historiques de sa jeu-nesse sous le titre de: Dix ans cTétudes historiques, publia en 1840 les Récits des temps mérovingiens, et, en 1853, son dernier ouvrage: Essai sur 1'histoire de la formation et des progrès du tiers état. A partir de 1835, il travailla, avec plusieurs collaborateurs, au Recueil des monuments inédits de F histoire du tiers état, qui fait partie de la grande collection des Dociunents inédits sur rhistoire de France. II mourut £l Paris en 1856.
Les recherches persévérantes d'Augustin Thierry ont jeté un grand our sur différentes parties de l'histoire de France, trés mal connue avant lui; ses travaux ont encore le mérite d'avoir fait cesser en France des erreurs et des préjugés, qui faisaient honte è renseignement. C'est lui qui a appris è, ses compatriotes 3 distinguer les Francs
1
1 D'après Vapereau , Dietionnaire des contemporains. 2 V. p. 506 , note 2.
2
Longtemps il n'y a pas eu universites en France dans le sens qu'on donne a ce mot dans les autres pays; la France n'avait que desséparées. Depuis quelques années on commence a fonder des universites catholiques, des universites lib res qui comprennent plusieurs facultés, mais il est question de leur interdire ce nom. Par Univer site on entend aussi en France le corps enseignant établi par 1'autorité publique et sous la surveillance de I'Etat.
3
quot; Le comte de Saint-Simon (1760â1825), économiste et chef de la secte dite des Saint-Simoniens , du nom de son fondateur, voulait reconstituer la société sur une base nouvelle, en abolissant la propriété et en créant un culte nouveau.
LETTRES SUR L'HISTOIRE DE FRANCE.
et les Francais. Avant Augustin Thierry, les professeurs d'histoire parlaient de la conquête des Gaules par les Francais sous Clovis, et regardaient Charlemagne comme un roi francais qui avait quelques possessions en Allemagne. La distinction des races victorieuses et des races vaincues, qui domine presque teute l'histoire du moyen Age, a été sa constante préoccupation; il 1'a établie définitivement, il l'a même exagérée; peut-être l'a-t-il étendue è, des temps oü elle avait déjè. disparu.
Augustin Thierry occupe le premier rang parmi les historiens de 1'école dite narrative. Son imagination poétique, son style pittoresque et saisissant prêtent un charme singulier aux récits du vieux temps.
I LETTRES SUR L'HISTOIRE DE FRANCE.
LETTRE II.
Sur la fausse couleur donnée aux premiers temps de l'histoire de France.
Une grande cause d'erreur, pour les écrivains et pour les lecteurs de notre histoire, est son titre tnême, le nom d'histoire de France, dont il conviendrait avant tout de bien se rendre compte. L'histoire de France du cinquième siècle au dix-huitième est-elle l'histoire d'un même peuple, ayant une origine commune, les mêmes moeurs, le même langage, les mêmes intéréts civils et politiques? II n'en est rien; et la simple dénomination de Francais reportée, je ne dis pas au-dela du Rhin, mais seulement au temps de la première race, produit un véritable anachronisme.
On peut pardonner au célèbre bénédictin Dom Bouquet d'écrire par négligence, dans ses Tables chronologiques, des phrases telles que celle-ci: âLes Francais pillent les Gaules; Us sont repousses par Pempereur Julien.quot; Son livre ne s'adresse qu'd des savants, et le texte latin, placé en regard, corrige a l'instant Ferreur. Mais cette erreur est d'une bien autre conséquence dans un ouvrage écrit pour le public et destiné ü ceux qui veulent apprendre les premiers éléments de l'histoire nationale. Quel moyen un panvre étudiant a-t-il de ne pas se créer les idéés les plus fausses, quand il lit: âClodion-le-Chevelu, roi de France-, conversion de Clovis et des Francais, etc.quot; Le Germain Chlodio n'a pas régnc sur un seul département de la France actuelle, et, au temps de Chlodowig, que nous appelons Clovis, tous les habitants de notre territoire, moins quelques milliers de nou-veaux venus, étaient chrétiens et bons chrétiens.
Si notre histoire se termine par l'unité la plus compléte de nation et de gouvernement, elle est loin de com meneer de même. II ne s'agit pas de réduire nos ancêtres h une seule race, ni même amp; deux, les Francs et les Gaulois; il y a bien d'autres choses è. distinguer. Le nom de Gaulois est vague; il comprenait plusieurs populations differentes d'origine et de langage; et, quant aux Francs, ils ne sont pas la senle tribu germanique qui soit venue joindre £1 ces éléments divers un élément étranger. Avant qu'ils eussent conquis le nord de la Gaule, les Visigoths et les Burgondes en occupaient le sud et 1'est. L'envahissement progressif des conquérants septentrionaux renversa
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AUGUSTIN THIERRY (1795â1856).
Ie gouvernement romain et les autres gouvernements qui se parta-geaient le pays au cinquième siècle; mais il ne détruisit pas les races d'horames, et ne les fondit pas en une seule. Cette fusion fut lente; elle fut 1'oeuvre de siècles; elle commenca, non è. l'établisse-ment, mais è. la chute de la domination franke.
Ainsi, il est absurde de donner pour base è, une histoire de France la seule histoire du peuple franc. C'est mettre en oubli la mémoire du plus grand nombre de nos ancêtres, de ceux qui méri-teraient peut-être d un plus juste titre notre vénération filiale. Le premier mérite d'une histoire nationale écrite pour un grand peuple serait de n'oublier personne, de ne sacrifier personne, de présenter sur chaque portion du territoire les hommes et les faits qui lui appartiennent. L'histoire de la contrée, de la province, de la ville natale, est la seule oü notre Ame s'attache par un intérêt patriotique; les autres peuvent nous sembler curieuses, instructives, dignes d'ad-mirationj mais elles ne touchent point de cette manière. Or, comment veut-on qu'un Languedocien ou qu'un Provencal aime l'histoire des Francs et 1'accepte comme histoire de son pays? Les Francs n'eurent d'établissements fixes qirau nord de la Loire; et lorsqu'ils passaient leurs limites et descendaient vers le sud, ce n'était guère que pour piller et ranconner les habitants, auxquels ils donnaient le nom de Romains. Est-ce de l'histoire nationale pour un Breton que la biographie des descendants de Clovis ou de Charlemagne, lui dont les ancêtres, ó. l'époque de la première et de la seconde race, trai-taient avec les Francs de peuple a peuple? Du sixième au dixième siècle, et même dans des temps postérieurs, les héros du nord de la France furent des fléaux pour le midi.
Le Charles-Martel de nos histoires, Karle-le-Marteau , comme l'appe-laient les siens, d'un surnom emprunté au culte aboli du dieu Thor, fut le dévastateur , non le sauveur de l'Aquitaine et de la Provence. La manière dont les chroniques originales détaillent et circonstancient les exploits de ce chef de la seconde race, contraste singulièrement avec l'enthousiasme patriotique de nos historiens et de nos poètes modernes. Voici quelques fragments de leur récit: (731) âEudes, due des Aquitains, s'étant écarté de la teneur des traités, le prince des Franks, Karle, en fut informé. II fit marcher son armée, passa la Loire, mit en fuite le due Eudes, et, enlevant un grand butin de ce pays, deux fois ravagé par les troupes dans la même année, il retourna dans son propre pays .... (735). Le due Eudes mourut; le prince Karle, en ayant recu la nouvelle, prit conseil de ses chefs, et, passant encore une fois la Loire, il arriva jusqu'a la Garonne et se rendit maltre de la ville de Bordeaux et du fort de Blaye; il prit et subjugua tout ce pays, tant les villes que les campagnes et les lieux fortifiés . ... (736). L'habile due Karle, ayant fait marcher son armée, la dirigea vers le pays de Bourgogne. II réduisit sous l'em-pire des Franks, Lyon, cité de la Gaule, les principaux habitants et les magistrats de cette province. II y établit des juges k lui, et de même jusqu'è, Marseille et Arles. Emportant de grands trésors et beaucoup de butin, il retourna dans le royaume des Franks, siège de son autorité.... (737). Karle renversa de fond en comble, murs et
54°
LETTRES SUR L'HISTOIRE DE FRANCE (li).
murailles, les fameuses villes de Nlmes, d'Agde et de Béziers; 1 il y fit mettre le feu et les iucendia, ravagea les campagnes et les chdteaux de ce pays..Je m'arrête £l ce dernier trait, qu'aucune histoire de France n'a relevé , et dont Fadmirable cirque de Nlmes atteste la vérité. Sous les arcades de ces immenses corridors, on peut suivre de 1'oeil, le long des voütes, les sillons noirs qu'a tracés la flamme en glissant sur les pierres de taille qu'elle n'a pu ni ébrahler ni dissoudre.
Le grand précepte qu'il faut donner aux historiens, c'est de dis-tinguer au lieu de confondre; car, è. moins d'être varié, Ton n'est point vrai. Malheureusement les esprits médiocres ont le goüt de 1'uniformité; l'uniformité est si commode! Si elle fausse tout, du moins elle tranche tout, et avec elle aucun chemin n'est rude. De lü vient que nos annalistes visent a l'unité historique; il leur en faut une k tout prix; ils s'attachent a un seul nom de peuple; ils le suivent ü travers les temps, et voiltl pour eux le fil d'Ariane. Francia, ce mot, dans les cartes géographiques de l'Europe, au quatrième siècle^ est inscrit au nord des embouchures du Rhin, et l'on s'autorise de cela pour placer en premier lieu tous les Francais au-dela du Rhin. Cette France d'outre Rhin se remue} elle avance; on marche avec elle. En 460, elle parvient au bord de la Somme; en 493, elle touche a la Seine; en 507, le chef de cette France germanique pénètre dans la Gaule méridionale jusqu'au pied des Pyrénées, non pour y fixer sa nation, mais pour enlever beaucoup de butin et installer quelques évéques. Après cette expédition, Ton a soin d'appli-quer le nom de France amp; toute l'étendue de la Gaule, et ainsi se trouvent construites d'un seul coup la France actuelle et la monarchie francaise. Etablie sur cette base, notre histoire se continue avec une simplicité parfaite. par un catalogue biographique de rois ingénieusement numérotés, lorsqu'ils portent des noms semblables.
Croiriez-vous qu'une si belle unité n'ait point paru assez compléte? Les Franks étaient un peuple mixte; c'était une confédération d'hommes parlant tous h, peu prés la même langue, mais ayant des moeurs, des lois, des chefs Ãl part. Nos historiens s'épouvantent è. la vue de cette faible variété, ils la nomment barbare et indéchiffrable. Tant qu'elle est devant eux, ils n'osent entrer en matière; ils tour-nent autour des faits et ne se hasardent è. les aborder franchement qu'è, l'instant oü un seul chef parvient ö. détruire 011 3, supplanter les autres. Mais ce n'est pas tout: l'unité d'empire semble encore vague et douteuse; il faut l'unité absolue, la monarchie administrative ; et quand on ne la rencontre pas (ce qui est fort commun), on la suppose; car en elle se trouve le dernier degré de la commodité historique. Ainsi, par une fausse assimilation des conquétes des rois franks au gouvernement des rois de France, dès qu'on rencontre la même limite géographique, on croit voir la même existence nationale et la même forme de régime. Et cependant, entre l'époque de la fameuse cession de la Provence, confirmée par Justinien et celle oü les galères de Marseille arborèrent pour la première fois le pavilion aux trois fleurs de lys et prirent le nom de galères du roi, que de
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1
Nimes {Nemausus), entre Avignon et Montpellier; Béziers {Biterrae), entre Mont-pellier et Narbonne; Agde (Agathe), au bord de la mer.
AUGUSTIN THIERRY (1795-1856).
révolutions territoriales entre la Meuse et les deux mers! Combien de fois la conquête n'a-t-elle pas rétrogradé du sud au nord et de l'ouest è Test! Combien de dominations locales se sont élevées et ont grandi, pour retomber ensuite dans le néant!
Ce serait une grave erreur de croire que tout le secret de ce grand mouvement füt dans les simples variations du système social et de la politique intërieure, et que, pour le bien décrire, il suffit d'avoir des notions justes sur les éléments constitutifs de la société civile et de l'administration des Ãtats. Dans la mêmc enceinte territoriale, oü une seule société vit aujourd'hui, s'agitaient, durant les siècles du moyen amp;ge, plusieurs sociétés rivales ou ennemies Tune de l'autre. De tout autres lois qua celles de nos révolutions mo-dernes ont régi les révolutions qui changèrent l'état de la Gaule, du sixième au quinzième siècle. Durant cette longue période oü la division par provinces fut une séparation politique plus ou moins compléte, il s'est agi, pour le territoire qu'auiourd'hui nous appelons francais, de ce dont il s'agit pour l'Europe entière, d'équilibre et de con-quétes, de guerre et de diplomatie. L'administration intérieure du royaume de France proprement dit, n'est qu'un coin de ce vaste tableau.
II. HISTOIRE DE LA CONOUÃTE D'ANGLETERRE PAR LES NORMANDS.
COURONNEMENT DE GUILLAUME-LE-CONQUÃRANT, ROI D'ANGLETERRE ET PARTAGE DES TERRES DES SAXONS. (Liv. IV).
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Le jour de la cérémonie fut fixé k la féte de Noël, alors prochaine. L'archevêque de Canterbury, Stigand, qui avait prêté le serment de paix au vainqueur, dans son camp de Berkhamsted, fut invité k venir lui imposer les mains et è le couronner, suivant l'ancien usage, dans 1'église du monastère de 1'Ouest, en anglais West-mynster, 1 prés de Londres. Stigand refusa d'aller bénir un homme couvert du sang des hommes, et envahisseur des droits d'autrui. Mais Eldred, l'archevêque d'York, plus circonspect et mieux avisé, disent certains vieux historiens, comprenant qu'il fallait s'accommoder au temps et ne point aller contre 1'ordre de Dieu, par qui s'élèvent les puissances, consentit k remplir ce ministère. L'église de l'Ouest fut préparée et ornée comme aux anciens jour oü, d'après le vote libre des meilleurs hommes de 1'Angleterre, le roi de leur choix venait s'y présenter pour recevoir 1'investiture du pouvoir qu'ils lui avaient remis. Mais cette élection préalable, sans laquelle le titre de roi ne pouvait être qu'une vaine moquerie et une insulte amère du plus fort, n'eut point lieu pour le due de Normandie. II sortit de son camp, et marcha entre deux haies de soldats jusqu'au monastère, oü l'attendaient quelques Saxons craintifs ou bien afFectant une con-tenance ferme et un air de liberté, dans leur Mche et servile office. Au loin, toutes les avenues de l'église, les places, les rues du faubourg étaient garnies de cavaliers en armes, qui devaient, selon d'anciens récits, contenir les rebelles, et veiller k la süreté de ceux
1
On écrit aujourd'hui Westminster, en un mot.
CONQUÃTE DE L'aNGLETERRE par LES NORMANDS (iv). 543
que leur ministère appellerait dans l'intérieur du temple. Les comtes, les barons, et les autres chefs de guerre, au nombre de deux cent soixante. y entrèrent avec leur due.
Quand s'ouvrit la cérémonie, Geoffroy, évêque de Coutances, de-manda en langue francaise aux Norraands, s'ils étaient tous d'avis que leur seigneur pr!t le titre de rei des Anglais, et, en mérne temps, l'archevêque d'York demanda aux Anglais, en langue saxonne, s'ils voulaient pour roi le due de Normandie. Alors il s'éleva dans l'église des acclamations si bruyantes, qu'elles retentirent hors des portes jusqu'a Foreille des cavaliers qui remplissaient les rues voisines. Ils prirent ce bruit confus pour un cri d'alarme , et, selon leurs ordres secrets. rairent aussitót le feu aux maisons. Plusieurs s'élancèrent vers l'église, et, A la vue de leurs épées nues et des flammes de rincendie, tous les assistants se dispersèrent, les Normands aussi bien qua les Saxons. Ceux-ci cour ai ent au feu pour 1'éteindre, ceux-la pour faire du butin dans le trouble et dans le désordre. La cérémonie fut suspendue par ce tumulte imprévu, et il ne resta pour l'achever en toute hdte que le duo, l'archevêque Eldred, at quelques prétres des deux nations. Tout tremblants, ils recurent de celui qu'ils appe-laient roi, et qui, selon un ancien récit, tremblait lui-raême comme eux, le serment de traiter le peuple anglo-saxon aussi bien qua le mailleur des rois que ce peuple avait jadis élus.
Dès le jour méme, la villa de Londres aut lieu d'apprendre ce que valait un tel serment dans la boucha d'un étranger vainqueur; on imposa aux citoyens un énorme tribut de guerre, et l'on ernprisonna leurs otagas. Guillauma lui-méme, qui ne pouvait croire au fond que la bénédiction d'Eldred et les acclamations de quelques liches eussent fait de lui un roi d'Angletarre dans le sens légal de ce mot, embarrassé pour motiver le style da sas manifestes, tantót se quali-fiait faussemant de roi par succession héréditaire, et tantót, avec toute franchise, de roi par le tranchant de l'épée. Mais s'il hésitait dans ses formules, il n'hésitait pas dans ses actes , et se rangeait è. sa vraie place par 1'atlituda d'hostilité et de defiance qu'il gardait vis-a-vis du peuple; il n'osa point encore s'établir dans Londres ni habiter le chdtaau crénelé qu'on lui avait construit a la hdta. II sortit done, pour attendre dans la campagne voisine que sas ingénieurs eussent donné plus de solidité a ces ouvrages, et jeté les fon-dements da deux autres forteresses, pour réprimer, dit un auteur normand, l'esprit mobile d une population trop nombreusa at trop fiére.
Durant les jours que le nouveau roi passa a sept in ill es de Londres , dans un lieu appelé Barking, les deux chefs saxons dont la fatale retraite avait causé la soumission de la grande villa, effrayés de la puissance nouvelle que la possession de Londres et le titre da roi donnaiant k l'anvahisseur, vinreut du nord lui prêter le serment que les chefs anglais avaient coutume de prêter a leurs anciens rois. Toutefois la soumission d'Edwin et de Morkar n'entraina point celle des provinces qu'ils avaient gouvernées, et l'armée normande na se porta point an avant pour aller occuper ces provinces; alle resta concantrée autour de Londres et sur les cótes du sud et de Test las plus voisines de la Gaule. La soin de partager les richesses du
C. Plcetz, Manuel de Littérature frangaise. 4« éd. 37
AUGUSTIN THIERRY f1795 â1856).
territoire envahi l'occupait alors presque uniquement. Des commis-saires parcouraient toute I'étendue du pays oü l'armée avait laissé des garnisons; ils y faisaient un inventaire exact des propriétés de toute espèce, publiques et particulières; ils les inscrivaient et les enregistraient avec soin et en grand détail; car la nation normande, dans ces teraps reculés, se montrait déjè comme on l'a vue depuis, extrêmement prodigue d'écritures, d'actes et de procès-verbaux.
On s'enquérait des noms de tous les Anglais morts en combattant, ou qui avaient survécu A la défaite, ou que des retards involontaires avaient empêchés de se rendre sous les drapeaux. Tous les biens de ces trois classes d'hommes, terres, revenus, meubles, étaient saisis; les enfants des premiers étaient déclarés déshérités a tout jamais; les seconds étaient également dépossédés saus retour; et eux-mêmes, disent les auteurs normands, sentaient bien qu'en leur laissant la vie, l'ennemi faisait assez pour eux; enfin, les hommes qui n'avaient point pris les armes furent aussi dépouillés de tout, pour avoir eu l'intention de les prendre: mais, par une grace spéciale, on leur laissa l'espoir qu'après de longues années d'obéissance et de dévouement cl la puissance étrangère, non pas eux, mais leurs fils, pourraient peut-être obtenir des nouveaux maitres quelque portion de l'héritage parternel. Telle fut la loi de la conquête, selon le témoignage non suspect d'un homme presque contemporain et issu de la race des conquérants.
L'immense produit de cette spoliation universelle fut la solde des aventuriers de tous pays qui s'étaient enrólés sous la bannière du due de Normandie. Leur chef, le nouveau roi des Anglais, retint premièrement, pour sa propre part, tout le trésor des anciens rois, l'orfèvrerie des églises et ce qu'on trouva de plus précieux et de plus rare dans les magasins des marchands. Guillaume envoya une portion de ces richesses au pape Alexandre, avec l'étendard de Harold, en échange de la bannière qui avait triomphé a Hastings; et toutes les églises d'outre-mer oü l'on avait chanté des psaumes et brülé des cierges pour le succès de l'invasion, recurent, en récompense, des croix, des vases et des étoffes d'or. Après la part du roi et du clergé, on fit celle des hommes de guerre, selon leur grade et les conditions de leur engagement. Ceux qui, au camp sur la Dive, avaient fait hommage pour des terres , alors a conquérir, recurent celles des Anglais dépossédés; les barons et les chevaliers eurent de vastes domaines, des chdteaux, des bourgades, des villes entières; les simples vassaux eurent de moindres portions. Quelques-uns prirent leur solde en argent; d'autres avaient stipulé d'avance qu'ils auraient une femme saxonne, et Guillaume, dit la chronique normande, leur fit prendre, par mariage, de nobles dames, héritières de grands biens, dont les maris étaient morts dans la bataille. Un seul, parmi les chevaliers venus k la suite du conquérant. ne réclama ni terres, ni or, ni femme, et ne voulut rien accepter de la dépouille des vaincus. On le nom-mait Guilbert, fils de Richard; il dit qu'il avait accompagné son seigneur en Angleterre, paree que tel était son devoir; mais que le bien volé ne le tentait pas, qu'il retournerait en Normandie pour y jouir de son héritage, héritage modique, mais légitime, et que, content de son propre lot, il n'enlèverait rien a autrui.
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BARTHÃLEMY et MÃRY.
NOTICE B IOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
AUGUSTE BARTHÃLEMY naquit i Marseille, 6111796. II avait è, peine terminé ses études au collége , qu'il se fit connaltre dans le monde littéraire de sa ville natale par quelques essais poétiques, notamment par une satire. Venu a Paris, il y débuta comme journaliste par un article ultra-royaliste, et comme poète par une Ode sur le sacre de Charles X (1825), qui lui valut les bonnes graces de la cour. S'étant lié avec Méry, il tourna bientót son talent contre le gouvernement.
JOSEPH MÃRY, naquit en 1798. dans une 11e prés de Marseille. II fit ses études classiques au collége de cette ville. En 1820, il se fit connaltre par une satire en vers qui lui valut quinze mois de prison. II vint se fixer A Paris en 1824, et, 1'année suivante, il associa ses haines politiques a celles de Barthélemy.
Dés lors les deux poètes travaillèrent ensemble, et aprés quelques petites satires, ils publièrent, en 1826, la Villéliade, poème hérol-comique en quatre chants sur le ministère Villéle. Cette satire, qui étincelait d'esprit, eut un immense succés et fut suivie de plusieurs autres aussi favorablement accueillies du public.
Renoncant a la satire sous le ministère libéral de M. de Martignac, ils écrivirent, en 1828, Napoleon en Egypte, poème épique en huit chants, remarquable par la richesse de ses descriptions Après avoir tenté inutilement è Vienne de remettre un exemplaire de ce poème au due de Reichstadt, fils de Napoléon Ier j Barthélemv publia le Fils de f homme ou Souvenir de Vienne, relation poétique de son voyage, laquelle fut poursuivie en justice. Le poète eut l'idée originale de présenter sa défense en vers; elle fut trés goütée de l'auditoire, mais elle n'empêcha pas les juges de le condamner d trois mois de prison et a mille francs d'amende.
Sorti de prison après les journées de Juillet (1830), Barthélemy chanta avec Méry la révolution dans un poème dédié aux Parisiens et intitulé VInsurreciion.
Méry, bientót dégu dans les espérances qu'il avait fondées sur 1'établissement de la dynastie de Juillet, se proinit de renoncer d la politique et se retira queique temps Marseille. Barthélemy, quoiqu'il eüt accepté de Louis-Philippe une petite pension, poursuivit bientót les ministres de ce monarque des raêmes attaques que les ministres de la dynastie déchue. II rappela de Marseille son ami Méry, et le Ier mars 1831, ccmmenca a paraitre la Nancsis, feuille hebdomadaire écrite en vers , dans laquelle éclatèrent 52 satires politiques, les plus véhé-mentes peut-étre qui aient jamais été écrites en francais, et qui acqui-rent bientót une popularité, inexplicable aujourd'hui. Des traits brülants tombèrent sur tous les hommes du pouvoir, et, vérités ou injures, restèrent longtemps attachés a leurs noms. L'année suivante , la Némésis, trop pauvre pour payer le cautionnement exigé par la nouvelle lei sur la presse, cessa de paraitre.
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D'après Vapereau, Dictionnaire des contemporains.
546 BARTHELEMY (1796 â1867) ET MÃRY (1798-1866).
A cette époque finit la collaboration régulière des deux poètes. Méry partit pour l'Italie, oü l'appelaient la reine Horteuse et les autres exilés de la familie impériale. II rapporta de ce voyage une foule de notes qu'il transporta dans une suite de nouvelles et de romans écrits avec une facilité de style qui les fit bien accueillir. Cependant la prose de l'écrivain pdlit tl cóté de ses productions poétiques. Méry est mort a Paris, au mois de juin 1866.
Quant il Barthélemy, ses convictions politiques subirent, en 1832, une métamorphose si subite que le public en soupconna vite les causes secrètes, qui ruinèrent d tout jamais la popularité du poète. L'ancien détracteur du pouvoir, après avoir hardiment pris la défense du gouvernement, publia sa Justification, qui souleva une nuée de réponses en vers et en prose, sous forme de satires et de pamphlets. Le poète, dont le silence était justement ce que désirait le gouvernement, se retira pour quelque temps de l'arène politique et consacra une partie des loisirs que lui faisaient les largesses ministérielles une Traduction en vers de Ãncide. En 1S44, Barthélemy reprit, au grand étonne-ment du public, le fouet de la satire politique et publia une nouvelle Némésis ; mais l'autorité morale manqua cette renaissance du poèle satirique dans le poète courtisan. Après 184S, il se fit le chantre du bonapartisme ressuscité; toutefois ses dithyrambes insérés dans les journaux officiels ou semi-officiels ne trouvèrent que de rares lecteurs, Barthélemy est mort en 1867.
Plus le talent poétique de Barthélemy est grand et incontestable . plus on doit regretter l'usage qu'il en a fait, et flétrir l'iramoralité qui tantót a mis sa voix éloquente au service de rancunes particu-lières, tantót en a vendu le silence au pouvoir.
Nous ne reproduisons des oeuvres des deux poèles qu'un fragment de Napoléon en Egypte.
I. NAPOLÃON EN EGYPTE.
(1828.)
I. FRAGMENT DU PREMIER CHANT: ALEXANDRIE.
Comme un camp voyageur peuplé de bataillons ,
Qui dans l'immense plaine étend ses pavilions,
A la brise du Nord une flotte docile Sillonnait lentement les eaux de la Sicile;
Sur les canons de bronze et sur les poupes d'or,
Brille un premier soleil du brülant messidor:
Oü vont-ils? on l'ignore: en ces' mers étonnées Un bras mystérieux pousse leurs destinées,
Et le pilote même, au gouvernail assis,
Promène ü l'horizon des regards indécis. 1Qu'importe aux passagers le secret du voyage ?
Celui qui vers le Tibre entraïna leur courage,
1
C'est la vérité historique; Tarmée ignorait entièrement le but de rexpédition. (Note des auteurs).
NAPOLÃON EN EGYPTE (ler CHANT).
Sous les mêmes drapeaux les rallie aujourd'hui, Et leur noble avenir repose tout en lui.
Parfois, des sons guerriers la magique harmonie Appelait sur les pouts 1'immense colonie: Aux accords des clairous, des timbales d'airain, Dix mille voix chantaient le sublime refrain Qu'aux moments des assauts, ivres d'idoldtrie, Répétaient nos soldats, enfants de la patrie;
C'était l'hymne du soir .... et sur les vastes flots Les héroïques chants expiraient sans échos. 1
La Hotte cependant, dans la mer agrandie,
Laissant Malte vaincue - et la blanche Candie,
Pour la dernière fois a vu tomber la nuit, A la cime des mdts dès que 1'aube reluit.
On voit surgir des flots la pierre colossale Qu'éleva l'Orient au vaincu de Pharsale,
Et les hauts minarets dont le riche Croissant Reflète dans son or les feux du jour naissant;
Sur le pont des vaisseaux un peuple armé s'élance: Immobile et pensif, il admire en silence Ces déserts sans abris, dont le sol abaissé Semble un pdle ruban a l'horizon tracé, Les palmiers qui, debout sur ces tièdes rivages, Apparaissent de loin comme des pins sauvages, Et l'étrange cité qui meurt dans le repos,
Entre un double océan de sables et de flots. 2
Dans ce moment, l'escadre. en ceinture fortnée, Entoure le vaisseau qui commande l'armée.
De chefs et de soldats de toutes parts pressé, Sur la haute dunette un homme s'est placé: Ses traits, oü la rudesse Ãl la grandeur s'allie, Portent les noirs reflets du soleil d'Italie:
Sur son front soucieux ses cheveux partagés, Tombent négligemment sur la tempe allongés; Son regard, comme un feu qui jaillit dans la nue, Sillonne au fond des cceurs la pensée inconnue; De l'instinct de sa force il semble se grandir,
Et sa téte puissante est pleine d'avenir! . . . . Debout, les bras croisés, l'oeil fixé sur la rive, Le héros va parler, et l'armée attentive
547
1
Le soir, quand le temps était beau et la mer calme , la musique des regiments exécutait les airs guerriers de l'époquc, auxquels se joignaient les chants de l'armée républicaine. (Note des auteurs).
2
Alexandrie, vue de la pleine mer, ofïre un aspect des plus désolés.
548 BARTHELEMY (1796â1867) ET MERY (1798â1866).
Se tait pour recueillir ces prophétiques mots, Que mêle la lempête au son ratique des flots: âSoldats, voili l'Ãgypte! Aux lois du cimeterre 1Les beys ont asservi cette héroïque terre;
De Todieiix Anglais ces dignes favoris A notre pavilion prodiguent le mépris,
Et feignent d'ignorer que notre vépublique Peut étendre son bras jusqu'aux sables d'Afrique: L'heure de la vengeance approche; c'est k vous Que la France outragée a confié ses coups; Compagnons! cette ville ou vous allez descendre, Esclave de Mourad, est fille d'Alexandre;
Ces lieux, que le Coran opprime sous ses lois.
Sent pleins de souvenirs, grands comme vos exploits. Le Nil longtemps captif attend sa délivrancé; Montrons aux Mamelouks 2 les soldats de la France, Et du Phare 3 a Memphis retrouvons les chemins Ou passaient avant nous les bataillons remains!quot; 4II se tait a ces mots; mais ses lèvres pressées Semblent garder encor de plus hantes pensées, 5
Soudain mille signaux, élevés sur les mats,
Au rivage d'Ãgypte appellent nos soldats.
Sur le pont des vaisseaux, dans leurs vastes entrailles. Retentit un bruit sourd, précurseur des batailles, Et de longs cris de joie élancés dans les airs Troublent le lourd sommeil de ces monies déserts. On efit dit, aux transports de Farmée attendrie,
Qu'un peuple voyageur saluait sa patrie:
Par les sabords ouverts, par les cdbles tendus,
Tous de la haute poupe en foule descendus,
Pressés de conquérir ces rives étrangères,
Tombent en rangs épais dans les barques légères , Et les canots, croisant leurs bleudtres sillons,
Couvrent la vaste mer de flottants bataillons.
1
C'est-a-dire du safire des Musulmans.
2
- Les Maine Inks ou Mamelouks (composés d'abord de jeunes esclaves, surtout de Circassiens) formaient une légion des meilleurs soldats, qui dominait en Egypte. lis étaient alors commandés par Mourad-Bcy, chef né en Circassie. Le sultan n'était représenté en Egypte que par un pacha sans autorité réelle.
3
Le Phare (Pharos) petite ile voisine du port d'Alexandrie, jointe au continent par un móle , ornée d'une haute tour, oü Ton entretenait la nuit des feux pour guider les vaisseaux.
4
Toutes ces paroles sont historiques. (Note des auteurs.)
5
Tout le monde sait que Bonaparte, en tentant la conquête de 1'Egypte , en voulait a la domination anglaise aux Indes; Barthélemy et Méry n ont envisage l'expédition que sous son cóté poétique et humanitaire , la destruction des Mamelouks et l'affran-chissement de l'Ãgypte.
NAPOLÃON EN EGYPTE (llie CHANT).
2. FRAGMENT DU TROISIÃME CHANT: LES PYRAMIDES.
C'était l'heure oü jadis Faurore au feu précoce Animait de Memnon l'harmonieux colosse: 1Elle se léve encor sur les champs de Memphis,
Mais la voix est éteinte aux lèvres de son fils; Les siècles Tont vaincu: l'ceil reconnalt a peine Le géant de granit, étendu sur l'arène;
II semble tin de ces rocs que, de sa forte main. La nature a taillés en simulacre humain!
L'Arabe en ce moment, le front dans la poussière, Saluait l'Orient, berceau de la lumière;
Elle dorait déjfl les vieux temples d'Isis,
Et les palmiers lointains des fraiches oasis; Une blanche vapeur, lentement exhalée,
Tragait le cours du Nil dans sa longue vallée: Le brouillard fuit; alors apparaissent aux yeux Ces monts oü Pharaon dort avec ses aleux; Sur 1'océan de sable, archipel funéraire,
lis gardent dans leurs flancs un poudreux reliquaire, Et, cercueils immortels de ce peuple géant,
Elèvent jusqu'aux cieux la pompe du néant. Cependant le tambour, au roulement sonore, Annonce que l'armée arrive avec l'aurore:
A l'aspect imprévu des merveilleux débris ,
Un saint recueillement pénétra les esprits;
Et nos fiers bataillons, par des cris unanimes. Des tombeaux de Chéops saluèrent les cimes.
Inspiré par ces lieux, le chef parle, et ses mots Dans l'armée attentive ont trouvé mille échos : âSoldats, l'heure est venue oü votre forte épée Doit briser de Mourad la puissance usurpée: Des tyrans Mamelouks le dernier jour a lui!
Dans le feu du combat songeons lous aujourd'hui Que, sur ces monuments si vieux de renommée, Quarante siècles morts contemplent notre armée!quot; II a dit; aux longs cris qui résonnent dans l'air, Se méle un bruit d'airain froissé contre le fer;
Et ce fracas guerrier, percant la plaine immense, Révèle cl Mourad-Bey les soldats de la France.
Le chef des Mamelouks, de leur approche instruit, Sur les dunes de sable a campé cette nuit;
549
Embabeh voit briller sur la cime des tentes L'étendard du Prophéte aux crinières flottantes; Et ce camp populeux, sur les hauteurs tracé, Semble un vaste croissant de canons hérissé.
1
On sait aujourd'hui que le monument égyptien appelé par les Grecs du nom de Monuon, était une statue du roi Aménophis IU.
550 BARTHELEMY (1796 â1867) ET MERY 1798 â1866.
Ld veillent les spahis, les fougueux janissaires,
Des peuples d'Occident éternels adversaires:
Dix mille Mamelouks , au vol précipité,
Du désert sablonneux couvrent la nudité;
D'autres du Nil voisin ont bordé le rivage:
lis refoulent d, gauche une horde sauvage De Grecs, d'Arméniens, de Cophtes demi-nus,
D'Africains arrivés de pays inconnus;
De paisibles fellahs, ' tourbe indisciplinée,
Par la peur du Mton au péril condamnée;
D'Arabes vagebonds que l'espoir du butin Auteur des Mamelouks rallia ce matin:
Ces nomades soldats pressent leurs rangs timides Des tentes de Mourad au pied des pyramides.
Bonaparte s'avance, et son regard si prompt De la ligne ennemie a mesuré le front;
Son génie a jugé le combat qui s'appréte,
Un plan vainqueur jaillit tout armé de sa tête;
D'agiles messagers, sous les canons tonnants,
Portent l'ordre du chef A tous ses lieutenants,
Et bientót Ãl leur voix l'obéissante armée En six carrés égaux dans la plaine est formée. -
D'épouvantables cris ont troublé le désert:
De 1'enceinte du camp, sous leurs pas entr'onvert. Des hauteurs d'Embabeh, peuplé de janissaires,
Accourent au galop Mourad et ses vingt frères:
Déjcl le Bey superbe a parcouru trois fois Les rangs des Mamelouks alignés A sa voix:
Qu'il est brillant d'orgneil! Jamais fils de Prophéte N'avait paru plus beau sous son habit de fête;
Une aigrette mobile, aux rubis ondoyants,
Orne son turban vert, respeclé des croyants;
Sur sa rndle poitrine, oil le Croissant éclate,
Pendent les boutons d'or de sa veste écarlate:
Un large cachemire, en ceinture roulé,
Supporte un atagan 1 au fourreau ciselé;
Sa main brandit un sabre, et, sur la haute selle; D'nn double pistolet la poignée étincelle.
Comrae le vent de feu, dont les immenses ailes,
Du mobile désert tourmentant les vallons,
Précipitent l'arène en larges mamelons;
Ainsi des Musulmans 1'impétueuse masse Du Nil aux rangs chrétiens a dévoré l'espace.
1
Atagan ou yatagan , sorte de coutelas tare.
NAPOLÃON EN EGYPTE (llie CHANT).
On dit qu'au premier choc de ces fiers circoncis,
Les vieux républicains pdlirent, iudécis! 1
Jamais dans l'Italie, aux glorieuses rives,
Ni les Germains couverts de cuirasses massives.
Ni des légers Hongrois les poudreux tourbillons,
N'avaient d'un pareil choc heurté nos bataillous.
La prof'onde colonne, un instant ébranlée ,
Vit le fer de Mourad luire dans la mêlée;
Mais, ó, la voix des chefs , déjil les vétérans
Sur la ligne rompue out rétabii les rangs.
Ainsi, dans ces marais oü les hardis Bataves
A l'Océan conquis imposent des entraves,
Quand la vague, un moment, par de puissants efforts.
De son premier domaine a ressaisi les bords,
L'homme accourt, et bientót une digne nouvelle
Montre aux flots repoussés sa barrière éternelle.
Dites quel fut le chef qui, sur ses régiments ,
Vit luire le premier les sabres ottomans.
Toi, vertueux üesaix! - au point d'être entamée,
Déja ton dévoüment nous sauvait une armée.
Dans les carrés voisins, le soldat raffermi,
Du même front que toi regarde l'ennemi;
II revient plus terrible, et, dans la plaine immense,
Sur six points isolés le combat recommence.
Déja les Mamelouks, lancés de toutes parts,
Assiègent des chrétiens les mobiles remparts ;
Tantót, pressant le vol du coursier qui le porte,
Mourad devant les rangs passe avec son escorte,
Et le geste insolent du hardi cavalier Provoque le plus brave en combat singulier;
Tantót sa voix, pareille a l'ouragan qui tonne,
De tous les Mamelouks formant une colonne.
Sous la ligne de feu les pousse en bonds égaux,
Et eet amas confus d'hommes et de chevaux Résonne sur ie fer des carrés intrépides,
Comme un bloc de granit tombé des pyramides;
Partout la baïormette et les longs feux roulants,
Des fougueux Mamelouks arrêtent les élans;
Et, telle qu'un géant sous la cotte de maille,
L'armée offre partout sa puissante muraille.
Gloire tl Napoléon! on dirait que son bras
SS1
1
Le premier choc des Mamelouks contre les carrés fut si terrible que le courage des Francais en fut ébranlé un instant; e'est ce qui nous a été raconté par plusieurs acteurs de ce magnifique drame. (Note des auteurs.)
552 BARTHELEMY (1796-1867) ET MERY (1798 â1866).
Par des chalnes de fer a lié ses soldats,
Et que son art magique, en ces plaines mouvantes,
A Mti sur le roc six redoutes vivantes.
Francais et Mamelouks, tous ont les yeux sur lui;
Au centre du combat, qu'il est grand aujourd'hui !
Sur son clieval de guerre il commande, et sa tête,
Sublime de, repos, domine la tempête:
Mourad Fa reconnu. âBey des Francs, lui dit-il,
Sors de tes murs de fers , viens sur les bords du Nil;
Et lè, seuls , sans témoins, que notre cimeterre
Dans un combat a mort dispute cette terre !quot;
A ces cris de Mourad, vingt braves réunis
Frémissent de laisser tant d affronts impunis;
A leur tête Junot, 1 Lannes, 2 Berthier, La Salie, 3
Du centre aux ennemis vont franchir l'intervalle;
En méme temps, au flanc des bataillons froissés,
Six mille Mamelouks tombent A flots pressés;
C'est l'heure décisive: un signal militaire
Tonne, et, comme l'Etna déchirant son cratère,
L'angle s'ouvre , et soudain, sur les rangs opposés,
Le canon a vomi ses arsenaux brisés;
Les grêlons, échappés a leur bouche qui gronde,
Volent avec le feu dans la masse profonde,
Et sous les pieds sanglants de six mille chevaux,
La mitraille a passé comme une immense faux.
Jour de mort et de deuil, oü l'Egypte étonnée Vit de ses Mamelouks l'élite moissonnée!
A ses plus braves chefs Mourad a survécu;
Quel ceil reconnaltrait le superbe vaincu?
Sous la poudre et le sang qui sillonnent sa face, On voit briller encore une farouche audace;
Haletant de fatigue, il ne tient qu'a demi Le trongon d'un damas brisé sur l'ennemi,
Et quitte en soupirant ces plaines funéraires, Qu'inonda sous ses yeux le sang de ses vingt frères.
1
Junot {1771â1813), due d'Abrantès fit, en 1805, la eonquête du Portugal, dont il resta gouverneur, et prit part a la guerre d'Espagne (1810) et a celle de Russie (1812). Sa femme, la duehesse d'Abrantès, a écrit sur 1'empire des Memoires pleinè d'intérêt.
2
Lannes (1769â1809), due de Montebello , maréehal de l'Empire, se distingua dans les batailles d'Austerlitz (1805), de Jéna (1806), d'Eylau , de Friedland {1807), et mou-rut des suites d'une blessure recue a Essling (1809).
3
w La Salie (1775â1809) périt sur le champ de bataille de Wagram {1809), après avoir été nommé général de division.
553
M I Gr N E T.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
FrANCOIS-AUGUSTE-ALEXIS MIGNET naquit en 1796 d Aix. II fit ses études classiques h Avignon et revint, en 1815, snivre les cours de droit dans sa ville natale. C'est alors qu'il rencontra Thiers, et de cette époque date la longue amitié qui les unit pendant toute leur vie. Recus avocats en méme temps, en 1818, ils suivirent ensemble pendant un an et demi la carrière du barreau et se tour-nèrent ensuite vers la littérature. En 1821, l'Académie des inscriptions et belles-lettres décerna un prix au mémoire de Mignet; Stir P ét at du gouvernement et de la legislation en France a F époque de ravènement de saint Louis.
Encouragé par ce succès, Mignet s'abandonna entièrement d sa vocation littéraire, et partit pour Paris, oü il entra d la rédaction du Courrier francais. II commenca en même temps i l'Athénée -des cours d'histoire qui eurent le plus grand éclat.
En 1824 parut son Histoire de la Revolution francaise, qui eut un trés grand succès en France et a l'étranger. Ce n'est pas un récit complet et détaillé, c'est un tableau animé et rapide, un résumé brillant écrit par un partisan franc et sincère de la révolution, qui ne va pas jusqu'a en justifier les sanglants excès, mais qui les excuse par les nécessités de la situation et les regarde comme araenés par une fatalité inévitable. Par son Histoire de la Révolution, Mignet appartient done d l'école historique que 1'on a appelée VEcole fataliste.
Comme journaliste, Mignet prit part aux événements de Juillet; mais, la révolution de 1830 une fois accomplie, il se tint Ãl lecart des fonctions politiques et n'accepta du nouveau roi que la place de directeur des archives, au ministère des affaires étrangères. II pro-fita de cette position si favorable aux recherches historiques, pour se consacrer entièrement a ses travaux. Une seule fois, en 1833. il se chargea momentanément d'une mission diplomatique en Espagne. Membre depuis 1832 de l'Académie des sciences morales et politiques, il fut recu, en 1836, è, l'Académie francaise et devint, l'année suivante, secrétaire perpétuel de la première de ces académies. La révolution de Février lui fit perdre sa place au ministère.
Outre une série de Notices et de Mémoires historiques lus Ãl l'Académie des sciences morales et politiques, Mignet publia les ouvra-ges suivants: Négociations relatives a la succession dEspagne (1836â 1842), Antonio Pérez et Philippe 11 (1845), épisode historique qui a
1
D'après Vapereau, Dictionnairc des contemporains.
- Athénéc (du nom grec de Minerve A t h ê n ê) était chez les anciens le nom de divers édifices d'Athènes, d'Alexandrie , de Rome, de Constantinople, consacrés aux sciences et aux arts. Dans les temps modernes , on a étendu le nom d'Athéfiée a tout lieu oü s'assemblent des savants, des gens de lettres , pour faire des cours de science ou de littérature. Athénée de Paris, dont il s'agit ici, fut fondé en 1785.
MIGNET (1796 â 1S84).
tout 1'intérêt d'un roman, Vie de Franklin, Histoire de Marie Stuart (1851), Charles-Quint, son abdication, son séjonr et sa mort au monaster e de Saint-Just (1854). II est mort a Paris en 1884.
Le style de Mignet est pur et élégant; il est pour ainsi dire académique, en mêrae temps qu'il a de la vivacité et de l'éclat.
HISTOIRE DE LA REVOLUTION.
COUP D'ETAT DU 18 ET DU IQ BRU1IAIRE, LE DIRECTOIRE ET LA CONSTITUTION DE L'AN III RENVERSÃS PAR BONAPARTE.
{Histoire de la Revolution , chapitre XIII.)
Bonaparte avait appris en Orient, par son frère Lucien 1 et quel-ques autres de ses amis , l'état des affaires en France et le déciin du gouvernement directorial. Son expédition avait été brillante, mais sans résultat. Après avoir battu les Mamelouks et ruiné leur domination dans la basse et dans la haute Egypte, il s'était avancé en Syrië; mais le mauvais succès du siège de Saint-Jean-d'Acre l'avait contraint de retourner dans sa première conquête. C'est lü qu'après avoir défait une armée ottomane sur le rivage d'Aboukir, si fatal une année auparavant a la flotte francaise, 2 il se décida a quitter cette terre de déportation et de renommée, pour faire servir a son élévation la nouvelle crise de la France. II laissa le général Kléber pour commander 1'armée d'Orient, et traversa, sur une frégate, la Méditerranée, couverte de vaisseaux anglais. II débarqua a Fréjus le 17 vendémiaire :l an VIII (9 octobre 1799), dix-neuf jours après la bataille de Berghen , remportée par Brune sur les Anglo-Russes du due d'York, et quatorze jours après celle de Zurich remportée par Masséna sur les Austro-Russes de Korsakoff et de Suwaroff. II parcourut la France, des cótes de la Méditerranée £l Paris, en triom-phateur. Son expédition, presque fabuleuse, avait surpris et occnpé les imaginations et avait encore ajouté h sa renommée, déjè, si grande par la conquête de l'Italie. Ces deux entreprises l'avaient mis hors de ligne avec les autres généraux de la république. L'éloignement du thédtre sur lequel il avait combattu lui avait permis de commencer sa carrière d'indépendance et d'autorité. Général victorieux, négocia-teur avoué et obéi, créateur de républiques, il avait traité tous les intéréts avec adresse, toutes les croyances avec modération. Prépa-rant de loin ses destinées ambitieuses , il ne s'était fait l'homme d'au-cun système, et il les avait tous ménagés pour s'élever de leur con-sentement. II avait entretenu cette pensée d'usurpation dès ses vic-
554
1
Lucien Bonaparte: voyez page 473, note 2.
2
En 1798, il se livra a Aboukir une bataille navale oü l'amiral anglais Nelson dé-truisit la flotte francaise.
0 Le cnlendrier républicain fixait le commencement de l'année au 22 septembre {1792), époque de la fondaiion de la république et donnait aux douze mois les noms suivants: V eudémiaire, bruinaire, frimaire pour l'automne ; nivose , pluvióse, vent ós e pour l'hiver; germinal, fioréal, prairial pour le printemps: messidor, thermidor, fructidor pour l'été.
HISTOIRE DE LA REVOLUTION (CHAPITRE XIIl).
toires d'Italie. Au 18 fructidor, si le Directoire 1 avait été vaincu par les Conseils , il se proposait de marcher contre ces derniers avec son armée, et de saisir le protectorat de la république. Après le 18 fructidor, voyant le Directoire trop puissant et l'inaction continentale trop dangereuse pour lui, il accepta l'expédition d'Ãgypte, afin de ne pas déchoir et de n'être pas oublié. A la nouvelle de la désorganisation du Directoire, au 30 prairial, il se rendit en toute Mte sur le lieu des événements.
Son arrivée excita 1'enthousiasme de la masse modérée de la nation; il recut des félicitations générales^ et il fut aux enchères des partis, qui voulurent tous le gagner. Les généraux, les directeurs, les députés, les républicains même du Manége 2 le virent et le sondèrent. On lui donna des fêtes et des repas; il se montrait grave, simple, peu erapressé et observateur; il avait déja une familiarité supérieure et des habitudes involontaires de commandement. Malgré son défaut d'empresseraent et d'ouverture, il avait un air assuré, et on aper-cevait en lui une arrière-pensée de conspiration. Sans le dire, il le laissait deviner, paree qu'il faut toup'jrs qu'une chose soit attendue pour qu'elle se fasse. II ne pouvait pas s'appuyer sur les républicains du Manége, qui ne voulaient ni d'un coup d'Ãtat, ni d'un dictateur; et Sieyès :i craignait avec raison qu'il ne füt trop ambi-tieux pour entrer dans ses vues constitutionnelles: aussi Sieyès hésita-t-il a s'aboucher avec lui. Mais enfin, pressés par des amis com-muns, ils se virent et se concertèrent. Le 15 brumaire, ils arrétèrer.t leur plan d'attaque contre la constitution de Fan III. Sieyès se chargea de preparer les conseils par les commissions des inspecteurs, qui avaient en lui une confiance illimitée. Bonaparte dut gagner les généraux et les divers corps de troupes qui se trouvaient ü Paris, et qui montraient beaucoup d'enthousiasme et de dévouement pour sa personne. On convint de convoquer, d'une manière extraordinaire, les membres les plus modérés des conseils; de peindre aux Anciens les dangers publics; de leur demander, en leur présentant l'immi-nence du jacobinisme, la translation du corps législatif a Saint-Cloud 3et la nomination du général Bonaparte au commandement de la force armée, comme le seul homme qui püt sauver la patrie; d'obtenir ensuite, au moyen du nouveau pouvoir militaire, la désorganisation du Directoire et la dissolution momentanée du corps législatif. L'en-treprise fut fixée au iS brumaire (9 novembre), au matin.
Pendant ces trois jours, le secret fut fidèlement gardé. Barras, Moulins et Gohier , qui formaient la majorité du Directoire, dont Gohier était alors président, auraient pu, en prenant Favance sur
555
1
D'après la constitution en vigueur alors (celle de l'an III,) un Dircctoirc compose de cinq membres exercait le pouvoir exécutif; deux Conseils, celui des Anciens et celui des Cinq-Cents t se partageaient le pouvoir législatif.
2
C'est a-dire les républicains extremes, dont le club s'assemblait dans un manége.
3
Petite ville prés de Paris. Le nom de Saint-Cloud vient de Clodoald.
MIGNET (1796 â1884).
les conjurés, comme au 18 fructidor, déjouer leur coup d'Ãtat. Mais ils croyaient £l des espérances de leur part., et non h. des projets arrêtés. Le 18 au matin, les membres des Anciens furent con-voqués d'une manière inusitée par les inspecteurs; ils se rendirent aux Tuileries et entrèrent en séance vers les sept heures, sous la présidence de Lemercier. Cornudet, Lebrun et Fargues, trois des conjurés les plus influents dans le Conseil, présentèrent le tableau le plus alarmant de la situation publique: ils assurèrent que les Jacobins venaient en foule a Paris de tous les départements; qu'ils vou-laient rétablir le gouvernement révolutionnaire. et que la terreur ravagerait de nouveau la république, si le Conseil n'avait pas le courage et la sagesse d'en prévenir le retour. Un autre conjuré, Régnier{de laMeurthe), demanda aux Anciens, déjd ébranlés, qu'en vertu du droit que leur conférait la constitution, ils transférassent le corps législatif a Saint-Cloud, et que Bonaparte, nommé par eux commandant de la 17e division militaire, fut chargé de la translation. Soit que le conseil entier füt complice de cette manoeuvre, soit qu'il füt frappé d'une crainte réelle, d'après une convocation si précipitée et des discours si alarmants, il accorda tout ce que les conjurés demandèrent.
Bonaparte attendait avec impatience le résultat de cette délibéra-tion, dans sa maison, rue Chantereine; il était entouré de généraux, du commandant de la garde du Directoire, Lefebvre, et de trois régiments de cavalerie, qu'il devait passer en revue. Le décret du Conseil des Anciens, rendu a huit heures, lui fut apporté è. huit heures et demie par un messager d'Ãtat. II recut les félicitations de tons ceux qui formaient son cortège: les officiers tirèrent leurs épées en signe de fidélité. II se mit il leur tête, et ils marchèrent aux Tuileries; il se rendit è, la barre du Conseil des Anciens, prêta serment de fidélité, et nomma pour son lieutenant Lefebvre, chef de la garde directoriale.
Néanmoins ce n'était la qu'un commencement de succès. Bonaparte était chef du pouvoir armé , mais le pouvoir exécutif du Directoire et le pouvoir législatif des Conseils existaient encore. Dans la lutte qui devait infailliblement s'établir, il n'était pas sür que la grande et jusque-la victorieuse force de la révolution ne 1'emportdt point. Sieyès et Roger-Ducos se rendirent du Luxembourg au camp législatif et militaire des Tuileries, et donnèrent leur démission. Barras, Moulins et Gohier, avertis de leur cóté, mais un peu tard, de ce qui se passait, voulurent user de leur pouvoir, et s'assurer de leur garde; mais celle-ci, ayant recu par Bonaparte communication du décret des Anciens, refusa de leur obéir. Barras, découragé, envoya sa démission, et partit pour sa terre de Gros-Bois. Le Directoire fut dissous de fait, et il y eut un antagoniste de moins dans la lutte. Les Cinq-Cents et Bonaparte restèrent seuls en présence.
Le décret du Conseil des Anciens et les proclamations de Bonaparte furent affichés sur les murs de Paris. On apercevait dans cette grande ville l'agitation qui accompagne les événements extra-ordinaires. Les républicains éprouvaient, non sans raison, de sé-
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rieuses alarmes pour la liberté. Mais lorsqu'ils témoignaient des craintes sur les desseins de Bonaparte, dans lequel il voyaient uu César ou un Cromwell, on leur répondait par ces paroles du général lui-même: Mauvais róles, róles nsés, indignes cTun homine de sens, quand ils ne le seraient pas dun homme de hien. Cc serail une pensee sacrilege que celle dattenter au gouvernement représentatif, dans le siècle des banier es et de la Uheric. II n y aura it qunn fou qui voubU de gaité de cceur faire perdre la gageure de la république contre la royauté, après /'avoir soutenue avec qnelque gloire et quel-ques perils. Cependant rimportance qu'il s'accordait dans ses proclamations était de mauvais augure. II reprochait au Directoire la situation de la France d'une manière tout a fait extraordinaire. â âQu'avez-vous fait, disait-il, de cette France que je vous ai laissée si brillante? Je vous ai laissé la paix, J'ai retrouvé la guerre; je vous ai laissé des victoires, j'ai retrouvé des revers; je vous ai laissé les millions d'Italie, et j'ai trouvé partout des lois spoliatrices et la misère. Qu'avez-vous fait de cent mille Francais que je connaissais tous mes compagnons de gloire ? Ils sont morts .... Cet état de choses ne peut durer; avant trois ans il nous mènerait au despotisme.quot; â C'était la première fois, denuis dix années, qu'un homme rapportait tout il lui seul, qu'il demandait compte de la république comme de son propre bien. On est douloureusement surpris en voyant un nouveau venu de la révolution s'introduire dans l'héritage , si labo-rieusement acquis, de tout un peuple.
Le 19 brumaire, les membres des conseils se rendirent è, Saint-Cloud. Sieyès et Roger-Ducos accompagnèrent Bonaparte sur ce nouveau champ de bataille; ils étaient allés a Saint-Cloud dans l'intention de soutenir les desseins des conjurés. Sieyès, qui enten-dait la tactique des revolutions, voulait, pour assurer les événements, qu'on arrêtdt provisoirement leurs chefs, et qu'on n'admlt dans les conseils que la masse modérée: mais Bonaparte s'y était refusé. II n'était pas un homme de parti; et, n'ayant agi et vaincu jusque-la qu'avec des régiments, il croyait entraïner des conseils législatifs comme une armée, par un mot d'ordre. La galerie de Mars avait été préparée pour les Anciens; l'Orangerie, pour les Cinq-Cents. Une force armée considérable entourait le siège de la législature, comme la multitude , au 2 juin, entourait la Convention. Les répu-blicains, réunis en groupes dans les jardins, attendaient l'ouverture des séances; ils étaient agités d'une généreuse indignation contre la brutalité militaire dont ils étaient menacés; ils se communiquaient leurs projets de résistance. Le jeune général, suivi de quelques grenadiers, parcourait les cours et les appartements: et, se livrant prématurément k son caractère, il disait, comme le vingtième roi d'une dynastie: ,Je ne veux plus de factions, il faut que cela finisse; je n'en veux plus absolument.quot; Vers deux beures après midi, les Conseils se réunirent dans leurs salles respectives au bruit des instruments, qui exécutaient la Marseillaise.
Dès que la séance est ouverte, Emile Gaudin, l'un des conjurés, monte è. la tribune des Cinq-Cents. II propose de remercier le Conseil des Anciens des mesures qu'il a prises, et de le faire
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expliquer 1 sur le moyen de sauver la république. Cette motion devient le signal du plus violent tumulte ; de tons les coins de la salie s'élèvent des cris contra Gaudin. Les députés républicains assiègent la tribune et le bureau que présidait Lucien Bonaparte. Les conjurés Cabanis, Boulay (de la Meurthe), Chazal, Grudin, etc., pdlissent sur leurs bancs. Après une longue agitation, au milieu de laquelle per-sonne ne peut se faire entendre, le calme se rétablit un moment, et Delbred propose de renouveler le serment i la constitution de l'an III. Aucune voix ne s'élevant contre cette motion, qui devenait capitale dans une pareille conjoncture, le serment est prêté avec unanimité et un accent d'enthoüsiasme qui compromettent la conjuration.
Bonaparte, instruit de ce qui se passait aux Cinq-Cents et placé dans l'extrême péril d'une destitution et d'une défaite, se présente au Conseil des Anciens. II était perdu si ce dernier, qui penchait pour la conjuration , était entrainé par l'élan du Conseil des Cinq-Cents. âReprésentants du peuple, leur dit-il, vous n'étes point dans des circonstances ordinaires: vous êtes sur un volcan. Hier j'étais tran-quille, lorsque vous m'avez appelé pour me notifier le décret de translation, et me charger de l'exécuter Aussitót j'ai rassemblé mes camarades; nous avons volé a votre secours. Eh bien! aujourd'hui on m'abreuve de calomnies! On parle de César, on parle de Cromwell, on parle de gouvernement militaire! Si j'avais voulu opprimer la liberté de mon pays, je ne me serais point rendu aux ordres que vous m'avez donnés; je n'aurais pas eu besoin de recevoir cette autorité de vos mains. Je vous le jure, représentants du peuple, la patrie n'a pas de plus zélé défenseur que moi: mais c'est sur vous seuls que repose son salut. II n'y a plus de gouvernement: quatre des directeurs ont donné leur démission, le cinquième (Moulins) a été mis en surveillance pour sa sftrété; le Conseil des Cinq-Cents est divisé: il ne reste que le Conseil des Anciens. Qu'il prenne des mcsures , qu'il parle; me voilé, pour exécuter. Sauvons la liberté, sauvons l'égalité.quot; â Un membre républicain, Linglet, se leva alors et lui dit; âGénéral, nous applaudissons è. ce que vous dites ⢠jurez done avec nous obéis-sance h la constitution de l'an III, qui peut seule maintenir la république.quot; â C'en était fait de lui, si cette proposition eüt été ac-cueillie comme aux Cinq-Cents. Elle surprit le Conseil. et Bonaparte fut un instant déconcerté. Mais il reprit bientót: âLa constitution de l'an III, vous n'en avez plus. Vous l'avez violée ou 18 fructidor; vous l'avez violée au 22 floréal; vous l'avez violée au 30 prairial. La constitution! elle est invoquée par toutes les factions, et elle a été violée par toutes; elle ne peut être pour nous un moyen de salut, paree qu'elle n'obtient plus le respect de personne; la constitution violée, il faut un autre pacte. de nouvelles garanties.'' â Le conseil applaudit aux reproches que lui adressait Bonaparte, et il se leva en signe d'approbation.
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Bonaparte, trompé par le succès facile de sa démarche auprès des Anciens, croit que sa présence seule apaisera le conseil orageux
1
Le faire expliquer se dit, avec ellipse du pronom réfléchi, au lieu de le faire s expliquer. Cette ellipse euphonique est approuvée par le Dictionnaire de l'Académie.
HISTOIRE DE LA REVOLUTION (CHAPITRE XIIl).
des Cinq-Cents. II s'y rend è, la tête de quelques grenadiers, qu'il laisse è la porte, mais du cóté intérieur de la salie, et il s'avance seul, le chapeau bas. A 1'apparition des balonnettes, tout le conseil se léve d'un mouvement subit. Les législateurs, croyant que son entrée est le signal de la violence militaire, poussent en même temps le cri de: Hors la loi! a bas le dictateur / â Plusieurs membres s'élancent k sa rencontre; et le républicain Bigonet, le saisissant par le bras: âQue faites vous? lui dit-il, téméraire! Retirez-vous; vous violez le sanctuaire des lois.quot; Bonaparte pdlit, se trouble, recule, et il est enlevé par les grenadiers qui lui avaient servi d'escorte.
Son éloignement ne fit point cesser la tumultueuse agitation du Conseil. Tous les membres parlaient a la fois, tous proposaient des mesures de salut public et de défense. On accablait Lucien Bonaparte de reproches; celui-ci justifiait son frère, mais avec timidité. II parvint, après de longs efforts, a monter cl la tribune pour inviter le Conseil Ãl juger son frère avec moins de rigueur. II assura qu'il n'avait aucun dessein contraire ri la liberté; il rappela ses services. Mais aussitót plusieurs voix s'élevèrent et dirent: 11 vient (Ven perdre tont le prix, a bas le dictateur! a bas les tyrans! â Le tumulte devint alors plus violent que jamais, et l'on demanda la mise hors la loi dn general Bonaparte. â ,,Quoi! dit Lucien, vous voulez que je prononce Ia mise hors Ia loi contre mon frère? â Oui, oui, le hors la loi, voiljl pour les tyrans.quot; â On proposa et on fit mettre aux voix, au milieu de la confusion, que le conseil füt en permanence, qu'il se rendlt sur-le champ dans son palais d, Paris; que les troupes rassemblées è. Saint-Clöud fissent partie de la garde du corps légis-latif; que le commandement en füt confié au général Bernadotte. Lucien étourdi par toutes ces propositions et par la mise hors la loi qu'il crut adoptée comme les autres, quitta le fauteuil, monta a la tribune et dit dans la plus grande agitation: âPuisque je n'ai pu me faire entendre dans cette enceinte, je dépose, avec un sentiment profond de dignité outragée, les marques de la magistrature populaire.quot; â II se depouilla en même temps de sa toque, de son manteau et de son écliarpe.
Cependant Bonaparte avait eu quelque peine, au sortir du Conseil des Cinq-Cents è, se remettre de son trouble. Peu accoutumé aux scènes populaires, il était vivement ébranlé. Ses officiers l'entourèrent, et Sieyès, qui avait plus d'habitude des révolutions, conseilla de ne point perdre de temps et d'employer la force. Le général Lefebvre donna aussitót l'ordre d'enlever Lucien du Conseil. Un détachement entra dans la salie, se dirigea vers le fauteuil qu'occupait de nouveau Lucien, le prit dans ses rangs, et retourna avec lui au milieu des troupes. Dès que Lucien fut sorti, il monta iX cheval k cóté de son frère et quoique dépouillé de son caractère légal, il harangua les troupes comme président. De concert avec Bonaparte il inventa la fable, si répétée depuis . des poignards levés sur le général dans le Conseil des Cinq-Cents, et il s'écria: âCitoyens soldats , le président du Conseil des Cinq-Cents vous déclare que Tiraraense majorité de ce Conseil est dans ce moment sous la terreur de quelques représentants Ãl stylets qui assiègent la tribune, présentent la mort è leurs collègues
C. Plcetz , Manuel de Littératwre francaise. 4e étl. S8
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et enlèvent les délibérations les plus affreuses!.. .. Général, et vous, soldats, et vous tous, citoyens, vous ne reconna!trez pour législateurs de la France que ceux qui vont se rendre auprès de moi! Quant k ceux qui resteraient dans l'Orangerie, que la force les expulse. Ces brigands ne sont plus les représentants du peuple, mais les représen-tants du poignard.quot; â Après cette furieuse provocation adressée aux troupes par un président conspirateur, qui, selon l'usage, calomniait ceux qu'il voulait proscrire, Bonaparte prit la parole. âSoldats, dit-il, je vous ai menés è. la victoire, puis-je compter sur vous ? â Oui! oui! vive le général! â Soldats, on avait lieu de croire que le Con-seil des Cinq-Cents sauverait la patrie, il se livre , au contraire, è des déchirements; des agitateurs cherchent ü le soulever contre moi! Soldats, puis-je compter sur vous? â Oui, oui, vive Bonaparte! â Eh bien! je vais les mettre è, la raison.'' â II donna aussitöt d, quelques officiers supérieurs qui l'entouraient 1'ordre de faire évacuer la salie des Cinq-Cents.
Le Conseil, depuis le départ de Lucien, était en proie k une anxiété extréme, et a la plus grande irrésolution. Quelques membres proposaient de sortir en masse, et d'aller amp; Paris chercher un abri au milieu du peuple. D'autres voulaient que la représentation nationale n'abandonndt point son poste, et qu'elle y bravdt les outrages de la force. Sur ces entrefaites, une troupe de grenadiers entre dans la salie, y pénètre lentement, et 1'officier qui la commandait notifie au Conseil 1'ordre de se disperser. Le député Prudhon rappelle l'officier et ses soldats au respect des élus du peuple; le général Jourdan leur fait envisager aussi l'énormité d'un pareil attentat. Cette troupe reste un moment indécise, mais un renfort entre en colonne serrée. Le général Leclerc s'écrie: âAu nom du général Bonaparte, le Corps législatif est dissous; que les bons citoyens se retirent. Grenadiers, en avant!'' â Des cris d'indignation s'élèvent de tous les bancs de la salie, mais ils sont étouffés par le bruit des tambours. Les grenadiers s'avancent dans toute la largeur de l'Orangerie, avec lenteur et en présentant la baïonnette. Ils chassent ainsi devant eux les législateurs, qui font entendre encore en sortant le cri de Five la république ! A cinq heures et demie , le 19 bruraaire an VIII (10 no-vembre 1799), il n'y eut plus de représentation. 1
1
Notre auteur ne dit pas que les représentants, tout en criant Vive la république / sautaient par les fenètres de l'Orangerie, ce qui, du reste, ne présentait aucune espèce de danger, ces fenètres donnant presque de plain pied sur une terrasse.
THIEES.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
IjOUIS-ADOLPHE THIERS est né ü Marseille, en 1797, d'une familie de commercants en draps, ruinée par la révolution. Parent d'André et de Joseph Chénier par sa mère, il dut i la familie de celle-ci d'en-trer, avec une bourse, au lycée de Marseille. Après avoir fait des études brillantes, il alla è, l'dge de dix-huit ans, faire son droit S, Aix, oü il se lia avec Mignet d'une amitié inaltérable. Req;u avocat en 1820, Thiers s'apergut bientót qu'il était moins fait pour la carrière du barreau que pour celle des lettres, et se voua exclusive-ment k 1'étude de Fhistoire et de la philosophic. Après avoir rem-porté le prix amp; 1'Académie d'Aix, qui avait proposé pour sujet VÃloge de Vauvenargues, Thiers vint chercher fortune 3 Paris, oü son ami Mignet l'avait déjèl précédé. Pauvres et sans protecteurs, logés dans une petite chambre au quatrièrne étage, les deux amis travaillaient jour et nuit a se frayer une voie. Thiers parvint enfin è, entrer a la rédaction du Constitutionnel, oü le style vif et ferme de ses articles politiques et littéraires le fit bientót remarquer. En méme temps il eut des succès dans les salons de l'opposition, et il poursuivit ses études historiques.
En 1823 parurent les deux premiers volumes de son Hisioirc de la Révolution francaise, dont il ne termina le dixième et dernier volume qu'en 1827. Get ouvrage, remarquable par la clarté du style et l'intérét dramatique du récit, excita surtout les sympathies de la jeunesse libérale de la Restauration, mais il ne commenca d devenir populaire en France qu'après les événements de 1B30 , et lorsqu'il eut été retouché plusieurs fois par l'auteur La critique cependant lui reprocha avec justice une sorte de fatalisme historique. En effet, l'auteur de VHistoire de la Révolution se fait tour a tour l'homme du parti le plus fort et 1'apologiste de quiconque triomphe, et il montre une indulgence excessive pour les vices, la corruption et les crimes des acteurs du grand drame de la révolution.
Thiers prit, comme journaliste, une part trés active aux combats que le libéralisme livra aux différents ministères de la Restauration, notamment au ministère Polignac. En 1829 il fonda, avec Mignet et Armand Carrel, le National, le journal qui a travaillé le plus ouvertement ei renverser les Bourbons, Après les journées de Juillet, Thiers, qui n'était d'abord que pour la résistance légale aux ordon-nances, fut un des fondateurs de la royauté de la maison d'Or-léans. Aussi fut-il nommé conseiller d'Ãtat et secrétaire général au ministère des finances, üepuis cette époque, Thiers fut, pendant tout le règne de Louis-Philippe (1830â1848) un des person-nages politiques les plus marquants. Tantót ministre, (il eut succes-sivement le portefeuille de 1'intérieur, celui des travaux publics et le département des affaires étrangères), deux fois avec la présidence du conseil, tantót chef de parti dans l'opposition, toujours orateur brillant et influent h. la chambre des députés, il prit une part active
1
En partie d'après Vapereau, Diet, des contemporains.
THIERS (1797 â1877).
amp; toutes les affaires et attacha son nom aux lois et aux mesures les plus importantes. Son dernier ministère, qui ne dura que huit mois (de mars è, octobre 1840), fut signalé par Tordonnance qui prescrivit le commencement des fortifications de Paris et la résolution de faire transférer en France les cendres de Napoléon ier. En 1834, Thiers était entré è l'Académie frangaise.
Quoique sincèrement attaché A la monarchie autant qu'Ãl la dynastie de Juillet, il contribua par son opposition è, la chute du gouvernement et a la révolution de Février. Après la proclamation de la république en février 1848, Thiers envoya son adhésion au gouvernement provisoire et se présenta aux élections pour la Constituante. II échoua aux élections générales, mais bientót après il fut élu par quatre départements, prit place, dans la nouvelle assemblée, dans les rangs du parti conservateur, et mit au service du gouvernement républicain son bon sens pratique et sa grande science des affaires.
Membre de l'Académie des sciences morales et politiques, Thiers fut un des plus empressés il répondre d 1'appel que le général Ca-vaignac , chef du pouvoir exécutif, fit ft ce corps savant pour com-battre le socialisme, et il publia sous le titre; du Droit depropriété (1848) une brochure remarquable par le raisounement et par la lucidité du style.
Après avoir voté pour la présidence du prince Louis-Napoléon, dont il avait d'abord combattu la candidature, Thiers, réélu £l 1'Assemblée législative, prit part tous les débats importants et put se flatter un moment de jouer de nouveau un róle considérable sous le second Empire qui commencait è. poindre. Mais son attente fut trompée: lors du coup d'Etat du 2 décembre 1851, il fut arrêté et conduit hors du territoire francais. Une fois le gouvernement impérial solide-ment établi, il recut l'autorisation de rentrer ö, Paris.
Depuis longtemps Thiers avait commencé un grand travail histo-rique destiné tl compléter son Histoire de la Révolution. C'est VHis-toire du Consulat et de 1 Empire dont il publia les deux premiers volumes en 1845, et qui ne fut achevé qu'en 1862. Entre ce grand ouvrage et son Histoire de la Révolution il y a toute la différence de la jeunesse a la maturité. Le premier est sorti de la plume d'un journaliste ambitieux qui aspire £l un grand avenir; le second est l'ceuvre d'un homrne d'Ãtat auquel il a été donné d'exercer une grande influence sur les destinées de son pays. L'auteur de VHistoire die Consulat et de VEmpiré a eu k sa disposition le plus riche trésor de documents authentiques, de papiers originaux qu'un historiën puisse rassembler, et, sauf quelques longueurs auxquelles la multitude des matériaux l'a entralné, il a su les trier avec habileté et donner un brillant tableau d'une des époques les plus remarquables de l'histoire moderne. Mais il ne faut pas chercher dans son ouvrage une appreciation impartiale des faits ni méme une sérieuse critique historique. Thiers était imbu de tous les préjugés de sa nation, et par son Histoire du Consulat et de VEmpire il a été le plus puissant propagateur de ce qu'on a si bien appelé âla légende napoléonienne,quot; dont 1'influence a été funeste. (Comparez Lanfrey, plus bas dans ce Manuel).
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HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE (XVII, 53'. 563
Le style du second ouvrage historique de Thiers se distingue par une grande clarté et une extréme simplicité.
Après s'être, pendant onze années, occupé exclusivement de ses travaux littéraires, Thiers rentra, en 1863, dans l'arène politique comme membre de l'opposition dans le Corps législatif. En 1870 ilcom-battit, dans cette assemblée, la déclaration de la guerre contre TAllemagne, mais surtout paree que la France ne lui semblait pas suffisamment préparée pour cette grande lutté. Après la chute de l'Empire, Thiers se chargea d'une mission diplomatique pour disposer les puissances neutres en faveur de la nouvelle république francaise. Au mois de février 1871, il fut élu, par vingt-six départements è. la fois, membre de 1'assemblée nationale qui, après s'être constituée k Bordeaux, le nomma chef du pouvoir exécutif, titre qui fut plus tard changé en celui de président de la république. Après avoir vaincu 1'insurrection socialiste qui avait institué è. Paris une commune, Thiers s'efforca de rendre la tranquillité au pays épuisé par la guerre étrangère et la guerre civile, et d'obtenir la libération du territoire par le payement anticipé de l'indemnité due ü l'Allemagne. II touchait au but, lorsqu'il fut ren versé du pouvoir, au mois de raai 1S73, par une coalition parlementaire des partis monarchiques.
II ne continua pas moins d'étre l'Sme de son parti. II mourut en 1877 fl Saint-Germain prés de Paris après une courte indisposition, causée probablement par les efforts infatigables qu'il déploya pour préserver la chute prochaine dont la république était menacée.
HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
NAPOLÃON APPREND LA CAPITULATION DE PARIS.
(Volume XVII, Livre LUI.)
Parti le 28 mars de Saint-Dizier, 1 Napoléon avait couché avec l'armée è, Doulevent, était reparti le 29, avait passé l'Aube Ãl Dolan-court, et était venu coucher k Troyes, 2 laissant en arrière l'armée qui ne pouvait pas franchir les distances aussi vite que lui. En route il avait recu un message de M. de la Valette 3 qui lui signalait le danger imminent de la capitale, la masse d'ennemis qui la menacaient au dehors, l'activité des intrigues qui la menacaient au dedans, et sur ce message il avait encore accéléré sa marche. Le 30, au matin, il avait poussé jusqu'è Villeneuve-l'Archevêque, et lè,, cessant de marcher militairement, voulant apporter au moins k Paris le secours de sa présence, il avait pris la poste, et tantót A cheval, tantót dans un misérable chariot, il s'était avec M. de Caulaincourt 4 et Berthier 5dirigé sur Paris. II avait envoyé en avant, comme 011 l'a vu, le général Dejean, pour annoncer son arrivée et presser instamment les maréchaux de prolonger la résistance. Vers minuit, ayant couru toute la journée soit è. cheval, soit en voiture, il était enfin parvenu a Froinenteau, impatient de savoir ce qui se passait. Déjè, on apercevait
1
Saint-Dizier, sur la Marne , en Champagne, frontière de la Lorraine.
2
Troyes, ville de 35.000 habitants, ancienne résidence des comtes de Champagne.
3
Le comte de la Valette était alors directeur des postes.
4
Caulaincourt, due de Vicence (1773â1827), grand-écuyer de l'Empire.
5
Berthier voyez page 552, note 3.
THIERS (1797â1877).
line nombreuse cavalerie précédée de quelques officiers. Sans hésiter. Napoléon appela ces officiers a lui. âQui est la? demanda-t-il. â Général Belliard, 1 répondit le principal d'entre eux. â C'était en effet ie général Belliard, qui, en exécution de la capitulation de Paris, se rendait a Fonlainebleau, afin d'ychercher un emplacement convenable pour les troupes des deux maréchaux. Napoléon se précipitant alors è. bas de sa voiture, saisit par le bras le général Belliard, le conduit sur le cóté de la route, et lÃl, multipliant ses questions, il lui donne Ãl peine le temps d'y répondre, tant elles sont pressées. â âOü est l'armée? demande-t-il tout de suite. â Sire, elle me suit. â Oü est l'ennemi?â Aux portes de Paris. â Et qui occupe Paris? â Per-sonne: il est évacué! â Comment évacué ! . . . . et mon fils, ma femme, mon gouvernement, oü sont-ils? â Sur la Loire. â Sur la Loire ? . . . Qui a pu prendre une resolution pareille ? â Mais, Sire, on dit que c'est par vos ordres. Mes ordres ne portaient pas telle chose .... Mais Joseph, 2 Clarke, 3 Marmont, 4 Mortier, 0 que sont-ils devenus? qu'ont-ils fait? â Nous n'avons vu, Sire, ni Joseph, ni Clarke, de toute Ia journée. Quant k Marmont et è. Mortier, ils se sont conduits en braves gens. Les troupes ont été admirables. La garde nationale elle-même, partout oü elle a été au feu, rivalisait avec les soldats. On a défendu héroïquement les hauteurs de Belleville ainsi que leur revers vers la Villette. On a même défendu Mont-martre, oü il y avait ü peine quelques pièces de canon, et l'ennemi croyant qu'il y en avait davantage, a poussé une colonne le long du chemin de la Révolte pour tourner Montmartre, s'exposant ainsi k être précipité dans la Seine. Ah! Sire, si nous avions eu une réserve de dix mille hommes , si vous aviez été lè , nous jetions les alliés dans la Seine , et nous sauvions Paris, et nous vengions l'honneur de nos armes ! .... Sans doute, si j'avais été lÃl, mais je ne puis être par-tout! . . . Et Clarke, Joseph, oü étaient-ils? Mes deux cents bouches ó, feu de Vincennes, ti qu'en a-t-on fait? et mes braves Parisiens, pourquoi ne s'est-on pas servi d'eux? â Nous ne savons rien. Sire. Nous étions seuls, et nous avons fait de notre mieux. L'ennemi a perdu douze mille hommes au moins. â Je devais m'y attendre! s'écria alors Napoléon. Joseph m'a perdu 1'Espagne, et il me perd la France . . . . Et Clarke! J'aurais bien dü en croire ce pauvre Ro-vigo, qui me disait que Clarke était un Idche, un traltre, et deplus un homme incapable. Mais c'est assez se plaindre, il faut réparer le mal, il en est temps encore. Caulaincourt I ma voiture'' .... â Ces mots dits. Napoléon se met marcher dans la direction de Paris, en commandant £ tout le monde de le suivre, comme s'il pouvait
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1
Belliard (1769â1832), général de cavalerie, chef de l'état-major général.
2
- Joseph Bonaparte, voyez page 477, note 4.
3
* Clarke, due de Feltre {1769â1818), ministre de la guerre depuis 1807 , nommé, en 1816, maréchal de France par le roi Louis XVIII.
4
* Marmont (1774â18^2), due de Raguse, maréchal de I'Empire, passa en 1814 au service des Bourbons; mais il perdit leur cause a Paris , dans les journées de Juillet 1830.
H1STOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRK (XVII, 53). 565
ainsi gaguer du temps. Mais Belliard et ceux qui l'entourent s'effor-cent de le dissuader. âII est trop tard, lui dit Belliard, pour nous rendre Ãl Paris; l'armée a dü le quitter; l'ennemi y serabientót, s'il n'y est déji. â Mais, répond Napoléon, l'armée, uous la ramènerons en avant, l'ennemi, nous le jetterons hors de Paris; mes braves Pari-siens entendront ma voix, ils se lèveront tons pour refouler les bar-bares hors de leurs murs. â Ah! Sire, il est trop tard, répète Belliard, l'infanterie est la qui me suit; d'ailleurs nous avons signé una capitulation qui ne nous permet pas de rentrer. Une capitulation! et qui done a été assez Idche pour en signer une? De braves gens, Sire , qui ne pouvaient faire autrementquot; â Au milieu de ce colloque. Napoléon marche toujours, ne voulant rien écouter, demandant sa voiture que Caulaincourt n'amène point, lorsqu'on apercoit un officier d'infanterie. C'était Curial. Napoléon l'appelle , et apprend alors que rinfanterie est k\, c'est-è-dire k trois 011 quatre lieues de Paris, et qu'il n'est plus temps d'y rentrer. Vaincu par les faits, par les explications qu'on lui donna, il s'arrête aux deux fontaines qui s'élèvent sur la route de Juvisy, s'assied au bord, et demeure quelque temps la tête dans ses mains, plongé dans de profondes réflexions.
On se tait, on regarde, on attend. Enfin il se léve, il demande un lieu oü il puisse s'abriter quelques instants. II avait fait, outre trente lieues en voiture, trente lieues k cheval, il était accablé par la fatigue, mais il ne la sentait pas. II voulait une table, de la lumière, pour étaler ses cartes , pour donner ses ordres. On se rend chez le mattre de poste voisin. On fait luire un peu de lumière, et on apergoit enfin son visage, qui conservait un reste d'animation , mais sans aucun trouble, et ne laissait paraitre qu'une invincible énergie.
On étale des cartes; il examine, il réfléchit, puis il dit: âSi j'avais ici l'armée, tout serait réparé ! Alexandre va se montrer aux Parisians; il n'est pas méchant, il na veut pas brüler Paris, il ne veut que se faire voir è. cette grande ville. II passera demain une revue, il aura una partie de sas soldats a droita de la Seine, une autre a gauche; il en aura una portion dans Paris, una autre dehors, et, dans cette position, si j'avais mon arméa, je les écraserais tous. La population se joindrait A moi, jetterait ce qu'elle a de plus lourd sur la téte des allies, les paysans de la Bourgogne les achèveraiant. II n'en revien-drait pas un sur le Rhin, la grandeur de la France serait refaite. Si j'avais l'armée! mais je ne 1'aurai que dans trois ou quatre jours. Ah! pourquoi ne pas tenir quelques heuras de plus?quot;.... â Et en proférant ces paroles, Napoléon va et viant dans la pièce fort petite qui le contient A peine avec les témoins pau nombreux de cette scène étrange. ... â Pour le calmer, M. de Caulaincourt lui dit: Mais, Sire, l'armée viendra , et dans quatre jours Votre Majesté pourra encore faire ce qu'elle ferait aujourd'hui.'' â Napoléon qui jusque-lè, ne sam-blait ni écouter ni saisir ce qu'on lui disait, ralève tout coup la téte, va droit Ãl M. de Caulaincourt, et lui, qui navait jamais paru admettre la possibilité d'une révolution, s'écrie: âAh! Caulaincourt, vous ne connaissez pas les hommes! Trois jours, deux jours! vous ne savez pas tout ce qu'on peut faire dans un temps si court. Vous ne savez pas tout ce qu'on fera jouer d'intrigues contra moi; vous ne
THIERS (1797â1877).
savez pas combien il y a d'hommes qui me quitteront. Je vous les nommerai tous, si vous voulez. Tenez, on prétend que j'ai ordonné de faire sortir de Paris l'Impératrice et mon fils; la chose est vraie, mais je ne puis pas tout dire. L'Impératrice est une enfant, on se serait servi d'elle contre moi, et Dieu sait quels actes 011 lui aurait arrachés!... Mais oublions ces misères. Trois jours, quatre jours , c'est bien long! Pourtant l'armée arrivera, et si on me seconde, la France peut être sauvée.'' â Napoléon se tait, réfléchit, fait encore quelques pas tou-jours rapides, puis, avec l'accent de 1'inspiration; âCaulaincourt, s'écrie-t-il, je tiens nos ennemis; Dieu me les livre ! je les écraserai dans Paris, mais il faut gagner du temps. C'est vous qui m'aiderez ^ le gagner.quot; â Alors, indiquant qu'il voulait être seul, il demeure avec M. de Caulaincourt, et lui expose ses idéés, qui sont les suivantes. II faut que M. de Caulaincourt se rende è. Paris, aille voir Alexandre, duquel il sera bien accueilli, qu'il fasse appel aux souvenirs de ce prince , qu'il cherche è, réveiller ses anciens sentiments , qu'il lui fasse entrevoir les dangers qui le menacent dans cette grande capitale, Napoléon sur-tout approchant avec soixante mille hommes, en recueillant vingt mille qui sortent de Paris , les uns et les autres avides de vengeance, et voulant a tout prix relever l'honneur de nos armes. Cette perspective, Alexandre, raéme sans qu'on la lui montre, doit en avoir l'imagination frappée, et quand on s'appliquera A la placer sous ses yeux, elle pro-duira bien plus d'effet encore. Si, dans cette disposition d'esprit, on lui oiïre une paix immédiate, a des conditions qui s'approcheront de celles de Chdtillon. 1 il ne voudra pas compromettre son triomphe, il prêtera l'oreille, il renverra M. de Caulaincourt au quartier général francais. M. de Caulaincourt ira et reviendra. Trois, quatre jours seront bientót passés, et alors, ajoute Napoléon, j'aurai l'armée et tout sera réparé! â Mais, Sire, répond M. de Caulaincourt, ne serait-ce pas le cas de négocier sérieusement, de vous soumettre aux événements, si ce n'est aux hommes, et d'accepter les bases de Chdtillon, au moins les principales ? â Non, réplique Napoléon, c'est bien assez d'avoir hésité un instant. Non, non, l'épée doit tout terminer. Cessez de m'humilier! on peut aujourd'hui encore sauver la grandeur de la France. Les chances restent belles, si vons me gagnez trois ou quatre jours. â M. de Caulaincourt, tout ferme qu'il était, avait peine è. résister au torrent de cette énergie que tant de malheurs n'avaient point abat-tue, et il demande qu'on lui adjoigne le prince Berthier, qui a le secret des ressources dont l'Empereur dispose encore, qui est connu, estimé des souverains, qui pourra se faire écouter. Napoléon ne laisse pas achever M. de Caulaincourt. D'abord il a besoin de Berthier, qui seul connait dans tous ses détails la distribution de l'armée sur le thédtre confus de la guerre, mais ce n'est pas sa plus forte raison. âBerthier est excellent, dit Napoléon, il a de grandes qualités, il m'aime, je l'aime, mais il est faible. Vous n'imaginez pas ce qu'en pourraient faire les intrigants qui vont s'agiter. Allez, partez sans lui, il n'y a que vous dont la trempe puisse résister au foyer de ces intrigues.quot;
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Chdtillon-snr-Scinc, petite ville de Bourgogne, oü Caulaincourt avait négocié avec les alliés en février et en mars 1814, et oü 1'on avait offert a Napoléon la fron-tière du Rhin.
HIST01RE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE (XVII, 53). 567
Après ce colloque si animé, il fut convenu que Napoléon irait s'établir £l Fontainebleau, qu'il y concentrerait l'armée, y réunirait les ressources qui lui restaient, et que, tandis qu'il préparerait tout pour une dernière et formidable lutte, M. de Caulaincourt s'efforcerait sinon d'arrêter, du moius de ralentir les entreprises politiques que les alliés allaient tenter dans Paris avec le secours des mécontents, qu'il gagnerait ainsi trois ou quatre jours, qu'alors l'heure suprème du salut sonnerait, et que Napoléon paraltrait aux portes de la capitale pour y succomber peut-être, mais pour y entralner certaine-ment la coalition dans sa chute. 1
2. DEPART DE NAPOLÃON POUR L'ILE D'ELBE.
(Volume XVII, Livre LUI.)
Enfin le 20 avril au matin, Napoléon se décida £l quitter Fontainebleau. Le bataillon de sa garde destiné a le suivre amp; 1'lle d'Elbe était déjÃl en route. La garde elle-même était campée cl Fontainebleau. 11 voulut lui adresser ses adieux. II la fit ranger en cercle autour de lui, dans la cour du cMteau, puis, en présence de ses vieux soldats profondément émus , il prononca les paroles suivantes: âSoldats, vous , mes vieux compagnons d'annes, que j'ai toujours trouvés sur le chemin de riionneur, il faut enfin nous quitter. J'aurais pu rester plus long-temps au milieu de vous, rnais il aurait fallu prolonger une lutte cruelle, ajouter peut-être la guerre civile è la guerre étrangère, et je n'ai pu me résoudre A déchirer plus longtemps le sein de la France. Jouissez du repos que vous avez si justement acquis , et soyez heureux. Quant a moi, ne me plaignez pas. II me reste une mission , et c'est pour la remplir que je consens è, vivre, c'est de raconter è, la postérité les grandes choses que nouS avons faites ensemble. Je voudrais vous serrer tous dans mes bras , mais laissez-moi embrasser ce drapeau qui vous représeute''.... â Alors attirant a lui le général Petit, 2 qui portait le drapeau de la vieille garde , et qui était le modèle accompli de l'héroïsme modeste, il pressa sur sa poitrine le drapeau et le général, au milieu des cris et des larmes des assistants, puis il se jeta dans le fond de sa voiture, les yeux humides, et ayant attendri les commissaires eux-mêmes chargés de l'accompagner.
Son voyage se fit d'abord lentement. Le général Drouot ouvrait la marche dans une voiture. Napoléon suivait, ayant dans la sienne le général Bertrand ; 3 les commissaires des puissances venaient en-suite. Pendant les premiers relais , des détachements è, cheval de la garde accompagnèrent le cortège. Plus loin, les détachements manquant, on marcha sans escorte. Dans la partie de la France qu'on traversait, et jusqu'au milieu du Bourbonnais , Napoléon fut accueilli par les acclamations du peuple, qui tout en maudissant la conscription et les droits réunis voyait en lui le héros malheureux et le
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On sait que les maréchaux refusèrent de marcher sur Paris et que Napoléon ie' abdiqua d'abord en faveur de son fils, le roi de Rome, pendant la minorité duquel Marie-Louise serait régente. Le projet de régence étant -rejeté par les alliés , l'empereur se résigna, le 6 avril 1814, a une abdication absolue. On consentit a lui laisser l'ile d'Elbe comme principauté.
2
Le général Petit (1772â1856), alors général de brigade.
3
Le général Bertrand (1773â1844) grand maréchal du Palais et comte de 1*Empire, suivit Napoléon a l'ile d'Elbe et ensuite a Sainte-Hélène.
THIERS (1797 â1877).
vaillant défenseur du sol national. Tandis que la foule entourait sa voiture en criant: Vive 1'Empereur! elle faisait entendre autour de celle des commissaires le cri: A bas les étrangers! Plusieurs fois Napoléon s'excusa auprès d'eux des manifestations qu'il ne dépendait pas de lui d'empêcher, mais qui prouvaient cependant qu'il n'était pas dans toute la France aussi impopulaire qu'on avait voulu le dire. En général il s'entretenait librement et doucement avec les fonctionnaires qu'il rencontrait sur la route, recevait leurs adieux, et leur faisait les siens, avec une parfaite tranquillité d'esprit.
Bientót le voyage devint plus pénible. Aux environs de Moulins 1les cris de Vive I'Empereur! cessèrent, et ceux de Vive le Roi! Vivent les Bourbons! se firent entendre. Entre Moulins 1 et Lyon, le peuple ne montra que de la curiosité, sans y ajouter aucun té-moignage significatif. A Lyon Napoléon avait toujours compté beau-coup de partisans, sensibles £l ce qu'il avait fait pour leur ville et pour leur industrie; néanmoins il y avait aussi une portion de la population qui professait des sentiments entièrement contraires. Afin d'éviter toute manifestation, on traversa Lyon pendant la nuit. Pour-tant quelques cris de Vive F Empereur / accueillirent le cortège im-périal. Mais ce furent les derniers. En traversant Valence 2 Napoléon rencontra le maréchal Augereau , qui venait de publier une proclamation indigne, rédigée, dit-on, par le due d'Otrante, 3 et se terminant par ces mots: âSoldats, vous étes déliés de vos serments; vous l'étes par la nation, en qui réside la souveraineté; vous l'êtes encore, s'il était nécessaire, par l'abdication méme d'un homme qui, après avoir immolé des millions de victimes k sa cruelle ambition, n'a pas sti mourir en soldat.quot; Le pauvre Augereau l'avait su encore moins, et ne s'était pas exposé A mourir sur la Saóne et le Rhóne, oü il avait contribué par sa faiblesse et son ineptie bruiner les affaires de la France. Napoléon, qui ne connaissait pas sa proclamation, mais qui connaissait sa triste campagne, ne lui fit cependant aucun reproche, l'accueillit avec une familiarité indulgente , et l'embrassa méme en le quittant. En avancant vers le Midi, les cris de Vive le Roi! se multiplièrent, et bientót s'y ajoutèrent ceux-ci: A bas le tyran! A mort le tyran / â A Avignon, la population ameutée demandait avec emportement qu'on lui Hvrdt le Corse pour le mettre en pièces et le précipiter dans le Rhóne Tandis qu'on traitait de la sorte le génie, coupable mais glorieux, dans lequel s'étaient longtemps personnifiées la prospérité et la grandeur de la France, on criait: Vivent les allies! autour de la voiture des commissaires. Du reste cette faveur pour l'étranger était heureuse en ce moment, car sans la popularité dont jouissaient les représentants des puissances, Napoléon égorgé eüt devancé dans les eaux du Rhóne l'infortuné maréchal Brune. 4 II fallut en effet tous les efforts des
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' Moulins sur l'Allier, en Bourbonnais. 2 Valence sur le Rhóne, en Daupbiné.
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Augereau (1757â1816), due de Castiglione, maréchal de l'Empire, fiIs d'un macon,
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Fouché (1753â1820), duo d'Otrante, ministre de la police, de 1804 a 1810 et pendant les Cent-Jours (1815).
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Brune (1763â1815), maréchal de l'Empire, fut, peu de temps après la bataille de Waterloo , assassiné a Avignon par la populace royaliste ameutée.
HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE (XVII, 53). 569
commissaires, des autorités, de la gendarmerie, pour empêcher un horrible forfait. A Orgon , 1 on annon^ait un nombreux rassemblement de peuple et des scènes plus violentes encore. Ces populations ar-dentes, exaspérées par la conscription, par les droits réunis, et par une longue privation de tout commerce, étaient royalistes en 1814 comme elles avaient été terroristes en 1793 et n'avaient besoin que d'une occasion pour se montrer aussi sanguinaires. Les commissaires, chargés d'une immense responsabilité, ne virent d'autre moyen d'échap-per au péril que de faire prendre a Napoléon un déguisement, et on l'obligea de revétir un uniforme étranger, afin qu'il parüt étre un des officiers composant le cortège. Cette humiliation, la plus dou-loureuse qu'il eöt encore subie, avait été, on s'en souvient, présente Ãl son esprit lorsqu'il avait avalé le poison préparé par le docteur Yvan; 2 et pourtant, toute douloureuse qu'elle était, on put bientót reconnaitre d. quel point elle était nécessaire. Lorsqu'on eut atteint la petite ville d'Orgon, le peuple, armé d'une potence, se présenta en demandant le tyran, et se jeta sur la voiture impériale pour l'ou-vrir de force. Elle ne contenait que le général Bertrand, qui peut-être eftt payé de sa vie la fureur excitée contre son maitre^ si M. de Schouvaloff se jetant cl bas de sa voiture, et, comme tous les Russes, parlant trés bien le francais , n'eüt cherché rl réveiller chez ces furieux les sentiments que devait inspirer un vaincu, un prisionnier. Au surplus son uniforme russe servit M. de Schouvaloff plus que son lan-gage , et il parvint c\ calmer les plus emportés. Pendant ce temps les voitures échappèrent au péril. Aux relais suivants, les scènes de violence allèrent en diminuant, et elles cessèrent tout amp; fait en approchant de la mer.
Durant ces cruelles épreuves. Napoléon immobile, silencieux, af-fectant le plus souvent le mépris, ne put cependant demeurer tou-jours insensible aux cris répétés de la haine publique , et une fois enfin il fondit en larmes. II se remit promptement et tdcha de re-prendre une hautaine impassibilité, sans pouvoir toutefois s'empêcher de sentir, d, travers la bassesse de ces démonstrations, cette tardive mais infaillible justice des choses, qui serait odieuse è, contempler, si 011 ne la considérait que dans les vils instruments qu'elle emploie , mais qui paralt bientót, si on élève la vue jusqu'd elle, aussi pro-fonde que terribleinent rémunératrice. II ne reste aux grands esprits qui Tont provoquée par leurs fautes, qu'un honneur , une consolation , c'est de la reconnaitre, de la comprendre , et de se résigner cl ses arrêts. Après avoir fait couler , non par méchanceté de coeur, mais par excès d'ambition, plus de sang que n'en versèrent les conquérants d'Asie, Napoléon sentait bien, sans le dire, qu'il s'était exposé amp; ces violentes manifestations de la multitude. Hélas! elle a souvent tratné dans une boue sanglante des sages, des héros vertueux, qui n'avaient
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Orgon, petite ville de Provence, située sur la Durance.
2
Napoléon avait tenté, a Fontainebleau, de s'empoisonner avec une potion d'opium que son médecin Yvan lui avait préparée en Russie, en 1812, le lendemain de la bataille de Malo-Jaroslavvetz, après laquelle une soudaine irruption des Cosaques avait mis sa personne en péril.
(Quelques historiens modernes ont révoqué en doute la sincérité de cette tentative de suicide, qui nest racontée que par Thiers.)
THIERS (1797 â 1877).
mérité que ses hommages, et il faut bien avouer que, si elle n'avait jamais été plus basse qu'en cette occasion, il lui était souvent arrivé d'être plus injuste!
Ce supplice fut terrible, mais, heureusement, court. Napoléon trouva au golfe de Saint-Raphaël une frégate anglaise, \ Undaunted, que le colonel Campbell (commissaire pour l'Angleterre) avait fait préparer. II s'embarqua le 28 avril pour 1'lle d'Elbe et jeta 1'ancre le 3 mai dans la rade de Porto-Ferrajo. Le lendemain 4, il débarqua au milieu des cris de joie d'une population qui ctait fiére d'avoir pour souverain ce monarque tombé du plus grand des trónes, apportant, disait-on , d'immenses trésors, et devant combler l'ile de bienfaits. Pour le dédommager des hommages de l'univers, il avait ainsi les applaudis-sements de quelques mille insulaires vivant de la pêche ou du travail des mines! Vaine et cruelle comédie des choses humaines! Napoléon, empereur du grand Empire qui s'était étendu de Rome S, Lubeck, Napoléon était aujourd'hui le monarque applaudi de l'ile d'Elbe I
3. DEPART DE LOUIS XVIII DE PARIS ET ENTREE DE NAPOLÃON AUX TUILERIES EN 1815.
(Volume XIX , Livre LVII.)
Vers la fin du jour, ' on sut que Napoléon s'était porté sur Fon-tainebleau, et on ne douta plus de son entrée è. Paris le lendemain. En conséquence , on résolut de ne plus différer le départ. Vers onze heures, la foule des curieux s'étant peu k peu dispersée, on ferma les grilles des Tuileries, et toute la familie royale monta en voiture. Elle se dirigea sur Saint-Denis, sans rencontrer ni résistance ni cu-riosité, car a cette heure les rues de la capitale étaient entièrement désertes. Le maréchal Macdonald ordonna aux troupes qui n'étaient point encore parties pour Villejuif de prendre le chemin de Saint-Denis; n'ayant pas du reste la moindre espérance de les soustraire amp; la contagion et de les conserver è. la royauté. A minuit, on tra-versa Saint-Denis, sans avoir essuyé d'autre accident que quelques cris inconvenants d'un bataillon d'officiers A la demi-solde, acheminé dans cette direction. Ainsi, après onze mois, rinfortunée familie des Bourbons, moins par ses fautes que par celles de ses amis, prenait une seconde fois la route de l'exil!
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â â Après avoir donné quelques ordres relatifs è. la marche de ses troupes, Napoléon quitta Fontainebleau cl deux heures, 2 en voiture de poste, ayant avec lui M. de Caulaincourt et ses fidèles compagnons Bertrand et Drouot. Prés de Villejuif il vit venir k lui la plupart des troupes destinées è. former 1'armée de Melun. L'état-major de cette armée s'était, comme nous ravens dit, dirigé sur Saint-Denis. Les soldats étaient done sans chefs, et il n'en était que plus facile pour eux de se livrer è. leurs sentiments. Napoléon , après avoir recu les témoignages de leur enthousiasme, continua son voyage, escorté par une foule d'officiers è. cheval, appartenant a tous les régiments. Cette foule retardant sa marche, il n'entra dans Paris que vers les neuf heures du soir. II suivit le boulevard extérieur jusqu'aux In-
1 Le 19 mars 1815. 2 Le 20 Mars 1815.
HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE (XIX, 57). 571
valides, pour éviter les rues étroites du centre de la capitale, puis il remonta les quais jusqu'au guichet des Tuileries. Le peuple de Paris ignorait son arrivée, et il n'y eut d'autres témoins de cette étrange et prodigieuse restauration impériale, que quelques curieux et la masse des officiers réunis sur la place du Carrousel.
La voiture pénétra dans la cour du palais; sans qu'on süt d'abord ce qu'elle contenait. Mais une minute suffit pour qu'on en fftt informé. Alors Napoléon, arraché des mains de M.M. de Caulaincourt, Bertrand , Drouot, fut porté dans les bras des officiers è, la demi-solde, en proie è. une joie délirante. Un cri formidable de Vive ïEmpereur ! avait averti la foule des hauts fonctionnaires qui remplissaient les Tuileries. Elle se précipita aussitót vers Pescalier, et formant un courant contraire d. celui des officiers qui montaient, il s'engagea une sorte de conflit presque alarmant, car on faillit s'étouffer, et étoufifer Napoléon lui-méme. On le porta ainsi au sommet de l'escalier, en poussant des cris frénétiques, et lui, pour la première fois de sa vie ne pouvant dominer l'émotioD qu'il éprouvait, laissa échapper quelques larmes , 1 et déposé enfin sur le sol, marcha devant lui sans reconnaitre personne, abandonnant ses mains £l ceux qui les serraient, les baisaieut, les meurtrissaient de leurs témoignages.
Après quelques instants il recouvra ses sens, reconnut ses plus fidèles serviteurs, les embrassa, puis, sans prendre un moment de repos, s'enferma avec eux pour composer un gouvernement.
Ainsi en vingt jours, du ier au 20 mars, s'était accomplie cette étrange prophétie que Faigle impériale volerait sans s1 arret er de clocher en clocher jusqu aux tours de Notre-Dame! Rien dans la destinée de Napoléon n'avait été plus extraordinaire, ni plus difficile Ãl expliquer en apparence, quoique extrêmement facile a expliquer en réalité. Les infortunés Bourbons qui s'en allaient, imputaient cette révolution non pas è, leurs fautes, mais £l une immense conspiration qui, è les en croire , embrassait Ia France entière. Or, de conspiration il n'y en avait pas, comme on 1'a vu. A la vérité il avait existé un projet insignifiant de quelques jeunes officiers, dupes de M. Fouché, projet qui avait si peu d'importance, que, mis a exécution avec le puissant encouragement du débarquement de Napoléon, il avait complètement échoué. Mais ce projet n'avait eu aucun lien réel avec l'lle d'Elbe, puisque M. de Bassano qui le . connaissait sans s'y être associé, avait envoyé ;\ Napoléon l'avis du mécontentement public, sans même y ajouter un conseil. Napoléon, peu influencé par cette communication, s'attendant è, être prochainement enlevé de l'lle d'Elbe, A voir ses compagnons d'exil périr d'ennui ou de misère sous ses yeux, et croyant le congrès dissous, s'était décidé ö, partir, ma surtout par son activité dévorante, par son audace extraordinaire , et comptant pour traverser la mer sur sa fortune, et pour traverser l'intérieur de la France sur tous les sentiments que les Bourbons avaient froissés. Toute la profondeur de sa conception avait consisté rl juger, d'une manière sftre, que le sentiment national représenté par l'armée, que les sentiments de quatre-vingt-neuf représentés par le peuple des
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Voyez cependant p. 569, l'alinéa commencant; Dvrant ces cruelles etc.
THIERS (l797 â1877).
campagnes et des villes, éclateraient k sa vue, que dès lors, moyennant un premier danger vaincu, il entrainerait k sa suite le peuple et l'ar-mée et arriverait d'un trait a, Paris suivi des soldats envoyés pour le combattre. II s'était done embarqué avec sa foi accoutumée dans son étoile, avait heureusement traversé la nier, avait débarqué sans diffi-cnlté sur une cóte gardée amp; peine par quelques douaniers, puis entre deux routes, celle des Alpes semée d'obstacles physiques, celle du littoral semée d'obstacles moraux, avait préféré la première, et trou-vant tl La Mure un bataillon qui hésitait, l'avait décidé en lui décou-vrant hardiment sa poitrine. Ce jour-la la France avait été conquise, et Napoléon était remonté sur son tróne! Ainsi un acte de clairvoyance consistant è, lire dans le coeur de la France blessée par Immigration, un acte d'audace consistant A entrainer un bataillon qui hésitait entre le devoir et ses sentiments, étaient, avec les fautes des Bourbons, les vraies causes de cette révolution étrange, et bien ordinaire, disons-le, tout extraordinaire qu'elle puisse paraltre! Ãtait-il possible en effet que l'ancien régime et la Révolution, replacés en face l'un de l'autre en 1814, se trouvassent en présence sans se saisir encore une fois corps è corps, pour se livrer un dernier et formidable combat ? Assuré-ment non, et une nouvelle lutte entre ces deux puissances était iuévitable. Napoléon, il est vrai, en s'y mêlant, lui donnait des proportions européennes, c'est-Ãi-dire gigantesques. Sans lui cette lutte aurait été peut-être moins prompte; peut-être aussi n'aurait-elle point provoqué 1'intervention de l'étranger, et dans ce cas il faudrait re-gretter a jamais , quétant iuévitable, elle eüt été aggravée par sa présence. Mais ce point est fort douteux, et probablement l'étranger en voyant les Bourbons renversés par les régicides, n'aurait pas été moins tenté d'intervenir qu'en voyant apparaitre le visage irritant du vain-queur d'Austerlitz!
Quoi qu'il en soit, au milieu de la joie délirante des uns, de la consternation naturelle des autres, les patriotes éclairés qui auraient souhaité que la liberté modérée s'interposant entre l'ancien régime et la Révolution, fït aboutir leur dernier conflit k des luttes paisibles et légales, et que ce conflit ne devint pas un dernier duel k mort entre la France et l'Europe, devaient étre profondément attristés. Aussi la bourgeoisie, comprenant de ces patriotes plus qu'aucune autre classe, sans regretter les émigrés, sans repousser Napoléon qui lui plaisait par sa gloire, était incertaine, inquiéte, sans larmes dans les yeux, saus joie au visage, et è, peine curieuse, tant elle prévoyait de tristes choses qu'elle avait déjè, vues, et qui l'alarmaient profondément. Les événements devaient bientót justifier ses pressentiments douloureux! 1
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Voici le résumé de ces événements: 1815, 16 juin, Batailles de Ligny et de Quatre-Bras. 18 juin , Bataille dc Waterloo ct de BelU-Alliance. 7 juillet, Seconde entrée des allies a Paris. 8 juillet, Rentree de Louis XVIII. Napoléon est transporté a Sainte-Hélène.
20 nov. Second traité de Paris , cession des forteresses de Phiüppeville , Marienhourg, Saarlouis, Landau, du territoire jusqu'a la Lanter et de cette partie de la Savoie que la France avait conservée en 1814. Occupation {jusqu'en 1818) de 18 forteresses fran-caises par les troupes des alliés. La France pave 700 millions de francs de contributions.
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R Ã M U S A T.
notice biographique et littéraire.
CHARLES, comte de RÃMüSAT, naquit è. Paris, en 1797 , y fit ses études classiqnes et son droit, fut re^u avocat, se voua è, des études de politique et de législation et écrivit differents articles fort remar-quables pour la Revue encyclopédique, le Globe et le Courrier francais. Ãlu député en 1830, il se pla^a d'abord dans le parti conser-vateur et fut, en 1836, nommé sous-secrétaire d'Etat au ministère de l'intérieur. L'année suivante, il entra dans 1'opposition et se rangea dans le parti dont Thiers était le chef. En 1840, il fut, pendant huit mois, ministre de l'intérieur. En 1842 , il fut appelé i 1'Académie des sciences morales et politiques et, en 1846, è, 1'Académie francaise. En 1871 il fut nommé ministre des affaires étrangères; il quitta le pouvoir en 1873 en même temps que Thiers. II mourut en 1876.
Rémusat a publié plusieurs ouvrages philosophiques remarquables, et une série d'articles politiques et littéraires, dont la plupart parurent dans la Revue des Deux Mondes. et qui lui assignent une place trés distinguée parmi les prosateurs francais contemporains. Son style est un modèle de précision et de netteté.
C R O M W E L L. 1
(De Cromwell, selon Carlyle, Revue des Deux Mondes, mars 1854.)
Cromwell régna cinq ans. L'Angleterre sous lui ne fut agitée par aucune guerre civile; elle se fit respecter au dehors. II la gouverna avec rudesse, mais sans violence; il la maintint en repos , et ne persécuta ni les partis ni les croyances: de Ifl l'admiration histori-que que l'Europe porte A son gouvernement; mais il ne fonda rien, et pourtant il voulut fonder. II essaya plus d'une fois d'organiser un gouvernement régulier et définitif: il échoua toutes les fois. II voulut étre roi; mais il ne put ou n'osa. II recourut successivement, avec habileté et bonheur, è tous les expédients de l'absolutisme; il fut condamné aux tristes soins d'une police inquiète et réussit £l sau-ver sa vie, mais non son repos. Quant a 1'opinion publique , Jamais il ne la gagna au point de pouvoir s'abandonner Ãl elle. II répondit ó, ses résistances pas des coups d'autorité; 2 mais il ne parvint pas plus a dompter qu'è satisfaire l'esprit de liberlé. II opprima sa nation, il ne la corrompit pas. Le despote réussit, mais non le despotisme.
â â Cromwell, par ses qualités les plus éminentes, mais les moins singulières, est de l'espèce de ces grands hommes pour lesquels l'histoire se monte au ton de la poésie, quoique pour lui elle ne doive pas s'élever au-dessus de la prose éloquente. La qualité et les procédés de son ambition, sa vocation pour le commandement, pour l'or-ganisation, pour la guerre, son obstination, sa patience, son activité, son art de ménager et de conduire les opinions coutemporaines, de faire servir ses penchants et ses idéés les plus involontaires au succès
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Cromwell (1599â1658) porta le titre de protcctenr d'Angleterre depuis 1652 jus-
2
qu'a sa mort. 2 Coups d'autorité = coups d'Etat.
REMUS AT (1797â1876).
même de ses desseins, tout cela le met au rang de ceux que les hommes reconnaissent pour leurs maltres. D'autres traits plus indi-viduels, ses mceurs, ses croyances, son langage, un certain vague dans les idéés, une certaine indécision devant les grandes choses, un esprit exalté et artificieux, mille singularités le rendent curieux k observer et amp; peindre; mais tout cela le diminue un peu pour la raison. Si Jules César est pris pour le type de ces hommes rares qu'aucun n'a surpassés, on pourra comparer, non égaler Cromwell a César, quoiqu'il ait eu de ses qualités et commis de ses fautes. Enfin ce qui le fait appeler sectaire a pu lui servir souvent comme moyen d'influence, mais lui donne, je ne sais quoi d'incohérent et d'outré, qui touche au haut comique, et le fait descendre des régions de l'idéal; c'est un héros du drame romantique.
L'histoire d'un grand homme ne dépend pas toute de lui: ce qu'il maltrise des événements est souvent peu de chose auprès de ce qu'il en subit; mais Cromwell fut heureux, ce qui veut dire que les événements le servirent bien, et il se servit bien des événements. II mo-tiva et mérita sa fortune au moins par ses travaux et ses périls. En cela il ne fut pas un usurpateur. C'est ce qui l'honore, et c'est ce qui honore son temps et sa nation. La servitude est d'autant moins hu-miliante, qu'elle a coöté plus cher h celui qui l'impose. S'il releva son pouvoir en le conquérant par d'héroïques efforts, si les circon-stances se prêtèrent H son avènement au point d'en faire une chose toute naturelle, sa tyrannic ne devint inévitable qu'en raison de sa supériorité même. Jamais la nation ne la chercha, ne l'appela, et ne s'enorgueillit d'avoir trouvé un maltre. Moins habile ou moins heureux, il n'aurait pas asservi son pays; aucun des résultats de la révolution d'Angleterre n'avait besoin de lui; elle ne lui'dut rien qu'un intervalle assez éclatant. II fut un incident trés commun dans les troubles civils. Qu'un guerrier victorieux s'y rencontre, il est rare qu'il ne domine pas. Mais l'intervention de Cromwell ne fut ni une nécessité ni un bienfait, et si ce n'est qu'il lui a donné la Jamaïque, j'ignore quel bien permanent il a fait è, son pays. C'est le faible des historiens que de vouloir toujours chercher dans les grands hommes un de ceux-lè, dont Dieu a dit: Je f appelier ai Cyncs. Tout est permis, tout est voulu par la Providence; mais nul ne la représente, et il faut se résigner croire que la valeur des individus est, comme on dit, un hasard de la naissance, c'est-ü-dire que 1'ordre politique, cl la difference de l'ordre des deux , est l'empire de la liberté humaine. Les contemporains jugèrent de Cromwell ainsi, lorsqu'en subissant son influence, en admirant son génie, en redoutant sa force , ils n'accep-tèrent jamais son despotisme, et; par la résistance de l'opinion, le tinrent constamment en échec et le condamnèrent è, l'impuissance d'opprimer en paix. Jamais il ne parvint k suborner l'esprit de liberté, d dénaturer le caractère national. L'Angleterre dominéé, mais non déchue, resta au fond la même et conserva dans son sein ce sentiment de la bonne vieille cause qui ne devait pas périr. Voilfl ce que ne saurait jamais oublier l'historien de Cromwell. On doit du respect aux grands hommes; on en doit plus encore aux nations.
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ALFRED DE YIGNY.
notice biographique et littéraire. 1
AlFRED-VICTOR, comte de VIGNY, naquit en 1799 Loches, en Touraine, et mourut en 1863. II eut de bonne heure la passion de 1'état militaire et entra, en 1814, dans la garde de Louis XVIII. En 1823, 11 obtint de passer dans la ligne pour faire partie de l'expé-dition d'Espagne; mais son régiment devant rester dans les Pyrénées, il consacra ses loisirs forcés fi l'étude et d la poésie. Désenchanté de la vie de soldat, il donna, en 1828, sa démission et se consacra entièrement aux lettres.
Alfred de Vigny publia ses premiers Poèmes de 1822 k 1826, On distingua surtout Moise, le Trappiste, le Cor, Eloa. C'est aussi en 1826 qu'il publia son premier et son meilleur roman historique. Cinq-Mars. On en admira beaucoup le style et Taction dramatique, mais on reprocha avec justice £l l'auteur d'avoir faussé I'liistoire et d'avoir trop exalté Cinq-Mars aux dépens de Richelieu. Stello (1S32) et Servitude et Grandeur 7niliiaires réussirent également, mais pro-voquèrent des critiques du même genre.
Alfred de Vigny a aussi travaillé pour le thédtre. En 1829, il fit jouer Othello, traduit de Shakespeare, le premier drame romantique 2qui aborda la scène francaise, et qui donna lieu tl des attaques et è, des éloges également exagérés En 1835 gt; 'e poète détacha de son Stello 1'épisode de Chatter ton, qui, remanié pour la scène, obtint un véritable succès. Comme poète et comme prosateur, Alfred de Vigny a autaut d'élégance que de pureté et de délicatesse de style , mais il est souvent trop recherché et laisse voir la peine que ses oeuvres lui ont coütée.
l e c o r.
I.
J'aime le son du cor, le soir, au fond des bois,
Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois, Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille,
Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.
Que de fois, seul, dans l'ombre tl minuit demeuré, J'ai souri de 1'entendre, et plus souvent pleuré !
Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques Qui précédaient la mort des Paladins antiques.
O montagne d'azur! o pays adoré!
Rocs de la Erazona, cirque du Marboré,
Cascades qui tombez des neiges entratnées,
Sources, gaves, 3 ruisseaux, torrents des Pyrénées;
1
d'après Vapereau , Dictioimqire des contemporains.
2
- Voyez l'article Victor Hugo.
3
Gave, nom que Ton donne, dans les Pyrénées Occident ales , a tout torrent. C. Plcetz , Manuel de Littérature frangaise. 4e éd. 39
576 ALFRED DE VIGMY (1799 â 1863).
Monts gelés et fleuris, tróne des deux saisons,
Dont le front est de glacé et le pied de gazons!
C'est lü qu'il faut s'asseoir, c'est 1ÃI qu'il faut entendre Les airs lointains d'un cor mélancolique et tendre.
Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit,
De cette voix d'airain fait relentir la. nuit;
A ses chants cadencés autour de lui se mêle L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.
Une biche attentive, au lieu de se cacher ,
Se suspend immobile au sommet du rocher ,
Et la cascade unit, dans une chute immense,
Son éternelle plainte au chant de la romance.
Ames des chevaliers, revenez-vous encor ?
Estce vous qui parlez avec la voix du cor?
Roncevaux! Roncevaux! dans ta sombre vallée L'ombre du grand Roland n'est done pas consolée! 1
II.
Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui.
II reste seul debout, Olivier prés de lui;
L'Afrique sur les monts l'entoure et tremble encore.
â Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More;
Tous tes Pairs sont couchés dans les eaux des torrents. â II rugit comme un tigre, et dit: Si je me rends,
Africain , ce sera lorsque les Pyrénées Sur Tonde avec leurs corps rouleront entralnées. â
â Rends-toi, done, répond-il, ou meurs, car les voilé.. â Et du plus haut des monts un grand rocher roula.
II bondit, il roula jusqu'au fond de 1'abtme,
Et de ses pins, dans 1'onde, il vint briser la cime.
â Merci! cria Roland; tu m'as fait un chemin. â Et jusqu'au pied des monts le roulant d'une main,
Sur le roe affermi comme un géant s'élance^
Et, prête è, fuir, l'armée amp; ce seul pas balance.
III.
Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux Descendaient la montagne et se parlaient entre eux. A 1'horizon déjè, par leurs eaux signalées,
De Luz et d'Argelès se montraient les vallées.
- Roland, héros célèbre dans les romans de chevalerie. L'histoire parle peu de lui, mais la légende le représente comme le neveu et l'un des paladins de Charlemagne. Au retour de l'expédition d'Espagne, Roland tomba dans une embuscade au col de Roncevaux, dans les Pyrénées. Selon la tradition , il appela inutilement au secours avec le cor merveilleux qu'il portalt, et périt avec la fleur de la chevalerie des Francs (778). Comparez \Introduction, page VII et VIII.
LE COR.
L'armée applaudissait. Le luth du troubadour S'accordait pour chanter les saules de 1'Adour;
Le vin frangais coulait dans la coupe étrangère,
Le soldat en riant, parlait amp; la bergère.
Roland gardait les monts; tous passaient sans effroi.
Assis nonchalamment sur un noir palefroi Qui marchait revêtu de housses violettes,
Turpin disait, tenant les saintes amulettes:
â Sirs; on voit dans ie ciel des nuages de feu; Suspendez votre marche: il ne faut tenter Dieu. Par Monsieur Saint-Denis, certes ce sont des dmes Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flamraes.
Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor. â
lei Ton entendit le son lointain du cor.
L'empereur étonné, se jetant en arrière,
Suspend du destrier la marche aventurière.
Entendez-vous? dit-il. â Oui, ce sont des pasteurs Rappelant des troupeaux épars sur les hauteurs,
Répondit l'archevêque, ou la voix étouffée Du nain vert Obéron qui parle avec sa fée.
Et l'Empereur poursuit; mais son front soucieux Est plus sombre et plus noir que Forage des cieux. II craint la trahison, et tandis qu'il y songe,
Le cor éclate et meurt, renalt et se prolonge.
â Malheur! c'est mon neven! malheur! car si Roland Appelle k son secours, ce doit être en mourant.
Arrière, chevaliers, repassons la montagne!
Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne!
IV.
Sur le plus haut des monts s'arrêtent les chevaux;
L'écume les'blanchit; sous leurs pieds, Roncevaux Des feux mourants du jour k peine se colore.
A 1'horizon lointain fuit l'étendard du More.
â- Turpin, n'as-tu rien vu dans le fond du torrent?
â J'y vois deux chevaliers; l'un mort, l'autre expirant. Tous deux sont écrasés sous une roche noire;
Le plus fort dans sa main élève un cor d'ivoire.
Son dme en s'exhalant nous appela deux fois. â
Dieu! que le son du cor est triste au fond des bois! â
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TCEPFFER.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
Rodolphe tcepffer naquit, en 1799, Genève oü son père était peintre. Le jeune Rodolphe se destina aussi aux beaux-arts, mais il fut détourné de cette carrière par une ophthalmic que le travail du pinceau aurait aggravée. II se consacra alors aux lettres et è, l'enseignement, et dirigea avec succès un pensionnat. Pendant les vacances il conduisait ses élèves A travers les montagnes de la Suisse et en rapportait des impressions de voyages, des croqnis, des études qui ont servi de matériaux ü de belles publications illustrées, intitulées: Voyages en zigzag. En 1832, Tcepffer fut nommé professeur de rhétorique et de belles-lettres è, 1'Académie de Genève. Ayant désor-mais une position assurée, il profita de ses loisirs pour s'adonner è. la littérature. II publia quelques charmants petits romans, oü la grdce du style s'unit la délicatese des pensées et des sentiments, et qui furent, en 1840, réunis sous Ie titre de Nonvelles ginevoises. La dernière oeuvre de Tcepffer fut Rose et Gertrude, roman de mceurs antiques, auquel il travaillait encore, lorsqu'il fut atteint de la maladie qui devait le conduire au tombeau. II mourut è, Genève, en 1846, k 1'ige de quarante-sept ans. Nous reproduisons une des Nouveiles genevoises, le Lac de Gers; mais l'espace nous manquant, nous en éliminons plusieurs épisodes.
LE LAC DE GERS.
De Sixt on peut se rendre dans la vallée de l'Arve en franchis-sant une chalne de hautes montagnes, qui s'étend entre Cluses et Sallenche. Ce passage n'est guère connu et pratiqué que des con-trebandiers, qui abondent dans cette contrée. Ces hommes hardis s'approvisionnent a Martigny, en Valais; puis s'acheminant chargés de poids énormes, au travers de cols inaccessibles, ils viennent descendre dans les vallées intérieures de la Savoie, pendant que les douaniers font bonne garde sur la lisière du pays.
Les douaniers sont des hommes qui ont un uniforme, les mains crasseuses et une pipe è, la bouche. Assis au soleil, ils fainéantent jusqu'è ce que vienne £l passer une voiture, qui ne passé devant eux que par cette raison justement qu'elle ne contient pas trace de con-trebande. âMonsieur n'a rien cl déclarer? â Non.'' Et les voila aussitót, nonobstant cette réponse catégorique, qui ouvrent les valises et fourrent les susdites mains parmi le linge blanc, les robes de soie et les mouchoirs de poche. L'Ãtat les paye pour exercer ce métier. Cela m'a toujours paru dróle.
Les contrebandiers sont des hommes armés jusqu'aux dents, et toujours disposés è, piquer d'une balie un douanier qui aurait l'idée d'aller se promener sur le chemin qu'ils se sont réservé pour eux. Heureusement les douaniers, qui se doutent de cette circonstance.
1
D'après la Notice sur Tcepffcr par Emile de la Bédollière.
LE LAC DE GERS.
ne se promènent pas, ou se promènent partout ailleurs. Cela m'a toujours paru un signa de tact chez les douaniers.
J'ai eu souvent affaire avec les douaniers. Mes chemises ont en Thonneur d'être palpées sur toutes les frontières par les agents de tous les gouvernements, absolus ou autres. lis n'y ont rien trouvé de prohibé. J'ai eu moins souvent affaire aux contrebandiers; cepen-dant j'eus quelque rapport avec eux, le jour oü je m'avisai de vouloir passer seul de Sixt k Sallenche par les montagnes dont j'ai parlé. Je m'étais fait indiquer la route: une heure avant d'arriver au sommet, on cótoie un petit lac nommé le lac de Gers; au-dela on suit une arrête de rocs qui traverse une plaine de neiges glacées; après quoi l'on redescend vers les forêts qui couronnent, du coté de Sallenche , la cascade de 1'Arpenas. Au bout de trois heures d'une montée rapide, je découvris le petit lac. C'est un étang encaissé entre des pentes verdoyantes, qui s'y reflètent en teintes sombres, tandis que la transparence de Tonde laisse plonger le regard jusqu'aux mousses éclatantes qui, au fond, tapissent le sol. Je m'assis au bord de cette flaque, et, è, l'instar de Narcisse, je m'y regardais ... je m'y regar-dais manger une aile de poulet sans que le plaisir de contempler mon image me fit perdre un seul coup de dent.
Outre ma personne, je voyais aussi dans la flaque l'image renver-sée des cimes voisines, des forêts, de toute la belle nature enfin, y compris deux corbeaux qui, volant au plus haut des airs, me pa-raissaient, dans ce miroir, voler au plus profond des antipodes. Pendant que je m'amusais è, considérer ce spectacle, une tête d'homme, ou de femme , ou de béte, tout au moins quelque chose ayant vie, me parut avoir bougé sur le penchant d'un mont. C'était celui que j'allais gravir. Je levai subitement les yeux pour y reconnaltre l'objet lui-même, mais je ne vis plus rien, en sorte qu'attribuant ce phéno-mène ü quelque ondulation de la surface de l'eau, je me remis en route , bien persuade que je me trouvais seul dans la contrée. Toute-fois, persuadé également que j'avais vu quelque chose, je m'arrêtais de temps en temps pour regarder de cóté et d'autre, et, quand je fus voisin de 1'endroit oü j'avais cru apercevoir la tête, je fis avec précaution le tour de quelques roes , et je redoublai de circonspection.
II faisait fort chaud dans mon couloir; 1 toutefois , è. cette élévation, la chaleur est tempérée par la vivacité de Fair; d'ailleurs la beauté du spectacle que l'on a sous les yeux captive l'dme et fait oublier les petites incommodités qui, dans une plaine ingrate, paraissent quelquefois si intolérables. En me retournant, je voyais de fort prés le dóme de glacé du mont Buet,... je crus voir aussi, pas bien loin, quelque chose qui bougeait derrière les derniers sapins que j'avais dépassés; j'allai m'imaginer que ce pouvaient étre les pieds dont j'avais vu la tête, en sorte que je continual de marcher avec une croissante circonspection.
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Malheureusement je suis né trés peureux; je déteste le danger oü les héros se plaisent, dit-on; je n'aime rien tant qu'une sécurité par-faite en tête, en queue et sur les ailes. L'idée seule que, dans un duel, on est exposé k voir une pointe d épée en face de son ceil
1
C'est-a-dire entre les deux rangées de rochers qui formaient une espèce de couloir.
TCEPFFER {lyggâ 1846).
droit, a toujours suffi pour me rendre d'une prudence grande, malgré mon naturel, qui est vif; d'une susceptibililé obtuse, malgré ma fierté, qui est chatouilleuse. Et ce pouvait être ici pis qu'un duel, ce pouvait être un attentat sur ma bourse ou sur ma personne, ou sur toutes les deux £l la fois; ce pouvait être une catastrophe épou-vantable; et personne pour en porter la nouvelle! Quand cette idéé me fut venue, je n'en eus plus d'autre, et elle me domina si bien , que je finis par me cacher parmi les rochers, pour observer de 1ÃI ce qui se passait sur. mes derrières.
J'observais depuis une demi-heure environ (c'est trés fatigant d'ob-server), quand un homme de mauvaise mine se hasarda d. sortir doucement de derrière les sapins. II regarda longtemps dans la direction des rochers parmi lesque's j'étais caché, puis il frappa deux fois des mains. A ce signal, deux autres homines parurent: et tous les trois, chargeant un gros sac sur leurs épaules, se mirent il monter tranquillement en fumant leurs pipes qu'ils rallumèrent. lis arrivèrent bientót ainsi è. l'endroit même oü j'observais, tapis contre terre, et ils s'y assirent sur leurs sacs. Par bonheur, ils me tournaient le dos.
J'eus tout le loisir de faire mes remarques. Ces messieurs me parurent fort bien armés. lis avaient entre eux trois une carabine et deux pistolets.
L'homme qui venait de s'éloigner avait gravi une hauteur d'oü il jeta un regard d'observation sur la route qu'ils allaient parcourir ; puis, revenant vers ses compagnons: âOn ne le voit plus, dit-il.
â Tout de même, dit l'autre, ce gueux-ltl snffit pour nous vendre!
â Et je parie, interrompit le troisième, que c'est pour cela qu'il galope en avant. Un douanier déguisé, je vous le dis. II s'arrêtait comme pour flairer, il regardait de ci, de IA, et autre part....
â Ah! que nous ne l'ayons pas dépêché, ni vu ni connu, dans ce petit coin propice et solitaire! il n'y a que les morts qui ne reviennent pas.
â Aussi Jean-Jean n'est-il pas revenu, reprit le second qui avait parlé. Voici tout justement, au bas de cette rampe, le trou oü a péri sa carcasse. Le malin, quand nous le primes, pour se donner l'air d'un particulier, venait de jeter loin sa carabine; c'est celle-ci. Son procés fut vite fait. A peine on le tint, que Laméche l'attacha k un arbre, et Pierre I'abattit d'une balle dans la tempe, et le farceur ne lui dit qu'aprés: ,, Jean- Jean , fais ia prière.quot;
Un affreux rire suivit ces horribles paroles, jusqu'A ce que le même homme s'étanl levé pour donner le signal du départ: âParbleu! s'écria-t-il en m'apercevant, nous trouvons la pie au nid. Voici notre amateur!
Les deux autres, è ces mots , se levèrent en sursaut, et je vis ou je crus voir une multitude innombrable de pistolets braqués sur ma tempe.
âMessieurs, leur dis-je, messieurs, je.... vous vous trompez .... Permettez .... baissez d'abord ces armes.... Messieurs, je suis le plus honnête homme du monde (ils froncèrent le sourcil)... baissez, je vous prie, vos armes, qui pourraient partir sans votre volonté ... Je suis homme de lettres,... . tout particulièrement étranger aux douanes,.... marié, pére de familie .... Baissez, je vous en conjure,
580
LE LAC DE GERS.
vos armes, qui m'empêchent de recueillir mes idéés. Daignez con-
tinuer votre chemin sans vous inquiéter de moi.....Je me moqne
des douanes. Je m'intéresse même Ãl votre métier pénible. Vous êtes d'hohnêtes gens qui portez l'abondance chez les victimes d'une odieuse fiscalité. J'ai 1'honneur, messieurs, de vous saluer avec respect.
â Tu es ici pour nous observer! reprit d'un ton de Cartouche 1le plus mauvais des trois.
â Du tout! du tout! ..., je suis ici pour....
â Pour nous observer et nous vendre. On te connalt; on t'a vu lA-bas ép:.er, regarder.
â La belle nature, mes bons messieurs; rien autre.
â La belle nature? .... Et ce coin oü tu t'es tapi, était-ce, dis-moi, pour cueillir des simples ? Mauvais métier que celui que tu fais. Ces montagnes sont nous: malheur a qui vient nous y flairer! Fais ta prière.
II leva son pistolet. Je tombai par terre. Les deux autres s'appro-chèrent, plutót qu'ils n'intervinrent, et tons les trois échangèrent amp; voix basse quelques paroles 3. la suite desquelles I'un d'eux placant sans facon sa charge sur mes épaules: Yu! cria-t-il.
C'est ainsi que je me trouvai faire partie d'une expédition de con-trebande. C'était pour la première fois de ma vie; je me suis depuis toujours arrangé pour que ce fut la dernière.
II paralt que mon sort venait d'être décidé clans ce conseil secret, car ces hommes ne s'occupaient plus de moi. lis marchaient en silence, portant tour 4 tour les deux charges restantes. J'essayai toutefois de revenir sur la démonstration de mon innocence, mais leur ceil exercé plaidait plus en faveur de mon dire que ne pouvaient le faire toutes mes assurances; ils en étaient seulement £l ne pas s'expliquer pourquoi j'avais marché avec circonspection et regardé autour de moi, alors que je devais encore me croire seul. Je lenr donnai la clef de ce mystère en leur avouant 1'apparition qui m'avait frappé quand j'étais a considérer la flaque d'eau.
âC'est égal, dit le mauvais, innocent ou non, tu peux nous vendre; marche. Voici tout amp; l'heure la forêt; on t'y fera ton affaire.quot;
Que Ton juge du sinistre sens que je dus attacher d. ces paroles. Aussi, durant la demi-heure de promenade qui nous conduisit ê la forêt voisine, j'eus le temps de me faire une juste idéé des angoisses d'un patient que Ton conduit è, l'échafaud. Elles sont, je puis I'assu-rer, fort dignes de pitié. Encore avais-je en ma faveur mon innocence d'abord, et puis la chance de renconlrer quelqu'un, sans compter celle qui m'était offerte de me précipiter, moi et ma charge, dans un abtme fort convenable qui s'ouvrait 4 notre droite. La première de ces chances ne se présenta pas, je ne voulus pas de l'autre, en sorte que nous arrivdmes sans encombre h la forêt. Ld, ces messieurs m'ótèrent ma charge; ils me lièrent fortement jl un gros mélèze, et,.... au lieu de m abattre, comme ils avaient fait de Jean-Jean: ,,11 nous faut, me dirent-ils, vingt-quatre heures de sécurité. Tenez-
1
Cartouche, fameux voleur dont la troupe infestait Paris de ses vols et de ses assassinats. II fut enfin arrêté en .1721.
TCEPFFfiR (1799â1846).
vous en joie. Demain, en repassant, nous vous délierons, et la reconnaissance vous rendra discret.'' Après quoi, ils reprirent leur charge et me quittèrent.
Je crois que jamais la nature ne me parut belle et radieuse comme dans ce moment-lü. Chose singulière! mon mélèze ne me, gênait nullement. Vingt-quatre heures me semblaient une minute; ces hommes , de bien honnêtes gens, un peu brusques par nécessité, mais d'ailleurs estimables et connaissant les usages. C'est que la vie m'était réellement rendue! Aussi, au bout de quelques minutes, une joie puissante succédant au trouble le plus effroyable, j'éprouvai une sorte d'anéantissement, et quand je revins è, moi, les larmes inondaient mon visage. Je n'ai pas voulu mêler au récit d'angoisses devenues risibles par le dénoüment auquel elles aboutirent, celui des mouvements qui agitèrent mon coeur dans cette occasion; mais pourquoi tairais-je qu'è, peine délivré je rendis grdce è, Dieu de toutes les forces de mon dme, et que ces larmes que je versais avec taut de douceur étaient celles de cet amour et de cette gratitude profonde qui ne peuvent être sentis que pour celui-lil seulement qui tient nos jours en sa main? Je le bénis mille fois, et le premier sentiment qui succéda a ces actions de grdces fut celui du bonheur que j'éprouverais, après de si vives angoisses, êi me retrouver au milieu de ma familie. J'étais tellement impatient d'aller me jeter dans ses bras, que c'est par la que je comraencai S, ressentir l'inconvénient d'avoir un mélèze attaché è. sa personne.
II était deux heures de l'après-midi. Je n'en avais plus que vingt-trois amp; attendre. Cet endroit était sauvage , tout voisin des neiges, nullement fréquenté des voyageurs. Au surplus, une personne eut paru dans ces premiers moments, que, tout pénétré encore d'un profond respect pour mes persécuteurs, qui ne pouvaient être fort éloignés, je l'eusse priée, je crois, de ne me délivrer point, de n'approcher pas. Toutefois, vers quatre heures, mon respect avait diminué en raison directe du carré des distances, et en même temps mon mélèze, toute figure part, commeucait £l me scier le dos d'une facon étrange: mais je n'en étais guère plus avancé et je ne voyais plus que le rat de la fable qui püt me tirer de lè,, lorsque parut un naturel.
Ce naturel était lui-même trés fabuleux. II avait un chapeau percé, des culottes, point de bas, et, sous le nez, une sorte de forét noire provenant de l'usage immodéré d'un tabac de contrebande apparemment.
âHold! hé! au secours, brave homme!quot; lui criai-je. Au lieu d'accourir, il s'arréta court et huma une énorme prise.
I.e paysan Savoyard n'est pas cauteleux, mais prudent. II ne précipite rien, il n'allonge le bras que lè, 011 il y voit clair, et ne se mêle d'une affaire que lorsqu'il n'apercoit au travers ni noise avec l'autorité, ni brouillerie avec ses voisins, ni frottement quel-conque avec les carabiniers royaux; dailleurs, le meilleur homme du monde: ce que je dis sérieusement, et pour l'avoir éprouvé en mainte occasion.
Mon naturel était done le meilleur homme du monde; mais cet
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LE LAC DE GERS.
homme attaché amp; un mélèze, ga ne lui sembla pas clair. Ce pouvait être de par 1'autorité, ou de par quelqu'un ou de par autre chose. C'est pour cela qu'avant de s'avancer, il voulait me voir venir.
A la fin; âFait un bien joli temps, me cria-t-il en souriant matoi-sement, et comme si j'eusse été 13, pour l'agrément de la promenade; bien joli!
â- Venez done me délier, au lieu de me parler de beau temps, plaisaut que vous êtes!
â On vous déliera assez. Y a-t-il longtemps que vous êtes-la?
â II y a trois heures. Allons! è, l'ouvrage!''
II fit deux pas : âC'est-il rien ' des méchants qui vous ont ainsi arrangé ?
â Je vous conterai tout cela. Déliez toujours.
II fit encore trois pas, et je crus que j'étais enfin arrivé au terme de mes tribulations, lorsqu'il se prit amp; dire Ãl voix basse et d'un air mystérieux: âDites voir, 1 c'est-il rien des gens de la confrebande?
â Tout juste: vous y êtes. Ces scélérats-lè. m'ont attaché dans ce bois, pour que je meure d'ici A demain qu'ils repasseront.''
Ces mots firent un effet prodigieux sur le naturel. II recula de frayeur et fit mine de me planter 13. Alors. ne pouvant plus con-tenir ma colère, je l'insultai, et je le traitai comme le dernier des misérables qui ont, ou plutót qui n'ont pas une face humaine. Pour lui, sans s'émouvoir de mes injures : ,,On verra voir, murrnurait-il en se retiraut tout doucement. On vous déliera assez'quot;.... Puis, doublant le pas , il disparut au tournant du sentier. Je 1'accompagnai de mes malédictions.
Je ne savais que penser ni que faire. Ma situation me semblait aggravée par ce que j'avais dit 3 eet homme, qui pouvait me com-promettre auprès des contrebandiers, si encore il n'était pas lui-raême un affilié de la bande. Aussi mon imagination commencait-elle è. s'assoïnbrir singulièrement, et, sans les ébats de deux écureuils, qui m'offrirent quelque sujet de distraction, j'aurais été fort mal-heureux. Ces jolis mais timides animaux, se croyant seuls dans le bois, y jouaient avec cette libre aisance et cette grdce de mouvements que tue la crainte, et, se poursuivant d'arbre en arbre, ils me sur-prenaient par Tagilité de leurs sauts et par 1'élégante gentillesse de leurs manoeuvres. Comme je faisais corps avec le mélèze, l'un d'eux descendit étourdiment le long de ma personne pour escalader un arbre voisin, sur lequel l'autre le poursuivit de branche en branche jusqu'ü la cime. Tout h. coup ils demeurèrent immobiles, comme d'un commun accord; ce qui me fit conjecturer que, de lü-haut, ils voyaient quelqu'un s'approcher.
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Je ne me trompais point. Un gros homme parut, suivi du naturel è la forét noire. Ce gros homme avait trois mentons, une face de pleine lune, l'oeil petit et malheureusement trés prudent, un chapeau i cornes et un habit a queue. Quand il m'eut apercu, il se con-stitua en état d'observation. Qui étes-vous? lui criai-je.
1
- Expression populaire fort usitée dans la Suisse francaise et en Savoie pour: dites done.
TCEPFFER (1799â1846).
â Le syndic de la commune, répondit-il sans avancer d'un pas.
â Eh bien, syndic de la commune, je vous somme de délier ou de me faire délier par ce subalterne qui se bourre de tabac è. vos cótés!
â On vous déliera assez! dirent-ils tous les deux en même temps, .., jOites voir un peu votre affaire, ajouta le syndic.
Instruit par l'expérience, je m'étais promis de ne plus soufiler mot des contrebandiers. âMon histoire ? elle est fort simple. J'ai été attaqué et dépouillé par des brigands qui m'ont attaché amp; eet arbre, et je demande d'être délivré promptement.
â Ah! voilé, l'affaire! dit le syndic. Des brigands, que vous dites ?____
Oui, des brigands. Je passais la montagne avec un mulet qui
portait ma valise. lis m'ont volé et le mulet et la valise....
â Ah ! voild l'affaire!
â Bien certainement que voila l'affaire! Et maintenant que vous étes au fait, avancez et déliez-moi promptement. Allons!
Voilé, l'affaire! répéta-t-il au lieu d'avancer. Dites voir! C'est que ca va coüter beaucoup en écritures ....
â Déliez-moi toujours, misérable! Que voulez-vous done que je fasse de vos écritures?
â C'est que, voyez-vous, il faudra verbaliser, 1 comme de juste.
â Vous verbaliserez après. Déliez-moi toujours.
â Pas possible, mon bon monsieur. Je serais en faute. Verbaliser d'abord et puis vous délier après. Je vas faire quérir 2 des témoins. II faut que j'en aie deux é même de signer leur nom. C'est du temps qu'il faut pour les avoir, vous concevez! et puis leur journée Ãl payer; mais monsieur a les moyens .... Puis se tournant vers le naturel: â Descends voir chez la Pernette, amp; Maglan. Elle t'indi-quera oü est son homme, 3 le notaire; tu iras le quérir pour qu'il monte; après quoi, tu tires sur Saint-Martin, oü tu trouves Benoi-ton le marguillier, qui y est, bien sür, puisqu'il sonne aujourd'hui la noce pour les Chozet; tu lui dis qu'il monte de même. Et que le notaire apporte l'écritoire, la nótre s'est répandue mardi tl la veillée, et aussi le papier timbré. Va, mon garcon, fais diligence; avec les honnêtes gens on compte après, et on n'y perd rien. Va, et en passant il Veluz , dis a Jean-Marc que sa cavale a la morve, et qu'on lui a mis les feux; mais que l'automne la refera. Va.
â Qu'il aille au diable! et Jean-Marc, et sa cavale, et vous avec! . .. Magistrat stupide! misérables sans humanité! ... . Ou bien , tenez, déliez-moi, et je vous donne un louis d'or k chacun.''
A cette proposition, le naturel, qui s'était déjê, mis en chemin , s'arréta court en ouvrant de grands yeux de concupiscence. Mais le syndic: âVous payerez les écritures et les frais, et vous bail-lerez, par après, un pourboire ö, volonté: s'il est fort, quiconque ne
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1
Verbaliser veu.t dire dresser proces-verbal. On appelle ainsi un acte par lequel
2
un fait est constaté avec toutes ses circonstances.
3
Je vas, forme populaire pour je vais. Quérir, mot vieilli pour chercher, et qui ne s'emploie qu'a Imfintif et avec les verbes aller, ve;iir, envoy er. L'Académie écrit quérir, même dans sa dernière édition (1878), cependant acquérir et cofiquérir; la plupart des lexicographes écrivent quérir.
3 Le peuple dit souvent mon homme, son homme, pour mon mari, son mari. Cette dernière expression est la seule permise en bonne compagnie.
LE LAC DE GERS.
veut s'en plalndre; 1 mais pour ce qui est d'acheter le monde par avance, vous mettriez louis d'or sur louis d'or, que ga n'y ferait rien. Savez-vous qu'on est syndic de la commune de père en fils, depuis Antoine-Baptiste, mon ancêtre, et qu'avaut qu'on se donne une tare, 2 l'Arve n'aura plus d'eau? Vas-Ui, toi! cria-t-il au naturel. Prenez patience, ajouta-t-il en me quittant, je vas vous quérir une chopine de rouge, qui vous va réconforter des mieux.quot;
C'est ainsi que la désolante mais méritoire honnêteté de ce bon-homme me fut aussi contraire que son respect pour les formes. Je demeurai de nouveau seul, et, cette fois, bien certain que je ne serais délivré que le lendemain matin: je tdchai de m'accoutumer è, cette idée. Heureusement la soirée était chaude, et l'air d'une sérénité délicieuse. Le soleil, déjü sur son déclin, pénétrait horizontalement dans la forêt, fermée durant le jour A ses rayons, et les troncs de mélèze se projetaient en longues ombres sur un sol mousseux, tout resplendissant de teintes jaunes et éclatantes. Quelques buses 3 que j'avais vues planer au-dessus de ma tête avaient disparu; les cor-beaux traversaient en croassant la vallée de l'Arve pour gagner leur glte nocturne, et les cimes elles-mêmes, en se décolorant peu El peu, semblaient passer de l'activité de la vie au silence du sommeil. Cette paix du soir, ce spectacle de la nature qui s'enveloppe d'ombres et s'endort dans la nuit , exercent sur l'Ame une secrète puissance qui y éteint le trouble et les préoccupations dans le charme d'une douce mélancolie. Malgré le désagrément de ma situation, je n'échappai pas S. ces impressions. Mon coeur, mollement remué, se reportait sur les heures de cette orageuse journée, et en y retrouvant la trace des angoisses du matin, il savourait avec plus de vicacité la tran-quille douceur de la soirée et le rassérénant espoir d'une délivrance, sinon immédiate, du moins assurée et prochaine.
Cependant, aux derniers rayons du couchant, je vis paraltre sur mon horizon quelques hommes, des femmes, des enfants , tout un village. Ces figures, placées entre le soleil et raoi, se détachaient en mouvantes silhouettes 4 sur le transparent feuillage des mélèzes inférieurs , en sorte que je ne reconnus pas d'abord parmi elles mon syndic et sa chopine. II s'y trouvait pourtant! et d. ses cótés le curé, qu'amenait aussi la renommée de mon aventure. La visite de eet
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C'est-è.-dire: pcrso/mc ne s'en plaindra.
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- Une tare (de l'italien tara) est proprement un vice, une défectuosité, un défaut cor-porel. II se dit au sens moral pour tache , mais rarement, et seulement dans le langage populaire.
3
Buse , espèce de faucon. Cette espèce passait pour difficile a dresser pour la chasse. De la vient que le mot buse est devenu une injure , synonyme amp; imbecile , d'eme.
4
u On appelle silhouette une espèce de dessin qui représente un profil tracé autour de l'ombre du visage. C'est un met d'origine historique. Eugène de Silhouette était un homme d'Etat qui devint contróieur général des finances en 1759, mais qui, ayant voulu réparer l'épuisement des finances par leconomie , fut forcé de se retirer après une administration de huit mois. Les uns prétendent que ce fut pour ridiculiser ses ré-formes, que toutes les modes prirent un air de mesquinerie et qu'on remplaca, pour quelque temps , les portraits par des silhouettes. D'autres disent que ce nom est une allusion a la durée éphémère de son ministère. Quelques-uns croient que ces dessins furent ainsi nommés par la seule raison qu'ils étaient a Ia mode pendant l'année que M. de Silhouette passa au ministère.
ÃCEPFFER (l799 â1846).
ecclésiastique ranima mes espérances, et je m'apprêtai è faire tourner au profit de ma délivrance tout ce que je pourrais trouver en lui de vertus chrétiennes.
Ce curé était fort dgé, infirme; il montait lentement. âOhé! dit-il en m'apercevant; ces scélérats vous ont vilainement emmaillotté, monsieur! Je vous salue.quot;
Le ton franc et l'air ouvert de ce bon vieillard me ravirent de joie. âVilainement en vérité, répondis-je; excusez-moi, si par leur faute je ne puis ni m'incliner ni vous tirer mon chapeau, monsieur le curé. Puis-je vous eutretenir quelques instants en particulier ?
â Le plus pressé, ce me semble, c'est de vous délier, reprit-il. Vous m'entretiendrez après plus commodément. Allons, Antoine, dit-il au syndic, è, l'oeuvre! et coupez-moi ces cordes, ce sera plus tót fait.quot;
Je me confondis en expressions de reconnaissance, et certes elles partaient du coeur. Antoine, ayant tiré sou couteau, se disposait a couper mes liens, lorsque le naturel, qui convoitait la corde et qui était jaloux de la posséder dans son intégrité, écarta ie couteau et alia droit au nceud, qu'il parvint a défaire ou bout de quelques instants. A peine libre, je serrai la main du curé, et, dans les premiers mouvements de ma joie, je le baisai sur les deux joues. Mais aussitót une vive douleur se fit sentir dans tous mes membres, et, incapable de mouvoir mes jambes engourdies, je fus contraint de m'asseoir sur la place même. Alors Antoine s'approcha avec la cliopine, pendant qua le curé envoyait un de ses paroissiens chercher sa mule pour la mettre amp; mon service. Ces ordres donnés; âJe suis prét è, vous écouter,'' me dit-il. Et tout le village, femmes , marmots, pitres, syndic et marguillier, firent cercle autour de nous. Le soleil venait de se couclier.
Je contai mon histoire dans toute sa vérité. Les circonstances atroces qui avaient accompagné la mort de Jean-Jean pénétrèrent d'effroi ces bonnes gens: et, lorsque j'eus répété le blasphème qui avait provoqué le rire des contrebandiers: Jean- Jean, fais ta prière ! tous, curé et paroissiens, se signèrent d'un commun mouvement, au milieu d'un respectueux silence. Ãmu a cette vue, et vivement pressé de m'associer è. ce naïf essor d'un sentiment si naturel, je portai instinctivement la main Ãl mon chapeau, et je me découvris .. . . Les paroissiens parurent surpris, le curé demeura grave et immobile, et moi.... je me trouvai déconcerté. â Continuez, continuez, me dit le bon vieillard. J'achevai 1'histoire, sans oublier la prudence excessive du naturel ni le louable désintéressement du syndic.
Quand j'eus achevé ce récit; âC'est bien,quot; dit le vieux curé. Puis, s'adressant a ses paroissiens: âVous autres, écoutez-moi. Vous tremblez devant ces scélérats, et voilfl pourquoi ils osent tout; car ce sont les poltrons qui font les braves. Et ce qui est bien pis, c'esc que quelques-uns profitent de leur abominable négoce. Vois-tu bien, k présent, André, oü t'a conduit ton désordre de tabac, et cette brutale facon d'en consommer par dessus tes moyens? Ton nez est gorgé, et tn n'as pas de bas; passe encore de n'avoir pas de bas; mais ce tabac, tu l'achètes des fraudeurs; et puis voilé, que,
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LE LAC DE GERS.
pour ne pas te brouiller avec eux, tu n'oses délivrer un homme en peine, comme doit faire un chrétien! Mais sais-tu, André, que ces brigands-lfl seront grillés en enfer, et tirés è. quatre diables .... et que je ne réponds de rien pour ceux qui les ménagent? Crois-moi, mon garcon, prends moins de tabac, et achète-le au bureau. Pour Antoine, il a cru bien faire, et, ce qui vaut mieux, il a bien fait. C'est la règle qui l'enchaine, lui, et non pas ses appétits.quot; Le bon curé, en achevant ces mots, frappa familièrement sur l'épaule d'Antoine, qui, glorieux de cette approbation donnée par-devant tout le village Ãl sa conduite prudente et désintéressée, se rengorgea 1 nal-vement, tenant sa chopine d'une main et son chapeau Ãl cornes de l'autre.
Pendant ces discours, la mule était arrivée. On m'aida a me bisser dessus, et je pus enfin prendre congé de mon mélèze. Nous descendimes. Le syndic tenait la bride, le bon curé causait fl mes cótés, puis venaient les paroissiens ; et cette pittoresque procession marchait a la lueur d'un clair crépuscule, tantót éparse sur les mousses de la forêt, tantót agglomérée dans le fond d'un ravin, ou descendant tl la file les contours sinueux d'un étroit sentier. Au bout d'une demi-heure, nous atteignlmes des pdturages ouverts, d'oü l'on décou-vrait l'autre revers de la vallée de l'Arve, déjÃl enseveli dans une nuit profonde, et, a peu de distance de nous, quelque culture, des hêtres et la flèche penchée d'un clocher délabré. C'était le village. Quand nous y entrdmes: âBonsoir Ãl tous! dit le curé k son monde. Pour vous, monsieur, je vous offre un lit et Ãl souper. C'est jour maigre. rnais j'ai vu kVhaut que vous n'êtes pas catholique; ainsi nous vous restaurerons de notre mieux. Marthe! cria-t-il en approchant de la cure, appréte au plus vite un poulet, et donne-moi la clef de la cave.quot;
Je soupai en tête-Ãl téte avec eet excellent homme, qui fit maigre pendant que je dévorais le poulet. Après que nous eftmes bu la fin d'une bouteille de vin vieux qu'il avait débouchée en mon honneur, je pris congé de mon hóte pour aller goüter un repos dont j'avais grand besoin.
Le lendemain, je descendis, Ãl Maglan. Mon but avait été de visiter Chamounix; maïs, après des émotions si vives et une si rude aventure, je ne me sentais plus la moindre velléité 1 de courir le pays, en sorte que je tournai le dos aux montagnes, et je me Mtai de regagner mes foyers par le plus court cherain.
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1
Sc rengorger veut dire avancer la gorge, la poitrine et retirer la téte un peu en arrière, en affectant, par ce mouvement, un air de fierté.
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M I C H E L E ï.
Jules michelet, né Ãl Paris en 1798, mort è Cannes en 1874, est le fils d'un imprimeur. Après avoir fait de brillantes études au lycée Charlemagne, il devint en 1821 professeur au Collége Rollin. Après la révolution de Juillet (1830), il fut nommé chef de la section histo-rique aux archives du royaume et suppléa quelque temps M. Guizot a la Sorbonne. Ses travaux historiques, snrtout les premiers volumes de son Histoire de Fr Mice lui valurent, en 1838, la chaire d'histoire au Collége de France. L'ardente propagande démocratique qvTil y fit décida le gouvernement de Louis-Napoléon a fermer son cours en 1851. Après le coup d'Ãtat du 2 décembre, Michelet perdit sa place aux archives pour refus de serment. Ses principaux ouvrages historiques sont VHisioirc de France (ïamp;syâ1857, 12 vol.), Précis de 1'histoire modertie (1833) ei Histoire de la Révolution francaise (1847â1856, 6 vol). Michelet a publié encore V Oiscai/, \'Inscete, la Femme, VAmour, la Mer, la Montague, etc., oeuvres des plus originales, études poétiques de la nature, dont quelques-unes ont eu une trés grande vogue, mais qui ont été trés diversement jugées. Nous ne donnons de Michelet qu'un petit fragment de son Histoire de France (II, 3).
COUP D'CEIL SUR LA FRANCE.
Montons sur un des points élevés des Vosges, ou si vous voulez, au Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons, (pourvu que notre regard puisse percer un horizon de trois cents lieues), une ligne ondu-leuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des Ardennes aux ballons des Vosges; de k\, par les coteaux vineux de la Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Cévennes, et jusqu'au mur prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaux; du cóté occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent a l'Océan; derrière s'écou lent la Meuse au nord, la Saóne et le Rhone au midi. Au loin deux espèces d'lles continentales; la Bretagne, dpre et basse, simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la France pour porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la verte et rude Auvergne, vaste incendie éteint, avec ses quarante volcans.
Les bassins du Rhóne et de la Garonne, malgré leur importance ne sont que secondaires. La vie forte est au nord. hè. s'est opéré le grand mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne è, la France dans les temps anciens. La grande lutte des temps modernes est entre la France et 1'Angleterre. Ces deux peuples sont placés front a front, comme pour se heurter: les deux contrées dans leurs parties principales, offrent deux pentes en face Tune de 1'autre; ou, si l'on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le fond. Ici, la Seine et Paris; IS, Londres et la Tamise. Mais l'Angleterre présente è. la France sa partie germanique; elle retient derrière elle les Celtes de Galles, d'Ãcosse et d'Irlande. La France, au contraire, adossée d. ses provinces de langue germanique
COUP D'CEIL SUR LA FRANCE.
oppose un front celtique è. I'Angleterre. Chaque pays se montre il 1'autre ce qu'il a de plus hostile.
L'Allemagne n'est point opposé ó, la France, elle lui est plutót parallèle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la Meuse et I'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec l'Allemagne, sa mère. Pour la France romaine et ibérienne, quelle que soit la splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le vieux monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague Océan. Le mur des Pyrénées nous sépare de 1'Espagne, plus que la mer ne la sépare elle-même de lAfrique. Lorsqu'on s'élève au-dessus des pluies et des basses nuées jusqu'au port de Venasque 1, et que la vue plonge sur l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau monde s'ouvre: devant, l'ardente lumière dAfrique; derrière, un brouillard ondoyant sous un vent éternel.
En latitude les zones de la France se marquent aisément par leurs produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de Flandre, avec leurs champs de lin, de colza et de houblon, la vigne amère du Nord. De Reims Ãl la Moselle commence la vraie vigne et le vin; tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne , il se charge. s'alourdit en Languedoc pour se réveiller a Bordeaux. Le mürier, Folivier paraissent A Montauban; mais ces enfants délicats du midi risquent toujours sous le ciel inégal de la France. En longitude les zones ne sont pas moins marquées. Nous verrons les rapports intimes qui unissent, comme en une longue bande, les provinces frontières des Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de Dauphiné. La ceinture océanique, composée, d'une part, de Flandre, de Picardie et de Normandie; d'autre part, de Poitou et Guyenne, flotterait dans son immense développement, si elle n'était serrée au milieu par ce dur nceud de la Bretagne.
On l'a dit, Paris, Rouen, le Havre sont une même ville dont la Seine est la grande rue. Ãloignez-vous au midi de cette rue magni-fique, oü les chdteaux touchent aux chateaux, les villages aux villages, passez de la Seine Inférieure au Calvados, et du Calvados ï la Manche; quelles que soient la richesse et la fertilité de la contrée, les villes diminuent de nombre, les cultures aussi; les pdturages augmentent. I.e pays est sérieux; il va devenir triste et sauvages. Aux chdteaux altiers de la Normandie vont succéder les bas manoirs bretons. Le costume semble suivre le changement de l'architecture. Le bonnet triomphal des femmes de Caux, - qui annonce si dignement les filles des conquérants de TAngleterre, s'évase vers Caen, s'aplatit dès Villedieu; è. Saint-Malo, il se divise, et figure au vent, tantót les ailes d'un moulin, tantót les voiles d'un vaisseau. D'autre part, les habits de peaux commencent ü Laval. Les foréts qui vont s'épais-sissant, la solitude de Ia Trappe, oü les moines mènent en commun la vie sauvage, les noms expressifs des villes Fougères et Rennes (Rennes veut dire aussi fougère), les eaux grises de la Mayenne et de la Vilaine, tout annonce la rude contrée.
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1
Venasque, port ou pas dans les Pyrénées , a seize kilomètres S. de Bagnères-de-Luchon.
59°
SAINT-MARC GIRAKDIN.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
SAINT-MARC GIRARDIN né en 1801, £l Paris d'une familie de com-mercants, fit ses études classiques au lycée Napoléon, appelé plus tard lycée Henri IV. Quoiqu'il se destindt è. i'instruction publique, il fit son droit et se fit recevoir avocat. En 1822 , il eut le premier accessit du prix d'éloquence , k 1'Académie francaise, pour XÃloge de Le Sage; -l'année suivante il fut nommé agrégé des classes supérieures, 3 mais jusqu'en 1826 il n'obtint de chaire dans aucun collége, è. cause de ses opinions libérales. En 1827, il recut de 1'Académie fran^aise le prix pour VÃloge de Bos stiet, et débuta comme journaliste au Journal des Débats; l'année suivante il fut encore une fois couronné pour son Tableau de la lUtérature francaise au X VI': siècle.
En 1830, Saint-Marc Girardin, qui avait déjA visité l'Italie en 1822 , fit un voyage en Allemagne. Après la révolution de Juillet, il fut chargé de remplacer Guizot, comme professeur d'histoire è. la faculté des lettres, et nommé maltre des requétes 4 au conseil d'Ãtat. En 1834, après un second voyage en Allemagne, il publia un Rapport sur ïinstruction intermédiaire 3 de ce pays et des Notices politiques et littéraires sur 1'Allemagne. II fut successivement élu député en 1834, nommé membre du Conseil royal de I'instruction publique en 1837, mais il ne cessa pas de faire ses cours d la Sorbonne. En 1843, il publia son Cours de littérature dramatique 011 de 1'usage des passions dans le drame, et, l'année suivante, il devint membre de l'Académie francaise.
Restant en dehors de la politique active sous la république, Saint-Marc Girardin garda son influence au Journal des Débats et ses fonctions dans l'Université, 0 mais les remaniements dont I'instruction publique fut l'objet sous le second Empire amoindrirent son influence. En 1863 il se fit remplacer è, la Sorbonne par M. Saint-René-Tail-landier. II continua de publier d'excellents articles littéraires, surtout dans la Revue des Deux Mondes. Nous y remarquons spécialement un travail sur la Vie et les Ouvrages de J-J. Rousseau. En 1871 Saint-Mare Girardin fut élu membre de l'assemblée nationale et prit, pendant les dernières années de sa vie , une part active è. la politique. II est mort en 1873.
Saint-Marc Girardin occupe une place marquante comme professeur et comme écrivain. Un goüt éclairé, une grande finesse d'es-prit, un style net et facile le distinguent è la chaire comme dans ses livres, et un débit oratoire brillant lui a, pendant vingt ans, conservé un auditoire considérable.
' D'après Vapereau , Biographic universelle. 2 Voyez page 270.
L'examen d'agrégation ouvre la carrière du professorat.
4 Voyez page 506, note 2.
5 En France on distingue renseignement primaire (écoles élémentaires), l'enseigne-ment secondaire (lycées et colléges) et Tenseignement supérieur (facultés des lettres et des sciences, écoles de droit et de médecine).
c Voyez page 538, note 3.
MALESHERBES.
MALESHERBES.
(Revue des Deux Mondes, avril 1856.)
Lamoignon de Malesherbes était l'arrière-petit-fils du premier président du parlement de Paris sous Louis XIV, de M. de Lamoignon, l'ami de tous les grands hornmes du siècle de Louis XIV, et leur égal par son grand esprit, au dire des contemporains. Son fils, M. de Lamoignon, avocat-général, fut aussi célèbre que son père parson talent et par son amour des lettres. Le fils enfin de celui-ci, M. Lamoignon de Blancménil, moins distingué que son père et son aïeul, fut cependant chancelier de France après d'Aguesseau. C'était un hommage rendu fl son nom, et il le méritait par son caractère; 11 avait ce respect de la justice et ce culte éclairé des lettres qui avaient fait la gloire de sa familie. Ces traditions d'honneur et de goüt sou-tiennent l'homme mieux que ne le ferait souvent le plus grand esprit du monde. Pendant qu'il était chancelier, M. le maréchal de Belle-Isle proposa dans le conseil de décréter la peine de mort contre les auteurs, vendeurs et colporteurs d'ouvrages réputés mauvais et dan-gereux. M. de Blancménil s'y opposa vivement et termina la discussion en s'écriant dun ton fernae et élevé: âNon, monsieur, on ne se joue pas ainsi de la vie des hommes; apprenons a mieux propor-tionner les peines a la nature et a la gravité des délits.quot;
Chez les Lamoignon, les vertus publiques s'appuyaient sans effort sur les vertus privées, et l'homme valait le magistrat. En 1770, au moment de la destruction des parlements, M. de Blancménil fut exilé è, Malesherbes, 1 et M. de Maupeou, fut nommé garde des sceaux. M. de Maupeou, l'auteur de cette révolution dans la constitution de la ma-gistrature en France, voulait être chancelier; et pour cela il fallait que M. de Blancménil donnet sa démission, paree que la dignité de chancelier était inamovible. II la lui fit demander par un grand seigneur qui vint a Malesherbes et représenta a M. de Blancménil que, s'il ne donnait pas sa démission, le roi irrité l'exilerait fort loin et séquestrerait ses rentes et ses pensions, qui faisaient sa seule fortune. M. de Blancménil, après l'avoir entendu, lui répondit qu'il ne pouvait s'expliquer qu'en présence de ses enfants; il les fit appeler. ,,Mes enfants, leur dit-il, voila. monsieur qui me demande ma démission , dont M. de Maupeou a besoin pour être nommé chancelier. Pen-sez-vous que je doive la donner? â Non, mon père, répondit l'un deux pour les autres; quand on est chancelier de France, et qu'on n'a rien ó, se reprocher, on meurt avec ce titre. â Mais il ajoute que le roi ne me laissera pas è Malesherbes, et qu'on m'enverra dans quelque lieu fort éloigné oü je serai seul. â Mon père, nous vous suivrons tous, et partout oü nous serons avec vous, nous vous ferons trouver Malesherbes. â II dit encore qu'on séquestrera mes rentes, qu'on me retirera mes pensions, et qu'alors je n'aurai plus de quoi subsister. â Ah! mon père, dirent-ils tous ensemble en se précipitant dans ses
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1
Malesherbes est le nom d'une petite ville et d'un chateau, dans le département du Loiret, jadis le titre d'une seigneurie qui appartenait a la familie de Lamoignon. â Ne pas confondre le jurisconsulte et l'homme d'Etat Malesherbes avec le poète Mal-herbe; voyez \'Introduction , p. XXXI.
C. Plcetz, Manuel de Littérature francaise. 4« éd. 40
SAINT-MARC GIRARDIN (l8otâ1873).
bras, tout ce que nous avons n'est-il pas votre bien?âVouslevoyez. monsieur, reprit M. de Blanctnénil, il n'y a aucun motif pour que je donne ma démission, vous pourrez le dire S, M. de Maupeou; mais veuillez en même temps lui exprimer toute ma reconnaissance pour la vive satisfaction qu'il me fait éprouver en ce moment.quot;
Ce trait nous fait entrer dans 1'intérieur de cette familie des La-moignon, et nous montre quels sentiments d'affection et d'honneur y régnaient. M. de Malesherbes était un de ces fils affectueux et dé-voués; aussi, devenu è. son tour chef de familie, il a mérité que cette familie, toujours unie et toujours dévouée, se pressdt pour mourir avec lui sur l'échafaud de 1794, oü Taccompagnèrent sa fille, son gendre, sa petite-fille et son petit-gendre, immolés tous le même jour.
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Ce fut pendant que son père était chancelier que Malesherbes fut chargé de la direction de la librairie de 1750 h 1768. II était en même temps président de la cour des aides. 1 Cette époque est fort importante dans l'histoire littéraire et politique du XVIIIe siècle, car c'est S, ce moment que l'esprit philosophique prit son ascendant dans la littérature et dans le monde; c'est aussi de 1750 Ãl 1768 que Rousseau publia tous ses grands ouvrages. 2 Les personnes qui croient nalvement que les gouvernements peuvent régler la marche et les mouvements de la pensée publique seront disposées ü penser que Malesherbes a beaucoup aidé aux progrès et au triomphe de l'esprit philosophique en France, et les unes le béniront de la part qu'il a prise è. ce triomphe, les autres l'en maudiront. Quant è. moi, qui ne crois pas que Malesherbes, comme directeur de la librairie de 1750 è, 1768, eüt pu arrêter la marche de l'esprit public s'il 1'eftt voulu, je ne crois pas non plus qu'il ait beaucoup fait pour en hdter le triomphe. Les gouvernements n'ont de puissance sur la marche des idéés que quand les esprits sont faibles et irrésolus, ou divisés et las. Alors l'administration peut aisément brider un char et un attelage qui ne veulent pas s'emporter; elle peut aisément conduire 1'opinion publique et la littérature. Au XVIIIe siècle, les esprits n'étaient ni timides par faiblesse ni soumis par lassitude, lis étaient ardents, pleins d'espérances et d'illusions. Le gouvernement le plus fort n'eüt pu les maitriser. La presse clandestine en France et la presse de contrebande en Hollande et en Suisse eussent rompu toutes les barrières. Le gouvernement aurait pu être tyrannique, il n'aurait pas été puissant. Que fallait-il done que fit alors un directeur de la librairie? Ce que fit Malesherbes, c'est-i-dire qu'il fftt tolérant et même complaisant pour les livres honnêtes, pour les sentiments sincères, pour les idéés qui semblaient vraies, quoiqu'en même temps elles parussent hardies, qu'il ne s'effraydt pas d'un peu d'audace et même de raideur. qu'il réservdt sa sévérité contre les libelles calomnieux, contre l'esprit de faction, contre la littérature obscène, contre la philosophic de l'athé-isme. Ce qu'un directeur de la librairie aurait dü faire alors par prudence, Malesherbes le fit par conviction et de bonne foi. II aimait ces principes de liberté, d'égalité, de justice, que les écrivains du XVIIIe siècle proclamaient avec zèle et même avec emphase; il croyait
2 Voyez page 365.
1
Voyez page 55, note 2.
MALESHERBES.
qu'il serait bon de les appliquer dans le gouvernement, dans les lois. dans l'administration, et il pensait que c'était le droit et le devoir des écrivains de réclamer cette application.
â â Malesherbes ne se contentait pas de protéger ces doctrines de justice et de liberté qui plaisaient amp; son dme géuéreuse; il les défendait lui-même au besoin, et il n'hésita pas, au nom de la cour des aides qu'il présidait, a réclamer la liberté d'un obscur colporteur arrété par les commis des fermes, innocent du délit qu'on lui inputait et jeté dans les cachots de Bicétre 1 pour étouffer sa plainte. Dans ses remontrances, Malesherbes ne plaidait pas seulement la cause d'un innocent, il plaidait pour la liberté individuelle contre les lettres de cachet, et c'est alors qu'il fit entendre ces belles paroles qui sont restées célèbres et qui méritent de n'étre jamais oubliées, paree qu'elles expriment de la manière la plus vive les inconvénients attachés au despotisme, aussi ö. craindre par ses abus que par son principe. ,.Avec les lettres de cachet employées et multipliées comme elles le sont, sire, aucuu citoyen n'est assuré de ne pas voir sa liberté sacrifiée h une vengeance, car personne nest assez grand pour étre a 1'abri de la haine d'un ministre, ni assez petit pour n'être pas digne de celle d'un commis des fermes.quot; 2 â
La destruction des parlements et de la cour des aides óta a M. de Malesherbes la tribune politique, ou il faisait retentir les maximes qui lui étaient chères; mais il reprit la parole quand Louis XVI, en montant sur le tróne, rappela les parlements. II continua k défendre les principes de justice et de liberté qu'il voulait appliquer dans l'administration. Une de ses plus belles remontrances, j'allais dire une de ses plus belles harangues politiques, est celle qui a pour titre: De la Législation de Fimpót, et qui offre un tableau curieux de la complication et de la confusion des impóts sous 1'ancienne monarchie. II y a dans l'exorde de cette remontrance un mot qu'on ne peut pas lire sans émotion: âJe viens, dit M. de Malesherbes, plaider la cause du peuple au tribunal de son roi.quot; Hélas! plusieurs annéesaprès, Malesherbes vint plaider la cause du roi au tribunal du peuple, et il ne gagna pas plus 1'une que l'autre.Tristes et mystérieux défis que la vertu et la sagesse engagent contre la force des choses et qu'elles perdent presque toujours, sans, grdce h. Dieu, se décourager jamais! Et rien ne prouve mieux, selon moi, que les grandes qualités de l'homme lui viennent de Dieu, que cette perpétuelle défaite de la vertu et de la sagesse dans leur lutte ici-bas contre les événements et leur perpétuelle résistance: il y a longtemps que la vertu et la sagesse, si elles étaient purement humaines, se seraient lassées de la lutte.
Malesherbes prévoyait la révolution et voulait que le roi la pré-vint par une réforme décisive dans le gouvernement. Je lis dans un mémoire adressé au roi en 1787, au moment oü commengait entre le roi et le parlement une lutte qui finit par la révolution de 1789, je
1 Bicétre, grand hopital, sur la route de Fontainebleau, prés de Paris. Autrefois il servait aussi de prison. 2 Voyez page, 270, note 2.
3 Ce furent Malesherbes , Tronchet et Desèze qui eurent le courage de se charger de la defense de Louis XVI: Deséze porta la parole devant la Convention. On sait que le malheu-reux roi fut declare coupable de haute trahison, que la peine de mort fut prononcée contre lui et exécutée le 21 Janvier 1793. Malesherbes fut envoyé a 1 echafaud en 1794.
593
SAINT-MARC GIRARDIN (l8oiâ1873).
lis quelques paroles vrairaent prophétiques: âLa résistance opposée aujourd'hui, dit M. de Malesherbes, amp; renregistrenient des édits est d'un genre absolument différent de toutes les affaires qu'on a eu d. traiter avec lés parlements depuis la mort de Louis XIV. Dans toutes les au tres, c'était le parlement qui échanffait le public; ici, c'est le public qui échauffe le parlement .... II n'est pas question d'apaiser une crise momentanée, mais d'éteindre une étincelle qui peut produire un grand incendie. Le roi trouvera peut-être que je me sers ici de ces grandes expressions si souvent employées dans les remontrances des cours, 1 qu'elles ne font plus aucune impression; mais je le supplie de ne point regarder les termes dont je me sers comme une exagération : je ne me mets en avant pour lui dire de tristes vérités que paree que je vois un danger imminent dans la situation des affaires, que paree que je vois un orage qu'un jour la toute-puissance royale ne pourra calmer, et paree que des fautes de négligence ou de lenteur, qui ne seraient regardées que comme des fautes légères dans d'autres circonstanees, peuvent être aujourd'hui des fautes irréparables qui répandront l'amertume sur toute la vie du roi j et précipiteront son royaume dans des troubles dont personne ne peut prévoir la fin ... . On dira que Ie danger que j'annonce ne peut pas être proehain. Celui qui l'assurerait me paraltrait bien téméraire. Quoi qu'il en soit, ee pourrait être une consolation pour un homme de mon Age, mais non pour le roi.quot;
Au Temple, en 1793, e'est-a-dire six ans après, Louis XVI re-passant dans sa pensée les événements de son règne, le souvenir de ee mémoire de M. de Malesherbes, lui revint cl, l'esprit, et comme le noble vieillard s'était fait déja son avocat et venait tous les matins conférer avec lui, il lui paria de ee mémoire et lui témoigua le désir de le relire. M. de Malesherbes, qui prévoyait les regrets que cette lecture allait causer au roi, s'efforca de le détourner de cette idée. Louis XVI insista; M. de Malesherbes apporta ce mémoire au roi, qui le lut, et quand le lendemain M. de Malesherbes revint au Temple, le roi le contempla pendant quelque temps avec attendrissement sans lui rien dire, ferma la porte du cabinet oü il le reeevait, et se jeta dans ses bras en le mouillant de ses larmes.
C'est au Temple, et comme avocat de Louis XVI d. la Convention, que Malesherbes est vraiment grand et héroïque. Quelle lettre pour demander è. défendre le roi! quelle simplieité dans Ie dévouement! âJ'ignore si la Convention, écrit-il au président de l'assemblée, donnera un conseil d Louis XVI pour Ie défendre et si elle lui en laissera le choix. Dans ee cas-ld, je désire que Louis XVI sache que; s'il me choisit pour cette fonction, je suis prêt i l'aceepter. Je ne vous demande point de faire part a la Convention de mon offre, car je suis éloigné de me eroire un personnage assez important pour quelle s'oecupe de moi; mais j'ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maltre dans le temps oü cette fonction était ambitionnée de tout le monde: je lui dois le même service, lorsque c'est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse.quot;
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1
Cours, c. a. d. cours de justicc désigne ici les parlements francais ou plutót le Parlement de Paris qui prétendait avoir le droit de faire des remontrances au roi avant d'enregistrer ses édits.
595
VICTOR HUGO.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. !
Marie-victor hltgo naquit en 1802 rl Besangon, ancienne capitale de la Franche-Coraté d'une familie anoblie au 16e siècle. Son père, né en Lorraine, rallié au nouvel ordre de choses , devint général sous I'Empire. Sa mère, Vendéenne de naissance et de sentiments, avait partagé, enfant, les dangers des insurgés royalistes. On retrouve dans les vers du poète des souvenirs de cette double origine et toutes les premières impressions de son enfance aventureuse et poétiqne. Tout enfant, il suivit son père ü Tile d'Elbe , en Corse et a Genève, passa Ãl Paris les années 1805 et 1806 , puis fut mené en Italië, oü son père, gouverneur d'une province de la Calabre, poursuivit Ãl outrance le célèbre bandit Era Diavolo. Après avoir vu Florence, Rome et Naples; il rentra Ãl Paris, en 1809. II y passa deux ans dans un convent, oü il comnienca ses études sous la direction d'un proscrit qui, trahi et emprisonné , fut mis Ãl mort par le gouvernement impérial. Cel événement contribua, avec l'éducalion maternelle, Ãl développer dans 1'esprit de l'enfant cette ferveur royaliste qui inspira les ceuvres de sa jeunesse.
En 1811, le jeune Victor Hugo fut appelé en Espagne par son père; maïs, après y avoir passé un an au séminaire des nobles, il revint pendant trois ans continuer ses études Ãl Paris. En 1815 , une séparation juridique, amenée surtout par la difference des opinions politiques, ayant eu lieu entre son père et sa mère, leur fils fut placé dans une institution préparatoire Ãl 1 Ãcole polytechnique.
II y étudia les mathématiques, tout en faisant des vers. De 1819 Ãl 1823, il présenta trois belles pièces de vers d 1'Académie des Jeux floraux de Toulouse: 1 les Vierges de Verdun, le Réiablissevient de la statue de Henri /V el Moïse sur le NU; il obtint trois fois le prix L'apparition des Meditations de Lamartine â ' excita encore le talent du jeune poète, et, en 1822, parut le premier volume des Odes et Ballades , qui frappèrent également par la richesse des vers et par l'enthousiasme religieux et royaliste dont elles étaient empreintes Files valurent Ãl l'auteur l'amitié de toutes les célébrités de la Restau-ration, de Chateaubriand, entre autres. Elles firent de lui le favori du gouvernement, qui lui accorda une pension, et entourèrent son nom, dès ce premier début, d'une auiéole de gloire. Et cependant le principal sentiment qui plut dans ces poésies, l'enthousiasme royaliste, n'était pas bien profond dans le coeur du poète. Aussi cette exaltation plus factice que réelle ne put-elle se soutenir longtemps. Après deux romans du genre le plus excentrique, Ban a'ls!ande (1823) et Bug- Jar gal (1825), Victor Hugo publia en 1826 un nouveau volume; intitulé Odes et Ballades, oü 1'on sentait déjÃl que son enthousiasme monarchique s'était considérablement refroidi.
Le tour original et singulier de son esprit commenca Ãl s'accuser
1
Les Jeux Jloraux , institution littéraire établie a Toulouse dans le but d'encourager la poésie , furent fondés en 1323 par des poètes réunis pour former le College de hi gaie science. Vers 1500 cette institution fut renouvelée par Clémence Isaure , et fut en 1695» érigée en académie. ,l Voyez page 494.
VICTOR HUGO (1802 â 1885).
davantage et ó, le pousser è. des hardiesses de pensée et de langage toujours nouveUes. Bientót Victor Hugo devint décidément héré-siarque en littérature. II se forma autour de lui, sous le nom de Cé7iade, un cercle de jeunes révolutionnaires littéraires , parmi lesquels on remarquait Saint-Beuve, 1 Emile et Antony Deschamps, 2 Alfred de Musset,3 Théophile Gautier, 4 qui, poussèrent leur chef au combat et rédigèrent leurs manifestes dans la Muse francaise.
Depuis longtemps la veie était préparée aux novateurs. Mme (Je Staël, en faisant connaUre Ãl la France la littérature allemande, avait commencé la réaction contre 1'école classique; Chateaubriand s'était frayé une route tout fl fait en dehors de ce qui, jusque-lÃl, faisait loi dans la littérature francaise; Lamartine avait continué Toeuvre ; Victor Hugo l'acheva et devint le chef déclaré et reconnu du romantisme francais. La nouvelle école, teut en s'autorisam des exemples des grands génies de la littérature anglaise et allemande, prétendait pourtant puiser ses modèles de préférence parmi les vieux auteurs de la littérature francaise, dans les romans des trouvères, dans les romances du moyen Age. De Ijl le nom d'Ecole r om antique. A rimitation traditionnelle de l'antiquité, f Ãcole romantiqne opposait partout le moyen dge c'est-Ãl-dire cette époque de l'hiamp;toire qui na?t du choc des peuples nouveaux, devenus chrétieus, contre l'ancien monde romain.
Ce fut en 1827 que Victor Hugo rompit décidément avec la tradition des classiques du i7e siècle. II le fit en publiant le drame de Cromwell, précédé d'une longue préface oü étaient développées les théories nouvelles. II ne se borna pas Ãl faire la guerre Ãl la théorie des unités 5 vénérées en France comme régies d' Ar is tote, regies saines, axiotnes du bon goïit, ü combattre cette beauté factice produite par la minutieuse observation des conventions littéraires; la haine d'une beauté convenue finit par le conduire, lui et ses partisans, Ãl la négation du beau. On proclama comme principe de la nouvelle école la combi-naison ,du sublime et du grotesque, et 1'on arriva k la réhabilitation dans l'ordre physique et moral, du laid et du monstrueux.
La drame de Cromwell, regardé comme le manifeste de FEcole, fut exalté avec fanastisme par ses acolytes et combattu è, outrance par ses adversaires. Cependant c'était une oeuvre impossible sur la scène, et elle ne fut pas représentée. Aussi les partisans des idéés nouvelles déclarèrent-ils que le grand, le véritable drame du romantisme devait encore être attendu, mais que leur chef et maïtre ne tarderait pas a le produire.
En attendant, on dut se contenter d'un nouveau recueil d'odes et de ballades, publié par Victor Hugo en 1828 sous le nom d'Orientates. Ce livre était il la fois le plus merveilleux pour la recherche
1 Voyez l'article Sainte-Beuve, page 626, de ce Manuel.
2 Emile Deschamps, né en 1791, mort en 1870, auteur des Etudes fran$aises et étrangères (1829), qui renferment une série d'imitations de poésies allemandes; Antony Deschamps, son frère, né en 1800, mort en 1869, auteur d'une traduction en vers de la Divine Comedie du Dante.
3 A. de Musset v. p. 652. ^ Théophile Gautier né en 1811, mort en 1874 poète et feuilletonniste, auteur d'un grand nombre de romans , de nouvelles et de descriptions de voyages. Ses^ ouvrages les plus connus sont le Capitaine Fracasse, roman paru en 1863 , et les Emaux et Camées poésies publiées en 1852.
5 Voyez la notice sur les unités, page 169.
596
VIE DE VICTOR HUGO.
du coloris et des images, et le moins remarquable pour la pensée.
Gependant les admirateurs du poète lui demandaient une oeuvre dra-matique qui püt dignement inaugurer au thédtre la nouvelle école. Alors il donna Marion Delormé (1829), dent la censure ne permit pas la représentation, puis, dans la même année, Hernani ou FHon-neur castillan. La réception de cette pièce au Thédtre-Frangais n'eut lieu qu'après bien des difficultés. L'Académie francaise, prenant au sérieux son róle de gardienne de la littérature classique, se donna le ridicule de pousser ses doléances jusqu'au tróne pour en empêcher la représentation. Mais le roi Charles X eut le bon sens de répondre que, dans cette question, il ne se connaissait d'autre droit que sa place au thédtre. Hernani fut done enfin joué au Thédtre-Francais au mois de février 1830. II y eut, au parterre, entre les fanatiques des deux partis, des luttes de pugilat, luttes qu'on vit dès lors se renouveler d la première représentation de la plupart des drames de Victor Hugo. Cette fois, les eurent le dessus. Du reste le
succès de Hernani, remporté d'abord par la force brutale, se soutint dans des soirées plus calmes; le drame eut plus de cinquante repré-sentations dans une année. Sur ces entrefaites, le gouvernement des Bourbons ayant été renversé dans les journées de Juillet, Marion Delorme put aussi être jouée et alla jusqu'd soixante représentations dans la première année, tant le public francais était fatigué de la monotonie classique, tant la nouvelle génération était attirée par les hardiesses et même par les excentricités de la jeune école.
La révolution de 1830 avait achevé la transformation des opinions politiques de Victor Hugo, qui prit décidément place dans les rangs des libéraux. Les événements éveillèrent aussi, quoique uu peu tard, son enthousiasme pour la grande idole de sa nation, l'em-pereur Napoléon Ier. Sa fameuse ode sur la naissance du roi de Rome, qui commence par l'exclamation Mil huit cent onze! et celle sur la Colonne eurent en France un immense retentissement.
En 1831, Victor Hugo publia le roman historique de Notre-Dame de Paris qui, de toutes ses productions, eut le plus grand et le plus durable succès. L'originalité des caractères, 1'intérêt dra-inatique de l'ensemble, un admirable talent descriptif soutenu par de fortes études d'archéologie font de Noire Dame de Paris un des chefs-d'ccuvre de Victor Hugo Quelques-uns des personnages de ce roman, tels que le sonneur Quasimodo et surtout la charmante création 61 Esméralda, dont les arts s'emparèrent bientót, sont de-venus des figures populaires dans tous les pays. En même temps Victor Hugo donna les Feuilles d'auiomne, le plus beau peut-être de ses recueils de poésie lyrique. Dans le drame, au contraire, il s'engagea toujours davanlage dans la voie du laid et du monstrueux, qu'il s'était tracée lui-même. Le Roi s'amuse, représenté en novembre 1832, interdit par ordre ministériel le lendemain de la première représentation, fut suivi de Lucrèce Borgia (1833), étrange héroïne de thédtre, dont on voudrait cacher les infamies au lieu de les produire sur la scène, de Marie Tudor (1833), A'Angelo (1835), Ruy-Blas (1838), toutes pièces excentriques, mais qui, d eet égard, furent surpassées par la dernière oeuvre dramatique du poète, les Bur graves (1842). Heu-
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VICTOR HUGO (1802 â 1885).
reusement M. Victor Hugo, dans le même temps ou il donnait ces drames au thédtre, continuait a faire de la poésie lyrique, a coup sur son plus beau, son plus incontestable titre è rimmortalité. Les Chants du Crépnscule (1835), les Voix intérieures (1837), les Rayons et les Ombres (1840) appartiennent a ces mêmes années de fécondité.
La popularité du poète fit enfin tomber devant lui, après bien des luttes, les portes de 1'Académie francaise, oil il fit son entrée en 1841, en prononcant un discours moins littéraire que politique. Dans les années suivantes il fit plusieurs voyages de tóuriste, entre autres sur le Rhin et en Espagne, d'oü il fut subitement rappelé en 1843 par la mort tragique de sa fille Léopoldine et de son gendre. 1 Cet événement, qui eut, dans toute la France, un retentissement douloureux, est le thème d'un grand nombre des poésies dont se composent les Contemplations. En 1845, le poète fut élevé a la pairie. Son ambition étaient ainsi satisfaite: la carrière politique lui était ouverte.
Après la revolution de Février, en 1848, il se porta candidat pour la Constituante, fut élu par la ville de Paris, y siégea au milieu dn parti de l'ordre' et vota toutes les lois portées pour sauver la société de Fanarchie qui la menacait. Mais son attitude fut tout autre h. l'Assemblée législatiye, oü il se rallia au parti de la républi-que démocratique at sociale, dont il devint un des chefs et surtout un des orateurs, en mérae temps qu'il combattait pour cette cause comme journaliste. Après le coup d'Ãtat du 2 décembre, Victor Hugo fut porté sur la première liste de proscription qui expulsait du territoire francais les plus ardents ennemis du nouveau pouvoir. Dans les premiers jours de son exil, il signa avec plusieurs de ses compagnons de malheur un appel aux armes d'une extréme véhé-mence dont sa brochure Napoléon le Petit (1852) n'était que le complément. Le ton violent de ce pamphlet, ainsi que celui des Chdtiments, poèmes politiques qui ne purent être imprimés qu'ö. 1'étranger, a pour excuse l'amertume de l'exil. En 1856, M. Victor Hugo publia les Contemplations, belle oeuvre de poésie qui ramena autour de son nom beauconp de sympathie et d'admiration et qui, sous le rapport du langage, marque un véritable progrès. L'antithèse, dont il abusait autrefois, y paralt moins souvent, et il y règne une simplicité, un calme et une sensibilité qui touchent profondément. En 1859 parut la Légende des Sèicles.. Jamais l'auteur n'avait eu plus d'éclat, plus de verve, mais aussi moins de mesure que dans ce vaste recueil de poèmes.
En 1862 Victor Hugo, qui était allé s'établir è. Jersey, puis a Guernesey (fles normandes qui appartiennent è, 1'Angleterre), publia un grand roman social, les Misérablcs, traduit d'avance en neuflan-gues, puis les Chants des Rues et des Bois (1865), recueil de poésies. oü la bizarrerie de la forme, de l'idée et de l'image passé toute limite.
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Eu 1866 parurent les Travailleurs (te la Mer, sorte de roman-épopée oü un récit des plus simples est submergé sous le pittoresque des peintures réelles ou fantastiques, en 1869 un autre roman, VHomme qui rit, qui surpassa tons les autres en excentricités de tont genre. Après la chute de l'Empire et la proclamation de la répu-
1
La jeune femme se noya dans une promenade en bateau faite sur la Seine; son
ODES ET BALLADES.
blique, en septembre 1870, Victor Hugo revint d Paris et fut Fannée suivante élu membre de l'Assetnblée nationale qui se réunit ii. Bordeaux; mais. interrompu avec violence dans un de ses discours, il donna brusquement sa démission. Après la chute de la Commune, il se rendit 4 Bruxelles; puis è. Guernesey. En 1872 il publia VAnnée terrible. recueil de poésies qui est un éloquent résumé des récents désastres de la France, et en 1874 un nouveau roman historique intitulé Quaire-vingt-treize. Pour servir la cause républicaine, menacée par la possibilité d'un nouveau coup d'Etat, il fit paraltre en 1877 PHistoire d'un Crime, récit des événements de décembre 1851 qui fit une grande sensation. Depuis Victor Hugo a publié, outre une nouvelle série de la Legende des Siècles et des Contemplations, F Art (T être Grand-Père (1877), la Pitié suprème {1879), Religions et Religion (1880) et les Quatre Vents de rEsprit (1882). Elu sénateur par la ville de Paris dès 1876, il fut réélu, le premier sur cinq, en 1882. Victor Hugo est mort Ãl Paris au mois de mai 1885, 3 gé de 83 ans. Ses obsè-ques, organisées aux frais de l'Etat, donnèrent lieu une imposante manifestation nationale oü concoururent des délégatioris de la France entière.
I. ODES ET BALLADES.
(t820-1826).
T. NAISSANCE DU DUC DE BORDEAUX.
(1820).
O toi, de ma pitié profonde Regois 1'hommage solennel,
Humble objet des regards du monde,
Privé du regard paternel!
Puisses-tu, né dans la souffrance.
Et de ta tnère et de la France Consoler la longue douleur!
Que le bras divin t'environne,
Et puisse, o Bourbon, la couronne Pour toi ne pas être un malheur!
Oui, souris, orphelin , aux larmes de ta mère!
Ecarté, en te jouant, ce crêpe funéraire
Qui voile ton berceau des douleurs du cercueil;
Chasse le noir passé qui nous attriste encore;
Sois £l nos yeux comme une aurore!
Rends le jour et la joie è. notre ciel en deuil!
Ivre d'espoir, ton roi lui-même,
Consacrant le jour oü tu nais,
T'impose, avant le saint baptême,
Le baptême du Béarnais.
La veuve 2 t'offre è. l'orpheline! 3
1 Le due de Bordeaux (eomte de Chambord), petit-fils de Charles X, et fils du due de Berry naquit a Paris , en 1820 et mourut aGoertzen 1884. (Voyez page 469 note 1).
2 La duchesse de Berry, dont le mari, le due de Berry, second fils du eomte d'Ar-tois (Charles X), fut assassiné au sortir de l'Opéra (1820).
3 La duchesse d'Angoulême, fille de Louis XVI, qui avait épousé son cousin , le fils
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VICTOR HUGO (1801 â1885).
Vers toi, conduit par l'héroïne,
Vient ton aïeul en cheveux blancs;
Et la foule, bruyante et fiére,
Se presse è, ce Louvre, oü naguère,
Muette, elle entrait è, pas lents.
Guerriers. peuple, chantez; Bordeaux, léve ta tête.
Cité qui, la première, aux jours de la conquête,
Rendue aux fleurs de lys, as proclamé ta foi.
Et toi, que le martyr aux combats eüt guidée,
Sors de ta douleur, 6 Vendée!
Un roi nalt pour la France, un soldat nait pour toi.
2. LA GRAND' MÃRE.
âDors-tu? .... réveille-toi, mère de notre mère!
D'ordinaire en dormant ta bouche remuait;
Car ton sommeil souvent ressemble a ta' prière.
Mais, ce soir, on dirait la madone de pierre;
Ta lèvre est immobile, et ton souffle est muet.
âPourquoi courber ton front plus bas que de coutume?
Quel mal avons-nous fait pour ne plus nous chérir?
Vois, la lampe pdlit, I'dtre scintille et fume;
Si tu ne paries pas, le feu qui se consume,
Et la lampe, et nous deux, nous allons tous mourir!
,,Tu nous trouveras morts prés de la lampe éteinte;
Alors, que diras-tu quand tu t'éveilleras ?
Tes enfants è, leur tour seront sourds ÃI ta plainte.
Pour nous rendre la vie, en invoquant ta sainte,
II faudrait bien longtemps nous serrer dans tes bras!
âDonne-nous done tes mains dans nos mains réchauffées. Chante-nous quelque chant de pauvre troubadour.
Dis-nous ces chevaliers qui, servis par les fées,
Pour bouquets è, leur dame apportaient des trophées,
Et dont le cri de guerre était un nom d'amour.
âDis-nous quel divin signe est funeste aux fantómes;
Quel ermite dans l'air vit Lucifer volant;
Quel rubis étincelle au front du roi des gnómes;
Et si le noir démon craint plus, dans ses royaumes. Les psaumes de Turpin que le fer de Roland. 1
âOu montre-nous ta Bible, et les belles images,
Le ciel d'or, les saints bleus, les saintes è. genoux,
L'enfant Jésus, la crèche, et le boeul, et les mages;
Fais-nous lire du doigt, dans le milieu des pages Un peu de ce latin qui parle è Dieu de nous.
6oo
1
Voyez XIntroduction, page VII.
FRAGMENT DE LA PREFACE DE CROMWELL. 6oi
âMère! . . . . â Hélas, par degrés s'affaisse la lumière,
L'ombre joyeuse danse autour du noir foyer,
Les esprits vont peut-être entrer dans la chaumiére ....
Oh! sors de ton sommeil, interromps ta prière;
Toi qui nous rassurais, veux-tu nous affrayer ?
âDieu! que tes bras sont froids! rouvre les yeux .... Naguère Tu nous pariais d'un monde oü nous mènent nos pas,
Et de ciel, et de tombe, et de vie éphémère,
Tu pariais de la mort; . . . Dis-nous, ó notre mère,
Qu'est-ce done que la mort ? . ... â Tu ne nous réponds pas!
Leur gémissante voix longtemps se plaignait seule.
La jeune aube parut sans réveiller 1'aleule.
La cloche frappa l'air de ses funèbres coups;
Et, le soir, un passant, par la porte entr'ouverte,
Vit, devant le saint livre et la couche déserte,
Les deux petits enfants qui priaient ü genoux.
TI. FRAGMENT DE LA PREFACE DE CROMWELL.
(1827).
les unites. (Comparez page 169.)
On voit combien Farbitraire distinction des genres croule vite devant la raison et le goüt. On ne ruinerait pas moins aisément la prétendue règle des deux unités. Nous disons deux et non trois unités, l'unité d'action ou d'ensemble, la seule vraie et fondée, étant depuis longtemps hors de cause.
Des contemporains distingués, étrangers et nationaux, ont déjè, attaqué, par la pratique et par la théorie, cette loi fondamentale du code pseudo-aristotélique. Au reste, le combat ne devait pas être long. A la première secousse elle a craqué, tant elle était vermoulue, cette solive de la vieille masure scolastique.
Ce qu'il y a d'étrange, e'est que les routiniers prétendent ap-puyer leur règle des deux unités sur la vraisemblance, tandis que c'est précisément le réel qui la tue. Quoi de plus invraisemblable et de plus absurde en effet que ce vestibule, ce péristyle, cette antichambre, lieu banal oü nos tragédies ont la complaisance de venir se dérouler, oü arrivent, on ne sait comment, les conspirateurs pour déclamer contre le tyran, le tyran pour déclamer contre les conspirateurs, chacun ü leur tour, comme s'ils s'étaient ditbucoliquement: Alternis cantemus : amant alterna Camenas. 1
Oü a-t-on vu vestibule ou péristyle de cette sorte? Quoi de plus contraire, nous ne dirons pas a la vérité, les scolastiques en font bon marché, mais è, la vraisemblance! II résulte de lè, que tout ce qui
1
Cette citation, dont Victor Hugo a modifié le texte pour l'adapter k sa plalsanterie , est tirée de la troisième églogue de Virgile:
Incipe, Damceta; tu deinde sequgre, Menalca.
Alternis dicetis : amant alterna Camenos. (III, 58.)
Toi, Damète , commence; toi, Ménalque , tu suivras. Vous chanterez tour a tour: les Muses ai ment ces chants alternés.
VICTOR HUGO (tS02â1885).
est trop caractéristique, trop intime, trop local, pour se passer dans I'antichambre ou dans le carrefour, c'est-è, dire tout le drame, se passe dans la coulisse. Nous ne voyons en quelque sorte sur le theAtre que les coudes de Taction: ses mains sont ailleurs. Au lieu de scènes, nous avons des récits; au lieu de tableaux, des descriptions. De graves personnages, placés, conime le choeur antique, entre le drame et nous, viennent nous raconter ce qui se fait dans le temple, dans le palais, dans la place publique, de facon que, souventes fois, 1nous sommes tentés de leur crier: âVrairaent! mais conduisez-nous done li-bas. On s'y doit bien amuser, cela doit être beau Ãlvoir!quot; A quoi ils répondraient sans doute: âII serait possible que cela vous amusdt ou vous intéressdt, mais ce n'est point ld la question; nous sommes les gardiens de la dignité de la Melpomène francai.se.quot; Voilö.! -
âMais, dira-t-on, cette règle que vous répudiez est empruntée du thédtre grec.quot; â En quoi le thédtre et le drame grecs ressemblent-ils a notre drame et notre thédtre? D'ailleurs nous avons déjÃl fait voir que la prodigieuse étendue de la scène antique lui permettait d'embrasser mie localité tout entière, de sorte que le poète pouvait, selon les besoins de Taction, la transporter ü son gré d'un point du thédtre è un autre, ce qui équivaut bien pen prés aux changements de décorations. Bizarre contradiction! le thédtre grec, tout asservi qu'il était A un but national et religieux, est bien autrement libre que le notre, dont le seul objet cependant est le plaisir, et, si Ton vent, Tenseigneraent du spectateur. C'est que Tun n'obéit qu'aux lois qui lui sont propres, tandis que Tautre s'applique des conditions d'être par-faitement étrangères Ãl son essence. L'un est artiste, Tautre est artificiel.
On commence comprendre de nos jours que la localité exacte est un des premiers éléments de la réalité. Les personnages par-lants ou agissants ne sont pas les seuls qui gravent dans Tesprit du spectateur la fidéle empreinte des faits. Le lieu oü telle catastrophe s'est passée en devient un témoin terrible et inséparable, et Tabsence de cette sorte de personnage muet décompléterait dans le drame les plus grandes scènes de Thistoire. Le poète oserait-il assassiner Rizzio ailleurs que dans la chambre de Marie Stuart? â ' poignarder Henri IV 2 ailleurs que dans cette rue de la Féronnerie. tont obstruée de haquets et de voitures? brüler Jeanne d'Arc 3 autre part que dans le Vieux-Marché? dépêcher le due de Guise autre part que dans ce chdteau de Blois oü son ambition fait fermenter une assemblée populaire? 0 décapiter Charles Ier et Louis XVI ailleurs
6O2
1
Souventes fois ou bien en un seul mot souventefois, pour souvent, frêquemment, est un archaïsme. Cost une des particularités du style romantique d'aller a la recherche de vieux mots, de tours rares et peu usités, ou bien d'introduire dans ie langage sou-tenu des expressions du langage familier. Dans le cas présent, 1'auteur jatte ironique-ment ce mot a la face de ses adversaires:
2
Henri IV, assassiné par Ravaillac en 1610.
3
Rizzio , secrétaire et favori de Marie Stuart, natif de Turin. Henri Darnley, second mari de la reine, jaloux de lui, le fit egorger dans l'appartement même et sous les yeux de sa femme (1566).
FRAGMENT DE LA PREFACE DE CROMWELL. 603
que dans ces places sinistres d'oü Ton peut voir White-Hall et les Tuileries, cotnme si leur échafaud servait de pendant d. leur palais ? 1 L'unité de temps n'est pas plus solide que runité de lieu. L'ac-tion, encadrée de force dans les viugt-quatre heures, est aussi ridicule qu'encadrée dans le vestibule. Toute action a sa durée propre comme son lieu particulier. Verser la même dope de temps a tous les événements! appliquer la même mesure sur tout! On rirait d'un cordonnier qui voudrait mettre le même soulier cl tous les pieds. Croiser l'unité de temps A l'unité de lieu comme les barreaux d'une cage et y faire pédantesquement entrer, de par Aristote, tous ces faits, tous ces peuples, toutes ces figures que la Providence déroule A si grandes masses dans la réalité! c'est mutiler hommes et choses; c'est faire grimacer l'histoire. Disons mieux: tout cela mourra dans l'opération, et c'est ainsi que les mutilateurs dogmatiques arrivent i leur résultat ordinaire: ce qui était vivant dans la chronique est mort dans la tragédie. Voila pourquoi, bien souvent ^ la cage des unités ne renferme qu'un squelette.
Et puis, si vingt-quatre heures peuveut être comprises dans deux, il sera logique que quatre heures puissent en contenir quarante-huit. L'unité de Shakespeare ne sera done pas l'unité de Corneille. Pitié!
Ce sont la pourtant les pauvres chicanes que depuis deux siècles la médiocrité, l'envie et la routine font au génie! C'est ainsi qu'on a borné l'essor de nos plus grands poètes. C'est avec les ciseaux des unités qu'on leur a coupé l'aile. Et que nous a-t-on donné en échange de ces plumes d'aigle retranchées Corneille et amp; Racine? Campistron. -Nous concevons qu'on pourrait dire: II y a dans des changements trop fréquents de décorations quelque chose qui embrouille et fatigue le spectateur, et qui produit sur son attention l'effet de l'éblouisse-ment; il peut aussi se faire que des translations multipliées d'un lieu a un autre lieu; d'un temps d un autre temps, exigent des contre-expositions qui le refroidissent; il faut craindre encore de laisser, dans le milieu d'une action, des lacunes qui empêchent les parties du drame d'adhérer étroitement entre elles: et qui en outre déconcertent le spectateur paree qu'il ne se rend pas compte de ce qu'il peut y avoir dans ces vides.... â Mais ce sont ld précisément les difficultés de 1'art. Ce sont la de ces obstacles propres 4 tels ou tels sujets, et sur lesquels on ne saurait statuer une fois pour toutes. C'est au génie a les résoudre, non aux poétiques ri les éluder.
II suffirait enfin, pour démontrer l'absurdité de la règle des deux unités, d'une dernière raison, prise dans les entrailles de l'art. C'est 1'existence de la troisième unité, l'unité d'action, la seule admise de tous, paree qu'elle résulte d'un fait: l'ceil ni l'esprit humain ne sau-raient saisir plus d'un ensemble 3, la fois. Celle-li est aussi nécessaire
Le nom d'assemblée populaire donné par Victor Hugo aux états de Blois est étrange. â Dépêchcr pour assassincr est trés familier.
; Charles Ier fut décapité, le 30 janvier 1649, devant le palais de Whitehall (c'est ainsi que les Anglais écrivent ce nom); Louis XVI, le 21 janvier 1793, sur la place de la Revolution, a présent place de la Concorde.
2 Campistron (1656â1723), jioète dramatique, disciple et assez malheureux imitateur de Racine , auteur d'un grand nombre de tragédies dont les plus connues sont Virginie , Arminius, Andronic, Alcibiade.
6O4 VICTOR HUGO (1802 â1885).
que les deux autres sent inutiles. C'est elle qui marque le point de vue du drame; or, par cela même, elle exclut les deux autres. II ne peut pas plus y avoir trois unités dans le drame que trois horizons dans un tableau. Du reste, gardons-nous de confondre l'unité avec la simplicité d'action. L'unité d'ensemble ne répudie en aucune fagon les actions secondaires sur lesquelles doit s'appuyer Taction principale. II faut seulement que ses parties, savamment subordon-nées au tout, gravitent sans cesse vers Taction centrale et se groupent autour d'elle aux différents étages ou plutót sur les divers plans du drame. L'unité d'ensemble est la loi de perspective du théitre.
Mais, s'écrieront les douaniers de la pensée, de grands génies les ont pourtant subies, ces régies que vous rejetez! Eh oui, mal-heureusement! Qu'auraient-ils done fait, ces admirables hommes, si on les eftt laissés faire?
III. LES ORIENTALES.
(1828.)
ENTHOUSIASME.
En Grèce! en Grèce! adieu, vous tous! il faut partir!
Qu'enfin, après le sang de ce peuple matyr,
Le sang vil des bourreaux ruisselle!
En Grèce, ó mes amis! vengeance! liberté !
Ce turban sur mon front! ce sabre a mon cóté!
Allons! ce cheval, qu'on le selle !
Quand partons-nous ? ce soir! demain serait trop long.
Des armes! des chevaux! un navire Toulon!
Un navire, ou plutót des ailes!
Menons quelques débris de nos vieux régiments,
Et nous verrons soudain ces tigres ottomans Fuit avec des pieds de gazelles!
Commande-nous, Fabvier, ! comme un prince invoque!
Toi qui seul fus au poste oü les ont manqué,
Chef des hordes disciplinées ,
Parmi les Grecs nouveaux ombre d'un vieux Romain,
Simple et brave soldat, qui dans ta rude main D'un peuple as pris les destinées!
De votre long sommeil éveillez-vous lü-bas,
Fusils francais! et vous, musique de combats,
Bombes, canons , grêles cymbales !
Ãveillez-vous, chevaux au pied retentissant;
Sabres, auxquels il manque une trempe de sang,
Longs pistolets gorgés de balles!
1 Fabvier (1782â1855), colonel sous l'Empire, alla en Grèce en 1823, et y combattit contre les Turcs jusqu'en 1827.
NOTRE-DAME DE PARIS.
Je veux voir des combats, toujours au premier rang!
Voir comment les spahis s'épanchent en torrent Sur l'infanterie inquiète;
Voir comment leur damas, 1 qu'emporte leur coursier,
Coupe une tête au fil de son croissant d'acier!
Allons! .... â mais quoi, pauvre poète,
Oü m'emporte moi-même un accès belliqueux?
Les viellards, les enfants m'admettent avec eux.
Que suis-je ? â Esprit qu'un souffle enlève.
Comme une feuille morte, échappée aux bouleaux,
Qui sur une onde en pente erre de flots en flots,
Mes jours s'en vont de rêve en rêve.
Tout me fait songer, l'air, les prés, les monts, les bois.
J'en ai pour tout un jour des soupirs d'un hautbois, D'un bruit de feuilles remuées;
Quand vient le crépuscule, au fond d'un vallon noir,
J aime un grand lac d'argent, profond et clair miroir Oü se regardent les nuées.
T'aime une lune ardente et rouge comme l'or,
Se levant dans la brume épaisse, ou bien encor Blanche au bord d'un nuage sombre;
J'aime ces chariots lourds et noirs qui, la nuit,
Passant devant le seuil des fermes avec bruit,
Font aboyer les chiens dans 1'ombre.
IV. NOTRE-DAME PARIS.
(1831-)
I. PHYSIONOMIE DU VIEUX PARIS DU TEMPS DE LOUIS XI.
f
Le Paris d'il y a trois cent cinquante ans, le Paris du quinzième siècle, était déjd une ville géante. Nous nous trompons en général, nous autres Parisiens; sur le terrain que nous croyons avoir gagné depuis. Paris, depuis Louis XI, ne s'est pas accru de beaucoup plus d'un tiers. II a, certes, bien plus perdu en beauté qu'il n'a gagné en grandeur. 2.
Paris est né, comme on sait, dans cette vieille 11e de la Cité qui a la forme d'un berceau. La grève de cette 11e fut sa première enceinte, la Seine son premier fossé. Paris demeura plusieurs siècles è, l'état d'lle, avec deux ponts, l'un au nord, 1'autre au midi, et deux têtes de pont, qui étaient li la fois ses portes et ses forteresses: le
1
Damas pour lame de damas.
2
Ces mots ont été écrits en 1831. En disant que Paris a perdu en beauté, le poète entend parler de la beauté architecturale et pittoresque de \ancienne ville, et, sous ce point de vue, il aurait raison de dire que les derniers restes de la beauté de l'ancien Paris ont été a peu prés anéantis par les démolitions du second Empire.
VICTOR HUGO (1802â1885).
Grand-Chatelet sur la rive droite, le Petit-Chdtelet sur la rive gauche. Puis, dès les rois de la première race, trop 'X l'étroit dans son lie, et ne pouvant plus s'y retourner, Paris passa I'eau. Alors, au-deli du grand, au-deli du pent Chdtelet, une première enceinte de mu-railles et de tours commenca i entamer la campagne des deux cótés de la Seine. De cette ancienne cloture il restait encore au siècle dernier quelques vestiges; aujourd'hui il n'en reste que le souvenir et cè. et li une tradition, la porte Baudets ou Baudoyer, porta Ba-gauda. Peu è. peu, le flot des maisons,, toujours poussé du coeur de la ville, au dehors, déborde, ronge, use et efface cette enceinte. Philippe-Auguste ' lui fait une nouvelle digue. II emprisonne Paris dans une chalne circulaire de grosses tours, hautes et solides. Pendant plus d'un siècle, les maisons se pressent, s'accumulent et haussent leur niveau dans ce bassin, comme l'eau dans un réservoir. Elles commencent d devenir profondes, e!les mettent étages sur étages, elles montent les unes sur les autres, elles jaillissent en hauteur comme toute sève comprimée, et c'est i qui passera la téte pardessus ses voisines pour avoir un peu d'air. La rue de plus en plus se creuse et se rétrécit, toute place se comble et disparalt. Les maisons enfin sautent par-dessus le mur de Philippe-Auguste, et s'éparpillent joyeusement dans la plaine, sans ordre et tout de travers, comme des échappées. LÃl, elles se carrent, se taillent des jardins dans les champs, prennent leurs aises. Dès 1367 la ville se répand tellement dans le faubourg, qu'il faut une nouvelle cloture, surtout sur le rive droite: Charles V la bitit. 1 Mais une ville comme Paris est dans une crue perpétuelle. II n'y a que ces villes-li qui deviennent capitales. Ce sont des entonnoirs oü viennent aboutir tous les versants géographiques, politiques, moraux, intellectuels d'un pays, toutes les pentes naturelles d'un peuple: des puits de civilisation, pour ainsi dire, et aussi des égouts, oü commerce, industrie, intelligence, population, tout ce qui est sève, tout ce qui est vie, tout ce qui est dme dans une nation, filtre et s'amasse sans cesse, goutte amp; goutte, siècle è. siècle. L'enceinte de Charles V a done le sort de l'enceinte de Philippe-Auguste. Dès la fin du quinzième siècle, elle est enjambée, dépassée, et le faubourg court plus loin. Au seizième, il semble qu'elle recule a vue d'oeil et s'enfonce de plus en plus dans la vieille ville, tant une ville neuve s'épaissit déjè, au dehors. Ainsi, dès le quinzième siècle pour nous arrêter li, Paris avait déji usé les trois cercles concentriques de murailles qui, du temps de Julien l'Apostat, 2 étaient, pour ainsi dire, en germe dans le Grand-Chdtelet et le Petit-Chdtelet. La puissante ville avait fait craquer successivement ses quatre ceintures de murs comme un enfant qui grandit, et qui crève ses vêtements de Fan passé. Sous Louis XI on voyait, 3 par places, percer, dans cette mer de maisons,
6o6
1
II Charles V, le Sage, qui régna de 1364 a 1380.
2
Julien, neveu de Constantin, proclamé empereur en 361 , renonca ouvertement au christianisme dans lequel il avait étéélevé, ce qui le fit surnommer YApostat. Depuis 355 gouverneur des Gaules, avee le titre de César, il fixa sa résidence a Lutèce (Paris).
3
^ Louis XI (1461 a 1483).
NOTRE-DAME DE PARIS.
quelques groupes de tours en mine des anciennes enceintes, comme les pitons des collines dans une inondation, comme des archipels da vieux Paris submergé sous le nouveau.
Depuis lors, Paris s'est encore transformé, malheureusement pour nes yeux; mais il n'a franchi qu'une enceinte de plus, celle de Louis XV, ce misérable mur de boue et de crachat, digne du roi qui 1'a bdti, digne du poète qui l'a chanté:
Le mur murant Paris rend Paris murmurant.
Au quinzième siècle. Paris était encore divisé en trois villes tout k fait distinctes et séparées, ayant chacune leur physionomie, leur spécialité, leurs mceurs, leurs coutumes, leurs privilèges, leur histoire: la Cité, l'Université, la Ville. La Cité, qui occupait File, était la plus ancienne, la moindre et la raère des deux autres, resserrée entre elles (qu'on nous passe la comparaison) comme une petite vieille entre deux grandes belles filles. L'Université couvrait la rive gauche de la Seine, depuis la Tournelle jusqu'Ãl la tour de Nesle, points qui correspondent, dans le Paris d'aujourd'hui, l'un ü la Halle-aux-Vins, l'autre è. la Monnaie. Son enceinte échancrait assez largement cette campagne oü Julien avait bdti ses thermes. La montagne de Sainte-Geneviève y était renfermée. Le point culminant de cette courbe de murailles était la porte Papale, c'est-a-dire è peu prés l'emplacement actuel du Panthéon. La Ville, qui était le plus grand des trois morceaux de Paris, avait la rive droite. Son quai; rompu toutefois ou interrompu en plusieurs endroits, courait le long de la Seine, de la tour de Billy h la tour du Bois, c'est-Ãl-dire de 1'endroit oü est aujourd'hui le Grenier-d'Abondance a l'endroit oü sont aujourd'hui les Tuileries. Ces quatre points, oü la Seine coupait l'enceinte de la capitale, la Tournelle et la Tour de Nesle gauche, la tour de Billy et la tour du Bois è, droite, s'appelaient par excellence les quatre lours de Paris. La Ville entrait dans les terres plus profon-dément encore que TUniversité. Le point culminant de la cloture de la Ville (celle de Charles V) était aux portes Saint-Denis et Saint-Martin , dont remplacement n'a pas changé.
607
Comme nous venons de le dire, chacune de ces trois grandes divisions de Paris était une ville, mais une ville trop spéciale pour être compléte, une ville qui ne pouvait se passer des deux autres. Aussi trois aspects parfaitement è. part. Dans la Cité abondaient les églises, dans la Ville les palais, dans l'Université les colléges. Pour négliger ici les originalités secondaires du vieux Paris et les caprices du droit de voirie, nous dirons d'un point de vue général, en ne pre-nant que les ensembles et les masses dans le chaos des juridictions communales, que l'lle était Ãl l'évêque, la rive droite au prévót des marchands, la rive gauche au recteur. Le prévót de Paris, officier royal et non municipial, sur le tont. La Cité avait Notre-Dame; la Ville, le Louvre et l'Hótel-de-Ville; l'Université, la Sorbonne. La Ville avait les Halles; la Cité, l'Hótel-Dieu; l'Université, le Pré-aux-Clercs. Le délit que les écoliers 1 commettaient sur la rive gauche, dans leur Pré-aux-Clercs, on le jugeait dans l'ile, au Palais de Justice, et on le
' C'est-a-dire étudiants, voyez page 272, note 1. C. Plcetz, Manuel de Littérature francaise. 4e éd.
41
VICTOR HUGO (1802 â1885).
punissait sur la rive droite, ê, Montfaucon; è, moins que le recteur, sentant l'Université forte et le roi faible, n'intervlnt; car c'était un privilège des écoliers d'être pendus chez eux.
2. l'asile.
(Notre-Dame de Paris, Livre VIII.)
La bohémienne Esméralda , condamnée a mort pour sorcellerie, est amenée au grand portail de Notre-Dame pour faire a genoux amende honorable et subir ensuite le der-nier supplice. La cérémonie religieuse terminée, elle est liée par les bourreaux; on la remet sur la fatale charrette , et Ton est sur le point de la conduire a l'exécution, lors-qu'elle est enlevée et portée dans 1 eglise, qui avait droit d'asile, par Quasimodo, le sonneur de Notre-Dame.
Personne n'avait encore remarqué, dans la galerie des statues des rois, sculptée immédiatement au-dessus des ogives du portail, un specta-teur étrange qui avait tout exatniné jusqu'alors avec une telle impas-sibilité, avec un cou si tendu, avec un visage si difforme, que, sans son accoutrement mi-parti rouge et violet, on eüt pu le prendre pour un de ces monstres de pierre par la gueule desquels se dégorgent depuis six cents ans les longues gouttières de la cathédrale. Ce specta-teur n'avait rien perdu de ce qui s'était passé depuis midi devant le portail de Notre-Dame. Et, dès les premiers instants, sans que personne songedt a I'observer, il avait fortement attaché a l'une des colonnettes de la galerie une grosse corde A noeuds, dont le bout allait trainer en bas sur le perron. Cela fait, il s'était mis a regarder tranquillement, et a siffler de temps en temps quand un merle passait devant lui. Tout a coup, au moment oü les valets du maitre des ceuvres se disposaient a exécuter l'ordre flegmatique de Charmolue, 1il enjamba la balustrade de la galerie, saisit la corde des pieds, des genoux et des mains; puis on le vit couler sur la facade, comme une goutte de pluie qui glisse le long d'une vitre, courir vers les deux bourreaux avec la vitesse d'un chat, tombé d'un toit, les terrasser sous deux poings énormes, enlever I'Egyptienne d'une main comme un enfant sa poupée, et d'un seul élan rebondir jusque dans l'église, en élevant la jeune fille au-dessus de sa tête, et en criant d'une voix formidable: âAsile!quot;
Cela se fit avec une telle rapidité, que, si c'eüt été la nuit, on eüt pu tout voir è, la lumière d'un seul éclair.
âAsile! asile!'' répéta la foule; et dix mille battements de mains firent étinceler de joie et de fierté l'oeil unique de Quasimodo.
Cette secousse fit revenir lt;1 elle la condamnée. Elle souleva sa paupière, regarda Quasimodo, puis la referma subitement, comme épouvantée de son sauveur.
Charmolue resta stupéfait, et les bourreaux, et toute I'escorte. En effet, dans 1'enceinte de Notre-Dame, la condamnée était inviolable. La cathédrale était un lieu de refuge. Toute justice humaine expi-rait sur le seuil.
6o8
Quasimodo s'était arrêté sous le grand portail. Ses larges pieds semblaient aussi solides sur le pavé de l'église que les lourds piliers
1
Le procureur du roi, qui présidait a l'exécution.
NOTRE-DAME DE PARIS.
romans. Sa grosse tête chevelue s'enfongait dans ses épaules comme celle des lions, qui eux aussi, ont une crinière et pas de cou. II tenait la jeune fille toute palpitante, suspendue è, ses mains calleuses, comme une draperie blanche; mais il la portalt avec tant de pré-caution, qu'il paraissait craindre de la briser ou de la faner. On eüt dit qu'il sentait que c'était une chose délicate, exquise et pré-cieuse, faite pour d'autres mains que les siennes. Par moments, il avait l'air de n'oser la toucher, même du souffle. Puis, tout a coup, il la serrait avec étreinte dans ses bras, sur sa poitrine anguleuse, comme son bien, comme son trésor, comme eilt fait la mère de cette enfant. Son ceil de gnome; abaissé sur elle, l'inondait de tendresse, de douleur et de pitié, et se relevait subiteraent plein d'éclairs. Alors les ferames riaient et pleuraient, la foule trépignait d'enthousiasme, car en ce moment-lÃl Quasimodo avait vraiment sa beauté. II était beau, lui, eet orphelin, cet enfant trouvé, ce rebut, il se sentait auguste et fort, il regardait en face cette société dont il était banni, et dans laquelle il intervenait si puissamment, cette justice humaine a laquelle il avait arraché sa proie, tous ces tigres forcés de mdcher A vide, ces sbires, ces juges, ces bourreaux, toute cette force du roi qu'il venait de briser, lui infime, avec la force de Dieu,
Et puis c'était une chose touchante que cette protection tombée d'un être si difforme sur un être si malheureux, qu'une condamnée a mort sauvée par Quasimodo. C'était les deux misères extrêmes de la nature et de la société, qui se touchaient et qui s'entr'aidaient.
Cependant, après quelques minutes de triomphe, Quasimodo s'était brusquement enfoncé dans l'église avec son fardeau. Le peuple amou-reux de toute prouesse le cherchait des yeux, sous la sombre nef, regrettant qu'il se füt si vite dérobé £l ses acclamations. Tout a coup on le vit reparaitre a l'une des extrémités de la galerie des rois de France: il la tra versa en courant comme un insensé, en élevant sa conquête dans ses bras et en criant; âAsile!quot; La foule éclata de nouveau en applaudissements. La galerie parcourue, il se replongea dans l'intérieur de l'église. Un moment après il reparut sur la plate-forme supérieure, toujours l'Ãgyptienne dans ses bras, toujours courant avec folie, toujours criant: âAsile!quot; Et la foule applaudissait. Enfin, il fit une troisième apparition sur le sommet de la tour du bourdon; 1 de la. il sembla montrer avec orgueil ü toute la ville celle qu'il avait sauvée, et sa voix tonnante, cette voix qu'on entendait si rarement et qu'il n'eutendait jamais, répéta trois fois avec frénésie jusque dans les nuages: âAsile! asile! asile!quot;
â Noel! Nod!quot; criait le peuple de son cóté, et cette immense acclamation étonnait sur l'autre rive la foule de la Grève.
Toute ville au moyen Age, et, jusqu'ü Louis XII, toute ville en France avait ses lieux d'asile. Ces lieux d'asile, au milieu du déluge de lois pénales et de juridictions barbares qui inondaient la Cité,
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1
Grosse cloche. 2 Noël (du latin natalis, jour de naissance) était le cri que le
2
peuple poussait autrefois a roccasion d'un événement joyeux, a l'avènement d'unsou-verain , a l'occasion d'une grande féte, etc.
VICTOR HUGO (1802-1885).
étaient des espèces d'lles qui s'élevaient au-dessus du niveau de Ia justice hutnaine. Tout criminel qui y abordait était sauvé. II y avait dans une banlieue presque autant de lieux d'asile que de lieux pati-bulaires. 1 C'était l'abus de rimpunité è, cóte de l'abus des supplices, deux choses mauvaises qui tdchaient de se corriger Tune par l'autre. Les palais du roi, les hotels des princes, les églises surtout, avaient droit d'asile. Quelquefois d'une ville tout entière qu'on avait besoin de repeupler on faisait temporairement un lieu de refuge. Louis XI fit Paris asile en 1467.
Une lois le pied dans l'asile, le criminel était sacré; mais il fallait qu'i! se garddt d'en sortir: un pas hors du sanctuaire, il retombait dans le flot. La roue, le gibet, l'estrapade faisaient bonne garde k l'entour du lieu de refuge et guettaient sans cesse leur proie comme les requins autour du vaisseau. On a vu des condamnés qui blan-chissaient ainsi dans un cloïtre, sur l'escalier d'un palais, dans la cloture d'une abbaye, sous un porche d'église: de cette facon, l'asile était une prison comme une autre. II arrivait quelquefois qu'un arrêt solennel du parlement violait le refuge et restituait le condamné au bourreau: mais la chose était rare. Les parlements s'effarouchaient des évêques, et quand ces deux robes-lfl en venaient a se froisser, la simarre n'avait pas beau jeu avec la soutane. Parfois cependant, comme dans l'affaire des assassins de Petit-Jean, bourreau de Paris, et dans celle d'Ãmery Rousseau, meurtrier de Jean Valleret, la justice sautait par dessus l'église et passait outre h. l'exécution de ses sentences; mais, rl moins d'un arrêt du parlement, malheur è. qui violait 4 main armée un lieu d'asile! On sait quelle fut la mort de Robert de Clermont, maréchal de France, et de Jean de Chdlons, maréchal de Champagne; et pourtant il ne s'agissait que d'un certain Perrin Mare, gargon d'un changeur, d'un misérable assassin; mais les deux maré-chaux avaient brisé les portes de Saint-Méry. LÃl était l'énormité.
II y avait autour des refuges un tel respect, qu'au dire de la tradition il prenait parfois jusqu'aux animaux. Aytnoin conté qu'un cerf, chassé par Dagobert, s'étant réfugié prés du tombeau de saint Denis, la meute s'arrêta tout court en aboyant.
Les églises avaient d'ordinaire une logetté préparée pour recevoir les suppliants. En 1407, Nicolas Flamel leur fit Mtir, sur les voütes de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, une chambre qui lui coüta quatre livres six sols seize deniers parisis. A Notre-Dame c'était une celluie établie sur les combles des bas cótés sous les arcs-boutants, en regard du cloltre, précisément amp; l'endroit oü la femme du concierge actuel des tours s'est pratiqué un jardin, qui est aux jardins suspendus de Babylone ce qu'une laitue est è. un palmier, ce qu'une portière est Ãl Sémiramis.
6io
C'est k\ qu'après sa course effrénée et triomphale sur les tours et les galeries, Quasimodo avait déposé la Esméralda. Tant que cette course avait duré, la jeune fille n'avait pu reprendre ses sens, è, demi assoupie, è, demi éveillée, ne sentant plus rien sinon qu'elle montait dans 1'air, qu'elle y flottait, qu'elle y volait, que quelque
1
Lieu patibulaire, veut dire lieu d'exécution oü il y a un gibet.
HERNANI OU L'HONNEUR CASTILLAN.
chose l'enlevait au-dessus de la terre. De temps en temps, elle en-tendait le rire éclatant, la voix bruyante de Quasimodo a son oreille, elle entr'ouvrait ses yeux; alors au dessous d'elle elle voyait confusé-ment Paris marqueté de ses mille toits d'ardoises et de tuiles comme une mosaïque rouge et bleue, au-dessus de sa tête la face effrayante et joyeuse de Quasimodo. Alors sa paupière retombait; elle croyait que tout était fini, qu'on l'avait exécutée pendant son évanouissement, et que le difforrne esprit qui avait présidé a sa destinée l'avait reprise et l'emportait. Elle n'osait le regarder et se laissait aller.
Mais quand le souneur de cloches échevelé et haletant Feut dé-posée dans la celluie de refuge, quand elle sentit ses grosses mains détacher doucement la corde qui lui meurtrissait les bras, elle éprouva cette espèce de secousse qui réveille en sursaut les passagers d'un navire qui touche au milieu d'une nuit obscure. Ses pensées se ré-veillèrent aussi et lui revinrent une a une. Elle vit qu'elle était dans Notre-Dame; elle se souvint d'avoir été arrachée des mains du bourreau.
V. HERNANI OU L'HONNEUR CASTILLAN.
(1829).
S'il faut en croire les romantiques, Hcrnani a inauguré une ère toute nouvelle de la poésie dramatique , el l'ancienne tragédie est, en France, décidément vaincue par le drame. Le public parait leur donner raison; car si, en 1829, le succès de cette pièce était contesté, si, aux premières représentations, les nombreuses excentricités et quel-ques vers d'un goüt douteux soulevèrent, au moins dans une partie de la salie, des cris de désapprobation ou des rires moqueurs, le triomphe de Victor Hugo a été complet a la reprise de son drame au Théatre-Francais , en 1867 et en 1878 , a l'occasion des deux expositions universelles. Dans chacune de ces deux années Hcrnani obtint, pendant plusieurs mois consécutifs, auprès du public cosmopolite réuni a Paris le succès le plus soutenu, dü en grande partie, il est vrai, au talent des artistes de la première scène de Paris. Tout fut attentivement écouté, par les uns avec une admiration qui se traduisit de temps en temps par des applaudissements frénétiques , par les autres avec indulgence et sans la moindre protestation. II est vrai que cette oeuvre dramatique rachête ses imperfections de détail par le grandiose de l'ensemble, par la vie et le mouvement de Taction.
âCe qui domine dans Hcrnani , c'est le lyrisme de la poésie , c'est l'élan du sentiment, réloquence de la passion, le panégyrique de l'honneur, le tout avec cette dose de déclamation, d'emphase qui est loin de déplaire aux hommes assemblés. Victor Hugo se soucie médiocrement des régies ordinaires du théatre, non-seulement de celles qui reposent sur des conventions arbitraires et des traditions pédantes, mais même de celles qui tiennent a la nature des choses et aux lois des passions. Les contradictions , les invraisemblances , les situations impossibles , non préparées ou arbitrairement dénou-ées lui importent peu; il sait qu'il ne laissera pas au spectateur le temps de réfléchir et de se rendre compte; il 1'étourdit, il l'enlève par le mouvement du style , l'éloquence de la tirade, l'éclat de 1'image.quot; 1
L'action se passé en 1519. Le héros de la pièce, Hcrnani, fïls d'un grand d'Es-pagi\e proscrit sous le prédécesseur du roi Charles est devenu le chef des bandits qui infestent l'Aragon et la Catalogue. II aime dona Sol, nièce et fiancée du vieux due don Ruy Gomez de Silva , et il en est aimé. Mais Hernani a pour rival le roi Charles lui-même. Au commencement du premier acte, que le poète a intitule le Roi, don Carlos s'introduit la nuit dans le palais du vieux due Silva, a Saragosse. II menace de mort la duègne qui le laisse entrer, croyant ouvrir a Hernani:
Daignez, Madame,
Choisir de cette bourse ou bien de cette lame.
6ii
Mais on entend du bruit. Sa Majesté ne dédaigne pas de se cacher dans une armoire. A peine le roi y est-il entré, qu'arrive dona Sol, et bientót après Hernani. De sa
1
Paroles de M. Vapereau, Année littéraire, 1867,
VICTOR HUGO (1802â1885).
cachette don Carlos écoute patiemment Tentretien des deux amants. II finit pourtant par trouver la position gênante, sort brusquement du lieu ou il est caché, et apostrophe le bandit stupéfait par les vers suivants. devenus célèbres:
Q.uand aurez-vous fini de conter votre histoire?
Croyez-vous done qu'on soit a I'aise en cette armoire?
Hernani. Que faisiez-vous la?
Don Carlos. Moi? â Mais k ce qu'il parait, Je ne chevauchais pas a travers la forêt.
Hernani. Qui raille après l'aftront s'expose a faire rire Aussi son héritier.
Bientót les deux rivaux tirent l'épée, et quoique doiia Sol effrayée se jette entre eux deux , ils commencent a se battre, lorsque le vieux don Gomez, suivi de ses domestiques , vient les séparer. Magnifique tirade du vieillard ofïensé dans son affection et son hon-neur. Elle finit par ces beaux vers:
Arrachez mes cheveux, faites-en chose vile!
Et vous pourrez demain vous vanter par la ville Que jamais débauchés, dans leurs jeux insolents ,
N'ont sur plus noble front souillé cheveux plus blancs.
Alors le roi Charles, jetant son manteau, se fait connaitre. II declare au vieux due qu'il a tort de s'inquiéter de son honneur, que,^ si on lui a rendu visite a une heure un peu indue, e'est pour lui parler d'affaires d'Ãtat, puisque la nouvelle de la mort de Maximilien, empereur d'Allemagne, vient d'arriver en Espagne.
L'acte finit par un long entretien politique et un monologue de Hernani. Le roi ne connait pas encore son rival, mais il a, pour ne pas donner d'ombrage au vieillard, fait passer eet inconnu pour un homme de sa suiif.
Hernani. [seul). Oui, de ta suite, ó roi! de ta suite! â j'en suis.
Nuit et jour , en effet, pas a pas je te suis !
Un poignard a la main . l'oeil fixé sur ta trace,
Je vais! Ma race en moi poursuit en toi ta race! etc.
Au second acte, qui porte le titre Le* Brigand, le roi qui, a la fin du premier, avait annoncé son prochain depart pour l'Allemagne dans le but de briguer la couronne impériale, revient encore au palais du vieux Gomez. Cette fois la scène se passé prés d'une galerie attenante au palais. Don Carlos sait maintenant qui est son rival, il sait que dona Sol et Hernani doivent se rencontrer a cette heure, et il se jette avec une imprudence insensée dans les mains de ses ennemis; car il vient presque seul arracher dona Sol au brigand , sans songer que celui-ci aura avec lui son escorte pour protéger sa maitresse. Hernani ne le laisse pas longtemps dans le doute sur ses intentions; Savez-vous quelle main vous étreint a cette heure?
Ecoutez : votre père 1 a fait mourir le mien ,
Je vous hais. Vous avez pris mon titre et mon bien ,
Je vous hais. Nous aimons tous deux la même femme.
Je vous hais, je vous hais â oui, je te hais dans l'ame!
Malgré cette haine si vivement affirmée, Hernani laisse échapper le roi par une générosité qui parait déraisonnable au premier abord, mais qui s'explique par l'idée dominante du drame.
\Jhonneur castillan permet de voler sur les grands chemins, mais il force Hernani d epargner le roi qu'il tient en sa puissance, paree que Ie prince refuse de croiser sou fer avec lui et qu'il lui crie fièrement;
Nous, des duels avec vous/ Arrièref assassinez /
6l2
Ce mot terrible est un coup de foudre pour Hernani, qui brise sa lame sur le pavé et rend la liberté au roi.
1
Plutót votre grand-père. Le père du roi Charles , Philippe, archidue d'Autriche ne vint en Espagne qu'en 1506 , pour faire valoir les droits de sa femme Jeanne, fille de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle, reine de Castille et mourut peu de temps après. Alors le grand-père de Charles, Ferdinand le Catholique , qui avait toujours gouverné seul l'Aragon, reprit la régence de Castille au nom de sa fille, devenue folie, et l'exerca jusqu'a sa mort, en 1516.
hernani (acte ii, scène hl).
ACTE II, SCÃNE III.
Hernani. Va-t'en done!
(Le roi se tourne a demi vers lui et le regarde avec hauteur.)
Nous aurons des rencontres meilleures.
Va-t'en.
Don Carlos. C'est bien. monsieur. Je vais dans quelques heures Rentrer, moi, votre roi, dans le paiais ducal.
Mon premier soin sera de niander le fiscal.
A-t-on fait mettre è, prix votre tête ?
Hernani. Oui.
Don Carlos. Mon mattre,
Je vous tiens de ce jour sujet rebelle et traitre.
Je vous en avertis, partout je vous poursuis.
je vous fais mettre au ban du royaume.
Hernani. J'y suis
DéjÃl.
Don Carlos. Bien.
Hernani. Mais la France est auprès de l'Espagne:
C'est un port.
Don Carlos. Je vais être empereur d'Allemagne.
fe vous fais mettre au ban de 1'Empire.
Hernani. A ton gré.
j'ai le reste du monde oü je te braverai.
11 est plus d'un asile oü ta puissance tombe.
Don Carlos. Et quand j'aurai le monde?
Hernani. Alors j'aurai la tombe. Don Carlos. Je saurai déjouer vos complots insolents.
Hernani. La vengeance est boiteuse, elle vient £l pas lents,
Mais elle vient.
Don Carlos (riant a demi, avec dédain). Toucher a la dame qu adore Ce bandit!
Hernani (dont lesyenx se rallumeni). Songes-tu que je te tiens encore? Ne me rappelle pas, futur césar romain,
Que je t'ai lil, chétif et petit, dans ma main,
Et que, si je serrais cette main trop loyale,
J'écraserais dans l'ceuf ton aigle impériale!
Don Carlos. Faites!
Hlrnani. Va-t'en! va-L'en !
(II ote son manteau et le jette sur les épaules du roi.)
Fuis, et prends ce manteau. Car dans nos rangs pour toi je crains quelque couteau.
(Le roi s'enveloppe du manteau.)
Pars tranquille ó. présent! Ma vengeance altérée Pour tout autre que moi fait ta tête sacrée!
Don Carlos. Monsieur, vous qui venez de me parler ainsi, Ne demandez un jour ni grAce ni merci!
{II sort.)
613
VICTOR HUGO (1802â1885).
Le roi parti, la menace a la bouche, Hernani n'aurait rien de mieux a faire que de s'enfuir au plus vite avec dona Sol, qui le lui detnande elle-même. II n'en fait rien. Maintenant qu'il sait sa tête menacée, l'honneur lui défend de faire partager son sort a ce!le qu'il aime:
â T'ofïrir la moitié de l'échafaud! pardonne,
Dona Sol! l'échafaud est a moi seull
On entend au loin le bruit des cloches. âLe tocsin, entends-tu le tocsin?quot; s'écrie la jeune fille efïarée. Le brigand refuse de s'enfuir. Enfin , lorsqu'un de ses monta-gnards accourt l'avertir que des sbires débouchent dans la place, lorsqu'on entend déja les cris confus: âMort au bandit!quot; Hernani saisit une épée et se précipite au dehors pour se faire jour a travers les assaillants. Dona Sol tombe évanouie sur un banc.
Le troisieme acte, intitulé Le Vieillard se passé dans une grande salie du chateau de Silva, situé dans les montagnes d'Aragon. Nous voyons doila Sol immobile et grave, pendant-que le vieux due, son oncle, l'entretient de leur futur bonheur; car il va 1 epouser le jour même. Entre un page annoncant Tarrivée dun pèlerin qui demande asile au due. Ruy Gomez permet de l'introduire, puis il demande au page des nou-velles du chef des brigands. On lui répond que, le roi s'étant lui-même mis a la poursuite des bandits , la troupe a été détruite, qu'on offre mille écus d'or pour la tête de Hernani, mais que le bruit court qu'il est mort. Ce mot fait tressaillir dona Sol. Elle cache cependant son émotion , et quand son oncle lui ordonne d'aller se parer pour la fête, elle obéit.
L'homme qui demande asile n'est autre que Hernani, déguisé en pèlerin. Q.uand il voit entrer dona Sol en parure de mariée, il déchire sa robe de pèlerin, la foule aux pieds et parait en costume de montagnard, en s'écriant: âJe suis Hernani!quot; Mais en vain dit-il k tous les valets qu'ils gagneront mille écus d'or en le livrant, aucun ne bouge
Don Ruy Gomez. Frère, a toucher ta tête, ils risqueraient la leur!
Fusses-tu Hernani, fusses-tu cent fois pire.
Pour ta vie au lieu d'or offrit-on un empire,
Mon hóte, je te dois protéger en ce iieu,
Même contre le roi, car je te tiens de Dieu!
S'il tombe un seul cheveu de ton front, que je meure!
(k dona Sol.) Ma nièce, vous serez ma femme dans une heure;
Rentrez chez vous. Je vais faire armer le chateau,
Jen vais fermer la porte.
Laissé seul avec dona Sol, Hernani lui reproche amèrement sa trahison, mais elle lui montre au fond du coffret qui renferme son écrin nuptial un petit poignard:
C'est le poignard qu'avec l'aide de ma patronne'
Je pris au roi Carlos, lorsqu'il m'offrit un trónequot;]
Et que je refusai, pour vous qui m'outragez!j
Aussitót Hernani tombe aux pieds de dona Sol, en implorant son pardon. II l'exhorte lui-même a épouser le vieux due qui lui offre rang et richesses et a repousser le mal-heureux proscrit qui porte malheur a tous ceux qu'il approche. Elle ne lui répond que par de nouvelles protestations d'amour.
Hernani. Oh! qu'un coup de poignard de toi me serait douxij DoSa Sol. Ah! ne craignez-vous pas que Dieu ne vous punisse De parler de la sorte?
Hernani. Eh bien! qu'il nous unisse!
Tu le veux. Qu'il en soit ainsi! â J'ai résisté.
lis se tiennent embrassés, lorsque le vieux Ruy Gomez parait sur le seuil de la porte en s'écriant: Voila done le paiment de l'hospitalité!
Dona Sol et Hernani avouent au due leur amour et lui demandent a l'envi la mort comme punition de leur trahison envers lui. Tout a coup on entend au dehors un bruit de trompettes. On vient annoncer au due que le roi Charles est devant le chateau avec une nombreuse suite, qu'il s'étonne de trouver la porte fermée et qu'il demande a entrer. âOuvrez au roidit don Gomez , puis il va droit k un des tableaux qui ornent la salie (c'est son propre portrait) et presse un ressort. Le portrait s'oime comme une porte et laisse voir une cachette pratiqué dans le mur. Après y avoir fait entrer Hernani, le vieux gentilhomme presse de nouveau le ressort et le portrait revient a sa place.
6i4
HERNANI (ACTE III, SCÃNE Vl).
ACTE III, SCÃNE VI.
DON RUY GOMEZ, DOHA SOL, voilée; DON CARLOS, SUITE.
[Lc due va au-devant du roi et lé salue prof07tdement.)
Don Carlos. D'oü vient done aujourd'hui.
Men cousin, que ta porte est si bien verrouillée?
Par les saints! je croyais ta dague plus rouillée!
Et je ne savais pas qu'elle eüt Mte a ce point,
Quand nous te venons voir, de reluire è. ton poing!
C'est s'y prendre un peu tard pour faire le jeune homme ! Avons-nous des turbans? serait-ce qu'on me nomme Boabdil ou Mahom, et non Carlos , répond!
Pour nous b'aisser la herse et nous lever le pont ?
Don Ruy Gomez (f inelinant). Seigneur ....
Don carlos. {a ses geniilshommei). Prenez les clefs, saisissez-vous
des portes!
{Deux officiers sortent. P lusieurs autr es reinvent les soldats entriple haie). Ah! vous réveillez done les rebellions mortes ?
Pardieu! si vous prenez de ces airs avec moi,
Messieurs les dues, le roi prendra des airs de roi.
Et j'irai par les monts, de mes mains aguerries.
Dans leurs nids crénelés tuer les seigneuries!
Don Ruy Gomez. Altesse, les Silva sont loyaux ....
Don Carlos. Sans détours , Réponds, due, ou je fais raser tes onze tours!
De rineendie éteint il reste une étinceile.
Des bandits morts il reste un chef. â Qui le recèle ?
C'est toi! Ce Hernani, rebelle, empoisonneur,
lei, dans ton chateau, tu le caches!
Don Ruy Gomez. Seigneur,
C'est vrai.
Don Carlos. Fort bien. Je veux sa tête, â ou bien la tienne, Entends-tu, mon cousin?
Don Ruy Gomez inelinant). Mais qu'è. eela ue tienne! . . .
Vous serez satisfait.
Don Carlos. Ah, tu t'amendes! â Va Chercher mon prisonnier !
(Ze due va au roi, lui prend la main et le mène a pas lents devant le plus ancien des portraits qui ornent la salie). Don Ruy Gomez {montrant au roi le vieux portrait).
Celui-ei, des Silva C'est l'alné, c'est l'aïeul, l'aneêtre, le grand homme!
Don Silvius, qui fut trois fois consul de Rome.
{Passant au portrait suivant.)
Voici don Galceran de Silva, l'autre Cid!
On lui garde è. Toro, prés de Valladolid,
Une chdsse dorée oü brülent mille eierges.
II affranchit Léon du tribut des cent vierges!
(Passant a un autre.)
â Don Bias, â qui, de lui-même et dans sa bonne foi.
6lS
victor hugo (1802-1885).
S'exila pour avoir mal conseillé le roi.
{A un autre)
â Christoval! â Au combat d'Escalona, don Sanche,
Le roi, fuyait i pied, et sur sa plume blanche
Tous les coups s'acharnaient; 11 cria: Christoval!
Christoval prit la plume et donna son cheval.
{A un autre)
â Don Jorge, â qui paya la rancon de Ramire,
Roi d'Aragon.
Don Carlos. Pardieu! don Ruy, je vous admire!
Continuez!
Don Ruy Gomez {passant a un autre). Voici Ruy Gomez de Silva, Grand maltre de Saint-Jacque et de Calatrava.
Son armure géante irait mal amp; nos tailles.
II prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles,
Conquit au roi Motril, Antequera, Suez,
Nij'ar, et mourut pauvre. â Altesse, saluez!
(// s'incline, se découvrc et passe a un autre)
Prés de lui, Gil son fils, cher aux Ames loyales.
Sa main pour un serment valait les mains royales.
(A 1111 autre)
â Don Gaspard, de Mendoce et de Silva I'honneur!
Toute noble maison tient £l Silva, seigneur.
Sandoval tour A tour nous craint ou nous épouse.
Maurique nous envie et Lara nous jalouse.
Alencastre nous hait. Nous touchons h la fois
Du pied S, tous les dues, du front d tous les rois!
Don Carlos. Vous raillez-vous?
Don Ruy Gomez (ailant a cTautres portraits).
Voilé, don Vasquez, dit le Sage, Don Jayme, dit le Fort. Un jour, sur son passage,
II arrêta Zamet et cent Maures tout seu). â
â J quot;en passe, et des meilleurs. â
ijl passe un grand nombre de tableaux et vient tout de suite aux trois derniers)
Voici mon noble aïeul.
II vécut soixante ans, gardant la foi jurée,
Même aux juifs.
(A Vavant-dernier.
Ce vieillard, cette tête sacrée,
C'est mon père. II fut grand, quoiqu'il vlnt le dernier.
Les Maures de Grenade avaient fait prisonnier Le comte Alvar Giron, son ami. Mais mon père Prit pour Taller chercher six cents hommes de guerre;
II fit tailler en pierre un comte Alvar Giron Qu'è sa suite il tralna, jurant par son patron De ne point reculer que le comte de pierre Ne tourndt front lui-même et n'aMt en arrière.
II combattit, puis vint au comte et le sauva,
Don Carlos. Mon prisonnier!
6i6
hernani (acte iii, scène vl).
Don Ruy Gomez. C'était un Gomez de Silva.
Voilé, done ce qu'on dit quand dans cette demeure On voit tous ces héros ....
Don Carlos. Mon prisonnier sur 1'heure!
Don Ruy Gomez. {// syincline profondémeni devant leroi, et le mène devant le dernier portrait, celui qui sert de porie a la cachette ou il a fait entrcr Her nan i.)
Ce portrait, e'est le mien. â Roi don Carlos, merci! â
Car vous voulez qu'on dise en le voyant ici:
âCe dernier, digne fils d'une race si haute,
âFut un traitre, et vendit la tête de son hóte!quot;
Don Carlos. Due, ton chdteau me gêne et je le mettrai bas! Don Ruy Gomez. Car vous me le pairiez, Altesse, n'est-ce pas ? Don Carlos. Due, j'en ferai raser les tours pour tant d'audace. Et je ferai semer du chauvre sur la place.
Don Ruy Gomez. Mieux voir croitre du chanvre oü ma tour s'éleva, Qu'une tache ronger le vieux nom de Silva.
[Aux portraits.)
N'est-il pas vrai, vous tous?
Don Carlos. Duc; cette tête est nótre,
Et tu m'avais promis ....
Don Ruy Gomez. J'ai promis l'une ou l'autre. {Aux portraits.)
N'est-il pas vrai, vous tous?
[Montrant sa téte.) Te donne celle-ci.
{Au roi) Prenez-la.
Don Carlos. Duo, fort bien. Mais j'y perds, grand merci! La tête qu'il me faut est jeune, il faut que morte On la prenne aux cheveux. La tienne? que m'importe!
Le bourreau la prendrait par les cheveux en vain.
Tu n'en as pas assez pour lui reraplir la main!
Don Ruy Gomez. Altesse, pas d'affront! ma tête encore est belle, Et vaut bien, que je crois, la tête d'un rebelle.
La tête d'un Silva, vous êtes dégoftté!
Don Carlos. Livre-nous Hernani!
Don Ruy Gomez. Seigneur, en vérité,
J'ai dit.
Don Carlos (a sa suite) Fouillez partout! et qu'il ne soit point d'aile, De cave, ni de tour ....
Don Ruy Gomez. Mon donjon est fidéle Comme moi. Saul il sait le secret avec moi.
Nous le garderons bien tous deux!
Malgré toutes les menaces du roi, le vieux due reste inébranlable. Lorsque don Carlos lui annonce qu'il lui enlè/e sa nièce, dona Sol, comme otage, il hésite, mais seulement un moment, puis il declare de nouveau au roi qu'un Silva ne livre point son hóte. II suit d'un regard furieux, la main sur le poignard , le roi qui se retire avec dona Sol. Quand le vieux due se voit seu!, il ouvre la cachette , fait sortir Hernani et lui présente deux épées en disant:
â Choisis. â Don Carlos est hors de la maison.
II s'agit maintenant de me rend re raison.
Choisis! -â et faisons vite. â Allons done! ta main tremble!
617
VICTOR HUGO (1802 â 1885).
Hernani refuse de se baitre, toutefois il est prêt a recevoir la mort de la main de celui qu'il a outragé. Mais quand il apprend que Ruy Gomez n'a pas empêché le roi d'en-lever dona Sol, il éclate:
Hernani. Vieillard stupide! il I'aime!
Don Ruy Gomez. II I'aime? . . .
Hernani. II nous l'enlève! il est notre rival!
Don Ruy Gomez. O malédiction! mes vassaux! a cheval!
A cheval! poursuivons le ravisseur!
Hernani. Ãcoute.
La vengeance au pied sur fait moins de bruit en route.
Je t'appartiens. Tu peux me tuer. Mais veux-tu '
M'employer a venger ta nièce et sa vertu?
Ma part dans ta vengeance! oh! fais-moi cette grace,
Et s'il faut embrasser tes pieds, je les embrasse!
Suivons le roi tous deux. Viens; je serai ton bras,
Je te vengerai, due. â Après , tu me tueras.
Don Ruy Gomez. Alors, comme aujourd'hui, te laisseras-tu faire?
Hernani. Oui, due.
Don Ruy Gomez. Ciu'en jures-tu?
Hernani. La tète de mon père.
Don Ruy Gomez. Voudras-tu de toi-même un jour t'en souvenir?
Hernani (lui présentant le cor qu il ote de sa ceinture).
Ecoute, prends ce cor. Quoi qu'il puisse advenir,
Quand tu voudras , seigneur, quel que soit le lieu, I'heure,
S'il te passe a I'esprit qu'il est temps que je meure,
Viens, sonne de ce cor , et ne prends d'autre soin,
Tout sera fait.
Don Ruy Gomez {lui tendant la main). Ta main.
{Us se serreut la main. Aux por/rails).
Vous tous, soyez témoins.
Le qua trie me acte s'appelle le Tomb eau. Le due Ruy Gomez et Hernani, voulant assouvir leur vengeance, ont suivi en Allemagne le roi, qui s'y était rendu pour briguer la couronne impériale. L'action de tout eet acte se passe a Aix-la-Chdpelle dans le caveau qui renferme le tombeau de Charlemagne. C'est la que se rassemblent dans la nuit les conjurés dont Hemani est le chef. Le complot est découvert par le roi Charles , qui prend ses mesures pour surprendre les conspirateurs et s'assurer de leurs personnes. Rien n egale l'effet théatral produit par cette lugubre décoration ré-présentant le tombeau de Charlemagne. Charles-Quint y descend a la lueur des flambeaux et accompagné d'un seul confident. Celui-ci apprend au roi que, si les électeurs, assemblés dans ce moment pour 1 election d'un empereur , nomment 1 electeur de Saxe, on doit tirer un seul coup de canon; deux, si leur choix tombe sur Francois Iquot;, roi de France , enfin que trots coups de canon annonceront au monde que Charles d'Espagne est empereur. Puis sur un ordre du roi le confident se retire.
Vient un long monologue, le plus long peut-être qu'on ait jamais osé porter sur la scène; il ne compte pas moins de cent soixante vers, et, sans le couper de beaucoup de repos , il faut presque le tiers d'une heure pour le réciter en entier. Nous n'en ci-tons que les fragments suivants:
Charlemagne, pardon! â Ces voütes solitaires Ne devraient répéter que paroles austères.
Tu t'indignes sans doute è. ce bourdonnement Que nos ambitions font sur ton monument.
â Charlemagne est ici! â Comment, sépulcre sombre, Peux-tu sans éclater contenir si grande ombre?
Es-tu bien lè., géant d'un monde créateur,
Et t'y peux-tu coucher de toute ta hauteur? â
â Ah! c'est un beau spectacle k ravir la pensée Que I'Europe ainsi faite est comme il l'a laissée!
Un édifice, avec deux hommes au sommet,
Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet.
Presque tous les états, duchés, fiefs militaires,
6i8
HERNANI (ACTE IV, SCÃNE li). 619
Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires;
Mais le peuple a parfois son pape et son César,
Tout marche, et le hasard corrige le hasard. â â
Le pape et l'empereur sont tout. Rien n'est sur terre Que pour eux et par eux. Un suprème mystère Vit en eux; et le ciel, dont ils ont tous les droits,
Leur fait un grand festin des peuples et des rois,
Et les tient sous sa nue, oü son tonnerre gronde,
Seuls, assis la table oü Dieu leur sert le monde. â â Le monde au-dessous d'eux s'échelonne et se groupe.
Ils font et défont. L'un délie et l'autre coupe.
L'un est la vérité, l'autre est la force. Ils ont Leur raison en eux-mêtnes, et sont paree qu'ils sont.
Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire,
L'un dans sa pourpre, et l'autre avec son blanc suaire , L'univers ébloui conternple avec terreur Ces deux moitiés de Dieu , le pape et l'empereur. â L'empereur ! l'empereur! être empereur ! â ó rage,
Ne pas l'être! et sentir son cceur plein de courage!
Mais, moi! qui me fera grand? qui sera ma loi ?
Qui me conseillera ? ....
(// tombe a deux genoux devant le tomb eau.)
Charlemagne ! c'est toi!
Oh! puisque Dieu, pour qui tout obstacle s'efface ,
Prend nos deux majestés et les met face £l face.
Verse-moi dans le cceur, du fond de ce tombeau,
Quelque chose de grand, de sublime, de beau!
Son monologue fini, le rol entend un bruit qui s'approche. II se rappelle alors pourquoi il est descendu dans ce caveau.
Ah! j'oubliais! ce sont mes assassins! Entrons!
II entre en effet dans le tombeau, pour ne pas ètre vu et pour écouter les conspirateurs. Arrivent les brigands caches sous leurs manteaux et leurs chapeaux, marclmnt a pas sourds. lis tiennent un long conciliabule et finissent par élire, au scrutin secret, celui d'entre eux qui doit asssassiner le rol. C'est Ie nom de Hernani qui sort de l'urne. En vain le vieux due Ruy Gomez offre-t-il au brigand de lui rendre avec son cor la terrible promesse qu'il lui a faite jadis, s'il lui cède sa place. Hernani tient plus a sa vengeance qu a la vie. Tous les conspirateurs jurent sur l'épée du c.uc, de frapper le roi, si Hernani périssait, avant d'avoir pu accomplir sa vengeance. Dans ce moment, on entend un coup de canon , Ia porte du tombeau s'entr'ouvre , et le roi Charles parait sur le seuil. Second coup de canon , le roi se montre davantage. Troisième coup de canon , le roi ouvre tout è fait Ia porte du tombeau et salue les conspirateurs par l'al-locution suivante:
Messieurs, allez plus loin! Vempereur vous entend.
En un clin d'oeil tous les flambeaux s'éteignent, mais l'empereur frappe de la clef de fer sur Ia porte de bronze du tombeau. A ce bruit, toutes les profondeurs du souterrain se remplissent de soldats portant des torches. Charles-Quint s'écrie;
Accourez , mes faucons! j'ai le nid, j'ai la proie!
Cependant il veut faire grace aux conspirateurs obscurs, et dit aux gardes
Ne prenez que ce qui peut ètre due ou comte;
Le reste! ....
victor hugo (1802 â1885).
A ces mots, dona Sol. qui, sur l'ordre de don Carlos avait eté conduite au caveau, croit son amant sauvé, inais c'est le moment oü Vhonnenr castillan doit éclater plus que jamais.
ACTE IV, SCÃNE IV.
Hernani (Soriani du %roupe des conjurés).
Je prétends qu'ou me compte'
[A don Carlos?)
Puisqu'il s'agit de hache ici, qua Hernani,
Pdtre obscur, sous tes pieds passerait impuni,
Puisque son front n'est plus au niveau de ton glaive ,
Puisqu'il faut être grand pour mourir, je me léve.
Dieu, qui donne le sceptre et qui te le donna,
M'a fait due de Ségorbe et due de Cardona,
Marquis de Monroy, comte Albatera, vicomte De Gor, seigneur de lieux dont j'ignore le compte. 1Je suis Jean d'Aragon, grand maltre d'Avis, né ' Dans l'exil, fils proscrit d'un père assassiné Par sentence du tien, roi Carlos de Castille!
Le meurtre est entre nous affaire de familie.
Vous avez 1'échafaud, nous avons le poignard.
Done le ciel m'a fait due, et l'exil montagnard.
Mais puisque j'ai sans fruit aiguisé mon épée Sur les monts et dans l'eau des torrents retrempée, . . . .
(// met son chap eau?)
[Aux atitres conjurés?)
Couvrons-nous, grands d'Espagne! â
(Tons les Espagnols se couvrent.)
(A don Carlos?)
Oui, nos têtes , 6 roi.
Ont le droit de tomber couvertes devant toi!
(Aux prisonniers.)
â Silva! Haro! Lara! gens de titre et de race,
Place a Jean d'Aragon! dues et comtes, ma place!
[Aux conrtisans et aux gardes?)
Je suis Jean d'Aragon, roi, bourreaux et valets!
Et si vos échafauds sont petits, changez-les!
(// vient se joindre au groupe des seigneurs prisonniers?) Doua Sol. Ciel!
Don Carlos. En effet, j'avais oublié cette histoire.
Hernani. Celui dont le flanc saigne a nieilleure mémoire.
L'affront que l'offenseur oublie en insensé Vit, et toujours remue au coeur de l'offensé!
Don Carlos. Done je suis, c'est un titre Ãln'en point vouloir d'autres, Fils de pères qui font choir la tête des vótres!
020
DoiiA Sol (se jetant a genoux devant (empereurs).
1
C'est le pendant de la locution familière: Cet hojnme ne connait fas sa fortune, pour dire qu'il est excessivement riche. Hernani est si noble qu'il ne connait pas toute sa noblesse.
feuilles d'automne.
Sire , pardon ! pitié! sire, soyez clément! Ou frappez-nous tous deux, car il est mon amant,
Mon époux! en lui seul je respire. Oh! je tremble.
Sire, ayez la pitié de nous tuer ensemble!
Majesté! je me tralne a vos sacrés génoux!
Je l'aime! il est a moi, comme Fetnpire a vous!
Oh ! grdce ! .
{Don Carlos la re gar de immobile?)
â Quel penser sinistre vous absorbe ? ... . â
Dox Carlos. Allons! relevez-vous, duchesse de Ségorbe, Comtesse Albatera, marquise de Monroy. . . .
(A Hernani.)
â Tes autres noms, don Juan? â
Hernani. Qui parle ainsi? Ie roi?
Don Carlos. Non , l'etnpereur.
Don a Sol (se relevant). Grand Dieu!
Don Carlos {la mon/rani a Hernani). Due, voilé, ton épouse!
Ainsi l'ernpereuv inaugure son règne en Allemagne par un grand acte de générosité , d'autant plus méritoire qu'il triomphe de sa propre passion pour dona Sol.
Le cinquihne acte qui est intitulé la Nocc , nous montre les heureux époux le jour oü ils ont recu la bénédiction nuptiale. Ils célèbrent leur bonheur dans de beaux vers, lorsque tout a coup ils entendent de loin le son d'un cor. Hernani le reconnait et tressaille. Ce cor, c'est le sien , et d'après sa propre promesse, il lui annonce la mort. Dona Sol s'agenouille devant le vieillard et demande la grace de son mari; le vieux gentilliomme reste inexorable, Hernani hésite un moment, mais don Ruy Gomez lui dit:
Puisque je n'ai céans affaire qu'a deux femmes t Don Juan, il faut qu'ailleurs j'aille chercher des ames.
Tu fais de beaux serments par le sang dont tu sors,
Et je vais a ton père en parler chez les morts!
Ces paroles lui rappellent son devoir de gentilhomme. Hernani et dona Sol boivent a longs traits le poison d une Hole que don Ruy Gomez a eu la precaution d'apporter. Après les avoir vus mourir, le vieillard se tue a son tour.
VI. FEUILLES D'AUTOMNE.
Soleils couchants. (Juin 1828.)
J'aime les soirs sereins et beaux, j'aime les soirs,
Soit qu'ils dorent le front des antiques manoirs
Ensevelis dans les feuillages;
Soit que la brume au loin s'allonge en bancs de feu, Soit que mille rayons brillent dans un ciel bleu A des archipels de nuages.
Oh! regardez le ciel! cent nuages mouvants, Amoncelés lü-haut sous le souffle des vents,
Groupent leurs formes incontiues;
Sous leurs flots par moments flamboie un pdle éclair, Comme si tout k coup quelque géant de Fair Tirait son glaive dans les nues.
VICTOR HUGO (1802 â 1885).
Le soleil, k travers leurs ombres , brille encore;
Tantót fgit, è l'égal des larges domes d'or,
Luire le toit d'une chaumière;
Ou dispute aux brouillards les vagues horizons; Ou découpe, en tombant sur les sombres gazons, Comme de grands lacs de lumière.
Puis voilé, qu'un croit voir, dans le ciel balayé,
Pendre un grand crocodile au dos large et rayé,
Aux trois rangs de dents acérées;
Sous son ventre plombé glisse un rayon du soir;
Cent nuages ardents luisent sous son flanc noir Comme des écailles dorées.
Puis se dresse un palais. Puis l'air tremble et tout fuit. L'édifice effrayant des nuages détruit,
S'écroule en ruines pressées;
II jonche au loin le ciel, et ces cónes vermeils Pendent, la pointe en bas, sur nos têtes, pareils A des montagnes renversées.
Ces nuages de plomb, d'or, de cuivre, de fer, Oü l'ouragan, Ia trombe, et la foudre, et l'enfer
Dorment avec de sourds murmures ,
C'est Dieu qui les suspend en foule aux cieux profonds, Comme un guerrier qui pend aux poutres des plafonds Ses retentissantes armures.
Tout s'en va! Le soleil, d'en haut précipité,
Comme un globe d'airain qui, rouge, est rejeté
Dans les fournaises remuées.
En tombant sur leurs flots, que son choc désunit,
Fait en flocons de feu jaillir jusqu'au zénith L'ardente écume des nuées.
Oh! contemplez le ciel! et, dès qu'è, fui le jour.
En tout temps, en tout lieu, d'un ineffable amour,
Regardez k travers ses voiles;
022
Un mystère est au fond de leur grave beauté, 1 L'hiver quand ils sont noirs comme un linceul, l'été, Quand la nuit les brode d'étoiles.
C'est-A-dire nne beauté qui porte au recueillement.
LES CONTEMPLATIONS.
VII. LES CONTEMPLATIONS.
(1830â1856.)
I.
(4 Septembre 1844.)
Elle donnait comme on dérobe. En se cachant aux yeux de tous. Oh! la belle petite robe Qu'elle avait, vous rappelez-vous ?
Le soir, auprès de ma bougie Elle jasait a petit bruit.
Tandis qu'Ãl la vitre rougie Heurtaient les papillons de nuit.
Les anges se miraient en elle. Que son bonjour était charmant! Le ciel mettait dans sa prunelle Ce regard qui jamais ne ment.
Oh! je l'avais, si jeune encore, Vue apparaltre en mon destin! C'était 1'enfant de mon aurore, Et mon étoile du matin!
Quand la lune claire et sereine Brillait auxcieux, dans ces beaux mois, Comme nous alliens dans la plaine! Comme nous courions dans les bois!
Quand nous habitions tous ensemble Sur nes collines d'autrefois,
Ou 1'eau court, ou le buisson tremble,
Dans la maison qui touche aux bois!
Elle avait dix ans, et moi trente;
J'étais pour elle I'univers.
O! comme 1'herbe est odorante Sous les arbres profonds et verts!
Elle faisait mon sort prospère,
Mon travail léger, mon ciel bleu.
Lorsqu'elle me disait: Mon père,
Tout mon cceur s'écriait: Mon Dieu!
A travers mes songes sans nombre,
J'écoutais son parler joyeux,
Et mon front s'éclairait dans I'ombre A la lumière de ses yeux.
Elle avait Fair d'une princesse,
Quand je la tenais par la main;
Elle cherchait des fleurs sans cesse Et des pauvres dans le chemin,
Puis, vers la lumière isolée Ãtoilant le logis obscur,
Nous revenions par la vallée, En tournant le coin du vieux raur;
623
|
Nous revenions, coeurs pleins de flamme. En parlant des splendeurs du ciel. Je composais cette jeune Ame Comme I'abeille fait son miel. |
Doux ange aux candides pensées, Elle était gaie en arrivant. â Toutes ces choses sont passées Comme I'ombre et comme le vent! |
II.
(4 septembre 1846.)
|
O souvenirs! printemps! aurore! Doux rayon triste et réchauffant! â Lorsqu'elle était petite encore, Que sa sceur était tout enfant... â Connaissez-vous sur la Colline Qui joint Montlignon k Saint-Leu, Une terrasse qui s'incline Entre un bois sombre et le ciel bleu? |
C'est 1ÃI que nous vivions. â Pénètre, Mon cceur, dans ce passé charmant! â Je l'entendais sous ma fenêtre Jouer le matin doucement. Elle courait dans la rosée, Sans bruit, de peur de m'éveiller; Moi, je n'ouvrais pas ma croisée, De peur de la faire envoler. |
1 Date de la mort de la fille du poète. Voyez page 598 , note 1. G. Plcetz , Manuel de Littérature frangaise. 4e éd.
42
VICTOR HUGO (1802 â 1885).
624
|
Ses frères riaient----â Aube pure! Tout chantait sous ces frais berceaux, Ma familie avec la nature, Mes enfants avec les oiseaux! â Je toussais, on devenait brave; Elle montait i petits pas, Et me disait d'un air trés grave; J'ai laissé les enfants en bas. â Quelle füt bien 011 mal coiffée, Que mon cceur füt triste ou joyeux, Je l'admirais. C'était ma fée, Et le doux astre de mes yeux! Nous jouions toute la journée. O jeux charmants! chers entretiens! Le soir, comme elle était l'atnée, Elle me disait: Père, viens! |
Nous allons t'apporter ta chaise, Conté nous une histoire, dis I â Et je voyais rayonner d'aise Tous ces regards du paradis. Alors, prodiguant les carnages, J'inventais un conté profond Dont je trouvais les personnages Partni les ombres du plafond. Toujours, ces quatre douces têtes Riaient. comrne è, eet ige on rit, De voir d'affreux géants trés bétes Vaincus par des nains pleins d'esprit. J'étais l'Arioste et l'Homère D'un poème éclos d'un seul jet; Pendant que je pariais, leur mère Les regardait rire, et songeait. |
Leur aïeul, qui lisait dans 1'ombre, Sur eux parfois levait les yeux. Et, moi, par la fenêtre sombre J'entrevoyais un coin des deux!
III.
(Octobre 1846.)
|
Elle était pdle, et pourtant rose, Petite avec de grands cheveux. Elle disait souvent: Je n'ose, Et ne disait jamais: Je veux. Le soir, elle prenait ma Bible Pour y faire épeler sa soeur. Et, comme une lampe paisible, Elle éclairait ce jeune coeur. Sur le saint livre que j'adtnire, Leurs yeux purs venaient se fixer ; Livre oü l'une apprenait k lire, Oü l'autre apprenait A penser! Sur l'enfant, qui n'eüt pas lu seule, Elle penchait son front charmant. Et 1'on aurait dit une aïeule. Tant elle parlait doucement! Elle lui disait: Sois bien sage! â Sans jamais nommer le démon; Leurs mains erraient de page en page Sur Molse et sur Salomon, |
Sur Cyrus qui vint de la Perse, Sur Moloch et Léviathan, Sur l'enfer que Jésus traverse, Sur l'Ãden oü rampe Satan! Moi, j'écoutais... â O joie immense De voir la soeur prés de la soeur; Mes yeux s'enivraient en silence De cette ineffable douceur. Et dans la chambre humble et déserte Oü nous sentions, cachés tous trois , Entrer par la fenêtre ouverte Les souffles des nuits et des bois, Taudis que, dans le texte auguste, Leurs coeurs, lisant avec ferveur, Puisaient le beau, le vrai, le juste, II me semblait, a moi, rêveur, Entendre chanter des louanges Autour de nous, comme au saint lieu. Et voir sous les doigts de ces anges Tressaillir le livre de Dieu! |
LES CONTEMPLATIONS.
IV.
{Novembre 1846.)
Elle avait pris ce pli 1 dans son dge enfantin De venir dans ma chambre un peu chaque matin. Je l'attendais ainsi qu'un rayon qu'on espère;
Elle entrait et disait: âBonjour mon petit 2 père;quot; Prenait ma phime, ouvrail mes livres, s'asseyait Sur mon lit, dérangeait mes papiers , et riait,
Puis soudain s'en allait comme un oiseau qui passe. Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse, Mon oeuvre interrompue, et, tout en écrivant,
Parmi mes manuscrits, je rencontrais souvent Quelque arabesque folie et qu'elle avait tracée, Et mainte page blanche entre ses mains froissée Oü je ne sais comment, venaient mes plus doux vers. Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts, Et c'était un esprit avant d'être une femme.
Son regard retiétait la clarté de son dme,
Elle me consultait sur tout è. tous moments.
Oh! que de soirs d'hiver radieux et charmants.
Passés è. raisonner langue, histoire et grammaire, Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère Tout prés, quelques amis causant au coin do feu! J'appelais cette vie étre content de peu!
Et dire qu'elle est morte! hélas! que Dieu m'assiste! Je n'étais jamais gai quand je la sentais triste;
J'étais morne au milieu du bal le plus joyeux Si j'avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.
625
1
C'est-a-dire cette habitude.
2
1 Petit père, petite mère, 'petit frère , petite soeur sont, en francais , des expressions de caresse , trés usitées dans le langage des enfants.
626
SAINTE-BEUVE.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
ChARLES-AUGUSTIN SAINTE-BEUVE naquit en 1804 è. Boulogne-sur-Mer, oü son père était controleur général des droits réunis. 2 Sa mère femme d'un esprit distingué et d'une familie originaire d'An-gleterre , 1'instruisit de bonne heure dans la littérature de ce pays. Après avoir fait ses humanités au collége Charlemagne, amp; Paris, le jeune homme, combattant l'instinct qui l'entraliiait vers la poésie, étudia la médecine pour se faire un état, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire en même temps pour le G/obe des articles d'histoire et de critique. L'apparition des Odes et Ballades de Victor Hugo exerca sur lui une influence extraordinaire; bientót il renonca ü la médecine, se consacra entièrement aux lettres et s'attacha Ãl la cause de la révolution romantique en s'enrólant dans le Cénacle. 3 En 1828 il fit paraitre son I able au kisiorique et critique de la poésie fran-caise au XVI' siècle, un des meilleurs ouvrages de critique de notre époque. Vinrent ensuite les Poésies de Joseph Delorme, moins bien accueillies du public, puis les Consolations (1830), poésies qui se distinguent par la peinture des détails de la vie intérieure.
Après la révolution de 1830, Sainte-Beuve s'attacha un moment aux saint-simoniens, 4 mais bientót il les quitta, peu satisfait de la nouvelle religion sociale. Dès lors il travailla pour différents journaux, mais surtout pour la Revue des Deux Mon dés, oü il continua ses remarquables Portraits littéraires, commencés en 1829. En 1837, Sainte-Beuve entreprit un voyage en Suisse. II y concut le projet d'écrire une Histoire de Port Royal,5 oeuvre de longue haleine qu'il n'acheva qu'en 1848. En 1840 il accepta de Thiers une place de bibliothécaire £l la bibliothèque Mazarine. En 1845 il entra Ãl 1'Académie francaise.
En 185c, Sainte-Beuve reprit au Constitutionnel sous le titre de Causeries du lundi ses portraits littéraires, qui ont fini par former une série de volumes. Après avoir exercé de 1857 Ãl 1861 les fonc-tions de mattre de conférences è. l'Ãcole normale; 0 il reprit sa collaboration régulière au Constitutionnel. En 1865 , il fut appelé au Sénat. II est mort Ãt Paris, en 1869.
Sainte-Beuve s'est fait dans la critique une place part. II est vrai qu'il a eu tour ÃL tour des sympathies et des admirations pour des écrivains de tous genres; mais il possède un art si merveilleux de mêler la biographie anecdotique Ãl la critique, un talent si original pour faire d'une manière délicate la dissection anatomique d'un écri-vain, qu'on le lit toujours avec fruit et avec plaisir. Son style est en général piquant, imprévu, quelquefois bizarre et tourmenté. Les tours si originaux de la langue du XVle siècle s'y rencontrent avec la phraséologie vague du XIXe.
1
D'après Vapereau, Dictionnaire des contemporains.
2
Droits réunis , c'est-a-dire impots , qu'on appelle aujourd'hui contributions indirect es*
3
Voyez page 596 (Victor Hugo). 4 Voyez page 538, note 4.
4
5 Voyez page 55 (Pascal), page 168 (Racine).
5
0 Voyez page 506, note 2.
CAUSSERIES DU LUNDI.
CAUSERIES DU LUNDI.
Q u' E S T-C E QU'UN CLASSIQUe!
(Lundi 21 octobre 1850.)
Un vrai classique, comme j'aimerais è, 1'entendre définir, c'est un auteur qui a enrichi l'esprit humain, qui en a réellement augmenté le trésor, qui lui a fait faire un pas de plus, qui a découvert quel-que vérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éter-nelle dans ce coeur oü tout semblait connu et exploré; qui a rendu sa pensée, son observation ou son invention, sous une forme n'importe laquelle, mais large et grande, fine et sensée, saine et belle en soi; qui a parlé amp; tons dans un style A lui et qui se trouve aussi celui de tout le monde, dans un style nouveau sans néologisme, nouveau et antique, aisément contemporain de tous les dges.
Un tel classique a pu être un moment révolutionnaire, il a pu le paraltre du moins, mais il ne 1'est pas; il n'a fait main basse d'abord autour de lui, il n'a renversé ce qui le gênait que pour rétablir bien vite 1'équilibre au profit de l'ordre et du beau.
On peut mettre, si l'on veut, des noms sous cette définition, que je voudrais faire exprès grandiose et flottante, ou, pour tout dire, généreuse. J'y mettrais d'abord le Corneille de Polyeucte, de Ciitna, des Horaces. 1 J'y mettrais Molière, le génie poétique le plus complet et le plus plein que nous ayons eu en francais.
âMolière est si grand, disait Gosthe , (ce rol de la critique), qu'il nous étonne de nouveau chaque fois que nous le lisons. C'est un homme a part; ses pièces touchent au tragique , et personne n'a le courage de chercher a les imiter. Son Avare, 2 oü le vice détruit toute affection entre le père et le fils, est une oeuvre des plus sublimes, et dramatique au plus haut degré .... Dans une pièce de théatre, chacune des actions doit être importante en elle-même, et tendre vers une action plus grande encore. Le Tartuffe 3 est, sous ce rapport, un modèle. Quelle exposition que la première scène! Dês le commencement tout a une haute signification , et fait pressentir quelque chose de bien plus important. L'exposition dans telle pièce de Lessing qu'on pourrait citer est fort belle: mais celle du Tartuffe n'est qu'une fois dans le monde. C'est en ce genre ce qu'il y a de plus grand .... Chaque année je lis une pièce de Molière, comme de temps en temps je contemple quelque gravure d'après les grands maitres italiens.quot;
Je ne me dissimule pas que cette définition que je viens de donner du classique excède un peu l'idée qu'on est accoutumé de se faire sous ce novn. On y fait entrer surtout des conditions de régularité, de sagesse, de modération et de raison, qui dominent et contiennent toutes les autres. Ayant amp; louer M. Royer-Collard,4 M. de Rémusat 5disait: âS'il tient de nos classiques la pureté du gotU, la propriété des tenues, la variété des tours, le soin attentif d'assortir Vexpression et la pensée, il ne doit qu'A lui-même le caractère qu'il donne è, tout cela.quot; On voit qu'ici la part faite aux qualités classiques semble plutót tenir ó, l'assortiment et a la nuance, au genre erne et tempéré: c'est li aussi l'opinion la plus générale. En ce sens, les classiques par excellence, ce seraient les écrivains d'un ordre moyen, justes,
627
1
Voyez page 23. 2 Voyez page 98. 3 Voyez page 86.
2
4 Roycr-Collard (1763â1845), célèbre comme homme d'Etat et orateur, en 1797
3
membre du Conseil des Cinq-Cents, depuis 1815 membre, en 1828 président de la
4
chambre des députés, puis chef d'un parti qu'on a désigné par le nom de doctrinaires.
5
Rémusat; voyez page 573.
SAINTE-BEUVE (1804â1869).
sensés, élégants, toujours nets, d'une passion noble encore, et d'une force légèrement voilée. Marie-Joseph Chénier 1 a tracé la poétique de ces écrivains modérés et accomplis, dans ces vers oü il se montre leur heureux disciple;
C'est le bon sens, la raison qui fait tout,
Vertu, génie, esprit, talent et goüt.
Qu'est-ce vertu? raison mise en pratique;
Talent? raison produite avec éclit;
Esprit? raison qui finement s'exprime:
Le goüt n'est rien qu'un bon sens délicat;
Et le génie est la raison sublime.
En faisant ces vers, il pensait manifestement è. Pope,2 è. Despré-aux, 3 amp; Horace, leur maitre è, tous. Le propre de cette théorie, qui subordonne l'imagination et la sensibilité elle-méme £l la raison, et dont Scaliger 4 peut-étre a donné le premier signal chez les raoder-nes, est la théorie laiine a propreraent parler, et elle a été aussi de préférence pendant longtemps la théorie francaist. Elle a du vrai, si l'ou n'use qu'avec ^.-propos, si 1'on n'abuse pas de ce mot raison; mais il est évident qu'on en abuse, et que, si la raison, par exemple, peut se confondre avec le génie poétique et ne faire qu'un avec lui dans une épltre morale, elle ne saurait étre la méme chose que ce génie si varié et si diversement créateur dans l'expression des passions du drame qu de l'épopée. Oü trouverez-vous la raison dans le IVe livre de VÃnéide et dans les transport de Didon? Oü la trouverez-vous dans les fureurs de Phèdre ? 5 Quoi qu'il en soit, l'esprit qui a dicté cette théorie conduit tl mettre au premier rang des classiques les écrivains qui ont gouverné leur inspiration plutót que ceux qui s'y sont abandonnés davantage, è. y mettre Virgile encore plus süre-ment qu'Homère, Racine encore plus que Corneille. Le chef-d'ceuvre que cette théorie aime è. citer, et qui réunit en effet toutes les conditions de prudence, de force, d'audace graduelle, d'élévation morale et de grandeur, c'est Athalie.0 Turenne dans ses deux dernières campagnes, et Racine dans Athalie, voilÃl les grands exemples de ce que peuvent les prudents et les sages quand ils prennent possession de toute la maturité de leur génie et qu'ils entrent dans leur hardiesse suprème.
Buffon, dans son Discours sur le style, 1 insistant sur cette unité de dessein, d'ordonnance et d'exécution, qui est le cachet des ouvra-ges proprement classiques, a dit: Tout sujet estun; et, quelque vaste quHl soit, il pent étre renfermé dans un setii discours. Les interruptions, les repos, les sections, ne devraient étre d'usage que quand on traite des sujets différents, ou lorsque, ayant S. parler de choses grandes, épineuses et disparates, la marche du génie se trouve interrompue par la multiplicité des obstacles, et contrainte par la nécessité des circonstanceB; autrement le grand nombre de divisions, loin de rendre
628
1
Voyez page 436.
2
Pope (1688â1744), cèlèbre poète anglais , auteur d'une traduction en vers de VIliade
3
et de 1' Odyssee. 3 Boileau ; voyez page 221.
4
^ Le célèbre philologue Scaliger, le père , né a Padoue ou a Véroneen 1484 et mort en France en 1558 , Scaliger, le fils, non moins célèbre , né è, Agen en 1540 et profes-seur a Leyde de 1593 a 1609.
5
Voyez page 195. c Voyez page 208. 7 Voyez page 383.
CAUSERIES DU LUNDI.
uu ouvrage plus solide, en détruit l'assemblage; le livre paralt plus clair aux yeux, mais Ie dessein de l'auteur demeure obscurquot;.... Et il continue sa critique, ayant en vue VEsprit des Lois de Montesquieu, 1 ce livre excellent par le fond, mais tout morcelé, oü l'illustre auteur, fatigué avant le terme, ne put inspirer tout son souffle et organiser en quelque sorte toute sa matière. Pourtant, j'ai peine a croire que Buffon n'ait pas aussi songé par contraste, dans ce même endroit, au Discours sur r Hist oir e universelle de Bossuet, 1 ce sujet en effet si vaste et si un, et que le grand orateur a su tout entier renfervier dans un seul discours. Qu'on en ouvre la première édition, celle de 1681, avant la division par chapitres qui a été introduite depuis, et qui a passé de la marge dans le texte en le coupant: tout s'y déroule d'une seule suite et presque d'nne haleine; et Von dirait que l'orateur a fait ici comme la Nature dont parle Buffon, quV/ a iravaillé sur un plan éternel, dont il ne s'est mille part écarté, tant il semhle êtrè entré avant dans les familiarités et dans les conseils de la Providence.
Athalie et le Discours sur F Histoir e universelle, tels sont les chefs-d'oeuvre les plus élevés que la théorie classique rigoureuse puisse offrir d ses amis comme i\ ses ennemis. Et cependant, malgré ce qu'il y a d'admirablement simple et de majestueux dans 1'accomplis-sement de telles productions uniques, nous voudrions, dans l'habi-tude de Tart, détendre un peu cette théorie et montrer qu'il y a lieu de 1'élargir sans aller jusqu'au relichement. Goethe, que j'aime a citer en pareille matière a dit:
* J appelle le classique le sain, et le romantique le malade. Pour moi le poème des Nibelungen est classique comme Homère; tons deux sont bien portants et vigoureux. Les ouvrages du jour ne sont pas romantiques parce qu'ils sont nouveaux, mais parce qu'ils sont faibles, maladifs ou malades. Les ouvrages anciens ne sont pas classiques parce qu'ils sont vieux, mais parce qu'ils sont énergiques, frais et dispos. Si nous con-sidérons le romantique et le classique sous ces deux points de vue, nous sei ons bientót tous d'accord.quot;
629
Et, en enfet, avant de fixer et d'arrêter ses idéés è, eet égard, j'aimerais Ãl ce que tout libre esprit fit aupavarant son tour du monde, et se donndt le spectacle des diverses littératures dans leur vigueur primitive et leur infinie variété. Qu'y verrait-il? un Homère avant tout, le père du monde classique, mais qui lui-même est encore moins certainement un individu simple et bien distinct que l'expression vaste et vivante d'une époque tout entière et d'une civilisation Ãl demi barbare, Pour en faire un classique proprement dit. il a fallu lui préter après coup un dessein. un plan, des intentions littéraires, des qualités d'atticisme et d'urbanité, auxquelles il n'avait certes jamais songé dans le développement abondant de ses inspirations naturelles. Et è, cóté de lui, que voit-on? des anciens augustes, vénérables, des Eschyle, des Sophocle; mais tout mutilés, et qui ne sont lü. debout que pour nous représenter un débris d'eux-mêmes, le reste de tant d'autres aussi dignes qu'eux sans doute de survivre, et qui ont succombé 3, jamais sous l'injure des dges. Cette seule pensée apprendrait k un esprit juste è, ne pas envisager l'ensemble des littératures, mérae classiques, d'une vue trop simple et trop restreinte, et il saurait que eet
Voyez page 293,
1
Voyez page 156.
SAINTE BEUVE (1804â1869).
ordre si exact et si mesuré, qui a tant prévalu depuis, n'a été introduit qu'artificiellement dans nos admirations du passé.
Et en arrivant au monde moderne, que serait-ce done? Les plus grands noms qu'on apercoit au début des littératures sont ceux qui dérangent et choquent les plus certaines des idéés restreintes qu'on a voulu donnar du beau et du convenable an poésie. Shakespeare est-il un classique, par exemple? Oui, il l'ast aujourd'hui pour l'Angleterre et pour la monde; mais, du temps da Pope, il ne l'était pas. Pope at sas amis étaient les seuls classiques par excellence; ils semblaient tels définitivement le lendemain de leur mort. Aujourd'hui ils sont classiques encore, et ils méritent de 1'être, mais ils ne le sont que du second ordre, et les voilé è. jamais dominés et remis é leur place par celui qui a repris la sienne sur les hauteurs de l'horizon.
Ce n'ast cartas pas moi qui médirai de Pope ni de sas excellents disciples, surtout quand ils ont douceur at natural comme Goldsmith; 1après les plus grands, ca sont las plus agréables paut-étra antra les écrivains et les poècas, at las plus fails pour donnar du charme è, la via. Un jour qua lord Bolingbroka écrivait au docteur Swift, 2 Pope mit ü cette lettre un post-scriptum oü il disait: âJe m'imagine que, si nous passions tons trois saulement trois annéas ensemble, il pourrait en résulter qualque avantage pour notre siècle.quot; Non, il ne faut jamais légèrement parler de ceux qui ont eu le droit de dire de telles choses d'eux-mémas sans jactance, et il faut bien plutót envier les dges heuraux at favorisés oü les hommes de talent pouvaient se proposer da talles unions, qui n'étaient pas alors une chimère. Ces Ages, qu'on les appelle du nom de Louis XIV ou de celui de la reine Anne, sont les seuls dges véritablemant classiques dans la sens modéré du mot, les seuls qui offrent au talent parfectionné le climat propice et l'abri. Nous le savons trop , nous autras, en nos époques sans lien oü des talents, égaux peut-êtra è, caux-ld, se sont perdus et dissipés paries incertitudes et les inclémencas du tamps. Toutefois, réservons sa part et sa supériorité è. toute grandeur. Las vrais et souverains génies triomphent de ces difficultés oü d'autres échouent; Dante, Shakespeare at Milton ont su atteindre i toute leur hauteur et produire laurs oeuvras impérissables, an dépit das obstacles, das oppressions, et des oragas. On a fort discuté au sujet des opinions de Byron 3 sur Pope, et on a cherché è, expliquer cette espèce de contradiction par laqualle le chantre de Don Juan et da Ckildé-Harold exalte l'école purement classique et la déclarait la seule bonne, tout en procédant lui-méme si différemmant. Goethe a encore dit li-dessus le vrai mot quand il a remarqué que Byron, si grand par le jet et la source de la poésie, craignait Shakespeare, plus puissant qua lui dans la création et la misa en action des personnages: âII eftt bian voulu le renier; cette élévation si exempte d'égoïsme le gênait; il sentait qu'il ne pourrait sa déployer è, l'aisa tout auprès. II n'a jamais ranié Pope, paree qu'il ne
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1
Olivier Goldsmith (1728â1774), le célèbre auteur du Vicar of Wakefield, de la comédie She stoops to conquer, d'une Histoire de la Grece, etc.
2
Szui/t {1667â1745), écrivain anglais, auteur des Voyages de Gulliver,
3
Lord Byron (George Gordon), né a Douvres en 1788 , mort a Missolonghi, en Grèce, en 1823.
CAUSERIES DU LUNDI.
le craignait pas; il savait bien que Pope était icne muraille è cóté de lui.''
Si l'école de Pope avait conservé, comme Byron le désirait, la surpré-matie et une sorte d'empire honoraire dans le passé, Byron aurait été l'unique et le premier de son genre; l'élévation de la muraille de Pope masquait aux yeux la gran de figure de Shakespeare, tandis que, Shakespeare régnant et dominant de toute sa hauteur, Byron n'est que le second.
En France nous n'avons pas eu de grand classique antérieur au siècle de Louis XIV; les Dante et les Shakespeare , ces autorités primitives , auxquelles on revient tót ou tard dans les jours d'émancipation , nous ont manqué. Nous n'avons eu que des ébauches de grands poètes comme Marthurin Régnier, 1 comme Rabelais , 2 et saus idéal aucun, sans la passion et le sérieux qui consacrent. Montaigne 3 a été une espèce de classique anticipé, de la familie d'Horace, mais qui se livrait en enfant perdu, et faute de dignes alentours, £l toutes les fantaisies libertines de sa plume et de son humeur. II en résulte que nous avons, moins que tout autre peuple, trouvé dans nos ancêtres-auteurs de quoi réclamer hautement a certain jour nos libertés litté-raires et nos franchises, et qu'il nous a été plus difficile de rester classiques encore en nous affranchissant. Toutefois, avec Molière et La Fontaine 4 parmi nos classiqnes du grand siècle, c'est assez pour que rien de legitime ne puisse être refusé è. ceux qui oseront et qui sauront.
L'important aujourd'hui me paralt être de maintenir l'idée et le culte, tout en l'élargissant. II n'y a pas de recette pour faire des classiques: ce point doit être enfin reconnu évident. Croire qu'en imitant certaines qualités de pureté, de sobriété, de correction et d'élé-gance, indépendamment du caractère même et de la flamme, 011 de-viendra classique, c'est croire qu'après Racine père il y a lieu è. des Racine fils; 5 róle estimable et triste , ce qui est le pire en poésie. II y a plus: il n'est pas bon de paraltre trop vite et d'emblée classique è ses contemporains; on a grande chance alors de ne pas rester tel pour la postérité. Fontanes, 0 en son temps, paraissait un classique pur h, ses amis; voyez quelle pdle couleur cela fait A vingt-cinq ans de distance. Combien de ces classiques précoces qui ne tiennent pas et qui ne le sont que pour un temps! On se retourne un matin, et Ton est tout étonné de ne plus les retrouver debout derrière soi. II n'y en a eu, dirait gaiement Mme de Sévigné, 7 que pour un déjeuner de soleil. En fait de classiques, les plus imprévus sont encore les meilleurs et les plus grands: demandez-le plutót a ces mdles génies vraiment nés immortels et perpétuellement florissants. Le moins classique, en apparence, des quatre grands poètes de Louis XIV était Molière; on l'applaudissait alors bien plus qu'on ne 1'estimait; on le goütait sans savoir son prix. Le moins classique après lui semblait La Fontaine; et voyez après deux siècles ce qui, pour tous deux, en est advenu. Bien avant Boileau, même avant Racine, ne sont-ils pas aujourd'hui unanimement reconnus les plus féconds et les plus riches pour les traits d'une morale universelle?
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1
V. p. 228 , note 2. 2 V, \Introduction p. XXIII. 3 V. XIntrod. p. XXVIII,
2
quot; V. page 63 et p. 128. 5 Louis Racine (1692â1763), poète didactique, fils du
3
célèbre poète dramatique Jean Raci?ie.
4
® Voyez page 468, note 2* 7 Madame Sévigné; voyez page 137,
MÃRIMÃE.
NOTICE BIOGEAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
PROSPER MÃRIMÃE, archéologue, historiën et romancier, né Ãl Paris en 1803, mort en 1870, est le fils d'un peintre de mérite. Après avoir fait son droit, il entra dans la carrière de l'administration tout en s'occupant de littérature. Employé successivement au ministère du commerce et k celui de la marine, il fut, en 1831, nommé inspecteur des monuments historiques de la France, et, sous le second Empire, il fut élevé h. la dignité de sénateur. Déjè. en 1825 il avait publié Ie Thédtre de Clara Gazul, prétendue comédienne espagnole, et en 1827 la Guzla, recneil de chants illyriens attribués par lui amp; Hyacinthe Mag-lanowich, deux mystifications littéraires qui eurent le plus grand suc-cès et dont la première servit puissamment la révolution romantique en France. Le style élégant et précis qu'on admire dans ces ouvrages, se trouve également dans ses romans et nouvelles (Tamango, la Prise de la Redoute, la Vénus dIlle, te Vase ctrusque, Matteo Falcone, Colomba, etc.) On a encore de Mérimée: Chronique du règne de Charles IX, Histoire de don Fedro rol de Castille, Les faux Démctrius, Mélanges historiques et littéraires. Monuments historiques, etc. Après sa mort, on a publié ses Lettres a une inconnue. En 1844, Mérimée avait été élu membre de l'Académie francaise. 1
I. LA PRISE DE LA REDOUTE.
Un militaire de mes amis, qui est mort de la fièvre, en Grèce, il y a quelques années, me conta un jour la première affaire Ãl laquelle il avait assisté. Son récit me frappa tellement que je l'écrivis de mémoire aussitót que j'en eus le loisir.
âJe rejoignis le régiment le 4 septembre au soir. Je trouvai le colonel au bivac. II me re?ut d'abord assez brusquement; mais après avoir lu la lettre de recommandation du général B . . ., il changea de manières, et m'adressa quelques paroles obligeantes.
Je fus présenté par lui A mon capitaine, qui revenait Ãl Finstant même d'une reconnaissance. Ce capitaine, que je n'eus guère le temps de connaltre, était un grand homme brun , d'une physionomie dure et repoussante. II avait été simple soldat, et avait gagné ses épaulettes et sa croix sur les champs de bataille. Sa voix, qui était enrouée et faible, contrastait singulièrement avec les proportions presque gigantesques de sa personne. On me dit qu'i! devait cette voix étrange Ãl une balie qui 1'avait percé de part en part Ãl la bataille d'Iéna.
En apprenant que je sortais de l'école de Fontainebleau, il fit la grimace, et dit; âMon lieutenant est mort hier . . .quot; Je compris qu'il vou-lait dire: âC'est vous qui devez le remplacer, et vous n'en êtes pas capable.quot; Un mot piquant me vint sur les lèvres, mais je me contins.
La lune se leva derrière la redoute de Cheverino, située Ãl deux
1
A roccasion de l'élection de Mérimée, qui était inspecteur des monuments historiques , un plaisant publia les vers suivants:
Mérimée, exe^ant l'active surveillance du'il doit aux monuments antiques de la France,
De ses courses n'a plus l'embarras hasardeux,
Car il va désormais siéger au milieu deux.
LA PRISE DE LA REDOUTE.
portées de canon de notre bivac. Elle était large et rouge comme cela est ordinaire k son lever. Mais ce soir elle me parut d'une grandeur extraordinaire. Pendant un instant, la redoute se détacha en noir sur le disque éclatant de la lune. Elle ressemblait au cóne d'un volcan au moment de l'éruption.
Un vieux soldat auprès de qui je me trouvais, remarqua la couleur de la lune. âElle est bien rouge, dit-il, c'est signe qu'il en coütera bon pour l'avoir, cette fameuse redoute!quot; J'ai toujours été superstitieux, et eet augure, dans ce moment surtout, m'affecta. Je me couchai, mais je ne pus dormir. Je me levai, et je marchai quelque temps, regardant l'immense ligne de feux qui couvrait les hauteurs au-dela du village de Cheverino.
Lorsque je crus que l'air frais et piquant de la nuit avait assez rafraichi mon sang, je revins auprès du feu; je m'enveloppai soi-gneusement de mon manteau, et je fermai les yeux, espérant ne pas les ouvrir avant le jour.
Mais le sommeil me tint rigueur. Insensiblement mes pensées pre-naient une teinte lugubre. Je me disais qua je n'avais pas un ami parmi les cent mille hommes qui couvraient la plaine. Si j'étais blessé, je serais dans un hópital, traité sans égards par des chirurgiens ignorants. Ce que j'avais entendu dire des opérations cbirurgicales me revint è. la mémoire. Mon coeur battait avec violence, et machinalement je disposais comme une espèce de cuirasse le mouchoir et le portefeuille que j'avais sur la poitrine. La fatigue m'accablait, je m'assoupissais a chaque instant, et A chaque instant quelque pensée sinistre se reproduisait avec plus de force, et me réveillait en snrsaut.
Cependant la fatigue 1'avait emporté, et quand 011 battit ladiane, j'étais tout d fait endormi. Nous nous vn!mes en bataille, on fit l'appel, puis on remit les armes en faisceaux, et tout annongait que nous allions passer une journée tranquille.
Vers les trois heures, un aide-de-camp arriva, apportant un ordre. On nous fit reprendre les armes; nos tirailleurs se répandirent dans la plaine; nous les suivimes lentement, et au bout de vingt minutes, nous vtmes tous les avant-postes des Russes se replier et rentrer dans la redoute.
Un corps d'artillerie vint s'établir £l notre droite, un autre £l notre gauche, mais tous les deux bien en avant de nous. lis commen--tèrent un feu trés vif sur l'ennemi, qui riposta énergiquement, et bientót la redoute de Cheverino disparut sous des nuages épais de fumée.
Notre régiment était presque d couvert du feu des Russes par un pli du terrain. Leurs boulets, rares d'ailleurs pour nous, car ils tiraient de préférence sur nos canonniers, passaient au-dessus de nos têtes, ou tout au plus nous envoyaient de la terre et de petites pierres.
Aussitót que l'ordre de marcher en avant eut été donné, mon capitaine me regarda avec une attention qui m'obligea è, passer deux ou trois fois la main sur ma jeune moustache d'un air aussi dégagé qu'il me fut possible. Au reste, je n'avais pas peur, et la seule crainte que j'éprouvasse, c'était que Ton ne s'imagindt que j'avais peur. Les boulets inofïensifs contribuèrent encore ü. me maintenir dans mon calme héroïque. Mon amour-propre me disait que je courais un grand danger, puisque enfin j'étais sous les feux d'une batterie. J'étais enchanté d'être si ü mon
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MERIMEE (1803â1870).
aise, et je pensai au plaisir de raconter la prise de Cheverino dans le salon de madame de Saint-Luxan, rue de Provence.
Le colonel passa devant notre compagnie; il m'adressa la parole: âEh bien! vous allez en voir de grises 1, pour votre début.'' Je souris d'un air tout £l fait martial, en brossant la manche de mon habit, sur laquelle un boulet, tombé A trente pas de moi, avait envoyé un peu de poussière.
II para!t que les Russes s'apercurent du peu d'effet de leurs boulets, car ils les remplacèrent par des obus, qui pouvaient plus facilenuent nous atteindre dans le creux oü nous étions postés. Un assez gros éclat m'enleva mon shako , et tua un homme auprès de moi.
âTe vous fais mon compliment, me dit le capitaine, comme je venais de ramasser mon shako; vous en voilé quitte pour la journée.quot; Je connaissais cette superstition militaire qui croit que ce mot non bis in idem 2 est un axiome aussi bien sur un champ de bataille que dans une cour de justice. Je remis fièrement mon shako. âC'est faire saluer les gens sans cérémonie,quot; dis-je aussi gaiement que je pus. Cette mauvaise plaisanterie, vu la circonstance, parut excellente. âJe vous félicite, reprit le capitaine: vous n'aurez rien de plus, et vous commanderez une compagnie ce soir; car je sens bien que le four chauffe pour moi. Toutes les fois que j'ai été blessé, l'officier auprès de moi a recu quelque balie morte; et ajouta-t-il d'un ton plus bas et plus honteux, leurs uoms commencaient toujours par un P.quot;
Je fis l'esprit fort; bien des gens auraient fait comme moi; bien des gens auraient été, aussi bien que moi, frappés de ces paroles prophétiques. Conscrit comme je l'étais, je sentais que je ne pou-vais sacrifier mes sentiments rl personne, et que je devais toujours paraltre froidement intrépide.
Au bout d'une demi-heure, le feu des Russes diminua sensiblement; alors nous sortimes de notre couvert pour marcher sur la redoute.
Notre régiment était composé de trois bataillons. Le deuxième fut chargé de tourner la redoute du cóté de la gorge ; les deux autres devaient donner l'assaut. J'étais dans le troisième bataillon.
En sortant de derrière l'espèce d'épaulement qui nous avait protégés, nous fftmes re^us par plusieurs décharges de mousqueterie qui ne firent que peu de mal dans nos rangs. Le sifflement des balles me surprit: souvent je tournais la tête, et je m'attirai ainsi quelques plaisanteries de la part de mes camarades, plus familiarisés avec ce bruit. A tout prendre, me dis-je, une bataille n'est pas une chose si terrible.
Nous avancions au pas de course, précédés de tirailleurs; tout a coup les Russes poussèrent trois hourras, trois hourras distincts, et restèrent silencieux et sans tirer. âJe n'aime pas ce silence, dit mon capitaine, cela ne présage rien de bon.'' Je trouvai que nos gens étaient un peu trop bruyants, et je ne pus m'empêcher de faire intérieurement la comparaison de leurs clameurs tumultueuses avec le silence imposant de l'ennemi.
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1
Vous allez avoir bien des maux a endurer.
2
Terme de palais ou de pratique: maxime par laquelle un accusé qui'a été jugé sur un fait, ne peut plus étre poursuivi en raison du méme fait (pas deux fois pour le même fait).
LA PRISE DE LA REDOUTE.
Nous parvtnraes rapidement au pied de la redoute; les palissades avaient été brisées et la terre bouleversée par nos boulets. Les soldats s'élancèrent sur ces ruines nouvelles, avec des cris de vive 1'empereur! plus fort qu'on ne l'aurait attendu de gens qui avaient déjfl tant crié.
Je levai les yeux, et jamais je n'oublierai le spectacle que je vis. La plus grande partie de la fumée s'était élevée et restait suspendue comme un dais è vingt pieds au-dessus de la redoute Au travers d'une vapeur bleudtre, on apercevait, derrière leur parapet Ãl demi détruit, les grenadiers russes, 1'arme haute, immobiles comme des statues. Je crois voir encore chaque soldat, 1'oeil gauche attaché sur nous, le droit caché par le fusil élevé. Dans une embrasure è quelques pieds de nous, un homme tenant un boute-feu était auprès d'un canon.
Je frissonnai, et je crus que ma dernière heure était venue. âVoila la danse qui va commencer, s'écria mon capitaine. Bonsoir.quot; Ce furent les dernières paroles que je lui entendis prononcer.
Un roulement de tambour retentit dans la redoute. Je vis se baisser tous les fusils. Je fermai les yeux et j'entendis un fracas épouvantable, suivi de cris et de gémissements. J'ouvris les yeux, surpris de me trouver encore au monde. La redoute était de nouveau enveloppée de fumée. J'étais entouré de blessés et de morts. Mon capitaine était étendu ü mes pieds, sa téte avait été broyée par un boulet, et j'étais couvert de sa cervelle et de son sang. De toute ma compagnie il ne restait debout que six hommes et moi.
A ce carnage succéda un moment de stupeur. Le colonel met-tant son chapeau au bout de son épée , gravit le premier le parapet, en criant vive rempereur! II fut suivi aussitót de tous les survivants. Je n'ai presque plus de souvenir net de ce qui vint après. Nous entrdmes dans la redoute, je ne sais comment. On se battit corps Ãl corps au milieu d'une fumée si épaisse que l'on ne pouvait se voir. Je crois que je frappai, car mon sabre se trouva tout sanglant. Enfin j'entendis crier: victoire! et la fumée diminuant, j'apercus du sang et des morts, sous lesquels disparaissait la terre de la redoute. Les canons surtout étaient encombrés sous des tas de cadavres. Environ deux cents hommes debout, en uniforme francais, étaient groupés sans ordre, les uns chargeant leurs fusils, les autres essuyant leurs baïonnettes. Onze prisonniers russes étaient avec eux.
Le colonel était renversé tont sanglant, sur un caisson brisé, prés de la gorge. Quelques soldats s'empressaient autour de lui; je m'ap-prochai ,,Ou est le plus ancien capitaine?quot; demanda-t-il è, un ser-gent. â Le sergent haussa les épaules d'une manière trés expressive. â ,,Et le plus ancien lieutenant?'' â⢠âVoici monsieur qui est arrivé d'hier,quot; dit le sergent d'un ton tout a fait calme. â Le colonel sourit amèrement. â âAilons, monsieur, me dit-il, vous commandez en chef; faites promptement fortifier la gorge de la redoute avec ces chariots, car l'ennemi est en force; mais le général C. . . . va nous faire soutenir,'' â âColonel, lui dis-je, vous êtes griévement blessé ?'' â âFlambé 1, mon clier, mais la redoute est prise.quot;
635
1
Terme familier â Perdu.
MERIMEE (1803 â 18701.
11. LETTRE (A UNE INCONNUE).
3 janvier 1843.
II y a une douzaine de jours, j'ai diné avec Mlle Rachel, 1 chez un académicien. C'était pour lui présenter Béranger. II y avait la quantité de grands hommes. Elle vint tard, et son entrée me déplut. Les hommes lui dirent tant de bêtises et les femmes èn firent tant, en la voyant, que Je restai dans mon coin. D'ailleurs, il y avait un an que je ne lui avais parlé. Après le diner, Béranger, avec sa bonne foi et son bon sens ordinaires, lui dit qu'elle avait tort de gaspiller son talent dans les salons, qu'il n'y avait pour elle qu'un véritable public, celui du Thédtre-Franfais, etc. Mademoiselle Rachel parut approuver beaucoup la morale, et, pour montrer qu'elle en avait profité, joua le premier acte amp; Esther. II fallait quelqu'un pour lui donner la réplique, et elle me fit apporter un Racine en cérémonie par un académicien. Moi, je répondis brutalement que je n'entendais rien aux vers et qu'il y avait dans le salon des gens qui, étant dans cette partie-lü, les scanderaient bien mieux. Hugo s'excusa sur ses yeux, un autre sur autre chose. Le maitre de la maison s'exécuta. Représentez-vous Rachel en noir, entre un piano et une table è,thé, une porte derrière elle et se composant une figure thédtrale. Ce changement è. vue a été fort amusant et trés beau; cela a duré environ deux minutes, puis elle commenca:
Esi-ce toi, chèrc Ãlise ....
La confidente, au milieu de sa réplique, laisse tomber ses lunettes et son livre; dix minutes se passent avant qu'elle ait retrouvé sa page et ses yeux. L'auditoire voit qu'Esther enrage quelque peu. Elle continue. La porte s'ouvre derrière: c'est un domestique qui entre. On lui fait signe de se retirer. II s'enfuit et ne peut parvenir è. fermer la porte. La porte susdite , ébranlée, oscillait, accompagnant Rachel d'un mélodieux cric-crac trés divertissant. Comme cela ne finissait pas, mademoiselle Rachel porta la main siïr son coeur et se trouva mal, mais en personne habituée Ãl mourir sur la scène, don-nant au monde le temps d'arriver i l'aide. Pendant l'intermède, Hugo et M. Thiers se.prirent de bec 2 au sujet de Racine. Hugo disait que Racine était un petit esprit et Corneille un grand. â Vous dites cela, répondit Thiers, paree que vous étes un grand esprit; vous êtes le Corneille (Hugo prenait des airs de téte trés modestes) d'une époque dont le Racine est Casimir Delavigne. Je vous laisse è. penser si la modestie était de mise. Cependant 1'évanouissement passé et l'acte s'achève, mais fiascheggiando. Voild mon histoire, ne me compromettez pas auprès des académiciens, c'est tout ce que je vous demande.
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1
Rachel (1820â1858), célèbre tragédienne du Thédtre-Frafifais, née dans le canton de Thurgovie, fille d'un pauvre israélite du nom de Félix. Caviille, Hennione, Athalie, Lucrlce étaient ses meilleurs róles.
2
Expression familière pour: se prendre de qncrelle.
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ALEXANDRE DUMAS.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. â¢
Alexandre dumas naquit en 1803 a Villers-Coterets, non loin de Paris. II avait pour père le général républicain Davy-Dumas, qui était fils lui-même du marquis de la Pailleterie et d'une négresse. La vanité, qui était un des principaux trails de son caractère, lui fit plus tard reprendre le nom et le titre de son grand-père, qu'il dédaignait au commencement de sa carrière littéraire. Après avoir recu k Villers-Coterets une instruction trés médiocre, le jeune Dumas vint a I'clge de vingt ans chercher fortune d, Paris. Un ancien ami de son père le fit placer comine surnuméraire au secrétariat du due d'Orléans, place modeste que lui valut sa belle écriture. A Paris il se mit sérieusement ü l'étude, dévora les livres et commenca a faire des vers. II débuta, en 1826, par un volume de Nouvelles et, en 1829, comme auteur dramatique, par Henri 111 et sa cour, drame historique qui eut un trés grand succès et fut célébré comme un triom-phe de plus remporté par le romantisme sur l'ancienne école classique.
Depuis ce temps, Alexandre Dumas devint le favori du public parisien. Dans les quarante années qui suivirent cette époque, il fit représenter sur les différents thédtres de Paris plus de soixante pièces, drames et comédies, et publia plus de deux cents volumes de Romans, (TImpressions de voyage, etc., qui parurent presque tous deux fois, d'abord en feuilletons dans un des grands journaux, ensuite sous forme de livres. II rédigea successivement plusieurs journaux remplis exclusivement des productions de sa plume, et ouvrit, pour les besoins de son répertoire une salie de spectacle d part, le Theatre Historique, dont l'existence ne fut qu'éphémère.
Une pareille fécondité, qui nous met dans l'impossibilité de donner, dans ce Manuel, la nomenclature de ces ouvrages, 1 paraitrait mira-culeuse, si quelques procés scandaleux et deux brochures indiscrètes n'en avaient révélé le secret au public. Dumas a eu, comme Scribe, de nombreux collaborateurs: seulement il a attendu, pour les avouer que les réclamations des critiques ou des sentences judiciaires l'y eussent forcé; puis il a fait les emprunts les plus audacieux aux vivants et aux morts les plus illustres, Schiller, Walter Scott, Augustin Thierry, Barante, Victor Hugo, etc. Sur ce dernier point il s'est défendu au moyen de cette théorie commode que âl'homme de génie prend son bien oü il le trouve, qu'il ne vole pas, qu'il conquiert,quot; et en citant l'exemple de Shakespeare et de .Molière.
1
Citons pourtant les plus connues de ses productions: drames et comédies : Henri III et sa cour (1829), Antony (1831), la Tour de Nesle (1832), Mademoiselle de Belle-Isle (1839), un Mariage sous Louis XV (1841), les Demoiselles de Saint-Cyr (1843), romans, voyages, etc.: Le Malt re d'ar mes (1840), Impressions de voyage (1833 et 1841), les trois Mo usque ta ires (1844), Monte- Christo (1841â1845), la Reine Mar got (1845). Ces trois derniers romans, qui ont le plus popularise le nom de 1'auteur, ont passé du livre a la scène.
ALEXANDRE DUMAS (1803â1870).
II est presque inutile d'ajouter qu'un travail aussi précipité, que le mécanisme d'une fabrique littéraire organisée sur une si grande échelle ont dü donner le jour ó, une foule d'ouvrages qui s'excluent de la littérature proprement dite. Néanmoins il est impossible de ne pas reconnaltre ritnmense talent d'Alexandre Dumas, qui consiste surtout dans 1'arrangement et la disposition dramatique de I'ouvrage, Son style montre les plus belles qualités: il est naturel, vif, animé, entralnant même, et Alexandre Dumas compterait parmi les meilleurs prosateurs, si ses oeuvres n'étaient pas si souvent déparées par des négligences Jde style. Son merveilleux talent de narration brille surtout dans les Impressions de voyage, dont nous reproduisons un petit fragment. II faut cependant bien se garder de le croire sur parole; les trois quarts des choses qu'il raconte comme véritablement arrivées ne sont que les créations d'une brillante imagination.
Alexandre Dumas est mort £l Dieppe k la fin de 1870. 1
IMPRESSIONS DE VOYAGE (SUISSE).
(1833).
VISITE A LA MAISON DE VOLTAIRE, A FERNEY, ET A CELLE DE Mme nE STAÃL, 2 A GOPPET. LE LAC LÃMAN.
Les courses dans les environs de Genève sont délicieuses; A chaque moment de la journée, on trouve d'élégantes voitures disposées è, con-duire le voyageur partout ou le mène sa curiosité ou son caprice. Lorsque nous eütnes visité la ville, nous montdmes dans une calèche, et nous partlmes pour Ferney; deux heures après, nous étions arrivés.
La première chose que Ton apercoit avant d'entrer au chateau, c'est une petite chapelle dont 1'inscription est un chef-d'oeuvre; elle ne se compose cependant que de trois mots latins: Deo erexit Voltaire. 3
Elle avait pour but de prouver au monde entier, fort inquiet des démêlés de la créature et du Créateur, que Voltaire et Dieu s'étaient enfin réconciliés; le monde apprit cette nouvelle avec satisfaction, mais il soupconna toujours Voltaire d'avoir fait les premières avances.
Nous traversdmes un jardin, nous montdmes un perron éievé de deux ou trois marches, et nous nous trouvdmes dans l'antichambre; c'est lè, que se recueillent, avant d'entrer dans le sanctuaire, les pèle-rins qui viennent adorer le dieu de 1'irréligion. Le concierge les prévient solennellement d'avance qui rien n'a été changé a l'ameuble-ment, et qu'ils vont voir l'appartement tel que l'habitait M. de Vol-
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alexandre dumas fils , ne a Paris en 1824 est plus connu comme auteur dramatique que comme romancier. Le monde dans lequel presque tous les sujets de ses drames sont choisis ne nous permet l'analyse d'aucune de ses pièces dans ce Manuel. Nous nous bornons a donner ici les titres de ses principaux ouvrages: komans: La Dame aux Camélias (1848), Cé sar ine (1848), Trois hommes forts {1851), Diane de
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le Pere prodigue (1859), Héloïse Paranquet (1866), les Idees de Mme Aubray (1868), L'Ãtrangère (1875). etc. 2 Erigée a Dieu par Voltaire.
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Lys (1851), La Dame aux perles (1854), VAffaire Clémenceati (1867), drames et comedies : La Dame aux Camélias (1851), Le Demi-Monde {1855), le Pils naturel {1858),
IMPRESSIONS DE VOYAGE (SUISSE).
taire; cette allocution manque rarement de produire sou effet. On a vu, è. ces simples paroles, pleurer des abonnés du Consiiiutionnel. 1
Aussi rien n'est plus prodigieux amp; étudier que 1'aplomb du concierge chargé de conduire les étrangers. II entra tout enfant au service du grand homrae, ce qui fait qu'il possède un répertoire d'anec-dotes il lui relatives qui ravissent en béatitude les braves bourgeois qui l'écoutent. Lorsque nous mimes le pied dans la chambre A coucher, une familie entière aspirait, rangée en cercle auteur de lui, chaque parole qui tombait de sa bouche, et I'admiration qu'elle avait pour le philosophe s'étendait presque jusqu'Ãl 1'homme qui avait ciré ses sou-liers et poudré sa perruque ; c'était une scène dont il serait impossible de donner une idéé, amp; moins que d'amener les mêmes acteurs sous les yeux du public. On saura seulement que chaque fois que le concierge pro-non^ait, avec un accent qui n'appartenait qu'a lui, ces mots sacramentels ; Monsieur Arouet de Voltaire, il portait la main £l son chapeau, et que tous ces hommes, qui ne se seraient peut-étre pas découverts devant le Christ au Calvaire, imitaient religieusement ce mouvement de respect.
Dix minutes après ce fut è, notre tour de nous instruire; la société paya et partit; alors le cicérone nous appartint exclusivement. II nous promena dans un assez beau jardin, d'oii le philosophe avait une mer-veilleuse vue, nous montra l'allée couverte dans laquelle il avait fait sa belle tragédie dIrene; et, nous quittant tout a coup pour s'approcher d'un arbre, il coupa avec sa serpette un copeau de son écorce, qu'il me donna. Je le portai successivement £l mon nez, k ma langue, croyant que c'était un bois étranger qui avait une odeur ou un goüt quelconque. â Point, c'était un arbre planté par M. Arouet de Voltaire lui-méme, et dont il est d'usage que chaque étranger emporte une parcelle. Ce digne arbre avait failli mourir d'un accident, il y avait trois mois, et paraissait encore bien malade: un sacrilège s'était introduit nuitamment dans le pare, et avait enlevé trois ou quatre pieds carrés de 1'écorce sainte. âC'est quelque fanatique de la IJen-riade qui aura fait cette infamie, dis-je amp; notre concierge. â Non, monsieur, me répondit-il, Je crois plutót que c'est tout bonnement un spéculateur qui aura recu une commande de l'étranger.quot;
En sortant du Jardin, notre concierge nous conduisit chez lui; il voulait nous montrer la canne de Voltaire, qu'il conservait religieusement depuis la mort du grand homme, et qu'il finit par nous offrir pour un louis, les besoins du temps le forcant de se séparer de cette relique préciense; Je lui répondis que c'était trop cher, et que J'avais connu un souscripteur de l'édition Touquet, auquel, il y avait huit ans, il avait cédé la pareille pour vingt francs.
Nous remontdmes er: voiture, nous repartlmes pour Coppet, et nous arrivdmes au chdteau de madame de Stael.
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, point de concierge bavard, point d'église a Dieu, point d'arbre dont on emporte l'écorce; mais un beau pare oü tout le village peut se promener en liberté, et une pauvre femme qui pleure de vraies larmes en parlant de sa maltresse et en montrant les chambres qu'elle habitait, et oü rien ne reste d'elle. Nous demanddmes a voir le
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Le Comtitutionnel, journal parisien , ]u alors de préférence par les bourgeois de Paris. C. Plcetz, Manuel de Littérature franqaise. 4e éd. 43
ALEXANDRE DUMAS (1803â1870).
bureau qui était encore taché de l'encre de sa plume, le lit qui devait être encore tiède de son dernier soupir; rien de tout cela n'a été sacré pour la familie; la chambre a été convertie en je ue sais quel salon; les meubles ont été emportés je ne sais oü. II n'y avait peut-être pas méme dans tout le chdteau un exemplaire de Delphine.
De eet appartement, nous passdmes dans celui de M. de Stael fils; lü aussi la mort était entrée et avait trouvé a frapper de ses deux mains; deux lits étaient vides, un lit d'homme et un berceau d'enfant. C'est la que M. de Stael et son fils étaient morts è. trois semaines d'intervalle l'un de 1'autre.
Nous demanddmes a voir le tombeau de la familie, mais une disposition testamentaire de M. de Necker en a interdit l'entrée a la curiosité des voyageurs.
Nous étions sortis de Ferney avec une provision de gaieté qui nous paraissait devoir durer huit jours; nous sortlmes de Coppet les larmes aux yeux et le cceur serré.
Nous n'avions pas de temps 4 perdre pour prendre le bateau a vapeur qui devait nous conduire k Lausanne; nous le voyions arriver sur nous, rapide, fumant et couvert d'écume comme un cheval marin; au moment oü nous croyions qu'il allait passer sans nous voir, il s'arrêta tout k coup, tremblant de la secousse, puis, mettant en travers, il nous attendit; d peine eümes-nous mis le pied sur le pont, qu'il reprit sa course.
Le lac Léman , c'est la mer de Naples; c'est son ciel bleu, ses eaux bleues, et plus encore, ses montagnes sombres, qui seniblent superposées les unes aux autres, comme les marches d'un escalier du ciel; seulement, chaque marche a trois mille pieds de haut: puis, derrière tout cela apparalt le front neigeux du Mont-Blanc, géant curieux qui regarde le lac par-dessus la tête des autres montagnes qui, prés de lui, ne sont que des collines, et dont, il chaque échappée de vue, en apercoit les robustes flancs.
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Aussi a-t-on peine a détacher le regard de la rive méridionale du lac pour le porter sur la rive septentrionale: c'est cependant de ce cóté que la nature a secoué le plus prodigalement 1 ces fleurs et ces fruits de la terre qu'elle porte dans un coin de sa robe: ce sont des pares, des vignes, des moissons, un village de dix-huit lieues de long, étendu d'un bout k l'autre de la rive; des chateaux Mtis dans tous les sites, variés comme la fantaisie. et portant sur leurs fronts sculptés la date précise de leur naissance; a Nyon, des constructions romaines bdties par César: k Vuflans, un manoir gothique élevé par Berthe, la reine fileuse; k Morges, des villas en terrasses qu'on croirait transportées toutes construites de Sorrente ou de Baïa; puis au fond, Lausanne, avec ses clochers élancés, Lausanne, dont les maisons blanches seniblent de loin une troupe de cygnes qui se sèchent au soleil et qui a placé au bord du lac la petite ville d'Ouchy, sentinelle chargée de faire signe aux voyageurs de ne point passer sans venir rendre hommage è, la reine vaudoise; notre bateau s'approcha d'elle comme un tribu-taire, et déposa une partie de ses passagers sur le rivage.
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Adverbe peu usité. On dit plutót avec le flus de prodigalité.
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GEORGE SAND.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
AuRORE DUPIN, dame DUDEVANT, qui a écrit sous le noni de GEORGE SAND, naquit a Paris en 1804. Son père, qui avait servi avec distinction sous la République et l'Enipire, mourut déjÃl en 1808. Elle fut d'abord élevée a la campagne par sa grand'mère, qui était imbue des idéés du XVIIIe siècle. Ses premiers souvenirs dénotent une disposition singulière a sortir de la vie réelle par I'imagination, disposition alimentée par la lecture de nombreux contes. Mise an couvent chez les Augustines anglaises, A Paris, a I'ige de 13 ans, elle y resta trois ans, an bout desquels elle retourna auprès de sa grand'mère. Elle s'abandonna alors a 1'influence de la lecture de Chateaubriand, de lord Byron, mais surtout de Jean-Jacques Rousseau, dont les écrits décidèrent de la direction de son esprit.
Elle retourna auprès de sa mère en 1821, après avoir perdu sa grand'mère, et, l'année suivante, elle se maria avec M. Dudevant, fils d'un ancien officier, baron de 1'empire. En 1831 elle se sépara de son mari et alia vivre a Paris, seule avec sa fille et dans l'inten-tion d'écrire pour suffire a ses besoins. Après quelques essais de traductions et d'articles dejournaux, elle composa un roman en collaboration avec M. Jules Sandeau. C'est a lui qu'elle prit la moitié de son nom pour se composer le pseudonyme de Sand. Le roman lt;VIndiana, qui parut en 1832, est déjè, écrit tout entier par elle seule. Cet ouvrage attira sur George Sand les yeux du public par un talent brillant d'invention et l'entrainante beauté du langage qui couvre un fond empreint de paradoxes et d'immoralité.
Depuis ce temps, George Sand, devenue l'auteur favori du public, publia un grand nombre de romans que nous ne pouvons pas tous énumérer, et parmi lesquels nous nous bonions a nommer Andre, Mauprat, la petite Hadette. Francois le Champi, la Mare au Diable.
Si 1'immense talent dont la nature 1'avait douée se montra a son apogée dans ces ouvrages, George Sand y développa malheureuse-ment aussi son penchant pour les idéés paradoxales et les sophismes. Ãlève de Jean-Jacques Rousseau, subissant l'influence des écnvains socialistes contemporains, elle se fit souvent, dans ses romans, le champion d'idées subversives qui minent la société et la familie. La révolution de Février donna un nouvel aliment è, ces idéés. George Sand se jeta avec ardeur dans le mouvement et écrivit dans les Journaux qui représentaient l'opinion la plus exaltée du républica-nisme social.
Le coup d'Ãtat du 2 décembre 1851 ayant coupé court au mouvement des passions politiques, George Sand revint a la littérature et spécialement au roman purement littéraire, qui ne compte que de rares représentants dans ses anciennes productions. C'est ainsi qu'elle prouva dans le Marquis de Villemer, dont nous reproduisons
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En partie d'après Vapereau, Dictionnaire des contemporains.
GEORGE SAND (1804â1876).
un court fragment, que son merveilleux talent ne perdait rien de sa force, s'il cessait d'être employé è. la propagation d'idées révolution-naires et antisociales.
George Sand donna aussi un assez grand nombre de pièces de théltre, la plupart tirées de ses romans. Mais ses drames et comé-dies, malgré des mérites reconnus, ne furent pas d'abord accueillis avec la méme faveur que ses récits. En effet, la nature de son talent réfléchi paratt plus propre aux dévelcppements des livres qu'Ãl la rapidité de la scène. Cependant, en 1864, elle fit de sou roman, le Marquis de Villemer, une pièce en cinq actes, qui obtint un trés grand succès sur le théitre de l'Odéon, £ Paris. Douze ans plus tót elle avait déjè, donné, sous le titre de Mariage de Vic tonne une suite au Phiiosophe sans le savoir de Sedaine (v. page 393). Cette charmante comédie de George Sand, jouée en 1876 par les artistes du Thécltre-Francais obtint un brillant succés. George Sand mourut la méme année dans sa terre du Berry oü elle vivait retirée depuis longtemps.
Comme écrivain, George Sand occupe sans contredit une des premières places parmi les prosateurs francais de notre temps. Elle est douée d'un talent particulier d'observation intérieure qui lui fait peindre d'une manière vivante les progrès de la passion, et les sentiments intimes de ses personnages. Son style est è, la fois pur et brillant, fort et harmonieux, et, malgré sa perfection, ne laisse jamais voir le travail de Fécrivain.
LE MARQUIS DE VILLEMER.
Ce roman commence par deux lettres qu'une jeune fille, partie peur Paris afin de chercher une place de dame de compagnie, dans le but d'aider sa sceur, veuve et mère de quatre enfants,, écrit a cette sceur, qui demeure en province. Nous reproduisons ces deux lettres, et nous les faisons suivre de cette partie du récit qui compléte le premier chapitre du roman.
PREMIÃRE LETTRE.
Ne t'inquiète done pas, chère sceur, me voilé, arrivée a Paris sans accident ni fatigue. J'ai dormi quelques heures, j'ai déjeuné d'une tasse de café, j'ai fait ma toilette, et dans un instant je vais prendre un fiacre et me présenter è. Mme d'Arglade pour qu'elle me présente amp; Mme de Villemer. Je t'écrirai ce soir le résultat de la solennelle entrevue, mais je veux d'abord jeter ces trois mots 2, la poste pour que tu sois rassurée sur mon voyage et ma santé.
Prends courage avec moi, ma Camille, tout ira bien; Dieu n'aban-donne pas ceux qui comptent sur lui et qui font leur possible pour aider sa douce providence. Ce qu'il y a eu de plus douloureux pour moi dans ma résolution, ce sont tes larmes et celles des chers petits: j'ai de la peine 2 retenir les miemies quand j'y pense; mais il le fallait absolurnent, vois-tu! Je ne pouvais pas rester les bras croisés quand tu as quatre enfants £l élever. Puisque j'ai du courage, de la santé, et aucun autre lien en ce monde que ma tendresse pour toi et pour ces pauvres anges du bon Dieu, c'était è. moi de partir et de chercher notre vie. J'en viendrai èbout, sois-en süre. Soutiens-moi au lieu de me regretter et de m'attendrir, voilé tout ce que je
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LE MARQUIS DE VILLEMER.
demande. Et sur ce, ma soeur chérie, je t'embrasse de tonte mon dme, ainsi que nos enfants adorés. Ne les fais pas pleurer eu leur parlant de moi; mais tdche cependant qu'ils ne m'oublient pas, cela me ferait bien de la peine.
DEUXIÃME LEÃTRE.
Victoire; grande victoire, ma bonne soeur! me voilü revenue de chez notre grande dame, et succès inespéré, tu vas voir. Puisque j'ai encore une soirée de liberté, la dernière probablement, j'en vais profiter pour te raconter 1'entrevue. II me semblera que je cause encore avec toi au coin de ton feu, bercant Chariot d'une main et amusant Lili de l'autre. Chers amours, que font-ils en ce moment? Ils ne s'imaginent pas que je suis toute seule dans une triste charabre d'auberge, car, dans la crainte d'être importune a Mme d'Arglade, je suis descendue dans un petit hotel; mais je serai trés bien chez la marquise et cette soirée solitaire ne m'est pas mauvaise pour me recueillir et penser è. vous autres sans distraction. J'ai trés bien fait d'ailléurs de ne pas trop compter sur le gite qui ra'était offert, car Mme d'Arglade est absente, et j'ai dü bravement me présenter moi-même è. Mme de Villemer.
Tu m'as recommandé de te faire son portrait: elle a soixante ans environ, mais elle est infirme et sort trés peu de son fauteuil; cela et sa figure souffrante la font paraitre plus dgée de quinze ans. Elle n'a jamais dö étre ni belle ni bien faite; mais sa physionomie est expressive et caractérisée. Elle est trés brune; ses yeux sont magnifi-ques, assez durs, mais francs. Elle a le nez droit et tombant trop sur la bouche, qui est laide et qu'on voit encore trop. Cette bouche est dédaigneuse amp; 1'habitude; 1 cependant toute sa figure s'éclaircit et s'humanise quand elle sourit, et elle sourit facilement. Ma première impression s'est trouvée d'accord avec la dernière. Je crois cette dame trés bonne par réflexion plutót que par entrainement, et courageuse plutót que gaie. Elle a de l'esprit et de l'instruction. Enfin elle ne différe pas beaucoup du portrait que Mme d'Arglade nous avait faitd'elle.
Elle était seule quand 011 m'a introduite dans sa chambre. Elle m'a fait asseoir prés d'elle avec assez de grdce, et voici le résumé de la conversation.
âVous m'êtes beaucoup recommandée par Mme d'Arglade. que j'estime infiniment. Je sais que vous appartenez a une excellente familie, que vous avez des talents, un caractère honorable et une vie sans tache. J'ai done le plus grand désir que nous puissions nous entendre et nous convenir mutuellement. Pour cela, il faut deux choses; 1'une, e'est que mes offres vous paraissent satisfaisantes; l'autre , que notre manière de voir ne soit pas trop opposée, car ce serait la source de contrariétés fréquentes. Traitons la première question. Je vous oftre douze cents francs par an.''
âOn me l'a dit, madame, et j'ai accepté. â On m'avait dit k moi que vous trouveriez peut-être cela insufiisant ? â II est vrai que c'est peu pour les besoins de ma situation; mais madame est juge de la sienne propre, et puisque me voila .... â Parlez franchement; vous trouvez que ce n'est pas assez? â Je ne peux pas dire ce mot-lè,.
' C'est-a-dire habit nellancnt, ordinairement.
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GEORGE SAND (1804â1876).
C'est probablement plus que ne valent mes services. â Je ne dis pas cela, moi, et vous, vous le dites par modestie; tnais vous craignez que cela ne suffise pas ó. votre entretien ? Soyez tranquille , je me charge de tout; vous ne dépenserez chez moi que la toilette, et je n'en exige aucune. Est-ce que vousl'aimez, la toilette? â Oui, madame, beau-coup; mais je m'en absdendrai, puisqu'è, eet égard vous n'exigez rien.quot;
La sincérité de ma réponse parut étonner la marquise. Peut-être n'aurais-je pas dö parler spontanément comma j'ai l'habitude de Ie faire. Elle fut un pen de temps avant de se reprendre. Enfin elle se mit cl sourire et me dit: âAh ga! pourquoi aimez-vous la toilette? Vous êtes jeune, jolie et pauvre, vous n'avez ni le besoin ni le droit de vous attifer? 1 â J'en ai si peu le droit, répondis-je, que je suis simple corame vous voyez. â C'est fort bien, mais vous souffrez de n'être pas plus élégante? â Non, madame, je n'en soufifre pas du tout, puisqu'il faut que cela soit ainsi. Je vois que j'ai parlé sans réfléchir en vous disant que j'aitnais la toilette, et que cela vous a donné une pauvre idéé de ma raison. Je vous prie de n'y voir qu'un effet de ma sincérité. Vous m'avez questionnée sur mes goftts, et j'ai répondu comme si j'avais 1'honneur d'être connue de vous; c'est peut-être une inconvenance, je vous prie de me la pardonner.quot;
,,C'est-£l-(lire, reprit-elle, que si je vous cónnaissais, je sanrais que vous acceptez sans humeur et sans murmure les nécessités de votre position? â Oui, madame , c'est absolument cela. â Eh bien! votre inconvenance, si e'en est une, est loin de me déplaire. J'aime la sincérité par-dessus tout; je l'aime peut être plus que la raison, et je fais un appel ü votre franchise entière. Qu'est-ce qui vous a décidée £l accepter de si minces honoraires pour venir tenir compagnie amp; une vieille femme infirme et peut-être fort ennuyeuse? â D'abord, madame, on m'a dit que vous aviez beaucoup d'esprit et de bonté, et je n'ai pas cru par conséquent devoir m'ennuyer prés de vous; ensuite, quand même j'aurais dü beaucoup souffrir, il était de mon devoir de tout accepter plutót que de rester dans l'inaction. Mon père ne nous ayant pas laissé de fortune , ma soeur du moins était assez bien mariée, et je vivais avec elle sans scrupule; mais son mari, dont toute l'aisance provenait d'un emploi, est mort dernièrement après une longue et cruelle maladie, qui a absorbé toutes les économies du ménage. C'est done h moi naturellement de soutenir ma sceur et ses quatre enfants.quot;
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,,Avec douze cents francs? s'écria la marquise. Non , cela ne se peut pa's. Ah! mon Dieu! Mme d'Arglade ne m'avait pas dit cela. Elle a sans doute craint la méfiance qu'inspire le malheur ; mais elle a eu bien tort en ce qui me concerne; votre dévouement m'intéresse, et si nous nous convenons d'ailleurs, je veux que vous vous ressen-tiez de mon estime. Fiez-vous i moi; je ferai de mon mieux. â Ah! madame, lui répondis-je, que j'aie ou non le bonheur de vous convenir, laissez-moi vous remercier de ce bon mouvement de votre cceur! â- Et je lui baisai la main avec vivacité, ce qu'elle ne trouva pas mauvais. â Pourtant, reprit-elle après un autre silence, oü elle semblait se défier de son inspiration, si vous étiez légère et un peu
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S' attifer terme familier pour: se par er avec recherche.
LE MARQUIS DE VILLEMER.
coquette? â Je ne suis ni Tune nil'autre. â J'espère qua non ! Pourtant vous êtes trés jolie. On ne in'avait pas dit ga non plus, et je vous trouve même, amp; mesure que je vous regarde, remarquablement jolie. Cela m'inquiète un peu, je ne vous le cache pas. â Pourquoi, madame?
â Pourquoi? Oui, vous avez raison. Les laides se croient belles, et au désir de plaire elles ajoutent le ridicule. II vaut peut-être mieux que vous soyez capable de plaire,. . . . pourvu que vous n'en abusiez pas. Voyons, êtes-vous assez bonne fille et assez femme forte pour me raconter un peu votre existence passée. Avez-vons eu quelque roman? Oui, n'est-ce pas? il est impossible qu'il en soit autrement. Vous avez vingt-deux ou vingt-trois ans ... â J'en ai vingt-quatre, et je n'ai pas eu d'autre roman que celui que je vais vous raconter en deux mots. A dix-sept ans, j'ai été recherchée en mariage par une personne qui me plaisait, et qui s'est retirée en apprenant que mon père avait laissé plus de dettes que de capital. J'ai eu beau-coup de chagrin, mais j'ai oublié cela^ et j'ai juré de ne pas me marier. â Ah! c'est du dépit , cela; et non pas de l'oubli 1 â Non, madame, c'est du raisonnement. N'ayant rien, mais sentant que j'étais quelque chose, je n'ai pas voulu faire un sot mariage, et, bien loin cPavoir du dépit, j'ai pardonné celui qui m'avait abandonnée ; je lui ai pardonné surtout le jour oü, voyant ma soeur et ses quatre enfants dans la misère, j'ai compris la douleur d'un père de familie qui meurt a la peine sans pouvoir rien laisser tl ses orphelins.quot;
âEt vous avez revu eet ingrat? â â⢠Non, jamais. II est marié, et je n'y pense plus. â Et depuis vous n'avez pensé aucun autre?
â Non, madame. â- Comment avez-vous fait? Je ne sais pas. Je crois que je n'ai pas eu le temps de songer Ãl moi. Quand on est trés pauvre, et que Ton ne veut pas se laisser aller 3, la misère, les journées sont bien remplies, allez! â Mais on a dü cependant vous obséder beaucoup, jolie comme vous l'étes? â Non, madame; personne ne m'a obsédée. Je ne crois pas aux persécutions qui ne sont pas du tout encouragées. â Je pense comme vous, et je suis contente de votre manière de répondre. Done vous ne craignez rien pour vous-même dans l'avenir? â Je ne crains rien du tout. â Et cette solitude du cceur ne vous rendra pas triste, maussade? â Je ne le prévois en aucune facon. Je suis naturellement gaie, et j'ai conservé ma force au milieu des plus cruelles épreuves. Je n'ai aucun rêve d'am our dans la cervelle, je ne suis pas romanesqne. Si je venais £l changer, j'en serais bien étonnée. Voilcl, madame, tout ce que je peux vous dire de moi. Voulez-vous me prendre telle que je me donne avec assurance, puisqu'au bout du compte je ne peux me donner que pour ce que je me connais? â Oui , je vous prends pour ce que vous êtes, pour une excellente fille, pleine de franchise et de volonté. Reste £l savoir si vous avez réellement les petits talents que je réclame. â Que faut-il faire ? â Causer d'abord, et sur ce point me voilé satis-faite. Et puis il faut lire et faire un peu de musique. â Essayez-moi tout de suite; et si le peu dont je suis capable vous contente .... â Oui, oui, dit-elle, en me raettant un livre dans les mains, lisez! Je meurs d'envie d'être enchantée de vous.quot;
Au bout d'une page, elle me retira le livre en disant que c'était
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GEORGE SAND (1804â1876).
parfait. Restait la musique. II y avait un piano dans la chambre. Elle me demanda si je savais lire amp; livre ouvert. 1 Comme c'est k pen prés tout ce que je sais, je pus la contenter encore sur ce point. Finalement, elle me dit que, connaissant mon écriture et ma rédaction, d'après des lettres de moi que lui avait montrées Mme d'Arglade, elle comptait que je serais un excellent secrétaire, et elle me congédia en me tendant la main et en me disant de trés bonnes paroles. Je lui ai demandé la journée de demain pour voir les quelques per-sonnes. que nous connaissons ici, et elle a donné des ordres pour que je fusse installée samedi.
Chère sceur, on vient de m'interrompre. Quelle douce surprise! c'est un billet de Mme de Villemer, un billet de trois lignes que je te transcris:
âPermettez-moi, chère enfant, de vous envoyer un petit a compte pour les enfants de votre sceur et une petite robe pour vous. Puisque vous aimez la toilette, il faut bien compdtir aux faiblesses des gens qu'on aime! II est réglé et entendu que vous aurez cent cinquante francs par mois, et que je me charge de vos chiffons.quot;
Comme cela est bon et maternel, n'est-ce pas ? Je vois qua j'aimerai cette femme-la de tout mon coeur, et que je ne l'avais pas assez bien jugée A première vue. Elle est plus spontanée que je ne pensais. Le billet de cinq cents francs, je le mets dans cette lettre. Vite! du bois dans la cave, des jupons de laine S, Lili, qui en manque, et un poulet de temps en temps sur cette pauvre table. Un peu de vin pour toi, ton estomac est tout délabré, et il en faudra si peu pour le remettre! II faut aussi faire arranger la cheminée de la chambre, qui fume atrocement; ce n'est pas supportable, cela peut fatiguer les yeux des enfants, et ceux de ma filleule sont si beaux!
Moi, j'ai- honte de la robe qui m'est destinée, une robe de soie gris de perle magnifique. Ah! que j'ai été sotte de dire que j'aimais ü être bien mise! Une robe de quarante francs eüt suffi £ mon ambition, et m'en voilé, pour deux cents sur le corps pendant que ma pauvre sceur raccommode ses guenilles! Je ne sais oü me cacher: mais ne crois pas au moins que je sois humiliée de recevoir un cadeau. Je m'acquitterai de ces bontés-lè, en conscience, mon coeur me le dit. Tu vois, Camille, tout me réussit, d moi, quand ie m'en mêle! Je tombe du premier coup sur une femme excellente, je gagne plus que je n'acceptais, et je suis accueillie et traitée comme un enfant que l'on veut adopter et gAter. Et quand je pense que tu me retiens depuis six mois en t'imposant un surcroit de privations, en t'arrachant les cheveux è, l'idée que je veux travailler pour toi 1 Bonne soeur, vous étiez done une mauvaise mère ? Est-ce que ces chers trésors d'enfants ne devaient pas passer avant tout, et faire taire même notre amitié ? Ah! j'ai eu bien peur d'échouer pourtant, je te le confesse aujourd'hui, quand j'ai emporté dc la maison nos derniers louis pour payer mon voyage, au risque de revenir sans avoir plu è cette dame 1 .... Dieu s'en est mêlé, va, Camille! Je l'ai prié ce matin de si grand coeur!.... Je lui ai tant demandé de me rendre aimable, convenable, et per-
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Lire la vnisique signifie: parcourir des yeux de la musique noiée avec Tintelligeiice des sons que les notes représentent. Lire d. livre onvert, en parlant de musique, veut dire: savoir jouer un morceau sans l'avoir étudié.
LE MARQUIS DE VILLEMER.
suasive.... A présent je vais me coucher, car je tombe de fatigue. Je t'aime, petite soeur, tu sais, plus que teut au monde, et beaucoup plus que moi. Ne me plains done pas, je suis la plus heureuse fille qu'il y ait aujourd'hui, et pourtant je ne suis pas prés de toi, je ne regarde pas dormir nos enfants! Tu vois bien qu'il n'y a pas de vrai bonheur dans l'égoïsme, puisque. seule comme me voilé., séparée de tout ce que j'aime, le cceur me bat de joie è. travers les larmes, et que je vais remercier Dieu tl deux genoux avant de m'endormir.
Pendant que M'le de Saint Geneix écrivait a sa soeur, la marquise de Villemer causait avec le plus jeune de ses fils dans son petit salon du faubourg Saint-Germain. La maison était vaste et d'un bon rapport; pourtant la marquise, riche autrefois et maintenant fort gênée, nous en saurons bientót la cause, occupait depuis peu le second étage, afin de tirer parti du premier.
âEh bien, chère maman, disait le marquis a sa mère, êtes-vous contente de votre nouvelle demoiselle de compagnie? Vos gens m'ont dit qu'elle était arrivée. â Mon cher enfant, répondit la marquise, je ne vous en dirai qu'un mot, c'est qu'elle m'a ensorcelée. â Vraiment? contez-moi cela. â Ma foi, je ne sais pas trop si je le dois, j'ai peur de vous monter la tête d'avance. â Ne craignez rien, répondit tristement le marquis, que sa mère avait essayé de faire sourire; quand même je serais aussi prompt a m'enflammer, je sais trop ce que je dois d. la dignité de votre maison et au repos de votre vie. â Oui, oui, mon ami! Je sais aussi, moi, que je peux étre tranquille sur une question d'honneur et de délicatesse quand c'est il vous que j'ai aifaire; aussi je peux vous dire que cette petite d'Arglade m'a trouvé une perle, un diamant, et que, pour commen-cer, ce phénix m'a fait faire des folies!quot;
La marquise raconta son entretien avec Caroline et fit ainsi son portrait. âElle n'est ni grande ni petite, elle est trés bien faite, des pieds mignons, des mains d'enfant, des cheveux blond cendré en quantité, un teint de lis et de roses, des traits exquis, des dents de paries, un petit nez trés ferme, de beaux grands yeux vert de mer qui vous regardent tout droit sans hésitation, sans révasserie, sans fausse timidité, avec une candeur et une confiance qui plaisent et engagent; rien d'une provinciale, des manières qui en sont d'excellentes è, force de n'en être pas; beaucoup de goüt et de distinction dans la pauvreté de son ajustement; enfin tout ce que je craignais et pourtant rien de ce que je craignais. c'est-A-dire la beauté qui m'inspirait de la méfiance et aucune des afféteries ou des prétentions qui eussent justifié cette méfiance-la. De plus, une voix et uue prononciation qui font de sa lecture une vraie musique, un solide talent de musicienne, et par-dessus tout cela toutes les apparences, tous les signes évidents de 1'esprit, de la raison, de la sagesse et de la bonté: si bien qu'in-téressée et bouleversée par son dévouement è. une familie pauvre, a laquelle je vois bien qu'elle se sacrifie, j'ai oublié mes projets d'éco-nomie et me suis engagée 3. lui donner les yeux de la tête.quot;
S'est-elle done fait marchander? demanda le marquis. â Tout
647
GEORGE SAND (1804â1876).
au contraire, elle s'arrangeait de ce que j'avais résolu de lui donner.
â En ce cas, vous avez bien fait, maman, et je suis heureux que vous ayez enfin une société digne de vous. Vous avez gardé trop longtemps cette vieille fille gourmande et dormeuse qui vous impa-tientait, et quand il s'agit de la remplacer par un trésor, vous auriez grand tort de compter ce qu'il en coüte. â Oui, reprit la marquise, voilrl ce que votre frère me dit aussi. Ni lui ni vous ne voulez compter, mes chers enfants, et je crains bien d'avoir été trop vite dans cette satisfaction que je me suis donnée. â Cette satisfaction vous était nécessaire, dit le marquis avec vivacité, et vous devez d'autant moins vous la reprocher que vous avez cédé surtout au besoin de faire une bonne action. â Je l'avoue, mais j'ai peut-étre eu tort, répondit la marquise d'un air soucieux: on n'a pas toujours le droit de faire le bien! â Ah! ma mère! s'écria le fils avec un mélange d'indignation et de douleur, quand vous en serez ü ce point de vous refuser la joie de l'aumóne, le mal que j'ai commis sera bien grand!
â Du mal! vous? Quel mal? reprit la mère étonnée et inquiète; vous n'avez jamais commis de mal, mon cher fils. âPardonnez-moi, dit le marquis toujours ému. J'ai été coupable le jour oü je me suis engagé, par respect pour vous, A. payer les dettes de mon frère! â Taisez-vous! s'écria la marquise en pdlissant. Ne parlons pas de cela, nous ne nous entendrions pas.quot; Elle tendit les mains au marquis pour atténuer l'amertume involontaire de cette réponse. Le marquis baisa les mains de sa mère et se retira peu d'instants après.
Le lendemain, Caroline de Saint-Geneix sortit pour mettre elle-niême a. la poste la lettre chargée qu'elle envoyait i sa soeur, et voir les quelques personnes avec les lesquelles, du fond de la province, elle avait conservé des relations. C'étaient d'anciens amis de sa familie qu'elle ne rencontra pas tons et H qui el)e laissa son nom sans donner son adresse, puisqu'elle ne devait plus avoir de domicile qui lui ffit propre. Elle éprouva bien une certaine tristesse d, se sentir ainsi perdue et comme inféodée dans une maison étrangère; mais elle ne fit pas de longues réflexions sur sa destinée. Outre qu'elle s'était interdit une fois pour toutes de nourrir en elle-même aucune mélan-colie débilitante, elle n'était pas d'un caractère craintif, et aucune épreuve, quelque fiche use qu'elle eftt été, ne l'avait brouillée avec la vie. II y avait dans son organisation une étonnante vitalité, une activité arden te et d'autant plus remarquable qu'elle s'alliait S. une grande tranquillité d'esprit et è. une singnlière absence de préoccu-pations personnelles. Ce caractère assez exceptionnel se développera et s'expliquera par la suite de notre récit, autant qu'il nous sera possible; mais il est nécessaire que le lecteur veuille bien se rappeler ceci, qui est connu de tout le monde, è. savoir que personne ne peut expliquer complètement et mettre dans un jour absolu le caractère d'une autre personne. Tout individu a au fond de son être un mystère de puissance ou d'impuissance qu'il peut d'autant moins révéler qu'il ne le comprend pas lui-même. L'analyse doit paraltre satis-faisante quand elle approche de la vérité, mais elle ne saurait la saisir sur le fait sans laisser incomplète ou obscure quelque face de 1'éternel problème des choses de 1'drne.
64S
649
BARBIER.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
HeNRI-AUGUSTE BARBIER naquit è. Paris en 1805. II fit d'abord son droit, et prit même Ie grade de licencié. Mais, entralné vers la littérature, il écrivit un roman: les Mammis garcons C'est une peinture de la société francaise un moyen Age. Après la révolution de Juillet, il s'arma du fouet de la satire et flagella dans ses lambes, ' 1'ambition et la corruption des raeeurs. Dans le beau poème XI dole, oü 1'admiration perce d. travers la haine, il ne craignit pas d'appeler Napoléon ier 1'auteur de tous les maux qui avaient accablé son pays. I.es poésies que Barbier a publiées plus tard n'ont pas répondu ü l'es-pérance qu'un pareil début avait fa.it concevoir. En 1869 Barbier fut élu membre de l'Académie francaise; il est mort en 1882.
i a m bes.
L' I D O L E.
I.
Allons, chauffeur, allons, du charbon , de la houille ,
Du fer, du cuivre et de l'étain;
Allons, a large pelle, a grands bras plonge et fouille,
Nourris le brasier, vieux Vulcain:
Donne force pdture tl l'avide fournaise;
Car, pour mettre ses dents en jeu.
Pour tordre et dévorer le métal qui lui pèse,
II lui fa ut le palais 1 en feu.
C'est bon, voici la flamme ardente, folie, immense,
Implacable et couleur de sang.
Qui tombe de la voute, et l'assaut qui commence,
Chaque lingot se prend au flanc.
Ce ne sont que des bonds, que hiirlements, délire,
Cuivre sur plomb et plomb sur fer;
Tout s'allonge, se tord, s'embrasse et se déchire
Comme trois damnés dans l'enfer.
Enfin l'ceuvre est finie, enfin la flamme est morte,
La fournaise fume et s'éteint,
L'airain bonilionne a flots; chauffeur, ouvre la porte
Et laisse passer le hautain!
O fleuve impétueux. mugis et prends la course,
Sors de ta loge, et d'un élan,
ü'un seul bond lance-toi, comme un flot de la source,
Comme une flamme d'un volcan!
La terre ouvre son sein i tes vagues de lave;
Précipite en bloc ta fureur.
Dans le moule profond, bronze, descends esdave,
Tu vas remonter ernpereur.
1
Ne pas confondre le mot palais, [verhemelte) avec palais, (paleis).
BARBIER (1805 â1882).
II.
Encor Napoléon! encor sa grande image I Ah! que ce rude et dur guerrier Nous a coüté de sang et de pleurs et d'outrage
Pour quelques rameaux de laurier I Ce fut un triste jour pour la France abattue,
Quand du liaut de son piëdestal,
Comme un voleur honteux, son antique statue,
Pendit sous un chanvre brutal.
Alors on vit au pied de la haute colonne,
Courbé sur un cdble grincant.
L'étranger, au long bruit d'un hourra monotone
Ebranler le bronze puissant;
Et quand sous mille efforts, la tête la première,
Le bloc superbe et souverain Précipita sa chute, et sur la froide pierre
Roula son cadavre d'airain,
Le Hun, le Hun stupide, S, la peau sale et rance,
L'ceil plein d'une basse fureur,
Au rebord des ruisseaux, devant toute la France,
Traina le front de l'empereur. 1Ah! pour celui qui porte un coeur sous la mamelle
Ce jour pèse comme un remords;
Au front de tout Francais, c'est la tache éternelle
Qui ne s'en va qu'avec la mort.
J'ai vu l'invasion, amp; l'otnbre de nos marbres -
Entasser ses lourds chariots;
Je 1'ai vue arracher l'écorce de nos arbres,
Pour la jeter è. ses chevaux;
J'ai vu l'homme du Nord, amp; la lèvre farouche, Jusqu'au sang nous meurtrir la chair,
Nous manger notre pain, et jusque dans la bouche
S'en venir respirer notre air;
F,h bien! dans tous ces jours d'abaissement, de peine.
Pour tous ces outrages sans nom ,
Je n'ai jamais chargé qu'un être de ma haine ....
Sois maudit, 6 Napoléon !
III.
O Corse k cheveux plats! 2 que ta France était belle, Au grand soleil de messidor! 3
650
1
Ce ne fut pas le Hu?i stupide h la â peau sale et rance (les Cosaques?), ce furent les royalist es francais qui, le 31 mars 1814, essayèrent dè descendre la statue de l'empereur de la colonne de la place Vendóme.
2
- Nos marbres, c'est-a-dire les marbres que nous avions enlevés aux autres, et qu'on eut l'indélicatesse de nous reprendre; v, page 525.
3
^ Messidor, un des mois du calendrier républicain. Voyez page 554, note 3.
IAMEES.
C'était vine cavale 1 indomptable et rebelle,
Sans frein d'acier ni rênes d'or ;
Une jument sauvage S. la croupe rustique,
Fumante encor du sang des rois;
Mais fiére, et d'un pied fort heurtant le sol antique,
Libre pour la première fois!
Jamais aucune main n'avait passé sur elle
Pour la flétrir et 1'outrager;
Jamais ses larges flancs n'avaient porté la selle
Et le harnais de 1'étranger;
Tout son poil reluisait, et, belle vagabonde,
L'oeil haut, la croupe en mouvement,
Sur ses jarrets dressée, elle effrayait le monde
Du bruit de son hennissement.
Tu parus, et sitót que tu vis son allure,
Ses reins si souples et dispos,
Centaure impétueux, tu pris sa chevelure,
Tu montas botté sur son dos.
Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,
La poudre, les tambours battants.
Pour champ de course, alors, tu lui donnas la terre,
Et des combats pour passe-temps:
Alors, plus de repos, plus de units, plus de sommes,
Toujours Fair, toujours le travail,
Toujours comme du sable écraser des corps d'hommes
Toujours du sang jusqu'au poitrail!
Quinze ans, son dur sabot dans sa course rapide
Broya des générations;
Quinze ans, elle passa fumante, d, toute bride,
Sur le ventre des nations.
Enfin, lasse d'aller sans finir sa carrière,
D'aller sans user son chemin,
De pétrir 1'univers, et comme une poussière,
De soulever le genre humain,
Les jarrets épuisés, haletante et sans force,
Prés de fléchir £l chaque pas,
Elle demanda grdce h. son cavalier corse;
Mais, bourreau , tu n'écoutas pas!
Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse;
Pour étouffer ses cris ardents,
Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse ,
De fureur tu brisas ses dents;
Elle se releva: mais un jour de bataille,
Ne pouvant plus mordre ses freins, Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille 2Et du coup te cassa les reins.
1
Le mot France étant de genre féminin, le poète a dü employer au figuré les fémi-nins cavale et juincnt.
2
Allusion a la bataille de Waterloo.
652
ALFEED DE MUSSET.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
LOUIS-CHARLES-ALFRED DE MUSSET naquit a Paris en lSio., II fut au collége Henri IV le condisciple du jeune due d'Orléans, 2dont l'amitié ne lui manqua jamais depuis. Au sortir du collége il essaya diverses études, la médecine, le droit. la peinture; enfin il fut entrainé par le mouvement littéraire de 1830 vers la poésie. Deux recueils de poémes qu'il publia successivement révélérent un grand talent, mais révoltérent bien des lecteurs par leur immoralité. Célébre a vingt-trois ans, il devint secrétaire de George Sand et fit avec elle le voyage d'Italie; mais il ne tarda pas d, se brouiller avec l'il-lustre écrivain. Les poésies qu'il donna depuis, tout en prouvant que son beau talent se développait, trahirent en même temps une Ame déchirée par le combat intérieur des passions et un dédain précoce de la vie. Alfred de Musset se fit aussi counaitre comme prosateur, en publiant les Confessions d'un enfant du siècle {1856) roman qui parait étre sa propre histoire, et par des nouvellés dont la plupart parurent dans la Revue des Deux Mondes et qui se distinguent par une fine analyse des passions. Enfin il a pris rang parmi les auteurs dramatiques par des cotnédies-proverbes, pleines d'esprit et de délicatesse, des comédies et des drames, qu'il écrivit sans penser toujours a les faire représenter. Plus tard quelques-unes de ces pièces out été portées sur la scène, et ont eu, pour la plupart, un trés grand succés au ThéAtre-Francais, oü 011 les joue encore souvent. Nous mentionnons: 11 ne faul jurer de rien, On ne bad ine pas avec f amour, Un Caprice et II faut qu une porie soit ouverte ou fermée, que nous reproduisons en partie pour faire connaltre au lecteur la prose d'Alfred de Musset.
Depuis 1848, la misanthropic du poéte semblait avoir augmenté, eu même temps que sa verve diminuait. La revolution de Février lui óta une place de bibliothécaire au ministère de 1'intérieur. qu'il avait due è, la protection du due d'Orléans. Louis Napoléon, devenu empereur, la lui rendit avec le titre de lecteur de 1'Impératrice. Depuis longtemps le poéte, qui sentait son talent s'éteindre, cherchait dans les excitations de la débauche l'inspiration qui lui manquait. Un dernier volume de vers qu'il fit paraitre en 1850, décèle une lassitude prématurée. Cependant, en 1852, il fut élu membre de l'Académie francaise. Depuis ce temps e'est a peine si Alfred de Musset a donné quelques pages de prose. II est mort en 1857, a l'lge de 47 ans.
1
Fils ainé du roi Louis-Philippe. II mourut en 1842, a la suite d'une chute de
2
voiture, a l'age de 32 ans
poésies.
653
|
i. AU LECTEÃR. (1840) des deux volumes de vers de 1'auteur. Ce livre est toute ma jeunesse; Je l'ai fait sans presque y songer. 11 y paraït, je le confesse, Et j'aurais pu le corriger. Mais quand Thomme change sans cesse. Au passé pourquoi rien changer? Va-t'en, pauvre oiseau passager; Que Dieu te mène h ton adresse! Qui que tu sois, qui me liras, Lis-en le plus que tu pourras, Et ne me condamne qu'en somma. Mes premiers vers sont d'un enfant, Les seconds d'un adolescent, Les derniers a peine d'un homme. |
2 DERNIERS VERS. (1S57.) d'alfred de musset. L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois, De tous les cótés sonne a mes oreilles. Depuis dix-huit mois d'ennuis et de veilles, Partout je la sens, partout je la vois. Plus je me débats contre ma misère, Plus s'éveille en moi l'instinct du malheur; Et, dès que je veux faire un pas sur terre, Je sens tout coup s'arréter mon coeur. Ma force i luiter s'use et se prodigue. Jusqu'd mon repos, tout est un combat; Et, comme un coursier brisé de fatigue, Mon courage éteint chancelle et s'abat. |
3. SUR LA NAISSANCE DU COMTE DE PARIS (1S3S).
De tant de jours de deuil, de crainte et d'espérance , De tant d'efforts perdus, de tant de maux soufferts, En es-tu lasse enfin, pauvre terre de France,
Et de tes vieux enfants 1'éternelle inconstance Laissera-t-elle un jour le calme a 1'univers?
Comprends-tu tes destins et sais-tu ton histoire?
Depuis un demi-siècle as-tu compté tes pas?
Est-ce assez de grandeur, de misère et de gloire, Et, sinon par pitié pour ta propre mémoire.
Par fatigue du moins t'arrêteras-tu pas?
Ne te souvient-il plus de ces temps d'épouvante Oü de quatre vingt-neuf résonna le tocsin ?
N'était-ce pas hier, et la source sanglante Oü Paris baptisa sa liberté naissante.
La sens-tu pas encore qui coule de ton sein?
A-t-il rassasié ta fierté vagabonde,
A-t-il pour les combats assouvi ton penchant, Cet homme audacieux qui traversa le monde,
Pareil au laboureur qtii traverse son champ.
Armé da soc de fer qui déchire et féconde?
S'il te fallait alors des spectacles guerriers,
Est-ce assez d'avoir vu l'Europe dévastée,
De Memphis a Moscou la terre disputée.
Et l'étranger deux fois assis a nos foyers,
Secouant de ses pieds la neige ensanglautée ?
ALFRED DE MUSSET {l8lO-1857).
S'il te faut aujourd'hui des éléments nouveaux. En est-ce assez pour toi d'avoir mis en lambeaux Tout ce qui porte un nom, gloire, philosophic, Religion, amour , liberté, tyrannic,
D'avoir fouillé partout, jusque dans les tombeaux?
En est-ce assez pour toi des vaines théories,
Sophismes monstrueux dont on nous a bercés :
Spectres républicains sortis des temps passés,
Abus de tous les droits, honteuses rêveries D'assassins en délire ou d'enfants insensés?
En est-ce assez pour toi d'avoir, en cinquante ans, Vu tomber Robespierre et passer Bonaparte,
Charles dix pour l'exil partir en cheveux blancs,
D'avoir imité Londre , Athènes, Rome et Sparte, Et d'être enfin Francais n'est il pas bientót temps?
Si ce n'est pas assez, prends ton glaive et ta lance. Réveille tes soldats, dresse tes échafauds;
En guerre ! et que demain le siècle recommence,
Afin qu'un jour du moins le meurtre et la licence Repus de notre sang, nous laissent le repos!
Mais, si Dieu n'a pas fait la souffrance inutile,
Si des maux d'ici-bas quelque bien peut venir, Si l'orage apaisé rend le ciel plus tranquille,
S'il est vrai qu'en tombant sur un terrain fertile, Les larmes du passé fécondent l'avenir;
Sache done profiter de ton expérience,
Toi qu'une jeune reine, en ses touchants adieux, Appelait autrefois plaisant pays de France!
Connais-toi done toi-méme, ose done être heureux , Ose done franchement bénir la Providence!
Laisse dire t qui veut que ton grand coeur s'abat, Que la paix t'affaiblit. que tes forces s'épuisent:
Ceux qui le croient le moins sont ceux qui te le disent. Ils te savent debout, ferme, et prête au combat;
Et, ne pouvant briser ta force, ils la divisent.
Laisse-les s'agiter, ces gens a passion,
De nos vieux harangueurs modernes parodies;
Laisse-les étaler leurs froides comédies,
Et, les deux bras eroisés, te prêcher Taction.
Leur seule vérité, e'est leur ambition.
Que t'importent des mots, des phrases ajustées ?
As-tu vendu ton blé, ton bétail et ton vin?
Es-tu libre? Les lois sont-elles respectées?
Crains-tu de voir ton champ pillé par le voisin ? Le maltre a-t-il son toit, et l'ouvrier son pain ?
POÃSIES.
Si nous avons cela, le reste est pea de chose.
II en faut plus pourtant; d travers nos ramparts,
De l'univers jaloux pénètrent les regards.
Paris remplit le monde, et, lorsqu'il se repose.
Pour que sa gloire veille il a besoin des arts.
Oü les vit-on fleurir raieux qu'au siècle oü nous sommes? Quand vit-on au travail plus de mains s'exercer?
Quand fümes-nous jamais plus libres de penser?
On veut nier en vain les choses et les hommes :
Nous aurons ü nos fils une page fl laisser.
Le bruit de nos canons retentit aujourd'hui;
Que l'Europe 1'écoute, elle doit le connaitre!
France, an milieu de nous un enfant vient de naitre.
Et, si ma faible voix se fait entendre ici,
C'est devant son berceau que je te parle ainsi.
Son courageux aïeul est ce roi populaire
Qu'on voit depuis huit ans, sans crainte et sans colère.
En pilote hardi nous montrer le chemin.
Son père est prés du tróne, une épée 4 la main ;
Tous les infortunés savent quelle est sa mère.
Ce n'est qu'un fils de plus que le ciel t'a donné,
France, ouvre-lui tes bras sans peur, sans flatterie;
Soulève doucement ta mamelle meurtrie,
Et verse en souriant, vieille mère patrie,
Une goutte de lait è, l'enfant nouveau-né.
5. IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OU VERTE OU FERMÃE.
Un petit salon. La marquise, assise sur un canapé, prés de Ia cheminée, fait de la tapisserie. Le covite entre et salue.
Le comte. Je ne sais pas quand je me guérirai de ma maladresse, mais je suis d'une cruelle étourderie. II m'est impossible de prendre sur moi de me rappeler votre jour, et toutes les fois que j'ai envie de vous voir, cela ne manque jamais d'être un mardi.
La marquise. Est-ce que vous avez quelque chose k me dire?
Le comte. Non; mais, en le supposant, je ne le pourrai pas; car c'est un hasard que vous soyez seule. et vous allez avoir, d'ici amp; un quart d'heure, una cohue d'amis intimes qui me fera sauver, je vous en avertis.
La marquise. II est vrai que c'est aujourd'hui mon jour, et je ne sais trop pourquoi j'en ai un. C'est une mode qui a pourtant sa raison. Nos mères laissaient leur porte ouverte; la bonne compagnie n'était pas nombreuse, et se bornait, pour chaque cercle, a une fournée d'ennuyeux qu'on avalait a la rigueur. Main tenant, dès qu'on recoit, on regoit tout Paris; et tout Paris, au temps oü nous sommes, c'est bien réellement Paris tout entier , ville et faubourgs. Quand on est chez
G. Plcetz. Manuel de Littérature frangaise. 4e éd. 4'i
655
alfred de musset (isloâ-1857).
soi, on est dans la rue. II fallait bien trouver un remède; de la vient que chacun a son jour. C'est le seul moyen de se voir le moins possible, et quand on dit: Je suis chez moi le mardi, il est clair que c'est comme si on disait: Le reste du temps, laissez moi tranquille.
Le comte. Je n'en ai que plus de tort de venir aujourd'hui, puisque vous me permettez de vous voir dans la semaine.
La marquise. Prenez votre parti et mettez-vous lè.. Si vous êtes de bonne humeur, vous parlerez, sinon chauffez-vous. Je ne compte pas sur grand monde aujourd'hui, vous regarderez défiler ma petite lanterne magique. Mais qu'avez-vous done? vous me semblez . . .
Le comte. Quoi ?
La marquise. Pour ma gloire, je ne veux pas le dire.
Le comte. Ma foi, je vous l'avouerai; avant d'entrer ici, je l'étais un peu.
La marquise. Quoi ? je le demande è, mon tour.
Le comte. Vous fdcherez-vous, si je vous le dis?
La marquise. J'ai un bal ce soir oü je veux être jolie; je ne me fdcherai pas de la journée.
Le comte. Eh bien! j'étais un peu ennuyé. Je ne sais ce que j'ai; c'est un mal è. la mode, comme vos réceptions. Je me désole depuis midi; j'ai fait quatre visites sans trouver personne. Je devais diner quelque part; je me suis excusé sans raisou. II n'y a pas un spectacle ce soir. Je suis sorti par un temps glacé: je n'ai vu que des nez rouges et des joues violettes. Je ne sais que faire, je suis béte è, faire plaisir.
La marquise. Je vous en offre autant; je m'ennuie è, crier. C'est le temps qu'il fait, sans aucun doute.
Le comte. Le fait est que le froid est odieux: l'hiver est une maladie. Les badauds voient le pavé propre, le ciel clair, et, quand un vent bien sec leur coupe les oreilles, ils appellent cela une belle gelée. C'est comme qui dirait une belle fluxion de poitrine. Bien obligé de ces beautés-lè.
La marquise. Je suis plus que de votre avis. II me semble que mon ennui me vient moins de l'air du dehors, tout froid qu'il est, que de celui que les autres respirent. C'est peut-être que nous vieillissons. Je commence è avoir trente ans, et je perds le talent de vivre.
Le comte. Je n'ai jamais eu ce talent-li, et ce qui m'épouvante, c'est que je le gagne. En prenant des années on devient plat ou fou, et j'ai une peur atroce de mourir comme un sage.
La marquise. Sonnez pour qu'on mette une büche au feu; votre idéé me gèle. (O/i entend le bruit d'une sonnette au dehors?)
Le comte. Ce n'est pas la peine; on sonne amp; la porte, et votre procession arrive.
La marquise. Voyons quelle sera la bannière, et surtout, t^chez de rester.
Le comte. Non; décidément je m'en vais.
La marquise. Oü allez-vous?
Le comte. Je n'en sais rien. (// se leve, salue et ouvre la porie). Adieu, madame, ó, jeudi soir.
656
il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. 657
La marquise. Pourquoi jeudi?
Le comte (debout, tenant le bonton de la porté). N'est-ce pas votre jour aux Italiens? J'irai vous faire une petite visite.
La marquise. Je ne veux pas de vous; vous êtes trop maussade. D'ailleurs, j'y mène M. Camus.
Le comte. M. Camus, votre voisin de campagne?
La marquise. Oui; il m'a vendu des pommes et du foin avec beaucoup de galanterie, et je veux lui rendre sa politesse.
Le comte. C'est bien vous, parexemple! 1 L'êtrele plus ennuyeux! on devrait le nourrir de sa marchandise. Et, a propos, savez-vous ce qu'on dit?
La marquise. Non. Mais on ne vient pas; qui avait done sonné?
Le comte {regar de par la fenétre). Personne, une petite fille, je crois, avec uu carton, je ne sais quoi, une blanchisseuse. Elle est lè, dans la cour, qui parle Ãk vos gens.
La marquise. Vous appelez cela je ne sais quoi, vous êtes poli. c'est mon bonnet. Eh bien, qu'est-ce qu'on dit de moi et de M. Camus? â Fermez done cette porte .... II vient un vent horrible.
Le comte { fermant la porté). On dit que vous pensez a vous remarier, que M. Camus est millionnaire, et qu'il vient chez vous bien souvent.
La marquise. En vérité! pas plus que cela ? Et vous me dites cela au nez tout bonnement?
Le comte. Je vous le dis, paree qu'on en parle.
La marquise. C'est une belle raison. Est-ce que je vous répète tout ce qu'on dit de vous aussi par le monde?
Le comte. De moi, madame? Que peut-on dire, s'il vous plait, qui ne puisse pas se répéter?
La marquise. Mais vous voyez bien que tout peut se répéter, puisque vous m'apprenez que je suis a la veille d'étre annoncée madame Camus. Ce qu'on dit de vous est au moins aussi grave, car il paralt malheureusement que c'est vrai.
Le comte. Et quoi done? Vous me feriez peur.
La marquise. Preuve de plus qu'on ne se trompe pas.
Le comte. Expliquez-vous, je vous en prie.
La marquise. Ah! pas du tout, ce sont vos affaires.
Le comte [se rassied). Je vous en supplie, marquise, je vous le demande en grdce. Vous êtes la personne du monde dont 1'opinion a le plus de prix pour moi.
La marquise. L'nne des personnes, vous voulez dire.
Le comte. Non, madame, je dis; la personne, celle dont l'estime, le sentiment, la ... .
La marquise. Ah! ciel! vous allez faire une phrase.
Le comte. Pas du tout. Si vous ne voyez rien, c'est qu'appa-remment vous ne voulez rien voir.
La marquise. Voir quoi?
Le comte. Cela s'entend de reste. 2
1
) C'est bicfi vous veut dire; Je vous reconnais bien la. Par cxcmple! est une exclamation du langage familier qui exprime l étonnement ou 1'ennui.
2
De reste (ne pas confondre avec du reste), locution adverbiale qui signifie: plus qu'il n'est nécessaire pour ce dont il s'agit.
alfred de musset (l8loâ1857).
La marquise. Je n'entends que ce qu'on me dit, et encore pas des deux oreilles.
Le comte. Vous riez de tout; mais, sincèrement, serait-il possible que, depuis un an, vous voyant presque tous les jours, faite comme vous êtes, avec votre esprit, votre grdce et votre beauté.. . .
La marquise. Mais, tnon Dieu! c'est bien pis qu'une phrase, c'est une déclaration que vous me faites IA. Avertissez au moins: est-ce une déclaration, ou un compliment de bonne année?
Le comte. Et si c'était une déclaration?
La marquise. Oh! c'est que je n'en veux pas ce matin. Je vous ai dit que j'allais au bal, je suis exposée a en entendre ce soir; ma santé ne me permet pas ces choses-lè. deux fois par jour.
Le comte. En vérité, vous êtes décourageante, et je me réjouirai de bon coeur quand vous y serez prise a votre tour.
La marquise. Moi aussi, je m'en réjouirai. Je vous jure qu'il y a des instants oü je donnerais de grosses sommes pour avoir seule-ment un petit chagrin. Tenez, j'étais comme cela pendant qu'on me coiffait, pas plus tard que tout a l'heure. Je poussais des soupirs k me fendre l'Ame, de désespoir de ne penser k rien.
Le comte. Raillez, raillez! Vous y viendrez.
La marquise. C'est bien possible, nous sommes tous mortels. Si je suis raisonnable, d qui la faute ? Je vous assure que je ne me défends pas.
Le comte. Vous ne voulez pas qu'on vous fasse la cour.
La marquise. Non. Je suis trés bonne, mais, quant A cela, c'est par trop béte. Dites-moi un peu, vous qui avez le sens commun, qu'est-ce que signifie cette chose-la: faire la cour è une femme?
Le comte. Cela signifie que cette femme vous plait, et qu'on est bien aise de le lui dire.
La marquise. A la bonne heure; mais cette femme, cela lui plalt-il, Ãl elle, de vous plaire? Vous me trouvez jolie, je suppose, et cela vous amuse de m'en faire part. Eh bien, après? Qu'est-ce que cela prouve? Est-ce une raison pour que je vous aime? J'imagine que, si quelqu'un me plalt, ce n'est pas paree que je suis jolie. Qu'y gagne-t-il Ãl ses compliments? La belle manière de se faire aimer que de venir se planter devant une femme avec un lorgnon, de la re-garder des pieds è Ia tête, comme une poupée dans un étalage, et de lui dire bien agréablement: Madame, je vous trouve charmante! Joignez è. cela quelques phrases bien fades, un tour de valse et un bouquet, voilé pourtant ce qu'on appelle faire sa cour. Fi done! Comment un homme d'esprit peut-il prendre goüt £l ces niaiseries-lè ? Cela me met en colère quand j'y pense.
Le comte. II n'y a pourtant pas de quoi se fdcher.
La marquise. Ma foi, si. II faut supposer a une femme une téte bien vide et un grand fonds de sottise, pour se figurer qu'on la charme avec de pareils ingrédients. Croyez-vous que ce soit bien divertissant de passer sa vie au milieu d'un déluge de fadaises, et d'avoir du matin au soir les oreilles pleines de balivernes? II me semble, en vérité, que si j'étais homme et si je voyais une jolie femme, je me dirais; Voilé, une pauvre créature qui doit être bien assommée de cem-
658
il faut qu'une forte soit ouverte ou fermée. 659
pliments. Je l'épargnerais, j'aurais pitié d'elle, et, si je voulais essayer de lui plaire, je lui ferais l'honneur de lui parler d'autre chose que de son malheureux visage. Mais non, toujours: âVous êtes jolie,'' et puis âVous êtes jolie,'' et encore âjolie.quot; Eh! mon Dieu, on le sait bien. Voulez vous que je vous dise? vous autres hommes ö, la mode, vous n'êtes que des confiseurs déguisés.
Le comte. Eh bien ! madame, vous êtes charmante, prenez-le comme vous voudrez. (On entend la sonnetté) On sonne de nouveau; adieu. je me sauve. (// se iève, et ouvre ia portc).
La marquise. Attendez done, j'avais è. vous dire. ... je ne sais plus ce que c'était .... Ah! passez-vous par hasard du coté de Fossin, dans vos courses?
Le comte. Ce ne sera pas par hasard, madame, si je puis vous être bon a quelque chose
La marquise. Encore un complinent! Mon Dieu, que vous m'en-nuyez! C'est une bague que j'ai cassée, je pourrais bien l'envoyer
tout bonnement, mais c'est qu'il faut que je vous explique.....
{Elle óie la bagne de son doigt.)
Tenez, voyez-vous, c'est le chaton. 1 11 y a 1^ line petite pointe, vous voyez bien, n'est-ce pas? Ca s'ouvrait de coté, par ld; je Fai heurtée ce matin je ne sais 011, le ressort a é'é forcé.
Le comte. Diies done, marquise, sans indiscrétion, il y avait des cheveux lü-dedans?
La marquise. Peut-être bien. Qu'avez-vous i rire?
Le comte. Je ne ris pas le moins du monde.
La marquise. Vous êtes un impertinent; ce sont des cheveux de mon mari. Mais je n'entends personne. Qui avait done sonné encore ?
Le comte {regardant a la fcnctrc). Une autre petite fille, et un autre carton. Encore un bonnet, je suppose. A propos, avec tout cela. vous me devez une confidence.
La marquise. Fermez done cette porte, vous me glacez.
Le comte. Je m'en vais. Mais vous me promettez de me répéter ce qu'on vous a dit de moi, n'est-ce pas, marquise?
La marquise. Venez ce soir au bal, nous causerons.
Le comte. Ah! parbleu oui, causer dans un bal! Joli endroit de conversation, avec accompagnement de trombones et un tintamarre de verres d'eau sucrée ! L'un vous marche sur le pied, l'autre vous pousse le coude, pendant qu'an laquais tout poissé 2 vous fourre une glacé dans votre poche. Je vous demande un peu si c'est lÃi. .. .
La marquise. Voulez-vous restev ou sortir? Je nous répète que vous m'enrhumez. Puisque personne ne vient, qu'est-ce qui vous chasse?
Le comte (Jerme la porte et vient se rasseoir). C'est que je me sens, malgré moi, de si mauvaise humeur, que je crains vraiment de vous excéder. II faut décidément que je cesse de venir chez vous.
La marquise. C'est honnête; et k propos de quoi?
Le comte. Je ne sais pas, mais je vous ennuie, vous me le disiez vous-même tout è l'heure, et je le sens bien, c'est trés naturel. C'est
1
Le chaton est cette partie d'une bague dans laquelle une pierre précieuse est enchasséc.
2
Poisser signifie: frotter de po ix, puis, par extension, salrr, gdter avec quelque chose de gluant, quoique ce ne soit pas de la poix.
alfred de musset {l8loâ1857).
ce nialheureux logement que j'ai li en face; je ne peux pas sortir sans regarder vos fenêtres, et j'entre ici machinalement, sans réfléchir A ce que j'y viens faire.
La marquise. Si je vous ai dit que vous m'ennuyez ce matin, c'est que ce n'est pas une habitude. Sérieusement, vous me feriez de la peine; j'ai beaucoup de plaisir è, vous voir.
Le comte. Vous? Pas du tout. Savez-vous ce que je vais faire? Je vais retourner en Italië.
Après s'être encore levé plusieurs fois pour s'en aller et avoir ouvert la porte pour la refermer et renouer la conversation , le comte demande enfin en toute forme la main de la jeune veuve.
La marquise. Ah! â Eh bien, si vous rn'aviez dit cela en arrivant, nous ne nous serions pas disputés. â Ainsi, vous vonlez m'épouser?
Le comte. Mais certainement, j'en meurs d'envie, je n'ai jamais osé vous le dire, mais je ne pense pas amp; autre chose depuis un an; je donnerais mon sang pour qu'il me fikt permis d'avoir la plus légère espérance....
La marquise. Attendez done, vous êtes plus riche que moi.
Le comte. Oh! mon Dieu, je ne crois pas, et qu'est-ce que cela vous fait? Je vous en supplie, ne parions pas de ces choses-ltl! Votre sourire, en ce moment, me fait frémir d'espoir et de crainte. Un mot, par gramp;ce! ma vie est dans vos mains.
La marquise. Je vais vous dire deux proverbes: le premier, c'est quV/ u'j' a rien de tel que de s'entendre. Par conséquent, nous cau-serons de ceci.
Le comte. Ce que j'ai osé vous dire ne vous déplait done pas?
La marquise. Mais non. Voici mon second proverbe: c'est quV/ faut qu'une porte soit onver te ou fermée. Or, voila trois quarts d'heure que eelle-ei, grdee è. vous, n'est ni l'un ni 1'autre, et eette chambre est parfaitement gelée. Par conséquent aussi, vous allez me donner le bras pour aller diner chez ma mère. Après cela, vous irez chez Fossin.
Le comte. Chez Fossin, madame? pourquoi faire?
La marquise. Ma bague.
Le comte. Ah! c'est vrai , je n'y pensais plus. Eh bien, votre bague, marquise ?
La marquise. Marquise, dites-vous ? Eh, bien, Ãl ma bague. il y a justement sur le ehaton une petite couronne de marquise , et comme eela peut servir de cachet .... Dites done, comte, qu'en pensez-vous? il faudra peut-être óte; les fleurons? 1 Allons, je vais mettre un ehapeau.
Le comte. Vous me eomblez de joie! .... comment vous exprimer? ....
La marquise. Mais fermez done eette malheureuse porte! eette chambre ne sera plus habitable.
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1
Le fleuro)i. est une espèce de représentation de fleur servant d'ornement. La couronne de marquis est de fleurons et de perles alternativement, tandis que la couronne de comte est de pointes surmontées de perles et n'a pas de fleurons.
66i
S A N D B A U.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
JULES SANDEAU naquit Ãl Aubusson (département de la Creuse, ancienne Marche), en 1811. II vint tl Paris pour y faire son droit, mais ses relations avec la Jeune Mme Dudevant, devenue depuis si célèbre sous le nom de George Sand, - le tournérent vers la littéra-ture. lis y débutèrent ensemble par le roman de Rose et Blanche, signé d'abord Jules Sand et classé plus tard dans les oeuvres de George Sand, qui prit dès lors a son associé la moitié de son nom. Depuis ce temps la vie de Sandeau resta consacrée aux travaux litté-raires. II a publié sans collaborateurs, un trés grand nombre de romans qui se font remarquer par la finesse de l'observation et la vérité piquante du style. Les plus remarquables de ces romans sont Mquot;lc de Sommerville, (1834), Valereuse (1846), Mllc de la Seiglière (1848), Sacs et parcheinins (1851), Jéan dé 7hommeray (1871).
En 1851, Sandeau fit de son roman M11* de la Seiglicre une excellente comédie qui obtint au Thédtre-Francais un grand et légi-time succès. Nous en donnerons l'analyse, et nous en reproduirons quelques scènes. Plus tard il a écrit avec M. Augier, plusieurs autres comédies. Nous mentionnons le Gendre de M. Pairier (1854), la meilleure pièce due a cette collaboration, la Pierre de touche (1854), la Ceinture dorée (1856), Jean de 7 hommer ay (1871).
Depuis 1853, Jules Sandeau est un des conservateurs de la bibliothèque Mazarine; cinq ans plus tard il fut élu membre de 1'Académie frangaise. II est mort i Paris en 1883.
MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÃRE.
COMÃDIE EN QUATRE ACTES. 2
La scène se passé au chateau de la Seiglière, dans le Poitou, en 1817, c'est-a-dire en pleine Restauration. Le marquis de la Seiglière est un de ces émigrés francais rentrés a la suite de la familie royale, qui, dans leur long exil, ân'avaient rien appris et rien oubliéquot; et dont Béranger a immortalisé le type dans sa chanson du Marquis de Car abas. * Plus heureux que bien d'autres , le marquis de la Seiglière a pu rentrer immédiatement en possession de ses terres confisquées et vendues par la République. Un de ses anciens fermiers, le vieux Stamply, qui avait acheté ces domaines a bas prix , l'a recu au seuil de la porte du chateau de la Seiglière, en lui disant: âMonsieur le marquis, vous ètes chez vous.quot; M. de la Seiglière et sa fille croient y ètre en efïet. Le vieux marquis, qui vria jamais reconnu a la république le droit de confisquer ses biensne pouvant imaginer qu'un rustre, un manant puisse posséder une terre noble autrement que comme usurpateur et provisoirement, trouve
1
D'après Vapereau, Dictionnaire de com tempo rains.
2
Cette comédie, comme la plupart des pièces modernes jouées dans les grands théatres de Paris a paru chez Calman-Lévy freres.
sandeau (l8ll-1883).
cette restitution chose toute simple et dont 11 doit a peine quelque reconnaissance a son fidéle vassal. Mlle Hélène de la Seiglière, jeune fille de dix-huit ans, étrangére aux détails de la vie positive , croit également que le vieux fermier n'a fait que restituer un bien qui appartient a son père; mais elle regarde la démarche de Stamply comme un acte de haute probité; et, entrainée vers le vieillard par l'instinct de la reconnaissance, elle pave, sans s'en douter, la dette de son père.
Cependant une voisine du marquis de la Seiglière, la baronne de Vaubert, qui désire marier son fils Raoul a l'héritière des riches propriétés de la familie de la Seiglière. connait mieux le véritable état des choses. Sachant que, aux yeux de la loi, le vieux Stamply est le seul propriétaire légitime de ce domaine qu'il a payé de ses deniers, qu'il a amélioré et même agrandi par son travail, elie a su I'amener a force d'habileté et d'esprit, k faire au marquis de la Seiglière une donation entre vifs ' de son ancien domaine. Le marquis, dans sa naïve ignorance des choses juridiques, n'a vu dans cette donation qu'une formalité assez inutile pour constater une restitution légitime.
Le vieux Stamply a pu consentir a cette donation, paree qu'il croit avoir perdu son fils unique , brave officier qui a servi avec distinction dans l'armée impériale, qui a gagné le grade de commandant* dans la campagne de Russie, en 1812, mais qui, depuis la bataille de la Moskva, n'a plus donné de ses nouvelles. Le père Stamply. après avoir été quelque temps flatté et choyé de tout le monde, a été peu a peu délaissé, et enfin relégué dans la petite maison du garde-chasse. II y est mort, aban-donné de tous, excepté de de la Seiglière, qui l'a entouré, jusqu'a sa dernière heure, d'une piété et d'une reconnaissance toutes filiales.
Après la mort du vieillard, le champ est devenu tout a fait libre pour les intrigues de de Vaubert, et bientót Mlle de la Seiglière et le jeune baron se sont trouvés fiancés, sans trop savoir comment. Le jeune Vaubert, qui aspire au titre de savant, est trop absorbé par l'étude des trois règnes de la nature pour s'occuper beaucoup de sa fiancée et de son futur beau-père. Celui-ci, en revanche, le regarde comme un gen-tilhomme dégénéré; mais, s'il subit comme gendre un jeune homme qui préfère a la plus belle chasse une promenade dans les champs pour compléter ses herbiers, il le fait uniquement, paree qu'il veut le bonheur de sa fille Hélène, et que la baronne de Vaubert lui a persuadé que leurs enfants s'adorent.
Le premier acte de la pièce expose admirablement eet état de choses, tout en nous montrant le vieux marquis, déjeunant bien le matin, dinant mieux le soir, chassant dans la journée, parlant avec enthousiasme de son roi et avec mépris de ^monsieur de Buonapartequot;, si content enfin de la vie qu'il mène que, s'adressant a son valet de chambre, il s'écrie: Compreuds-tu, Jasmin , qu'il y ait des gens qui se plaignent de Vexistence? II n est pas jusqu'a ta figure bete que je ne premie plaisir ct regarder.quot;
Cette douce quiétude, qui semble réaliser la félicité des hommes de l'age d'or, va être cruellement troublée. Dans la matinée il s'est présenté au chateau un jeune homme qui a demandé a voir le marquis âpour affaire.quot; Jasmin lui dit que M. de le Seiglière n'est jamais visible a cette heure, et que du reste le déjeuner est servi. Le jeune homme, qui refuse de dire son nom, s'en va faire une promenade au pare, ajoutant qu'il repassera dans une heure. Lorsqu'il revient, le marquis est parti pour le chasse. A son valet de chambre qui lui parlait de cette visite d'affaire il a répondu: Je n ai pas d'affaires, et celles d'autrui ne vi interessent pas. A défaut du marquis, la jeune inconnu lie conversation avec M. Destournelles, avocat de Poitiers, qu'il rencontre au salon du chateau. C'est un vieil ambitieux qui, pour parvenir a une place de président ou au moins de conseiller a la cour royale, désire s'allier a une familie noble. Depuis longtemps il poursuit de ses déclarations et de sa demande Mme de Vaubert, sa cliente, sans se laisser rebuter par les railleries de cette grande dame et les épigrammes parfois brutales du marquis de la Seiglière. La baronne, impatientée des assiduités de l'avocat, vient de le congédier définitivement et avec une hauteur blessante. M. Destournelles, qui brule de se venger de Mme de Vaubert, donne vo-lontiers au jeune homme, qu'il rencontre par hasard, les renseignements que celui-ci lui demande sur les intrigues de la baronne et sur 1'ingratitude dont le marquis de la Seiglière a payé les bienfaits du vieux Stamply. L'avocat commence a entrevoir la possibilité d'un bon procés.
Le jeune homme. Si Facte de donation de feu Thomas Stamply renfermait quelque nullité?
1 Donation entre vifs (pour vivants) est un terme juridique; la donation entre vifs est opposée a la donation par testament.
2 Le grade de commandant (de bataillon) et de chef d'escadron répond, dans l'armée francaise, au grade de major dans d'autres armées.
602
mademoiselle de la se1gl1er.e (actes i et ii). 663
Destournelles. II n'en existe aucune.... Mais on peut en trouver.
Le jeune homme. S'il se présentait un héritier dent le donateur aurait ignoré l'existence.. .. un héritier de sa familie?
Destournelles. Un seul pourrait se présenter avec un droit de revendication. Malheureusement, il n'est pas probable que celui-la se présente jamais.
Le jeune homme. Pourquoi?
Destournelles. Paree qu'il dort en Russie, depuis cinq ans. sous six pieds de neige.
Le jeune homme. Le fils de Stamply?
Destournelles. Oui, Bernard.
Le jeune homme. Ainsi, monsieur, raalgré la donation, Bernard Stamply pourrait revendiquer une partie de l'héritage de son père?
Destournelles. Une partie! C'est, pardieu! bien le tout qu'il pourrait réclamer.
Après avoir obtenu cette assurance, le jeune homme dit qu'il n'a que faire mainle-nant de voir M. de la Seiglière, et qu'il désire entretenir Tavocat dans son cabinet. Mv Destournelles se déclare prêt a le suivre a Poitiers. Les deux personnages, en sor-tant du salon, se complimentent a la porte; c'est a qui passera le dernier. Enfin, le jeune homme impatienté s'écrie; vPasses done, monsieur , et pas de faeons, je suis iei ehez moi.quot;
Au second acte, nous apprenons clairement que le jeune inconnu n'est autre que Bernard , le fils ressuscité du vieux Stamply. Laissé pour mort sur le champ de bataille , il s'est vu trainer jusqu'au fond de la Sibérie et, après cinq ans de captivité, il a pu enfin rentrer en France. C'est la baronne de Vaubert, qui en apporte la nouvelle au marquis de la Seiglière.
La baronne. Croyez-vous aux revenants? . . . Si vous n'y croyez pas, vous avez tort* le fils Stamply, Bernard, ce héros mort et enterré depuis cinq ans sous les glacés de la Russie ....
Le marquis. Eh bien?
La baronne. Eh bien! on l'a vu aujourd'hui, il n'y a qu'un instant, d Poitiers; on l'a vu en chair et en os, on l'a vu, ce qui s'appelle vu, et on lui a parlé; et c'est lui, c'est Bernard, Bernard Stamply , le fils de votre ancien fermier. II existe, il vit, le dróle n'est pas mort.
Le marquis. Eh bien! qu'est-ce qui ga me fait ?
La baronne. Comment, ce que cela vous fait? . , . Le fils de Stamply n'est pas mort, il est de retour au pays, on a constaté son identité, et vous demandez ce que cela vous fait ?
Le marquis. Mais sans doute; si ce garcon a des raisons d'aimer la vie, tant mieux pour lui qu'il ne soit pas en terre. Je serai charmé de le voir. . .. Pourquoi ne s'est-il pas déjü présenté?
La baronme. Oh! soyez calme, il se présentera.
Le marquis. Qu'il vienne! on le recevra, on aura soin de lui; au besoin , on lui fera un sort; s'il hésite, qu'on le rassure; il aura ce qu'il demandera.
La baronne Et s'il demande tout? â Le marquis. Hein?
La baronne. Avez-vous lu un livre qui s'appelle le Code?
Le marquis. Le Code? â La baronne. Qui, le Code Napoléon.
Le marquis. Jamais!
La baronne. C'est un livre d'un style assez sec, trés goüté lors-qu'il consacre nos droits, mais peu estimé quand il contrarie nos pré-
SANDEAU (loll â1883).
tentions. Je doute, par exemple, que vous en aimiez beaucoup le chapitre des donations entre vifs. Lisez-le cependant, je le recom-raande 3. vos méditations.
Le marquis. Ah ga, madame la baronne, me ferez-vous l'amitié de m'apprendre ce que tout cela signifte?
La baronne. Monsieur le marquis, cela signifie que Thomas Stamply, du vivant de son fils, n'aurait pu disposer en votre faveur que de la moitié de ses biens, et que n'ayant disposé de tout que dans l'hypothèse que son fils était mort, ces dispositions se trouvent anéanties; cela signifie que vous n'êtes plus chez vous, que Bernard va vous faire assigner en restitution de titres, et qu'au premier jour, armé d'un jugement en bonne forme, ce gar con £l qui vous parlez de faire tin sort, vous sommera de déguerpir, ' et vous mettra poli-ment ö, la porte. Comprenez-vous maintenant?
Le marquis Ta, ta, ta! Je ne me soucie pas mal de votre Code et de vos donations entre vifs Que parlez-vous d'ailleurs de donation ? On me restitue ce qu'on m'a dérobé, et cela s'appelle une donation! Le mot est joli. Une donation! Un la Seiglière acceptant une donation! Madame la baronne, les la Seiglière n'ont jamais rien accepté que de la main de Dieu.
La baronne (a part). Vieil enfant!
Le marquis, line donation! Comment, ventre-de-loup, je suis chez tnoi, heureux , paisible, et parce qu'un vaurien , qu'on croyait mort, se permet de vivre, je devrai lui compter la fortune de mes ancê tres ? C'est le Code qui le veut ainsi! Mais ce sont done des can-nibales qui Tont rédigé, votre Code, qui se dit civil, 1 je crois, rimpertinenl!
La baronne. Voyons, marquis, parions sérieusement, la chose en vaut la peine. Jusqu'ici j'ai respecté vos illusions, la gravité des circonstances ne me permet plus de ménagements. Votre ancien fermier ne vous avait rien dérobé; il ne vous devait rien; il pouvait tout garder. C'est done bel et bien une donation qu'il vous a faite et que vous avez acceptée.
Après avoir souhaité que Bernard aille a tons les diables , après avoir juré qu'il ne cédera pas, qu'il plaidera, s'il le faut, après avoir dit, entre autres enfantillages , que, dans ce procés , il aura pour lui le roi, le marquis finit pourtant par comprendre la gravité de sa position et par prêter l'oreille aux prudents conseils que lui donne la baronne , maitresse consommée dans Tart de conduire une intrigue. On convient de recevoir Bernard avec une extréme politesse, même avec humilité, d'étre doux et résigné , pour calmer la colère du jeune homme, de ne pas discuter ses droits, au contraire de flatter ses opinions et de l'amener a s'installer comme un hóte dans le chateau. ^Le 1 temps et moi, ajoute la baronne, nous fei-ons le restequot; Ce plan de campagne a peine arrété, Bernard Stamply et son avocat Destournelles se font annoncer.
Le marquis, sous l'ceil de la baronne, qui, par des gestes et des avertissements a voix basse, réprime a l'instant ses velléités de fierté et de colère,-joiie son róle a mer-veille. Bernard est d'abord habilement amené a renvoyer Destournelles et a admettre la baronne en tiers a 1'explication qu'il doit avoir avec le marquis. â// est perdu, dit l'avocat a part et en sortant ^si je ne trouve vioyeu d'interrompre cet cntretien.quot;
664
1
Jeu de mot sur le double sens du mot civil. Dans Code civil le mot civil s'oppose a penal (Code pénal). Mais I'adjectif civil est aussi synonyme de poli, bien élevé et est alors le contraire de grossier.
mademoiselle de la seiglière (acte ii, scène vil). 665
En effet, les paroles mielleuses de la baronne ne manquent pas leur eftet sur Bernard, qui, presque persuadé qu'on a indignement calomnié la conduite du marquis de la Seiglière et de M1»6 de Vaubert envers son père, est sur le point de fiéchir, lorsque Destournelles, comme il se l'était promis, vient empêcher les choses d'aller plus loin. On entend des cris au dehors, l'avocat entre impétueusement.
ACTE II, SCÃNE VIL
Destournelles. Venez, venez, noble jeune homme .. . Oh! pardon , madame la baronne, pardon, monsieur le marquis, mais je suis si ému ....
Le marquis. Qu'est-ce done?
Destournelles. Tout le village .... que j'ai rencontré, et Ãl qui je n'ai pu taire le retour miraculeux de notre jeune guerrier ....
La baronne. Eh quoi! vous vous êtes permis ....
Destournelles. Cette nouvelle inattendue a excité une surprise, un enthousiasme universel. ... lis sont ld.... deux cents paysans.... qui demandent k grands cris le compagnon de leurs premiers jeux .... les héros de Volontina!
Le marquis. Monsieur Destournelles! ....
Destournelles. Si monsieur le marquis veut se mettre a cette fenétre, il jouira d'un spectacle bien émouvant: deux cents villa-geois se disputant les mains de leur nouveau seigneur. [Zes cris augmentent.
Le marquis {passant devant la Baronne). Monsieur Destournelles!
Destournelles {allant a la porte-fentire a droitè). Tenez, tenez, les entendez-vous? .. . . Voyez! ils ont forcé la grille, les voild dans la cour.
Bernard. Un tel accueil! . . .. j'étais loin de m'attendre ....
Destournelles. Hdtez-vous .... ils sont capables de faire irruption dans le chateau.
Le marquis. Irruption! .. . . Qu'ils viennent .... je les attends! .... Hold .... La Brisée .... tous mes laquais!
Bernard. N'appelez personne, monsieur: ce sont mes amis, et je suffirai pour les congédier. Venez-vous, monsieur Destournelles?
(// sort par la porte-fenétre de droite).
Destournelles (e« sortant, au marquis). Comment done! mon cliënt l'objet d'une ovation aussi populaire!.. .. Ah! monsieur le marquis, quel épisode pour ma plaidoirie!
(// sort avec Bernard. â A leur aspect les cris redoublent au dehors)
SCÃNE VIII.
Le marquis. Quel vacarme! . ... Ces animaux-lè ne criaient pas autrement quand je suis revenu.
La baronne. Maudit avocat!
Le marquis. Oh! .... il ne mourra que sous ma canne .... et quant d son cliënt....
La baronne. Calmez-vous.
Le marquis (par cour ant la scène'). Comment! un dróle, dont j'ai vu la mère apporter gt;ici pendant dix ans le lait de ses vaches, viendra m'insulter chez moi, et je n'y pourrai rien!
sandeau (l8x i â 1S83).
Le baronne Calraez-vous, vous dis-je.
Le marquis. Un va-nu-pieds qui, trente ans plus tót, se füt estimé trop heureux de panser mes chevaux et de les conduire a l'abreuvoir!
La baronne. Bienfaits de la révolution!
Le marquis. Le malheureux! . . . . Mais avez-vous entendu avec quelle emphase ce fils de bouvier a parle des sueurs de son père? Quand ils ont dit cela, ils ont tout dit: La sueur! .... La sueur de leurs pères! . . . . Les impertinents et les sots! ... . Comme si leurs pères avaient inventé la sueur et le travail! S'imaginent-ils done que nos pères ne suaient pas, eux aussi? Pensent-ils qu'on suait moins sous le haubert que sous le sarrau ? 1
La baronne. II peut rentrer d'un instant è 1'autre.
Le marquis. Et ce Destournelles, avec son héros de Volontina . . . . Les voilé, ces héros! VoilÃl ces fameuses rencontres dont monsieur de Buonaparte a fait si grand bruit! II se trouve qu'en fin de compte . les morts se ramassaient eux-mémes, et les tués ne s'en portent que mieux. Madame la baronne, quand un la Seiglière tombe, e'est pour ne plus se relever.
La baronne A la bonne heure.
Le marquis. Mais ne füt-on qu'un Stamply, quand on s'est fait tuer au service de la France, c'est bien le moins qu'on ne vienne pas soi-même le raconter aux gens. Si ce garnement avait pour deux sous de cceur, il rougirait de se sentir en vie, et il irait se jeter tête baissée dans la rivière.
La baronne (riant). Que voulez-vous? .... ga ne sait pas vivre. -
Le marquis. Qu'il vive done, mais qu'il se cache! â âCache ta vie,quot; a dit le sage. Que ne restait-il en Sibérie? il y avait ses habitudes.
La baronne. Un héritage d'un million!.... On peut quitter pour moins les coteaux de l'Oural et l'intimité des Baskirs.
Le marquis. Un héritage d'un million!.... Tenez, baronne, s'il me pousse a bout....
La baronne. Que ferez-vous?
Le marquis. Je le tralnerai de tribunaux en tribunaux.
La baronne. Vous lui épargnerez la peine de vous y trainer lui-méme; car, vous le voyez, il connalt ses droits, il est bien conseillé.
Le marquis (irrité). Oui, par ce Destournelles.
La baronne. Qui l'excite, qui 1'aiguillonne .... et tant que Bernard sera sous cette influence. . . Ah! si l'on pouvait les séparer . . . . je répondrais bien encore ...
Le marquis [haiissajit les épaules). Oui, mais comment ? . ,. . c'est impossible!
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1
Le haubert, mot d'origine germaniqne [halsberc], sorte de cuirasse ou cotte de mailles, était l'armure des chevaliers (patitscrhemd), le sarrau était un vêtement grossier a l'usage des paysans [boerenkiel).
mademoiselle de la se1glière (acte ii, scène viii). 667
La baronne (vivement). Attendez! . . . . oh! quelle idéé! . . . nous le tenons! . . . .
Le marquis. Quoi done?
La baronne. Nous le tenons, vous dis-je. Ma lettre? .... cette lettre de tantót? .... que je vous ai donnée? ....
Le marquis i^montraiit la table a gauche). Eh bien! cette lettre, elle est 1^, dans le tiroir.
La baronne (court a la cable, ouvre le tiroir, prend la lettre et sonne). Jasmin!
Le marquis. Que voulez-vous faire'?
La baronne. Vous le saurez! â Jasmin!
Le marquis. Mais expliquez-moi du moins ....
La baronne. Comment, vous ne comprenez pas? .... Cette lettre, vous le savez, appelle Destournelles a Paris. On lui annonce que sa nomination de conseiller dépend de sa promptitude Ãl se rendre auprès du ministre.
Le marquis. Eh bien?
La baronne. Eh bien! les intéréts de monsieur Bernard lui sont moins chers que les siens propres; et, soyez-en sur, dans un quart d'heure il partira.
Le marquis. Vous pourriez croire?
La baronne. J'en réponds, et, une fois parti, je vous garantis qu'il restera Id-bas plus de temps qu'il ne nous en faudra pour avoir raison de son cliënt. â Jasmin! â Dieu! Bernard!
Bernard rentre en effet, raffermi par Destournelles dans son dessein de revendiquer ses droits, le cceur apaisé. II declare hautement qu'il ne renonce a aucun de ses droits, mais que le marquis n'a a redouter de sa part rien de blessant pour sa dignité, qu'il part, livrant M. de la Seiglière aux inspirations de son honneur, qui lui dictera ce qu'il lui reste a faire.
Bernard est sur le point de partir, lorsque MJle de ia Seiglière entre dans le salon. Elle a entendu la grande nouvelle que le fils de son vieil ami Stamply n'est pas mort, qu'il est arrivé. Elle vient lui en exprimer sa joie dans des termes si aftectueux, demande avec tant de naturel si on a préparé l'appartement de M. Bernard au chateau , lui fait de si doux reproches, lorsqu'il refuse de rester , que le jeune homme est bientót ébranlé. Pendant qu'il hésite encore, Jasmin annonce que le diner est servi. Bonnc nouvellef s'écrie le vieux marquis; ma foi, qu'il 'parte on qu'il reste, d table! je meurs de faini. â â Vous dlnerez avec nous du moins, dit Hélène a Bernard, vous serez d coté de moi, nous parierons de votre père.quot; II est impossible de répondre par un refus a une invitation si aimable. Bernard est entrainé. Mlle de la Seiglière, dans sa naïve ignorance de ce qui vient de se passer, invite même M. Destournelles. Le vieux gen-tilhomme, qui, avec la perspective du diner, a retrouvé sa belle humeur et toute son insouciance, confirme cetie invitation sur un signe de Mme de Vaubert. Les deux partis hostiles entrent gaiment dans la salie a manger, pendant que la baronne remet a Jasmin la lettre préparée pour l'avocat, avec ordre de la lui donner pendant le diner, en lui disant qu'un exprès. un inconnu vient de l'apporter de Poitiers.
Le troisleme acte nous montre le 'succès complet des calculs de la baronne: M. Destournelles est parti immédiatement après avoir recu la lettre mystérieuse qui lui promet, a Paris , la réalisation de ses réves ambitieux. Bernard , abandonné a sa propre nature, n'a pu résister a 1'amabilité et a la bonté de celle qui a fermé les yeux a son vieux père. S'il a refusé de s'installer au chateau, s'il est allé habiter la petite maison du garde-chasse oü son père est mort, il est cependant, depuis six semaines , le commensal du vieux marquis, qui reconnait en lui un joyeux compagnon et un bon chasseur. II est pourtant un point sur lequel le vieillard et le jeune homme ne sont jamais d'accord: e'est la politique. Q,uand le marquis traite Napoléon Ier de petit officier de fortune, qu'il parle avec dédain de ses quelques batailles gagnées en dépit de tont es les regies de V art militaire, quand il se réjouit qu'il ait enfin rept le digne
sandeau (isli â1883).
prix de ses escapades, 1 le jeune officier de la grande armee n'y peut plus tenir; il se fiche tout de bon, et il faut tout l'ascendantqu'Hélène exerce sur lui et sur son pèrepour empêcher un éclat et une rupture. En voyant Mlle de la Seiglière apaiser d un mot, d'un regard , la colére de Bernard, la baronne de Vaubert, dont le but était de conquérir la fortune des la Seiglière , ou plutót de Bernard pour son fils Raoul, se demande si elle n'a peut-être pas réussi au-dela de ses désirs. Elle se rassure pourtant: quand même Hélène oublierait sa naissance et son rang au point de répondre a la passion de Bernard; le fier marquis voudrait-i! jamais donner son consentement a une mésalliance?
Sur ces entrefaites revient M. Destournelies. II a enfin compris qu'il est la dupe de la baronne, et que c'est a l'instigation de cette df.me qu'on l'amuse a Paris par de vaines promesses. Au premier coup d'oeil, le vieil avocat saisit le véritable état des choses et le changement de Bernard. Un entretien avec son cliënt l'éclaire tout a fait. Bernard aime M,le de la Seiglière; il partira sans se déclarer, après avoir renoncé en sa faveur a tous ses droits. M. Destournelies traite cette resolution de folie, lui dit que la jeune fille l'aime aussi, et qu'au lieu de partir il faut bravement demander sa main.
bernard. Comment tn'aimerait-elle ? Fils d'un paysan, je ne suis qu'un soldat.
destournelles. Aliens done! . . . . Vous êtes du bois dont l'em-pereur faisait des princes.
bernard. Songez que je ne puis même pas lui offrir cette fortune èi laquelle je suis prêt il renoncer pour elle. C'est une ime haute et fiére.... Si elle connaissait mes droits, si elle se doutait seulement.. ..
destournelles. Eh bien! qu'è, cela ne tienne! Vous aurez a la fois la joie de tout donner et la certitude d'étre aimé pour vous-même. â¢â La voici.... Pour l'honneur de la grande armée, déclarez-vous.
hélène vient chercher Bernard, qui a promis de l'accompagner dans une visite de charité. Malgré les remontrances de son cliënt, Destournelles dit a mlle de la Seiglière que Bernard est sur le point de partir, de la quitter.
hélène. Nous quitter! . . . . Ce n'est pas possible .... Pour quelles raisons? ....
destournelles. Oh! pour des raisons .... que je vous dirais mal, mais que monsieur vous expliquera, pour peu que vous l'en pressiez.
hélène. Vous voulez nous quitter, monsieur Bernard?
destournelles. ii y est résolu, et je ne sais au monde qu'une seule personne qui puisse l'en empêcher.
hélène. Cette personne? ....
destournelles Ce n'est pas moi, mademoiselle; aussi je vous de-mande la permission de me retirer (Bas amp; Bernard). Allons, ventre-bleu, 2 en avant! La charge sonne 3 . . . Vive Vempereur!
L'avocat sort, et Bernard, malgré toute sa timidité, finit par faire sa declaration. II est au comble de la joie, lorsqu'il apprend que son amour est partagé; mais au moment oü Mile de la Seiglière lui déclare qu'il peut demander sa main , la porte s'ouvre . et la baronne de Vaubert entre dans le salon. Son ceil exercé voit tout de suite ce qui vient de se passer ; elle comprend que son intervention est urgente, si elle veut encore sauver pour son fils Raoul la fortune de la familie de la Seiglière. Elle commence par annoncer a Hélène , en présence de Bernard, que le baron , son fiance, ne cède a personne l'honneur d'étre son chevalier dans la visite qu'elle se. propose de
668
1
Escapade, mot emprunté a l'italien (scappafa), se dit de préférence des tours, des échappées d'un écolier.
2
Jurement de corps de garde.
3
Ou; on sonne la charge, c'est-a-dire: les trompettes donnent le signal l'attaque.
mademoiselle de la seiglière (acte iv, scène li). 669
faire. Q,uand M. de Vaubert est entré en scène, accompagné du vieux marquis, la baronne rappelle encore plus clairement a M,le de la Seiglière les engagements qu'elle a contractés envers Raoul. Hélène est prés de se trouver mal, mais revenue a elle et repre-nant toute sa dignité, elle répond a la baronne: â Si j'avais eu le malheur d'oublier tin instant mes engagements, je vous remercierais, madame, de vie les avoir rappelés, puis elle ajoute, en parlant a Bernard, a voix basse: Vous aviez raisoji, monsieur Bernard, partez.quot;
Par tie gagnée! s eerie la baronne, lorsque son fils emmène MHe de la Seiglière. Bernard, resté seul avec Destournelles , déclare que maintenant qu'il connait les engagements qui lient Hélène, son devoir est de p.-irtir tout de suite. Mais puisqu'il ne peut donner sa vie a la femme qu'il aime. il va lui laisser au moins son héritage. en con-firmant, chez un notaire , la donation entre vifs faite par son père au marquis.
r Tons ces gens-la sont aveugles ou fousfquot; s'écrie Tavocat, quand Bernard est sorti. Tye les sauverai malgré. eux.quot; Pendant que Bernard va chez un notaire, Destournelles , qui a toujours en main la procuration de son client, se rend chez un huissier 1 pour faire lancer contre le marquis de la Seiglière, une sommation en forme de sortir du chateau et de remettre le domaine a son légitime propriétaire.
Nous apprenons au commencement du quatrieme acte que I'exploit de I'huissier est rédigé et va étre porté chez le marquis. Destournelles, comptant sur l'absencs de Bernard, qui est a Poitiers et ne se doute de rien , revient au chateau pour voir I'ex-plosion de la mine, pour en profiter contre la baronne et rester maitre du champ de bataille.
ACTE IV, SCÃNE II.
Le marquis (entrant par la porte de gauche qui resie Oliver té). C'est vous?
Destournelles. C'est moi.
Le marquis. Qui diable vous amène?
Destournelles (a part). II ne sait rien encore. (Hatit.) Les intéréts de mon client.
Le marquis (allant s'asseoir a gauche). Votre client! . .. . Ah ca, sans reproche, monsieur Destournelles, vous finirez par établir chez moi votre cabinet de consultations.
Destournelles [a part). Je le gêne, mais Durousseau 1 ne saurait tarder .... je tiendrai bon . . . [Jasmin entre par le fond.) â Jasmin 1 .... que vient-il lui servir sur ce plat d'argent?
Jasmin. Monsieur le marquis ...
Le marquis. Qu'est-ce ?
Jasmin. Un papier que Ton vient d'apporter pour monsieur le marquis.
Destournelles {a part). Oh! ... . délicieux!.. .. I'exploit de Durousseau! . . .. quel bonheur! . .. .
Le marquis {tirant son binocle et regardant le papier sans le prendre) Qu'est-ce que cela? . . . . un papier sans enveloppe!
Destournelles (d part). Nous allons rire!
Le marquis [se décidant a prendre le papier). Que me veut ce chiffon? . .. du papier tirabré! ... (// se léve.) Pouah! . . . . mes gants! .. . . ( Tat ant ses poches.) Du papier timbré au marquis de la Seiglière! .... quel est le dróle qui s'est permis? ....
Jasmin (trouble). Mais je ne sais .... ce n'est pas a moi qu'on I'a rerais.
1
Un huissier est un officier public chargé de signifier les actes de justice, de mettre a exécution les jugements , etc.
sandeau (1811â1883).
Le marquis. Et que chante ce grimoire? '. .. . (11 déploie le papier et lit). âL'an 1817, ce jour d'hui 5 octobre, d la requête du sieur Bernard Stamply . ...quot; Eh, quoi! Bernard?.... ce n'est pas possible. Voyons .. . . ..Domicilé de droit, et logeant de fait au chateau de la Seiglière! .... âComment, Bernard? .... Sortez, Jasmin, {Jasmin sort par le fond. â Le marquis continuant de lire). âAgis-sant aux poursuites et diligences de maitre Destoumelles (Le
marquis, au nom de Destoumelles léve les yeux par dessus son binocle sur f avocat. qui se tient impassible de 1 autre cóté de la scène.) [A part.) Ah! trés bien, c'est 1'affaire qui l'amène ici. (Reprenant sa lecture). âDe maitre Destoumelles.... j'ai, Guillaume Durous-seau, huissiér, baillé assignation 1 au sieur Louis-Tancrède-Hector, marquis* de Ia Seiglière; sans domicile connu . . . . {Nouveau coup dosil du marquis sur Destoumelles), mais logeant indüment au dit chateau de la Seiglière, oü je me suis exprès transporté et oü, par-lant S. une femme k son service,.... ïl comparoir . ...quot; (Cherchant cl comprendre.) Comparoir ? ...
Destournelles. Comparoir, pour comparaitre. . . . terme de pratique. 2
Le marquis. Ah! . . . . c'est un terme .... de .... {A part). Par-dieu! je suis curieux de savoir jusqu'oü ils ont poussé 1'insolence et 1'audace . . . . Poursuivons. (Hemt et continuant de lire.) âA comparoir
dés demain, vu l'urgence, è sept heures du matin____quot; par exemple! 3____
âpar-devant monsieur le président du tribunal civil, jugeant en état de ré-fé-ré. 4
Destournelles. Référé.
Le marquis {sans se retourner). Référé. J'ai parfaitement lu. âAttendu qu'en vertu de Taxiome: le mort saisit le vif 0____âHein?____
Destournelles. Terme de pratique.
Le marquis. Ah!.... toujours.... {A part.) Patience! .... nous allons voir. â {Haut, lisani). Attendu, attendu....quot; La conclusion .... âVoir dire le marquis de la Seiglière que, dans les vingt-quatre
670
1
Baillcr assignation a qn., c'est-a-dire assigner une personne a comparaitre par devant le juge. Ne pas confondre ce vieux mot bailler qui se dit encore dans quelques phrases familières, p. e.: Vous ine la baillcz belle (au lieu de vous me la donnez belle) avec le verbe bAiller (geeuwen).
2
Le style des notaires, des huissiers, etc. a conservé un grand nombre de vieux termes, appelés tenues de pratique, et de facons de parler plus ou moins vieillies. Telles sont ce jour d'hui (du latin de hodie) au lieu de aujour d'hui, le sieur, au lieu de monsieur, comparoir, au lieu de comparaitre, etc.
3
^ Exclamation du langage familier, qui marque la surprise, 1'étonncmeut, l'incrédulite.
Reférer signifie en termes de palais faire un rapport. Le participe référé est aussi substantif masculin et signifie alors le recours au juge qui, dans les cas d'urgence, a statuer provisoirement. On dit juger en état de référé ou simplement
4
en référé.
MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÃRE (ACTE IV, SCÃNE li). 671
heures, il sera tenu de déguerpir 1.. . âDéguerpir! ..Sinon y être contraint dans les formes accoutumées, avec l'assistance de tous officiers et agents de la force publique .. .(Avec itne colère contenue.) C'est tout.
Destournelles {d part). Le coup est porté.
La marquis (pliant le papier qtïil mei froidernent et résolume7it dans sa poche). Jasmin !
Destournelles. Si monsieur le marquis avait besoin . .. â
Le marquis. Je vous suis obligé .... Jasmin! . ... mon épée!
Destournelles. Votre épée ? .... Que voulez-vous faire ?
Le marquis. Vous allez le savoir.
Destournelles. Mais, monsieur le marquis ....
Le marquis (éclatant). Ah! vous avez pensé que vous pourriez impunément souffleter mon blason! 2 Ah! vous êtes venu pour me nar-guer, pour me braver en face! .... Uu huissier a sali le seuil de ma porte, et c'est a vous que je dois eet affront! ... . Mon épée! ... . 1'épée de mes pères !....
Destournelles. Encore une fois, que prétendez-vous faire?
Le marquis. Vous sauterez par cette fenêtre, ou je vous couperai les deux oreilles .... cl votre choix.
Destournelles (froidernent). Monsieur le marquis, vous me di-vertissez.
Le marquis. Je ne vous divertirai pas longtemps .... Jasmin! . ... Mais ce maraud arrivera-t il? . . . . Jasmin!
Jasmin (entrant du fond). Me voilö..... Que demande monsieur le marquis?
Le marquis. Ce que je demande?
Destournelles (froidernent). Monsieur le marquis demande son épée.
Le marquis. Hein?
Destournelles. Allez la lui quérir.
Le marquis (a part). Comment? voilé, I'impression .... II n'a pas peur ....
Jasmin (avec stupeur). Son épée? ....
Destournelles, Oui; l'épée de ses pères.
Jasmin. Si monsieur le marquis voulait me dire ou il I'a mise ? ....
Le marquis. C'est bien .... dróle!.. .. laissez-nous. (Jasmin sort. Le marquis se jette avec colère dans son fauteuil!) Diable d'homme!
Destournelles {d, part). C'est le premier transport... II n'a pas été long.... Frappons les derniers coups. (II se rapproche du marquis avec respect). Monsieur le marquis veut-il me permettre une observation?
Le marquis (après un silence). Laquelle, monsieur ?
Destournelles. En me coupant les deux oreilles, monsieur le marquis eöt-il sensiblement amélioré sa situation? II est permis d'en douter; peut-être n'eüt-il réussi qu'è. se priver des services d'un
1
Déguerpir, â Voyez page 664 note 1.
2
Souffleter (donner un soufflet a) mon blason (a mes armes) signifie: insulter a ma noblesse.
C. Plcutz, Manuel de Littérature francaise. 4e éd. 45
sandeau (1811-1883).
homme venu ici, non pour le narguer, mais pour I'aider a sortir de 1'ablme oü il est tombé.
Le marquis. J'en sortirai, monsieur, par Ie plus court chemin et sans le secours de personne; mais, auparavant, je dirai k monsieur Bernard que, s'il chasse comme un gentilhomme, il se conduit comme un manant.
Destournelles. Vous ne direz pas cela.
Le marquis (se levant). Je le dirai .... Comment, ventre-saint-gris!1 un garcon que j'aimais, que j'héberge depuis six semaines, qui boit mon vin, monte mes chevaux, dépeuple mes forêts! . . . . Hier encore; il m'a tué trois loups.
Destournelles. Eh! monsieur le marquis, depuis six semaines c'est lui qui vous héberge, et c'est vous qui tuez son gibier.
Le marquis. Soit.... je pouvais en douter .... Mais, tête-bleu, -monsieur, lorsqu'on a 1'honneur d'avoir sous son toit le marquis de la Seiglière, ce n'est pas par huissier qu'on lui donne congé. Bernard est un manant, et je le lui dirai.
Destournelles. Pouvez vous méconnaltre ü ce point le plus noble coeur qui ait jamais battu dans la poitrine d'un galant liomme?
Le marquis. Vous nous la donnez belle! 2 . . . . Et ce papier, monsieur , eet immonde papier!
Destournelles. Ce papier, monsieur le marquis ? . . . Comment-n'avez-vous pas deviné sur-le-champ qu'il n'a pu vous être envoyé qu'a 1'insu de ce brave jeune homme?
Le marquis. Qui done, alors?
Destournelles. C'est moi .... qui, sans consulter mon cliënt, et usant des pouvoirs qu'il m'avait confiés, ai cru devoir, pour vous sauver, recourir aux moyens extrémes.
Le marquis. Pour me sauver?
Destournelles. Pour vous sauver! II y a des plaies qu'on ne guérit qu'en y portant le fer et la flamme. Sachez-le bien, vous n'étes ici que par la tolérance de Bernard.
Le marquis. La tolérance!
Destournelles. Ah! .... voila ce qua vous ne paraissiez pas comprendre. Vous ne sentiez pas qu'aux yeux de tous vous êtes dans una condition humiliante et précaire. Monsieur le marquis, vous m'invitiez tout S. 1'heure è sauter par la fenêtre .... Eh bien, mieux vaut cent fois sauter par la fenêtre que de se trainer dans les escaliers. On traverse une position équivoque, on n'y séjourne pas. Votre honneur était en péril, vous dormiez, je vous ai réveillé
Le marquis. Bien obligé. Mais alors, si je vous comprends, je n'ai plus qu'un parti amp; prendre,... . et ce parti, c'est de faire mes paquets.
Destournelles. C'est le plus prompt.... c'est le plus sür ...., mais ....
672
1
Juron familier du roi Henri IV, repris et adopté par les nobles de la restauration.
2
Vous me la donnez (ou bien baillez) belle/ est une locution elliptique qui signifie; Vous voulez m'en faire accroire, vous voulez me tromper.
mademoiselle de la seigliere (acte iv, scène ii). 673
Le marjuis. Pensez-vous qu'il m'efifraye? .... Je conuais le chemin de la pauvreté, monsieur . . . . je le reprendrai sans pdlir.
Destournelles. Bien, monsieur le marquis, trés bien .... Je reconnais ld l'héritier d'une race de preux 1 . . .. car, d votre dge, renoncer d ce luxe héréditaire, pour aller grelotter au coin du petit feu de la baronne, c'est cruel.
Le marquis. Trés cruel.
Destournelles. Pour vous encore, ce n'est rien; mais votre fille ....
Le marques. Ma fille!
Destournelles. Vous êtes père, monsieur le marquis; si les sacrifices ne coütent rien d votre grand cceur, s'il vous plait d'accepter le róle d'CEdipe, songez que vous imposez d cette aimable enfant la tdche d'Antigone.
Le marquis {attendri). Eh quoi? . , . . ma pauvre Hélène . . . . ma fille bien-aimee! . . . .
Destournelles. Monsieur le marquis, vous étes bien ici.
Le marquis C'est vrai, mon ami, je n'y suis pas mal.
Destournelles. Séjour enchanté! . . , . Si nous pouvions trouver uu mo yen de tout concilier ....
Le marquis Un moyen?
Destournelles. Oui, un moyen qui sauverait du même coup l'honneur du père et la fortune 2 de I'enfant.
Le marquis. Est-ce que vous entrevoyez ? . . . . Destournelles, voyons, mon vieil ami, car nous sommes de vieux amis, je me mets entre vos mains . . . conseillez-moi, dirigez-moi .... Vous dites qu'il y aurait peut-être un moyen ? . . .
Destournelles. Sans doute . . . . il y en a un . . . . un seul, mais il est bon.
Le marquis. S'il est bon, je m'en contenterai. Quel est-il? 3... .
Destournelles {hésitanf). Ah 1 . . . . je crains de vous Fappren-dre .... Vos idéés sont telles ....
Le marquis. Parlez, parlez, de grdce, ne voyez-vous pas que je peux tout entendre!
Destournelles. Eh bien! puisque vous le voulez .... Monsieur le marquis, ce Napoléon, que vous jugez si sévèrement, n'était pour-tant pas sans mérite; il avait compris la nécessité de rapprocher la noblesse et la bourgeoisie. Un homme comme vous n'est-il pas fait pour s'associer aux grandes pensées de 1'empereur?
Le marquis. Sans doute.... mais veuillez m'apprendre ....
Destournelles. Pensez vous que monsieur de Vaubert soit sé-rieusement épris de sa fiancée? ....
Le marquis Peuh! ....
Destournelles. Pensez-vous que, de son cóté, mademoiselle de la Seiglière airae éperdument le baron?
1
Preux, vieux mot qui signifie brave, vaillaut. II est encore usité comme adjectif, et comme substantif, mais seulement dans des locutions telles que; C'est un preitx chevalier, c'est un 'preux.
2
C'est-a-dire les Mens, la propriété. 3 Mieux; Quel est ce moyen ?
sandeau (l8ll â1883).
Le marquis. Peuh? ....
Destournelles. Trouvez-vous en lui le modèle des gendres?
Le marquis. II manque un lièvre ü vingt pas ....
Destournelles. Vous disiez tout £l l'heure que Bernard chasse comme un gentilhomme . . . . Le fait est qu,:\ vous voir ensemble, on jurerait deux frères d'armes, deux chevaliers de la Table ronde .... Que lui manque-t-il done pour être un gentilhomme accompli ?
Le marquis. La noblesse.
Destournelles. Vous 1'avez dit. Eh bien! qu'il la recoive de vous ....
Le marquis. Comment ?
Destournelles. Avec la main de votre fille.
Le marquis. Qu'entends-je? .... une mésalliance! ....
Destournelles. Non pas .... une fusion de races .... et vous êtes sauvé!
Le marquis. Jamais, monsieur, jamais! .... Plutót la ruine.
Destournelles. Je m'en doutais, il votre aise. Seulement, je m'étonne, monsieur le marquis, qu'un esprit aussi éclairé que le vótre n'ait pas lü-dessus des idéés plus conformes aux besoins du siècle.
Le marquis. Je ne me soucie pas mal des besoins du siècle.
Destournelles. Au temps oü nous vivons, déroger, c'est se ménager un appui. Voulez-vous connattre toute ma pensée? Vous avez des ennemis.
Le marquis. Moi ?
Destournelles. Tout homme supérieur en a. Savez-vous ce que les libéraux disent de vous?
Le marquis. Qnoi done?
Destournelles. lis vous signalent comme un ennemi des libertés publiques. Le bruit court que vous détestez la Charte. 1
Le marquis. Savez-vous bien, monsieur, que c'est une infamie ? . . . Moi, 1'ennemi des libertés publiques! .... Je les adore. Et comment m'y prendrais-je pour détester la Charte? Je ne la connais pas.
Destournelles. Enfin je ne veux pas vous effrayer .... Mais si une seconde révolution éclatait ....
Le marquis. Parlez-vous sérieusement? .... une seconde révolution ! . . . .
Destournelles. Monsieur le marquis, nous sommes sur un volcan. 2
Le marquis. Un volcan ?
Destournelles. Que deviendra votre fille au milieu de la tour-men te?
Le marquis. Que dites vous ? . . . Hélène I ....
674
1
La loi fondamentale qui, après la restauration des Bourbons, établit en France le régime constitutionnel s'appelait la Charte constitutionnclle ou simplement la Charte. Elle fut octroyée par le roi Louis XVIII , le 4 juin 1814.
2
Mot devenu célèbre et prononcé réellement par M. de Salvandy. II fut dit au due d'Orléans (qui régna sous le nom de Louis Philippe ler de 1830 a 1848) au milieu de la fête donnée par ce prince au roi de Naples , peu de temps avant la révolution de Juillet {1830). Voici ce que M. de Salvandy dit textuellement: âC'est une fête napo-litaine, monseigneur % ?ious dansons sur un volcan.quot; C'est done par anticipation que M. Sandeau, qui a écrit sa pièce en 1851, fait prononcer ce mot par Destournelles en 1817.
mademoiselle de la seigliere (acte iv, scène iii). 675
Destournelles. Le nom seul de monsieur de Vaubert suffira pour attirer la foudre.
Le marquis. Ma fille!. . . Ah! plutot que de la voir exposée...
Destournelles. Comprenez-vous maintenant l'opportunité d'une mésalliance ? En adoptant un enfant de I'empire, vous railliez a vous 1'opinion, vous vous créez des alliances dans un parti qui vous repousse, et vous achevez de vieillir prés de votre fille, heureux, tranquille, honoré, Ãl l'abri des révolutions.
Le marquis (a part). II parle bien.
Destournelles. Et puis, vous serez, pardieu! -bien è plaindre d'avoir pour gendre un jeune héros, qui vous aime, que vous aimez, qui perpétuera votre nom, et qui héritera, si vous le voulez bien, de votre titre: Le marquis de Stamply-la Seiglière! cela sonne-t-il si mal d I'oreille?
Le marquis. Stamply-la Seiglière ... J'aimerais mieux la Seiglière-Stain ply .... Enfin .... on verrait. Vous me connaissez, Destournelles ; il n'est pas de sacrifice que je ne puisse faire pour assurer I'avenir de ma fille .... Mais comment la décider ? ....
Destournelles (souriajit). Croyez-moi, vous y réussirez.
Le marquis. Hein? qui peut vous faire croire? ....
Destournelles. Vous y réussirez, vous dis-je, et quant è. Bernard , je réponds de lui.
Le marquis. Parbleu!.... Je voudrais bien voir .... Mais, Destournelles .... nous oublions .... Et la baronne ?
Destournelles. Madame de Vaubert?
Le marquis. Mes engagements sent tels ....
Destournelles. Mettez-lui sous les yeux ce petit papier, et vous saurez a quoi vous en tenir sur le désintéressement de cette noble dame
Le marquis. Qu'entends-je .... Quel trait de lumière!.. ..
(La parte de droite s'onvre, la baronne s'arréte inquiète en voyant Destournelles).
Destournelles. La voici ... Faut il que je me retire?
Le marquis. Grand Dieu! ... . me laisser seul avec elle ....
Destournelles (a part). C'est juste. Pauvre marquis!.... II n'est pas de force.
SCÃNE III.
La baronne. Encore ici, monsieur Destournelles?
Destournelles. C'est è, peu prés ce que monsieur le marquis me iaisait I'honneur de me dire, il n'y a qu'un instant; je répare le temps perdu.
La baronne. Vous causiez? ....
Destournelles. Oui, madame! {Bas an marquis, passant derrière hit). Allons, ferme! Abordez la question.
La baronne Puis-je savoir?
Le marquis. Ah I baronne, nos affaires vont mal.
La baronne. Que dites-vous?
Destournelles {bas). Le papier .... donnez-lui le papier.
sandeau (l8l i â1883).
Le marquis. Tdchez de déchiffrer ce grimoire.
La baronne {prenant Pexploit). Qu'est-ce que cela? {Elle par-court le papier}) Un exploit!. , . . de Bernard! . . . .
Le marquis. Hein ? . . . . Qu'en dites-vous ?
La baronne {d part . Destournelles ici,.. .. c'est un piège. [Flaut.) Eh bien, marquis, que comptez-vous faire?
Le marquis. Mais .... baronne.... je vous Ie demanderai .... car avant tout.... je serais bien aise d'avoir votre avis.
La baronne. Men avis, monsieur le marquis, est que votre honneur et votre dignité sont deux joyaux plus précieux que votre fortune. Devant un pareil acte de brutalité, l'hésitation u'est plus permise; vous ne pouvez rester ici, vous n'avez plus qu'Ãl vous retirer.
Le marquis. Oü ?
La baronne. Vous le demandez! Si j'avais pu oublier les engagements qui nous lient, la ruine de votre maison me les rappellerait Marquis de la Seiglière, le chAteau de Vaubert est tl vous.
Le marquis. Généreuse baronne! .. . Croyez que mon cceur .... {A part.) Cela devient fort embarrassant.
Destournelles {a part). Tant de grandeur d'^irae! . .. . C'est clair, elle est söre de Bernard.
La baronne. Venez done, mon ami, le bonheur de nos enfants vous rendra au centuple les biens que vous aurez perdus.
Le marquis {la retcnant). Oh! certainement.... Mais, croyez-vous, baronne, que nos enfants aient l'un pour l'autre une affection bien tendre?
Detournelles {has). Trés bien?
La baronne. lis s'adorent
Le marquis. Vous croyez?
La baronne. J'en suis süre.
Le marquis. Ãh bien! moi, baronne, après la scène de tantót, j'en doute un pèu.
La baronne. Que voulez-vous dire?
Le marquis. Et puis, pensez-vous que dans les circonstances oü nous sommes, un tel mariage fftt bien d'accord avec les besoins du siècle ?
Destournelles {bas). Bravo!
La baronne. Les besoins du siècle! ... . Quel conté me faites-vous la?
Le marquis. Voyez-vous, baronne, j'ai mürement réfléchi.
La baronne. Vous ?
Le marquis. Je ne suis pas, Dieu merci, aussi léger, aussi frivole qu'on se plait è le dire; Destournelles, qui n'est pas un sot, le reconnaissait tout a l'heure.....
La baronne {d part). Oü veut-il en venir?
Destournelles. C'est vrai, monsieur le marquis me faisait part....
Le marquis. Je lui disais: Destournelles, nous sommes sur un volcan . ... Vous le disais-Je, Destournelles?
Destournelles. En effet, monsieur le marquis.
676
MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÃRE (ACTE IV, SCÃNE III ET iv). 677
Le marquis. Je ne suis par le marquis de Carabas, 1 moi.
Destournelles. Autres temps, autres mceurs!
Le marquis. Allons au peuple ....
Destournelles. C'est cela! pour qu'Ãl son tour il vienne ....
Le marquis. Pour qu'tl son tour il vienne il nous
La baronne (a part). Je suis jouée. [Hani.) Marquis, regardez-moi en face. Vous avez résolu de marier votre fille a Bernard.
Le marquis. Madame!
Destournelles (bas an marquis). Pas de faiblesse!
La baronne. Vous avez résolu de marier votre fille a Bernard.
Le marquis. Moi ?
La baronne. Vous ! . . . . Ainsi monsieur le marquis, tandis que je me sacrifiais au soin de vos intéréts, vous complotiez avec votre digne conseiller de livrer ÃI votre ennemi la fiancée de mon fils, vous portiez un coup de Jarnac - au champion qui combattait pour vous.
Destournelles {an marquis). Un coup de Jarnac . . . souffrirez-vous? ....
Le marquis (étourdi) Moi! (Avec force). Eh bien! oui, madame, c'est la vérité : je suis las du róle que jejoue ici, le coeur m'en léve. Morbleu! vous me poussez amp; bout.... Ma fille épousera Bernard.
La baronne. Prenez garde, marquis, c'est la guerre.
La marquis. Va pour la guerre! je ne mourrai pas sans I'avoir faite au moins une fois.
La baronne. Monsieur le marquis, c'est bien II ne me reste plus qu'Ãl savoir si mademoiselle de la Seiglière se fera complice de votre félonie. Justement, la voici, Je vais ....
[Elle se dirige vers la parte de gauche?)
Destournelles. Madame!
Le marquis. Au nom du ciel!
La baronne. Vous le voyez, a la seule pensée de mettre votre fille dans la confidence de vos Idches projets, vous tremblez; la conscience méme de monsieur Destournelles se révolte.
Le marquis. C'est que j'entends me réserver le droit, madame, d'expliquer ü ma fille ....
La baronne. Tenez, j'ai pitié de vous; faites vous-même votre confession .... je n'assisterai pas A votre honte. C'est déjè, bien assez que vous ayez d rougir devant votre enfant.
Hélène enire par la parte de gauche, qui se referme.)
SCÃNE IV.
La baronne, Vous arrivez 3, propos, chère Hélène.
Hélène, A propos, madame!.... Que se passe-t-il done?
1
Allusion a une chanson de Béranger: voyez page 475.
sandeau (l8l i â1883).
La baronne. Je laisse k votre père le soin de vous Fapprendre. {Bas au marquis). Allons, monsieur le marquis, è. l'oeuvre, la tóche est belle. Pour moi, je sais ce qu'il me reste è faire; adieu.
{£//e sort. â Destournelles, pendant ces derniers mots, a rejoint le marquis).
SCÃNE V,
Le marquis. Bon voyage!
Destournelles. Vous triomphez!
Le marquis. Si elle croit que je suis dupe de son désintéresse-ment! .... Mais comment préparer ma fille ? ....
Destournelles (bas). Pas de préparations .... Allez droit au but.... et je vous réponds du succès.â Je vous laisse. [II sort).
Après s'être assure que sa fille Héléne aime réellement Bernard et quelle n'a pour son ami d'enfance, le jeune baron Raoul de Vaubert, que les sentiments d'unesoeur, le vieux marquis prend définitivement sa résolution. II ne reste plus qu'a la commu-niquer a Bernard, sans comprornettre sa dignité de gentilhomme. Le jeune officier revient justement de Poitiers et accourt tout indigné, lorsqu'il a appris qu'on s'est permis d'envoyer en son nom et a son insu un huissier au chateau de la Seiglière.
SCÃNE VII.
Bernard {entrant agité du Jo?id). Ah! monsieur la marquis, ce qu'on vient de me dire est- il vrai ? En mon nom et mon insu, on s'est permis de vous adresser? ....
Le marquis {bas a Bernard). Silence!. .. . je sais tout.
Bernard. C'est un indigne abus de confiance....
Le marquis {bas). Encore une fois, je le sais, taisez-vous. {II passe devant lui) {Haut). D'ailleurs, c'est bien de cela qu'il s'agit! J'en appreuds de belles 1 sur votre compte, monsieur le héros.
Bernard. Sur mon compte?
Le marquis. Accueilli sous ce toit comme un frère, comme un fils . . . . oui, monsieur, comme un fils . . . . vous vous êtes oublié jusqu'Ãl porter vos vues ....
Bernard. Ah! monsieur le marquis, épargnez un malheureux. Je m'éloigne, je pars.... je vais expier loin de vous, loin de votre fille, un espoir insensé qui n'a fait que traverser mon coeur.
Le marquis. A d'autres!.... 2
Bernard. Je ne suis revenu que pour me justifier et vous dire un éternel adieu.
Le marquis. Ah! vous croyez, monsieur, que les choses peuvent se passer de la sorte? Vous croyez que lorsqu'on a jeté le trouble dans un jeune coeur, il ne reste plus qu'i faire sa valise, et que tout est dit ?.... Non pas, s'il vous plait.
J'en apprends de belles sur votre compte et une locution elliptique et ironique qui signifie: J'apprends que vous avez fait de grandes sottises. [Ik hoor me daar mooie dingen van u). On dit de même; II en a fait de belles. [Hij heeft mooie streken begaan.
2 A d'autres/ locution elliptique pour: faites accroire cela a d'autres.
678
mademoiselle de la seigliere (acte v, scène vii et viil). 679
Bernard. Si je savais une expiation plus rigoureuse .... s'il vous fallait mon sang ....
Le marquis. Que diable voulez-vous que je fasse de votre sang? Vous ne partirez pas, monsieur.
Bernard. Mais, monsieur le marquis ....
Le marquis. Vous ne partirez pas, vous dis-je. (A Jiclène.) Eh bien! et toi, ma fille, tu ne dis rien?
Hélène. Monsieur Bernard .... puisque mon père l'exige .... il vous aime .... vous ne voudriez pas I'afSiger ....
Bernard [passant devant le marquis). Ah! mon Dieu! . . . . ma raison s'égare .... Ai-je rêvé le désespoir, ou bien rêvé-je maintenant le bonheur ? Monsieur le marquis .... Mademoiselle .... que dois-je croire?
Hélène. Que mon père est bon comme le bon Dieu.
Bernard. Oh! . . . . monsieur le marquis.
Hélène. (apercevani Raoitl). Monsieur de Vaubert!
Le marquis. Ah! diable, que vient-il faire en ce moment? . . . . Retirez-vous tous deux, laissez-nous.
[Raoul entre du fond et se tient un moment sur le pas de la ported)
SCÃNE VIII.
Raoul. Monsieur Bernard, vous n'étes pas de trop entre nous. Mademoiselle, c'est vous que je cherchais.
Hélène. Moi, monsieur de Vaubert?
Le marquis. Permettez; vous voulez une explication, vous Faurez .... mais il ne convient pas que ma fille ....
Raoul. Pardon, monsieur le marquis, il est nécessaire, au contraire , que votre fille sache ....
Le marquis. Monsieur, c'est moi seul que cela regarde.
Raoul, Non, monsieur le marquis, c'est amp; moi de parler. .. . et je parlerai. Mademoiselle, j'apprends a l'instant même ce que vous ignorez encore, ce qu'on m'avait laissé ignorer jusqu'ici .... j'apprends ....
Le marquis. Eh!.... ventre-saint-gris, monsieur, laissez les gens en paix, et retournez a vos coquilles.
Bernard. Prenez garde, monsieur, prenez garde.
Raoul {avec hauteur'). Qu'entendez-vous par la, monsieur Bernard?
Bernard. Monsieur! ....
Raoul. Vous n'étoufferez pas la voix d'un galant homme; 1 je signalerai è. mademoiselle de la Seiglière le précipice oü Ton veut la pousser.
Hélène. Qu'entends-je! .... Ah! parlez, monsieur de Vaubert, parlez.
Raoul. J'apprends, mademoiselle, que la donation faite a monsieur le marquis par son ancien fermier est nulle de plein droit par
1
Un galant homme est un homme qui a de I'honneur et use de procédés délicats , un homme galant est un homme qui cherche a plaire aux dames.
sandeau (l8ll â1883).
Ie seul fait de l'existence du fils du donateur: depuis six semaines vous n'êtes plus chez votre père, vous êtes chez monsieur Bernard.
Helène {regardant tour a tour Bernard et le marquis). Comment? ....
Bernard. Mademoiselle ....
Le marquis. Chansons que tout cela! ....
Raoul. Ce n'est pas tout. J'apprends aussi les nouvelles dispositions prises pour éteindre un procés, perdu d'avance, pour replacer sur votre tête Fhéritage de vos ancêtres.
Le marquis. Eh! morbleu! monsieur ....
Raoul {ponrsuivant). J'apprends qu'anjourd'hui même sous le coup d'une assignation ....
Le marquis {avec einportemcnt). N'achevez pas.
Bernard (de mémê). Cela est fatix, monsieur, vous ignorez . . . .
Raoul (avec calme). Vous avez raison, messieurs, les oreilles de cette noble créature ne sont pas faites d, de telles révélations. Mademoiselle, vous êtes libre; il ne sied pas Ãl la pauvreté de se mettre en balance avec la fortune. Sachez seulement qu'en vous rendant votre parole, je n'entends pas retirer la mienne. S'il ne convenait pas £l mademoiselle de la Seiglière de se prêter A une transaction que Je m'abstiens de qualifier ....
Bernard. Monsieur de Vaubert!
Raoul. Ma maison s'ouvrirait avec joie pour vous recevoir, et béni serait le jour oü vous auriez pris place d mon foyer. (Moment de silence. â Hélène regarde tour a tour, et lentement, Bernard et AI. de Vaubert; elle s'approche du marquis).
Hélène. Répondez, mon père, est-ce vrai?
Le marquis. Quoi ?
Hélène. Ce que monsieur de Vaubert vient de m'apprendre.
Le marquis. Monsieur de Vaubert ne sait ce qu'il dit.
Hélène. Mon père, répondez, franchement, sans détours, et ne craignez pas de trouver votre fille au-dessous des devoirs que pourra lui imposer le soin de votre honneur. Répondez en vrai gentilhomme. Qui recoit ici 1'hospitalité? .. . Est-ce nons? .... Est-ce monsieur Bernard?
Bernard (passant dei :.nt Raoul). Mademoiselle ....
Hélène (Farrétant du geste). Répondez, mon père.
Le marquis. Que veux-tu que je te dise? On a profité de mon absence pour faire un code de lois auxqnelles il est impossible de rien comprendre. Suis-je chez Bernard? Bernard est-il chez moi? Personne n'en peut rien savoir.
Hélène. C'est done vrai .... Ainsi, mon père, ainsi, quand ce jeune homme s'est présenté armé de ses droits, nous ne lui avons pas restitué loyalement son héritage!.... Au lieu de nous retirer tête haute.... nous avons obtenu qu'il consentit amp; nous garder chez lui! De votre fille qui ne savait rien .... (Se retournant vers Bernard avec fierté). Qu'avez-vous dü penser de moi, monsieur?
Bernard. Ah, mademoiselle, le ciel m'est témoin ....
Hélène. Quand je vous ai tendu la main, vous croyant pauvre et déshérité .... et plus tard .... et tout è. l'heure encore .... (Avec égarement). Oh! mon père, est-ce assez de honte?
68o
mademoiselle de la seiglière (acte iv, scène ix). 681
Le marquis. Ma fille, mon enfant, calme-toi, je ne voulais que ton bonheur.
Helène (relevant la iéie). Mon bonheur! .... et vous ne vous aperceviez pas que j'étais le prix d'un marche!
Bernard. Non, mademoiselle, non.
Helène. Et si monsieur de Vaubert ne fftt venu £l temps .... Bien, monsieur de Vaubert, voici ma main. {Raoul s'approchc d'ellc).
Bernard. O ciel!
Raoul. Merci, mademoiselle.
Helène. Allons, mon père, relevez-vous, la pauvreté n'a pas droit de mésalliance. Marquis de la Seiglière, reprenez la fierté de votre race. Partons, sortons d'ici. Mon père, appuyez-vous sur moi. Baron de Vaubert, emmenez votre femme. {La bai-onne et Destonr-nelles paraissent an fond).
SCÃNE IX.
Destournelles. Sa femme!
La baronne. (avec joie). J'en étais söre!
Raoul. Oui, ma mère, oui, embrassez votre fille.
Bernard {a part). Ah! tout est perdu.
La baronne. Chère Hélène . , . . (Jrioinphante, bas au marquis). Eh bien, mon vieil ami, était-il si facile de briser des liens aussi sacrés ?
Le marquis. Madame!.... {A part) Que la peste 1'étouffe, elle et son fils!
Hélène. Par pitié, monsieur de Vaubert, ne restons pas ici.
La baronne. Venez, nobles enfants. (lis font nn pas pour sortir).
Destournelles {s'ava7icant). Eh! non, madame; demeurez. Vous vous retiriez devant sa fortune, il n'a plus rien que son épée.
Hélène. Que veut dire? ...
Raoul. Je ne comprends pas ....
Le marquis. Oui, qu'est-ce que cela signifie?
Destournelles. Ce que cela signifie? monsieur le marquis....
Bernard. Monsieur Destournelles!
Destournelles. Oh! soyez tranquille, ce ne sera pas long, et je pars avec vous. Cela signifie que ce matin, quand j'allais chez maitre Durousseau pour vous rendre A tons la vue ou la raison, ce brave gargon allait chez un notaire légaliser sa ruine et signer I'abandon de ses droits.
Tous. O ciel!
Hélène. Refusez, mon père, refusez.
Destournelles. Refuser!.. . Est-ce que vous le pouvez mainte-nant? Vous avez accepté la donation du père. Personne au monde ne peut empêcher Bernard de ratifier ce que son père a fait.
Le marquis. Cependant, monsieur ....
Destournelles. Après cela, monsieur le marquis, si la possession de ce chdteau embarrasse votre délicatesse, le domaine public s'en arrangera volontiers. Quant a moi, je sors d'ici pour n'y rentrer jamais; mais je ne partirai pas sans avoir soulagé mon coeur, sans
SANDEAU (l8ll-1883).
vous avoir dit, madame la baronne, que si vous l'emportez, c'est en faisant votre malheur k tous: celui de monsieur le marquis, séparé pour jamais d'un compagnon qu'il aimait déja comme son fils ....
Le marquis. C'est vrai.
Destournelles. Celui de vos enfans, que vous condamnez i des regrets éternels ....
Raoul {regardant Hélène qui iressaille). Des regrets! . ...
Destournelles. Le vótre, enfin; oui, madame, le vótre, car, sachez-le bien, vous n'aurez pas impunément désuni deux coeurs qui s'aiment pour river l'un è, l'autre deux coeurs qui ne s'aiment pas. Et maintenant que j'ai tout dit, partons, monsieur Bernard.
Hélène {a part). Grand Dieu!
Raoul. Que voulez-vous dire? (L'arrétant dn geste). Non pas, monsieur, expliquez-vous.
Destournelles. Monsieur .... observez ces deux jeunes gens: leur silence vous apprendra peut-être ce que vous ne devinez pas.
Le jeune baron interroge sa fiancée du geste et du regard. La réponse muette d'Hélène ne laisse pas de doute, quoiqu'elle ajoute qu'elle ne reviendra pas sur sa parole. Loin d'accepter un pareil sacrifice, M. de Vaubert, qui a le coeur noble et généreux, met lui-même la main qu'elle lui tend dans celle de Bernard, et ne revendi-que de tous les deux que le titre de frère. C'est ainsi que la pièce finit a la satisfaction de tout le monde, excepté de la baronne de Vaubert, dont les calculs égoïstes se trouvent déjoués.
Ajoutons que le grand succès que cette belle comédie a eu au Théatre-Francais a plusieurs reprises, est dü non-seulement a l'intérêt soutenu d'une intrigue habilement combinée, au charme d'un dialogue vif et entrainant, au talent des artistes de la première scène de Paris, mais encore a sa portée sociale et a son actualité. C'est, dans un cadre étroit et ingénïeusement trouvé, tout un chapitre d'histoire contemporaine. L'union de la noble demoiselle, fille d'un des représentants les plus francs de l'ancienne noblesse, avec un fils du peuple nous montre Ia fusion des classes qui s'est opérée en France et s'y poursuit continuellement a la suite de la révolution de 1789.
682
683
ÃDOUAED (EENÃ LEFÃBVEE) DE LABOULAYB.
(Pseudonym e.)
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE.
ÃdOUARD DE LABOULAYE, éminent jurisconsulte, littérateur et homme politique, sénateur, naquit a Paris et fit ses études dans cette villa. En 1833 il fut recu licencié en droit et après avoir exercé quelque temps avec son frère, l'industrie de fondeur de caractères typogra-phiques, tout en poursuivant ses études de jurisprudence et d'histoire, il se fit inscrire au barreau de la Cour royale en 1842. De Laboulaye se fit dès lors remarquer par plusieurs publications importantes, parmi lesquelles ou remarque surtout; Histoire du Droit de pro-priété foncière en Europe depuis Constanün jusqit'a nos jotirs (1839), ouvrage couronné par 1'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; Ess ai sur la vie et les ceuvres de Savigny (1842); Recherches sur la Condition civile et politique des femmes depuis les Romains jusqiCa nos jours (1843), ouvrage couronné par 1'Académie des Sciences morales et politiques; Essai sur les Lois criminelles des Romains con-cernant la responsabilité des magistrals (1845), couronné par l'Aca-démie des Inscriptions et Belles-Lettres, qui l'admettait dans son sein cette même année. En 1849 c^e Laboulaye était nommé professeur de Législation comparée au Collége de France. II publia, dans la période qui suivit, entre autres: une traduction des (Euvres Sodales 'de Channing prccédces dun Essai sier sa vie et ses doctrines (1854); Histoire des Etats-Unis de FAmcrique (1855â66, 3 vol.); Ie Parti libéritl, son programme et son avenir (1864); Nouveaux contes bleus (1866) etc., etc. Ses mérites littéraires furent surtout reconnus et estimés A leur juste valeur par son Paris en Amérique (1863) magni-fique parodie sur l'état social en France, dont parurent successi-vement en peu de temps 26 éditions et par son Le Prince Caniche (1868) excellente parodie sur la guerre. L'un des membres les plus distingués , è, tous les titres, du parti libéral sous l'Empire , de Laboulaye après s'étre porté candidal sans succès aux élections générales de 1857, 1863 et 1869, se rallia en 1870 au nouveau gouvernement. Depuis il a été successivement nommé rapporteur dans diflérentes commissions, sénateur inamovible par l'Assemblée nationale, administrateur du Collége de France, etc. II est mort au mois de mai de l'année 1883.
PARIS EN AMÃRIQUE.
CHAPITRE XII.
UNE CANDIDATURE EN AMÃRIQUE.
Toutes ces discussions m'avaient troublé. Certes, je n'avais pas la faiblesse de renier la foi politique que m'ont donnée les maltres de mon enfance; j'ai horreur des renégats. Quand on est né dans
684 EDOUARD DE LABOULAYE (l8ll â1883).
Terreur, si la conscience veut qu'on en sorte, l'honneur veut qu'on y reste, et c'est toujours l'honneur qu'écoute un Francais. Je me serais fait hacher plutót que d'avouer publiquement que ces Yankees n'avaient pas tort. Mais au fond de l'dme, je sentais que j'avais perdu ma première innocence; je m'étais servi de la presse, et je n'avais plus la force d'en rougir. Mécontent de moi-même, je dormis d'un sommeil agité; aussi, quand je m'éveillai, faisait-il encore nuit. Les sophismes de Truth et de Humbug m'étaient entrés dans l'esprit, comme des flèches dans la chair; j'y cherchais dans mon lit des réponses que je ne trouvais guère, quand, tout a coup, au milieu de l'ombre et du silence, j'entendis dans la rue une voix qui m'appelait. C'était la voix de ma fille, un père ne s'y trompe point.
Passer ma robe de chambre, courir a la fenêtre, ce fut l'affaire d'une seconde; je me penchai pour voir dans la nuit. Ma tête ren-contra je ne sais quel obstacle qui craqua. Aussitót un soleil splen-dide m'éblouit; des cris joyeux saluèrent mon apparition. La rue était pleine de monde, une immense affiche couvrait toute la maison; et ma tête engagée dans un O gigantesque, donnait aux passants un spectacle ridicule. â Papa, restez li, disait Suzanne, sautant de ses pieds légers, et battant des mains: tout Paris lira l'affiche. â Green for ever, répétaient en courant les Yankees. A very good trick, 1ajoutaient-ils en riant du bout de leurs grandes dents.
Je m'habillai è, la hdte et descendis dans la rue. Paris n'était qu'une immense affiche; des candidats de toutes les couleurs: bleus, rouges, blancs, jaunes, verts, roses étalaient sur leurs murs leurs services et leurs vertus. Ma maison était vouée au vert. Les mots GREEN FOR EVER s'y allongeaient en majuscules hautes de trois pieds; en face de moi l'imprimerie avait dressé jusqu'au ciel un immense tableau, sur lequel on lisait;
CITOYENS.
DE LA PREMIÃRE VILLE DU MONDE,
Faint de banquiers!
Point (Tavocats!
Point de sauteurs !
Nommez le fils de ses oeuvres:
Le patriate généreux!
Le marchand héroïqne!
Le bon père de familie!
Lenfant de Paris!
Nommez l'honnête et vertueux GREEN ! !!
Cette farce démocratique amusait Suzanne; M. Alfred Rose était auprès d'elle, avec le vénérable apothicaire et ses huit autres fils. Henri dansait de joie comme un enfant qu'enchante le tapage; pour moi j'ai peu de goöt pour ces orgies populaires; une phrase les résumé; Beaucoup de bruit pour rien.
1
Vive Green. â Un bon tour.
PARIS EN AMERIQUE.
â Voisin, me dit le pharmacien, voilé, notre capitaine qui va au feu; j'espère que vous nous donnerez un coup de main; la brigue est puissante, nous ne 1'emporterons qu'è, force de paroles et d'action.
â Cher monsieur Rose, lui répondis-je, avec votre permission, je resterai chez moi. En tout ceci Je n'ai aucun intérêt. Je suis un grand seigneur, qui a pour gérer ses affaires un certain nombre d'intendants qu'il paye, sans même avoir la peine de les choisir; ce qui se passe parmi mes gens ne me regarde pas. Qu'est-ce qu'un maire de Paris? Un monsieur en habit brodé qui marie les vieilles filles et les veuves inconsolables, et qui deux fois par an monte en carrosse de gala, pour saluer M. Ie Préfet et diner a l'hótel de ville. Ce sent lè. de grands honneurs, on ne peut les acheter trop cher; mais en quoi cela me touche-t-il, moi simple bourgeois, qui n'ai d'autre privilège que de payer un budget que je ne vote point? Je ne sais ce qu'un maire représente, mais assurément ce ne sont pas ses administrés. Le norame qui voudra: je suis médecin, je ne me dérange jamais pour rien.
Pour toute réponse M. Rose me prit le bras et me tdta le pouls.
â Terrible docteur, me dit-il, avec vos éternelles plaisanteries vous me donnez la chair de poule, je vous ai cru le cerveau dérangé. Citoyen d'un pays Ubre, est-ce £l vous qu'il est besoin de dire qu'au-jourd'hui nos plus grands intéréts sont en jeu? Le maire, n'est-ce pas le premier personnage de la ville, le représentant de nos idéés, et de nos désirs ? Police, marchés, rues, écoles, n'est-ce pas le maire, assisté de nos délégués, qui règle tout, avec la souveraine autorité que notre vote lui confère? S'il a des supérieurs dans l'Etat, en a-t-il dans la cité? Recoit-il d'ordres de personne? N'est-il pas notre bras droit, notre organe, notre ministre? n'est-ce pas h nous seuls qu'il répond de ses actes et de son budget? et vous voulez qu'une pareille élection nous laisse indifférents? Pour moi, je m'inquiète assez peu de ce que font a Washington Messieurs les beaux parleurs de l'Ouest et du Sud; mais Paris, e'est mon bien, e'est ma chose; e'est la tombe de raon père, e'est le berceau de mes enfants. J'aime tout dans Paris, jusqu'S. ses vermes et ses taches; j'aime ses vieilles rues ou j'ai joué dans raon enfance; j'aime ses nouveaux boulevards, larges artères de la civilisation; j'aime ses églises gothiques qui me parient du passé ; j'aime ses gares et ses écoles qui me parlent de 1'avenir, C'est pour moi que quarante générations ont enrichi ce coin de terre; il y a 13. un héritage que j'ai recu de mes pères, et que je veux transmettre h. mes enfants , après l'avoir embelli. Je n'entends pas que, sans mon aveu, on touche d une pierre ni a une institution de ma chère cité, de ma véritable patrie. Je suis Parisien, Paris est k moi!
685
â Rose! mon ami! m'écriai-je, vous étes le Cicéron des apothi-caires; mais Féloquence a ie privilège de dire le contraire de la vérité. Ce n'est pas sérieusement que vous parlez de confier a un des nótres, k un simple citoyen, la police d'un Pandémonium 1 pareil; il
1
Pandémonium: Lieu imaginaire que l'on suppose être la capitale des enfers, et oü satan convoque le conseil des démons.
ÃDOUARD DE LABOULAYE (iSlI â1883).
faut ici une main ferme et indépendante qui nous raène malgré nous.
â Papa, dit Suzanne, pourquoi taquiner ce bon M. Rose? vous savez bien que c'est le maire qui choisit les policemen; vous avez fait nommer vous-même celui qui garde notre rue.
â Peut être aussi, ajoutai-je d'un air de pitié, faites-vous voter les taxes municipales par ceux qui les payent?
â Sans doute, dit Rose, qui done a Is droit de voter une dépense, sinon celui qui la supporte?
â Vous aurez 1amp; un joli budget! Voili une belle fac;on d'appeler les millions! Et quand vous ouvrez des rues nouvelles, vous consultez peut-être les habitants, afin de conjurer contre vous l'égoïsme des intéréts privés!
â Qui done consulterait-on ? demanda l'innocent apothicaire ; les rues sont faites pour nous, je suppose, et nos intéréts privés font, en se réunissant, l'intérêt général.
â Parfait! Parfait! m'écriai-je en riant; ils ont tous sucé le lait de la rnéme dnesse. Bon Dieu! qu'il serait nécessaire d'entoncer a coups de marteau dans ces cerveaux étroits les grandes idéés de la civilisation moderne ! S'ils voyaient les miracles de la centralisation, ils comprendraient enfin que jamais nos affaires ne sent mieux faites que quand on les remet, sans notre aveu, entre les mains de ceux qui n'y ont aucun intérét! Et les écoles, ajoutai-je, ce sont peut-être aussi les pères de familie qui en votent l'impót, et qui fixent le chiffre de la dépense ? Je serais curieux de voir le total.
â La dépense des écoles, dit M. Alfred, pressé de faire admirer son bel esprit, tout le monde la vote, l'éducation est la dette commune; chacun se fait gloire d'y contribuer. Avant-hier on a établi la taxe de 1862c'est deux dollars par tête d'habitant, sans compter ce que donne l'Etat.
â Seize millions de francs votés par les seize cent mille habitants de Paris, pour les écoles de la grande ville! m'écriai-je; cela ne s'est jamais vu et ne se verra jamais: c'est impossible.
â Papa, reprit vivement Suzanne, puisque Alfred le dit, c'est la vérité.
â QÃl, mes chers amis, dis-je è. mon tour, il faut hurler avecles loups. Si nos aiïaires sont vraiment nos affaires; si Paris est k nous, et non amp; l'Etat; si nous votons et nous dépensons nous-mémes notre argent, toutes choses incroyables, énormes, contraires k l'éx-périence et au bon sens, je cède h la commune folie! Un Parisien qui n'est pas un étranger è, Paris, un Parisien qui a voix au chapitre municipal, un Parisien qui parle et qu'on écoute , c'est un phénix qu'on ne voit qu'en Amérique. Allons voter, et vive Green, maire de Paris .... en Massachusetts !
â Vive Green! cria toute la bande, en se dirigeant vers la boutique de l'épicier.
â Papa, dit Suzanne, embrassez-moi avant departir. Vous savez, ajouta-t-elle tout bas, que votre nom est sur la liste.
â- Quelle liste , mon enfant ?
â La liste des officiers municipaux. Dans le Paris- Telegraph, un comité d'électeurs vous propose, comme inspecteur des rues et
686
PARIS EN AMERIQUE.
des routes, è. cóté de M. Humbug, qu'on veut nommer juge de paix. Voyez, papa; et de la poche de son tablier mademoiselle lira le journal. Quel pays que celui ou une fille amoureuse lit le journal et s'intéresse d des élections!
Je pris le Paris- Telegraph; mon nom, écrit en gros caractères, et accompagné d'un éloge convenable, figurait en tête de la liste. Cela me fit un elïet singulier. Critiquer le pouvoir quoi qu'il fasse, je m'y entends; je suis Parisien. BlAmer et chansonner nos maltres, c'est la seule part de liberté que le grand rei lui-même n'ait pu nous ravir; c'est la consolation et la vengeance de notre loisir politique. Mais administrer et commander , agir au lieu de crier, sortir de l'op-position pour la rencontrer devant soi. et la réduire au silence k force de zèle et de succès, c'était pour moi une perspectieve inconnue et charmante; déja l'ambition se glissait dans moncceur. Je songeai que la veille j'avais été dur avec Humbug (un journal est une influence!), et que peut-être j'avais parlé trop rudement i Rose et 4 ses enfants: il y avait lil dix électeurs! Aussi me lidtai-je d'embrasser Suzanne , et, courant après Fapothicaire, j'entamai avec lui une causerie confidentielle sur d'admirables pilules de men invention, pilules destinées a révolutionner la pratique, non moins qu'a faire la fortune du médecin qui les a imaginées et du pharmacien qui les vendra. Un extrait de camomille concentrée, c'est un remède héroïque qui guérit en huit jours l'incurable et douloureuse maladie des gens d'esprit, la dyspepsie. C'était pour 1'Académie de médecine que je gardais la primeur de cette merveilleuse découverte; depuis six ans mon mé-moire était commencé; mais quand l'ambition nous prend, adieu la prudence! La gloire académique cessait de m'éblouir; l'inspection des rues m'ouvrait la carrière politique, j'étais candidal!
CHAPITRE XIII.
Canvassing.
Avez-vous été amoureux, cher lecteur? vous souvenez-vous com-bien, en ces jours heureux, le coeur était vif, l'oeil ardent, la pensée rapide, la vie légère? Vous savez alors ce qu'est un candidal. A cinquante pas de distance, malgré mes mauvais yeux , je reconnaissais des électeurs que je n'avais jamais vus; je retrouvais dans un coin de mon cerveau l'histoire d'une foule de gens a qui je n'avais jamais parlé, et non-seulement leur histoire, mais celle de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs pères, de leurs grands-pères et de leurs petits-cousins. A droite, 3. gauche, je jetais les promesses et les poignées de main. Familier avec les petits, modeste avec les grands, je redressais tous les torts et repavais toutes les rues. Cicéron , im-plorant le consulat, n'était certes ni plus éloquent; ni plus généreux , ni plus affable que moi.
Green se joignit a notre cortège; c'était, on peut m'en croire, un assez pauvre candidal. Les électeurs qui Favaient mis en avant n'avaienl pas eu la main heureuse; sans sortir de la rue, il leur eüt été facile de choisir beaucoup mieux. Un épicier n'a pas recu cette
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EDOUARD DE LABOULAYE (l8ll â1883).
haute éducation sociale qui permet de se jouer des hommes et des choses. Nulle flatterie a la foule, nulle de ces promesses qui restent au fond du scrutin, nul de ces agréables mensonges qui sont le feu d artifice obligé de toutes les élections. Green était froid et craintif comme un marcband qui fait une affaire, et qui pèse chaque engagement. Quand il avait serré la main d'un électeur en lui disant: Je ferai de mon mieux , ou, Z,a position est difficile, ou, Nommez M. Little, si votes le jugez plus capable, il lui semblait que son róle était rempli. Aux reproches bienveillants que je lui adressais, il répondait d'un ton glacial: â Ma conscience me défend d'en faire davantage; je ne puis promettre plus que je ne tiendrai. â De la conscience chez un candidat! c'était un scrupule d'épicier. Quand on veut faire fortune, on enferme sa conscience a double verrou la veille de l'élection, et on ne Ten tire pas toujours le lendemain. En France chacun sait ca.
Je serais mort d'ennui dans cette procession électorale, si l'énorme et joyeux Humbug ne nous eüt accompagnés. Toujours sur le qui-vive, toujours prêt A la riposte, on le suivait S. la trace par les rires qivil laissait après lui. L'accueil qu'on nous faisait n'était pas toujours gracieux; dans ses haines comme dans ses amitiés, le Saxon porte une rude franchise: le sel américain n'est pas le sel attique. Mais Humbug était un admirable joueur de paume; pas de plaisanterie qu'il ne recüt et ne renvoyAt de première volée. Une fois touché par lui, on n'y revenait gnère.
â Green candidat! e'est une honte, disait un agioteur ÃI la face pdle et aux traits tirés. Vous figurez-vous l'épicier au conseil de ville? Quand on agitera la sonnette, il répondra: Voilé, voila, faites-vous servir. Qu'il aille en enfer; lui et toute sa séquelle!
â En enfer! dit Humbug; que dirons-nous è ton père le banque-routier? que tu en es ta troisième faillite en attendant la quatrième.
â Green candidat! reprenait un commis de nouveautés, dandy en bottes vernies qui a chaque mot fendait Fair avec soninnocentecravache; Green, un boutiquier qui ne distinguerait pas un dne d'un cheval.
â N'aie pas peur, mon fils, dit Humbug, on te reconnaltrait entre mille.
â Belle réponse, et digne d'un homme qui vit de son esprit.
â Si tu n'avais que ce capital-lft pour vivre, mon fils, tu ne serais pas aussi gras que moi, répondit Humbug en continuant sa route au milieu des rires de la foule.
Nous entrdmes l'hótel de 1'Union; on nous en avait signalé le maitre comme un des électeurs influents de la ville. Mais dans son ménage, si le bonhomme tenait les guides, c'était sa femme qui lui montrait le chemin. Au premier mot de Green, la fougueuse matrone lui coupa la parole:
â Maudite soit la politique! dit-elle.
â Maudite soit 1'hótellerie! répondit Green en faisant un profond salut h la dame.
â- Joseph, s'écria l'impérieuse Junon, on insulte votre femme, on vous outrage, et vous restez la comme une souche. Est-ce du sang de dindon que vous avez dans les veines?
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PARIS EN AHERIQUÃ.
A cette voix terrible, Josepli s'arrêta court en ouvrant de grands yeux. Je crois que dans la rue le brave hotelier nous eüt volontiers serré la main; sa large face, sa lèvre tombante, son gros ventre n'annoncaient pas un foudre de guerre; rnais sous Toeil de sa femme, il jugea prudent de se mettre en fureur. Porter la guerre au dehors, c'était le moyen de garder la paix dans la place.
â Qu'il vienne, ce beau candidal, squot;écria-t-il d'une grosse voix qu'il tdchait de rendre méchante, j'ai 1:\ a son service un licou pour le pendre.
â Grand merci, mon bon ami, lui dit Humbug d'un ton doucereux, nous nous ferions scrupule de vous priver de ce meuble de familie.
Nous voilö. tous ü rire en fuyant eet antre de Polyphème; mais le retraite était coupée. Sur le seuil de la maison, la dame, droite comme une sentinelle au port d'armes, arréta Humbug, et, tremblante de colère:
â Savez-vous qui je suis? lui dit-elle.
â Qui no vous connait et ne vous admire? reprit Humbug en se redressant avec fatuité: vous étes une charmante enfant, qui n'avez pas encore atteint l'dge de discretion.
Sur quoi il salua, laissant la digne matrone plus muette et plus sotte que la femme de Loth £l son dernier changement.
Ce iv étaient kquot;l que des escarmouches; il y avait des réunions publiques oü Ton discutait les titres des candidats; la se livrait la bataille et se décidait la victoire. Le moment était venu de nous séparer; il fallait que chacun paydt de sa personne. On m'assigna le Lyceum. J'entrai dans cette salie immense, oü s'agitait une foule émue. On me reconnut, on ra'appela, tous les yeux se fixèrent sur moi; la peur me prit, j'aurais voulu renoncer d, cette candidature fatale qui me livrait au public. Hélas! il était trop tard!
En face de moi, un homme monté sur une estrade parlait et ges-ticalait avec une extréme vivacité; on l'écoutait en silence, puis tout a coup on poussait des hourras ou des grognements terribles; c'est ainsi qu'on applaudit et qu'on siffle chez les Saxons. Ce tribun populaire, qui soulevait a son gré les passions de la foule, c'était l'avocat du banquier Little, c'était Fox, notre ennetni.
Tout en maudissant le drole, force m'était de lui reconnaitre un certain talent dont il abusait. Tour tour sérieux et goguenard, il avait une facon de faire l'éloge de ses adversaires qui les rendait ridicules, une facon de plaisanter ses candidats qui les relevait a tous les yeux. II finit jjar une rapide énumération des richesses que la banque répandait en Amérique. Little devint un Jupiter qui tombait en pluie d'or sur le sein d'une nouvelle Danaé. A la voix de l'avocat, chemins de fer, canaux, bateaux è. vapeur vinrent se ranger autour du banquier pour lui faire un cortège électoral, tandis que d'un geste dédaigneux le harangueur nous montrait l'épicier noyé dans sa naélasse, abïmé dans le compte de ses sardines et de ses monies. â Amis de la paix, s'écria-t-il en finissant; nommerez-vous pour chef de la cité ce fabricant d'allumettes chimiques, dont la marchandise se retrouve dans tous les incendies? Amis de la liberté, élirez-vous ce vendeur de merluches qui nourrit les esclaves du Sud, et qui demain ferait
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faillite si ses clients, affranchis par notre valeur, lui laissaient pour compte sa marchandise empoisonnée ? Non, jamais vous ne descendrez a. cette honte. Pour moi, Yankee pur sang, ami de la patrie, fier de toutes nos gloires, plutót que de donner ma voix A eet homme, j'airaerais mieux voter pour... II s'arrêta, clignant de Tceil, et bais-sant la voix .... pour celui que, dans leur pitié universelle, nos femmes appellant un panvre ange dcchu; je ne vous dirai pas son nom.
Un tonnerre d'applaudissements salua l'orateur; il descendit de la plate-forme en recueillant des compliments et des promesses. Dans toute assemblée il y a toujonrs un troupeau de niais qui suit en bêlant le dernier qui parle. Ce succès ne suffisait pas au traltre; il vint droit a moi, me tendit nne main que je n'osai refuser, et d'une voix qui retentit dans la salie: âDocteur Smith, dit-il, S, vous main-tenant; franc jeu pour tons, e'est la devise du Yankee.
Je me levai avec une sueur froide, de toutes parts on criait: Ãcottiez, écoiuez! Ce bruit, les regards fixés sur moi, le silence qui suivit, tout me fit perdre la tête; un image rouge me passa devant les yeux, ma voix s'arrêta au fond de ma gorge, tout raon corps tremblait sous les battements de mon cceur. Que n'aurais-je pas donné pour acheter la faconde de ce misérable! J'avais des idéés plus nobles que les siennes, un patriotisme plus sincère; mais 1'avocat avait de l'habitude du métier; et moi, citoyen d'un pays libre, on 11e m'avait même pas appris h parler. J'étais vaincu, et vaincu sans combat.
J'allais me trouver mal de colère et de honte, quand tout i coup Henri, mon fils, qui me voyait pllir, sauta sur 1'estrade et fit signe qu'il voulait parler. Le corps droit, la tête haute, les pieds en équerre, la main gauche enfoncée dans l'habit boutonné, il salua gracieusement de la main droite, et attendit que le tumulte s'apaisdt.
â C'est son fils, e'est son fils, murmurait-on de toutes parts. Ecoittez. écoutez! â Chacun regardait l'enfant avec curiosité; il se fit un profond silence, on eüt entendu une mouche voler.
â Citoyens et amis, dit-il d'une voix claire et pénétrante, je ne viens point combattre le terrible Goliath du banquier Little; ce ne sont pas les pierres qui nous manquent, le Philistin n'en a jeté que trop dans notre jardin; mais je n'ai de David que la jeunesse, je ne suis pas de force a me mesurer avec eet adversaire trop exercé; tout ce que j'assayerai, c'est de défendre mon père et mon parti; je suis sür que parmi vous, nobles cojurs, il n'en est pas un seul qui ne dise : Ce jeune homme a raison.
â Ãcoutez, écoutez! criait-on de toutes parts: il parle bien.
â L'honorable sollicitor, continua mon fils en appuyant sur le premier mot, n'aime pas 1'épicerie. Cela m'étonne. II fait une telle dépense de gros sel, que nous serions heureux d'avoir sa pratique. Qu'il nous la donne, nous lui fournirons par-dessus le marché le sucre qui lui manque. Le sucre tempère la bile; autrement on voit jaune, on est injuste' avec ses compagnons d'armes et ses amis.
Je ne sais ou monsieur mon fils prenait cette éloquence de bas aloi; mais elle était au goöt d'une foule ignorante: on riait, on ap-plaudissait, les femmes agitaient leurs mouchoirs; Henri répondait par un sourire; 1'assemblée était d lui.
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â Je ne dirai pas de mal des banquiers, contimia mon tribun de seize arts; les banquiers sont conime les dentistes, il ne faut pas s'en faire des ennemis, qui sait si demain on n'en aura pas besoin? mais est-ce entre leurs mains qu'il faut remettre les intéréts de la cité? Je me souviens que ma grand'mère, une sainte femme du Connecticut , une petite-fille de nos pères les pèlerins, me répétait souvent ce qu'elle avait entendu dire a ses vertueux ancétres, que le banquier soutient l'Ãtat conime la corde soutient le pendu: en l'étranglant.
â Trois grognements pour les banquiers! cria une voix stridente, la voix de quelque débiteur égaré dans la foule. Ce cri eut de Fécho, la salie trembla de ses hurlements qui chatouillaient mon oreille pa-ternelle comrae l'eüt fait une sonate de Beethoven.
â Ma grand'mère, continua 1'enfant excité par ces hourras, nous proposait des énigraes pour nous amuser les soirs d'hiver au coin du feu. Si, disait-elle, on mettait dans le même sac un banquier, un sollicitor et un tailleur, et qu'on tirdt au hasard, qui en sortirait 3, coup sür ?
â- Un voleur, répétèrent vingt auditeurs, charmés de retrouver un souvenir d'enfance.
Henri s'approcha du bord de la plate-forme, mit un doigt sur sa bouche, et dit ü demi-voix:
â C'est le mot dont se servait ma grand'mère, mais aujourd'hui on dit: II en sortirait un millionnaire heureux.
â Certes, ajouta-t-il, je n'en veux pas k la fortune, j'espère faire mon ⢠chemin tout comme un autre.
â Et tu iras loin, mon petit géant, cria une grosse voix qui remua l'assemblée.
â Montrez-moi, ajouta mon fils animé par ce suffrage, montrez-moi une fortune honorablement acquise, des navires envoyés dans l'Inde, h Terre-Neuve, aux Moluques, je saluerai dans la personne de Green vingt ans de labeur, de calcul et d'économie .... Mais ces richesses de hasard, ces millions gagnés au jeu en un jour, ne m'en parlez pas: c'est le bien d'autrui passé dans la poche d'un plus habile. Fortune sans travail, fortune sans honneur! (Ecoutcz! écoutez /)
Et d'ailleurs, chers concitoyens, est-ce la fortune que vous récom-pensez ? N'est-ce pas le courage et le dévouement ? Green n'est-il pas ce noble capitaine qui est entré dans une maison en feu pour sauver votre femme ou votre fille, peut-ötre ? Cet enfant que mon père arrachait hier du milieu des flammes, ne l'avez-vous pas tous adopté? O vous, notre conscience; vous, étoiles de nos dmes, mères, épouses, filles, sceurs, parlez, mesdames. Pour qui faut-il voter? (Ãcoutez, écoutez /)
â J'aime les braves gens qui ne craignent pas d'entrer dans le feu, continua mon jeune Gracchus, je n'ai aucun goüt pour ceux qui y vivent éternellenient. Que le gentlemen dont on ne dit pas le nom ait toutes les sympathies de nos adversaires, je ne m'en étonne point! il est naturel que l'honorable M. Fox choisisse son représentant dans sa familie ou chez ses amis; pour nous qui avons de moins riches alliances, ce qu'il nous faut amp; la tête de nos affaires communes, c'est
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nn honnête hotnme. Celui-ld, on n'a point è cacher son nom, c'est le fils de ses oeuvres, c'est 1'enfant de la cité, c'est Green!
â Hourra pour Green! hourra pour Smith! cria toute la foule emporté par l'émotion. La victoire était è. nous.
Au milieu de ce vacarme, Henri me cherchait des yeux. II allait échapper h sa gloire naissante, quand un robuste chasseur du Kentucky, un de ces géants qui se vantent d'être moitié cheval et moitié crocodile, e rile va mon fils a la force du bras et lui fit faire le tornde la salie. Ce fut un tonnerre d'applaudissements i\ croire que les murailles s'efïondraient. Tous les hommes serraient la main du jeune prodigé, toutes les femmes l'erabrassaient. Je voulais crier: âC'est moi qui suis le père! Mais une seconde fois la frayeur me prit a la gorge, et je soupirai en disant tout bas: â Hélas! que ne suis-je monsieur mon fils!
C H A P I T R E XVI.
VANITAS VANITATUM.
Quand la foule se fut écoulée, portant au loin la gloire et le nom du futur Webster, j'embrassai rl loisir l'orateur et repris avec lui le chemin de la maison. Honteux du róle muet auquel ma ridicule timidité m'avait condamné, je ne pus résister è l'envie de taquiner le Cicéron en herbe.
â Or ^a, petit dróle, lui dis-je, oü as-tu pris cette facilité de bavardage, cette assurance que rien ne trouble? Improviser, déclamer7 marier le geste a la parole, eet art perdu depuis les anciens, oü te l'a-t-on enseigné?
â A récole, dit mon fils. Tu le sais, papa, toi qui tant de fois m'as fait réciter mon En field. 1 Ãtais-je d'aplomb? N'ai-je pas porté le bras plus haut que la tête? Es-tu content?
â Et tous tes camarades bavardent comme toi?
â Sans doute, papa. Ce seraient de beaux citoyens qu'un peuple de muets! Parler et gesticuler nous est aussi nécessaire que de lire et d'écrire. II n'y a personne de nous qui ne sera quelque chose dans la société, dans la commune , dans l'Etat. Membres d'un meeting ou d'une association, électeurs, candidats, magistrats, sénateurs, nous aurons tons besoin de nous adresser au public; on nous y habitue done k l'école. Improviser n'est pas difficile, et c'est trés amusant. Dans nos récréations, notre joie c'est de discuter; j'ai déjA fait cent discours a mes futurs électeurs. Mais mon fort, c'est le geste. ^L'action, dit Démosthène, dans mon Et:field, Taction! Taction!quot; Regarde-moi, papa.
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Et voilü mon polisson qui se promène en déclamant je ne sais
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UE11 fields speaker est un recueil des plus beaux morceaux d'éloquence et de poésie en langue anglaise. Dans les écoles d'Amérique on sen sert pour apprendre aux enfants a réciter par coeur ou plutót a déclamer. L'ouvrage est précédé d'un traité sur la mimique et sur le geste, avec des figures qui donnent la position du corps, de la tête et des bras, pour chaque passion a exprimer.
PARIS EN AMERIQXJE.
quel discours de lord Chatham contre la guerre d'Amérique. II marche, il s'arréte, il léve les yeux au del, il joint les mains, avance un poing fermé, ramène un bras sur son coeur, et finit par me sauter au cou en riant aux éclats; tandis que moi, son père, incapable de dire un mot et de remuer un doigt, je reslais confondu devant cette perversité précoce, fruit d'une éducation malsaine. Mon fils n'était pas un prodi^e, ce n'était qu'un Yankee trop habilement dressé.
â Malheureux enfant! lui dis-je; puisque tu t'en vas dans I'lnde, A quoi te servira cet art d'histrion ? Passe encore si tu étais avocat.
â Je le serai quelque jour, papa, répondit Henri. Laisse-moi gagner dix mille dollars 13, bas: cl mon retour, je fais mon droit, et je m'associe avec un maltre éprouvé.
â Et ensuite? demandai-je épouvanté de cette jeune ambition.
â Ensuite, papa, je me ferai nommer représentant dans l'Ãtat de Massachusetts, et j'y deviendrai sénateur.
â Et ensuite?
â Ensuite, papa, je serai député au Congrès, et plus tard sénateur de l'Union
â Et ensuite?
â Ensuite, papa, je serai ministre comma M. Seward ou, si je ne puis réussir, je serai président comme M. Lincoln.
â Et ensuite? m'écriai-je, tu prendras saus doute la place de Lucifer, car tu as l'ambition et l'orgueil d'un démon!
â Papa; reprit Fenfaut inquiet de ma vivacité, tons mes cama-rades font comme moi. Nos maltres nous ont toujours dit que nous étions l'espoir de la patrie, et que la république avait besoin de nous. Entrer dans la carrière politique, ce n'est pas de l'ambition, c'est un devoir. Le citoyen qui va le plus loin est celui qui sert le mieux son pays.
â Oh! les païens, les païens! m'écriai-je; nous voil;\ revenus aux scandales d'Athènes et de Rome. Le premier devoir d'un chrétien, monsieur , c'est de rester dans sou humilité , c'est de fuir la politique , c'est de ne jamais se mêler des affaires de son pays, tl moins que l'autorité ne 1'y contraigne.
â Papa, ce n'est pas ce qu'on nous enseigne en chaire Dimanche dernier, on nous a cité un pape, Pie VII, je crois, qui disait, n'é-tant qu'évêque, il est vrai: Soyez bons chréüens, vons serez bons républicains. Toutes nos libertés viennent de l'Evangile. On nous répète sans cesse que la morale du Christ mène a la démocratie, c'est-il-dire a l'égalité fraternelle et au respect du moindre individu. Aimcz-vons les nns les attires, qu'est-ce que cela veut dire , sinon que le plus fort doit aider le plus faible de sa fortune, de ses con-seils et de son dévouement?
Je saisis le bras de Henri:
-â Pauvre enfant aveuglé par ia folie de tes maitres, regarde, lui dis-je, regarde oü va la démocratie.
Devant nous marchait, 3 pas comptés, un homme emboité dans une chape de bois. Sur cet' écriteau ambulant on lisait, écrit en gros caractères:
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694 EDOUARD DE LABOULAYE {l8ll â1883).
L E LYNX.
JOURNAL DES DEMOCRATES.
CITOYENS!
Gardez-vous des intrigants et des sots! !
GREEN j
smith ! ou Ie ridicule trio démasqué.
humbug )
â Donnez-moi la Lynx, dis-je 4 un marchand de journaux.
â⢠Voila, monsieur, répondit l'homme d'un ton goguenard; mais si vous voulez rire, Je vous engage ii prendre /e Soleil et la Iribune ; c'est IS, que vous verrez le trio fustigé de la bonne facon.
Le Lynx me suffisait; j'ouvris cette feuille exécrable. Green y était finement raillé, on y disait de grosses vérités k Humbug; mais moi, grand Dieu, comment y étais-Je traité? Quels mensonges! quelles injures ! quelle abomination !
Je froissai ce misérable pamphlet, j'allais le jeter dans la boue, sa vraie place, lorsqu'au seuil de ma maison je trouvai la face ré-jouie et l'impertinent sourire de Humbug.
â Vous triomphez, monsieur le journaliste, dis-je en lui mettant le Lynx sous le nez. Des élections, ce sont vos fêtes, ce sont les saturnales de la calomnie!
â La calomnie, dit le gros homme en haussant les épaules, c'est comme la rougeole; quand elle sort, on en guérit; quand elle rentre; on en meurt.
â II n'y a que dans vos démocraties qu'on imprime de pareilles infamies!
â Je le crois bien! répondit le sophiste, heureux de saisir au vol un nouveau paradoxe. Dans les monarchies de l'ancien monde, on se garde d'imprimer la calomnie, on la dit il l'oreille; c'est un moyen plus perfide et plus sür. On n'attaque pas les gens en face, il se défendraient; on les assassine par derrière. C'est lü que règnent, sans partage, l'intrigue et le mensonge , et c'est lè, que le prince est la première victime de ce poison qu'il empêche de s'exhaler. Summa petlt livor. 1 La calomnie, docteur, c'est le fléau et le chfitiment du despotisme; dans un pays libre, c'est une piqüre de guêpe; on n'y son ge plus le lendemain.
â Monsieur le philosophe, dis-je sèchement, lisez ce journal; il y est question de vous.
â Raison de plus pour que je ne Ie lise pas. C'est toujours le même thème, avec huit ou dix substantifs k épithètes prétentieuses, pour varier le refrain. Avez-vous l'audace de ne pas suivre les do-ciles moutons qu'entralnent d'habiles meneurs? osez-vous avoir une opinion rl vous et une volonté? vous êtes un orgueilleux rcveitr et un ambitieux fanciiiqne. Dites-vous la vérité è. vos concitoyens; voulez
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C'est en haut que s'attaque l'envie.
PARIS EN AMERIQUE.
vous les éclairer sur les conditions de la liberté, les prémunir contra les dangers de l'anarchie ? vous êtes un infame aristocrate, un servile admirateur de la perfide Albion. En d'autres termes, ouvrir les yeux au peuple, c'est ruiner l'industrie des conducteurs d'aveugles et mettre sur le pavé d'honnêtes gens qui ne pardonnent guère. Parlez-vous franchement, appelez-vous par leur nom les -abus et ceux qui en vivent? vous êtes un flatteur de la fonle et un lache demagogue. Des éloges ironiques, si votre candidature va mal; de grossières et plates injures, si elle réussit: voilé, l'éternelle chanson des journaux et des journalistes qui ne se respectent pas. Nous y sommes faits comme aux orgues de Barbarie. C'est le plaisir des envieux, des commères, des bonnes gens qui ont l'oreille fausse. 11 faut être indulgent pour ces petites misères de l'huinanité.
â Lisez l'article, repris-je impatienté; nous verrons jusqu'oü va votre placidité.
Une fois entrés au parloir, oü par bonheur nous étions seuls. Humbug se mit fl lire 1'injurieuse diatribe, tandis que Henri courait aux nouvelles.
â Green n'a pas a se plaindre, dit en riant le gros journaliste. A la rude facon dont on le traite, il est clair que ses actions montent sur la place. Les miennes ne vont pas mal. Falstaff éhonté est joli; ce Silene aviné a qui ne manque mé me pas son ctne quand le doeteur est la, est d'une mythologie qui fait honneur a l'érudition de l'écrivain. Tout cela, c'est le telum iinhelle, sine ictu 1 d'un parti aux abois.
â Pourquoi n'empéche-t-on pas ces misérables de parler?
â Docteur, auriez-vous trouvé la pierre philosophale ? Savoir d'avance ce que les gens diront est un secret qu'on chercbe encore; le seul moyen d'éviter ce scandale qui vous effraye, c'est de bAil-lonner tout le monde: remède héroïque qui tue les gens pour les empêcher de mal vivre. Est-ce IA la médecine que vous pratiquez? Ces dróles, direz-vous, sont payés pour faire un ignoble métier; ils abusent de la liberté, ils la prostitueut; je vous l'accorde, mais eet abus nous garde l'usage de nos droits. II y a des demoiselles qui abusent du droit de se promener dans la rue; enfernierons-nous nos femmes dans un harem? II y a des gens qui se tuent par gourman-dise et par ivrognerie; nous mettrez-vous au régime de Sancho dans l'lle de Barataria? Par crainte d'un incendiaire, défendrez-vous les briquets et les allumettes? Par peur d'un assassin, nous óterez-vous un des premiers droits des peuples libres, le droit d'avoir des amies ? Toute liberté entraine avec soi un abus possible; toute force et tout instrument font de même. Supprimer la liberté pour prévenir l'abus, empêcher le bien pour prévenir le mal, c'est faire le procés amp; Dieu même, et lui prouver qu'il n'entendait rien ü la création.
â Si vous ne pouvez prévenir la calomnie , m'écriai-je, punissez-la ; inventez des supplices terribles; frappez celui qui m'óte l'honneur comme vous frappez celui qui m'óte la vie.
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â Les tribunaux vous sont ouverts, répondit Humbug, mais le
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Trait sans force et sans portee.
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mépris est une justice plus prompte et plus süre. Demain les électetirs vous vengeront des injures d'aujourd'hui. Est-il certain d'ailleurs qu'on nous ait calomnies? Pour moi, je ne me sens pas blessé.
â Je ne sais ce que vous avez dans les veines, dis-je en lui arrachant des mains le journal. Ãcoutez comment un Idche anonyme ose traiter un homme de mon rang et de mon dge; je vous mon-trerai ensuite comment on cMtie de pareilles infamies.
Et d'une voix tremblante de colère je lus ce qui suit:
âLe docteur est un triple sot. C'est un sot de naissance que trente ans d'études ent rendu plus sot encore; il ne lui manquait qu'un grain d'ambition pour perdre le peu de sens que le travail lui a laissé. On connait la folie de ce bonhomme qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Stupide admirateur de passé, son ideal est la vieille Europe: il ne voit rien de beau que ces sociétés décrépites oü la tradition romaine, oü le despotisme de l'administration etouffe toute indépendancc et toute vie. Le savant Smith, la gloire de vingt académies inconnues, est un de ces trembleurs qui au jour de la création se serait écrié; âMon Dieu, arrétez; vous allez déranger le Chaos! â11 ressemble a ces conducteurs de chemins de fer, qui tournent le dos au train qui les emporte. II ne voit, il h'admire que ce qui fuit et disparait dans l'ombre du passé; il ne sent pas que derrière lui se lèvent un soleil et un monde nouveau: le règne de l'in-dividu, le triomphe de la liberté. Giu'une pareille momie reste dans son cabinet de curiosités , et y recoive l'adoration des badauds, nous n'irons pas l'y troubler; mais, au grand jour de la vie publique, que feraient ces yeux éteints, cette bouche muetle , ce bras imbécile? Ce qu'il faut a notre jeune et glorieuse république, ce sont des hommes de notre temps, des banquiers qui fassent avancer la civilisation en créant chaqucjour des entreprises et des actions nouvelles, des oraleurs qui nous guident vers les magni-fiques destinées que l'avenir nous réserve. Laissons les morts ensevelir les morts; a nous les cceurs qui s'ouvrent a toutes les grandes aspirations sociales, les tétes qui s'échauffent pour les questions palpitantes d'actualité! Que les mais et les poltrons votent pour leurs vieux fétiches, nos candidats sont des hommes que l'Europe nous envie, l'habile et généreux banquier Little, 1 eloquent et célèbre Fox!
âDemain la voix du peuple, émergeant du scrutin , comme le tonnerre qui sort du nuage, proclamera par toute rAmérique la victoire des élus de la Démocratie. Vive Little! Vive Fox!
â Bravo! dit Humbug; docteur, vous êtes touché. Voila un joli morceau; rien qui attaque votre caractère; des plaisanteries un peu fortes, il est vrai; mais avec cela du trait, de la verve, de la finesse, de l'observation, sans parler du style a Ia mode. Le garcon qui a écrit cette tirade n'est pas un imbécile.
â Venez avec moi au bureau du Lynx, dis-je fl mon tour: vous verrez comment un triple sot soufflette un garcon d'esprit; c'est une legon dont ce monsieur a besoin.
â Ãtes-vous fou? s'écria le gros homme en se levant tout d'une pièce. Si tout autre que moi vous entendait, on vous ferait dormer une caution de dix mille dollars ou l'on vous enverrait au péniten-cier. Nous prenez-vous pour des Peaux-Rouges? Ãtes-vous chrétien ? C'est dans les solitudes de l'Arkansas que des forcenés discutent le pistolet au poing; au Massachusetts il n'y a de vengeance que celle de la loi. Chez un peuple civilisé , on parle beaucoup et on se querelle vivement; mais on n'y assassine pas un rival, et on ne s'y bat pas davantage avec lui.
â Sauvages! m'écriai-je, qui ne connaissez même pas le point d'honneur.
â Sauvage vous-méme! reprit Humbug en riant. Vraiment, docteur, la saignée vous rend féroce. Tuer les gens ou se faire tuer
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LE PRINCE-CANÃCHE.
par eux, en quoi cela peut-il servir la cause de la justice et de la raison? Un duel ne profile qu'au médecin ou au fossoyeur.
â Que faites-vous done, monsieur, quand vous êtes Idchement insulté par un folliculaire?
â Mon cher docteur, répondit ce candidal sans vergogne : je répète tout bas ou tout haut un proverbe turc , dont je vous recommande la profonde sagesse: Qui s'arrcte cl jeter des pierres a ious les chiens qui ahoieni après lui, n ar river a jamais au but de son voyage. Sur ce, je vais soigner mon élection et la vótre; faites-en autant de votre cóté; vous oublierez bien vite Ie Lynx et sa rhétorique.
Tu ne cede malis, sed contra audentior ito. 1
Adieu.
LE PRINCE-C ANICHE.
CHAPITRE XIV.
LA BATAILLE DE NECEDAD.
Le 22 juin. dès 1'aurore, Jacinthe se promenait devant sa tente en causant avec le baron Bombe. Le soleil n'était pas encore levé, mais, déjrl, on sentait sa présence. C'était une de ces matinées calmes et lumineuses oü l'on se trouve heureux de vivre au milieu de la nature souriante. Les blés verdissaient la terre, les prés étaient en fleur, Fair était embaumé. Pas un bruit, pas un souffle, tout dor-mait au camp, hormis quelques sentinelles qui se promenaient avec insouciance en regardant le ciel d'un air distrait.
La diane sonne. En un clin d'ceil, comme un essaim qui fuit la ruche, l'armée sort de ses tentes; on plie les toiles, on étrille les chevaux, en essuie les fusils, on mange un inorceau, on boit la goutte, on cause, on rit. Le tambour bat, on court aux amies, les rangs sont formés. Vienne I'ordre, maintenant; faut-il-tuer, faut-il mourir? On est prêt.
Les estafettes sillonnent la plaine. A chaque instant, les nouvelles arrivent, les ordres partent. Assis devant une grande carte , le baron Bombe pique et dépique des épingles de toute couleur. L'ennemi est en marche, on connait la force et la direction des différents corps, on devine ses intentions. 11 approche.
Le général se frotte les mains, il a l'air triompliant.
âA cheval, messieurs! s'écrie-t-il, le bal va commencer.quot;
Trois coups de canon retentissent. A ce signal, les divisions se massent, les régiments prennent leur rang de bataille. Les officiers vont et viennent; les vieux soldats jurent entre leurs dents, les jeunes se taisent. Parmi ces conscrits, les uns pensent au pays et è. ceux qu'ils y ont laissés; les autres se recueillent et se promettent de n'avoir pas peur. C'est le silence qui précède Forage.
Le tambour bat aux champs: c'est le prince qui arrive, suivi de son brillant état-major. Le voila: Vive le roi!
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Monté sur un cheval noir dont la crinière flotte au vent, et tenant
1
Ne cédez pas a l'infortune-, affrontez-la au contraire avec plus d'assurance.
ÃDOUARD DE LABOULAYE (l8ll â1883).
au poing l'epée que Tamaris lui a donuée, Jacinthe salue le drapeau, qui s'incline d son passage. Chacun admire la bonne grAce du prince, chaeun prend pour lui des paroles qu'il adresse au régiment: Mes amis, je coniptc sur voiis. De toutes les poitrines, de tous les coeurs sort un nouveau cri de: Viveleroi! Jacinthe sourit, il est heureux!
âNarcisse, mon gar?on; tu n'es pas gai, dit un vieux sergent a un jeune fantassin. Quand le roi a passé, pourquoi n'as-tu pas fait comme les autres? Un jour de bataille, mon fils, il faut s'émouvoir un peu. Le prince, c'est la patrie, c'est le drapeau; il faut le saluer.
â Soyez tranquille, père Lafleur: pour plaire a votre Benjamin, on se fera tuer tout comme un autre.
â Tu as de la rancune, mon garcon, tu as tort. Est-ce que c'est sa faute , d eet enfant, s'il aime la guerre ? On l'a élevé pour ca, on ne lui a pas appris autre chose. T'imagines-tu qu'il sait ce qu'il en coüte Ãl un père pour élever la sueur de son front un fils de vingt ans? Les princes, vois-tu, on leur donna de l'argent et des hommes sans compter, et on leur dit: âDépensez-moi ga, c'est votre affaire.quot; lis font comme toi, ils font leur métier.quot;
Narcisse baissa la tête et ne répondit rien. II se disait tout bas que si les princes étaient mieux élevés, il serait auprès de sa chère Giroflée au lieu de courir après la misère, la maladie et Ia mort.
Après avoir parcouru le front de bataille, Jacinthe revint au centre. Lfl, placé sur une hauteur qui dominait le pays, il suivit des yeux la marche de Tarmée.
A droite et a gauche, dans le lointain, on apercevait des files de soldats, de chevaux, de canons, de caissons. Tantót un pli de terrain cachait les bataillons, tantot des milliers de balonnettes s'en-flammaient aux rayons du soleil. A voir cette longue trainée qui avancait dans la campagne, en suivant les ondulations du sol, on eüt dit d'un serpent gigantesque qui rampait en déroulant au loin ses anneaux.
Bientót la fusillade éclata, le canon gronda. Quand par moment il se taisait, on entendait des clameurs étranges; le ciel était plein de fumée, et de témps en temps, au milieu de ces nuages sinistres, montaient des langues de feu. C'étaient des meides qui flambaient, des villages qui brölaient. Le baron Bombe avait raison, le bal commencait.
Le gros de l'armée s'ébranla. On avancait lentement. L'artillerie roulait sur la chaussée; des deux cötés, dans les champs, marchaient la cavalerie et l'infanterie, écrasant les moissons dans la poussière et ne laissant pas derrière soi un brin d'herbe debout.
En approchant du village de Necedad on rencontra l'ennemi, de-puis longtemps signalé par les vedettes. II occupait sur la hauteur une position des plus fortes. Mais en avant, et dans la plaine même, il avait une armée en bataille, qui se rua sur ses adversaires aussi-tot qu'elle les apergut.
âEh! eh' dit le baron Bombe, les malins veulent nous battre avec nos propres amies. C'est la tactique des Gobemouches que ces farceurs nous volent. Cela ne suffit point, mes dróles, il faudrait aussi nous prendre nos soldats.''
698
LE PRINCE-CANICHE.
Le baron n'avait pas tort. Après deux attaques sanglantes, bra-vement repoussées, les ennemis reculèrent, et il y eut quelque désordre dans leurs rangs.
Du village de Neceded on vit alors descendre une cavalerie magni-fiquement montée. En tête de la division marchait, au petit pas de son cheval, un grand jeune horame vêtu d'une tunique blanche et coiffé d'un casque d'argent surmonté d'un aigle aux ailes éployées. Toutes les longues vues de 1'état-major étaient braquées sur ce per-sonnage. Un aide de camp s'écria:
âJe le reconnais, je lui ai été présenté il y a quinze jours; c'est le grand-duc è, la tête de ses cuirassiers.
â Le grand-duc! s'écria Jacinthe. Que personne n'y touche, il m'appartient.quot;
II allait lancer son cheval quand le baron l'arrêta en souriant.
âSire, dit-il, nous ne sommes plus au temps des combats héroïques. Depuis 1'invention de la poudre, nos duels se vident amp; coups de canon. D'ailleurs, avant que Votre Majesté ait pu joindre le grand-duc, il sera couché par terre; nos tirailleurs le tiennent déja. au bout de leur fusil. Parader sur un alezan en face de l'ennemi, c'est fort joli sans doute, mais ce n'est pas de la guerre, c'est de la folie.quot;
Jacinthe ressentait une emotion étrange. Le grand-duc, il le haïs-sait; il 1'aürait volontiers tué de sa main, en combat singulier. Mais voir ce jeune homme s'avancer brave et confiant, prêt k affronter l'ennemi, et se dire qu'une balie lancée dans l'ornbre allait l'abattre comme un oiseau sans défense, il y avait ld, quelque chose qui révol-tait une d,me généreuse. Ce n'était pas un duel^ c'était presque un assassinat.
Chacun regardait en silence. Tandis que le grand-duc approchait, on voyait des tirailleurs qui rampaient dans l'herbe et se cachaient dans les fossés; puis tout k coup, au moment ou le jeune officier, tournant la töte, donnait k ses cuirassiers l'ordre de charger, des coups de feu sortirent de terre, des rangs entiers s'abattirent, et du milieu de cette mélée de blessés, de mourants, de chevaux renver-sés, s'élanca tout effaré un alezan qui courut droit ö l'ennemi. Le prince était mort, Jacinthe était vengé.
âAliens, Sire, dit le baron toujours impassible, ces messieurs ont perdu la première manche; k nous la seconde. Voyez-vous cette petite église, lü-bas sur la hauteur? Quand nous y serons, nous aurons gagné la partie.quot;
Ce n'était pas chose facile que d'y arriver. Trois heures durant on se battit k outrance pour avancer de quelques pas. Remparé dans le village, l'ennemi s'y défendait avec fnreur; chaque maison était une forteresse qu'il fallait emporter d'assaut. I.es pertes étaient grandes, des régiments entiers avaient disparu; les soldats se lassaient, et pour comble de disgrAce on avait de mauvaises nouvelles de I'aile droite, que l'ennemi commencait è, déborder. A chaque instant accouraient i bride abattue des officiers qui demandaient du renfort; le baron leur riait au nez en jurant comme un damné.
âDes renforis! criait-il, oü veulent-ils que j'en prenne? Qu'ils se
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700 EDOUARD DE LABOULAYE (l8ll â1883).
fassent tuer, mille tonnerres! Est-ce que ces cliiens-lè s'imaginent qu'ils sont faits pour vivre touiours?quot;
Autour du prince les visages étaient tristes, JacintUe seul était plein de confiance. La gaieté du baron le charmait. Aussi fut-il un peu étonné quand le gériéral, le tirant è, l'écart, lui dit ö. voix basse:
âSire, le moment est venu de faire le soldat.
Si dans une heure nous ne sommes pas la-haut, il ne nous reste qu'è. rentrer chez nous pour y être chansonnés par les Gobemouches.''
â âPlutót mourir!quot; s'écria le prince.
Et, poussant son cheval, il courut au plus fort du danger.
Chemin faisant on ramassa tout ce qu'on trouva de soldats épars: grenadiers, chasseurs, tirailleurs, dragons ou lanciers démontés; c'est avec ce bataillon sacré qu'on fit un dernier et puissant effort. Deux fois Jacinthe mena ces braves a l'assaut de l'église, deux fois il fut ramené en arrière. Autour de lui, les balles sifflaient, les hommes tombaient comme des épis fauchés, son cheval blessé s'abattit et manqua de l'écraser, rien n'effrayait le prince. Tout au contraire, la poudre et le sang l'enivraient. II sauta sur un cheval égaré, et, la tête nue, les cheveux au vent, 1'épée cl la main, ce fut aux cris de: Vive le roi! qu'il rallia ses troupes, et que, victorieux enfin, il entra dans l'église, foulant aux pieds de sa monture les morts et les mourants.
Une fois ld on se reconnut.
âOü est le baron? demanda Jacinthe.
â Sire, on Fa porté dans la maison voisine; il est blessé.quot;
Le prince courut auprès de son vieil ami; il le trouva couché sur une botte de paille et donnant des ordres pour que 1'artillerie, prenant l'ennemi en écharpe, achevdt la victoire. Le baron avait la bouche pleine de sang, c'est è. voix basse qu'il parlait A son aide de camp , une balie lui avait traversé la poitrine.
âCher général, dit Jacinthe, j'espère que cette blessure ne sera rien, et que vous jouirez bientót de votre triomphe.
â Mon compte est réglé, dit le baron; je n'en ai pas pour long-temps. C'est égal; l'ennemi a son affaire, et ce n'est pas de nous que riront les Gobemouches! Sire, occupez-vous de 1'armée; tout n'est pas fini; adieu et merci.quot;
Jacinthe sortit la tête baissée pour cacher une larme; le baron appela un soldat.
âY a-t-il ici une goutte d'eau-de-vie? demanda-t-il.
â Voilé., mon général, dit le sergent Lafleur en détachant sa gourde.
â Merci, mon vieux. Enveloppe-moi dans mon manteau et mets-moi sur le cóté. Le réve a été beau, mais il est court. Bonsoir.quot;
Ce furent ses derniers mots. II ne bougea plus; une heure après il était mort.
Du clocher de l'église, Jacinthe suivit la déroute des ennemis; elle était compléte. Pris d'une terreur panique, les malheureux ne se défendaient plus; ils couraient en jetant leurs fusils, leurs sabres et leurs sacs. Les batteries étaient enclouées, les caissons renversés, la cavalerie fuyait è. toute bride, écrasant tout sur son passage. En
LE PRINCE-CANICHE.
vain les officiers essayaient de rallier cette foule éperdue; ils étaient entraiués, insultés, renversés. La peur est aveugle et sourde; des milliars d'hommes se noyaient dans le fleuve, pour échapper k un ennemi qui ne les poursuivait plus.
Telle fut la célèbre bataille de Necedad, qui couvrit de honte les Cocqsigrues et combla de joie les Gobemouches.
Le soir mêtne, un général, aide de camp du roi des Cocqsigrues, apportait Jacinthe une lettre ainsi concue:
âMonsieur mon frère,
âLa journée est è, vous, je n'ai plus d'armée. Je demande une suspension d'armes et la paix: vous en fixerez vous-même les conditions , je m'abandonne votre générosité. Vaincu, j'ai du moins un privüège que je paye assez cher pour avoir droit de l'invoquer en ce moment. Je vous félicite du courage et du'talent que vous avez montrés aujourd'hui; j'aurais voulu finir comme vous commencez.
âSur ce, monsieur mon frère, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.quot;
Le prince fit proclamer a l'instant la suspension d'armes, et remit les négociations au lendemain. Depuis seize heures il était è, cheval, il avait besoin de repos. Dans la niaison la moins ruinée on lui dressa un lit avec quelqnes niatelas rassemblés au hasard; il s'y jeta le corps brisé, l'dme exaltée. Tant d'idées se pressaient dans sa tête, que, malgré sa fatigue, il ne pouvait dormir; mais ce qui le tenait éveille, c'était moins la gloire que le souvenir de Tamaris. II songeait que bientót il paraitrait devant elle, en vainqueur, et qu'il mettrait aux pieds de celle qu'il aimait sa couronne et son épée.
Dans une chambre voisine, les généraux et les aides de camp invi-taient a leur table l'envoyé dn roi des Cocqsigrues. On avait trouvé quelqnes provisions dans les fourgons royaux, on buvait gaiement et on passait en revue les événements de la journée. Chacun des convives racontait ses prouesses, il n'en était pas un qui n'eüt gagné ia bataille è. lui seul. D'une voix unanime on condamna la témérité du grand-duc; il était mort par sa propre folie, disait-on; ce fut la toute son oraison funèbre. On paria beaucoup du baron Bombe et des trois cents officiers morts avec lui, pour se demander quels seraient leurs successeurs : on paria plus encore d'avancement et de decorations; mais par-dessus tout on célébra le bonheur del'armée, qui possédait un prince jeune et vaillant. Si il seize ans, il commen-(jait a guerroyer, que ne pouvait-on espérer d'un roi si heureusement doué? Ce fut au bruit de ces louanges que Jacinthe s'endormit.
CHAPITRE XV.
LE REVERS DE LA MÃDAILLE.
Durant son somraeil le prince eut une vision. Au milieu d'une auréole lumineuse parut devant lui une femme vêtue de blanc et armee d'une baguette; c'était la fée du jour, Jacinthe reconnut sa marraine; il avait si souvent admire le portrait de la dame blanche
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EDOUARD DE LAEOULAYE {l8ll â1883).
dans le grand salon du cMteau! La fée le regarda longtemps et, poussant un soupir:
âPanvre enfant, murmura-t-elle, que deviendrais-tu si je n'étais pas ld?quot;
Et trois fois elle traca un cercle autour de son protégé.
Jacinthe se réveilla brusquernent au milieu du champ de bataille, et non plus en prince et en vainqueur, mais encore une fois consu dans l'ignoble peau d'un chien. La fortune ne l'avait élevé si haut le matin que pour le précipiter plus avant dans l'abJme.
II était nuit, la lune éclairait la plaine, mais sa pAle clarté ne rendait que plus noire Tonibre des collines. Autour du prince tout était calme et morne; dans le lointain, on apercevait les lurnières du camp et des feux allumés. De droite et de gauche, au milieu de chevaux tués, de caissons brisés, d'armes éparses, des soldats étendus sur le dos dormaient de l'éternel sommeil. Sur ces visages, contractés par les angoisses et la rage, la mort même n'avait pu jeter sa triste sérénité. Les dents serrées, la bouche écumante, les yeux hagards, ils murmuraient encore, ou peut-étre demandaient-ils è, Dieu de venger leur sang versé pour le plaisir des rois.
Une horloge lointaine sonna lentement minuit, 1'heure oü les morts se réveillent: Jacinthe tressaillit; et, ne pouvant soutenir l'aspect de ces yeux sans regard , il s'enfonca dans l'ombre pour s'y cacher.
C'est ld que l'attendait le plus horrible des spectacles. Protégés par 1'obscurité, deux maraudeurs, armés de lanternes sourdes , dépouil-laient les cadavres et insultaient a la mort. Jacinthe, tremblant, se tapit derrière un canon renversé.
âEn voila un qui est marié, disait Fun des voleurs, il a une bague au doigt; mais je ne peux l'arracher.
â Coupe le doigt, imbécile, disait l'autre; vois ces deux anneaux, je les ai arrachés de l'oreille de ce soldat. Quand ils sont crevés, ga vient tout seul.
â Un officier! reprenait le premier. Bonne aubaine, il a une montre.
â Cherche bien, il doit avoir une bourse.
â Oui, et voilé, un portefeuille avec une lettre cachetée.
â J'aimerais mieux des billets de banque, mais ga ne fait rien, donne toujours. Voyons ce qu'il écrit d sa bonne amie, ga nous amusera.''
Le brigand déplia la lettre et hit ce qui suit:
âMa bonne mère, quand tu recevras cette lettre, tu n'aurais plus de fils. Un pressentiment me dit que je serai tué demain. J'écris cette lettre, a tout hasard; j'espère qu'une main amie te la fera parvenir. Je veux que tu saches que mon dernier soupir a été pour toi, et que je t'aime encore par deld le tombeau. Je n'ai que roon épée, je te laisse sans ressources; c'est d Dieu que je te confie: c'est lui qui te consolera. Pour moi, je meurs digne de toi, fidéle d l'honneur que tu m'as enseigné, heureux de donner mon sang pour la grandeur du prince et le salut de la patrio.quot;
âAh ga! dit l'autre voleur, vas-tu nous embêter longtemps avec tes sentiments? A l'ouvrage! La lune arrive par ici, on nous verra bientót, gare les coups de fusil!
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LE PRINCE-CANICHE.
â â- O ui, ta mère recevra cette lettre, dit le maraudeur d'un ton solenuel, et heureux ceux qui meurent comme toi!
â Bon, reprit son camarade, voilé, que tu recommences a jouer le mélodrame ? Le diable emporte les gens qui ont été tl l'école, ils font toujours des phrases! Tiens, voilA quelque chose qui brille comme de 1'or; qu'est-ce que c'est que ga?quot;
II approcha sa lanterne. Effrayé par la luraière, un cheval magni-fiquement caparaconné, se dressa sur ses pieds et se mit a ruer en hennissant. C'etait l'alezan du grand-due. II avait au ventre une blessure énorme, et marchait sur ses entrailles sanglantes. Au bout de quelques pas il tomba en étendant ses jambes roidies par la mort.
Aussitót, une meute de chiens, sortie on ne sait d'oü, se jeta en aboyant sur la noble béte et commenca la curée. A ce bruit, les voleurs s'enfuirent sans souci de leur proie. On voyait dans la plaine des falots en grand nombre, une ronde approchait.
âQuelle aubaine! disait un des chiens A ses compagnons. Pourquoi les hommes 11e nous donnent-ils pas plus souvent de pareilles fêtes?
â Lü bas, dit un mdtin, il y a des loups qui dévorent un régiment de cuirassiers.
â Avez-vous vu ce qu'il y avait de corbeaux ce soir? dit un dogue.
â Demain il y en aura cent fois plus, reprit le mamp;tin; mais qu'est-ce que cela fait? II y a ici de Ia chair et du sang pour tout le monde.
â Oui, dit un lévrier, mais demain on va tout enterrer.
â Ce n'est pas 1'affaire d'un jour, camarade, répondit le mdtin; il y en a pour plus d'une semaine. Et dans les bois, et dans les fossés, et dans les rochers, et dans les ravins, ü deux lieues A la ronde, il y a plus d'un soldat et plus d'un cheval perdus qu'on n'ira pas déranger. Vive la guerre ! c'est le régal des chiens, des corbeaux et des loups.
Jacinthe s'enfuit éperdu; il reprit le chemin du village, la route oü, quelques heures plus tót, il jouait si brillamment sa vie. Lel avait eu lieu l'effort suprème, la les morts étaient entassés les uns sur les autres, noyés dans des mares de sang. Une fois encore, Jacinthe allait s'éloigner avec effroi de cette scène cVhorreur, quand il entendit des gémissements. II s'approcha. Un officier, jeune encore et d'une belle figure, rampait sur les deux mains, tralnant pénible-ment ses jambes écrasées par un boulet.
âDe 1'eau! murmera-t-il, de 1'eau. Au secours! Je meurs pour vous et vous me laissez crever comme un chien, canailles que vous êtes! Maudite soit la guerre! Maudits soient les princes et les ingrats! De l'eau, ou la mort par pitié!quot;
Et avanlt;pant ainsi, tout haletant, il tomba sur le corps d'un autre officier.
âUne gourde! cria-t-il, je suis sauvé. Non, rien, elle est brisée.., Ah! un pistolet, il est chargé celui-li, Dieu merci! Prince Jacinthe, heureux vainqueur, que mon sang retombe sur ta téte!quot;'
Et d'une main ferme il se fit sauter la cervelle.
Au bruit du pistolet, un mourant leva la tête et regarda autour de lui d'un air égaré. C'était Narcisse; Jacinthe le reconnut et s'approcha de lui.
C. Plcetz, Manuel de Littérature frangaise. 4« éd. 47
703
704 ÃDOUARD DE LABOULAYE (l8ll â1883).
âEst-ce toi, Fidéle? s'écria le soldat fondant en larmes. Viens, viens que je t'embrasse. C'est Giroflée qui t'envoie, n'est ce-pas? Dis-lui que je l'aime. Hélas! je ne la reverrai plus!
â Par ici, caraarades! dit une grosse voix, et pas de raisons. Le sergent Lafleur sait ce qu'il fait, c'est une vieille moustache, et vous n'êtes que des blan.cs-becs. Je vous dis qu'il est tombé par ici; je reconnais la place, sacrebleu. II y a eu six aides de camp tués en trois minutes, même qu'il y en a un dont la cervelle m'a éclaboussé toute la figure Donnez-moi le falot. . . tenez, en voiltl déjè. deux par tene, les autres ne sont pas loin; nous sommes arrivés. Narcisse, mon gar?on, es-tu mort? cria-t-il d'une voix de tonnerre.
â Sergent! répondit un cri étouffé.
â Me voilil, mon brave. Bonjour, Narcisse, comment ga va-t-il?
â Vous voyez oü j'en suis, père Lafleur.
â Dame! mon fils, c'est ia guerre! Aujourd'hui, tu as le gros lot, demain c'est mon tour. Fie-toi amp; ma sensibilité, je ne te laisserai pas li. Hold! vous autres, apportez le brancard.quot;
Dés qu'on remua Narcisse, il s'évanouit; tout son corps n'était qu'une plaie saignante.
âSergent, dit un des solclats, ce n'est pas la peine de l'emporter, il est mort.
â Est-ce que je me fais l'honneur de te demander ton avis? répondit Lafleur. Si, comrae moi, tu connaissais ta théorie, bavard, tu saurais qu'un homme n'est mort que quand le major l'a mis sur sa liste. En route, et pas de raisons.quot;
A 1'aspect de la troupe, le prince-caniche s'était caché dans un tas de cadavres; il en sortit tout épouvanté et se sauva comme un meurtrier, couvert du sang de ses victimes.
Pour échapper a cette boucherie qui lui faisait horreur, Jacinthe s'était jeté dans un chemin creux qui ramenait au village. La guerre était venue jusque-lü. On avait volé les bestiaux, arraché les clotures et brülé les maisons. Partout des cendres fumantes, partout la solitude et la désolation.
Sur un fumier était étendu un homme, un paysan qui rdlait. II avait défendu son pays contre l'ennemi, ou son bien contre des ma-raudeurs. On l'avait tué d'un coup de fusil. Auprès de lui, accroupie sur la paille, était sa femme, tenant un nourrisson dans les bras; quatre gar^ons, dont l'aïné n'avait pas douze ans, lavaient k tour de róle la pAle figure de leur père, et derrière le mourant, un vieillard d cheveux blancs invoquait la justice du ciel.
Malédiction sur les rois! criait-il; malédiction sur les courtisans, malédiction sur les armées! Venge le pauvre, ,6 mon Dieu! venge la veuve! venge l'orphelin! venge le père qui pleure sur le fils que tu lui avais donné et que ces brigands lui ont tué! Que fais-tu lè,-haut, o mon Dieu! si tu laisses écraser les innocents?
â Sois tranquille, grand-père, dit un des enfants. Pour venger mon père, nous sommes quatre. Un jour viendra oü nous pourrons aussi égorger l'ennemi.
â Viens, frère, dit le plus jeune; prends une pierre, nous irons casser la téte aux blessés.
Le prince caniche.
â Enfants, s'écria la mère en pleurant, restez ici, ils vous tueraient.quot;
Jacinthe s'éloigna tristement.
âHélas! pensa-t-il, quel crime que la guerre, et corabien on m'a trompé! II me semble que chacun de ces morts mquot;appelle assassin et me redemande la vie. Oü fuir? oü me cacher? A moi! amoi!
â Remettez vous; sire, remettez-vousdit la voix d'un aide de camp.
Le prince se retrouva sur son lit, et regarda autour de lui, tont effaré.
âJe demande pardon a Sa Majesté de l'avoir eveiüée, dit l'aide de camp; niais elle poussait de tels gémissements, que j'ai cru bien faire de 1'arraclier au cauchemar qui l'oppressait.
â Que ne I'avez-vous fait plus tót!quot; dit Jacinthe en soupirant.
II se leva pour s'asseoir auprès d'uue table, et jusqu'au point du jour il resta immobile, la tóte cachée dans ses deux mains.
705
PONSARD.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
1 RANCIS PONSARD, né en 1814 il Vienne, en Dauphiné, oü son père était avoué, montra de bonne heure du penchant pour la poésie et les lettres. Cependant, après avoir achevé ses études classiques a Lyon, il alia faire son droit a Paris. Rangé et labori-eux, il sut satisfaire en même temps è, son goüt pour les vers et aux exigences des études sérieuses. Tout en se faisant recevoir avocat, il traduisit en vers le Manfred de lord Byron, traduction estimable, mais qui passa ;\ pen prés inapercue. Bientót, sous I'in-fluence de la réaction classique que les succes de la célèbre tragédienne Rachel 2 inauguraient au Thédtre-Francais, il composa sa tragédie de Lucrèce, qui, jouée en 1843 ü l'Odéon, par les artistes du second Thédtre-Francais, fut applaudie avec frénésie, et fut cou-ronnée par 1'Académie francaise. Ce succès, il faut en partie le mettre sur le compte de la joie qu'éprouvaient les antagonistes du romantisme d'avoir enfin une nouvelle production a opposer aux extravagances des hugoldircs. â ' I,e sujet simple et antique, le style concis et nerveux, les caractères nettement tracés de la pièce de Ponsard semblaient marquer un retour vers la manière des grands maltres duâ 17e siècle; mais malgré ces belles qualités, on reconnatt aujourd'hui assez généralement que Lucrèce n'est qu'une tragédie médiocre.
En 1846, Ponsard fit représenter a l'Odéon, Agnès de Méranie, empruntée è, l'histoire du moyen dge. Nous en reproduisons plus bas une des scènes les plus remarquables. Le succès de cette pièce ne répondit pas aux espérances fondées sur l'auteur de Lucrèce. En 1850, Ponsard aborda le Thédtre-Frangais avec le grand et beau drame de Charlotte Corday Cette nouvelle étude historique, si re-marquable par la fidélité des peintures, la noblesse des idéés et la virilité du style, eut pourtant, elle aussi, moins de succès a la repré-sentation qu'a la lecture. La comédie d'Horace ct Lydie, qui suivit quelque temps après, était une gracieuse imitation du poète favori de l'auteur; mais elle ne servit qu'd démontrer que la comédie demande plus que tout autre ouvrage dramatique, l'actualité, et que le public de nos jours est absolument incapable de s'intéresser, au thédtre, A un tableau de moeurs antiques. Le poète ne fut pas plus heureux avec deux autres études fort remarquables tirées de l'antiquité, le poème d'Homère et la tragédie d'Ulysse qui ne put se soutenir h la scène, même avec le concours de la musique de Gounod.
1
En partie d'après Vapereau, Dictiommire des contemporains.
2
Elisa-Rachel Felix, connue sous le nom de Rachel, voyez pnge 636. Cette actrice, célèbre dès l'age de 18 ans, ressuscita au Théatre-Francais l'ancienne tragédie classique par un talent hors ligne, et attira la foule aux chefs-d'ceuvre longtemps délaissés de Corneille et de Racinc.
AGNÃS DE MÃRANIE.
Ponsard fit représenter A l'Odéon en 1853, VHonneur et VArgent comédie en vers, dont nous reproduisons plusieurs scènes. Cette pièce, oü tous les sentiments généreux parient la bonne langue, fut trés favorablement accueillie par le public, dégoüté du cynisme des spécu-lateurs. La popularité qu'elle valut A l'auteur, lui ouvrit, en 1855, les portas de 1'Académie francaise.
En 18Ã6 , Ponsard revint a l'interprétation poétique de 1'histoire contemporaine en donnant au Thédtre-Francai.s une comédie en vers, dont le titre singulier, le Lion amourcux, visait un peu trop ö. 1'effet, mais qui marquait un véritable progrès, et qui a eu, sur la première scène de Paris, l'honneur de cent représentations consécutives. Le principal personnage de cette pièce, dont Taction se passé en 1794, /e lion amourenx, est le conventionnel Humbert, l'ami du jeune géné-ral républicain Hoche. Après avoir encore donné au Thédtre-Francais Galilee, drame en vers, le poète, qui souffrait depuis long-temps d'une cruelle maladie, mourut au mois de juillet 18Ã7.
Les détracteurs de Ponsard, qui ne voient dans ses vers que de la prose rimée. Tont appelé avec dédain le chef de \'Ãcole du bon sens, tandis que ses admirateurs le regardent corame Ie successeur de Corneille et de Racine. On sera plus prés de la vérité en disant que Ponsard est un poète de talent qui a travaillé consciencieusement, et qui a su se faire une place entre les maltres du passé et les maitres nouveaux par l'alliance du bon goüt avec le sentiment de Ia vie moderne.
I. AGNÃS DE MÃRANIE.
{1846).
Le roi de France Philippe II, surnommé Au guste (1180â1223), épousa en 1193 la belle Ingeborg, sceur du roi Canut (Knut II) de Danemark, que notre poète appelle higclberge. Immédiatement après le mariage, il la répudia et tit prononcer le divorce par l'évêque de Reims. Ingeborg refusa de retourner en Danemark, entra dans un couvent francais, et porta ses plaintes a Rome. Les commissaires du pape Célestin III convoquèrent un concile d'évóques franrais, mais aucun prélat n'osant élever sa voix contre le roi, celui-ci se crut autorisé a contracter un autre mariage. II épousa, eu 1196, la fille du comte de Méran , Marie, que quelques chroniqueurs appellent Aguès. C'est l'héroïne de notre tragedie. Les plaintes réitérées de la reine Ingeborg et de son frère, le roi de Danemark, décidèrent, en 1199, le pape Innocent III, successeur de Célestin , a envoyer en France, comme légat, le cardinal Pierre de Capoue. Celui-ci convoqua un concile a Dijon, et comme Philippe II refusait de renvoyer la fille du comte de Méran et de reprendre Ingeborg pour épouse légitime, la légat lanca l'interdit sur le royaume de France. Alors partout les offices cessèrent, le peuple fut sans prières , sans consolations. En vain le roi chassa de leurs sièges les évéques qui observaient l'interdit, il dut plier devant le mécontentement universel qui menacait sa couronne. Au mois de septembre 1200, Philippe déclara qu'il se soumettrait a la decision du pape. En effet, il reprit Ingeborg, mais il la traita plutót en prisonnière qu'en reine, quoique Marie ou Agnès de Méranie fut déja morte en 1201. Enfin, en 1213, le roi se réconcilia avec Ingeborg, ce qui excita une joie universelle. Les deux enfants de la comtesse de Méran furent, a la prière du roi, déclarés légitimes par le pape.
Cet épisode, qui est un exemple remarquable de la toute-puissance papale au moyen age, fait le sujet de notre pièce. Ponsard , traitant les données historiques avec toute liberté , fait mourir Agnès de Méranie par le poison qu'elle prend elle-méme dans l'inten-tion de faire lever l'interdit par le sacrifice de sa vie.
En choisissant cet épisode du règne de Philippe II pour le sujet d'une tragédie, le poète a fait preuve d'un grand discernement. En effet, rien n'est plus dramatique que
707
ponsard (1814â1867).
ce conflil du pouvoir temporel avec le pouvoir de l'Eglise au moyen óge, que Ia lutte de la passion contre cetle puissance mystérieuse qui finit par forcer un roi puissant a immoler son amour a son devoir.
Nous reproduisons la scène dans laquelle I'interdit est prononcé par le légat du pape, que le poète fait entrer en scène sous I'habit d'un simple moine.
ACTE I, SCÃNE IV.
le moine, philippe-auguste, agnès , guillaume-des barees , barons.
Philippe. Eh bien, quel sujet vous amène,
Sire moine?
Le moine. Je viens au sujet de la reine.
Philippe. Alors expliquez-vous, moine; car la voici.
Le moine. Je ne vois pas la reine; â elle n'est pas ici.
Philippe. Comment ?
Le moine. Souvenez-vous , 6 roi Philippe-Auguste, De celle qui languit dans un exil injuste.
La reine, votre épouse, cl qui Dieu vous a joint,
C'est madame Ingelberge; ailleurs il n'en est point.
Philippe. Ah! tu viens de sa part! â Eh quoi? Que me veut-elle? Tout est dit. Je suis las de sa plainte éterneüe.
â Qu'elle parte! qu'elle aille, en ses glaciers du nord,
Retrouver, loin de moi, l'hiver dont elle sort!
Qu'elle parte! et je mets, sur la nef 1 qui Femmène,
Une dot qui yaut plus que le plus beau domaine.
Mais qu'elle parte! â Va! son nom m'est odieux.
Agnès. O Philippe, sois-lui miséricordieux.
Laisse les mots amers pour la pitié meilleure.
Après t'avoir perdu, je comprends qu'elle pleure;
Elle est bien malheureuse. 11 faut, par la douceur,
Tempérer des refus qui lui percent le coeur.
{Philippe fait signe au moine de soriir.) Le moine. Seigneur, vous ignorez mon sacré caractère.
â Vous voyez devant vous un légat du Saint-Père.
Philippe. Un légat du Saint-Père!
Agnès. Un légat!
Les barons. Un légat! Le moine {s ava7Kant vers Philippe').
Roi, vous avez péché par un double attentat.
II vous a plu d'abord de choisir Ingelberge;
Vous avez k l'autel conduit la jeune vierge;
Vous avez devant Dieu fait serment, a genoux.
De la prendre pour femme et garder avec vous;
Et cependant, trois mois s'étaient passés amp; peine,
Vous ne la traitiez plus en épouse ni reine;
Et de brusques dégoüts, injustement concus,
Effacaient vos serments, que le ciel a recus.
Vous avez, alléguant un prétexte sans force.
Au secours du parjure appelé le divorce!
708
Et, chose déplorable amp; dire! il s'est trouvé
1
La ne/ (navis), le navire. En prose on ne dit plus que la nef d'une église.
AGNÃS DE MÃRANIE (ACTE I, SCÃNE IV).
Des prélats complaisants qui vous ont approuvé!
â Sire, ce que Dieu joint ne doit plus se dissoudre. Le divorce est impie, et rien ne peut l'absoudre.
Vous fütes criminel, quand vous avez banni
Celle d qui pour jamais vous vous étiez uni,
Et votre hymen nouveau, sire, est un nouveau crime Qui, par la fausse épouse, exclnt la légitime.
En vain vous vous couvrez d'un arrét du clergé;
L'arrêt n'existe pas. â Rome n'a pas jugé.
Philippe. Rome n'a pas juge! Pourquoi done son silence A-t-il pendant cinq ans accepté la sentence?
Pourquoi n'a-ton rien dit, quand j'allais m'engager?
Qu'est-ce qu'on attendait alors pour me juger?
Quel est ce jeu? d'oü vient cette atroce folie D'attaquer maintenant 1'union accomplie?
Le moine. Sire, c'était du temps du pape Célestin, 1Vénérable vieillard, mais ponlife incertain;
D'une main, oü tremblait sa foudre moribonde,
II n'osait affronter un des puissants du monde.
â Ce pontife n'est plus, et, depuis quelques mois, Le saint-siège appartient au pape Innocent trois.
Or, le pape nouveau, gardien du mariage,
Ne supportera pas que personne Foutrage,
Et ne s'occupera d'amis ni d'ennemis.
Pour défendre les droits qui lui furent commis.
II ne sait pas non plus laquelle, au fond de Fdme, D'Ingelberge ou d'Agnès est la plus digne femme;
Mais il n'est pas besoin d'un plus ample examen;
Ingelberge, amp; ses yeux, représente l'hymen.
Devant eet intérêt, tout sentiment s'efface.
L'épouse est toujours plus que celle qui la chasse,
Et graces, ni beauté, ni vertus même, rien Ne peut donner un droit qui soit égal au sien.
(A Agnès.)
Madame, cette place est la place d'une autre,
N'usurpez plus, madame, un rang qui n'est pas vótre.
{A Pilippé).
Sire, renvoyez-la! le temps est arrivé.
Erisez le cceur, pourvu que l'hymen soit sauvé.
C'est un sublime effort que le Saint-Père exige;
Mais vous devez savoir que la couronne oblige;
Et le pape voudrait vous en laisser l'honneur,
Plutót que de sévir, s'il le fallait, seigneur.
Philippe. Par le ciel! c'en est trop; qu'il sévisse, s'il l'ose! Je ne le crains ni lui, ni ce qu'il se propose.
â¢â⢠Me séparer d'Agnès, ó moine insensé! â â Tiens: Va conseiller aux Turcs de se faire chrétiens!
1
Célestin III, pape de 1191 a 1198.
ponsard (1814 â 1867).
Porte Malek-Adhel 1 la crosse d'archevêque;
Va proposer au pape un voyage è, la Mecque; Tu parviendras plutót è, les persuader,
Qu'tï eet acte inoul qu'on m'ose demander!
(A Agnès.)
Ne baissez pas la tête, et n'ayez peur, madame,
Je suis le roi Philippe, et vous êtes ma femme.
Restez dans ce palais, car vous êtes chez vous,
Sous la protection de votre noble époux.
â Je n'en crois pas mes yeux! Voici le Roi, nous sommes Dans notre capitale, au milieu de nos hommes; 2
Notre armée est ici; le bruit de nos clairons Fera luire au soleil des milliers d'éperons;
Voici ce moine; eh bien! Feffronterie est grande!
C'est au Roi couronné le moine qui commande!
Le moine. Sire, je suis un moine, et vous êtes un roi; Mais, quand je parie au nom de la divine loi,
Je suis 1'élu de Dieu; vous, vous n'êtes qu'un homme.
Philippe. Je te reconnais bien, 0 doctrine de Rome ! C'est bien 1:1 eet orgueil colossal, ces fagons De régenter les rois, comme petits gar con sl
â A mes propres aïeux Rome doit sa puissance; Que n'ont-ils étouffé le monstre rl sa naissanee!
Charlemagne 3 aujourd'hui demanderait pardon D'avoir au genre hum a in fait un semblable don.
Après lui, tous nos rois ont mérité qu'on dise Qu'ils étaient les alnés des enfants de TEglise;
Moi-même, pour la croix, j'ai quitté mes Etats,
Epuisé mes trésors et mes meilleurs soldats,
Allumé dans mes os les ardeurs de la peste;
Et voila cependant, voila ce qui m'en reste!
Le jioine. Le Saint-Père n'est point ingrat; il reconnalt Tout ce que vos aïeux et vous-mêtne avez fait ;
Mais, quand il rend justice, afin qu'elle soit bonne, II regarde la cause et non pas la personne.
â Ãcoutez: moi, légat, je vous paria en son lieu:
Le pape , serviteur des serviteurs de Dieu,
Seigneur Roi des Francais, annule ton divorce,
Comme injuste, sans cause, arraché par la force,
Et par suite, il t'enjoint de rappeler céans, 4
Et de traiter avec les égards bienséants,
En femme légitime, et royale personne.
1
Mélik-el-Adhel, connu sous le nom de Malek-Adhel, sultan d'Ãgypte et de Damas, de la dynastie des Agoubites, frère puiné du grand Saladin, mourut en 1218, a lage de 75 ans.
2
Nos hommes, c'est-a-dire nos vassaux d'après la signification du latin homo, dans le langage de la féodalité.
3
Charlemagne regardé comme un roi francais , malgré Augustin Thierry, voyez page 538 de ce Manuel, Du reste, ce fut le roi Pépin qui fit au pape la première donation.
4
Céans t voyez page 86, note 1. Les poètes commencent a reprendre ce vieux mot.
agnès de méranie, l'honneur et l'argent.
Ingelberge.
Philippe. Ah! vraiment!
Le moine. Et de plus il t'ordonne De bannir de chez toi ta concubine Agnès.
Agnès. Sa concubine!
Philippe. Et si, moi, je m'en abstenais?
Le moine. Lorsque s'accomplira la deuxième semaine,
Je mettrai l'interdit sur ton royal domaine.
â Connais-tu l'interdit? Sais-tu quels résultats Arréteront la vie au cceur de tes Ãtats?
Les évêques, â sur toi que ce malheur retombe! â
Fermeront aux vivants l'église, aux morts la tombe;
Plus d'office divin; plus d'absolution;
Plus rien, sauf le baptême. et l'extrême-onction;
Le travail chómera; le père de familie
Ne pourra fiancer ni marier sa fille;
Les enfants garderont chez eux leurs pères morts
Dont le terrain sacré rejettera le corps;
Tous enfin, tes sujets, ta complice, et toi-mênie,
Serez enveloppés dans un vaste anathème;
Et quant aux fils dAgnès, ils seront déclarés
Bdtards, dans l'adultère et la honte engendrés;
A défaut d'autres fils, que s'éteigne ta race!
â Toi mort, un étranger occupera ta place!
Agnès. Je me meurs!
Philippe, {soutenant Agnès). Mon Agnès !... .
{A71 moine). Ah ! misérable ! â A moi, Barons et chevaliers! On attaque le Roi.
Arrête-le, Guillaume, et garde qu'il n'échappe!
Guillaume. Oh! sire, il est sacré; â c'est un légat du pape. Le moine (aüaiit vers les pories').
Vous tous, ici présents, barons et chevaliers,
Allez, dispersez-vous, rentrez dans vos foyers!
Le pape vous defend de suivre votre sire.
{Se retoiirnant vers le roi)
â Vous, Roi, rappelez-vous ce que je viens de dire.
II. L'HONNEUR ET L'ARGENT.
(1853).
Cette comédie est une satire vigoureuse contre ceux qui préfèrent les places et les richesses mal acquises a une honorable pauvreté. Le principal personnnge de la pièce est George, jeune homrae riche et enthousiaste, qui croit naïvement a la sin-cérité des louanges et des offres de services de ceux auxquels il donne des diners splendides. 11 a pourtant un veritable ami, Rodoiphe, qui vit philosophiquement dans une position trés modeste et qui a sur le monde des idéés plus saines que George. La conversation suivante entre les deux amis expose le sujet de la comédie.
ACTE I, SCÃNE III.
Rodolphe. â â Quand on manque de tout.
On lutte quelque temps; puis le courage tombe,
Le plus vaillant chancelle et le faible succombe. - â
711
ponsard (1814â1867).
George. Et moi, je n'admets pas que les privations Soient jamais une excuse aux lAckes actions;
Elles doivent plutót exaller la bravoure;
Ce sont d'dpres plaisirs que la vertu savoure.
Rodolphe. C'est bien facile a dire et moins è, pratiquer.
Dieu garde que jamais tout vienne cl te manquer!
George. Je saurais être pauvre, et je m'en ferais gloire. Rodolphe. Ce n'est ])as impossible, et je veux bien le croire. Mais combien en est-il, parmi les mieux famés,
Que Ton verrait encor dignes d'être estimés,
Si passant tout £l coup du luxe d la misère,
lis étaient dépouillés même du nécessaire?
Aisément, en parole, ils bravent le besoin;
On est fort contre un mal que Ton n'éprouve point;
Aux paisibles vertus la fortune les ponsse.
Et, par Ie grand chemin, les conduit sans secousse.
Comma la probité ne les privé de rien,
II leur en coöte peu de se conduire bien.
Et, quand on est pourvu de tont ce qu'on souhaite,
11 faudrait êlre un sot pour n'être pas honnête.
Va, la condition oü les hommes sont nés Les a, plus d'une fois, absous ou condamnés:
On voit dans les salons des ger.s fort honorables Qui seraient en prison, étant nés misérables,
Et, par un sort inverse, on en voit en prison,
Qui, nés riches, feraient honneur a leur maison.
La fortune, selon qu'elle est meiileure ou pire,
Jusque sur la pensée exerce son empire:
Tels sent amis de l'ordre, et se croient convaincus,
Qui sont conservateurs pour garder leurs écus;
Tels autres au progrès ont consacré leur vie,
Que l'orgueil fit tribuns et novateurs l'envie;
Donne tout Ãl ceux ci, rien S, ceux-lii; les uns Seront conservateurs et les autres tribuns.
George. Que prétends-tu prouver?qu'il n'est point d'honnétehonime? Rodolphe. Non, certes: il en est qu'Ãl bon droit on renomme; II en est qui, les yeux fixés sur le devoir,
D'un pas toujours égal, marclient sans s'émouvoir.
Leur ferme probité, fiére sans arrogance^
Euit les séductions et brave Findigence:
Aux honneurs mal acquis ils trouvent peu d'appas,
Et les privations ne les fléchissent pas.
Mais, pour ranger quelqu'un dans cette classe insigne,
Je demande comment il s'en est montré digne.
Et par quel sacrifice, au prix de quel effort II a conquis ce nom, que Ton prodigue i tort.
â Tiens; je vais m'expliquer d'une facon plus nette:
Toi-même, tu parais un garcon fort honnête?
George. Moi!
Rodolphe. Ton cceur est loyal, plein d'élans généreux;
712
L'HONNEUR ET L'ARGENT (ACTE I ET ACTE li). 713
L'honneur trouve chez toi des accents chuleurenx:
La llcheté t'irrite; nn noble trait t'enflamme;
Tu n'épargnes alors l'éloge ui le bMrae;
Enfin, je te connais par plus d'un beau coté,
â Et ne suis pourtant pas sür de ta probité.
George. Qu'est-ce a dire?
Rodolphe. Eh! mon Dieu! je n'en ai pas la preuve. Tu n'es jamais sorti triomphant d'une épreuve.
Tu crois en ta vertu; mais, pour avoir ce droit,
As-tu jamais souffert de la faim et du froid ?
Sais-tu, pendant les nuits oü le souci s'éveille,
Tout ce qu'a l'indigent le désespoir conseille?
A ton chevet 1 fiévreux, as-tu vu, comme lui,
Un démon te montrer l'opulence d'autrui,
Puis, en regard mettant ta misérable vie,
Dans ton dme ulcérée introduire l'envie ?
Ah! ces rapprochements et ces comparaisons Déposent dans les coeurs de rapides poisons,
Et celui qui résiste a leur oeuvre malsaine Peut vanter, sans orgueil, sa probité certaine;
Mais je ne suis pas sür, mon cher, d'une vertu Qui n'a pas vaillamment et longtemps combattu;
Celle-IA seulement vaut qu'on la glorifie,
Que la lutte grandit et le choc fortifie.
George. Parbleu! de tous mes vceux j'appelle le combat Et je voudrais , demain, être sur le grabat.
Rodolphe. Dors sur le lit de plume, oü le destin te berce, Et ne fais pas appel a la fortune adverse.
George. Pour ta confusion , raisonneur obstiné,
Puissé-je être pillé, dépouillé, ruiné!
Ces vceux téméraires de George sont exaucés plus tót et plus complétement qu'il ne pense. Le jeune homrae, qui a fait un voyage d'agrément en Allemagne, ne retrcuve plus son père en revenant a Paris. Au second acte nous le voyons chez son notaire.
ACTE II, SCÃNE VI.
George â â Votre billet me mande et me voici.
Le notaire. C'est pour une assemblee oü vous devez paraitre. Ãtes-vous bien au fait de ce qiril faut connaitre?
George. Oh! mon Dieu, non; fort peu.
Le notaire. Mais c'est un trés grand tort, Et vous négligez trop vos affaires.
George. D'accord.
Mais mon père avait mis en vous sa confiance.
Le notaire. Qui, monsieur.
George. II est mort quand j'étais hors de France;
Je ne recevais point de lettre, et je n'appris Ce malheur imprévu qu'en rentrant fl Paris.
1
Chevet signifie oreiller et s'emploie surtout dans le style soutenu et au figuré
ponsard (1814â1867).
Le notaire. C'était un galant homme, 1 et cette mort m'afflige. George. Quant aux comptes nombreux qu'un héritage exige, J'étais trop a ir.on deuil pour y pouvoir songer,
Et vous voulütes bien, monsieur, vous en charger.
â Mais, je le reconnais, ces soins sont nécessaires;
Veuillez done m'exposer l'état de mes affaires.
Le notaire. Monsieur, e'est a regret que je vous répondrai; Mais sans doute ix ceci vous êtes préparé. {George s'i?iciitie.)
Votre père, chargé de vastes entreprises,
S'est vu paralysé par nos dernières crises.
En vain il a lutté; les révolutions Ont fait, entre ses mains, périr ses actions;
Les capitaux craintifs ont déserté ses mines;
Les débouchés manquaient aux produits des usines; 2Ã11 péril l'entralnait dans des périls plus grands;
Bref, il a tout perdu, â plus, six cent mille francs.
George. Ces six cent mille francs sont dus t, juste titre? Le notaire. Oui; j'ai vérifié moi-même ce chapitre;
Et comme vous savez, j'attends les créanciers,
Qui viendront tout ü l'heure, armés de leurs dossiers. 3George. Je verrai ces messieurs.
Le notaire. Les choses sont intactes, Et vous avez encor le choix entre deux actes:
â Vous pouvez accepter, ou renoncer.
George. Fort bien.
â Si je renonce?
Le notaire. Alors, vous ne devrez plus rien,
Et garderez pour vous les biens de votre mère.
George. Et comment palra-t-on les dettes de mon père? Le notaire. On ne les paira pas.
George. Done, pour s'être fié A riionneur de mon père, on sera spolié!
Le notaire. Que voulez-vous? Taut pis pour qui n'y prend pas garde. Avant que de prêter, il faut qu'on y regarde.
George. Et nos lois ont permis que le nom paternel.
Flit souillé par un fils d'un opprobre éternel!
Le notaire. G'est un malheur, sans doute.
George. Alors, la loi francaise, Qui souffre un mauvais acte, est une loi mauvaise.
Le notaire. Vous pouvez accepter, monsieur; mais l'béritier Se charge, en acceptant, du passif tout entier;
Et six cent mille francs, payés pour votre père,
Absorberont, tout net, la dot de votre mère.
Vous serez, d'un sent coup, un homme ruiné.
â Cela vaut examen
714
1
Voyez page 679, note i.
2
On appelle usiue tout établissement important oü Ton fabrique en grand, tel que forge , verrerie , etc.
3
Dossier signifie un assemblage, une liasse depapiers, de picces relatives a la inème affaire.
L'hONNEUR ET L'ARGENT (ACTE II . SCÃNE VI ET VII.) 715 George. C'est tout examiné.
J'accepte.
Le notaire. Bien ! ce mot vous conquiert men estime.
Dieu garde que j'arrête un élan magnamme!
Pourtant je vous engage £l peser murement Les graves résultats d'un premier mouvement.
â II ne vous restera plus rien.
George. Si! 1 mon courage.
Le notaire. Nous ne sauverons pas un denier du naufrage. George. En ce cas, je vivrai du travail de ma main,
Et mes pinceaux, monsieur, seront mon gagne-pain.
Le notaire. Je ne mets point de tout votre talent en doute: Mais il est malaisé de se frayer sa route:
II faut se signaler entre mille rivaux,
Et Ton n'acquiert un nom que par de longs travaux.
Encor que de dégoöts et de déconvenues!
Les plus forts voient souvent leurs oeuvres méconnues;
â Prenez garde, monsieur; au luxe accoutnmé,
Contre la pauvreté vous ötes désarmé,
Et l'assaut des besoins vous sera bien plus rude Qu'aux hommes aguerris par la vieille habitude.
George. Je comprends tout cela, monsieur; mais j'ai la foi. Les longs travaux n'ont rien de rebutant pour moi.
Quant aux privations qu'il faut que je supporte,
Je suis, pour tout souffrir, d'une trempe assez forte.
Le notaire. II suffit. â Pardonnez, si je suis indiscret,
Et ne veuillez y voir qu'un profond intérêt.
(Un clcrc 2 annonce tarrivée des créanciers.
C'est bien.
Faites entrer ici; dites-leur que je vien.
{A George). {Le clcrc rónire cl F étude.
Suivez-moi: nous allons vérifier le compte.
Et voir quelle est la somme ou 3 chaque dette monte.
(// conduit George dans son cabinet^)
SCÃNE VII.
cinq créanciers dont un vieux monsieur et une créancière
(vieille fille).
xer créancier. Je perds cinq mille francs, dont j'ai bien des regrets! 42me créancier Et moi, cinquante mille.
ier créancier Outre les intéréts. 2me créancier. Cinquante mille francs, monsieur!
ier créancier (avec indiffércnce). C'est une somme. (Vivemen/.)
1
Si (de I'italien si, du latin .ivc) est advevbe affirmatif, mais seulement quand il répond
2
a une negation précédente. 2 Prononcez; clcrc.
3
5 En prose: dont la pcric mc cause Men des regrets, ou; dovt je regrette teaucouf
4
la per te.
ponsard (1814â1867).
Je m'étais laissé prendre d ses airs d'honnête homme!
2me créancier. Le fait est qu'il avait des domaines princiers. ier créancier. Vingt maisons!
2me créancier. Dix cMteaux!
3gt;quot;e créancier. Pièges a créanciers! ier créancier. C'était un intrigant.
2me créancier. Un fripon. somme toute.
Vous n'avez pas d'argent: n'empruntez pas.
ier créancier. Sans doute! 3me créancier. Croyez-vous que le fils nous patra?
2me créancier. Mon Dieu! non. On tient plus a son or qu'a 1'honneur de son nom,
4me créancier. Mais c'est affreux!
3me créancier. Le monde est une triste chose! Le vieux monsieur {assis) Les involutions, monsieur, en sont la cause. Tout est nié; chacun raisonne d'après soi;
On n'a plus le respect; on a perdu la foi;
Les usages anciens sont traités de sornettes; 1De la vient que les gens n'acquittent plus leurs dettes. ier créancier. Nous plaiderons.
tous. Oui! oui!
La vieille fille (assise è cóté du v. Monsieur). Je les trouve plaisants. Le v. monsieur. Hein? â Je suis un peu sourd; c'est un effet des ans. La v. fille [élevant la voix). Je dis qu'ils sont plaisants de gémir
de la sorte
Devant moi, qui perdrai la somme la plus forte.
Le v. monsieur. Combien ?
La v. fille. Cent mille écus. 2
Le v. monsieur. Bah !
La v. fille. Ma dot. Le v. monsieur. Votre dot! La v. fille. Eh! oui. Que voyez-vous d'étrange dans ce mot? Le v. monsieur. Oh! rien. Pardonnez-moi.
La v. fille. Vous me trouvez d'un dge, N'est-ce pas, a ne plus songer au mariage ?
Le v. monsieur. Mais non.
La v. fille yse levant). Bon! bon! riez ü votre aise; j'entends Raillerie, et j'avoue, entre nous, quarante ans.
Le v. monsieur. Un bel dge!
La v. fille. Flatteur!
Le v. monsieur. D'ailleurs, cent mille écus! La v. fille. Oui, cela compensait quelques printemps de plus.
SCÃNE VIII.
Les mêmes, le notaire , george.
Le notaire (monirant George). Messieurs, c'est Fhéritier, et vous
7i6
allez enteudre
1
Sornettc (mot probablement d'origine celiique: voyez VIntroduction, page 1)
2
signifie bagatelle, discours frivole. 1 Trois cent mille francs.
l honneur et l argent (acte ii, scene vlll). 7 i 7
Les résolutions qu'il a cru devoir prendre.
ier créancier. Chut!
2me CRÃANCIER. Ãcoutez!
George. Messieurs, faccepte.
tous les créanciers. Bien! trés bien !
Bravo!
George. Je vous réponds que vous ne perdrez rien. Le v. monsieur. Bravo!
George. Vous montrerez vos litres de créance, (En désignani le noiaireï)
Et monsieur vous palra Ie tout d. l'échéance.
ier créancier. Ma foi! c'est d'un grand coeur.
2me créancier. Et c'est d'un fils pieux. ier créancier. C'est superbe. Caton n'aurait pas agi mieux. 2me créancier. C'èst digne des beaux temps de la Grèce et de Rome. 4me créancier. Ah! ie brave garcon !
La v. fille. Ah! l'excellent jeune homme! ier créancier. Monsieur, permettez-moi de vous serrer la main. (// lui saisit la main droiie; le 2⢠créancier saisit la main gauche, et tons les créanciers se disputent a qui serrera les mains de George.) Le v. monsieur. Ce trait me raccommode avec le genre humain. La v. fille (a part). Je me sens tout émue, â et voikl, sur mon dme, Un mari dont serait orgueilleuse une femme!
ier créancier (a George). Si vous avez besoin d'un ami qui soit
chaud ....
2me créancier. Si c'est jamais ma bourse ou mon uom qu'il vous
faut ....
ier créancier. Comptez sur moi, monsieur!
2me créancier. Faites-moi cette grdce, Monsieur, de n'employer aucun autre k ma place.
George. Messieurs, en vous payant, je fais ce que je doi, 1Et cela ne vaut pas tout ce qu'on dit de moi.
2 me créancier. On ne peut trop louer un trait si grandiose. ier créancier. {jnontrant le nolairé). Aiasi done, c'est monsieur
qui me paira la chose?
George. O ui
ier créancier (timidement). Le terme est échu.
George. Présentez-vous ce soir. ier créancier. Adieu, noble jeune homme!
La v. fille (gracieuseinent). Adieu, monsieur.
George. Bonsoir. [Les créanciers sortent avec des gestes d'admiration?)
Malheureusement la belle action de George est moins admirée par son futur beau-père , riche négociant qui estime la prubité, mais encore plus les écus. Lorsqu'il ap-prend que Ie jeune homme n'a plus rien, il retire le consentement qu'il avait déja donné a l'union de George avec sa füle ainée. Celle-ci, tout en protestant de son amour pour George, n'a pourtant pas la fermeté de résister a la volonté de son père , et, après bien des scènes de désespoir, elle lïnit par prendre l'époux que son père lui a choisi parmi les moins scrupuleux, mais les plus riches spéculateurs de la Bourse.
1
Voyez page 15, note 4.
ponsard (1814â1867).
Au quatrième acte nous voyons George a un bal que donne le notaire, en vue sur-tout de lui procurer l'occasion de rencontrer d'anciens amis qui pourraient venir a son aide, et de mettre a l'épreuve les offres de services que les créanciers se sont empressés de lui faire au second acte.
ACTE IV, SCÃNE II.
les anciens amis de george.
2me ami {au premier). Sais-tu qui j'ai cru reconnaitre ?
â George.
ier ami. Que devient-il? Que fait-il?
2 me ami. Je ne sai; 1Je 11e Fai rencontré qu'une fols, Tan passé.
ami. On le dit ruiné.
2me ami. Cest vrai. Le pauvre diable S'est mis dans un état tout amp; fait pitoyable.
ier ami. Comment cela?
2me ami. Que sais-je? II s'est conduit.. .. fort bien; On parle d'un .. .. beau trait. â En somme, il n'a plus rien. ier ami. Et comment done vit-il?
2â¢e ami. Diablo, si je m'en doute? II barbouillait jadis quelque méchante croüte 2. ...
ier ami. Parbleu! je m'en souviens de reste; 3 quel ennui! II fallait voir cela, quand on dinait chez lui.
2me ami. Eh bien! il a, dit-on, essayé de les vendre;
Mais, baste! aucun marchand n'aura voulu les prendre.
3me ami. Je le crois certes bien: pauvre George! Entre nous, Cest les payer trop cher que d'en donner vingt sous.
2me ami (apercevant George). Eh! mais c'est lui! Sortons! car
les gens sans ressource Sont toujours dangereux, l'endroit de la bourse.
ier ami (f arrétani avani de soriir, pour regardcr George'). Diantre! le pantalon date de 1'an passé;
L'habit noir est étroit, et fut souvent brossé.
Les amis se sauvent. On voit entrer George vêtu d'un habit boutomié jusquau moiton. II se decide a aborder un homme d'Etut qui était autrefois trés assidu a ses diners et lui reprochait de ne pas accepter un poste convenable que le ministère serait heureux de lui offrir.
SCÃNE III.
George. Bonjour, monsieur.
L'homme d'ètat. Eh! quel bonheur imprévu, George! Voilé, lorigtemps qu'on ne vous avait vu.
George. Je vis loin du monde.
L'homme d'état. Oui; l'on m'a dit votre histoire; Si je m'en souviens bien, elle est ü. votre gloire.
George. Je suis allé chez vous, mais sans étre relt;pu.
L'homme d'état. Ah! que je suis fdché de re pas l'avoir su! Puis-je vous être bon. mon cher, 3, quelque chose?
7i8
1
Voyez pige 15 , note 4. 2 Croüte, proprement la partie du pain durcie par
2
la cuisson se dit familièrement d'un raauvais tableau. 3 Voyez page 657, note 1.
L'hONNEUR et l'argent (acte IV, scène III et iv). 719
George. Oui, c'est même sur vous que mon espoir repose. L'homme d'état ((Tim air distrait). II se pourrait?
George. Jadis, vous m'aviez proposé Certaines fonctions qu'alors je refusal;
Mais la facon de voir change avec la fortune,
Et votre offre, d présent, serait fort opportune.
L'homme d'état. Eh! mon cher, il fallait venir plus tót è. moi. Tout le monde aujourd'hui veut avoir un emploi;
Dès qu'un poste est vacant, taut dc gens le demandent.
Que les mieux appuyés depuis longtemps attendent.
George. C'est-£l-dire, monsieur, qu'il n'y faut plus penser? L'homme d'état (froiciement). Plus tard, nous tdcherons. Nous
pourrons vous placer.
Nous verrons, en dehors de la voie ordinaire,
A vous faire, d'emblée, 1 expéditionnaire.
l'homme d'Etat sorti, George voit entrer plusieurs anciens créanciers de son père, les mêmes qu'on a vus au second acte.
SCÃNE IV.
George. Essayons, a présent, de la reconnaisance.
ielquot; créancier. Bel hotel!
2me créancier Des salons splendides!
3me créancier. Seigneur Dieu ! L'éclairage du bal n'a pas dü coftter peu.
{Le 4me créancier, qui était a la table dc jeti, a gauche, se léve. le 3me créancier vieni vers lui, én le saluant.) 2me créancier. Du prix de cette fête on aurait une terre. Le vieux monsieur. Ce luxe ne sied pas chez un simple notaire. Les bourgeois, au vieux temps, n'avaient pas ce travers De donner de grands bals, comme des dues et pairs;
Les rangs étaient gardés; on voyait d'habitude Le marchand au comptoir, le notaire d, l'étude,
Et chacun, conformant ses goüts d son état,
Laissait aux grands seigneurs le luxe et l'apparat.
Les révolutions ont tout mis en déroute,
Et de ld vient, monsieur, que l'on fait banqueroute.
George, (s'approchant). Bonjour, messieurs.
{Tons se lèvent. Ou le salué).
Eh bien? Vous n'avez rien perdu?
ier créancier. Non, non. On m'a payé tout ce qui m'était dö. 2me créancier. Tout a l'heure, monsieur, nous en parlions encore. Et nous disions combien ce trait-ld vous honore.
George. Je vois avec plaisir que vous n'oubliez pas. ier créancier. Vous n'avez point, monsieur, affaire d des ingrats. George. Puisque vous me montrez une amitié si grande, Je n'hésite done plus d faire ma demande.
(On se range en demi-cercle autonr de lui.)
Dans les biens de mon père est un nouveau moulin,
Qu'il avait inventé pour du papier sans fin;
48
1
D'emblée veut dire: du premier coup. c. Plcetz, Manuel de Littérature francaise. 4c éd.
ponsard (1814â1867).
On va vendre amp; bas prix cette usine inactive,
Qu'un bras laborieux rendrait fort productive.
Si vingt-cinq mille francs pouvaient m'être prêtés Par vous, chacun prêtant salon ses facultés,
J'achèterais l'usine, et foi de galant homme!
Je vous rembourserais en deux ans cette somme.
(Silence. â Un des créanciers s esquh e doucement. â Les autres sont relenus par la presence de George, qui se Irouve entre eux et la porie. Le vieux monsieur va s'asseoir. Au premier créancier:) En toute occasion, je peux, m'avez-vous dit,
User de votre bourse ou de votre crédit ?
ier créancier. Sans doute, cher monsieur , et vous ne sauriez croire Combien je vous sais gré d'avoir tant de mémoire.
Mais ne vouliez-vous pas cultiver les beaux-arts,
Peindre, animer la toile, exposer aux regards ....
George. J'envisageais ce but; mais je n'y puis atteindre,
Et n'ai pas le talent qu'il faut pour oser peindre ier créancier. Vous ne vous rendez pas justice.
George. Mon Dieu! si. Les marchands de tableaux me jugent bien ainsi.
ier créancier. Ce sont des Anes.
George. Non. L'intérêt est bon juge; Je les crois, et je cherche un plus humble refuge.
Le métier qu'on fait bien est toujours le meilleur:
Bon papetier vant mieux que mauvais barbouilleur.
ier créancier {avec feu). Vous avez tort, monsieur; c'est une félonie Que de se dérober è. la voix du génie.
Je suis artiste, moi; j'adore les tableaux;
Les vótres, que j'ai vus, me paraissent fort beaux.
Oh! les beaux-arts! Laisser une illustre mémoire!
Suivez, suivez la voie oü vous attend la gloire,
Et je suis sür qu'un jour vous me remercirez De ce conseil d'ami, que vous appréclrez.
(// lui serre la. main, et s'en va.) George. Fort bien. Et vous, monsieur?
3me créancier. Je connais cette usine: Sotte acquisition, monsieur! C'est la ruine.
Vous y mangeriez tout, et nous ne devons pas Vous fournir les moyens d'être en ce mauvais cas.
Pour tout autre projet je tiens ma bourse prête;
Car votre intérêt en ce moment m'arréte.
{II salnc George, et s'en va.)
George. Bien obligé.
4me créancier. Fi done! le ladre 1 s'est enfui.
C'est honteux! Si j'étais aussi riche que lui,
Vous iverriez. {II s'en va.)
720
George {a part). Est-ce assez de refus que j'affronte!
1
Ladre, qui signifie proprement lépreux, attaqué de la tèpre, se dit familièrement d'un homme excessivement avare.
L'HONNEUR ET L'ARGENT (ACTE IV, SCÃNE'iv). 72 I
Sais-je rassasié de dévorer ma honte!
Va, mendiant! poursuis Fépreuve jusqu'au bout
Le pauvre n'a pas droit d'écouter son dégoftt.
(Au 2me créancier, qui se dispose a sortir avec les antres). Ce serait, disiez-vous, vous faire un tort extréme.
Si j'employais jamais un autre que vous-móme.
2me créancier [avec désolatioii). Sot que je suis! Combien je dois
me repentir!
Je manque eet honneur, pour avoir fait bdtir.
J'ai, moi-même, besoin d'emprunter: â impossible!
Les temps sont si mauvais!
5me créancier. Ah!
6me créancier. Ah !
7me créancier. Ah!
2me créancier. C'est terrible!
Voila ce que l'on gagne 5, bdtir des maisons!
Vous n'imaginez pas ce qu'on donne aux macons.
On a beau calculer et régler la dépense,
Toujours les déboursés vont plus loin qu'on ne pense.
Puis, Tentretien ! On est devoré par les frais.
{Solennellement.)
Voulez-vous un conseil? â Ne bAtissez jamais.
{II sort. Tont le monde sort, a ïexception du vieux monsieur.) Le v. monsieur (s'approcJiant de George, a qui ilprésente la Main.) Ecoutez: vous avez mon estime, jeune homme.
George. Quoi! monsieur, vous voulez m'avancer cette somme? Le v. monsieur. Hein? â Je suis un peu sourd; c'est un effet des ans. George. Est-ce pour vous moquer?
Le v. monsieur. Si; quelquefois j'entends. Bonsoir. Continuez d'être un jeune homme honnête On est fort, lorsqu'on a la conscience nette. (// sort).
George. Et les poches aussi. Bien! riez-vous de moi,
Faquins! 1 Je fus bien sot de vous payer, ma foil Cependant il faut vivre! oui, mais comment? que faire?
Je ne vois nul moyen de me tirer d'affaire.
J'ai cru la chose aisée, et j'étais un de ceux Pour qui les indigents sont tons des paresseux.
On ne meurt pas de faim, disais-je, et je soupconne Que j'en pourrais moarir, sans émouvoir personne.
George, eédant au désespoir , commence a se repentir de sa belle action et a préter l'oreille aux insinuations d'un capitaliste qui lui conscille une action peu délicate. Son ami Rodolphe vient a temps I'arrêter sur la pente et le ramener dans la bonne voie. A la fin tout tourne bien. A l'aide d'un emprunt que le notaire lui procure, George fait valoir l'usine qui lui restait de l'héritage paternel. A force de travail il arrive a une modeste aisance et épouse la soeur de sa première fiancée.
1
Faquin (de l'italien facchind) est un terme de mépris pour désigner un homme qui fait des actions basses.
722
AUGIEB.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
ÃMILE AÃGIER naquit en 1820 ü Valence, en Dauphiné. Ses études classiques terminées, il commenca a faire son droit; mais bientót la passion des vers, qui 1'avait tourmenté dès le collége l'emporta. En [844, il donna sa première comédie en vers, la Cignü, qui eut une grande vogue au thédtre de TOdéon. Cette pièce est, sous la forme d'un élégant tableau des moeurs antiques, une haute lecon de morale donnée Ãl rindifférence égoïste et il la vieillesse prématurée de beau-coup de jeunes gens de notre époque. Nous reproduisons une scène de cette comédie, qui, comme céuvre d'art, passe encore aujourd'hui pour mie des meilleures pièce du poète. Cependant il ne sut pas plus que Ponsard inspirer au public francais du gout pour la reproduction des moeurs antiques sur le thédtre moderne. En 1848 Augier donna au Thédtre-Francais VAventurière, comédie en vers qui, profondément remaniée en i860, eut un grand et légitime succès. En 1849, il fit représenter au Thédtre-Francais Gabrielle, comédie en cinq actes et en vers, qui était en même temps une oeuvre morale et qui fut couronnée comme telle par 1'Académie francaise.
Après un essai peu réussi dans le genre du drame proprement dit, Augier revint ó, la comédie et fit représenter, en 1853, d'abord une comédie en vers, Philiberte. charmante pièce de genre oü la grdce des détails supplée au vide de l'intrigue , puis, en collaboration avec Jules Sandeau, la Pierre de Touche, comédie en cinq actes et en prose, et en 1855 , avec le méme collaborateur, le Gendre de M. Poirier, comédie de caractère, espèce de Bourgeois Geniilhommé et de George Dan din moderne. Cette pièce chdtie, avec une grande verve comique. les travers de la noblesse vaniteuse et ruinée et les ridicules mesquins de la bour-geoise enrichie. Nous l'analysons en partie, et nous en reproduisons plusieurs scènes. En 1858, la même année oü il fut élu membre de 1'Académie francaise, Augier donna une nouvelle comédie en cinq actes et en vers, la Jeunesse, dont les situations, les sentiments, et le langage ont paru avoir une grande analogie avec l Honneur et VArgent de Ponsard, puis, en collaboration avec M. Foussier, les Lionnes pauvres, une des conceptions dramatiques les plus fortes, mais aussi les plus hardies de notre temps. A cette époque et par cette pièce, Augier entre dans une nouvelle voie: c'est la satire sociale sous la forme dramatique qu'il adopte définitivement pour son genre. En 1861, il fit représenter sur le Thédtre-Francais les Ef-frontés, oeuvre hardie qui fut trés vivement discutée par la critique, mais qui obtint un succès bruyant et prolongé. En 1862, il donna d cette pièce une suite, un pendant plus téraéraire encore dans le Fils de Giboyer, comédie qui eut d Paris, pendant six mois, la vogue la plus soutenue, souleva des orages les plus violents et donna naissance
1
D'après Vapereau, Dictionnaire des contemporains.
la ciguë (acte i, scène l).
a un grand nombre de brochures pour l'attaquer ou la défendre. Nous essayons de faire connaitre ces deux pièces amp; nos lecteurs par une courte analyse du principal caractère et par Ia reproduction d'une scène des Efjrontés.
En 1864, Ãmile Augier donna au Thédtre-Francais, Maitre Guérin et, en 1866, a l'Odéon, la Contagion, deux comédies en prose d'un intérêt soutenu, dont la première surtout a eu un grand succès, mais qui sont loin d'avoir la haute portée des pièces dont nous venons de parler. Un succès plus décisif fut celui qu'obtint, en 1868, au Thédtre-Francais Paul foresiier, comédie en vers. C'est un grand drame a passions oü, malgré l'élément poétique et le dénoö-ment moral, 1'auteur a atteint les limites de la hardiesse que comporte la mise en scène d'une situation immorale. En 1873, Augier a donné au ThéAtre-Francais, en collaboration avec Sandeau, un drame en cinq actes, intitulé Jean de 1 hommeray, et en 1878 les Foiirchambaiill, comédie en trois actes. II est mort au mois de novembre 1889.
LA CIGUÃ.
La scène est a Athènes , dans la maison de Clinias. Le théatre représente une chambre avec des meubles antiques; a la gauche du spectateur une table chargée de flacons et de fruits. Clinias et ses amis Cléon et Paris, tous trois couchés sur des lits de repos autour de la table.
ACTE I, SCÃNE I.
PAris. (après un silence de qitelques secondes).
Quoi! ne trouvons-nous rien d, dire en nos cervelles?
Entre trois?
Cléon. Voulez-vous apprendre les nouvelles?
Périclès ....
PdRis. Périclès! A 1'autre maintenant!
Cléon. A fait accroire au peuple....
PdRis. O 1'homtne surprenant, Qui s'inquiète encore de la chose publique,
Et croit nous divertir par de la politique!
Cléon. Laisse-moi t'achever brièvement.....
PdRis. Merci;
Je ne veux pas savoir ce qu'on fait hors d'ici.
Buvons è. nos amours!
Clinias. Toujours la même histoire!
D'amours, je n'eu ai pas.
PArts. Eh bien! buvons pour boire. Clinias. Je n'ai pas soif.
PdRis. Ni moi. Mais la belle raison! La soif vient en buvant lorsque le vin est bon.
Et toi. Cléon, non plus? Oh! les joyeux convives!
Fein 1 des fronts soucieux et des coupes oisives!
723
Je boirai done tout seul. {Après avoir bu.) Généreuse liqueur! Tout vin, 6 Clinias, est bon comme ton cosur.
1
Foin, exclamation qui exprime le dédain.
émile augier (1820â1889).
Cléon. Heureux qui peut en dire autant, et saus blasphème, Pour le vin qu'il déguste ou pour 1'ami qu'il aime.
Pd,Ris. Certes! â nous possédons tous trois ce bonheur-lè.. L'existence superbe et douce que voiltl! ....
Comme, è l'écart des sots, quoi qu'en dise l'envie,
De festins en festins s'écoule notre vie!
Pas de parents gênants; personne a ménager:
De l'or et 1'appétit qu'il faut pour le manger;
Une amitié saus fin et des amours sans suite ....
Qu'avait done a pleurer le bonhomme Héraclite? '
Clinias. C'est la centième fois que tu tiens ce propos,
Et je vais y répondre une fois en deux mots:
Cette existence douce et superbe m'ennuie;
Je la trouve assoramante; et, pour changer de vie.
Je vais me tuer.
PdRis et Cléon. Hein?
Clinias. C'est pour vous l'annoncer Que ce matin chez moi je vous ai fait passer.
Cléon. Hélas! que dis-tu la?
Clinias. Je dis que la ciguë Donue une mort paisible et sans douleur aiguë.
Et que je veux la prendre après souper, ce soir.
Cléon. A ce fatal projet il faut au moins surseoir.
Clinias. Fatal projet, pourquoi? La mort n'est effroyable Que lorsqu'elle nous prend quelque bien regrettable;
Mais moi, pour qui la vie est un long bdillement,
J'ai raison de mourir et dois mourir galment.
Rien ne vaut un regret dans tout ce que je quitte.
PdRis. Les dés, l'amour, la table ont pourtant leur mérite. Clinias. Je ne suis plus gourmand pour trop l'avoir été. Et, pour avoir trop ri, je n'ai plus de galté.
Les dés ne coraptent plus, puisque, joueur inerte.
Je ne m'émeus pas plus du gain que de la perte.
Les femmes .... c'est toujours cette difformité De beauté sans esprit, ou d'esprit sans beauté.
PdRis. Moi, je suis moins subtil. Quand une tête est belle. Je ne m'informe pas du tout de sa cervelle,
Et je tiens celle-13, quitte de tous bons mots,
Dont I'oeil est amoureux, amoureux le propos.
Clinias. Je veux qu'è la beauté, moi, l'esprit soit en aide, Et la sotte m'ennuie H l'égal de la laide.
Cléon. Si l'amour ne t'est rien, du moins est-il permis De croire que tu tiens compte de tes amis?
Clinias. Mes amis! mais c'est vous, et vous ne m'aimez guère. Je n'ai pas lamp; dessus de reproche è. vous faire.
VM
Et vous avez raison, car je n'ai pas, je croi,
1 Héraclite d'Ephèse, philosophe de l'école d'lonie, florissait vers 500 av. J.-C. On oppose vulgairement son humeur chagrine a la gaité railleuse de Démocrite d'Abdère, son contemporain.
la cigue (acte i, scène l).
Beaucoup plus d'anntié pour vous, que vous pour moi.
PAris. Le mot gracieux!
Cleon. Le sentiment fort tendre! Clinias. Par des dehors polis d quoi bon se surprendre? Void plus de six mois que j'aspire au moment De vous dire £l tons deux tout cru mon sentiment.
Je le répète done, nous ne nous aimons guères;
Et de fait, qu'avons-nous de commun, hors nos verres?
Quelle fidélité nous sommes-nous fait voir?
Quel service rendu? Confié quel espoir?
Vous vous croyez unis, o débauchés candides,
Par des chansons è, boire et des bouteilles vides!
Beaux liens, par Pollux! Apprenez, en deux mots , Que 1'amitié se fonde ailleurs qu'autour des pots.
Qui pense, après souper, amp; son voisin de table?
Cléon. Si notre compagnie est si désagréable,
Cherche d'autres amis, au. lieu de te tuer.
Clinias. Que des honnêtes gens je me fasse huer?
Vous savez comme moi quelle loi nous rassemble,
Car nous aurions mis fin k l'ennui d'être ensemble,
Si nous n'avions senti, chacun de son cóté,
Que nous sommes réduits Ãl notre intimité,
Que du doigt par Ia ville aux enfants on nous montre, Et que, comme une peste, on fuit notre rencontre.
PdRis. Ne vas-tu pas mourir paree que des pédants,
Quand tu les saluais, t'auront fait voir les dents ?
Clinias. Non pas; mais ennuyé de moi comme des autres, Sachant, hélas! par coeur mes bons mots et les vótres, Me trouvant si stupide au fond que, sur ma foi,
Je ne connais que vous plus stupides que moi, 1Ayant goüté de tout, et n'ayant plus au monde Nul objet désirable oü mon espoir se fonde.
Las du vice, et pourtant ö, ce point corrompu Que je doute s'il est pire que la vertu,
Je m'en vais de la terre oü plus rien ne m'amuse;
Et Minos voudra bien accepter pour excuse Que j'étais dégoüté de l'homme, et curieux D'aller voir de combien en différent les dieux.
II. LE GENDRE DE MONSIEUR POIRIER.
l'action de cette comédie, qui est une satire trés piquante des ridicules de la noblesse et de la haute bourgeoisie de notie siècle, se passe a Paris, sous le règne de Louis-Philippe, en 1846, e'est-a-dire deux ans avant la revolution de Février. Le due Hector de Montmeyran et le marquis Gaston de Presles 2 sont deux jeunes gentilshomrnes ruinés. Après avoir dépensé la plus grande partie de son patrimoine, Hector de Montmeyran s'est engagé comme simple soldat dans l'armée d'Afrique. II a gagné le grade de brigadier 3 a la bataille d'Isly, ^ puis il a obtenu un congé d'un mois, et il vient
725
1
En prose: de plus stupides. 2 Pron.* prcle. 3 Sous-officier dans la cava
2
lerie. 4 Isly ou Ysly (I's se prononce), rivière du Maroc, sur les bords de laquelle
3
le général Bugeaud battit les Marocains en 1844.
ém1le augier (1820â1889).
passer le carnaval a Paris. Son ami, Gaston de Presles, qui n'a pas seulement mangé sa fortune, mais qui a fait encore des dettes considérables, a pris un autre moyen pour sortir d'embarras. II a épousé la fille de M. Poirier, marchand de drap, retiré du commerce et plusieurs fois millionnaire. Le dialogue suivant peint au vif la situation des deux jeunes gens.
ACTE I, SCÃNE II.
Gaston. Es-tu £l Paris pour longtemps?
Le dug. Pour un mois, pas plus. Tu sais comment j'ai arrangé ma vie?
Gaston. Non, Comment ?
Le duc. Je ne t'ai pas dit?.... C'est trés ingénieux: avant de partir, j'ai placé chez un banquier les bribes 1 de mon patrimoine, cent mille franc environ, dont le revenu doit me procurer tous les ans trente jours de mon ancienne existence; en sorte que j'ai soixante mille livre de rente pendant un mois de l'année et six sous par jour pendant les onze autres. 2 J'ai naturellement choisi le carnaval pour mes prodigalités; il a commencé hier, j'arrive aujourd'hui, et ma première visite est pour toi.
Gaston. Merci! Ah; ga! je n'entends pas que tu loges ailleurs que chez moi.
Le duc. Oh! je ne veux pas te donner d'embarras ....
Gaston. Tu ne m'en donneras aucun, il y a justement dans l'hótel un petit pavilion, au fond du jardin.
Le duc. Tiens, franchement, ce n'est pas toi que je crains de gêner, c'est moi. Tu comprends . .. tu vis en familie .... ta femme, ton beau-père ....
Gaston. Ah! oui, tu te figures, paree que j'ai épousé la fille d'un ancien marchand de drap, que ma maison est devenue le temple de l'ennui, que ma femme a apporté dans ses nippes une horde farouche de vertus bourgeoises, et qu'il ne reste plus qu'ü écrire sur ma porte: Ci-glt Gaston, marquis de Presles! Détrompe-toi, je mène un train de prince, je fais courir, 3 je joue un jeu d'enfer, 4j'achète des tableaux, j'ai le premier cuisinier de Paris, un dróle qui prétend descendre de Vatel, 3 et qui prend son art au grand sérieux; je tiens table ouverte (entre parenthèses, tu dtneras demain avec tous nos amis et tu verras comment je traite); bref, le mariage n'a rien supprimé de mes habitudes, rien .... que les créanciers.
Le duc. Ta femme, ton beau-père, te laissent ainsi la bride sur le cou?
Gaston. Parfaitement. Ma femme est une petite pensionnaire,
726
1
Les bribes sont proprement les restes d'un repas; par extension et familièrement, ce mot se dit pour restes, debris , en général.
2
Sa solde de sous-officier.
3
C'est-a-dire: Je fais courir des chevaux aux courses.
4
** Jouer un jeu d'eufer, expression familière pour jouer trls gros jeu.
LE GENDRE DE M. POIRIER (ACTE I, SCÃNE li). 727
assez jolie, un peu gauche, un peu timide, encore tout ébaubie 1 de sa raétamorphose, et qui, j'en jurerais, passe sou temps è. regarder dans son miroir la marquise de Presles Quant d. M. Poirier, mon beau-père, il est digne de son nom. Modeste et nourrissant comme tous les arbres a fruit, il était né pour vivre en espalier. Toute son ambition était de fournir aux desserts d'un gentilhomme: ses voeux sont exaucés.
Le duc. Bah! il y a encore des bourgeois de cette pAte-la?
Gaston. Pour te le peindre en un mot, c'est George Dandin a l'état de beau-père.
Le duc. Oü l'as-tu rencontré ?
Gaston. II avait des fonds il placer et cherchait un emprunteur, c'était une chance de nous rencontrer: nous nous rencontrdmes. Je ne lui offrais pas assez de garanties pour qu'il fit de moi son débiteur; je lui en offrais assez pour qu'il ftt de moi son gendre Je pris des renseignements sur sa moralité; je m'assurai que sa fortune venait d'une source honnête, et ma foi, j'acceptai la main de sa fille.
Le duc. Avec quels appointements ?
Gaston. Le bonhomme avait quatre millions; 2 il n'en a plus que trois.
Le duc. Un million de dot.
Gaston. Mieux que cela: tu vas voir. II s'est engagé 4 payer mes dettes, et je crois même que c'est aujourd'hui que ce phéno-mène sera visible: ci, cinq cent mille francs. II m'a remis, le jour du contrat, un coupon de rentes de vingt-cinq mille francs; ci, cinq cents autres mille francs.
Le duc. Voild le million; après?
Gaston. Apres? II a tenu a ne pas se séparer de sa fille et a nous défrayer de tout dans son hotel; en sorte que, logé, nourri, chauffé, voituré, servi, il me reste vingt-cinq mille livres de rentes pour 1'entretien de ma femme et le mien.
Le duc. C'est trés joli.
Gaston. Attends done!
Le duc. II y a encore quelque chose?
Gaston. II a racheté le chateau de Presles, et je m'attends, d'un jour Ãl l'autre, k trouver les titres de propriété sous ma serviette.
Le duc. C'est un homme délicieux!
Gaston. Attends done!
Le duc. Encore?
Gaston. Après la signature du contrat, il est venu è. moi, il m'a pris les mains, et, avec une bonhomie touchante, il s'est con-fondu en excuses de n'avoir que soixante ans; mais il m'a domié a entendre qu'il se dépêcherait d'en avoir quatre vingts. Au surplus , je ne le presse pas .... il n'est pas gênant, le pauvre homme. II se tient è. sa place, se couche comme les poules, se léve comme
1
Ebaubi, terme famillier pour étonnc, surpris,
2
Dans les comptes de commerce, l'adverbe ci se met avant la somme qu'il annonce.
émile augier (1820â1889).
les coqs. règle les comptes, veille k l'exécution de mes moindres désirs; c'est un intendant qui ne me vole pas: je le remplacerais difficilement.
M. Gaston de Presles se trompe étrangement sur le véritable caractère de son beau-père et sur les motifs qui Tont porté a marier sa fille a un gentilhomme ruiné. M. Poirier , en montrant tant de condescendance envers son gendre , en promettant de payer ses dettes et en lui fournissant les moyens de satisfaire toutes ses fantaisies, a une arrière-pensée qu'il finit par laisser voir a son am: et ancien associé, M. Verdelet et a sa fille Antoinette.
ACTE I, SCÃNES V et VI.
Poirier {qui lisait un journal, se levant). Encore un d'arrivé! 1Monsieur Michaud, le propriétaire de forges, est nommé pair de France.
Verdelet. Qu'est-ce que ga me fait!
Poirier. Comment? ce que ga te fait? II t'est indifférent de voir un des nótres parvenir, de voir que le gouvernement honore l'industrie en appelant Ãl, lui ses représentants! N'est-ce pas admirable, un pays et un temps oü le travail ouvre toutes les portes? Tu peux aspirer amp; la pairie, et tu demandes ce que cela te fait?
Verdelet. Dieu me garde d'aspirer d. la pairie! Dieu garde sur-tout mon pays que j'y arrive!
Poirier. Pourquoi done? Monsieur Michaud y est bien!
Verdelet. Monsieur Michaud n'est pas seulement un industriel, c'est un homme du premier mérite. Le père de Molière était ta-pissier; ce n'est pas une raison pour que tous les fils de tapissier se croient poètes.
Poirier. Je te dis, moi, que le commerce est la véritable école des hommes d'Ãtat. Qui mettra la main au gouvernail, sinon ceux qui ont prouvé qu'ils savaient mener leur barque!
Verdelet. Une barque n'est pas un vaisseau, un batelier n'est pas un pilote, et la France n'est pas une maison de commerce. . . . J'enrage quand je vois cette manie qui s'empare de toutes les cer-velles! On dirait, ma parole, que, dans ce pays-ci, le gouvernement est le passe temps naturel des gens qui n'ont plus rien £l faire .... Un bonhomme comme toi et moi s'occupe pendant trente ans de sa petite besogne; il y arrondit sa pelote, et un beau jour il ferme boutique et s'établit homme d'Etat.... Ce n'est pas plus difficile que cela! il n'y a pas d'autre recette! 2 Morbleu, messieurs, que ne vous dites-vous aussi bien: J'ai tant auné de drap que je dois savoir jouer du violon.
Poirier. Je ne saisis pas le rapport ....
Verdelet. Au lieu de songer è, gouverner la France, gou-
728
1
C'est-a-dire: Encore un qui est arrivé è une haute position.
2
j C'est-a-dire (ironiquement): eest la seule methode ci suivre. Le mot recette se dit de l'écrit qui indique la composition de certains médicaments, puis, par extension , des méthodes, des procédés dont on se sert dans les arts, dans la vie pratique, etc. Don-nez-moi votre recette, je yous demanderai votre recette, veui dir^: Dites-moi de quelle manière vous arrivez a ce résultat.
le gendre de m. poirier (acte i, scènes v et vi). 729
vernez votre maison. Ne mariez pas vos filles Ãl des marquis ruinés qui croient vous faire honneur en payant leurs dettes avee vos écus ....
PoiRiER. Est-ce pour moi que tu dis cela?
verdelet. Non, e'est pour moi.
Ici entre la marquise de Presles, Antoinette, fille de monsieur Poirier. L'entretien se porte tout naturellement sur le marquis, son mari. M. Poirier trouve que ce jeune homme ne s'occupe pas assez.
verdelet. ii me semble qu'il s'occupe beaucoup.
poirier. Qui, a dépenser de l'argent du matin au soir. Je lui voudrais une occupation plus lucrative.
annoinette. Laquelle? .... II ne peut pourtant pas vendre du drap ou de la flanelle.
poirier. ii en est incapable. On ne lui demande pas tant de choses; qu'il prenne tout simplement une position conforme £l son rang; une ambassade, par exemple.
verdelet. Prendre une ambassade! Ca ne se prend pas comme un rhume.
poirier. Quand on s'appelle marquis prétendre ti tout.
an'ioinette. Mais on est obligé de mon père.
verdelet. c'est vrai: ton gendre a des opinions ....
poirier. ii n'en a qu'nne, c'est la paresse.
antoinette. Vous êtes injuste, mon père, mon mari a ses convictions.
verdelet. a défaut de convictions, il a l'entêtement chevaleresque de son parti. Crois-tu que ton gendre renoncera aux traditions de sa familie, pour le seul plaisir de renoncer a sa paresse?
poirier. tu ne connais pas mon gendre, Verdelet; moi, je 1'ai étudié ci fond, avant de lui donner ma fille. C'est un étourneau; la légèreté de son caractère le met Ãl 1'abri de toute espèce d'entê-tement. Quant £l ses traditions de familie, s'il y tenait beaucoup, il n'eftt pas épousé mademoiselle Poirier.
verdelet, c'est égal, il eftt été prudent de le sonder k ce sujet avant le mariage.
poirier. Que tu es béte! j'aurais eu l'air de lui proposer un marché; il aurait refusé tout net. On n'obtient de pareilles concession que .par les bons procédés, par une obsession lente et insensible .... Depuis trois mois il est ici comme un coq en pdte. 1
verdelet. Je comprends: tu as voulu graisser la girouette 2avant de souffler dessus.
poirier. Tu Tas dit, Verdelet.
On convient de proposer au marquis de renoncer a son oisiveté et de prendre un emploi. 'M. Poirier se charge d'attacher le grelot.
Cette espèce de conseil de familie a lieu au second acte, après diner; car M. Poirier
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de Presles, on peut ne prétendre Ãl rien,
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1
Un coq en pdte est un coq qu'on engraisse (avec de la pdtée). De la la locution être comme un coq en pdte. c'est-a-dire: avoir toutes ses aises.
2
Girouette se dit figurément et familièrement d'un homme qui change facilement d'opinion, de parti.
émile augier (1820 â1889).
a remarqué que les hommes en général et son gendre en particulier ne sont jamais de meilleure humeur qu'au moment oü ils se lèvent d'une table bien servie. Mais l'assaut livré au marquis de Presles par son beau-père, sa femme et M. Verdelet est repoussé. Gaston se retranche derrière ses opinions légitimistes, il déclare que sa fidélité envers la dynastie déchue est celle dun serviteur et d'un ami , et qu'il ne lui est pas permis de briguer un emploi sous le gouvernement de Juillet. La dessus on annonce a M. Poirier que les créanciers de son gendre, auxquels il a donné rendez-vous chez lui pour les payer, l'attendent au petit salon. Au moment oü il veut aller les trouver, il apprend que le marquis de Presles n'a touché en espèces que cinquante pour cent des sommes qu'il doit nonunalement a ces usuriers.
ACTE II, SCÃNE II.
Poirier. Que ne ra'avez-vous dit cela plus tót? Avant votre inariage, j'aurais obtenu une transaction.
Gaston. C'est justement ce que je ne voulais pas. II ferait beau voir que le.. marquis de Presles rachetlt sa parole au rabais et fit lui-même cette insulte è. son notii.
Poirier. Cependant, si vous ne devez que moitié....
Gaston. Je n'ai recu que moitié, mais je dois le tout; ce n'est pas a ces voleurs que je le dois, mais d ma signature.
Poirier. Permettez, monsieur le marquis, je me crois honnête homme; je n'ai jamais fait tort d'un sou ü personne, et je suis incapable de vous donner un conseil indélicat; mais il me semble qu'en remboursant ces dróles de leurs déboursés réels, et en y ajoutant les intéréts composés a six pour cent, vous auriez satisfait è, la plus scrupuleuse probité.
Gaston. II ne s'agit pas ici de probité, c'est une question d'honneur.
Poirier. Quelle différence faites vous done entre les deux?
Gaston. L'honneur est la probité du gentilhomme.
Poirier. Ainsi, nos vertus changent de nom, quand vous voulez bien les pratiquer? Vous les décrassez pour vous en servir? Je m'étonne d'une chose, c'est que le nez d'un noble daigne s'appeler comme le nez d'un bourgeois.
Gaston. C'est que tous les nez sont égaux.
Poirier. Croyez-vous done que les hommes ne le soient pas?
Gaston. La question est grave.
Poirier. Elle est résolue depuis longtemps, monsieur le marquis.
Le dug. Nos droits sont abolis, mais non pas nos devoirs. De tous nos privilèges il ne nous reste que deux mots, mais deux mots que nulla main humaine ne peut rayer: Noblesse oblige. Et quoi qu'il arrive, nous resterons toujours soumis è. un code plus sévère que la loi, amp; ce code mystérieux que nous appelons l'honneur.
Poirier. Eh bien, monsieur le marquis, il est heureux pour votre honneur que ma probité paye vos dettes. Seulement, comme je ne suis pas gentilhomme, je vous préviens que je vais tdcher de m'en tirer au meilleur marché possible.
Gaston. Ah! vous serez bien fin, si vous faites Idcher prise a ces bandits: ils sont maitres de la situation.
Poirier. Nous verrons, nous verrons. {A part) J'ai mon idéé, je vais leur jouer une petite comédie de ma facon.
II la joue en effet. II dit aux créanciers que, s'ils veulent voir leurs billets acquittés
73°
LE GENDRE DE M. POIRIER (ACTE II, SCÃNE li).
intégralement, c'est-a-dire avec cent pour cent de bénéfice pour eux, ils n'ont qu'a s'adresser directement au marquis, a le faire mettre en prison pour dettes et essayer ce qu'ils peuvent tirer d'un gentilhomme qui n'a pas le sou. M. Poirier montre aux usu-riers le contrat de mariage de sa fille avec Gaston de Presles , et leur prouve que ce dernier ne peut pas toucher a la dot de sa femme sans la signature de la marquise. Les créanciers stupefaits, sachant bien que le marquis est entièrement ruiné, acceptent en soupirant le remboursement de leurs créances réelles avec six pour cent d'intérêt. Mais, avant de sortir de la maison, ils trouvent moyen d'entrer dans le grand salon oü Antoinette est restée avec son mari. Ils reprochent amèrement au marquis de ne pas avoir fait honneur a sa signature, et lorsque Gaston leur répond qu'il a vingt-cinq mille livres de rente et qu'il se reconnait débiteur du reste du montant de leurs billets , ils lui jettent a la figure sa position inférieure vis-a-vis de sa femme. Le marquis indigné leur crie avec un geste menacant: sortez. Une scène violente va avoir lieu, lorsque la marquise, qui, pendant toute cette dispute, a écrit rapidement, vient présenter aux usuriers un papier, signé par elle, qui leur assure sur sa dot le payement intégral de leurs créances. Ce trait de généreuse délicatesse, qui dégage l'honneur du marquis, gagne a la jeune femme le coeur de son mari, qui commence a comprendre ce qu'il possède en elle. Le vieux Poirier, lorsqu'il apprend ce qui vient de se passer, éclate et s'écrie:
Ah! mais il m'enmiie, mon gendre. Je vois bien qu'il n'y a rien a tirer de lui.... Ce gargon-ld mourra dans la gentilhommerie finale. II ne veut rien faire, il n'est bon £l rien.... il me coüte les yeux de la tête.... 1 il est matt re cbez moi.... II faut que ca finisse. {II sonne. â- Entre nn domestique). Faites monter le portier et le cuisinier. {Le domestique sort.) Nous allons voir mon gendre! .... J'ai assez fait le gros dos et la patte de velours 2 Vous ne voulez pas faire de concessions, mon bel ami? A votre aise! je n'en ferai pas- plus que voiis; re^stez marquis, je redeviens bourgeois. J'aurai du moins le contentement de vivre amp; ma guise.
Pendant que sa fille et son gendre se promènent en voiture au bois de Boulogne, M. Poirier fait mettre a la porte cochère de sa maison un écriteau portant: TA louer présentement un magnifique appartement an. premier étage, avec ccnries et remises.quot; C'est I'appartement de son gendre. Puis il fait venir Vatel, le cuisinier du marquis, se fait reciter le menu 3 du grand diner que cet artiste prépare pour le lendemain , lui ordonne de remplacer les deux ^potages inconnusquot;, que Vatel vient de nommer, par la yfioune sonpe grassequot;, les plats délicats du premier service aux noms plus ou moins recherchés et ridicules par des plats communs, aimés du bourgeois de Paris, et le second service par ^rien du toutquot;. Vatel indigné donne sa demission.quot;
Poirier. J'allais vous le demander, mon bon ami; mais comme on a huit jours pour remplacer un domestique ....
Vatel. Un domestique! monsieur, je suis un cuisinier.
Poirier. Je vous remplacerai par une cuisinière. En attendant vous êtes pour huit jours encore tl mon service et vous voudrez bien exécuter le menu.
Vatel. Je me brülerais la cervelle plutót que de manquer è, mon nom.
Poirier. (a part). Encore un qui tient il son nom! {Hani). Brfllez-vous la cervelle, monsieur Vatel, mais ne brülez pas vos sauces. s
731
1
Expression figurée, oü les yeux sont dits pour ce qu on a de plus precieux.
2
Expression familière qui fait allusion aux habitudes du chat et qui signifie: j'ai caché sous des dehors caressants mon pouvoir et les desseins que j'ai.
3
Le menu (d'un repas) signifie le détail des services, des plats dont il doit se composer.
émile augier (1820 â1889).
Le troisihne acte amène la crise. M. de Presles revient de la promenade, enchanlé de la conversation qu'il a eue avec sa femme, qui, pour la première fois, a osé lui montrer tout l'esprit dont la nature l'a douée. Gaston s'écrie: vivais avec vous sans vous commit re , co mme 1111 Parisien dans Paris.'' Pendant que Mme de Presles va faire sa toilette pour le diner, le marquis a un entretien avec son beau-père, qu'il aborde gaiment.
ACTE III, SCÃNE 11.
Gaston. Eh bien! cher beau-père, comment gouvernez-vous ce petit désespoir? Ãtes vous toujours furieux contre votre panier percé 1de gendre? Avez-vous pris votre parti?
Poirier. Non, monsieur; mais j'ai pris un parti!
Gaston. Violent ?
Poirier. Nécessaire!
Gaston. Y a-t-il de l'indiscrétion a vous demander .... ?
Poirier. Au contraire, monsieur. c'est une explication que je vous dois .... En vous donnant ma fille et un million, je m'imaginais que vous consentiriez Ãl prendre une position.
Gaston. Ne revenons pas ld-dessus, je vous prie.
Poirier. Je n'y reviens que pour mémoire.... Je reconnais que j'ai eu tort d'imaginer qu'un gentilhomme consentirait s'occuper comme un homme, et je passé condamnation; mais, dans mon erreur, je vous ai laissé mettre ma maison sur un ton que je ne peux pas soutenir amp; moi seul; et puisqu'il est bien convenu que nous n'avons k nous deux que ma fortune, il me paralt juste, raisonnable et nécessaire de supprimer de mon train ce qu'il me faut rabattre de mes espérances. J'ai done songé k quelques réformes que vous approuverez sans doute!
Gaston. Allez, Sully! allez, Turgot!....2 coupez, taillez, j'y consens! Vous me trouvez en belle humeur, profitez-en !
Poirier. Je suis ravi de votre condescen dance. J'ai done décidé, arrêté, ordonné ....
Gaston. Permettez, beau-père: si vous avez décidé, arrêté, ordonné, il me paralt superflu que vous me consultiez.
Poirier. Aussi ne vous consulté-je pas; je vous mets au courant, voild tout.
Gaston. Ah! vous ne me consultez pas ?
Poirier. Cela vous étonne?
Gaston. TJn peu; mais', je vous l'ai dit, je suis en belle humeur.
Poirier. Ma première réforme, mon cher garcon ....
Gaston. Vous voulez dire: mon cher Gaston, je pense? La langue vous a fourché. 3
Poirier. Cher Gaston, cher gargon .... c'est tout un . ... De beau-père Ãl gendre, la familiarité est permise.
732
1
Panier pcrce se dit figurément et familièrement d'une personne qui dépense tout son argent, qui n'en saurait garder.
2
Sully (156°â1641), ministre de Henri IV; Tm-got {1727â1781), ministre de Louis XVI. Tous les deux étaient fameux par leur économie.
3
{^e) fourcher veut proprement dire se dwiser cu deux on trois par rextrémité, en manière de fourche. La langue vi a fourché. se dit quand , par méprise t on a prononcé un mot pour un autre k peu prés semblabie.
le gendre de m. poir1er (acte iii, scène ii). 733
Gaston. El de votre part, monsieur Poirier, elle me flatte et m'ho-nore .... Vous disiez done que votre première réforme? ....
Poirier. C'est, monsieur,- que vous me fassiez le plaisir de ne plus me gouailler. 1 Je suis las de vous servir de plastron. 2
Gaston. La, 13,, monsieur Poirier, ne vous fdchez pas!
Poirier. Je sais trés bien que vous me tenez pour un trés petit personnage et pour un trés petit esprit. . . inais ....
Gaston. Ou prenez-vous cela?
Poirier. Mais vous saurez qu'il y a plus de cervelle dans ma pantouffle que sous votre chapeau.
Gaston. Ah! fi! voila qui est trivial.... vous parlez comme un homme du commun.
Poirier. Je ne suis pas un marquis, moi!
Gaston. Ne le dites pas si haut, on finirait par le croire.
Poirier. Qu'on le croie ou non, c'est le cadet de mes soucis. 3Je n'ai aucune prétention a la gentilliommerie, Dieu merci! je n'en fais pas assez de cas pour cela.
Gaston. Vous n'en faites pas de cas?
Poirier. Non, monsieur, non! Je suis un vieux liberal, tel que vous me voyez; je juge les hommes sur leur mérite, et non sur leurs titres; je me ris des hasards de Ia naissance; la noblesse ne m'éblouit pas, et je m'en moque comme de l'an quarante: je suis bien aise de vous 1'apprendre.
Gaston. Me trouveriez-vous du mérite, par hasard?
Poirier. Non, monsieur, je ne vous en trouve pas.
Gaston. Non? Ah ! Alors, pourquoi m'avez-vous donné votre fille?
Poirier. Pourquoi je vous ai donné .. .
Gaston. Vous aviez done une arriére-pensée ?
Poirier iembarrassé). Une arriére-pensée?
Gaston. Permettez! Votre fille ne m'aimait pas quand vous m'avez attiré chez vous; ce n'étaient pas mes dettes qui m'avaient valu l'hon-neur de votre choix; puisque ce n'est pas non plus montitre, je suis bien obligé de croire que vous aviez une arriére-pensée.
Poirier. Quand mêtne, monsieur!.... quand j'aurais tdché de concilier mes intéréts avec le bonheur de mon enfant? quel mal y verriez-vous ? qui me reprochera, a moi qui donne un million de ma poche, qui me reprochera de choisir un gendre en état de me dédom-mager de mon sacrifice, quand d'ailleurs il est aimé de ma fille? J'ai pensé ü elle d'abord, c'était mon devoir; amp; moi, ensuite, c'était mon droit.
Gaston. Je ne conteste pas, monsieur Poirier; vous n'avez eu qu'un tort, c'est d'avoir manqué de confiance en moi.
Poirier C'est que vous n'étes pas encourageant
Gaston. Me gardez-vous rancune de quelques plaisanteries? Je ne suis peut-étre pas le plus respectueux des gendres, et je m'en
1
Expression populaire pour rat lier qn.
2
Le plastron est une pièce de cuir rembourrée dont on se couvre la poitrine et l'estomac dans les sal les d'armes quand on s'exerce a rescrime. Figurément et familiè-rement plastron se dit de quelqu'un qui est en butte aux railleries dun autre.
3
Farailier pour: c'est le moindre de mes soucis.
ÃMILE AUGIER (182Oâ1889).
accuse, mais, dans les choses sérieuses, je suis sérieux. II est trés juste que vous cherchiez en moi l'appui que j'ai trouvé en vous.
PoiRiER (a part). Comprendrait-il la situation?
Gaston. Voyons, cher beau-père, è. quoi puis-je vous être bon ?.... si tant est que je puisse être bon d quelque chose.
PoiRiER. Eh bien, j'avais rêvé que vous iriez aux Tuileries.
Gaston. Encore! c'est done votre r.iarotte de danser èl la cour?
PoiRiER. II ne s'agit pas de danser. Faites-moi l'honneur de me prêter des idéés moins frivoles. Je ne suis ni vain ni futile.
Gaston. Qu'êtes-vous done, ventre-saint-gris! 1 expliquez-vous.
Poirier (pitetcsement). Je suis ambitieux!
Gaston. On dirait que vous en rougissez; pourquoi done! Avec l'expérience que vous avez acquise dans les affaires, vous pouvez pré-tendre a tout. Le commerce est la véritable école des hommes d'Etat.
Poirier. C'est ce que Verdelet me disait ce matin.
Gaston. C'est 1èi qu'on puise cette hauteur de vues, cette éléva-tion de sentiments , ce détachement des petits intéréts qui font les Richelieu el les Colbert. 2
Poirier. Oh! je ne prétends pas ....
Gaston. Mais qu'est-ce qui pourrait done bien lui convenir, è. ce bon monsieur Poirier ? Une préfecture ? fi done! Le conseil d'Ãtat? non! Un poste diplomatique? Ah! justement 1'ambassade de Constantinople est tl prendre ....
Poirier. J'ai des goüts sédentaires, je n'entends pas le turc.
Gaston. Attendez! {Lui frappant sur Pépaule). Je crois que la pairie vous irait comme un gant.
Poirier. Oh ! croyez-vous ?
Gaston. Mais, voilé, le diable! vous ne faites partie d'aucune catégorie.....vous n'êtes pas encore de l'Institut. 3
Poirier. Soyez done tranquille! je payerai, quand il le faudra, trois mille francs de contributions directes. J'ai d la banque trois millions qui n'attendent qu'un mot de vous pour s'abattre sur de bonnes terres.
Gaston. A! Maehiavel! Ah! Sixte-Quint! 4 vous les roulerez 3 tous.
734
1
Voyez page 672, note 1.
2
Richelieu (1585â1642), le cardinal et homme d'Ãtat si connu qui gouverna la France sous le règne de Louis XIII; Colbert (1619â1683), ministre de Louis XIV de 1662 jusqu'a sa mort.
3
La chambre des pairs fut créée en 1814 par Louis XVIII et remplaca le senat du premier Empire. II y eut d'abord des pairs héréditaires et des pairs viagers. En 1831, l'hérédité de la pairie fut abolie. Depuis ce temps et au moment oü se passe Taction de notre pièce , le roi nommait les pairs a vie, mais il ne pouvait les prendre que dans certaines categories déterminées par la loi, p. ex, parmi les grands propriétaires fonciers qui payaient une somme trés forte de contributions directes, parmi les députés, les membres de l'Institut, etc. C'est a cette dernière catégorie que Gaston a la malice de faire allusion. \JInstitut de France comprend les cinq académies: VAcadémie fran^aise, celle des Inscriptions et Belles-lettres, 1'Académie des Sciences, celle des Beaux-Arts et 1'Académie des Sciences morales et politiques.
4
k Maehiavel [pr. k{\ (1469â1527), quatorze ans secrétaire de la république florentine, auteur du Prince, oü il enseigne aux tyrans les moyens de réussir, même au mépris de la justice et de l'humanité. Sixte-Quini (1521â1590) se fit élire pape en 1585, en feignant de graves infirmités et une faiblesse extréme. II se moqua, dit-on, de ceux qui s'étaient laissé tromper, et il gouverna avec une extréme rigueur.
le gendre de m. poirier (acte iii, scène li).
Poirier. Je crois que oui.
Gaston. Mais j'aime a penser que votre ambition ne s'arrête pas en si bon chemin? II vous faut un titre
Poirier. Oh! oh! je ne tiens pas d. ces hochets de la vanité: je suis, comme je vous le disais, un vieux libéral.
Gaston. Raison de plus. Un libéral n'est tenu de rnépriser que 1'ancienne noblesse; rnais la nouvelle, celle qui n'a pas d'aieux ....
Poirier. Celle qu'on ne doit qu'è, soi-même!
Gaston. Vous serez comte.
Poirier Non. II faut être raisonnable. Baron, seulement.
Gaston. Le baron Poirier! .... cela sonne bien a l'oreille.
Poirier. Oui, le baron Poirier !
Gaston (2/ le regarde et part d'un cdat de rire). Je vous detnande pardon; niais ld, vrai! c'est trop dróle ! Baron ! monsieur Poirier ! . . . baron de Catillard. 1
Poirier. {a part). Je suis joué! ....
Gaston [au due de Montmeyran qui entre dans ee moment.') Arrive done, Hector! arrive done! Sais-tu pourquoi Jean Gastonde Presles a recu trois coups d'arquebuse £\ la bataille d'lvry? - Sais-tu pourquoi Francois Gaston de Presles est monté le premier £\ I'assaut de La Rochelle? 2 Pourquoi Louis Gaston de Presles s;est fait sauter k la Hogue? 3 Pourquoi Philippe Gaston de Presles a pris deux dra-peaux k Fontenoy? 4 Pourquoi mon grand-père est mort A Quiberon? 0 C'était pour que monsieur Poirier füt un jour pair de France et baron.
Le dug. Que veux-tu dire?
Gaston. Voili le secret du petit assaut qu'on m'a livré ce matin.
Le dug (a part). Je comprends!
Poirier. Savez-vous, monsieur le due, pourquoi j'ai travaillé qua-torze heures par jour pendant trente aus? pourquoi j'ai amassé, sou par sou, quatre millions en me privant de tout? C'est afin que monsieur le marquis Gaston de Presles, qui n'est mort ni k Quiberon, ni k Fontenoy, ni h La Hogue, ni ailleurs, puisse mourir de vieillesse sur un lit de plume, après avoir passé sa vie a ne rien faire.
Le dug. Bien répliqué, monsieur !
Gaston. Voili qui promet pour la tribune!
Le domestique (entrant). II y a la des messieurs qui demandant a voir 1'appartement.
Gaston. Quel appartement ?
Le domestique. Celui de monsieur le marquis.
Gaston. Le prend-on pour un muséum d'histoire naturelle?
Poirier. (an domestique). Priez ces messieurs de repasser. (Le
735
1:
I
1
1
Catillard est le nom d'une espèce de poire.
2
La Rochelle fut prise en 1628 par Richelieu.
3
^ C'est-a-dire avec son vaisseau. La rade de la Hogue (ou Hague, en Normandie non loin de Cherbourg) fut, en 1692, le théatre d'un célèbre combat naval, ou la flotte francaise fut détruite par les flottes de I'Angleterre et de la Hollande.
4
Fontenoy (en Belgique), oü les Francais, commandés par le maréchal de Saxe, battirent les Anglais, les Hollandais et les Autrichiens en 1745.
En 1795» ^es royalistes firent une descente en Bretagne et furent battus a Quiberon par le général républicain Hoche.
C. Plcetz , Manuel de Littérature frangaise. 4e éd. 49
EMILE AUGIER (1820â1889).
domestique sort). Excusez-moi, mon gendre; entralné par la gaieté de votre entretien, je n'ai pas pu vous dire que je loue le premier étage de mon hotel.
Gaston. Hein?
PoiRiER. C'est une des petites réformes dont je vous pariais.
Gaston. Et oü comptez-vous me loger ?
PoiRiER. Au deuxième; 1'appartement est assez vaste pour nous contenir tous.
Gaston. L'arche de Noé!
PoiRiER. II va sans dire que je loue les écuries et les remises.
Gaston. Et mes chevaux? Vous les logerez au deuxième aussi?
PoiRiER. Vous les vendrez.
Gaston. J'irai done amp; pied?
Le dug. Ca te fera du bien. Tu ne marches pas assez.
PoiRiER. D'ailleurs, je gaide mon coupé bleu. Je vous le prêterai.
Le dug. Quand il fera beau.
Gaston. Ah ?a! monsieur Poirier!. . . .
Le domestique {reniranf). Monsieur Vatel demande è. parler a monsieur le marquis.
Gaston. Qu'il entre! (Entre Vatel cn habit noir). Quelle est cette tenue, monsieur Vatel? étes-vous d'enterrement, ou la marée manque-t-elle ?
Vatel Je viens donner ma démission amp; monsieur le marquis.
Gaston. Votre démission? la veille d'une bataille!
Vatel. Telle est l'étrange position qui m'est faite; je dois déser-ter pour ne pas me déshonorer; que monsieur le marquis daigne jeter les yeux sur le menu que m'impose monsieur Poirier.
Gaston. Que vous impose monsieur Poirier? Voyons cela. (Zwaw/.) Le lapin sauté!
Poirier. C'est le plat de mon vieil ami Ducaillou.
Gaston. La dinde aux marrons.
Poirier. C'est le régal de mon camarade Groschenet.
Gaston. Vous traitez la rue des Bourdonnais? 1
Poirier. En même temps que le faubourg Saint-Germain? 2
Gaston. J'accepte votre démission, monsieur Vatel. ( Vatel sort). Ainsi demain mes amis auront l'honneur d'être présentés aux vótres?
Poirier. Vous l'avez dit, ils auront eet honneur ... Monsieur le due sera-t-il humilié de manger ma soupe entre monsieur et madame Pincebourde? 3
Le dug. Nullement. Cette petite débauche ne me déplaira pas. Madame Pincebourde doit chanter au dessert?
Gaston. Après diner nous ferons un cent de piquet.
Le dug. Ou un loto.
736
1
Rue de Paris habitée presque exclusivement par des commercants.
2
Quartier de Paris habité de préférence par la noblesse légitimiste.
3
Remarquez les noms plébéiens forgés exprès par M. Augier: Ducaillou (caillou, pierre trés commune), Groschenet {chenet, ustensile de fer qu'on place par paire dans les cheminées, pour supporter les büches), Pincebourde [pincer serrer, presser entre les doigts; bourdcy mot populaire pour mensonge).
le gendre de m. poirier (acte iii, scène li).
Poirier. Ou un nain-jaune. '
Gaston. Et de temps en temps, j'espère, nous renouvellerons cette bamboche. 1
Poirier. Mon salon sera ouvert tous les soirs, et vos amis seront toujours les bienvenus.
Gaston. Décidément, monsieur Poirier, votre maison va devenir un lieu de délices , une petite Capoue. Je craindrais de m'y amollir, j'en sortirai pas plus tard que demain.
Poirier. J'en serai au regret.... mais mon hotel n'est pas une prison. Quelle carrière embrasserez-vous ? la médecine ou le barreau ? 2
Gaston. Qui parle de cela?
Poirier. Les ponts et chaussées 3 peut-être? ou le professorat? car vous ne pensez pas tenir votre rang avec neuf mille francs de rente ?
Le duc. Neuf mille francs de rente?
Poirier. {a Gaston). Dame! le bilan est facile a établir: vous avec recu cinq cent mille francs de la dot de ma fille. La corbeille de noces 4 et les frais d'installation en ont absorbé cent mille. Vous venez d'en donner deux cent dix-huit mille ö. vos créanciers; il vous en reste done cent quatre-vingt-deux mille. qui, placés au taux légal, représentent neuf mille livres de rente.. . Est-ce clair? Croyez-moi, mon cher Gaston, restez chez moi; füt-ce même au second, vous y serez encore mieux que chez vous. Pensez a vos enfants .... qui ne seront pas fdchés de trouver un jour dans la poche du marquis de Presles les économies du bonhomme Poirier. A revoir mon gendre. Je vais régler le comte de monsieur Vatel. (// sort.)
{Le duc et le marquis se regardent un instant, le duc éclate de rire.)
Gaston. Tu trouves cela dróle, toi?
Le duc. Ma foi, oui! Voili done ce beau-père modeste et nourris-sant comme les arbres A fruit? Ce George Dandin? Tu as trouvé ton maitre, mon fils; mais, au nom du ciel, ne fais pas cette piteuse mine. Regarde-toi, tu as Fair d'un paladin qui partait pour la croisade et que la pluie a fait rentrer! Ris done un peu: Faventure n'est pas tragique.
Le due a raison; car a la suite d'une complication d'intrigues qu'il serait trop long d'expliquer, une reconciliation générale a lieu. Le marquis de Presles rompt irrévoca-blement avec les folies de son passé et, jaloux de ne devoir son existence et celle de sa femme qu'a son travail, il demande a M. Verdelet une place dans ses bureaux.
737
1
Bamhoche, mot populaire qui désigne une partie de plaisir oü l'pn se livre a une grosse gaieté.
2
Le barreau signifie l'enceinte réservée oü se mettent les avocata pour plaider et, par extension, la profession d'avocat. |
3
Ponts et chaussées est la dénomination sous laquelle on comjprend en France tout
4
ce qui concerne l'administration publique dans la construction et'|kentretien des routes. Ici ponts et chaussées est dit pour la profession d'ingénieur. â ' -
738 ÃMILE AUGIER (1820â1889).
ACTE IV, SCÃNE IV.
Verdelet. Dans mes bureaux! vous, un gentilhomme !
Gaston. Ne dois-je pas nourrir ma femme?
Le duc. Tu feras comme les nobles bretons qui déposaient leur épée au parlement avant d'entrer dans le commerce, et qui venaient la reprendre après avoir rétabli leur maison.
Vërdelet. C'est bien, monsieur le marquis.
PoiRiER. {a part). Exécutons-nous. {Haut). C'est trés bien , mon gendre, voilé, des sentiments véritablement libéraux. Vous étiez digne d'être un bourgeois. Nous pouvons nous entendre; faisons la paix et restez chez moi.
Gaston. Faisons la paix, je le veux bien, monsieur. Quant d rester ici, c'est autre chose. Vous m'avez fait comprendre le bonheur du charbonnier, qui est maitre chez lui. 1 Je ne vous en veux pas, mais Je m'en souviendrai.
Poirier. Et vous emmenez ma fille? vous me laissez seul dans mon coin?
Antoinette. J'irai vous voir, mon père.
Gaston. Et vous serez toujours le bienvenu chez moi.
Poirier. Ma fille va être la femme d'un commis-marchand!
Verdelet. Non, Poirier; ta fille sera chdtelaine de Presles. Le chateau est vendu depuis ce matin, 2 et, avec la permission de ton mari, Toinon, 3 ce sera mon cadeau de noces.
Antoinette. Bon Tony!____3 Vous me permettez d'accepter. Gaston?
Gaston Monsieur Verdelet est de ceux envers qui la reconnaissance est douce
Verdelet. Je quitte le commerce, je me retire chez vous, monsieur le marquis, si vous le trouvez bon, et nous cultiverons vos terres ensemble: c'est un métier de gentilhomme.
Poirier. Eh bien, et moi? on ne m'invite pas?.... Tous les enfants sont des ingrats, mon pauvre père avait bien raison.
Verdelet. Achète une propriété, et viens vivre auprès de nous.
Poirier. Tiens, c'est une idée.
Verdelet. Pardieu; tu n'as que cela k faire, car tu es guéri de ton ambition.... je pense.
Poirier. Oui, oui. (A part.) Nous sommes en quarante-six. Je serai député de l'arrondissement de Presles en quarante-sept. . . . et pair de France en quarante huit. 4
1
Expression proverbiale dont on rapporto l'origine k une visite que le roi Francois Ier, égaré pendant la chasse, fit a un charbonnier.
2
Pour vexer son gendre, M. Poirier était allé chez son notaire et avait fait mettre en vente le è hat eau de Presles. Mais son ami Verdelet l'a racheté a son insu.
3
Toinon est le diminutif familier £ Antoinette, Tony celui d'Antoine.
4
^ Date de la révolution de Février et de l'abolition de la pair ie.
les effrontés et le fils de giboyer. 739
III. LES EFFRONTÃS et LE FILS DE GIBOYER. 1
Le Fils de Giboyer est aux Effrontés ce que le Mariage de Figaro est au Barbier de Seville, c'esl-a-dire qu'Emile Augier est revenu, comme Beaumarchais, a un de ses types pour le développer. Ce type, c'est Giboyer.
Le sujet des Effrontés est l'histoire dun faiseur d'affaires, agioteur 2 plutót que banquier, qui marche a la fortune par toutes sort es de voies obliques, mais qui a grand soin de ne pas se brouiller ouvertement avec la justice. Cependant une affaire oü 11 a fait un grand nombre de yictimes conduit M. Vernouillet (c'cst le nom du faiseur d'affaires) sur les bancs de la police correctionnelle. Mais il a trop bien évité tout ce que la loi defend positivement pour pouvoir être condamné. II est vrai que les débats judiciaires livrés a une grande publicité ont révélé en lui un homme sans honneur , sans conscience, dont l'intérêt est le seul guide , qui ne rougit pas de s'enrichir aux dépens de ceux qui ont eu confiance en lui; mais comme finalement un acquitte-ment constate sa probité légale, non-seulement Vernouillet sort triomphant de cette épreuve, il marche même dorénavant le front plus haut. S'il a perdu a tout jamais l'estime des gens délicats, il sait gagner, a force d'effronterie, la considération qu'impose a la foule la fortune jointe a l'audace. II va plus loin, il achète un grand journal, la Conscience publique, il devient un des maitres de l'opinion , et il règne par la terreur.
Vernouillet a pour principal rédacteur de son journal Giboyer gt; dont M. Augier a fait un type fort curieux, et qu'on quot;peut appeler le Figaro du dix-neuvième siècle. Giboyer est le fils dun portier. Admis par protection au collége, ou plutót vendu par son père a des maitres de pension qui font de son intelligence et de ses succès une vivante réclame, il fait de brillantes études et remporte tous les prix. Mais, après avoir passé son baccalauréat, 3 il ne voit s'ouvrir devant lui qu'une de ces carrières obscures oü Ion arrive lentement et après un travail pénible, a une position modeste. Ses succès de collége ont paru promettre un avenir plus brillant a Giboyer; il veut rester indépendant et, tout jeune, sans fortune, sans relations , il se lance dans la carrière des lettres et se trouve bientót dans une triste situation. II flotte entre l'abjec-tion et la misère et se venge par des sarcasmes amers de la société oü il n'a pas su se faire une place. II finit naturellement par s'enróler sous le drapeau du socialisme, prétendant que l'égalité des temps modernes n'est qu'une misère de plus, tant que la société n'aura pas été organisée d'après ses utopies et radicalement transformée. Giboyer n'en est pas moins pret a écrire pour ou contre toutes les causes, a combattre ou a servir de sa plume, son unique gagne-pain, tous les intéréts, a louer ou a diftamer tout le monde par ordre et a tant la ligne.
Si Giboyer n'a qu'une part secondaire dans Taction des Effrontés, action que nous ne pouvons pas plus analyser ici que celle de la pièce qui en est la continuation, il devient le héros principal et l'ame même de cette seconde comédie, qui porte le titre Le Fils de Giboyer. C'est avant tout une satire politique . c'est presque la résurrection de la comédie aristophanesque, dans les limites, bien entendu, que les lois des Etats modernes en général, et la censure du second Empire en particulier, imposaient a une pareille tentative. Cette comédie, qui ne fut jouée a Paris que grace a une haute protection, est dirigée contre les ennemis de ce qu'on appelle en France les principes
1
D'Après Vapereau, Annéc litteraire (1861 et 1862).
2
Celui qui fait Vagiotage, c'est-a-dire, qui spécule a la Bourse sur les eftets publics.
3
Le baccalauréat es lettres est en France le premier degré universitaire qu'on doit prendre pour parvenir au grade de licencié et au doctoral. Les jeunes gens qui ont subi l'examen du baccalauréat, qui ont été remits bacheliers, peuvent seuls prendre des inscriptions dans une faculté.
ÃMILE AUGIER (1820â1889).
de 1789, et fait jaillir contre le parti réactionnaire un feu nourri de traits satiriques et de sarcasmes impitoyables. M. Augier ne va pas, comme les auteurs de l'ancienne comédie grecque, jusqu'^ donner aux acteurs le nom et le masque de ceux qu'il veut livrer a la risée publique; mais il en représente quelques-uns, soit par les actions, soit par le langage, avec une telle ressemblance, qua la première représentation de sa pièce certains noms propres circulaient dans toutes les parties de la salie du Théatre-Francais.
Dans les Effrontés, Giboyer n'est, comme Figaro dans le 'Barbier dc Seville, qu'un instrument au service de passions et d'intrigues indifférentes pour lui. Dans la seconde comédie, qui porte son nom, il a, comme Figaro dans le second drame de Beaumar-cbais, son intérêt propre et son oeuvre a lui, qu'il faut a tout prix accomplir. Comme Figaro, Giboyer est le plébéien supérieur a sa condition par l'intelligence, mais abaissé par le malheur des circonstances et par sa propre faute. Seulement Figaro porte son abaissement avec gaieté, Giboyer avec cynisme; l'ironie de l'un est étincelante de bon sens, celle de l'autre est amère et menacante.
Giboyer, dont l'abjection avait été un instant dorée par la prospérité de son maitre Vernouillet, est retombé, après la chute de celui-ci, d'abime en abime. II a exercé pour vivre, dans les basses régions de la société, une foule de ces professions incon-nues a ceux qui ne voient que la surface. Après avoir écrit des pamphlets qui lui ont fait beaucoup d'ennemis, il se voit réduit a tenir un bureau de placement. Lorsque le marquis d'Auberive, un des chefs du parti légitimiste, lui demande s'il a enfin une position sérieuse, Giboyer répond: Extrémem en t serieus e: employé dans les pomp es funebres pendant le jour; le soir, controleur au theatre des Célestins, et, dédaignant de s'et end re sur ce contraste si philosophique, il ajoute : Je suis ordonnateur; c est moi qui dis aux invités, avec un sour ire agréable: â Messieurs, quand il vous fera plaisir.quot;
Giboyer ne fait que passer a Paris, il est appelé en Amérique par des capitalistes pour prendre la direction d'un nouveau journal dont la couleur politique lui importe peu. Mais le marquis le retient pour remplacer le journaliste batailleur que le parti légitimiste vient de perdre. Giboyer, le démocrate socialiste , accepte la rédaction en chef d'une feuille cléricale et devient le champion du parti réactionnaire.
Cette désertion des idéés qui lui restent chères, cette infamie de vendre sa plume au plus offrant sont atténuées cette fois pour Giboyer par une circonstance qui lui manquait dans la première pièce. Ses anciennes bassesses n'avaient que 1'excuse : II faut Men que je vive, a laquelle un ministre de l'ancien régime répondU jcidis: Je n en vois pas la nécessité. Son nou vel abaissement a pour principale cause le devoir d'élever un fils auquel il a caché son origine pour ne pas lui imposer un nom souillé. II lui fait donner l'éducation la plus brillante et la plus compléte. II a voulu, lui, le martyr de l'instruction , que eet enfant réunit, dans la supériorité de l'instruction, une belle intelligence au cceur le plus pur. â// a léché la. boue sur le chemin de son enfantquot; C'est pour accomplir cette tache qu il accepte tous les métiers et recoit de l'or même d'une main ennemie pour servir contre sa propre cause.
Comme nous ne pouvons entrer dans 1'analyse de Taction, il est inutile de faire connaitre les autres personnages de la pièce. Nous nous bornons a dire qu'au dénoü-ment, l'amour de Maximilien, fils de Giboyer, triomphe dun riche rival et qu'il épouse la fille d'un millionnaire dont il n'était que l'humble secrétaire. Giboyer dit au commencement de la pièce: II faut plus d'une génération a une familie de portiers pour faire b ree he dans la société! Tous les assauts se ressemblent; les premiers assaillants restent dans le fossé et font fascine de leurs corps aux suivants; j'étais la génératiofi sacrifée. A la fin de la pièce, il a au moins la satisfaction de voir que son sacrifice a profité a son fils, que Maximilien, qui a deviné le secret de sa naissance, réclame hautement et même aux dépens de son bonheur, le droit de s'appeler son fils, et que tous ceux
74°
les effrontés et le fils de giboyer.
qui connaissent son dévouement et son abnégation presque surhumaine le regardent comme réhabilité.
Nous ne reproduisons qu'une seule scène des Effrontés. Le théatre représente le magnifique cabinet de travail de Vemouillet, qui est étendu sur une causeuse. Giboyer est dans un fauteuil, les pieds sur la cheminée.
ACTE III, SCÃNE I.
Vernouillet. Que diriez-vous, monsieur Anatole Giboyer, mon secrétaire et ami, si vous appreniez tout è coup que j'ai refusé les présents d'Artaxerce? 1
Giboyer. Je dirais qu'Artaxerce est un pingre. 2
Vernouillet. II ne faisait pourtant pas mal les choses; cent vingt mille francs sont un joli denier.
Giboyer. La subvention du journal?
Vernouillet. Elle-même, mon bon. J'ai écrit au ministre que le journal ne la recevrait plus Comment trouves-tu ca?
Giboyer. Th te railles de ma crédulité.
Vernouillet. Non, sur Thonneur.
Giboyer. Alors quel est ton but?
Vernouillet. De n'étre aux gages de personne, de ne relever que de ma conscience, de marcher dans ma force et dans ma liberté! Que cherches-tu sous les meubles?
Giboyer. Le naïf pour qui tu poses. 3
Vernouillet. C'est toi-même, mon bon ami.
Giboyer. Ah! tu t'exerces? je suis le mannequin? Va ton train.
Vernouillet. Tdche done de te prendre au sérieux, mon cher. Tu n'es plus un bohème , 4 du moment que je t'attache d ma fortune.
Giboyer. Eh bien, sérieusement, est-ce que tu vas passer d l'op-position ?
Vernouillet. Parbleu! C'est l'A B C du métier.
Giboyer. Et tes abonnés?
Vernouillet. Ils ne s'apercevront seulement pas du changement de front Je ferai tout juste assez d'opposition pour que le pouvoir compte avec moi, au lieu de compter sur moi.
Giboyer. Et tes actionnaires ?
Vernouillet. Est-ce que ga les regarde, J'ai conservé la direction absolue de l'entreprise; pourvu qu'ils touchent leurs dividendes, ils n'ont rien a dire. D'ailleurs, je me suis réservé le droit de ra-cheter leurs actions et je les rachèterai toules.
Giboyer. Quand tu les auras fait baisser.
741
1
Allusion au désintéressement du célèbre médecin Hippocrate. II repoussa les propositions d'Artaxerce-Longue-Main (465â424), qui voulait, a prix d'or, l'enlever a la
2
jrèce. 2 Expression populaire pour avare.
3
Poser signifie, comme verbe neutre, prendre une certaine attitude pour se faire peindre. Au figuré: prendre une attitude étudiée, pour produire de l'effet.
4
^ En France on appelle Bo heines ou Bohémiens les bandes vagabondes de Zingaris, paree qu'on croyait a tort qu'ils venaient de la Bohème. Puis bohème, devenu nom appellatif, se dit par extension d'un vagabond, d'un déclassé ou d'un homme de mceurs déréglées.
ÃMILE AUGIER (1820â1889).
Vernouillet. Non, dès que j'aurai triplé mes fonds è. la Bourse, ce qui ne sera pas long, étant a la source des renseignements.
Giboyer. Etant toi-même la source des renseignements. â Dire que je ne peux pas grappiller Ãl ta suite, faute d'un petit capital!
Vernouillet. II ne tiendra qu'a toi de t'en faire un.
Giboyer. Sur mes économies?
Vernouillet Et sur tes frais de voitures. Tu m'en comptes qua-rante-huit heures par jour.
Giboyer. Le temps me paralt si long, loin de toi!
Vernouillet. Tu m'attendris. J'augmente ta position; outre ta place de secrétaire de la rédaction, je te donne la chronique des salons .... quatre sous la ligne.
Giboyer. O mon bienfaiteur! 6 homme au petit manteau bleu! 1Je ferai l'article des modes?
Vernouillet. O ui, et tu signeras comtesse Folleville.
Giboyer. Bon, je m'habillerai dans les maisons recommandées. 2
Vernouillet. Tu pourras aussi faire quelques incursions dans le monde des thé At res.... A propos, je pense i me marier.
Giboyer. (plainlif). Oh! pourquoi ?
Vernouillet. Je veux avoir un salon.
Giboyer. As-tu un parti en vue?
Vernouillet. Oui.
Giboyer. Quels sont les appointements?
Vernouillet. Cinq cent mille francs, et un beau-père bien posé.
Giboyer. La demoiselle a done des engelures?
Vernouillet. Elle est charmante, je l'ai vue.
Giboyer. Alors elle n'est pas pour ton nez.
Vernouillet. C'est ce que nous verrons. La presse est un mer-veilleux instrument dont on ne soupgonne pas encore toute la puissance. Jusqu'ici, il n'y a eu que des racleurs 3 de journal; place a Paganimi! *
Un domestique app or te des lettres sur un plat (F argent et sort.
Vernouillet idécachetant). Encore des lettres! C'est fatigant! (A Giboyer qui tire une pipe de sa pochet) Une pipe! veux-tu cacher cela!
Giboyer. C'est ma fille; je ne la quitte jamais.
Vernouillet. On ne fume plus ici.
Giboyer. Je vais lui faire faire un tour au Palais-Royal.
Vernouillet (ouvrant une lettre!) Un autographe du ministre, en réponse ê, ma lettre d'hier.
Giboyer. Du ministre ?
742
1
C'est le surnom que le peuple de Paris avait donné a un fameux philanthrope, qui pendant une disette, distribuait des soupes aux pauvres.
2
C'est-a-dire: je commandcrai vies habits dans ces maisons.
3
colossale.
les effrontes et le fils de giboyer (acte iii, scène l). 743
Vernouillet. Ãcoute ga; (Lisanf) âMonsieur, la connaissance âdes hommes ne tn'a pas laissé une grande estime pour l'humanité. âJe n'en suis que plus heureux quand je rencontre un caractère. Vous ,,en êtes un, Monsieur; votre lettre m'a inspiré un vif désir de vous âconnattre. Voulez-vous me faire l'honneur de venir diner demain âau ministère? â Agréez, etc.quot; â Comment la trouves-tu?
Giboyer. Elle serait invraisemblable si elle n'était pas vraie.
Vernouillet. II y a des moments oü ma puissance m'épouvante, ma parole d'honneur! Je finirai par n'oser plus froncer le sourcil, de peur d'ébranler l'Olympe .... Ah! Giboyer, quelle admirable chose que la presse! Que de bien elle peut faire!
Giboyer. Ne m'en parle pas, ca fait frémir. Iras-tu amp; ce diner?
Vernouillet. Parbleu! et j'espère bien trouver la croix 1 sous ma serviette.
Giboyer. Ah! Monsieur tient a voir briller sur sa devanture 21'insigne de l'honneur?
Vernouillet. Dans un an je veux être estampillé de tous les ordres de l'Europe. (Onvrani une autre lettre) De mon agent de change .... Diable ! hausse d'un franc! C'est demain la liquidation et j'ai vendu cent mille. Je suis dans de beaux draps! 3
Giboyer. Pourquoi cette hausse?
Vernouillet La visite de l'empereur de Russie a la reine d'Angleterre est démentie.
Giboyer. Ah! oui, par le Courrier de Paris.
Vernouillet. Belle autorité! Faut-il que ces boursiers soient jo-bards! *
Giboyer. Le Courrier est en géneral bien informé.
Vernouillet. J'ai cent raisons de croire qu'il Fest mal aujourd'hui.
Giboyer. Tu en as méme cent mille.
Vernouillet. Cours aux bureaux du journal: fais-moi une corres-pondance de Saint-Pétersbourg: le tzar est parti. Nous rectifierons après la liquidation, s'il y a lieu.
Giboyer. II est toujours beau de confesser une erreur.
1
La croix de la Légion d'honneur,
2
Devanture, proprement le nom de la boiserie vitrée d'une boutique oü l'on étale les marchandises, ici comiquement employée pour la boutonnière ornée du ruban d'une décoration.
3
c'est-a-dire: Je suis dans une situation trés critique.
^ Jobard, mot du langage familier, se dit d'un homme niais, crédule, qui se laisse tromper facilement.
744
OCTAVE FEUILLET.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
Octave FEUILLET naquit en 1822 k Saint-Ló, en Normandie, oü son père était secrétaire général de la préfecture. II fit ses huma-nités au collége Louis-le-grand, a Paris. Octave Feuillet se fit remarquer, dès 1848, par nne série de nouvelles, de comédies et de comédies-proverbes qu'il publia dans différents journaux et revues, surtout dans la Revue des Deux M071 des. Imitateur, dans la première période de son activité littéraire, d'Alfred de Musset, dont il repro-duisait la grdce recherchée sans tomber dans les mêmes excès, Octave Feuillet se fit peu £l peu un genre amp; part.
II arriva sur la scène littéraire au moment oü la grande lutte entre les romaniiques et les classiques était terminée, mais oü le romantisme reflétait encore une partie de l'éclat dont il avait brillé. Son talent subit nécessairement l'influence de 1'époque qui le vit éclore. Le romantisme expirant enseigna ó. Octave Feuillet l'élégance^'amour des formes curieuses et originales, le dédain des formes vulgaires et communes, mais il le conduisit souvent aussi è. l'oubli de la simplicité et du naturel et lui donna un style raaniéré. Ces qualités et ces défauts des romantiques, il se les assimila; mais, après avoir rejeté tout ce que sa nature saine ne pouvait supporter. après s'être défait des excentricités paradoxales de la littérature romantique, il trans-porta, au moins pendant quelque temps, toute la poésie d'une littérature d'imagination dans la vie calme et morale, et employa son remarquable talent Ãl lutter pour ce qui est éternellement vrai et beau. Les plus remarquables des pièces et comédies-proverbes d'Octave Feuillet sont: le Village, la Fée, le Cheven blanc (1856), Dalila drame en trois actes (1857). Montjoie, (1863), la Belle au Bois dormant, drame en cinq actes (1865), le Cas de Conscience (1867), Julie (1869), VAcrobate (1873), le Sphinx (1874, un Roman Farisien (1882).
Parmi ses romans, nous citons la Petite Comtesse (1856), le Roman (Tun jeune homme pauvre (1858), qu'il porta plus tard sur le thédtre, VHistoire de Sybille (1862), Monsieur de Camors et Julia de Ifécaeur (1871), dont il fit plus tard le Sphinx.
En 1862, Octave Feuillet fut élu membre de 1'Académie francaise en remplacement de Scribe. II est mort en 1890.
i. dalila.
(1837-)
Le titre allégorique de cette pièce en désigne l'idée fondamentale. Samson, dans 1'Ancien Testament, est trahi par Dalila qui, gagnée par les présents des Philistins, lui coupe la iongue chevelure dans laquelle résidait sa force, et le livre ensuite pieds et poings liés a ses ennemis. Le Samson de la Bibie périt, paree que son amour pour une femme lui fait abandonner le gage extérieur de la force surhumaine dont le Seigneur l'avait doté pour étre l'appui de son peuple. Le héros de la pièce de
1
D'après Vapereau, Dictionnaire des covitemporains, et Emile Montégut, Octave Feuillet (article de la Revue des Deux Maudes décembre 1858).
DALILA (ACTE I, SCÃNE I ET li).
Feuillet succombe, paree qu'il détruit lui-même le don divin de son génie en s'aban-donnant a une vie de désordre. II trahit les serments qui le lient a sa fiancée, la fille de Thomme qui a développé et enrichi son talent par un enseignement consciencieux de plusieurs années, il sacrifie l'espoir d'un avenir honorable et heureux pour porter les chaines honteuses d'une coquette sans coeur. Cette femme, une seconde Dalila, après avoir, dans des luttes stériles, dans de misérables agitations , usé la force de l'esprit de sa victime, après avoir tari la source de son talent , en corrompant et en dèsséchant son coeur, l'abandonne a son tour et le livre au désespoir et au remords.
Le chevalier Carnioli, diplomate italien, amateur enthousiaste de la musique, a découvert, dans un village de Dalmatie, un talent musical hors ligne, le jeune André Roswein , enfant du peuple qui, tout en gardant son troupeau, a révélé au voyageur son génie pour la musique en jouant du violon d'une main ignorante mais inspirée. Carnioli l'a emmené avec lui et l'a fait élever d'abord a Rome, puis a Naples. Bientót les heureuses dispositions du jeune homme, développées par des maitres habiles , pro-mettent un compositeur et un poète a la fois. A Naples, le jeune artiste a recu les le^ns du plus célèbre maitre de musique de cette capitale, le vieux Sertorius, qui habite avec sa fille Marthe une maisonnette, prés du Pausilippe, sur le golfe de Naples et en vue du Vésuve. C'est dans l'intérieur de cette maisonnette que se passent les deux premières scènes que nous reproduisons du drame de Dalila. Le jeune compositeur vient d'achever son premier opéra, qui a été recu au théatre de San-Carlo, et qui va étre joué le soir méme.
ACTE I, SCÃNE I et II.
Marthe. A propos, mon père, n'est-il pas étrange que nous n'ayons pas vu M. Roswein depuis plus de quinze jours?
Sertorius. Nullernent, mon enfant. II doit être dans le feu de ses répétitions. Poète et compositeur tout t la fois, ce n'est pas une mince besogne! . .. Pauvre André! voili une rude épreuve pour sa santé de demoiselle!
Marthe. Vous n'avez pas entendu dire qu'il füt malade?
Sertorius. Du tout... au contraire. Le chevalier Carnioli, qui faillit m'écraser hier sur le quai, me cria du haut de son char: Bonjour , maltre .... André va bien .... Puis il ajouta quelques paroles que je n'entendis pas.... c'est un tourbillon que ce Carnioli.... Mais qu'as-tu done, ma fille? tu sembles troublée . .. . inquiète . . ..
Marthe (prenant un journal sur la table). Vous n'avez pas lu ce journal, mon père? il annonce pour ce soir l'opéra de M. Roswein....
Sertorius {vwement). Pour ce soir ? . .. c'est impossible, Marthe.
Marthe. Voyez ... cela m'a préoccupée tout le jour.
Sertorius (lisanl). âThédtre Saint-Charles. Ce soir, 15 mai, première représentations de la Prise de Grenade, opéra en trois actes, attribué pour les paroles et pour la musique au jeune maestro dalmate André Roswein. La présence de la cour ajoutera k l'éclat de cette fête, impatiemment attendue par le monde entier des dilettanti. On sait que le maêstro, déjA connu è, Naples par plusieurs compositions transcendantes, est 1'élève favori du savant Sertorius.quot; 15 mai... C'est ce soir en effet.... Voild ce qu'ajoutait Carnioli... Allons! c'est bien! {II rend le journal a sa fille if une main iremblanté).
Marthe. II est d peine croyable, mon père, que M. André ne vous ait pas méme envoyé un billet pour cette réprésentation ?
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octave feuillet (1822 â1890).
Sertorius [avec anterturne). Pourquoi done? est-ce que tu n'as pas entendu? la cour y sera! qu'a-t-il besoin de nous? .... (// reprend le journal). Ah! le savant Sertorius! Oui, cela fait bien dans una réclame! . . . . mon élève favori! . . . . sans doute! â et reconnaissant! .... cela va sans dire!
Marthe. C'est une erreur de ce journal, mon père .... un tel excès de négligence vis-a-vis de vous. qui 1'avez fait ce qu'il est, serait trop surprenant, trop indigne!
Sertorius. Surprenant! pas du tout. Indigne, c'est différent! {Avec une emotion croissanie). Oui, que eet enfant, que j'ai enrichi en peu d'années de toute la science d'une longue vie, dont j'ai fé-condé le génie au feu le plus ardent de mon d.me, ö. qui j'ai versé pour ainsi dire, dans les veines le meilleur sang de mon coeur, que eet enfant, dès sa première heure de triomphe, dédaigne son vieux maltre, le père de son esprit! et le laisse Ãl la porte comme un valet è, sa livrée .... oui, cela est indigne! . ... Pardon, ma fille, tu m'as vu supporter en riant bien des ingratitudes .... mais celle-ci ne me serait pas plus sensible, quand la main d'un fils m'en aurait porté le coup .... oui, la main d'un fils! c'est la pure vérité!
Marthe (Tembrassanf). Mon père, un peu de patience seulement, et tout s'expliquera pour le mieux, vous verrez.
Sertorius. Tout est expliqué, ma fille. Ce n'est pas d'aujour-d'liui que je connais cette espèce. (// se leve et marche avec agitation). Si les sept péchés capitaux ont besoin d'un blason, je me charge de le leur fournir: une plume et un pinceau-, un ébauchoir et un archet! â II semble véritablement, Marthe, qu'une sorte de malédiction pèse sur ce nom d'artiste dont s'afïuble aujourd'hui tout ce qui défriche ou pille, h. un titre quelconque, le champ de l'idéal.... Voilé ce Ros-wein: si jamais visage humain porta l'empreinte d'une dme élevée, simple et loyale, c'est le doux et sévère visage de ce jeune homme. Eh bien! tu le vois, il n'a pas fait deux pas dans sa fatale carrière, qu'il se retourne et nous montre le front d'un trait re; il faut, bon gré mal gré, qu'i la première page de sa vie d'artiste il inscrive une Idche action .... il faut que l'enfant gagne ses éperons! â Ah! ma fille, il y a eu, tu le sais, dans ma vie un moment terrible: celui oü tout prés de recueillir dans l'applaudissement public le fruit de nies veilles enthousiastes, je sentis tout a coup mes doigts et mon cer-veau même comme frappés de paralysie; cette timidité maladive, pétrifiante, qui me suivit partout oü j'essayai, sous quelque forme que ce füt, de répandre au dehors les fiots harmonieux qui bouillon-naient dans ma téte, ce mal bizarre et ridicule me plongea dans les derniers ablmes du désespoir .... Mais combien de fois depuis j'ai remercié Dieu de sa rigueur paternelle! combien je le bénis surtout aujourd'hui, dans la paix de ma conscience et dans la dignité de ma vieillesse! {Marthe lui a pris le bras et marche pres de lui; apres un silence, il reprend:) Quelle heure est-il done, mon enfant?
Marthe. Void VAngelus qui sonne aux Camaldules. 1
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Le couvent des Camaldules (Camaldoli), le point de vue le plus beau des magni-fiques environs de Naples, d'ou l'on jouit d'un coup d'oeil féérique sur la ville, le golfe, le Vésuve, Sorrente, Capri, etc.
dalila (acte i, scène i et li).
Sertorius. \JAngelus .... déjÃl! â Allons! il ne peut venir maintenant , . . . tout est dit , pour aujourd'hui et pour toujours, c'est un ingrat! (André Roswein entre sur ces mots et se jette dans les bras de Sertorius.)
André (Temhrassant avec force). Que vous ai-je fait? voyons? comment ai-je mérité cela? qui est-ce qui est injuste? qui est-ce qui est ingrat? â Ah! Dieu! quel homme!
Sertorius. Allons! la paix! la paix! ne m'étouffe pas, mon gar-con ....Je suis bien aise de te voir, mon ami .... je suis enchanté de te voir, j'en conviens. C'est ce journal, eet imbécile de journal qui annoncait ton opéra pour ce soir ....
André. Mais il a raison.
Sertorius. Eh bien! mon enfant, tu m'avoueras, en ce cas-lfi, que j'avais quelque droit d'attendre aujourd'hui un message de ta part, et que, voyant approcher la nuit, j'étais fondé en quelque sorte a désespérer ....
André. Certainement, cher maitre, j'aurais pu vous envoyer votre loge ce matin; mais je tenais a vous l'apporter moi-même et Ãl vous embrasser une dernière fois avant la bataille .... A ma première minute de liberté; je suis accouru.
Sertorius. Bien, trés bien, André. n'en parions plus .... J'ai eu tort .... Ah ga! c'est done pour ce soir, sérieusement ?
André. Trés sérieusement.
Sertorius frottant les mains, avec jovialité). Diantre! oh! oh! . . . . Mais, dis-moi done, jeune horome .... sais-tu que c'est fort grave cela ? . . . Et tu ris, je crois .... II rit, Marthe, ma parole d'honneur! Ces jeunes gens riraient a la bouche du canon ! . . . . Mais, voyons, André, sois franc, quelle est ton impression réelle £l l'approche de cette crise? Quel effet ressens-tu intérieurement? Le coeur bat-il un pen la chamade, 1 hein, garcon?
André. Je suis dans un état singulier. Je m'entends parler et marcher, comme si je marchais et pariais sous une voftte d'une so-norité particulière. Quoique j'aie passé mes trois dernières nuits rl refaire mon ouverture, il me semble que de ma vie je n'aurai be-soin de dormir. Je me sens la légèreté d'nn oiseau, et je ne sais pas pourquoi je ne m'envole pas, car j'ai une belle peur.
Sertorius Or, ga, que vonlais-je done te demander encore? .... Ah! â que pensent-ils de ton oeuvre, ces gens de thédtre ?
André. Rien. lis me le diront d minuit. -â Ah! cher maitre, si vous aviez voulu me faire la grdce d'entendre une seule répétition, je serais plus tranquille; car, en vérité, c'est vous que je redoute bien plus que le public.
Sertorius. Mon ami, j'ai eu pour me refuser a ton désir plu-sieurs raisons excellentes. D'abord mon appréciation, portant sur l'ensemble de l'oeuvre, sera plus süre, plus compléte et le sera plus profitable. Ensuite, j'ai pu en toute conscience déclarer k droite et a gauche que je ne connaissais pas une seule note dï ton opéra,
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La chamade est le signal que les assiégés donnent avec le tambour, la trompette, le plus souvent en arborant un drapeau blxnc, pour avertir qu'ils veulent parlementer. Au figuré bait re la chamade veut dire avoir peur.
octave feuillet (1822 â1890).
de sorte que personne n'aura le droit d'associer men nom au tien, et de dire, je suppose: Sertorius par-ci.... Sertorius par-lü, ce qui aurait pu te blesser et entamer ta couronne.
André Ma couronne! que Dieu vous entende! car, si je tombe, je suis mort I
Sertorius. Allons, Roswein, point de celal point de faiblesse, mon enfant! que diable I on tombe et on se relève. D'ailleurs, quoi ? mets les choses au pire: t'arrivera-t-il Jamais rien qui approche de ce que j'ai éprouvé, moi qui te parle?.. .. Figure-toi done, André, cette immense salie de l'ancien Opéra de Vienne remplie jusqu'au comble et au premier rang la cour impériale d'Autriche, qui vaut bien, je crois, ta petile cour de Naples: j'arrive, mon violoncelle h. la main; un silence imposant se fait dans l'assemblée; je m'assieds; je place mon archet.... puis je prétends prélnder.... Oh I Dieu puissant! mes doigts sont de fer .. . . mon bras est inerte I On mur-mure dans l'assistance.... c'était naturel.... Je veux parler, et je demeure lè,, bouche béante, immobile, glacé, stupide, pareil amp; la femme de Loth! Les huées éclatent, et 1'on m'emporte évanoui! â Voilé,, mon garcon, ce qu'on peut appeler une chute, et cependant, tu le vois, je n'en suis pas mort, bien que le seul souvenir de eet instant me fasse perier la sueur Ãl la racine des cheveux.
Marthe. Est-ce pour le rassurer, mon père, que vous lui contez cela ?
Sertorius {riant). Sans doute: e'est pour Faguerrir!____ Allons!
(// le secoue.) Courage, grand hommel.... Et è, quelle heure com-mence-t-on ?
André. A neuf heures. Vous avez encore une heure et demie. Tenez, pendant que j'y songe, voici votre loge: il y a une place pour Gertrude.
Sertorius. Ah! tu as pensé a la vieille Gertrude! Entends-tu, Marthe? il a pensé Ãl la vieille Gertrude .... Tu dis è, neuf heures, mon ami?
André. Oui, mattre. Je suis venu dans une voiture k trois places dont je vous prie de disposer.... car moi, je dois attendre ici le chevalier Carnioli qui est allé porter un billet dans les environs, â chez la princesse.... je ne sais comment, et qui m'a promis de me prendre en revenant.
Sertorius. Ah! . ... è, propos, comment supporte-t-il cette cir-constance, ton Carnioli ?
André Oh! convulsivement: il rit aux éclats, et rugit comme un tigre; il danse, il chante, il interpelle les passants, il invoque le ciel, il menace le public .... C'est un drame. une comédie et un ballet tout k la fois .... II a passé ces trois nuits dans ma chambre è, copier les parties et amp; me faire du café, m'appelant tantót son dme et sa vie, tantót misérable faquin, suivant le style mélangé que vous lui connaissez .... Ah I le terrible protecteur! .... mais 11 a beau faire, je ne puis oublier que, sans lui, je garderais encore, k l'heure qu'il est, des chèvres dans mes montagnes.
Sertorius. Cela est vrai Tu lui dois beaucoup. II a tiré le bloc de la carrière. II s'entend d'ailleurs £t la musique, on ne peut
dalila (acte i, scène i et li).
le nier et de plus il use noblement de sa fortune. Pourquoi faut-il qu'aux vertus de Mécène il unisse les mceurs d'un lansquenet ? .... Ai-je rêvé qu'il était nommé ambassadeur k Madrid?
André. Non, vous ne l'avez pas rêvé. II doit même partir cette nuit, dès que men sort sera décidé.
Sertorius (préoccupé). Ah! il va en Espagne .... Diantre! mais je ne sais pas trop comment la rigide Espagne.... Au reste, ca la regarde.
Marthe. Mon père, est-ce que vous n'allez pas vous habiller un peu?
Sertorius. ün peu? Tu pourrais dire beaucoup, Marthe, car; de par le ciel, je compte déployer è, cette occasion tout le luxe de i'Orient.... Mon jabot de Malines est-il en état, ma fille?.... o ui?.... eh bien! va t'apprêter, va te faire belle, ma chère petite. Pour moi, il ne me faudra que deux minutes, et je desire parler a Roswein en particulier. {Marthe sort).
Sertorius (avec gravité). Mon enfant, lorsqu'un élève sort de mes mains, je crois de mon devoir de lui donner quelques conseils que j'adapte, autant qu'il est en moi, a son caractère, a ses talents et è. son avenir présumé. Toutefois, et bien que cette lecon suprème soit ó, mes yeux le couronnement essentiel de ma tdche, je ne 1'im-pose i personne. Je te demande done, André, s'il te convient de m'écouter, et si lu veux bien encore, pour un instant, me reconnaltre vis-i-vis de toi l'autorité d'un maltre, d'un vieillard et d'un ami.
André. L'autorité d'un père, d'un père chéri et respecté, maltre Sertorius, et non pour un instant, mais pour toute ma vie.
Sertorius. Je te remercie, jeune homme; mais, sans t'ofienser, e'est plus que je ne demande, et ma rude expérience me force d'ajouter, e'est plus que je n'attends. Au surplus, il n'importe. Hem! assieds-toi, je te prie. Hem! hem! (// lui donne mi siege, et se pose en face de lui dans son fauteuil.) â André Roswein, parmi les dif-férentes ramifications de 1'art sublime qui a fait depuis sept années l'objet de nos études, tu as choisi, pour y tailler ton chef d'oeuvre, la branche dramatique. â Je ne te le reproche pas: il faut qu'un jeune homme sacrifie è, la mode dans une certaine mesure: mais si tu parviens, comme tes rares talents me donnent tout lieu de l'es-pérer, a te faire accepter du public sous cette forme populaire, il m'est doux de penser que tu profiteras de ta renommée pour remettre en honneur les fortes et viriles compositions de nos pères. â J'en-tends par lè, d'abord la musique sacrée qui semble renvoyer Ãi Dieu le plus beau de ses dons; j'entends Voratorio, cette épopée de l'har-monie: j'entends même la sonate et le concerto da camera, autrement dit la musique de chambre, ceuvres sévères, nobles récréations du génie, auxquelles la futilité moderne a substitué la fantaisie, 1'air varié et la romance, â ces productions de l'impuissance et ces délices des niais â Défends-toi, comme du péché, des flonflons de la rue et de la musiquette de salon. â Ne flatte le goüt de la multitude que pour le redresser peu k peu. Tdche d'amener la foule dans le sanctuaire; mais surtout n'en sors jamais. â Respecte l'école et les anciens. â Ecris hardiment sur ton drapeau ces deux grands
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octave feuillet (1822 â1890).
mots ou plutót ces deux grands principes qui font la risée et la terreur de l'ignorance: â Le contre-point et la fugue: C'est comme si tu y écrivais en toutes lettres; â Palestrina, Pergolèse, Bach, Haydn, 1 ces noms de cent coudées. (// s'anime) Le contre-point et la fugue pour toujours! Et écoute, André! tout homme qui se pré-tend musicien et qui dédaigne ces deux bases éternelles de l'art, dis-lui de ma part, de la part de Sertorius, qu'il n'est qu'un ménétrier de carrefour .... {11 s'arrcle et reprend tTune voix calme ct basse.) Je terminerai ici, mon ami, la partie en quelque sorte profession-nelle de cette instruction. Ce n'est comme tu le vois, et ce ne pou-vait être qu'un bref résumé de 1'esprit général qui a dominé mon enseignement. â As-tu quelque objection è. m'adresser, mon enfant?
André. Aucune, maïtre. Je vous promets de demeurer fidéle, suivant ma force, £l la dignité de mon art et aux pures traditions que vous m'avez transmises.
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Sertorius, C'est bien. â Maintenant, mon cher André, le ma!tre a parlé: c'est le tour de l'ami et du vieillard. (// se recueille un instant ct reprend:) André Roswein, le ciel t'a doué avec une munificence que j'ai souvent admirée: il t'a fait musicien et poète, il t'a donné la lyre et la barpe; il a exhaussé ton Jeune front pour y placer deux couronnes.... Songe, mon fils, que l'ingratitude se mesure au bienfait. Tu n'as qu'une facon de t'acquitter envers Dieu: il t'a prêté le génie, â rends-lui la vertu; â il t'a fait grand, sois honnéte! â Et si ce n'est pas assez que ta conscience te le com-mande , j'ajoute , André, que ton avenir et ta gloire sont è, ce prix. Oui, si tu ne veux pas, comme tant d'autres, disparaitre de la sphère des arts après une nuit d'éclat, si tu ne veux pas que le sonffle te manque au milieu de ta carrière, si tu te sondes de porter jusqu'au sommet ton noble fardeau, â règle ton coeur et ta vie: ceins tes reins en brave, et préserve avec soin ta virile jeunesse. Un corps énervé ne recéle plus qu'un génie fourbu. â Ne pense pas, jeune homme, trouver une inspiration sincère et durable dans les émotions du désordre, dans la fougue des sens et dans l'excitation maladive des passions: le délire n'est point la force. â La contemplation austère et sereine des merveilles de Dieu et des misères de l'homme, â le reflet de l'ceuvre divine dans une intelligence élevée, voilé l'éternel et l'unique foyer oü s'allume 1'inspiration d'un poète digne de ce nom. â Souviens-toi que les anciens, nos maïtres, appelaient du méme nom la vertu et la force, 1'ordre et la beauté! Souviens-toi que, dans leurs profondes allégories, ils faisaient les vestales gardiennes du feu sacré, â les Muses chastes, â et Vénus idiote! â C'est assez te dire que je n'ignore pas quels dangers t'attendent, quelles tentations assiègent la vie fiévreuse de l'artiste, quels philtres se glissent dans sa veine sans cesse enflammée.... Mais, André, lorsque Dieu t'a ouvert dans l'Ame ces deux larges sources de jouissances plus qu'hu-maines: le sentiment du beau et la puissance créatrice, â si tu n'as
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Pierluigi, nommé Palestrina, de sa ville natale, a véeu de 1529a 1594; Pergolèse de 1704 a 1737, Sébastien Bach né en 16S3 a Eisenach, mort en 1754; Joseph Haydn, ne en 1732 prés de Vienne, mort en 1809.
LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE.
pas la force de repousser la coupe des ivresses vulgaires, tu es un Idche, et tu es perdu. â Que la mort ou la folie t'enlèvent, comme tant d'autres, ^ la conscience amère de ta précoce décrépitude, â ou que tu ailles grossir la foule envieuse et ridicule des soupirants de coulisse, des vagabonds d'atelier et des grands hommes de tabagie, â peu importe, â tu es perdu! Je te le répète, André, règle ton coeur et règle ta vie; tout est lè. Dans tes nuits de défaillance, évoque a ton aide les ombres des vaillants et des forts, évoque ces illustres bénédictins de notre art, les seuls peut-être qui aient heurté du front les voütes de l'idéal, 1 Palestrina, notre Moïse, â Beethoven, notre Homère, â Mozart, 2 notre Molière et notre Shakespeare ü la fois .... Ceux-la n'étaient pas seulement de grands hommes .... ils étaient des saints! .... {Avec émotion.) â Et si j'ose me nommer après ces colosses, songe aussi quelquefois, mon ami, Ãl ton vieux maitre; du sein de la gloire qui t'attend sans doute, retourne quelquefois ton regard vers mon obscurité. {Sa voix se troubled) Nous allons nous quitter, -mon ami; nous allons rompre la chaïne de nos études communes et de nos enthousiasrnes partagés; .... c'est un déchire-ment pour mon coeur, je ne te le cache pas.... Jamais je n'ai semé sur un sol plus heureux.... jamais moisson plus féconde ne paya les soins de I'humble laboureur .... Je te remercie, André, des joies que tu m'as données, et je prie Dieu qu'il t'en récompense 1... . Et maintenant (z7 se leve, trés émtt), maintenant, adieu, mon enfant, adieu, mon disciple bien-ahné .... Embrasse-moi!
II. LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE.
(1858.)
Le héros de ce roman, Maxime, marquis de Chafnpcey, est un jeune homme qui appartient a Tune des plus anciennes families de la noblesse francaise. Son père, qui vient de mourir, lui a laissé plus de dettes que de biens, a lui et a sa soeur Hélène, encore enfant et en pension au convent. Comme Maxime, par respect peur Ia mémoire de son père, n'a pas voulu accepter la succession sous benefice d'inventaire, il se trouverait dans la plus compléte misère, si sa mère, avant de mourir, n'avait fait a M. Laubepin, son notaire et son homme de confiance, un dépot de bijoux prccieux dont la valeur est estimée a cinquante mille francs. Pour empêcher que cettesomme, I'uni-que ressource d'un jeune homme et dune jeune Alle élevés dans I'opulence, ne passe aux mains des créanciers de la succession, le vieux notaire propose a Maxime un subterfuge légal qu'il croit permis dans ce cas extréme. Mais le jeune marquis s'écrie fièrement: Je suis trop heureux de pouvoir, a l'aide de cette somme inattendue, solder intégralement les dettes de mon père, et je vous prierai deles consacrer a eet emploi. â Le notaire lui fait observer qu'en ce cas il ne lui restera pour toute fortune que trois a quatre mille francs, et lui demande s'il a déja avisé a quelques moyens d'assurer son existence et celle de sa soeur. Maxime répond que non; mais il déclare au vitil-lard qu'il est pret a renoncer a son vain titre de noblesse et a accepter la première place venue qui lui permette de gagner sa vie honorablement. Le notaire lui offre ses bons offices pour lui en chercher une et le quitte, sans penser a lui demander s'il a des moyens d'existence pour les quelques jours qui s'écouleront avant qu'il recouvre son petit capital. C'est a eet endroit du récit que commence le court fragment que nous allons reproduire.
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C'est-a-dire qui aient at feint V ideal. Ne pas confondre avec heurter de front, qui veut dire: blesser ouvertement.
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Beethoven né en 1770, a Bonn, mort en 1827, Mozart né en 1756 k Salzbourg, mort en 1791.
G. Plcetz, Manuel de Lit tér at ure francaise. 4e éd. £0
OCTAVE FEUILLET (1822 â1890).
â Voilé done la pauvreté, non plus cette pauvreté cachée, fiére, poétique que mon imagination menait bravement Ãl travers les grands bois, les déserts et les savanes, mais la positive misère, le besoin, la dépendance, l'humiliation, quelque chose de pis encore, la pauvreté amère du riche déchu, la pauvreté en habit noir; qui cache ses mains nues aux anciens amis qui passent! â
â â J'ai attendu en vain depuis cinq jours des nouvelles de M. Laubépin. J'avoue que je comptais sérieusement sur l intérêt qu'il avait paru me témoigner. Son expérience, ses connaissances pratiques, ses relations étendues lui donnaient les moyens de m'être utile. J'étais prêt amp; faire, sous sa direction, toutes les démarches nécessaires: mais, abandonné moi-même, je ne sais absolument de quel cóté tourner mes pas. Je le croyais un de ces hommes qui promettent peu et qui tiennent beaucoup. Je crains de m'être mépris. Ce matin, je m'étais déterminé a me rendre chez lui, sous prétexte de lui remettre les pièces qu'il m'avait confiées, et dont j'ai pu vérifier la triste exactitude. On m'a dit que le bonhomme était allé goüter les douceurs de la villégiature dans je ne sais quel chateau au fond de la Bretagne. II est encore absent pour deux ou trois jours. Ceci m'a véritablement consterné. Je n'éprouvais pas seulement le chagrin de rencontrer l'indifférence et 1'abandon ou j'avais pensé trouver l'empressement d'une amitié dévouée; j'avais de plus l'amertume de m'en retourner comme j'étais venu, avec une bourse vide. Je comptais en effet prier M. Laubépin de m'avancer quelque argent sur les trois ou quatre mille francs qui doivent nous revenir après le paiement intégral de nos dettes, car j'ai eu beau vivre en anacho-rète depuis mon arrivée Ãl Paris, la somme insignifiante que j'avais pu réserver pour mon voyage est complétement épuisée, et si com-plètement, qu'après avoir fait ce matin un véritable déjeuner de pasteur, castaneae molles et pressi cop ia lactis, 1 j'ai dft recourir, pour diner ce soir, £l une sorte d'escroquerie dont je veux consigner ici le souvenir mélancolique.
Moins on a déjeuné, plus on désire diner. C'est un axioma dont j'ai senti aujourd'hui toute la force bien avant que le soleil eüt achevé son cours. Parmi les promeneurs que la douceur du ciel avait attirés l'après-midi aux Tuileries, et qui regardaient se jouer les premiers sourires du printemps sur la face de marbre des syl-vains, - on remarquait un horame jeune encore, et d'une tenue irré-prochable, qui paraissait étudier avec une sollicitude extraordinaire le réveil de la nature. Non content de dévorer de l'oeil la verdure nouvelle , il n'était point rare de voir ce personnage détacher furtivement de leurs tiges de jeunes pousses appétissantes, des feuilles a demi dé-roulées, et les porter L ses lèvres avec une curiosité de botaniste. J'ai pu m'assurer que cetle ressource alimentaire, qui m'avait été indiquée par l'histoire des naufrages, était d'une valeur fort médiocre. Toutefois j'ai enrichi mon expérience de quelque notions intéressantes;
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Vers tiré de Ia première églogue de Virgiie; des chataignes douces et une abondance de crème épaisse.
LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE.
ainsi je sais désormais que le feuillage du marronnier est excessive-ment amer k la bouche, comme au coeur; le rosier n'est pas mauvais, le tilleul est onctueux et assez agréable, le lilas poivré et malsain, je crois.
Tout en méditant sur ces découvertes, je me suis dirigé vers le couvent d'Hélène. En mettant le pied dans le parloir, que j'ai trouvé plein comme une ruche, je me suis senti plus assourdi qu'a l'ordi-naire par les confidences tumultueuses des jeunes abeilles. Hélène est arrivée les cheveux en désordre, les joues enflaramées, les yeux rouges et étincelants. Elle tenait a la main un morceau de pain de la longueur de son bras. Comme elle m'embrassait d'un air préoccupé ; â Eh bi en! lillette, qu'est-ce qu'il y a done? Tu as pleuré?
â Non, .non, Maxime, ce n'est rien. â Qu'est-ce qu'il y a? Voyons....
Elle a baissé la voix: Ah! je suis bien malheureuse, va, mon pauvre Maxime! â Vraiment? conte-moi done cela en mangeant ton pain.
â Oh! je ne vais certainement pas manger mon pain; je suis trop malheureuse pour manger. Tu sais bien, Lucie, Lucie Campbell, ma meilleure amie ? eh bien! nous sommes brouillées mortellement.
â Oh! mon Dieü!.... Mais sois trauquille, ma mignonne, vous vous raccommoderez, va.
â Oh! Maxime, e'est impossible, vois-tu. II y a eu des choses trop graves. Ce n'etait rien d'abord; mais on s'échauffe et on perd la tête, tu sais. Figure toi que nous jouions au volant, et Lucie s'est trompée en comptant les points ; jquot;en avais six cent quatre-vingts, et elle six cent quinze seulement, et elle a prétendu en avoir six cent soixante-quinze. C'était un peu trop fort, tu m'avoueras. J'ai soutenu mon chifïre, bien entendu; elle Ie sien. â Eh bien! mademoiselle, lui ai-je dit, consultons ces demoiselles; je m'en rapporte h alles â Non, mademoiselle, m'a-t-elle répondu, je suis süre de mon chiffre, et vous êtes une mauvaise joueuse. â Eli bien! vous, mademoiselle, lui ai-je dit, vous êtes une menteuse! â C'est bien, mademoiselle, a-t-elle dit alors, moi je vous méprise trop pour vous répondre! â Ma sceur Sainte Félix 1 est arrivée ü ce moment ld heu-reusement, car je crois que j'allais la battre . .. . Ainsi voilÃl ce qui s'est passé. Tu vois s'il est possible de nous raccommoder après cela, C'est impossible; ce serait une Idcheté. En attendant, je ne peux pas te dire ce que je souffre; je crois qu'il n'y a pas une per-sonne sur la terre qui soit aussi malheureuse que moi.
â Certainement, mon enfant, il est difficile d'imaginer un malheur plus accablant que le tien; mais, pour te dire ma facon de penser, tu te l'es un peu attiré, car dans cette querelle, c'est de ta bouche qu'est sortie la parole la plus blessante. Voyons, est-elle dans le parloir, ta Lucie?
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â Oui, la voilé, la-bas dans le coin. â Et elle m'a montré d'un signe de tête digne et discret une petite fille trés blonde, qui avait
1
Une des sous-maitresses du pensionnat. Ces sous-mailresses étant religieuses sont appelées ma sceur, par les élèves.
OCTAVE FEUILLET (182 2 â 1890).
égaleraent les joues enflammées et les yeux rouges, et qui paraissait en train de faire è, une vieille dame trés attentive le récit du drame que la soeur Sainte-Félix avait si heureusement interrompu. Tout en parlant avec un feu digne du sujet, Ml'e Lucie lancait de temps ó. autre un regard furtif sur Hélène et sur moi.
â Eh bien! ma chère enfant, ai-je dit, as tu confiance en moi? â Oui, j'ai beaucoup de confiance en toi! Maxime. â En ce cas, voici ce que tu vas faire; tu vas t'en aller tout doucement te placer derrière la chaise de Mlle Lucie; tu vas lui prendre la tête comme ceci, en traltre, tu vas l'embrasser sur les deux joues comme cela, de force, et puis tu vas voir ce qu'elle va faire A son tour.
Hélène a paru hésiter quelques secondes; puis elle est partie è. grands pas, est tombée comme la foudre sur Mlle Campbell, et lui a causé néanmoins la plas douce surprise: les deux jeunes infortu-nées, réunies enfin pour jamais, ont confondu leurs larmes dans un groupe attendrissant, pendant que la vieille et respectable Mme Campbell se mouchait avec un bruit de cornemuse.
Hélène est revenue me trouver toute radieuse. â Eh bien ! ma chérie, lui ai-je dit, j'espère que maintenant tu vas manger ton pain?
â Oh ! vraiment non, Maxime; j'ai été trop émue, vois-tu, et puis il faut te dire qu'il est arrivé aujourd'hui une élève, une nouvelle, qui nous a donné un régal de meringues, d'éclairs et de chocolat è. la crème, de sorte que je n'ai pas faim du tout. Je suis même trés embarrassée, paree que dans mon trouble j'ai oublié tout a l'heure de remettre mon pain au panier, comme on doit le faire quand on n'a pas faim au goüter, et j'ai peur d'être punie; mais en passant dans la cour, je vais tAcher de jeter mon pain dans le soupirail de la cave sans qu'on s'en apercoive.
Comment! petite soeur, ai-je repris en rougissant légèrement, tu vas perdre ce gros morceau de pain-la? â Ah! je sais que ce n'est pas bien, car il y a peut-étre des pauvres qui seraient bien heureux de l'avoir, n'est-ce pas, Maxime ? â II y en a certainement, ma chère enfant. â Mais comment veux-tu que je fasse? les pauvres n'entrent pas ici. â Voyons, Hélène, confie-moi ce pain, et je le donnerai en ton nom au premier pauvre que je rencontrerai, veux-tu? â Je crois bien! â L'heure de la retraite a sonné: j'ai rompu le pain en deux morceau que j'ai fait disparaitre honteusement dans les poches de mon paletot. â â Cher Maxime! a repris 1'enfant, ü bientót, n'est-ce pas? Tu me diras si tu as rencontré un pauvre, si tu lui as donné mon pain, et s'il l'a trouvé bon.
Oui, Hélène, j'ai rencontré un pauvre, et je lui ai donné ton pain, qu'il a emporté comme une proie dans sa mansarde solitaire, et il l'a trouvé bon; mais c'était un pauvre sans courage, car il a pleuré en dévorant l'autnóne de tes petites mains bien-aimeés. Je te dirai tout cela, Hélène, car il est bon que tu saches qu'il y a sur la terre des souffrances plus sérieuse que tes souffrances d'enfant: je te dirai tout, excepté le nom du pauvre.
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ERCKMAM-CHATKIAN.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
MM ERCKMANN et CHATRIAN sont tous les deux Lorrains, le premier naquit è, Phalsbourg en 1822, le second, è. Soldatenthal en 1S26.
EMILE ERCKMANN est le fils d'un libraire. II fit des études assez irrégulières au collége de sa ville natale, et vint a Paris, en 1842, pour commencer l'étude du droit, qu'il interrompit plusieurs fois, et qu'il finit par abandonner pour les lettres.
ALEXANDRE CHATRIAN, appartient è. une familie de commer-cants. Après avoir fait quelques classes au collége de Phalsbourg, il fut envoyé en Belgique pour entrer dans le commerce, mais tour-menté par le goftt des travaux littéraires, il rentra, malgré sa familie, comme maitre d'étude au collége de Phalsbourg. C'est ló. qu'il se lia en 1847 avec M. Erckmann.
Les deux amis travaillérent dés lors ensemble avec une telle unité de composition et de style que longtemps le public ne se douta pas que le double nom A'Erckmann- Chatrian, dont ils signérent tous leurs livres, désignait deux écrivains différents. Du reste le début des jeunes auteurs fut obscur et pénible. Ce ne fut qu'en 1859 qu'ils commencérent a être connus comme romanciers. Depuis ce temps une série d'ouvrages consacrés a. la mise en scène des gloires et des revers militaires de la Révolution et de 1'Empire et écrits d'une maniére tout h fait originale ont rendu leurs noms extrême-ment populaires. Parmi ceux de leurs ouvrages qui ont eu un grand et légitime succés, nous citons Madame Ihérèse on le Volontairc de 1792 (1863), Histoire dl ten conscr it de 1813 (1864), Waterloo {186$), r Invasion, le Bloats, episode de la fin de F Empire (1867) et t Histoire du Plébiscite (1872) 2 MM. Erckmann-Chatrian ont aussi abordé le thédtre. En 1869 ils ont donné, le Juif polonais, représenté avec un grand succés au thédtre de Cluny. En 1876 et 1877 ilsontobtenu, malgré les efforts d'une cabale bonapartiste, un succés plus grand encore avec VAmi Fritz, piéce tirée d'un roman qui porte le même nom. C'est une charmante idylle qui se passait originairement en Allemagne (Baviére rhénane), mais pour en rendre la représentation possible sur un thédtre parisien, après la guerre de 1S70, ils en ont transporté la scène dans les Vosges. Après avoir duré plus de quarante ans, la collaboration des deux écrivains cessa en 18890, la suite d'une querelle littéraire. M. Chatrian est mort en 189c.
I. HISTOIRE D'UN CONSCRIT DE 1813.
Le conscrit, qui nous raconte lui-même ses aventures pendant la campagne de 1813, est Joseph Bertha, jeune homme des environs de Phalsbourg, apprenti, puis ouvrier d'un vieil horloger de cette ville, le vieux Melchior Goulden. II n'a pas en lui l'étoffe d'un héros, 11 est faible, et sa jambe gauche est un peu plus courte que la droite, mais ni son manque de vocation pour la vie militaire, ni sa faiblesse, ni ce défaut -corporel ne peuvent le sauver de la conscription, lorsqu'il s'agit de remplir les vides
1
D'après Vapereau, Dictionnaire des contemporains.
2
Tous ces ouvrages ont paru a Paris, chez l'éditeur Hetzel.
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terribles faites dans l'armée francaise par la désastreuse campagne de Russie. L'exas-pération du peuple causée par ces conscriptions toujours renouvelées et toujours plus fortes est trés bien décrite dans notre livre. Voici comment s'exprime a ce sujet la vieille tante du conscrit:
âVoila longtemps que ce carnage me dégoüte; il a déja fallu que nos deux pauvres cousins aillent se faire casser les os en Espagne pour eet Empereur, et maintenant 11 vient encore nous demander les jeunes; 11 nest pas content d'en avoir fait périr trois cent mille en Russie. Au lieu de songer a la paix comme un homme de bon sens, il ne pense qu'a faire massacrer les derniers qui restent. On verra! on verra!quot; â Et comme je voulais répondre: ,,Tiens, Joseph, dit-elle, tais-toi, cet homme n'a pas de coeur! ... il finira mal! ... Dieu s'est déja montré cet hiver; il a fait venir le froid^ et notre armée a péri.. . et tous ceux qui vont partir sont morls d'avance: Dieu est las! â Toi, tu ne partiras pas, je ne veux pas que tu partes.quot;
Le pauvre conscrit est pourtant forcé de partir. II nous raconte ainsi ses premières fatigues.
LA MARCHE DU CONSCRIT DE PHALSBOURG A MAYENCE.
Ce même jour, nous alllmes jusqu'ö. Bitche, puis le lendemain Hornbach, k Kaiserslautern, etc. Le temps s'était remis a la neige.
Nous traversions des villages sans nombre, tantót en montagne, tantót en plaine. A l'entrée de chaque bourgade, les tambours atta-chaient leur caisse et battaient la marche; alors nous redvessions la tête, nous marquions le pas, pour avoir Fair de vieux soldats. Les gens venaient Ãl leurs petites fenêtres, ou s'avangaient sur leur porte en disant: âCe sont des conscrits!quot;
Le soir, è. la halte, nous étions bien heureux de reposer nos pieds fatigués, moi surtout. Je ne puis pas dire que ma jambe me faisait mal, mais les pieds.... Ah! je n'avais jamais senti cette grande fatigue! Avec notre billet de logement, nous avions le droit de nous asseoir au coin du feu; mais les gens nous donnaient aussi place è leur table. Presque toujours nous avions du lait caillé et des pommes de terre; quelquefois aussi du lard frais, tremblotant sur un plat de choucroute. Les enfants venaient nous voir; les vieilles nous deman-daient de quel pays nous étions, ce que nous faisions avant de partir. Ensuite on nous conduisait dans le lit du gargon. Avec quel bonheur je m'étendais! comme j'aurais voulu dormir mes douzeheures! Mais de bon matin, au petit jour, le bourdonnement de la caisse me réveillait; je regardais les poutres brunes du plafond, les petites vitres couvertes de givre, et je me demandais: âOü suis-je?quot; Tout amp; coup
mon coeur se serrait; je me disais: âTu es a Bitche, k Kaiserslautern----
tu es conscrit!quot; Et bien vite il fallait m'habiller, reprendre le sac et courir répondre a I'appel.
âBon voyage!quot; disait la ménagère éveillée de grand matin. â âMerci,quot; répondait le conscrit, Et Ton partait. Qui ... oui.... bon voyage I On ne te reverra plus, pauvre diable .... Combien d'autres ont suivi le même chemin !
Je n'oublierai jamais qu'tl Kaiserslautern, le deuxième jour de notre départ, ayant débouclé mon sac pour mettre une chemise blanche, je découvris, sous les chemises, un petit paquet assez lourd, et que, I'ayant ouvert, j'y trouvai cinquante-quatre francs en pièces de six livres, et sur le papier ces mots de M. Goulden; âSois toujours bon, honnête, cl la guerre. Songe è. tes parents, è. tous ceux pour lesquels tu
HISTOIRE D'UN C0NSCR1T DE 1813.
donnerais ta vie, et traite humainement les étrangers, afin qu'ils agissent de même Ãl l'égard des nótres. Et que le ciel te conduise .... qu'il te sauve des périls! Voici quelque argent, Joseph. II est bon , loin des siens, d'avoir toujours un peu d'argent. Ãcris-nous le plus souvent que tu pourras. Je t'embrasse, mon enfant, je te serre sur mon cceur.quot;
En lisant cela, je répandis des larmes, et je pensai; âTu n'es pas entièrement abandonné sur la terre.... De braves gens songent
toi! Tu n'oublieras jamais leurs bons conseils.quot;
Enfin le cinquième jour, vers dix heures du soir, nous entrAmes d Mayence. Tant que je vivrai, ce souvenir me restera dans 1'esprit. II faisait un froid terrible; nous étions partis de grand matin, et longtemps avant d'arriver a la ville, nous avions traversé des villages pleins de soldats, de la cavalerie et de l'infanterie, des dragons en petite veste, les sabots pleins de paille, en train de casser la glacé d'une auge, pour abreuver leurs chevaux; d'autres trainant des bottes de fourrage £ la porte des écuries; des convois de poudre, de boulels en route, tout blancs de givre; des estafettes, des détachements d'ar-tillerie, de pontonniers allant et venant sur la campagne blanche, et qui ne faisaient pas plus attention nous que si nous n'avions pas existé.
Le capitaine Vidal, pour se réchauffer, avait mis pied amp; terre et marchait d'un bon pas; les officiers et les sergents nous pressaient 3. cause du retard. Cinq ou six Italiens étaient restés en arrière dans les villages, ne pouvant plus avancer. Moi, j'avais trés chaud aux pieds ö, cause du mal; d la dernière halte, c'est tl peine si j'avais pu me relever. Les autres Phalsbourgeois marchaient bien.
La nuit était venue; le ciel fourmillait d'étoiles. Tout le monde regardait, et 1'on se disait: âNous approchons! nous approchons!quot; car au fond du ciel une ligne sombre, des points noirs et des aiguilles étincelantes annoncaient une grande ville.
Enfin nous entrAmes dans les avancées, Ãl travers des bastions de terre en zigzag. A'ors on nous fit serrer les rangs, et nous continudmes mieux au pas, comme il arrive en approchant d'une place forte. On se taisait. Au coin d'une espèce de demi-lune, nous vimes le fossé de la ville plein de glacé, les remparts en briques au-dessus, et en face de nous, une vieille porte sombre, le pont levé. En haut, une senti-nelle, l'arme préte, nous cria: âQui vive? Le capitaine, seul en avant, répondit; âFrance! â Quel régiment? â Recrues du 6e de ligne.quot;
II se fit un grand silence. Le pontdevis s'abaissa, les hommes de garde vinrent nous reconnaltre. L'un d'eux portait un grand falot. Le capitaine Vidal alia quelques pas en avant causer avec le chef de poste, puis on nous cria: âQuand il vous plaira!quot;
Nos tambours commencaient a battre; mais le capitaine leur fit remettre la caisse sur l'épaule, et nous entrdmes, traversant un grand pont et une seconde porte semblable è. la première. Alors nous fümes dans la ville, pavée de gros cailloux luisants. Chacun faisait ce qu'il pouvait pour ne pas boiter, car, malgré la nuit, toutes les auberges, toutes les boutiques des marchands étaient ouvertes; leurs grandes fenêtres brillaient, et des centaines de gens allaient et ve-naient comme en plein jour.
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Nous tourndmes cinq ou six coins de rue, et bientót nous arri-vdmes sur une petite place, devant une haute caserne, oü Ton nous cria: âHalte!quot; Il,y avait une voüte au coin de la caserne, et dans cette voüte, une cantinière assise derrière une petite table, sous un grand parapluie tricolore, oü pendaient deux lanternes.
Presque aussitót plusieurs officiers arrivèrent: c'était le commandant Gêmeau et quelques autres que j'ai connus depuis. Ils serrèrent la main du capitaine en riant; puis ils nous regardèrent, et Ton fit l'appel. Après quoi nous recünies chacun une miche de pain de munition et un billet de logement. On nous avertit que l'appel aurait lieu le lendemain è. huit heures pour la distribution des amies, et Ton nous cria: Rompez les rangs!quot; pendant que les officiers remontaient la rue è. gauche et entraient ensemble dans un grand café, oü Ton montait par une quinzaine de marches.
Mais nous autres, oü aller avec nos billets de logement, au milieu d'une ville pareille, et surtout ces Italiens, qui ne connaissaient pas un mot d'allemand ni de francais?
Ma première idéé fut d'aller voir la cantinière sous son parapluie. C'était une vieille Alsacienne toute ronde et joufflue, et quand je lui demandai oü se trouvait la Capoitgner Strasse, elle me répondit: âQu'est-ce que tu payes?quot;
Je fus obligé de prendre avec elle un petit verre d'eau-de-vie, alors elle me dit; âTiens, juste en face de nous, en tournant le coin ü droite, tu trouveras la Capougncr Strasse. Bonsoir, conscrit.quot; Elle riait.
Le grand Furst et Zébédé avaient aussi leur billet pour la Ca-pougner Strasse; nous partlraes, encore bienheureux de boiter et de trainer la semelle ensemble dans cette ville étrangère.
Furst trouva le premier sa maison, mais elle était fermée, et, comme il frappait tl la porte, je trouvai aussi la mienne, dont les deux fenêtres brillaient d gauche. Je poussai la porte, elle s'ouvrit, et j'entrai dans une aliée sombre, oü Ton sentait le pain frais, ce qui me rejouit intérieurement. Zébédé alia plus loin. Moi, je criais dans Fallée: âII n'y a personne?quot;
Et presque aussitót une vieille femme parut, la main devant sa chandelle, au haut d'un escalier en bois. âQu'est-ce que vous voulez?quot; fit-elle. 1 Je lui dis que j'avais un billet de logement pour chez eux. Elle descendit et regarda mon billet, puis elle me dit en allemand: âVenez.quot;
âJe montai done I'escalier. En passant, j'apercus, par une porte ouverte, deux hommes en culotte, une jusqu'è, la ceinture, qui bras-saient la pdte devant deux pétrins. J'étais chez un boulanger, et voilamp; pourquoi cette vieille ne dormait pas encore, ayant sans doute aussi de I'ouvrage. Elle avait un bonnet k rubans noirs, les bras nus jusqu'aux coudes, une grosse jupe de laine bleue soutenue par des bretelles, et semblait triste. En haut elle me conduisit dans une chambre assez grande, avec un bon fourneau de faïence, et un lit au fond.
1
Ftt-il, 7?/-eUe, expression familière pour dit-elle.
HISTOIRE D'UN CONSCR1T DE 1813.
âVous arrivez tard, me dit cette femme. â Oui, nous avons marché tout le jour, lui répondis-je sans presque pouvoir parler; je tombe de faim et de fatigue.quot; Allors elle me regarda, et je l'en-tendis qui disait: âPauvre enfant! pauvre enfant!quot; Puis elle me fit asseoir prés du fourneau et me demanda: âVous avez mal aux pieds? â Oui, depuis trois jours. â Eh bien! ótez vos souliers, fit-elle, et mettez ces sabots. Je reviens.quot;
Elle laissa sa chandelle sur la table et redescendit. J'ótai mon sac et mes souliers; j'avais des ampoules et je pensais: âMon Dieu .... mon Dieu .... peut-on souffrir autant ? Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux être mort?quot;
Cette idéé m'était venue cent fois en route; mais alors, auprès de ce bon feu, je me sentais si las, si malheureux, que j'aurais voulu m'endormir pour toujours, malgré Catherine, malgré la tante Grédel. M. Goulden et tous ceux qui me souhaitaient du bien. Oui, je me trouvais trop misérable!
Tandis que je songeais £l ces choses, la porte s'ouvrit et un homme grand, fort, la tête déjfl grise, entra. C'était un de ceux que j'avais vus travailler en bas. II avait mis une chemise, et tenait dans ses mains une cruche et deux verres. âBonsoir;quot; dit-il en me regardant d'un air grave.
Je penchai la tête. La vieille entra derrière eet homme; elle portait un cuveau de bois, et le posant d, terre prés de ma chaise: âPrenez un bain de pieds, me dit-elle, cela vous fera du bien.quot;
En voyant cela, je fus attendri et je pensai: âII y a pourtant de braves gens sur la terre!quot; J'ótai mes bas. Comme les ampoules étaient ouvertes, elles saignaient, et la bonne vieille répéta: âPauvre enfant! pauvre enfant!quot; L'homme me dit: âüe quel pays êtes-vous? âDe Phalsbourg, en Lorraine. â Ah! bon,quot; fit-il. Puis, au bout d'un instant, il dit ül sa femme: âVa done chercher une de nos galettes; ce jeune homme prendra un verre de vin, et nous le laisserons ensuite dormir en paix, car il a besoin de repos.quot;
II poussa la table devant moi, de sorte que j'avais les pieds dans la baignoire, ce qui me faisait du bien, et que j'étais devant la cruche. II emplit ensuite nos verres d'un bon vin blanc, en me disant; âA votre santé!quot;
La mère était sortie. Elle revint avec une grande galette encore chaude, et toute couverte de beurre frais £l moitié fondu. C'est alors que je sentis cömbien j'avais faim; je me trouvai presque mal. II parait que ces bonnes gens le virent, car la femme me dit: âAvant de manger, mon enfant, il faut sortir vos pieds de l'eau.quot; Elle se baissa et m'essuya les pieds avec son tablier, avant que j'eusse com-pris ce qu'elle voulait faire. Alors je m'écriai: âMon Dieu, madame, vous me traitez comme votre enfant.quot; Elle me répondit au bout d'un instant: âNous avons un fils è, l'armée!quot;
J'entendis que sa voix tremblait en disant ces mots, et mon cceur se mit è, sangloter intérieurement. Je songeais a Catherine, k la tante Grédel, et je ne pouvais rien répondre. âMangez et buvez,quot; me dit l'homme en découpant la galette. Ce que je fis avec un bonheur que je n'avais jamais connu. Tous deux me regardaient gravement. Quand
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j'eus fini, l'homme se leva: âOui, dit-il, nous avons un fils è l'année; il est parti l'année dernière pour la Russie, et nous n'en avons pas eu de nouvelles.... ces guerres sont terribles!quot;
II se parlait è lui-même en marchant d'un air rêveur, les mains croisées sur le dos. Moi, je sentais mes yeux se fermer. Tout è. coup l'homme dit: âAllons, bonne nuit.quot; II sortit, sa femme le sui-vit emportant le cuveau. âMerci, leur criai-je, que Dieu ramène votre fils!quot; Puis je me déshabillai, je me couchai et je m'endormis profondément.
II. LE BLOCUS. 1
Ce livre a l'attrait d'une narration historique et d'un roman a la fois. Les auteurs mettent le récit du siège de Phalsbourg, en 1814, dans la bouche du vieux juif iV/ö/jtf, qui le fait a son ami Fritz. rJe demeurais alors, dit Moïse, dans la petite maison qui fait le coin a droite de la halle; j'avais mon commerce de fer a la livre, en bas sous la voute, et je restais au-dessus avec ma femme (Sarah) et mon petit Pendant le siège, sa. fille maiiée Zeffen vient encore habiter avec eux. Lorsque les armées des alliés entrant en France, et que Ton entrevoit a Phalsbourg la probabililé d'un siège, le père Moïse concoit l'idée d'une bonne speculation. Sachant qu'une garnison assiégée a toujours grand besoin d'eau-de-vie, il écrit a Pézenas, en Langue-doc, et fait une commande considérable d'esprit-de-vin. âNous y mettrons de I'eau nous-mêmes, dit-il. De cette facon le port coütera moins que si nous faisions venir de I'eau-de-vie! car, ajoute-t-il judicieusement, on n'a pas besoin de payer le transport de I'eau, puisque nous en avons ici.quot; Mais les semaines se passent, les Cosaques se montrent déja aux environs de la ville, et la marchandise n'arrive pas. Le père Moïse est dans des inquiétudes mortelles.
L'EAU-DE-VIE ENLEVÃE AUX COSAQUES.
Vers les quatre heures, j'entendis quelqu'un monter notre escalier. C'était un pas lourd, le pas d'un homme qui cherche son chemin en tdtonnant dans I'ombre.
Zeffen et Sorlé se trouvaient dans la cuisine et préparaient le souper. Les femmes ont toujours quelque chose ft se raconter entre elles qu'on ne doit pas entendre. J'écoute done, et puis j'ouvre en disant; âQui est 1ÃI? â N'est-ce pas ici que demeure M. Moïse, marchand d'eau-de-vie?quot; me demande un homme en blouse et large feutre, son fouet pendu £l l'épaule; enfin une grosse figure de rou-lier. 1 En entendant cela, je devins tout pdle, et je répondis: âQui, je m'appelle Moïse. Que voulez-vous?quot; II entre alors et tire de dessous sa blouse â un gros portefeuille en cuir. Je le regardais tout tremblant. âTenez, dit-il, en me remettant deux papiers, ma facture et ma lettre de voiture, voilÃl! C'est pour vous les douze pipes 2 de trois-six 3 de Pézenas? â Oui, oü sont-elles? â Sur la cóte de Mittelbronn, ft vingt minutes d'ici, répondit-il tranquillement. Des
1
Roulier, e'est-a-dire voiturier par terre, qui transporte des marchandises sur des chariots. On disait envoy er des marchandises par roulage ordinaire 021 accéléré, comme on dit depuis l'établissement des chemins de fer: envoyer par petite ou par grande vitesse.
2
On appelle pipes les futailles (tonneaux) employées pour les alcools, esprits-de-vin ^ eaux-de-vie, etc.
3
* Trois-six est un terme de commerce pour désigner l'esprit-de-vin a 36 degrés.
LE BI.OCUS.
Cosaques ont arrêté mes voitures, il a fallu dételer. Je me suis dépêché de venir en ville, par une poterne 1 sous le pont quot;
Comme il parlait, les jambes me manquèrent; je tombai dans mon fauteuil sans pouvoir répondre un mot. âVous allez me payer le port, dit eet homme èt reconnaltre la livraison.quot; Alors je criai d'une voix désolée: âSorlé! Sorlé!quot; Et ma femme accourut avec Zeffen. Le voiturier leur expliqua tout; mol, je n'entendais plus rien, je n'avais plus que la force de crier: Maintenant tout est perdu!.... Main-tenant il faut payer sans avoir la marchandise!'' Ma femme disait; âNous voulons bien payer, monsieur, mais la lettre porte que les douze pipes seront rendues en ville.quot; A la fin le voiturier répondit: âJe sors de chez le juge de paix. Avant de me présenter chez vous, j'ai voulu connaitre mon droit; il m'a dit que tout est Ãl votre charge, rnême mes chevaux et mes voitures, entendez-vous? J'ai dételé mes chevaux et je me suis sauvé, c'est autant de moins sur votre compte. Voulez-vous régler, oui, ou non?quot; Nous étions comme morts d'épou-vante, quand le sergent 1 survint. II avait entendu crier, et demanda: Ou'est-ce que c'est, père Moïse? Qu'avez-vous? Qu'est-ce que eet homme vous veut?quot; Sorlé, qui ne perdait jamais la téte, lui raconta tout clairement et vite; il comprit aussitót et s'écria: âDouze pipes de trois-six, ga fait vingt-quatre pipes de cognac. Quelle chance pour la garnison! quelle chance!quot;
âOui, répondis-je, mais elles ne peuvent plus entrer, les portes de la ville sont fermées, et les Cosaques entourent les voitures. â Plus entrer! cria le sergent en levant les épaules, allons done! Est-ce que vous prenez le gouverneur pour une béte? Est-ce qu'il ira refuser vingt-quatre pipes de bonne eau-de-vie, quand la garnison en manque? Est-ce qu'il va laisser cette aubaine aux Cosaques?.... Madame Sorlé, payez le port hardiment, et vous, père Moïse, mettez votre capote et suivez-moi chez le gouverneur, avec la lettre dans votre poche. En route! Ne perdons pas une minute. Si les Cosaques ont le temps de mettre le nez dans vos tonneaux, vous y trouverez un fameux déficit, je vous en réponds. En entendant cela, je m'écriai; âSergent, vous me sauvez la vie!quot; Et je me dépêchai de mettre ma capote. Sorlé me demanda: Faut-il payer le port? â Oui! payequot;, lui répondis-je en descendant, car il était clair que le roulier pourrait nous forcer.
Je descendis done, l'esprit plein de trouble. Tout ce que je me rappelle de ce moment, c'est que le sergent marchait devant moi dans la neige, qu'il dit ensuite quelques mots au sapeur de planton A l'hótel du gouverneur, et que nous m ont Ames le grand escalier amp; rampe de marbre.
En haut, sur la galerie entourée d'une ballustrade, le sergent me dit; âDu calme, père Moïse. Sortez votre lettre et laissez-moi par-ler. En même temps, il frappait doucement contre une porte. âEn-trez!quot; dit quelqu'un. Nous entramp;mes. Le colonel Moulin, un gros
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1
Poterne signifie une fausse porte, une galerie souterraine, ménagée dans une place forte pour faire des sorties et qui conduit dans le fossé de la place.
ERCKMANN (1822 â | J )-CHATRIAN (1826â1890).
homme en robe de chambre et petite calotte de soie, funoait sa pipe en face d'uu bon feu. II était tout rouge, et avait sur le marbre de la cheminée, è, cóté de la pendule et des vases de fleurs, un carafon de rhum et un verre a cóté. âQu'est-ce que c'est? dit-il, en se retournant. â Mon colonel, voici ce qui se passé, répondit le sergent: douze pipes d'esprit-de-vin sont arrêtées sur la cóte de Mittelbronn, les Cosaques les entourent.,,. Des Cosaques! s'écria le gouverneur, ils out déjd franchi nos lignes? â Oui, dit le sergent, c'est un hourra de. Cosaques. Ils tiennent les douze pipes de trois-six, que ce patriote avait fait venir de Pézenas pour soutenir la garnison. â Quelques bandits, fit le gouverneur, des pillards! â Voici la lettre,'' répondit le sergent en me la prenant de la main.
Le colonel jeta les yeux dessus et dit d'un ton brusque: âSergent, vous allez prendre vingt-cinq hommes de votre compagnie. Vous irez au pas de course délivrer les voitures, et vous mettrez les chevaux du village en réquisition pour les amener en ville.quot; Et comme nous voulions sortir: âAttendez, fit-il en allant a son bureau écrire quatre mots, voici l'ordre!quot;
Une fois dans Fescalier, le sergent me dit: âPère Moïse, courez chez le tonnelier, on aura peut-étre besoin de lui et de ses garcons. Je connais les Cosaques; leur première idéé aura été de décharger les pieces, pour être plus sürs de les garder. Qu'on apporte les cordes et les échelles. Moi, je vais amp; la caserne réunir mes hommes.quot;
Alors je courus comme un cerf A la maison. J'étais indigné contre les Cosaques, et j'entrai prendre mon fusil et mettre ma giberne. 1J'aurais été capable de me battre contre une armée, je ne voyais plus clair. Sorlé et Zefïen me demandaient: âQu'est-ce que c'est? Oü vas-tu?quot; Je leur répondis: âVous saurez cela plus tard!quot; Et je repartis chez Schvveyer. II avait deux grands pistolets d'arcon, qu'il passa bien vite dans la ceinture de sou tablier, avec la hache; ses deux garcons, Nickel et Frantz, prirent l'échelle et les cordes, et nous courümes è. la porte de France.
Le sergent ne s'y trouvait pas encore; mais deux minutes après il descendait la rue du Rempart en courant, avec une trentaine de vétérans è, la file, le fusil sur l'épaule. L'officier de garde d la poterne n'eut qu'è, voir l'ordre pour nous laisser sortir, et quelques instants après nous étions dans les fossés de la place, derrière Ihópital, oü le sergent fit ranger ses hommes, en leur disant: âC'est du cognac .... vingt-quatre pipes de cognac! Ainsi, cama-rades, attention! La garnison est privée d'eau-de-vie, ceux qui n'aiment pas l'eau-de-vie n'ont qu'd se mettre derrière.quot; Mais tous voulaient combattre au premier rang, ils riaient d'avance.
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Nous montdmes done 1'escalier, et l'on se remit en ordre dans les chemins couverts. II pouvait être cinq heures. En regardant sur la pente des glacis, on voyait la grande prairie de 1'Eichmatt et plus haut les collines de Mittelbronn, couvertes de neige. Le ciel était plein de nuages, et la nuit venait. II faisait trés froid.
1
Moïse prend ses armes de garde national. Cetait a son corps défendant qu'on l'avait fait entrer dans la garde bourgeoise de Phalsbourg.
LE BLOCUS.
âEn route!quot; dit le sergent. Et nous gagndmes la chaussée. â Les vétérans sur deux files, couraient amp; droite et k gauche, le dos rond, le fusil en bandoulière, ils avaient de la neige jusqu'aux genoux. Schweyer, ses deux garcons et moi, nous marchions derrière.
Au bout d'un quart d'heure, les vétérans qui galopaient toujours, étaient déjcl loin; nous entendions encore sauter leurs gibernes, mais bientót ce bruit se perdit dans l'éloigneinent, et puis nous entendlmes le chien des Trois-Maisons aboyer Ãl sa chaine. Le grand silence de la nuit nons donnait cl réfléchir. Sans l'idée de mes eaux-de-vie, J'aurais repris la route de Phalsbourg; heureusement cette idéé me dominait, et je disais: âDépéchons-nous, Schweyer, dépêchons-nous!
â Dépêchons nous! cria-t-il en colère, tu peux bien te dépêcher, toi, pour rattraper ton esprit-de-vin; mais nous, est-ce que cela nous regarde? est-ce que notre place est sur la grande route? est-ce que nous sommes des bandits, pour risquer notre existence?quot; Aussitót je cornpris qu'il voulait se sauver, et j'en fus indigné. âPrends garde, Schweyer, lui dis-je, prends garde! Si tu t'en vas avec tes garcons, on dira que vous avez trahi les eau-de-vie de la ville. C'est encore pire que le drapeau, surtout pour des tonneliers.
â Que le diable t'emporte! fit-il, jamais nous n'aurions dü. venir.quot; . II continua pourtant de monter la cóte avec moi. Nickel et Frantz nous suivaient sans se presser. Comme nous arrivions sur le plateau, nous vimes quelques lumières au village. Tout se taisait et semblait paisible, tandis que les deux premières maisons fourmil-laient de monde.
La porte du boüchon 1 de la Grappe, ouverte au large, laissait briller le feu de sa cuisine du fond de l'allée jusque sur la route, oü stationnaient mes deux voitures. Ce fourmillement venait des Cosaques qui se gobergeaient chez Heitz, ayant attaché leurs chevaux sous le hangar. Ils avaient forcé la mère Heitz de leur cuire une soupe au poivre, et nous les voyions trés bien, a deux ou trois cents pas, monter et descendre l'escalier de meunier en dehors, avec des broes 2 et des cruches qu'ils se passaient de 1'un tl l'autre.
L'idée me vint qu'ils buvaient mon eau-de-vie, car derrière la première voiture pendait une lanterne, et ces gueux revenaient tons de li, le coude en 1'air. Ma fureur en fut si grande que, saus faire attention au danger, je me mis rl courir pour arrêter le pillage. Par bonheur, les vétérans avaient de l'avance sur moi, sans cela les Cosaques m'auraient massacré. Je n'étais pas encore a moitié chemin, que toute notre troupe sortait d'entre les haies de la chaussée, en courant comme une bande de loups, et criant: âA la baïonnette!quot;
Tu n'as jamais vu de confusion pareille, Fritz. En une seconde les Cosaques étaient cl cheval et les vétérans au milieu d'eux; la fagade du bouchon, avec son treillis, son pigeonnier et son petit jardin enlouré de palissades, était éclairée par les coups de fusil et
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1
Bouchon, proprement ce qui sert a boucher une bouteille, se dit aussi de tout signe attaché a une maison pour faire connaitre qu'on y vend du vin. De la vient qu'on dit bouchon, par extension, du cabaret même.
2
Un broc (le c ne se pron. pas) est une espèce de grande cruche de bois oud'étain
764 ERCKMANN (1822â )-CHATRIAN (1826â1890).
de pistolets. Les deux filles Heitz aux fenêtres, les bras levés, poussaient des cris qu'oti devait entendre dans tout Mittelbronn. A chaque instant, au milieu de la confusion, quelque chose culbutait sur la route, et puis les chevaux partaient amp; travers champs, comme des cerfs, la tête allongée, la crinière et la queue tourbillonnantes. Les gens du village accouraient, le père Heitz se glissait dans le grenier è, foin, en grimpant l'échelle, et moi j'arrivais, sans respiration, comme un véritable fou
Je n'étais plus qu'a cinquante pas, quand un Cosaque, qui s'échap-pait ventre è, terre, se retourna prés de moi, furieux, la lance en l'air, en criant: âHourra!quot; Je n'eus que le temps de me baisser, et je sentis le vent de la lance qui me passait le long des reins. Voilé ce que j'ai senti de pire dans ma vie, Fritz; oui, j'ai senti le froid de la mort, ce frémissement de la chair, dont le prophéte a dit: âJ'ai frémi dans mon dme, ét les poils de mon corps se sont hérissés.quot;
Mais ce qui montre l'esprit de sagesse et de prudence que le Seigneur a mis dans ses créatures, lorsqu'il les réserve pour un grand dge, c'est qu'aussitót aprés, malgré le tremblement de mes genoux, j'allai m'asseoir sous la première voiture, oü les coups de lance ne pouvaient plus m'atteindre, et que, de li, je vis les vété-rans achever l'extermination des vauriens qui s'étaient retirés dans la cour, et dont pas un n'échappa.
Cinq ou six étaient en tas devant la porte, et trois autres, les jambes écartées, étendus sur la grande route. Cela ne prit pas seulement dix minutes; puis tout redevint obscur, et j'entendis le sergent crier: âCessez le feu!quot;
Heitz, redescendu de son grenier, venait d'allumer une lanterne; le sergent me vit sous la voiture, et s'écria: Vous êtes blessé, père Moïse? â Non, lui répondis-je, mais un Cosaque a voulu me piquer avec sa lance, et je me suis mis è. l'abri.quot; Alors il rit tout haut et me donna la main pour m'aider è. me relever, en disant: âPère Molse, vous m'avez fait peur. Essuyez-vous le dos, on pourrait croire que vous n'êtes pas brave.'' Je riais aussi, pensant: âQue les autres croient ce qu'ils veulent! Le principal, c'est de vivre en bonne santé, le plus longtemps possible.quot;
Nous n'avions qu'un blessé, le caporal Duhem, un vieux qui se bandait lui-méme la jambe, et voulait marcher. II avait un coup de lance dans le mollet droit. On le fit monter sur la première voiture, et Lehnel, la grande fille de Heitz, vint lui verser une goutte de kirschwasser, ce qui lui rendit aussitót sa force et même sa bonne humeur. II criait: âC'est la quinzième! J'en ai pour huit jours d'hópital; mais laissez-moi la bouteille pour les compresses.quot;
Moi, je me réjouissais de voir mes douze pipes sur les voitures, car Schweyer et ses deux garcons s'étaient sauvés, et nous aurions eu de la peine amp; les recharger sans eux. J'allai tout de suite toquer 1sur la bonde de la dernière tonne, pour reconnaitre ce qui manquait. Ces gueux de Cosaques avaient déjd bu prés d'une demi-mesure
1
Frapper.
LE BLOCUS.
d'esprit; le père Heitz me dit que plusieurs d'entre eux n'y mettaient presque pas d'eau. II faut que des êtres pareils aient un gosier de fer-blanc; les plus vieux ivrognes chez nous ne supporleraient pas un verre de trois-six sans tomber d la renverse.
Enfin tout était gagné, il ne fallait plus que retourner en ville. Quand je pense d cela, il me semble encore y être: â les gros chevaux gris-pommelés de Heitz sortent de l'écurie ^ la file; le sergent, prés de la porte sombre, crie, la lanterne enl'air: âAllons, vivement.... la canaille pourrait revenir!quot; Sur la route, en face de l'auberge, les vétérans entourent les voitures; plus loin, d. droite, les paysans, accourus avec des fourches et des pioches, regardent les Cosaques étendus dans la neige; et moi, debout, au haut de l'escalier, je chante dans mon coeur les louanges de l'Ãternel, en songeant k la joie de Sorlé, de Zeffen, et du petit Sdfel, lorsqu'ils me verront revenir avec notre bien.
765
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L A N F E E Y.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
PlERRE LANFREY naquit en 1828 è. Chambéry, en Savoie. Son père était Frangais et avait été officier sous 1'Empire. II commenga ses études classiques au collége des jésuites de sa ville natale et les acheva au collége Bourbon (lycée Condorcet), amp; Paris; puis il suivit les cours de droit, mais ne se fit pas inscrire au barreau. Adonné aux études philosophiques et historiques, Lanfrey se fit connaitre en 1857 par un livre intitulé VEglise et les philosophes du i8e siècle, suivi en 1858 d'un Essai sur la Revolution francaise, et en i860 d'un Histoir e politiques des papes.
L'ouvrage le plus important de Lanfrey c'est son Hisioire de Napoléon ier. II est vrai que eet ouvrage, s'attachant de préférence il l'effet général et passant rapidement sur les détails, est écrit plutót pour les gens du monde que pour les savants. Mais l'auteur a eu le courage d'y chercher la vérité sans tenir compte des préjugés nationaux; il a le grand, Fincomparable mérite d'avoir osé le premier faire entendre cette vérité è. ses compatriotes, en combattant sans pitié les erreurs et les fables accréditées qui ferment la légende napoléonienne. Les événements de 1870 vinrent, en interrompant son ceuvre, fournir un commentaire frappant aux paroles de l'historien. Malheureusement Lanfrey est mort en 1878 sans avoir achevé son grand ouvrage, dont le cinquième volume nous conduit jusqu'aux préparatifs de la guerre de Russie.
Nous reproduisons un fragment de VHisioire de Napoléon ier.
HISTOIRE DE NAPOLÃON IER.
ASSASSIN AT DU DUC D'ENGHIEN. 2
(VOL. Ill, CHAP. I.)
(1868.)
Quelque satisfaisants que fussent pour Bonaparte les résultats obtenus, ils n'avaient pas répondu £l son attente, car d'une part les charges relevées contre Moreau 3 étaient fort insuffisantes pour établir sa culpabilité, de l'autre la capture ü laquelle il attachait le plus de
1
En partie d'après Vapereau, Dictionnaire des contemporains.
2
Le due d'Enghien (prononeez an-gain), né en 1772, était le fils du due de Bourbon, prinee de Condé.
3
Moreau {1763â1813), eélèbre général républieain, aceusé d'avoir trempé dans le complot de Cadoudal et de Piehegru contre la vie du premier consul Bonaparte, fut condamné en 1804 k une détention de deux ans, commuée en exil. II partit pour les Etats-Unis, oü il vécut jusqu'en 1813. Appelé en Europe par l'empereur Alexandre, il consentit a porter les armes contre sa patrie. A la bataille de Dresde, le 27 aoüt 1813, un boulet lui fracassa les deux jambes, et il succomba peu de jours après.
HISÃOIRE DE NAPOLÃON 1« (vOL. Hl).
prix, celle du comte d'Artois et du due de Berry, 1 lui avait défini-tivement échappé. Depuis quelque temps les rapports de Savary lui avaieut fait prévoir l'inutilité d'une plus longue surveillance sur le point désigné pour le débarquement. Décidé comme il l'était a frapper personnellement les Bourbons pour les dégoüter des conspirations et terrifier leurs partisans, il s'était aussitót enquis s'il n'y avait pas 3 sa portée quelque autre membre de cette familie dou-blement détestée, et depuis qu'ellc luttait corps ü corps avec lui, et depuis qu'elle avait rejeté avec mépris son offre de deux millions pour prix d'une renonciation A la couronne de France. Ce Bourbon s'était rencontré malheureusement pour la gloire du Premier Consul; il résidait depuis prés de deux ans A Ettenheim, tout prés de Strasbourg, mais sur le territoire badois. C'était le due d'Enghien, fils du prince de Condé, jeune homme plein d'ardeur et de bravoure, toujours au premier rang dans les combats auxquels avait pris part 1'armée de son père. Retiré A Ettenheim depuis la fin de la guerre, il y vivait fixé par une passion romanesque pour la princesse Charlotte de Rohan qu'il avait épousée secrètement, et le voisinage de la Forêt-Noire lui permettait de satisfaire son go fit pour la chasse. Complètement étranger 5, la conspiration, dont il ne connaissait pas même l'existence, il attendait pour reprendre son service dans les corps d'émigrés, un signal du cabinet anglais qui lui servait une pension.
----Le 15 mars 1804, un détachement de dragons, parti de
Schelestadt2 au milieu de la nuit, sous les ordres du colonel Ordener, franchit le Rhin, enveloppa Ettenheim et cerna la maison oü se trou-vait le due. Le premier mouvement du due d'Enghien fut de répondre è, la sommation d'ouvrir en faisant feu sur ses agresseurs: il en fut détourné par un officier allemand qui se trouvait auprès de lui et qui_ lui ayant demandé âs'il était compromisquot;, sur sa réponse né-gative, lui fit remarquer l'inutilité de la résistance; 3 il se rendit prisonnier pour ne pas exposer ses amis. On s'empara alors de tous ses papiers, et on le conduisit k la citadelle de Strasbourg, oü il fut enfermé avec le marquis de Thumery et les personnes qu'on avait trouvées chez lui. De toutes ces personnes qui étaient au nombre de huit, le marquis seul et le colonel Grounstein apparte-naient tl Immigration militante, les autres étaient des ecclésiastiques et des domestiques. 4 On eut ainsi sur-le-ehamp la preuve de la fausseté des rapports et sur la préseuce de Dumouriez, 0 et sur la
767
1
Le comte d'Artois, deuxième frère de Louis XVI, fut plus tard roi de France sous le nom de Charles X (de 1824 a 1830). Le due de Berry était son fils (voyez page 599, note 1).
2
Schlettstadt, petite ville de 1'Alsace, située sur TIll.
3
^ âRapport du citoyen Chariot, chef du 38® escadron de gendarmerie. â Journal du due d'Enghien.quot; Toutes les notes marquées de guillemets sont de Lanfrey,
4
âRapport de Chariot.quot; 5 Dumouriez ou Dumourier (1739â1823), général
républicain, en 1792 ministre avec 1'appui des Girondins, vainqueur a Valmy et a Jemmapes. Menacé par la Convention d'être traduit a sa barre, il voulut marcher contre Paris pour rétablir la constitution de 1790; mais, abandonné de ses soldats, il dut se sauver dans le camp des ennemis. II vécut des lors a l'étranger.
5
G. Plcetz, Manuel de Littérature francaise, 4e cd. Cl
LANFREY (182Sâ1878).
complicité du due avec la conspiration de Paris, dont il n'y avait pas trace dans ses papiers, et même sur Ie róle militaire qu'on lui attribuait en prévision de la prochaine guerre, car il vivait la en simple particulier; et les rassemblement d'émigrés qui étaient censés se grouper autour de lui étaient purement imaginaires.
Mais la perte de Finfortuné jeune homrne était résolue, et d'autant plus inévitable qu'elle se liait Ãl nn calcul politique. Dès le 12 mars, Bonaparte va s'enfermer a la Malmaison, 1 oü il sera è. la fois H l'abri de sollicitations qu'il est décidé d ne pas écouter, et éloigné du thédtre du crime, car il 11e veut pas que sa personne paraisse dans un acte oü sa volonté est tout. C'est Murat 2 qu'il vient de nommer gouverneur de Paris, Réal 3 le clief de sa police, Savary son homme d'exécution, qui figureront en première ligne dans un drame oü ils ne sont que ses instruments. Dès le 15 mars, il écrit il Réal de faire tout préparer au chdteau de Vincennes. 4 Le 17 mars il a dans les mains toute Ia correspondance du due d'Enghien; il la renvoie deux jours après a Réal, en lui recommandant âd'em-pêcher qu'on ne tienne aucun propos sur le plus ou moins de charges que contiennent ces papiers.'' 5 II sait qua toutes ces charges se réduisent Ãl une seule, au lort d'avoir servi dans 1'armée des émigrés et d'être prêt h. y servir de nouveau, tort qu'il a amnistié chez tant de milliers d'hommes infiniment moins excusables que l'héritier d'une familie si cruellement frappée par Ia Révolution; il sait que tous les soupcons qu'on a pu avoir contre lui n'ont aucun fondement. La fable impudente de Savary relative amp; Ia confusion âavec le personnage mystérieuxquot; 0 devient ici tellement insoutena-ble que ses continuateurs sont obligés de convenir que Bonaparte ne pouvait plus avoir cette fausse idéé, mais, dirent-ils, il craignit alors de âs'exposer amp; provoquer un rire de mépris de la part des royalistesquot;. 6 Singulière raison pour immoler un innocent! Bonaparte n'avait d'ailleurs rien de semblable £l craindre de la part d'un parti terrifié. 11 n'avait plus ni crainte ni illusion: il agissait en parfaite connaissance de cause. II regoit, Ie 18 mars, une dépêche de M. de Massias, nolre ministre cl Bade, qui atteste âque la conduite du due a toujours été innocente et mesuréequot;. D'après la légende consacrée, cette dépêche aurait été interceptée par M. de Talleyrand; mais cette activité dans une haine sans motifs paralt bien peu conciliable avec les passions nonchalantes de eet homme d'Ãtat. M. de Massias fit plus: il alia Ãl Strasbourg avertir le
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1
Chateau situé a 8 kilomètres N. E. de Versailles.
2
Murat (1771â1815), beau-frère de Napoléon, de 1808â1815 roi de Naples.
3
Real (1765â1834), alors adjoint au ministère de la police.
4
^ âLettre de Bonaparte a Réal.quot; 5 ..Bonaparte a Réal, 19 mars.quot;
5
6 Réal et Savary ont soutenu plus tard que l'arrestation du due d'Enghien ne fut résolue que sur la conviction qu'il était un certain personnage mystérieux désigné sous
6
En effet, Thiers {Hist, du Consulat et de VEmpire, XVIII) dit: Voici les idéés qui s'emparèrent malheureusement du Premier Consul et de ceux qui pensèrent comme lui dans cette circonstance.... II fallait faire un exemple terrible ou s'expose?' ci provoquer un rire de mépris de la part des royalistes, en relachant le prince après 1'avoir en levé.
HISTOIRE DE NAPOLÃON Ier (VOL. Hl).
préfet qu'il n'y avait Ãl Ettenheim ni conspiration ni rassemblements d'émigrés. 1 Faut-il croire que M. Shée avait fait comme Talleyrand le serment de perdre le due? La conduite et les intentions du due d'Enghien importaient fort peu a Bonaparte; ce qu'il voulait, c'était se défaire de lui. Sur tous ces points sa conviction est si bien for-mée que dans le projet d'interrogatoire qu'il envoie £l Réal le 20 raars au matin, (et plus problablement le soir du 19) 2 le grief de complicité dans la conspiration n'est pas même mentionné: on ne l'accuse plus âque d'avoir porté les armes contre sa patrie, et de faits accessoires, liés £l ce fait principal; on se borne d. lui faire demander en dernier lieu âs'il a eu connaissance du complot, et si, ce complot ayant réjissi, il ne devait pas entrer en Alsace.''' On ne prend plus la peine d'invoquer de faux prétextes, on se contente du motif qui suffit pour l'envoyer d la mort: car c'est 13, tout ce que Ton veut.
Pendant que tout se prépare pour un dénoüment tragique, Bonaparte reste enfermé è, la Malmaison, inaccessible a tout le monde, excepté Ãl ses familiers les plus intimes. II leur récite, dit-on, des vers de nos poètes sur la clémence, pour prévenir leurs supplications en faisant croire a des sentiments qui n'étaient pas dans son cceur. Ses hommes d'exécution, Réal et Savary, ont avec lui des communications de chaque instant; ils règlent ensemble toutes les mesures Ãl prendre. Aucun homme connu ne se souciant d'apposer son nom Ãl un arrêt déshonorant, on fera juger le prince par une commission composée des colonels de la garnison de Paris, hommes tout dévoués et peu capables de discerner la gravité de Facte qu'on leur demande. Réal lui-même ne se comproraettra pas dans un interroga :oire fait pour la forme: il sera suppléé par un capitaine rapporteur q ie choisit Murat. Dans le cas oü le prisonnier demandera Ãl voir Bonaparte, on ne tiendra aucun compte de sa réclamation. 3 Le Premier Consul ordonne que le jugement sera execute sur-le-champ, formule sinistre qui disait assez la nature de ce jugement. En dépit de tous les raensonges qu'on a entassés sur eet incident de sa vie, il n'y a pas trace d'un fait qui prouve qu'il ait éprouvé un seul instant d'hésita-tion; tout démontre au contraire que jamais meurtre n'a été plus froidement consommé. On l'a dépeint se promenant seul pendant des heures entières dans les allées de la Malmaison, inquiet, incer-tain, et l'esprit profondément troublé. âLa preuve de ses agitations, a-t-on écrit, est dans son oisivité raême, car il ne dicta presgue pas une lettre pendant les huit /ours de son se jour a la Malmaison, exemple d'oisivité unique dans sa vie!quot; 4 Un simple coup d'ceil jeté sur sa correspondance, du 15 au 23 mars, suffit pour démontrer la compléte inexactitude de cette allégation; dans ce court espace de
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1
âLettre è M. de Bourrienne sur 1'affaire du due d'Enghien, par Ie baron de Massias, 1829.quot;
2
âBonaparte a Réal, 20 mars: date supposée. Correspondance.quot;
3
-ftHuliii (alors commandant de la garde consulaire) et Savary reconnaissent égale-ment la réalité de cette consigne, et ils se rejettent mutuellement la honte de 1quot;avoir acceptée. Ce qui importe peu.''
4
Paroles de Thiers (Hist, du Consulat et de VEmpire, XVIII).
LANFREY (1828 â1878).
temps, il dicte vingt-sept lettres, dont quelques-unes trés voluraineuses et relatives è. des affaires de tout genre. Dans la seule journée du 20 mars, oü ses agitations ont dü apparemment être portées avi paroxysme, il en dicte jusqu'è. sept, et dans le nombre, il s'en trouve une écrite è. Soult et d'une longueur exceptionnelle, oü il n'est question que du calibre des mortiers il placer £l Boulogne et au fort Rouge, des modifications a donner h la plate-forme des bateaux canonniers, des péniches, 1 de la fiottille batave, en enfin âdes ballots de colon empoisonnis que les Anglais ont vomis sur nos cotes pour empester le contiment!quot; - idéé qui paraltrait ridicule dans toute autre circonstance et qui est d'une imagination singulièrement assombrie, mais nullement d'un esprit tourmenté par le reniords.
Le due d'Enghien arriva a Paris, le 20 mars, vers onze heures du matin; on le retint 3. la barrière jusqu'è, quatre heures du soir, évi-demment pour attendre de nouveaux ordres de la Mahjiaison. De la il fut conduit par les boulevards extérieurs au donjon de Vincen-nes oü Bonaparte avait placé comme gouverneur un homme de con fiance tout tl fait digne de la tdche cl laquelle il devait présider. C'était ce méme Harel qui lui avait livré les tétes innocentes d'Arena, Ceracchi, Topino-Lebrun et Demerville, pour un crime dont il était le seul instigateur et le seul artisan. Le prince put alors prendre un peu de nourriture et de repos. II résulte de l'en-quête minutieuse qu'on fit plus tard sur ce lugubre événement qu'i l'heure oü le due d'Enghien arriva £l Vincennes pour y être jugé, sa fosse était déjè, creusée. 2 Vers minuit il est réveillé par le capi-taine Dautancourt qui vient procéder A un interrogatoire préliminaire, cc mme rapporteur de la commission. Ses réponses sont simples, pleines d ⢠noblesse et de modestie, d'une grande netteté et parfaite-ment véridiques. II convient qu'il a fait toute la guerre d'abord comme volontaire, ensuite comme commandant de l'avant-garde du corps de Bourbon; qu'il regoit un traitement de l'Angleterre et n'a que cela pour vivre. Mais il nie avoir jamais connu Dumouriez ni Pichegru. 3 Au moment de signer le procés-verbal, il écrit de sa main sur Ia minute qu'il fait avec instance la demande d'avoir une audience particulière du Premier Consul. Mon nom, mon rang, ma facon de penser et Chorreur de ma situation , ajoute-t-il, me font espérer qu'il ne se refusera pas è, ma demande. 4 Le choix seul de l'heure indiquait que son sort était décidé. C'est cette requête d'un mourant, renouvelée quelques instants après devant la commission, et non-seu-lement prévue, mais rejetée a 1'avance, comme l'attestent A la fois Hullin et Savary, qui se transforme dans les relations de Sainte-Hé-
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1
Péniche, terme de marine, canot leger, bon voilier.
2
^Lettre de M. Laporte Lalanne, l'un des commissaires, chargés de l'enquête. â Proces-verbal des commissaires. â Déposition du sieur Bonnelet, terrassier.quot;
3
* Pichegru (1761â1803), général républicain , remporta sous le Directoire d'éclatantes victoires, puis se laissa séduire par les offres du prince de Condé et servit la cause royaliste. Déporté a Sinnamari (Guyane), il s'évada et rentra secrètement en France avec George Cadoudal. II fut découvert et enfermé au Temple. Quinze jours après l'assassinat du due d'Enghien, ori le trouva étranglé dans son lit.
4
âRapport du capitaine Dautancourt.quot;
HIST01RE DE NAPOLÃON ler (VOL. Hl). 771
lène 1 en une lettre que retient Talleyrand toujours altéré du sang des Bourbons: âLe due, dit Napoléon, m'avait écrit une lettre dans laqudle il m'ofjrait ses services et me demandait le commandement dime artnée, et ce scélérat de Talleyrand 2 ne me la remit que deux jours aprèsla mort du princequot;.3 11 y a ici une double et honteuse calomnie; Tune contre Talleyrand, l'autre contre le due d'Enghien, et celle-ci est particulièrement odieuse: elle est comme le soufHet dont le bourreau frappait le visage de la victime après l'avoir décapitée. Le duo n'écrivit pas de lettre, ni a plus forte raison une lettre aussi désho-norante, mais l'eüt-i! écrite, soit de Strasbourg, soit de Vincennes, elle n'eüt été dans aucun cas remise £l M. de Talleyrand. Elle eüt été comme tous ses autres papiers envoyée directement d la Malmai-son, ou, dans le cas bien invraisemblable d'une confusion, au grand juge ou ü Réal, chargé de la police, ou encore h Murat, gouverneur de Paris. II n'y avait aucune possibilité qu'elle füt adressée a M. de Talleyrand, alors ministre des affaires étrangères. A supposer qu'il füt le monstre de cruauté qu'un tel acte dénoterait, Talleyrand était trop souple, trop avisé pour se le permettre envers un homme comme Bonaparte. Cette anecdote ne peut faire tort qu'il la mémoire de celui qui 1'a inventée, et il l'intelligence de ceux qui l'adoptent.
A deux lieures du matin, 4 le prince est introduit devant la commission militaire que préside le général Hulin. A la physionomie morne et impassible de ces hommes habitués il l'obéissance passive, il est facile de voir qu'ils ont une consigne, et la condamnation de l'accusé est écrite d'avance sur leur visage sévère et triste. Tout en eux et autour d'eux dénonce le róle lugubre qu'ils ont accepté; les ténèbres dont ils s'environnent, le rnystère avec leqnel ils procèdent, le silence et l'isolement de cette heure nocturne, l'absence des témoins, du public, des défenseurs qu'on ne refuse pas au dernier des assassins , le déni de toutes les formes protectrices des accusés, 3 l'empres-sement furtif avec leqnel ils expédient leur besogne, toutes ces choses muettes ont une voix terrible qui crie: Ce ne sont pas li des juges! En voyant leur attitude, le prisonnier a deviné le sort qui l'attend. Le noble jeune homme se redresse, il répond aver une dignité simple et virile aux questions somraaires que lui adresse Hulin. Ces questions faites pour la forme ne sont que la reproduction abrégée de celles du capitaine rapporteur: elles ne constatent d'autre fait que celui d'avoir porté les armes contre la république, fait qui n'était pas contesté par l'accusé. On dit que lorsque Hulin
1
Le Memorial de Saintc-Hclene et les Mémoires dictés en partie par Napoléon.
2
Talleyrand (pr. ta-lai-ran), né a Paris en 1754, mort en 1838, d'abord évêque â d'Autun, puis ambassadeur et ministre des affaires étrangères sous le Directoire, le Consulat et l'Empire, nommé en 1806 prince de Bénévent, en 1814 membre du gouvernement provisoire, ministre sous Louis XVIII, et plénipotentiaire au congrès de Vienne. Retiré des affaires après les Cent-jours, il resta, sous la Restauration, simple pair de France. Après la révolution de Juillet il fut encore ambassadeur a Londres.
3
âO'Méara (médecin de Napoléon a Sainte-Helène), Las-Casas.quot;
4
âL'henre est constatée sur la minute originale du jugement; mais cette date a été raturée après coup comme trop accusatrice pour les juges,quot;
LANFREY (1828â1878).
lui demanda s'il avait trempé dans un complot contre la vie du Premier Consul, le sang des Condés se révolta en lui et qu'il repoussa le soupcon avec une rongeur de colère et d'indignation; mais les dures invectives que vingt ans après Savary placa dans la bouche de Hulin sont dépourvues de toute vraisemblance, car les juges étaient plus embarrassés que le coupable. Hulin, qui est beau-coup plus digne de foi, assure au contraire s'être efforcé de suggérer au prisonnier des réticences qui pouvaient le sauver et qu'il repoussa avec une noble indignation comme indignes de lui. L'interrogatoire terminé, le prince renouvelle sa demande d'un entretien avec le Premier Consul. Alors Savary qui jusque la s'était tenu silencieuse-ment devant la cheminée et derrière le fauteuil du Président: âMain-tenant, dit-il, cela me regarde!quot; 1 Après une derai-heure de Imis clos, 2 nécessaire amp; un semblant de délibération et è, la rédaction d'un arrêt signé en blanc, on vient chercher le prisonnier. Harel se présente un flambeau k la main, il le conduit k travers un sombre passage jusqu'd un escalier donnant sur les fossés du cMteaa. 3Arrivés IeI, ils se trouvent en présence d'une compagnie des gendarmes de Savary, rangés en bataille; on lit au prince sa sentence A cóté de la fosse creusée d'avance oü son corps va étre jeté. Une lanterne déposée prés de la fosse 4 prête sa luenr sinistre h. cette scène de meurtre. Le condamné, s'adressant alors aux assistants, leur demande si quelqu'un d'eux peut se charger du message suprème d'un mourant. Un officier sort des rangs; le due lui confie un paquet de cheveux destinés d. une personne aimée. Quelques instants après il tombe sous les balles des soldats.
Tel fut ce guet-apens, un des plus lAches qui aient été commis dans tous les temps. A en croire les apologies de ceux qui out pris part amp; son exécution, personne n'en serait responsable, et la fatalité seule aurait commis le crime. A tous les hasards malheureux qu'ils ont découverts après coup dans ce triste événement, il faudrait en ajouter un dernier plus lamentable encore et qui aurait seul perdu le prince. Réal, chargé de l'interroger, aurait ouvert trop tard le tnessage qui lui confiait cette mission, et il ne serait arrivé h. Vin-cennes qu'après 1'exécution. Mais si Réal avait dü faire l'interrogatoire , comment Murat, qui maudissait son róle dans cette circonstance, aurait-il pris sur lui d'en charger le capitaine Dautancourt? Et si Réal est accouru 3, Vincennes, comment écrit-il il Hulin deux lettres successives dans la matinée pour le prier de lui envoyer le jugement et les interrogatoires? Jamais plus misérables subterfuges n'ont été imaginés pour dérober des coupables au juste mépris de l'histoire» II faut mettre sur la méme ligne le récit de Savary au sujet de l'ac-
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1
âHullin: Explications au sujet de la commission militaire chargée de juger le due (T Enghienquot;
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âLe vieux mot huis (du latin ostium) n'est plus guère usité qu'au palais (de justices-dans la locution a huis clos, e'est-a-dire a fortes fer méés, et sans que le public soit admis. On dit aussi substantivement le huis clos.
3
âDéposilion du brigadier Aufort.quot;
4
^ ^Proces-verbal d'enquête. L'anecdote de la lanterne placée sur le coeur du duc-d'Enghien est controuvée.quot;
HISTOIRE DE NAPOLÃON Ier (VOL. lil).
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cueil que lui fait Bonaparte, lorsqu'il vient ü la Malmaison rendre compte de sa mission: âII m'écoute avec la plus grande sutprisé! .... II me fixe avec des yeux de lynx: II y a lel, dit-il, quelque chose qui me passe.... Voilö, un crime, et qui ne mène ó, rien!quot; Le point a éclaircir c'était encore la question de l'identité du due avec le personnage mystérieux, chauve, blond, de taille médiocre. Quand on pense que de si impudentes inventions out été acceptées par toute une génération, on se demande si le mensonge n'a pas par lui-même une saveur et un attrait si irrésistibles pour les appétits vulgaires, que la vérité ne peut plus leur paraltre que répulsive. Non, il n'y a eu dans la catastrophe de Vincennes ni hasards, ni confusion, ni méprise; tout y a été concu, prémédité, combiné avec un soin d'ar-tiste, et il faut avoir perdu le sens ÃI force de prévention pour accepter les fables accréditées par le criminel lui-même. Comment Thomme qu'on voit dans sa Correspondance si minutieux, si attentif aux plus imperceptibles détails, si pénétrant et si inquisitif lorsqu'il s'agit des agents les plus insignifiants de la conspiration, I'homme qui dictait lui-même des interrogatoires et dirigeait toutes les pour-suites contre le prévenu Querelle ou la femme Pocheton, aurait-il pu devenir du jour au lendemain le jouet des quiproquos, des distractions et des bévues énormes qu'on lui prête lorsqu'il s'agit d'un Bourbon et d'un Condé? Comment admettre qu'un esprit si clairvoyant, un caractère si entier et si absolu n'ait plus été en cette circonstance critique qu'un docile mannequin dans la main de Talleyrand? Non, en dépit des falsifications et des mensonges, en dépit d'une hypocrisie plus odieuse que le crime lui-même, il ne lui sera pas donné d'échap-per Ãl la responsabilité de Facte oü il a mis le plus de calcul; l'ceuvre restera sienne devant Dieu et devant les hommes, et l'histoire n'ad-mettra pas même en sa faveur ce partage d'ignominie que créent les complicités au bénéfice du coupable; car, dans le meurtre du due d'Enghien, il y a eu un auteur principal et des instruments: il n'y a pas eu de complices.
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A B O U ï.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
EdMONO ABOUT est né rl Dieuze (Meurthe), en 1828. Après avoir fait de brülantes études au lycée Charlemagne, il antra 3, l'Ãcole Normale, 2 d'oü il passa, en 1851, è l'Ãcole franipaise d'Athènes. 3De retour tl Paris, il débuta dans les lettres par un succès: La Grcce contemporaine (1855), livre trés piquant oü il juge les Grecs modernes avec une grande sévérité. Depuis ce temps About se voua aux lettres et fut teut ensemble journaliste, romancier, pamphlétaire politique et auteur dramatique. Nous citons parmi ses . romans, qui eurent presque tous un grand succès, Toll a lt;1855j, le Roi des Montagnes (1856), Trente et Quarante (1856), ïInfame (1857), et deux séries de charmantes nouvelles, inti-tulées les Mariagés de Paris (1866) et les Mariages de Pro-vince (186S). Ses articles de journaux et ses brochures politi-ques, parmi lesquelles nous mentionnons la Question romaine, écrite dans un esprit hostile au pouvoir temporel du pape , lui firent un grand nombre d'ennemis, dont la coalition fit tomber presque toutes ses pièces de thédtre, notamment Gactana, (1862), qui dut être retirée après quatre représentations des plus tumultueuses. Plus tard About écrivit, en collaboration avec M. de Najac, quelques pièces qui furent favorablement accueillies et dont une, ,,Histoire anciénne, se joue encore au Thédtre-Francais.
Après avoir collaboré ti plusieurs journaux, il fonda en 1876 avec M. F. Sarcey et quelques au tres amis le journal Ze XISiècle, organe libéral dans lequel il engagea une vive polémique contre les partis cléricaux et monarchiques. Edmond About est moi t a Paris au mois de janvier 1885 , peu de temps après son entree d 1'Académie frangaise.
Nous donnons comme échantillons du style de I'auteur un fragment de sa nouvelle intitulée.
LA MÃRE DE MARQUISE.
L'héroïne de cette histoire, Ãliane, est la fille d'un riche bourgeois de Paris, pro-priétaire d'un grand magasin de nouveautés situé dans le faubourg Saint-Germain. Accoutumée dès son enfance a voir devant sa porto des voitures armoriées, a regarder la toilette des duchesses et marquises qui en descendent, servies par des laquais en livrée, la jeune fille se prend d'un profond respect pour cette aristocratie qui se croit supérieure au reste du genre humain par droit de naissance. Bientót elle ne rêve que d'épouser un comte ou marquis qui la ferait entrer dans cos hótels du noble faubourg dont jusqu'alors elle contemplait avec admiration les portes cochères. Occupée de cette folie idee, elle refuse tous les prétendants bourgeois, au grand mécontentement de son père, qui méprisait profondément sa noble clientèle, tout en se montrant trés humble et trés respectueux envers elle au magasin. Cependant Eliane, s'apercevant un beau matin qu'elle a vingt-cinq ans sonnés, consent a epouser M. Morel, riche propriétaire de forges a Arlange, dans Ie département du Nord. Veuve six mois après
1
D'après Vapereau, Dictionnaire des comtemporains.
2
1 Voyez page 506 note 2.
3
\Ecolc frau^aisc d'Athhies est une institution qui permet a un certain nombre de jeunes savants et artistes, qui obtiennent leur place au concours, de passer deux ans en Grèce pour se vouer a l'élude de l'archéologie et des antiquités grecques.
LA MÃRE DE LA MARQUISE.
la naissance d'une fille, et se trouvant après la mort de ses parents, a la tête d'une fortune colossale, elle revient a sa folie, vend la maison de son père et achète un hótel rue Saint-Dominique, en plein faubourg Saint-Germain. Mais toutes ses tenta-tives d'entrer en relations avec ses nobles voisins échouent misérablement. Pe guerre lasse, rappelée du reste a Arlange par son régisseur, elle quitte la capitale. Ce qu'elle cherchait vainement a Paris elle a le bonheur de le trouver en province, dans la personne de monsieur le marquis Benoit de Kerpry, capitaine au 2e régiment de dragons. Eblouie par le titre nobiliaire de eet officier, la jeune veuve ne s'effraye ni des dettes de son futur mari, ni de ses mocurs légères, ni de ses quarante ans. Elle l'épouse aussitót qu'il a envoyé sa démission au ministre de la guerre.
Conformément Ãl la loi, le mariage fut affiché dans la commune d'Arlange, au ioe arrondissement de Paris, et dans la dernière garnison du capitaine. L'acte de naissance du marié, rédigé sous la Terreur, 1 ne portait que le nom vulgaire de Benoit, rnais on y joignit un acte de notoriété publique attestant que, de mémoire d'homme, M. Benoit était connu comme marquis de Kerpry.
La nouvelle marquise commenca par ouvrir ses salons au faubourg Saint-Germain du voisinage: car le faubourg s'étend jusqu'aux fron-tières de la France.
Après avoir ébloui de son luxe tous les hobereaux des environs, elle voulut aller a Paris prendre sa revanche sur le passé, et elle alia conter ce projet a son mari. Le capitaine fronca le sourcil et déclara net qu'il se trouvait bien d Arlange. La cave était bonne, la cuisine de son goüt, la chasse magnifique; il ne demandait rien de plus. Le faubourg Saint-Germain était pour lui un pays aussi nouveau que rAmérique; il n'y possédait ni parents, ni amis, ni connaissances. âBonté divine! s'écria la pauvre Eliane, faut-il que je sois tombée sur le seul marquis de la terre qui ne connaisse pas le faubourg Saint-Germain!quot;
Ce ne fut pas son seul mécompte. Elle s'apercut bientót que son mari prenait 1'absinthe quatre fois pas jour, sans parler d'une autre liqueur appelée vermouth qu'il avait fait venir de Paris pour son usage personnel. La raison du capitaine ne résistait pas toujours il ces libations répétées, et, lorsqu'il sortait de son bon sens, c'était, le plus souvent, pour entrer en fureur. Ses vivacités, n'épargnaient personne, pas même Eliane, qui en vint amp; souliaiter tout de bon de n'étre plus marquise. Get événement arriva plus tót qu'elie ne l'espérait.
Un jour le capitaine était souffrant pour s'être trop bien comporté la veille. II avait la tête lourde et les yeux abattus. Assis dans le plus grand fauteuil du salon, il lustrait mélancoliquement ses longues moustaches rousses. Sa femme, debout auprès d'un samavar, 2 lui versait coup sur coup d'énormes tasses de thé. Un domestique annonga M. le comte de Kerpry. Le capitaine, tout malade qu'il était, se dressa brusquement en pieds.
â Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez sans parents? demanda Ãliane un peu étonnée.
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1
On appelle Terreur cette époque de la première involution francaise qui s'étend du 31 mai 1793, jour oü la Montagne triompha des Girondins dans la Convention, jusqu'au 9 thermidor (27 Juillet 1794), jour de la chute de Robespierre.
2
Espèce de bouillotte.
ABOUT (1828â1885).
â Je ne m'en conuaissais pas, répondit le capitaine et je veux que le diable m'emporte .... Mais nous verrons bien. Faites entrer.
Le capitaine sourit dédaigneusement lorsqu'il vit paraltre un jeune homme de vingt ans , d'une beauté presque enfantine. II était de taille raisonnable, mais si frêle et si délicat, qu'on pouvait croire qu'il n'avait pas fini de grandir. Ses longs yeux bleus regardaient auteur d'eux avec une sorte de timidité farouche. Lorsqu'il apercut la belle Eliane, sa figure rougit comme une pêche d'espalier. Le timbre de sa voix était doux, frais, limpide, presque féminin.
â Monsieur. dit-il au capitaine en se tournant A demi vers Eliane, quoique je n'aie pas l'honneur d'être connu de vous, je viens vous parler d'affaires de familie. Notre conversation, qui sera longue, contiendra sans doute des chapitres fastidieux, et je crains que madame n'en soit ennuyée.
â Vous avez tort de le craindre, monsieur, reprit Eliane en se rengorgeant; la marquise de Kerpry veut et doit connaïtre toutes les affaires de la familie, et puisque vous êtes un parent de mon mari....
â C'est ce que j'ignore, madame, mais nous le déciderons bien-tot et devant vous, puisque vous le désirez et que monsieur semble y consentir.
â Le capitaine écoutait d'un air hébété, sans trop comprendre Le jeune comte se tourna vers lui comme pour le prendre ü partie.
â Monsieur, lui dit-il, je suis le fils ainé du marquis de Kerpry, qui est connu de tout le faubourg Saint-Germain, et qui a son hotel rue Saint-Dominique.
â Quel bonheur! s'écria étourdiment Eliane.
Le comte répondit Ãl cette exclamation par un salut froid et céré-monieux. II poursuivit:
â Monsieur, comme mon père, mon grand-père et mon bisaleul étaient fils uniques, et qu'il n'y a jamais eu deux branches dans la familie, vous excuserez l'étonnement qui nous a saisis le jour ou nous avons appris par les journaux le mariage d'un marquis de Kerpry.
â Je n'avais done pas le droit de me marier? demanda le capitaine en se frottant les yeux.
â Je ne dis pas cela, monsieur. Nous avons k la maison, outre l'arbre généalogique de la familie, tous les papiers qui établissent nos droits amp; porter le nom de Kerpry. Si vous êtes notre parent, comme je le désire, je ne doute pas que vous n'ayez aussi entre les mains quelques papiers de familie.
â A quoi bon? Les paperasses ne prouvent rien, et tout le monde sait qui je suis.
â Vous avez raison, monsieur, il ne faut pas beaucoup de par-chemins pour établir une preuve solide; il suffit d'un acte de nais-sance, avec....
â Monsieur, mon acte de naissance porte le nom de Benolt. II est daté de 1794. Comprenez-vous?
â Parfaitement, monsieur, et, en dépit de cette circonstance, je conserve l'espoir d'être votre parent. Ãtes-vous né k Kerpry ou dans les environs? â Kerpry? . .. Kerpry? ou prenez-vous Kerpry?
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LA MÃRE DE LA MARQUISE.
â Mais oil il a toujours été: è, trois Heues de Dijon, sur la route de Paris.
â Eh! monsieur, que m'importe amp; moi ? puisque Robespierre a vendu les biens de la familie....
â On vous a mal informé, monsieur. II est vrai que la terre et le chAteau ont été mis en vente comme biens d'émigré, mais ils n'ont pas trouvé d'acheteurs, et S. M. le roi Louis XVIII a daigné les rendre Ãl mon père.
Le capitaine était insensiblement sorti de sa torpeur; ce dernier trait acheva de le réveiller. II marcha, les poings serrés, vers son frêle adversaire, et lui cria dans le visage:
â- Mon petit monsieur, il y a quarante ans que je suis marquis de Kerpry, et celui qui m'arrachera mon nom aura le poignet solide.
Le comte pdlit de colère, mais il se souvint de la présence. d'Eliane, qui s'étendait, anéantie, sur une chaise longue. II répondit d'im ton dégagé; â Mon grand monsieur, quoique les jugements de Dien soient passés de mode, j'accepterais volontiers le moyen de conciliation que vous m'offrez, si j'étais seul intéressé dans l'affaire. Mais je représente ici mon père, mes frères et toute une familie, qui aurait lieu de se plaindre, si je jouais ses intéréts S, pile ou face. Permettez-moi done de retourner A Paris. Les tribinaux décideront lequel de nous usurpe le nom de l'autre.
Ltl-dessus le comte fit une pirouette, salua profondément la pré-tendue marquise, et regagna sa chaise de poste avant que le capitaine eüt songé amp; le retenir.
Le procés Kerpry contre Kerpry ne se fit pas attendre. Le sieur Benolt eut beau répéter par l'organe de son avocat qu'il s'était toujours entendu appeler marquis de Kerpry, il fut condamné a signer Beno?t et d payer les frais. Le jour oü il recut cette nouvelle, il écrivit au jeune comte une lettre d'injures grossières, signée Benoit. Le dimanche suivant, vers huit heures du matin, il rentra chez lui sur un brancard, avec dix centimètres de fer dans le corps. II s'était battu, et l'épée du comte s'était brisée dans la blessure. Eliane, qui dormait encore, arriva juste £l temps pour recevoir ses excuses et ses adieux.
Si cette aventure n'avait pas fait un scandale épouvantable, la province ne serait pas la province. Les hobereaux du voisinage témoignèrent une exaspération comique; ils auraieut voulu reprendre a la feusse marquise les visites qu'ils avaient faites. La veuve n'en-tendait pas le bruit qui se faisait autour d'elle: elle pleurait. Ce n'est pas qu'elle regrettdt rien de M. Benoit dont les défauts, petits et grands, 1'avaient Ãl jamais corrigée du mariage; mais elle déplorait sa confiance trompée, son espérance perdue, son ambition condamnée Ãl l'impuissance.
Ghiinze ans plus tard Eliane réussit a marier sa fille a un véritable marquis, excellent jeune homrae qui rend sa femme trés heureuse. Malheureusement pour la wère de la marquise, ce marquis est en même temps un ingénieur, ancien élève de l'Ecole polytechnique, qui trouve son bonheur a diriger lui-móme les forges d'Arlange et que ni prières, ni menaces, ni ruses de sa belle-mère ne peuvent attirer a Paris au faubourg Saint-Germain. Ainsi la pauvre Eliane meurt comme Moise, sans avoir mis le pied sur la terre promise.
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T A I N E.
NOTICE BIOGKAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
HlPPOLYTE ADOLPHE TAINE naquit en 1828 è. Vouziers (Ardennes). Brillant élève du Collége Bourbon (plus tard lycée Bonaparte) , a Paris, il remporta le prix d'honneur de rhétorique au conc9urs général de 1847 , et, l'année suiyaKte, il fut admis le premier h l'Ãcole normale. 2 Après avoir obtenu, en 1853, le diplome de docteur ès lettres, il renonca ü la carrière de l'enseignement et se consacra entièrement aux lettres. II publia un Essai sur Tite-Livé (1854), couronné par 1'Académie francaise, et, sous le titre les Philosophes francais du XIXC siècle, une critique trés vive des maitres de l'enseignement officiel. En octobre 1864, Taine fut nommé professeur d'histoire de Tart et d'esthétique d l'Ecole des Beaux-Ar is. Voici les titres de ses principaux ouvrages: Essais de critique et d'hisioire (1857), La Fontaine et ses fables (i860), Histoire de la liitérature anglaise, (4 vol. 1S64), Nouveaux essais de critique et d'histoire (1865). La troisième édition de ce dernier ouvrage, parue en 1874 renferme un article intitulé L' Opinion en Allcma^ne et les conditions de la paix, article écrit au milieu de la guerre (Octobre 1870), et, comme il va sans dire, au point de vue francais, mais avec une intelligence remarquable des choses et une modération trés rare en France dans un pareil sujet. En 1872 il publia ses Notes stir r An giet er re, mais la principale de ses productions récentes est une étude historique et politique, publiée sous le titre Origin es de la France contemporaine, qui permit fl l'auteur de poser avec succès sa candidature Ãl l'Académie francaise oü il entra en 1878. II est mort en 1893. Nous reproduisons un fragment des Essais, relatif aux.
MÃMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON. 3
(II. LE SIÃCLE.)
(1856).
II y a des grandeurs dans le XVIIe siècle, des établissements, des victoires; des écrivains de génie, des capitaines accomplis; un roi, homme supérieur, qui sut travailler, vouloir, lutter et mourir. Mais les grandeurs sont égalées par les misères; ce sont les misères que Saint-Simon révèle au public.
Avant de l'ouvrir, nous étions au parterre, h distance, placés comme il fallait pour admirer et admirer toujours. Sur le devant
1
quot;1 D'après Vapereau, Dictiomiairc des contemporains.
2
Voyez page 506, note 2.
3
Le due de Saint-Shnon t né en 1675 » d'une familie ancienne, mort en 1755, entra a la cour a la fin du règne de Louis XIV, s'attacha au due d'Orléans, qui, après la mort du roi, l'appela au conseil de régenee. Mais il perdit son crédit après la mort du régent et se retira dans ses terres. II s'y occupa a mettre la dernière main a ses Mémoires, qui renferment les renseignements les plus intéressants et les plus détaillés sur la cour de Louis XIV, la régenee et le règne de Louis XV. lis n'ont été publiés que longtemps après sa mort, et ce n'est que depuis 1858 que nous en possédons une édition correcte, reproduite d'après le texte original par M. Chéruel.
MÃMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON.
du thédtre, Bossuet, Boileau, Racine, tout le chceur des grands écrivains, jouaient la pièce officielle et majestueuse. L'illusion était parfaite; nous apercevions un monde sublime et pur. Dans les galeries de Versailles, prés des ifs taillés, sous les charrailles géo-métriques, nous regardions passer le roi, serein et régulier comme le soleil, son emblème. En lui, chez lui, autour de lui, tout était noble. Les choses basses et excessives avaient disparu de la vie humaine. Les passions s'étaient contenues sous la discipline du devoir. Jusque dans les moments extrémes, la nature désespérée subissait l'empire de la raison et des convenances. Quand le roi, quand Monsieur serraient Madame mourante 1 de si tendres et de si vains embrassements, nul cri aigu, nul sanglot rauque ne venait rompre la belle harmonie de cette douleur suprème; les yeux un peu rougis, avec des plaintes modérées et des gestes décents, ils pleuraient, pendant que les courtisans, âautour d'eux rangésquot; 2imitaient, par leurs attitudes choisies les meilleures peintures de Lebrun. 3 Quand on expirait, c'était sur une phrase limée, en style d'academie; si l'on était grand homme, on appelait ses proches, et on leur disait;
Dans eet embrassement dont la doueeur me flatte,
Venez et reeevez l'ame de Mithridate. ^
Si l'on était coupable, on mettait la main sur ses yeux avec indignation, et l'on s'écriait:
Et la mort, a mes yeux dérobant la elarté,
Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté. 4
Dans les conversations, quelle dignité et quelle politesse! II nous semblait voir les grands portraits de Versailles descendre de leurs cadres, avec l'air de génie qu'ils ont recu du génie des peintres. lis s'abordaient avec un demi-sourire, empressés et pourtant graves, également habiles a se respecter et a louer autrui.
Ces seigneurs aux perruques majestueuses, ces princesses aux coiffures étagées, aux robes trainantes, ces magistrats, ces prélats agrandis par les magnifiques plis de leurs robes violettes, ne s'en-tretenaient que des plus beaux sujets qui puissent intéresser l'homme, et si parfois, des hauteurs de la religion, de la politique, de la philosophie et de la littérature, ils daignaient s'abaisser au badinage, c'était avec la condescendance et la mesure de princes nés académi-ciens. Nous avions honte de penser rl eux, nous nous trouvions bourgeois, grossiers, polissons, fils de M. Dimanche, 0 de Jacques
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1
Monsieur désigne ici le frère de Louis XIV, le due Philippe d'OIéans; Madame, sa première femme, Henriette d'Angleterre, qui mourut subiteraent en 1670, et dont Bossuet prononca l'oraison funèbre.
2
Allusion a un passage du eélèbre réeit de la mort d'Hippolyte par Racine, PJièdre, V. 6.
3
Lebrun, peintre eélèbre, né a Paris en 1619, mort en 1690, nommé, en 1662,
4
Racine, Phldre, V, 7. G Personnage ridicule du Festin de Pierre par Molière.
TAINE (1828â1893).
Bonhomme 1 et de Voltaire, nous nous sentions devant eux comma des écoliers pris en faute; nous regardions avec chagrin notre triste habit noir, héritage des procureurs et des saute-ruisseaux antiques; -nous jetions les yeux au bout de nos manches j avec inquiétude, craignant d'y voir des mains sales. Un due et pair arrive, nous tire du parterre, nous mêne dans les coulisses, nous montre des gens débarrassés du fard que les peintres et les poètes ont êi l'envi plaqué sur leurs joues. Eh! bon Dieu! quel spectacle! Tout est habit dans ce monde. Otez la perruque, la rhingrave, les canons, les rubans, les manchettes; reste Pierre ou Paul, le même hier et aujourd'hui.
Allons, s'il vous plait, chez Pierre et chez Paul: ne craignez pas de vous compromettre. Le due de Saint-Simon nous conduit d'abord chez M. le Prince, fils du grand Condé, et en qui le grand Condé, comme dit Bossuet, âavait mis toutes ses complaisances.quot; Voici un intérieur de ménage: Mme la Princesse était sa continuelle victime. Elle était également laide, vertueuse et sotte; elle était un peu bossue. Toutes ces choses n'empéchèrent pas M. le Prince d'en être Jaloux jusqu'a la fureur et jusqu'è la mort. La piété, 1'attention infatigable de Mme la Princesse, sa douceur, sa soumission de novice, ne purent la garantir ni des injures fréquentes, ni des coups de pied et de poing, qui n'étaient pas rares.quot; â
On verra dans Saint-Simon comment Louvois, 2 pour se maintenir, brüla le Palatinat; comment Barbezieux, 3 pour perdre son rival, ruina nos victoires d'Espagne. Les belles facons et le superbe cérémonial couvrent les bassesses et les trahisons; on est Itl comme d Versailles, contemplant des yeux la magnificence du palais, pendant que I'esprit compte tout bas les exactions, les misères et les tyrannies qui l'ont bdti. J'omets les scandales; il y a des choses qu'aujourd'hui on n'ose plus écrire. Les mceurs nobles au XVIIe siècle^ comme les moeurs chevaleresques au XIIe ne furent guère qu'une parade. Chaque siècle joue la sienne et fabrique un beau type; celui-ci le chevalier, celui-la riiomme de cour. II serait curieux de démêler le chevalier vrai sous le chevalier des poèmes. II est curieux, quand on a connu rhomrae de cour par les écrivains et par les peintres, de connaitre par Saint-Simon le véritable homme de cour.
Rien de plus vide que cette vie. Vous devez attendre, suer et ballier intérieurement six ou huit heures chaque jour chez le roi. II faut qu'il connaisse de longue vue votre visage; sinon vous étes un mécontent. Quand on demandera une grdce pour vous, il répondra: âQui est-il? C'est un homme que je ne vois point.quot; Le premier
780
1
Jacques Bonhomme, surnom de Guillaume Caillet, chef des paysans révoltés (Ia yacquerie) qui ravagèrent la France pendant la captivité du roi Jean en Angle-terre {1357). lt;
2
Louvois (1639â1691), voyez page 249, note 5.
3
Le marquis de Barbezieux, (1668â1701), le fils de Louvois, ministre de la guerre après la mort de son père. .
MÃMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON.
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favori, l'homme habile, le grand courtisan, est le due de La Rochefoucauld; suivez son exemple. âLe lever, le coucher, les deux autres changements d'habits tous les jours, les chasses et les promenades du roi tous les jours aussi, il n'en manquait jamais, quelquefois dix ans de suite sans découcher d'oü était le roi, et sur pied de demander un congé, non pas pour découcher, car en plus de qua-rante ans il n'a jamais coucbé vingt fois a Paris, mais pour aller diner hors de la cour et ne pas ótre de la promenade.quot; Vous êtes une decoration, vous faites partie des appartements; vous êtes compté comme un des baldaquins, pilastres, consoles et sculptures que four nit Lepautre. 1 Le roi a besoin de voir vos dentelles, vos broderies, votre chapeau, vos plumes, votre rabat, votre perruque. Vous êtes le dessus d'un fauteuil. Votre absence lui dérobe un de ses meubles. Restez done, et faites antichambre. Après quelques années d'exercice on s'y habitue; il ne s'agit que d'être en représentation permanente. On manie son chapeau, on secone du doigt ses dentelles, on s'appuie contre une cheminée, on regarde par la fenêtre une pièce d'eau, on calcule ses attitudes et 1'on se plie en deux pour les révérences; on se rnontre et on regarde; on donne et on revolt force embrassades; on débite et l'on écoute cinq ou six cents compliments par jour. Ce sont des phrases que Ton subit et que Ton impose sans y donner attention, par usage, par cérémonie, imi-tées des Chinois, utiles pour tuer le temps, plus utiles pour tuer cette chose dangereuse, la pensée. On conté des commérages. Le style est excellent, les ménagements infinis, les gestes parfaits, les habits de la bonne faiseuse; mais on n'a rien dit, et pour toute action on a fait antichambre.
Si vous êtes las, imitez M. le Prince. ,,11 dormait le plus souvent sur un tabouret, auprès de la porte, ou je l'ai maintes fois vu ainsi attendre avec les courtisans que le roi v5nt se coucher.quot; Bloin, le valet de chambre, ouvre les battants. Heureux le grand seigneur qui échange un mot avec Bloin! Les dues sont trop contents quand ils peuvent diner avec lui. Le roi entre et se déshabille. Ãn se range en haie. Ceux qui sont par derrière se dressent sur leurs pieds pour accrocher un regard. Un prince lui offre la chemise. On regarde avec une envie douloureuse le mortel fortuné auquel il daigne confier le bougeoir. Le roi se couche et les seigneurs s'en vont, supputant ses sourires, ses demi-saluts, ses mots, sondant les faveurs qui baissent ou qui montent, l'ablme infini des conséquences.
1
Lepautre (1614â1691), architecte qui construisit les deux ailes au Chateau de Saint-Cloud et dessina la cascade du pare.
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SAECE Y.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÃRAIRE. 1
IjRANCISQUE SARCEY est né rl Dourdan (Seine-et-Oise), en [828. II paitagea au lycée Charlemagne les succès de son ami About et fut rec-u, la même année que lui et Taine, è. I'Ecole normale. 2Après avoir professé sept ans dans différents colléges de province, M. Sarcey abandonna la carrière de l'enseignement et se voua è, la littérature. II est surtout connu comme journaliste et comme critique. II rédigea longtemps avec un talent remarquable le feuilleton dra-matique du lemps, et sans interrompre sa collaboration k ce journal, il entreprit dans la nouvelle feuille d'Edmond About, /e XlX'ème siècle une campagne quotidienne contre les abus du pouvoir sous les ministères de réaction, ce qui lui valut de nombreuses poursuites judiciaires et plusieurs condamnations. Quant aux livres qu'il a publiés, nous nous bornons a mentionner le Nouveau Seigneur de village et Les Misères iFun fonctionnaire chinois nouvelles oü la satire politique domine, le Siège de Paris (1S71), qui a eu un immense succès et dont nous reproduisons un fragment, et la Maison de Molière.
LE PARISIEN D'AVANT LE SIÃGE PEINT PAR LUI-MÃME.
Les journalistes écrivaient nombre d'articles pour démontrer que Paris ne pourrait jamais être investi a moins de quinze cent mille hommes â douze cent mille au bas mot; â qu'une place de guerre qui pouvait se ravitailler et conserver ses communications libres était imprenable, £l moins d'être emportée d'assaut. Quant amp; l'assaut, nous étions ld ....! on dénombrait les troupes de secours, et cette vaillante armée de quatre cent mille gardes nationaux qui surgi-raient de terre, aussitót que nos chefs frapperaient le sol du pied. Ah! i!s n'auraient qu'a venir! ils verraient bien.
Nous nous repaissions de ces chimères, que nous prenions alors, que tout le monde prenait pour des réalités. Mais notre passion nous persuadait plus aisément encore que toutes les démonstrations des gens du métier. Nous ne nous demandions pas précisément s'il fallait faire grand fond sur ces fortifications sur lesquelles 011 feignait de compter si fort. Non, nous partions de cette idéé, tenace et profonde comme toutes les idéés précongues, qu'il était impossible que rennemi arrivdt jusqu'è Paris, qu'il l'assiégedt et le couvrlt de
1
D'après Vapereau, Dictionnaire des contemporains.
2
Voyez page 506, note 2.
LE PARISIEN D'AVANT LE SIÃGE PEINÃ PAR LUI-MÃME. 783
feux. Cette monstruosité ne pouvait nous entrer flans la cervelle. Lë sol sacré de la patrie s'entr'ouvrirait sans doute et dévorerait les bataillons prussiens, avant que fut consommé eet horrible sacrilège.
II y a des peuples dont les imaginations, naturellement tristes, sont hantées de papillons noirs. Les Parisiens, au contraire, out l'esprit toujours ouvert aux crédulités et aux espérances. Jamais ils ne regardent en face la réalité qui leur déplalt; ils ressemblent ei l'autruche, qui se cache la tête entre deux pierres pour 11e pas voir le chasseur qui la vise. Ils se leurrent jusqu'au bout de chimères agréables et détournent volontiers les yeux des malheurs qu'ils ne peuvent plus se dissimuler.
C'était dans toute la presse comme un parti pris de mensonges, qui flattaient la vanité nationale. On ne pouvait guère cacher les progrès des Allemands et leurs succès répétés, partout oü ils ren-contraient nos troupes. Mais on s'en tirait par des excuses que Ton tenait toutes prêtes, pour sauver nos propres yeux noire amour-propre souffrant. Nes défaites étaient plus glorieuses quo des victoires, et Ton disait de la Journée de Woerth que c'était un revers triomphant. On exaltait la gloire de nos retraites, l'hé-roïsme des soldats qui les exécutaient.
Un jour Edmond About vint, qui conta naïvement ce qu'il avait vu, après Reichshoffen, les troupes de Mac-Mahon en pleine déroute, les zouaves jetant leurs armes, pris de vin et pillant, les généraux qui avaient perdu la tóte, et cent lieues de terrain abandonnées A l'ennemi, sans coup férir, quand il eüt suffi de cinq cents hommes déterminés pour disputer les passages ü une armée. A cette révé-lation, ce ne fut qu'un cri contre le malheureux feuilletoniste. Ou le traita de Prussien. II y avait des vérités qu'il ne fallait pas dire, et c'était une trahison de les révéler A l'Europe. Au reste, rieu de tout cela n'était exact; il avait mal vu, il exagérait. Comment sup-poser que les héros de l'Alma, de Magenta, de Solférino avaient fui honteusement devant des Pandours?
Pandours! nous les appelions des Pandours, des Huns, des Van-dales; et nous leur versions sur la tête toutes les injures que nous fournissaient le vocabulaire et l'histoire; de bonne foi, hélas! com-bien pen d'eutre nous étaient capables de se rendre compte des progrès que cette petite et humble Prusse, qui venait de se révéler tout d coup si formidable, avait faits, non pas seulement dans le maniement des armes, mais encore dans les sciences et les arts, qui sont Fhonneur de la paix! Macaulay, 1 le prudent et sa-gace observateur, avait déclaré dès 1843 que la monarchie prus-sienne, le plus jeune des grands Ãtats européens, et que sa population aussi bien que ses revenus reléguaient au cinquième rang, occupait le second, après l'Angleterre, sous le rapport de l'instruc-tion solide, du goüt des arts et de la capacité pour tons les genres de science.
Et il n'était pas même question de nous! Macaulay se trompait
52
1
Macaulay (1808â1859), célèbre Iiistorien anglais. C. Plcetz , Manuel de Littérature frangaise. 4e éd.
SARCEY (1828â ).
sans doute, car il ne nous aimait guère, en bon Anglais qu'il était, et la haine égare. Mais que Ton nous eüt étonnés, si Ton nous avait dit ce jugement, porté par un esprit qui passe pour être un des plus impartiaux et des plus profonds de I'Europe! Nous, la grande nation, au troisième rang! nous qui croyions fixer les regards de l'univers, parce que toute la haute vie cosmopolite se faisait habiller £l Paris et chantait nos refrains! II fallait que nous subissions bien des désastres encore avant d'accepter, sur notre propre compte, des vérités aussi désobligeantes. Sans compter que ce ne sont peut-être pas des vérités aussi incontestables que semblait le croire Macaulay !
Le premier moment de stupeur une fois passé, Paris, avec 1'élasti-cité naturelle de son optimisme, rebondit è 1'espérance. Le ministère Ollivier fut balayé en un jour, et l'on mit il la tête du gouvernement le général Montauban, comte de Palikao. C'était un vieux malin, qui n'eut pas de peine iX nous prendre pour dupes. Je dirais même, si j'osais me servir de cette locution soldatesque, qu'il nous mit tous dedans. 1 II avait bien vu le mauvais effet qu'avaient produit sur la population les vanteries et les fanfaronnades du régime tombé: il prit avec infiniment d'habileté le contre-pied juste de ce système. II ne donna plus aucune nouvelle des opérations militaires. Chaque jour, après la séance, il prenait ü part deux ou trois de ses familiers, et leur glissait mystérieusement amp; l'oreille des paroles énigmatiques: âSi Paris savait ce que je sais, il illuminerait ce soir . . . Chut!quot; ajoutait-il en posant le doigt sur ses lèvres.
Chut!'' répétait Paris, le méme soir, tout bas, du Boulevard Montmartre i la Chaussée d'Antin.
Et quand un membre de la gauche, impatienté de ce silence, s'avisait de demander ü la Chambre quelques renseignements plus positifs, âJe ne puis rien dire, répondait le ministre, mais tout va bien .... Et si on le pressait trop: âJ'ai ü faire . . . . il faut que je m'en aille.....quot;
Ou encore: âII m'est impossible de parler davantage ni plus haut: j'ai depuis vingt ans une balie dans la poitrine, et elle m'interdit les longs discours.quot;
Et l'on s'extasiait sur ces fagons évasives de répondre: â Quel homme! il a depuis trente ans une balie dans la poitrine!
Les journaux ne gardaient pas le même silence que Palikao. II s'abattait tous les matins sur les kiosques 2 une nuée de récits fan-tastiques, qui tenaient en haleine la confiance et la bonne humeur des Parisiens. Un jour, on contait que dix régiments prussiens, acculés conti e des carrières taillées è, pic, avaient été, d'un seulcoup, précipités dans l'abime, et qu'il avait péri vingt mille hommes, entassés les uns sur les autres. â Une effroyable purée! Le lende-main, quelques soldats francais , qui faisaient semblant de laver inno-cemment leur linge sur le bord d'un étang y avaient attiré le gros des forces ennemies, que Bazaine avait ensuite entourées par un mouvement rapide de conversion, et qu'il avait exterminées.
784
1
L'anglais to take in.
2
Les kiosques ou petits pavilions, dans lesquels on vend les journaux, a Paris.
LE PARISIEN D'AVANT LE SIÃGE FEINT PAR LUI-MÃME. 785
On calculait le nombre des Prussiens morts depnis le commence-raent de la guerre: c'était par centaines de mille que Ton comptait les cadavres. Jamais les Grecs, ces Gascons de l'antiquité, contant les défaites de Xerxès, n'avaient fait un aussi effroyable carnage des Perses.
Paris dévorait ces histoires. Un de mes amis, homme de beaucoup d'esprit, mais légèrement sceptique, avait le privilège d'en inventer d'inoules, d'invraisemblables, qu'il avait le plaisir de voir gober aux snobs de ce public crédule. II en a mis pour son compte une demi-douzaine en circulation; et, comme un jour, après l'avoir entendu conter, de l'air le plus sérieux du monde, une de ses bourdes habi-tuelles, je lui demandais quel plaisir il trouvait d eet exercice:
â Moi! aucun, me dit-il, e'est par philanthropic. Voilé, des gens qui vont s'aller coucher sur des pensées riantes; ils feront les rêves les plus agréables du monde; ils seront heureux jusques cl demain. Ce n'est done rien que cela?
Ce qu'il y a d'étonnant, e'est que je lui ai vu mettre vingt fois la crédulité des Parisiens aux plus rudes épreuves, sans la lasser jamais. Tel est leur penchant ü se repaitre des nouvelles qui les flattent, qu'il les eüt encore empaumés, en leur disant une des Mille et une Nuits de la princesse Shéhérazade.
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CHERBULIEZ.
notice biogeaphique et littéraire. 1
Victor cherbuliez est né en 1832 i Genève, oü son père était professeur. II est le neveu cTAntoine-Ãlisee Cherbuliez (1797â 1869), économiste suisse et de Joel Cherbuliez (né en 1806), qui est connu corame écrivain et traducteur et qui a publié depuis 1830 la Revue critique des livrcs nonveaux. M. Victor Cherbuliez s'est fait connaitre par des publications littéraires trés distinguées. Après une fantasie d'archéologie artistique, A propos cTun cheval, causer ie s aihénien7ies (i860, publiée en 1864 sous le titre de: Vn cheval de Phidias'), il a donné une série de romans, dont les principaux, publiés dans la Revue des Deux Mondes, ont eu beaucoup de succès. Nous mentionnons le Comte Kostia (1863), le Prince. Vitale (1864), Paul Méré (1864), Prosper Randoce (1868), dont nous reprodnisons un fragment, Samuel Brohl et Cie (1877) et la Revanche de Joseph Noirel.
PROSPER RANDOCE.
Le principal personnage de ce roman, bien qu'il ne figure pas dans le titre, est M. Didier de Peyrols, jeune gentilhomme dauphinois. Quelques mois après la mort de son père, dont il se croyait le fils unique, il apprend qu'il possède un demi-frère. M. de Peyrols père a, sur son lit de mort, confié ce secret au vieux notaire Patru, son homme de confiance. Celui-ci, en le révélant a Didier, ajoute que M. de Peyrols, n'ayant pu faire aucune disposition en faveur de ce fils cadet, qui ignore son origine , a laissé son ainé entièrement libre de faire pour lui ce qu'il voudra, quand il connaitra sa position et son caractère. Le notaire apprend encore a Didier que ce frère, qui a vingt-six ans, habite Paris sous le nom de Prosper Randoce, qu'il parait être une espèce d'homme de lettres, et qu'il a publié un volume de vers qui ne trouve pas d'acheteurs , intitule: les Ine en dies de V dine.
Le premier soin de Didier est de se procurer un exemplaire de ces poésies et de les étudier en conscience. II y trouve une imitation assez maladroite de Victor Hugo, mais ca et la quelques belles tirades qui lui font conjecturer que l'auteur du volume n'est pas tout a fait dépourvu de talent. Didier se rend a Paris et prend la résolution de s'introduire chez Prosper Randoce sans lui faire connaitre les liens de parenté qui existent entre eux. C'est le récit de cette première entrevue des deux frères que nous-reproduisons.
UN POÃTE INCOMPRIS.
Didier revint le lendemain matin. Bien que d'ordinaire il se mlt avec goöt ^ il portait ce jour-IA, non sans dessein, un paletot un peu fripé 2 et une cravate négligemment nouée dont la fralcheur laissait è. désirer. II monta l'escalier, qui avait bonne tournure, et sonna. Une voix lointaine cria: Entrtz! 11 entra, franchit un vestibule, poussa une seconde porte, et se trouva dans une grande chatnbre moitié salon, moitié cabinet de travail, qui prenait jour sur la rue par deux fenêtres cintrées. Prés de la fenêtre de droite il y avait une longue table è. écrire, et devant cette table un homme assis, le
2 Usé.
1
D'après Vapereau, Dictionnaire des Contemporains.
PROSPER RANDOCE.
cou nu, la chevelure en désordre assez pareille ö une crinière de lion, vêtu d'une sorte de cagoule 1 en laine blanche. Cat homme retourna la tête, et Didier ne put réprimer un tressaillement: ft vingl-six ans, son père devait avoir ce visage âC'est ft M. Prosper Ran-doce que j'ai I'honneur de parler?'' dit-il d'une voix qui n'avait pas tout ft fait son timbre ordinaire. â âAsseyez-vous,quot; répondit Tautre d'un ton brusque; sur quoi, lui tournant le dos, il se remit ft écrire.
Didier s'assit, il profita du délai de grdce qui lui était accordé pour souffler et se reconnaltre. II promena ses yeux autour de lui. Le cabinet de travail de Prosper ne ressemblait nullement ft un paysage de Bohème. 2 Une propreté exquise, un mobilier bien tenu, de Tacajou, du palissandre, des chaises en canne ft dossier doré, deux fauteuils capitonnés, 3 un bahut 4 sculpté, devant la table ft écrire une grande peau d'ours, sur la cheminée une pendule de marbre ft figure, et â¢dans la cheminée un bon feu qui flambait. Ce qui attira surtout I'attention de Didier, ce fut une grande table surcliargée de brie ft-brac, 5 de vieux cuivres, de statuettes, de bronzes, dont quelques-uns étaient de prix. Pour la première fois de sa vie, il fit un inventaire; 11 calcula dans sa tête ce que pouvait valoir cette table et ce qu'il y avait dessus; puis il estima tant bien que mal le prix des six chaises, des deux fauteuils, du bahut, de la pendule. Quand il eut fait son compte, il reporta ses yeux sur Prosper, qui lui tournait toujours le dos et semblait absorbé dans son travail. En face de la table ft écrire, il y avait une glace, et dans cette glace Didier pouvait aper-cevoir la figure de Prosper. II s'assura de nouveau que son demi-frère ressemblait beaucoup ft leur père; c'étaient les mêmes cheveux crépus, le méme front étroit, mais élevé, le même nez aquilin, le même menton un peu pointu. Seulement Prosper était plus beau, 1'ensemble de ses trails plus régulier.
Prosper continuait d'écrire. Didier perdit patience. II se leva. âJe vois, monsieur, dit-il, que j'arrive dans un mauvais moment''. .. . Prosper eut l'air ou se donna l'air de se réveiller; il secoua sa tête et ses cheveux ébouriffés 0 com me pour chasser le démon poétique qui le possédait, il repoussa du talon le tabouret sur lequel reposaient ses pieds et qui était apparemment le trépied de Delphes, posa sa plume avec un geste solennel, toisa Didier. âQu'y a-t-il pour votre service?quot; demanda-t-il sèchement.
âJe ne sais, monsieur, comment vous expliquer .... Ma démarche va vous paraltre étrange. Je suis un provincial qui se pique de littérature. J'aime de passion les beaux vers, et je gémis de la di-sette de talents oü nous sommes. Un heureux hasard a fait tomber
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1
Cagoule, sorte de vêtement de moine, ample et enveloppant tout le corps.
2
C'est-a-dire son cabinet riavait pas du tout Vapparence de la pauvreté. La bohème ?{v. page 741, note 3) se dit par extension de la vie, de la situation des vagabonds, des pauvres diables et spécialement des hommes de lettres et des artistes qui vivent â dans le désordre et la misère.
3
Capitonné signifie garni de capitons, c'est-a-dire de bourres de soie.
4
h Bahut (pr. ba-u), meuble ancien en forme d'armoire.
5
On donne le nom de bric-a-brac (pr. bri-ka-brak, au pluriel invariable) aux objets vieux, com me bahuts, tableaux, statuettes, etc.
0 Cheveux en désordre.
CHERBUUEZ (183 2â ).
sous mes yeux les Incendies de l'dtne. II m'a paru que ce livre nous promettait un poète. La curiosité m'a pris de connattre 1'auteur. J'ai forcé votre porte, je suis venu vous demander la permission de vous voir. Veuillez prendre en bonne part mon indiscrétion.quot;
Prosper Randoce éprouvait une émotion qui tenait de I'attendrisse-ment; il n'était pas blasé sur le succès, l'aventure lui parut fabuleuse. Un quidam qui avait lu les Incendies, qui admirait les Incendies, qui avait peut-être fait le voyage de Paris tout exprès pour voir 1'auteur des Incendies / . . . Comme il avait la vue un peu basse, il avanca la tête pour contempler de plus prés eet animal rare et peut-être utile. II le regarda un instant dans les yeux, puis l'invraisemblance de sa bonne fortune l'inquiéta; il craignit de donner dans un panneau, 1que le quidam ne füt un mauvais plaisant; d tout hasard il se tira d'affaire par une cabriole. Se soulevant a moitié sur sa chaise: âComment voulez-vous me voir ? demanda- t-il; de face, de profil, en trois-quarts, assis, debout, dans une ombre pleine de mystère, illuminé a giornoï .... Choisissez la pose, l'attitude; je ne vous refuserai rien.''
âAvant de faire mon choix, répliqua Didier en souriant, je vou-drais connaitre votre tarif.''
Tiens, pensa Prosper, ce n'est pas une béte! II prit aussitót son parti, avanca un fauteuil; mais il lui restait quelque inquiétude. âHomme étonnant, dit-il, noble ami des muses, asseyez-vous ld, dans le plus mollet de mes fauteuils. Que pourrais-je bien imaginer pour vous étre agréable? Je m'en vais placer un coussin derrière votre tête, un carreau sous vos pieds .... Mettez-vous d l'aise et laissez-moi vous contempler. Vous êtes l'homme miraculeux que j'attendais de-puis quatre ans; je vous ai vu en rêve. Apparition divine! . . . Dieu juste! il est done vrai que mon pauvre rossignol a trouvé au fond des bois un lecteur, et, qui mieux est, un admirateur! Franchement, je ne suis pas de votre force. Je crois bien avoir lu les Incendies; quant d les admirer .... Entre nous soit dit, ils ne valent pas le diable.quot;
âVous m'affligez, monsieur; mais peut-être avez vous raison. Mes amis me plaisantent sur mon goüt pour la poésie, ils prétendent que je ne m'y connais pas.quot;
Prosper se mordit la lèvre. Cet animal, pensa-t-il, est par trop complaisant. Qui diantre lui demandait d'être de mon avis? â âQuand je vous dis, reprit-il d'un ton aigre doux, qu'ils ne valent pas le diable .... entendons-nous, que diable! entendons-nous. Les Incendies sont un péché de jeunesse; mais il y a péchés et péchés . . . . â Oh ! nous nous entendons, interrompit Didier. Quand vous com-parez votre péché è. ceux des autres, il vous semble véniel. 2 Nous sommes bien prés de nous accorder. Dieu me garde de prétendre que les Incendies soient un des chefs-d'oeuvre de l'esprit humain! II m'a paru seulement, comme je vous le disais tout d l'heure, qu'ils nous promettaient un poéte. Je pensais en les lisant: 1'auteur a quelque
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1
Douncr damk le [tin) panneau signifie se laisser attraper, se laisser tromper. [Panneau : filet pour prendre des lièvres, des lapins).
2
Les péchés véniels (du latin venialis, venia), e'est-a-dire qui peuvent étre pardonnés, sont des péchés moins graves et qu'on oppose, dans le langage des théolo-giens catholiques, aux péchés mortels. e'est-a-dire qui donnent la mort a Tame.
PROSPER RANDOCE.
chose t, dire, un jour il le dira. . .. Un homme qui a quelque chose ü dire est A mes yeux un homme è. part. J'ai voulu m'assurer que je ne m'étais pas trompé. Je suis un huissier qui yient rappeler i votre talent que le jour de l'échéance est proche, qu'on vous attend, qu'on veut être payé! J'ai la conviction que vous êtes solvable.quot;
Prosper prit confiance. II se gourma, 1 se carra, se gonfla, passa solennellement sa main dans sa vaste chevelure. II éprouvait le besoin de se donner un peu d'exercice, il jugea que l'occasion était bonne pour piaffer 2 un peu, pour âdéployer son tonnerre.quot; Se drapant dans sa cagoule, les yeux au platond, il arpenta la chambre d grands pas.
âHuissier de mon coeur, dit-il, vous avez raison. Oui, il y a quelque chose ici (et il étreignait ses deux tempes des cinq doigts de sa main gauche). Oui, il y a quelque chose Ifl (et il se frappait la poitrine fl tour de bras en secouant la tête comme un cheval qui hoche avec la bride). Vous avez confiance en moi. C est bien, Un jour vous direz avec une juste fierté: J'avais deviné ce Prosper Ran-doce .... Ce jour-lè., tous les incrédules se vanteront d'avoir cru; mais votre gloire ne vous sera point otée. Ayant eu part au danger, vous aurez part ft I'honneur .... Eh bien! oui, mon clier, la tête que voici est une cuve, et dans cette cuve il y a quelque chose qui fer-inente, qui travaille, qui bout. Gare 3.1'explosion! Heureusement les douves sont en vieux chêne et cerclées de fer .... Que j aie quelque chose a dire, oh! cela n'est pas douteux. Laissez-moi le temps d'em-boucher mon grand porte-voix. Je vous jure par ma première pipe que ina voix portera loin, qu'elle sera entendue de 1 univers et d autres lieux connus .... Vraiment cela me fait plaisir que vous ayez foi en moi. C'est de bon exemple; tous mes anciens amis me croient un homme fini. Messieurs, voici 1111 honnête garcon qui est arrivé de la province tout courant pour m'annoncer qu'il ne tient qu a Prosper Randoce d'être un grand homme .... Et pourquoi pas? Je suis un dróle bien découplé; j'ai la taille réglementaire et une volonté d'enragé. Regardez mes coudes, mes genoux, voilé, des articulations qui sont encore toutes neuves; cela ne sent pas le cambouis ' . . . . II y a, voyez-vous, mon cher, une belle place a prendre, lout ce qui se fait aujourd'hui ne vaut pas qu'on le ramasse, c'est de la camelotte. Les plus habiles ont de la patte; 3 voili tout. Grand Dieu! qu'est devenu le grand art, la grande poésie, le grand style? (II pronongait le mot grand èl pleine bouche comme un chauvin 4 d'autrefois parlant
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1
Gourmer, proprement mcttre la gourmette (Ia petite chainette de fer au mors da cheval), puis: battre a coups de poing. Se gourmer signifie; affecter un air raide et compassé.
2
Pia.tjer se dit proprement du cheval: frapper la terre des pieds en les levant fort haut.
3
Le mot patte est dit ici par allusion aux chiens savants, dont l'adresse est toute mécanique et l'intelligence toute de routine.
4
0 Chauvin est le nom du principal personnage d'une pièce de Scribe , Le Soldat labonreur, qui se fait remarquer par une admiration sans bornes, une foi aveugle et niaise en tout ce qui regavde Napoléon ier. Ce personnage, popularise par le spirituel crayon d'un peintre, est devenu en France le type du fanatisme napoléonien, ensuite de tout fanatisme politique, de tout patriotisme exagéré, désigné dès lors par le nom de chauvinisme.
CHERBUL1EZ (1S32â ).
de la grrrande nation). Le dieu du jour, c'est le truc. 1 Aimez-vous la ficelle? 2 â â on en a mis partout. Je ne vois au thédtre que des esca-moteurs qui filent la carte. 3 Et le public imbécile bat des mains, il trépigne, il brait, il se pdme. Notez qu'il n'est plus besoin de Ie tromper; il aime amp; voir clair dans les tours qu'on lui joue; il a vu partir la muscade, 4 il sait oü elle est et n'en brait que plus fort. ... J'aurais pu faire comrae les autres. Oh! que nenni! Je veux entrer dans le succès par la voie royale, par la grande porta de la gloire, A grandes guides, sur un char triomphal attelé de quatre chevaux blancs. Je méprise cordialement le public. Le mépris est ina muse. Caligula, je vous assure, était un homine d'esprit; il est certain que si d'nn bon coup d'espadon 5.... Non, point de concession. Ah! public imbécile, public idiot, tu veux des tours de gibecière! 0 Tiens, voilé, de Tart, voilé de la poésie, voilé du style, voila des vers comme on n'en fait qu'é Jersey. 6 Tu regimberas 7 d'abord, tu secoueras tes longues oreilles; mais; je te connais, tu finiras par braire. Un homme qui se tient debout finit toujours par avoir raison. On se dit: C'est un phénoniène. Ma foil réussisse qui voudra par les courbettes; moije prétends réussir par l'insolence. Je suis en fonds, j'en ai é. revendre...quot;
Tandis que Prosper Randoce discourait de la sorte en gesticulant et en cherainant é grands pas, Didier, immobile dans un fauteuil, ne soufïlant mot, observait son demi-frère avec une extréme attention. â II a le tour de visage de mon père, pensait-il; mais, si frappante qn'elle soit, la ressemblance n'est pas parfaite. Ce n'est pas de lui qu'il a hérité ses yeux. -â C'étaient des yeux étranges que ceux de Prosper, grands, bien fendus, couleur d'acier, beaux si l'on veut, mais d'une beauté inquiétante, ardents et qui cependant faisaient froid ; on y sentait du dessous, et le regard, percant malgré la myopie, était sans flamnie; ce regard disait trés nettement: Je n'aime que moi. Les yeux é part, Prosper était bien le portrait de M. de Peyrols, mais avec un peu moins de noblesse et beaucoup plus de finesse; c'étaient les mêmes traits, mais amincis, affinés, élimés. 8
1
Truc est le nom d'une machine employée au théatre pour opérer les changements de scène. Ce mot se dit populairement pour adresse, habiletc.
2
On voit la ficelle signifie; on voit comment la chose se fait. On parle des ficelles dramatiques, et l'on dit: Cet auteur connait les ficelles du métier. Ces locutions viennent de la ficelle avec laquelle on fait mouvoir les pantins, les mannequins sur un théatre de marionnettes.
3
Filer la carte, veut dire tirer chaque carte avec assez d'attention pour la recon-naitre et se procurer les bonnes adroitement et par tricherie.
4
La muscade est: i) le fruit du muscadier; 2) la petite boule de la grosseur d'une muscade, dont se servent les prestidigitateurs.
5
Espadon, grande et large épée qu'on tenait a deux mains. â â Utinam populus Ito7}ia?ius unam cervicem haberet,quot; dit Caligula dans Suétone [Caligula XXX). 9
6
Victor Hugo a longtemps vécu a l'ile de Jersey (voyez page 598).
7
Regimber, remuer les jambes, ruer, se dit proprement des bétes de monture quand on les touche de 1'éperon. Au figuré: se révolter.
8
C'est-a-dire plus minces% plus fins, plus usés.
9
Plüt aux dieux que le peuple romain n'eüt qu'une tête.
PROSPER RANDOCE.
De son coté, Prosper jetait par instants un rapide coup d'oeil A Didier. II se disait, non sans quelque satisfaction: âComme il m'écoute!quot; Depuis longtemps il n'avait eu a sa disposition une paire d'oreilles si dévotement recueillies. Ignorant la vrai motif d'une attention si bénévole et si soutenue, 11 1'attribuait i cette curiosité provinciale qui veut tout savoir pour le plaisir de savoir, dont la candeur happe 1 les mots au vol, dont les patiences sont infinies, genre de curiosité qui est inconnn ,1 Paris, parce qu'il Paris on n'a pas le temps, parce qu'a Paris les heures sont des minutes, parce qu'Ãl Paris on donne au prochain le court moment qu'on attrape entre deux accès de fièvre, parce qu'Ãl Paris on distingue les hommes en animaux nuisibles et en animaux utiles et que les inoffensifs n'existent pas, parce qu'è, Paris on ne tient A savoir le fond de rien, attendu qu'on sait d'avance le fond de tout.
Après une courte pause, Prosper se remit il caracoler. âJ'ai mal débuté, mon cher, reprit-il. La contagion m'avait gagné. Moi aussi j'ai sacrifié aux idoles. J'ai gdché 2 dans le temps deux méchants vaudevilles qui, après tout, en valaient bien d'autres; mais j'ai joué de malheur. Le premier est tombé ü plat; une chute silencieuse, une glissade dans la neige, le second fut sifflé. Vous ne sauriez croire combien ce bruit est désagréable. Le pauvre diable d'auteur a beau se dire que la cabale n'en veut qu'Ãl sa pièce, la joue lui cuit, il sent
bien qu'il s'y est passé quelque chose.....J'étais moulu, 3 Ã1 demi
mort. Par charité, un honnéte critique saupoudra 4 mes blessures d'une poignée de sel, ce n'était pas du sel attique. Ma foi! la douleur me réveilla, je criai comme un aveugle. II m'en coüta cher: je fus étrillé, 5 écorché vif.... La critique, mon cher, est une cavernequot; ....
Tout en continuant de discourir, le poète s'apercoit que le paletot de Didier est un peu fripé. Cette découverte le decide a finir Ia scène:
âC'est quelque pauvre diable, pensa-t-il. II n'est pas venu ici pour rien. Je gage que le traitre s'appréte Ãl tirer de ses larges poches un volumineux manuscrit. C'est un éléphant en quête d'un cornac.''
âMon cher, s'écria-til, vous vouliez voir, vous avez vu. A cette heure vous savez ce que c'est qu'un grand homnie. Arrêtons les frais, assez de flic-fiac; ü le rideau tombe, la représentation est finie, éteignons les quinquets. 6 Dieu vous ait en sa sainte garde.quot;
791
1
Happer (mot d'origine germanique) se dit proprement du chien qui saisit avec la gueule ce qu'on lui jette.
2
Gdcher veut dire délayer, détremper du mortier ou du platre pour maconner, puis il signifie, au figuré: faire quelque chose grossièrement, négligemment.
3
Moudre un homme (de coups) signifie au figuré: le battre violemment. Aussi dit-on au figuré: Et re tout moulu pour: avoir été maltraité (als geradbraakt zijn).
4
^ Saupoudrer signifie, déja par sa composition avec le latin sal, poudrer de sel. Par extension on dit aussi saupoudrer de far ine % etc.
5
Et ril Ier , proprement: nettoyer le poil d'un cheval avec Vet rille (du latin strigilis), â¢veut dire au figuré: battre, malmener.
6
Qui?iquets, lampes dont on se sert au théatre pour éclairer la scène.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE
de l'histoire de la
LITTÃRATURE FRANQAISE.
ière PÃRIODE. MOYEN AGE.
i poésie épique et lyrique.
.. ⢠-
Dans le Midi: Troubadours (langue d'oc): canzones, tensons,
plaints, sirventes.
Dans le Nord: Trouvères (langue d'oll): chansons de geste, romans, fabliaux, lais.
Cycle carlovingien.
Théroulde oh Turold (?) (iie siècle): Chanson de Roland.
Cycle breton de la Table ronde du roi Artus:
Chrestien de Troyes (12e siècle): Perceval le Gallois,Lancelot du Lac,e.\.c.
Cycle d'Alexandre:
Roman d'Alexandre (i2e siècle) (donne son nom au vers alexaudrin).
Robert Wage (i2e siècle): Romans de Brut et de Ron.
Guillaume de Lorris (règne de Louis IX) j Jean de Meung (règne de Philippe-le-Bel) ) rquot;quot;aquot; 'e a cse-Rutebeuf (règne de Louis IX), trouvère, auteur de fabliaux.
Marie de France, auteur de lais.
Pierre de Saint-Cloud (12e siècle), auteur d'une des meilleures parties
du premier Roman de Renart.
Jacquemart Gelee de Lille (règne de Philippe-le-Bel), auteur de Renart le Nouvel.
genre lyrique proprement dit.
Quesnes de Béthune (temps de la 4e croisade).
Thibaut de Champagne (1201â1253), imitateur des troubadours
Christine de Pisan (1363â1420): hallades, poésies légères.
Eustaghe Desghamps (t 1422): ballades, rondeaux.
Olivier Basselin (i5e siècle): chants bachiques appelés vaux-de vire.
Charles d'Orléans f1391 â1464).
Villon (1431â1500): Le Grand Testament.
tableau chronologique.
genre dramatlque.
Mystèrcs et Miracles représentés par les Confréries. Privilège accordé en 1402 par Charles VI è. la Confrérie de la Passion et Resurrection de A'otre Seigneur.
Moralites, farces et soties jouées par les Basochiens et les Enfants sans souci.
Pierre Gringoire (1475â1547): Vhomme ohstiné.
IJAvocat Pathelin (fin du i5e siècle), farce faussement attribuée a Pierre Blanchet.
prose: chroniqueurs.
Villehardouin (1160â1213): Hisioire de la Conqucte de Constaniinople ou Chronique des empereurs Baudouin et Henri.
JoiNViLLE (1223â1319): His to ire de saint Louis.
Froissart (1333â1410): Chronique de Prance, d An gieter re, etc.
Commines (1445 â1509): Mémoires.
IIE PÃRIODE. RENAISSANCE, XVP SIÃCLE.
poés1e épique et lyrique.
Clément Marot (1495 â1544): élégies, épitres, complaintes, ballades, rondeaux, chansons, épigrammes.
Pierre de Ronsard (1524â1585): odes, hymnes, sonnets, la Franciade, épopée.
La Pléiade francaise: Ronsard, Du Bellay (Défense et Illustration de la lang?te francaise), Baïf, Daurat, Belleau, Jodelle, Ponthus de Thiard.
Du Bartas (1544â1590): Semaine, hymne didactique.
Desportes (1546â1606): Sonnets, Imitation des psaumes.
Bertaud (1552â1611): poésies diverses.
Agrippa d'Aubigne (155 iâ1630): Les Tragiques, satires.
GENRE DRAMATlQUE.
La représentation des mystères est défendue en 1547. Restauration du thédtre antique.
Jodelle (1532â1573): tragédies: Cléopdtre captive, Didon se sacrifiant. Comédie: Eu géne ou la Rencontre.
Garnier {1545â1601): tragédies: Porcie, Ilippolyte, Cornélie, Marc-Antoine, la Iroade, Bradamante.
prose.
Rabelais (1483â1558): Vie de Gargantua et de Pantagruel, roman satirique.
794
IIIe période. Première moitie du xvii6 siècle. 795
Marguerite de Valois , reine de Navarre (1492â1549); LHéptamcron,
Let/res (è son frère Frangois Ier).
Calvin (1509â1564); Institution chrétienne.
Amyot (1513â1593): Traduction de Piutarque.
La Bdétie (1530â1563): De la servitude volontaire.
Montaigne (1533â1592): Essais.
La Satire Ménippée (1593), composée par Le Roy, Pithou, Rapin, Durant, Chrestien, Passerat, Gillet.
IIIE PÃRIODE. PREMIÃRE MOITIÃ DU XVIP SIÃCLE.
(lUSQU'EN 1661 , ÃPOQUE DE LA MAJORITÃ DE LOUIS XIV.)
poésie épique et lyrique.
Francois de Malherbe (1555â1628), le réformateur de Ia langue et
le législateur de la versification: odes, stances.
Régnier (1573 â 1613), l'adversaire de Malherbe: satires, elegies. Racan (15S9â1670); odes, stances, les Bergeries, pastorale. VoiTURE (1598â1648): poésies badines.
Scudéri (1601â1667): Alaric, épopee; poésies légères.
Scarron (1610 â1660): poésies burlesques, LÃnéide travestie.
genre dramatique.
Hardy (1560â1632), imitateur de drames italiens et espagnols.
Scudéri (1601â1667): tragi-comédies.
Rotrou (1609â1650): Venceslas, tragédie; comédies.
Cyrano de Bergerac (1620 â 1655): Agrippine, tragédie, Le Pédant
jotié, comédie.
Scarron (1610â1660): comédies bouffonnes.
piekee Corneille (1606â1684):
Le Cid (1636), tragédie tirée de l'histoire espagnole.
l^es Horaces (1638j, 1 tirées de I'liistoire romaine.
Cmna (1639), ) 0
Polyeucte (1640), tragédie tirée d'une légende chrétienne. Lc Menteur (1642), comédie de caractère.
prose.
Agrippa d'Aubigné (155iâ1630): Histoire universelle depitis l'an
1550 jusqu'a Pan 1601.
Théodore de Bèze (1509â1605): Abraham sacrifiant.
Balzac (1594â1654): Lettres.
VoiTURE (1598â1648): Lettres.
Descartes (1596â1650); Discours de la Méthode (1637).
796 tableau chronologique.
Pascal (1623â1662); Letires provinciales (1656).
Pensées, publiées après sa mort.
IVe PÃRIODE. SIÃCLE DE LOUIS XIV.
(1561â1715.)
poésie épique et lyrïque.
La Fontaine (1621â1695); douze livres de Fables (1668â1692). Boileaü (Despréaux) (1636 â 1711):
Satires (1660 â1698).
Epitres (1669â1695).
L'art poétique (1669 â 1674).
Le Lutrin, poème héroï-comique (1672â1674).
genre dramatique.
Molière (Jean Baptiste Poquelin (1622â1673).
Comédies:
Les Prédens es ridicules1 (1659).
\' Ãcole des Maris (1661).
L?Ãcole des Femmes (1662).
Bon Juan ou le Festin de Pierre* (1665).
Le Misanthrope (1666).
Le Jartnffe (1667).
Amphitryon (1668).
George Dandin* (1668).
L?Avare* (1668).
Monsieur de Pourceaugnac* (1669).
Le Bourgeois gentilhomme* (1670).
Les Fourberies de Sc apin* (1671).
Les Femmcs savant es (1672).
Le Malade imaginaire* (1673).
Thomas Corneille (1625â1709), frère de Pierre Corneille.
Ariane (1672), i
Le comtc cTEssex (1678), ) 0 Jean Racine (1639â1699):
Les Frères ennemis ou la Thébaïde (1663), tra édies tirées de
Alexandre (1665), Fhistcire grecque.
Andromaque (1667), ' 0 1
Les Plaideurs (1668), comédie imitée d'Aristophane.
Ihjtannicus {iG6()), | trag^jes tjr^es de l'histoire romaine. Berémce (1670), ) 0
Bajazet (1672), tragédie tirée de l'histoire turque.
Mithridate (1673), tragédie tirée de l'histoire romaine.
^Phèdrf6^ 67 ^W e ' I tragédies tirées de l'histoire grecque.
1
Les pièces marquées d'un astérisque (-) sont écrites en prose.
ive période, siècle de louis xiv.
Esther (1688), I trag^dies tirées de rhistoire biblique.
Athahe (1691), i 6
Boursault (1638-1701): Le Mercure galant, Icomédies.
Esope a la ville, Esope a la cour, 1
Quinault (1635â1688): comédies, tragédies, tragi-comédies, opéras.
Brueys (1640â1723) et 1 Le Grandeur, j comédiesgt;
Palaprat (1650â1721): ! L?Avocat Pathclin, )
Regnard (1656â1709): Le Joueur, Le Distrait, Les j cotnédies Ménechmes, Le Légataire universel, ) comeaies-
histoire.
Cardinal de Retz (Paul de Gondi) (1614â1679): Mémoires. La Rochefougauld (1613â1680): Memoires (régence d'Anne d'Autriche).
Jean Racine (1639â1699): Abrégé de rhistoire de P or t-Roy al. Saint-Real (1639â1692): Histoire dé la conjuration des Espagnols
contre Venise (plutót roman qu'histoire).
Vertot (1655 â1735): Histoire des revolutions de Portugal.
Histoire des rcvolutiotis de Suède.
narration fictive.
Mme de la Fayette (1634â1693): romans.
La Princessc de Clev es, La Comtesse de Montpensier, etc.
Perrault (1628â1703), Contes de fees. (1697).
Fénelon (1651â1715), Aventures de lélémaque.
genre didactique , philosophie.
La Rochefougauld (1613â1680): Maximes.
Bossuet (1627â1704): Discours sur rhistoirè universe lie. La Bruyère (1639â1696): Les Caractères ou les Mceurs de ce siècle. Fénelon (1651â1715): Traité de réducation des Jlllcs.
Dialogues des Morts.
Traité de F existence de Dien.
eloquence.
Bossuet (1627â1704): Oraisons funèbres.
Fléchier (1632â1710): Oraison funèbres.
Bourdaloue (1632â1704): Sermons.
genre épistolaire.
Mme de Sévigné (1626â1696): Lettres (adressées a Mmc de Grignan, etc.) Jëan Racine (1639â1699): Lettres (adressées a son fils, etc.). Mme de Maintenon (1635 â1719): Lettres.
797
I â â ââ-
798 tableau chronologique.
VE PÃRIODE. XVIIIE SIÃCLE.
poesie épique et lyrique.
Jean-Baptiste Rousseau (1670â1741): Odes, cantates, épitrés, : épigrammes.
Louis Racine (1692âT763), iils de Jean Racine:
La Religion, poème didactique; odes, cpitres.
Voltaire (1694 â 1778): La Henriade, épopée (1728),
Odes, épltres, satires, épigrammes.
Gresset (1709â1777): Vert-Vert, poème badin en quatre chants. Delille (1738â1813): Lcs Jar dins, F Imagination.
Traduction en vers des Géorgiques et de TÃnéide. Gilbert (17s1â1780): Le i8e siècle, Mon apologie, satires.
Florian (1755â1791.): Fables.
Le Bailli (1756â1832): Falies nonvelles.
Andrieux (1759â1833): Conies en vers {le Meunier dé Sans-Souci). Andre Chénier (1762â1794): poésies lyriques.
Joseph Chénier (1764â1811): Odes, hymnes, épitres, satires.
genre dramatique.
Le Sage (1668â1747): Tnrcaret, * )
Crispin, rival de son maitre* i come les-Crébillon (1674â1762): Idoménée, Ãlecire, Catilina, tragédies. Dëstouches (1680â1754): Le Philosophe mar ié, comédie.
Marivaux (1688â1763): Les Jeux de VAmour et du \
Has ard* (1730), j
Le Legs* (1736), ] comédies
Les fansses C071fidences* (1736),
L'Epreuve* (1740),
PiRON (1689â1773): La Métromanie (1738), comédie.
Voltaire (1694â1778): tragédies:
Oedipe (1718).
Brutus (1730).
Zaïre (1732).
Mahomet (1742).
Mérope (1743).
Sémiramis (1748).
Oreste (1749).
Rome sanvée (1752).
Jancrède (1760).
Comédies:
Les Originaux (1732). Nan ine (1749).
Gresset (1709 âinquot;!): Le Méchant, comédie.
ve période, xviii6 s1èclk.
Diderot (1713 â 1784): Le fiis naturel,* Le Père de faviille* drames.
Sedaine (1719â1797); Le philosophe sans le savoir,* ) ,
Za Gagetfre imprévue* | comedies.
Beaumarchais (1732 â1799): Le Barbier de Seville* (1775),
Le Mariage de Figaro* (1785),
Ducis (1733â1816): tragédies imitiées de Shakespeare {Hamlet, Romeo
et Juliette, le roi Lear, Macbeth, Othello').
Collin d'Harleville (17ssâ1806): Le vieux Céiibataire, comédie. Andrieux (1759â1833): Les Ãt our dis (1788), comédie.
Joseph Chénier (1764â1811): Charles IX, Calas, Libère, tragédies.
histoires mémoires.
Rollix (1661 â1741): Histoire ancienue, Histoire romainc, Saint-Simon, due de ^1675 â1755): Mémoires.
Voltaire (1694â1778); Vie de Charles XII, roi de Suède (1731).
Siècle de Louis XIV (1751).
Histoire de la Russie sous Fierre Fr (1763). J.-J Rousseau (1712 â 1778): Confessions.
Beaumarchais (1732â1799): Mémoires.
Ségur, le père (1753â1833): Décade historique, Mémoires.
narration fictive.
Le Sage (1668â1747): Le Diable boiteux (1701), roman satiriqne.
Histoire de Gil Bias de Santillane (1715â1735). Voltaire (1694â1778): romans (Zadig, Jéannot et Colin, etc.). J.-J. Rousseau (1712â1778); La nouvelle Héloïse, roman. Marmontel (1723â1799): Bèlisaire, Contes in or au x,
Bernardin de St.-Pierre (1737â1814): Paul et Virginie (1788).
La Chaumière indienne (1791). Florian (1755 1794) â¢' imitation de Don QuichotteNuma Potnpiiius, Guillaime Teil.
éloquence.
Massillon (1663â1742); Sermons {Petit Carémé), Oraisons funèbres. Mirabeau (1749â1791): Discours (Assemblée constituante).
politique, philosophie, science.
Montesquieu (1689â1755): Lettrespersanes (1721), ouvrage satirique. Considération sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734). Esprit des lois (1748).
Voltaire (1694â1778): Essai sur les mceurs et Pesprit des nations.
Dictionnaire philosophique.
Buffon (1707â1788}: Ãpoques de la nature, Histoire naturelle.
C. Plcetz, Manuel de Littérature francaise. 4= éd. 53
799
comedies.
tableau chronologique.
J.-J. Rousseau (1712 â1778): Du Contrat social, Ãmile (1762). Vauvenargues (1715â1747^; Maximes.
L'abré Barthelemy (1716 â 1795): Voyage du jeune Anacharsis. Diderot (1713â1784) et cTAlembert (1717 â 1783), les principaux rédacteurs de \Encyclopédie ; en collaboration avec Voltaire, Bnffon, Montesquieu, Condillac, Duclos, Turgot, Helvétius, d'Holbach, Necker, Marmontel, Raynal, Grimm, etc.
Volney (1757â1820): Les Ruines.
VIE PÃRIODE. XIXE SIÃCLE.
poésie épique et lyrique.
Viennet (1777â1868): Fables, Ãptires.
Béranger (1780 â1857): Chansons.
Millevoye (1782â1816); élégies, poèmes épiques.
Lamartine (1790â1869); Meditations poétiquês, La Mort de Socrate, Harmonies poétiquês et religieus es, Jocelyn, La Chute d'un atige, Rccueillemenls poétiquês.
Ãmile Deschamps (1791 â1871): Ãtudes francaises et étrangères. Antony Deschamps (1800 â 1869): traduction en vers de la Divine
Comédie du Dan te. Satires.
Casimir Delavigne (1793â1843): Les Messéniennes, élégies.
La Villéliade, poème héroï-comique. Napoléofi en Egypte, poème épique. La Némésis (52 satires politiques). Alfred de Vigny (1799â1863): Moïse, le Trappiste, le Cor. Victor Hugo (1802â1885): Odes et Ballades, Orientates, Contemplations . Eeuilles d'automne, Chants du Crépuscule, Les Rayons et les Ombres , les Chants des Rues et des Bois, Légende des Siècles, CAnnée terrible, la Pitié stipréme, les Quatre Vents de rEsprit. Mme de Girardin (Delphine Gay) (1804â1855): odes, élégies Barbier (1805â1882): Les lambes, satires.
Alfred de Musset (1810â1857): Odes, stances, sonnets, épitres, contes. Théophile Gautier (1811â1874): Poésies, Emaux et Camées. Franqois Coppée (1843â ): Poésies, Comédies et drames. Théod. de Banville (1823â ): Odes funambulesques, Les Exilés. Jos. Soulary ( ): Sonnets, Poèmes et poésies.
Sully Prudhomme (1839â ): Sonnets et poèmes.
Paul Deroulède ( ): Chants die soldat.
genre dramatique.
Raynouard (1761 â1836): Les 'Lemptiers, tragédie.
Ãtienne, dit de Jouy (1769 â 1846): Sylla, Bélisaire, tragédies.
8oo
Barthélemy (1796â1867): et Méry (1798â1866):
Ve PÃRIODE. XIXe SIÃCLE. 801
Picard (1769â1828): La Petite Ville* Les Marionneties ,* 1
Les deux Philibert * ) comedies.
Lemercier (1771â1840): Agamemnon, tragédie; Pinto * comédie. Leclercq (1777â1851): Comédies-proverbes.
Lebrun (1785 â1873); Marie Stuart, tragédie imitée de Schiller. Soumet (1786â1845): Clytemnestre, Saf/l, Jeanne cTArc, tragédies. Scribe(i79iâ1861): Bcrtrand et Raton ,* La Camaraderie * ]
L,a Calomnie* Le Verre d'eau * \ comedles-
Casimir Delavigne (1793â1843): Marino Falicro Louis XI, 1
- - '1 tragedies.
Les enfants eTEdouard,
Don Juan d*Autriche * drame. L'Ecole des Vieillards. comédie. Victor Hugo (1802â1885): drames:
Cromwell (1827). Marion Delorme (1829).
Hernani (1829). Le Roi s'amuse (1832).
Lucrèce Borgia (1833). Marie Tudor (1833). Angelo (18^). Ruy Bias (1838). Les Burgraves (1842).
Alexandre Dumas (1803â1870): Henri UI et sa cour J* 1
La tour de Nesle * f drames.
MUe de Belle-Isle * Les Demoiselles de Saint- Cyr * ) Un Mariage sous Louis XV * ( comédies.
George Sand (1804â1876): Le Marquis de Villemer * ) , .
Le Mariage de Victor ine ,* | comédies.
comédies.
Mme DE Girardin (1804â1855): La Joie fait peur,quot; comédie. Legouvé (1807â ) : Par droit de conquéte * 1
Un jeune homme qui ne fait rien, ( comcdies. Alfred de Musset (iSio â1857):
II ne fant fur er de rien*
On ne badine pas avec F amour * Un caprice,
It fant qu'une parte soit ouverte 011 fermée *
Sandeau (1811â1883): Mquot;' de la Seiglière * )
Jean de Jhommer ay * I comedies.
Ponsard (1814â1867): Lucrèce (1843), Agnès deMéranie {1846), j tragé-Char lot te Cor day (1850), j dies.
Horace et Lydie (1851), j
UHonneur et F Argent (1853), comédies. Le Lion amoureux (1866), 1 Galilée (1867), drame.
Augier (1820â1889): comédies.
La Cigue (1844), LAventunère (1848), Gabrielle (1849), Phihberte (1853), Le Gindre de M. Poirier* (quot;1855), Les Effrontes* (1861), Le Fils de Gib oyer* (1862) M^'jGuerin* (1864), La Contagion* (i866); Paul Forestier (1868), Les Fourchainbault (1878).
Octave Feuillet (1821â1890): Le Village* La Fee* Le Cheveu blanc* comédies; Dalila* (1857), drame; Mont joie'*' (1863) comédie, Le Sphinx* (1874), Un Roman Parisien (1882), drames.
tableau chronulogique.
Alexandre Dumas fils (1824â ): drames et comédies:
La Dame atix Camélias * Le Demi-Monde ,* Le Fils naturel * Le Père prodigue * Les Idéés de Mme Auhray*
Henri de Bornier (1825â ); La Fille de Roland, drame:
histoires , mémoires.
Mme de Staël (1776â1817): Dix années d'exil.
Lacretelle (1766â1854): Histoire de la Révolution francaisc.
Histoire de France depuis la Reslauralion. Daru, comte de (1767â1829): Hisioire des dues de Bretagne.
Histoire de Venise.
Michaud (1767â1839): Flistoire des Croisades.
Chateaubriand (1768â1848): Congres de Vérone.
Mémoires d'outre-tombe.
Simonde de Sismondi (1773â1842): Histoire des Francais. Histoire
des répuhliques italiennes. Littérature du midi de VEurope. SÃGUR, lefils (1780â1873): Histoire de Napoléon et de la grande armée.
Histoire de la Russie et de Pierre le Grand. Barante (1782â1866): Histoire des dues de Bourgogne.
Guizot (1787â1875): Histoire de la Révolution d'Angleterre.
Cours d'hisioire moderne. Vie de Washington. Histoire générale de la civilisation en Europe. Mémoires pour servir a f histoire de mon temps. Villemain (1790â1867): Histoire de Cromwell.
Augustin Thierry (1795â1856): Lettres sur 1'histoire de France. Histoire de la Conquéte de PAngleterre par les Normands.
Récits des temps mérovingiens.
Salvandy (1795â1857): Histoire de la Pologne sous Sobiesky. Mignet (1796â1884): Histoire de la Révolution francaise (1824).
Histoire de Marie Stuart (1851). Charles-Quint, son aldication, etc. (1854). Thiers (1797â1877); Histoire de la Révolution fr. (1823â1827).
Histoire du Consulatet de ïEmpire (1845â1862). Amedee Thierry (1797â1873): Hisioire des Gaulois.
Histoire des Gaules sous F administration romaine.
Michelet (1798â1874): Histoire de France.
Histoire de la Révolution.
Victor Hugo (1802â1885): Histoire (Tim Crime.
Henri Martin (1810â1883): Histoire de France.
Lanfrey (1828â1878): Histoire de Napoléon Ier.
narration fictive.
Xavier de Maistre. (1764â1852): Voyage autour de ma chambrt Le Lépreux de la Cité d A os te (1811).
Les Prisonniers du Caucase, La Jeune Sibérienne (1820).
8o2
vie période, xixe siècle. 803
Mme de Staël (1766â1817); Ddphine, Corinne, romans.
Chateaubriand (1768â1848): Atala, René.
Nodier (1780â1844): Mme de Marsan, Jean Sbogar.
Lamartine (1790â1869); Raphael, Les Confidences.
Tceppfer (1799â1846): Nouvellcs genevoises, Rose et Gertrude.
Salvandy (1795â1857); £gt;011 Alonzo.
Alfred de vigny (1799â1863); Cinq-Mars.
Louis Reybaud (1799â1879): Jerome Paturot a la recherche dune position sociale.
Jér óme Paturot a la recherche de la meilleure des républigues. Balzac, Honoré de (1799â1850): La Conté die humaine.
Victor Hugo (1802â1885); Han dlslande (1823), Bug-Jar gal ,
Notre-Dame de Paris (1831). Les Alisérahles (1862), Les Iravatl-leurs de la nier (1866), F Homme qui rit (1869), Quatre-vingt-treize (1874).
Prosper Merimee (1803â1870): La Prise de la Redoute, Colomba. Alexandre Dumas (1S03â1870): Les Trois Mousquetaires, Le comtc de Monte- Cristo, La Reine Mar got.
Impressions de voyage.
Mme George Sand (1804â1876): Mat/prat, La petite Fadette, Francois le Charnpi, La Mare au Diable, L.e Marquis de Villein er. Alfred de Musset (1810â1857): La Confession dun enfant du Siècle, Nouvelles.
Sandeau (181 iâ1883): Valereuse, AllIc de la Seiglière, Sacs et
Parchemins. Jean de 1 hommeray.
Théophilie Gautier (181 iâ1874): Romans, Impressions de voyage. Souvestre (1816â1854): Le Coin du feu, Pendant la moisson. Octave Feuillet (1822â1890): / a Petite Comtesse, Le Roman dun
jeune homme pativre, L Histoire de Si by lie, Julia de Tréceeur. Erckmann (1822â )-Chatrian (1826â1890): Histoire d'un con
scrit de 1813, Waterloo , Le Blocus, VAmi Fritz, etc.
About (1828 â 1885): lolla, Le Roi des Montagues, L'In fame, Les
Mariages de Paris, Les Mariages de province.
Sarcey (1828â ): Le Nouveau Seigneur de Village, Le Siege de
Paris, Les Misères dun fonctionnaire chinois.
Cherbuliez (1832â ): Le Prince Vitale, Prosper Randoce, Samuel Br old ct Cie, Le comte Kostia, la Revanche de Joseph Noirel.
politique, voyages, philosophie, critique, lettres.
Joseph de Maistre (1753â1821): Soirées de Saint-Pétershourg. Chateaubriand (1768â1848): Le Génie du Christianisme (1802). Ilittéraire de Paris a Jérusalem (1806).
Bonaparte et les Bout-bons (1814).
tableau chron ologi que.
paul-louis courier (1773â1825); Pamphlets politiques et littéraires.
lamennais (1782â1854): Essai sur 1 indifférence en matière de religion (1821), Paroles dun croyant (1834).
villemain (1790â-1867): Cours de littéraiure francaise.
victor cousin (1792â1867): Cours dephilosophie, Cours dhistoire de la philosophie, Jraductioii de Platan, Etudes littéraires.
remusat (1797â1876); Essais de Philosophie, Critiques littérair es.
michelet (1798â1874): l' O is eau, L'lnsecte, La Femme, L Amour, La Mer, La Montagne.
taine (1828â1893); Lis Philosophes francais du XIX' siècle, Essais de critique et d1 histoire, Histoire de la littéraiure anglaise, Origines de la France contemporaine.
geruzez (1799âi865): Histoire de Féloquence politique et religieuse en France aux 14e , 15e d ifie siècles. Histoire de la littéraiure francaise.
saint-marc gir ardin (i 80 iâ1872); Tableau de la littéraiure francaise. an 16° siècle. Cours de littéraiure dramatique.
prosper merimée (1803â1870): Lettres a une Lncoiutue.
sainte-beuve (1804â1869): Tableau historique ei critique de la poésie francaise au i6e siècle. Causeries du lundi.
nisard (1806â1888): Les poètes latins de la decadence.
Histoire de la littéraiure francaise.
demogeot (1808â ): Histoire de la littéraiure francaise.
planche (1808â1857): Portraits littér air es.
pontmartin (1811â1890): Causeries littér air es, Semaines littérair es.
laboulaye (1811 â1883): Recherches sur les co7iditio?is civiles et politiques des femmes de puls les Romaiiis jusqtfa 71 os jours, Histoire politique des Et als- Unis de V Amérique , Le parti libéral et son avenir, Histoire du droit de propriété foncière en Europe, Paris en Amérique , Le Prince Caniche.
8o4
TABLE ALPHABÃTIQUE
(MTENANT LES NOMS DES ÃCRÃVAINS ET LES TITEES DES OUVRAGES FRANCAIS MENTIONMS DANS CE MANUEL.
Le premier chiffre indique la page, le second, placé entre parentheses, indique la note. Les chiffres remains se rapporlent a \'Introduction.
|
A. About 774. Abrêgé de Vhistoire de Fort- lioyal 168. Acrobate, 1' 744. Agnis de Méranie 707. Agrippa d'Aubigue. xxii. xxxiii. Agrippine xxxm. Alaric xxxm. Alexandre ]G7. Alzire 323. Amants magni/iques 04. Ami Fritz 754. Amyot xxvii. Anacharsis 39. Andre 641. A ndrikux 420. Andromaque 170. Angela 597. Année terrible 599. Antonio Férez 553. Antony 637 (2). Arrnide 358. Arouet de Voltaiee 821. Art poétique 233. AtaJa 448. 458. Athalie 168. 208. Aüqieii, Emilo 722. Avare 98. Aventurière 722. Avocat Fanthelin xi. B. Baïf xxi. Bajazet 168. Balzac xxxiv. 351. Balzac, H. do 796. Bauakie 483. Barbier 649. Barbier de Seville 430. |
Barihélejiy 545. Bauthklemy , l'abbé 391. Basoche xi. Bassclin, Olivier x. liataillede Necedad, la 696. Beaumaeciiais 428.. Bclisaire 401. Belleau xxi. Belle au hois dormant 743. Bonserade 69 (5). Béraxger 473. Berenice 167. BeIINARDIN de saint- pierre 403. Bcrtaut xxn. Bert rand et Raton 513. Bèzo, Theodore do xxxm (2). Blanchet, Pierre xi (2). Blocus, le 759. Boileau 221. 357. Bossuet 156. 353. Bourdaloue 266 (1). 353. Bourgeois aentilkomme 109. Bourguiguou, dialectc vi. BoiJRSAIiLT 219. Bradamante xxn. Britannicus 175. Brueys xr (2). Brut, romau de xm. Brutus 322. Burrox 383. Bug Jargal 595. Burgraves 597. c. Calomnie 512. Calvin xxvii. Camaraderie 512. Campistron 603 (2). Candidature en Aménque, une 683. |
Canvassing 687. Caraeteres de la Bruyère 213. 355. Cas de conscience 744. Causeries du Lundi 627. Ceinture dorée 661. Cénacle 596. Chanson de Roland vxi. Chansons de Bérangor 474. Chansons de geste vu. Chant du sacre 494. Chants des rues et des bois 598. Chants du Crépuscule 598. Chapelain 65 (4). Charles d'Orléans x. Charles IX, tragédie 436. Charles XII, par Voltaire 322. 343. 510. Charles-Quint, son abdication etc. 554. Charlotte Cor day 706. Chateaubriand 447. Chdtiments 598. Chatrian 755. Chaumiire indienne 404. Chénier, Andre 436. Ciiénier, Joseph 436. Ciierbuliez. 780. Checeu blanc 744. Chrestieu de Troyes vm. Christine de Pisan x. Chironiques do Villehar-douin xii. do .Toinvilio xiv. de Froissart xvi. Chute d'un Ange 495. Cid 1. 2. 356. Cignë, la 722. China 1. 34. 356. Cinq-Mars 575. |
TABLE ALPHABETIQUE.
8o6
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Cléopdtre xxn. Clitandre 1. C,omediens 524. Commentaires sur Corneiile 323. COMMIKES XVII. Comte Kostia 786. Confessions 365. (1). 370. Confessions d'nn enfant du siècle 652. Confidences 496. Confréries xi. Congres de Vêrone 4-18. Consent, le 754. Considerations stir les causes de la grandeur des Remains etc. 300. Consolations 626. Contagion 723. Contemplations 598. 623. Conies de la reine de Navarre xxvj. Contes moraux 401. Contrat social 367. Cor, Ie 575. Corinne 439. 440. COKNEILLE 1. 213. 355. Cotiu 115. Cotliu, Mme 422. COUMER, P.-L. 461. Cours de littérature dra-matique par Saint-Marc Girardiu 590. Cours de littérature fran-gaise par Villernain 506. Cousm 504. Cromwell 573. 596. 601. Cyrano de Bergerac xxxm. Cyrus 66 (1). D. Dacier 467 (2). D'Alembert 380. Dalila 743. Daphnis et Chloé 461. Daurat xx. xi. Décade historique 418. Defense et illustration de la langue fr. xix. De VAllemagne 440. 441. Delavigke , Casimir 524. Belille, 410. Delphine 439. |
Demoiselles de Saint-Ct/r, les 637 (2). Bernier chant du pèle-rinage d'Harold 494. Descartes xxxiv. üescliamps, Aut. 596 (1). Descliamps, Emilo 596 (1). Deschamps, Eustache x. Déserteur 393. Deshoulicres 312 (2). Desmaretz de Saint-Sorlin 234 (2). Desportes xxn. Despeéaux 221. 357. Dévastation du Musée 525. Demi de Village 366. Diable loiteu.v 270. Dialectes francais vi. Dialoc/ues des Morts 243. 254. Diatribe du clocteur Aha-Icia 323. Dideuot 380. Didon xxn. Discours de la Méthode XXXIV. Discours et Mélanges Ut-téraires 506. Discoifrs sur Vhistoire universelle 353. Discours sur le sti/le 383. Discours sur l'inégalité des hommes 306. Distrait 256. Dix années d'exil 440. 443. Dix mis d'études histo-riques 538. Documents inédits sur l'his-toire de France 538. Don Juan d'Autriche 524. Don Qidchotte 413. Du Bartas xxn. Du Bellay, Joachim xxi. Dumas, Alexandre (père) 637. Dumas, fils 638 (1). E. Ecole des femmes 63. Ecole des maris 63. licole des viel Hards 524. Ecole du bon seas 707. Ecole romautique 596. Hffrontés 739. |
Ejéments de littérature 401. Moge de Bossuet 590. Hjoge de Montaigne 506. Moge de Montesquieu 506. Moge de Le Sage 590. Ãmile 367. Encyclopédie 380. 401. Enéide traduite 410. 546. Enfants d'Ãdouard 524. Enfants sans souei xi. EpUre sur la Calomnie 436. Epitres de Boileau 230. Epoques de la nature 383. E_rckmann 755. Esope a la cour 219. Esprit des lois 294. 306. Essai sur les uaiurs et Vesprit des nations 322. Essai sur Vhistoire du tiers état 538. Esther 168. Etourdi, par Molière 63. E tour dis, par Andrieux , 420. Etudes de littérature au-_ cienne et étrangere 507. Etudes de la nature 403. Explication des Maximes des Saints 244. F. Falies de Florian 413. Fables do La Eoutame 129. Fabliaux lx. Fdcheux 63. Farces xi. Fausses Confidences 290. Fée, la 744. Femmes savantes 115. Eéxelon 243. Feuilles d?automne 621. Eeuillet, Nicolas 228 (3). Eedillet, Ãetave 744. Figaro 429. Fits de Gihoyer 739. Fils de Vhomme 545. Fils naturel 380. JFléchier 163. Florian 413. Fontanes 468 (2). Fourberies de Scapin 64. Fourchambault 723. Franciade xx. Frangois le Champi 641. |
TABLE ALPHABÃTIQUE.
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Frédéric le Grand, Lettre de 361. Freres ennemis 167. i'roissart xvi. G. Gahridle 721. Gait ana 774. Gayeure inprévue 393. Galilêe 707. Gargantm et Pantagruel. XXIII. Giiruier xxu. Gendre de Monsieur Poi-rier 725. Génie du Christianisme 448. George Dandin 63. 109. Géorgique 410. Gil Bias 271. 509. Gourgaud 478. Grace contemporaine 773. Griugoire, Pierre xi. Guillaume Teil 213. Guizot 488. H. Han d'Islande 595. Hardy xxxn. Harmonies de la Naltire 404. Harmonies poétiques et reli-gienses 494. Henri UI et sa cour 637. Hennade 322. 324. Heptaméron xxvi. Hé radius 235 (1). Hernam 597. 611. Histoire ancienne par About 773. Histoire de Charles VIII 477. Histoire de Charles XII. 322. 343. 509. Histoire de CromiceU 506. Histoire de France par Miclielet 588. Histoire de la civilisation en Europe 489. Histoire de la conquête de VAngleterre 542. Histoire de la convention nationale 483. Histoire de la régence du due d'Orléans 401. |
Histoire de la revolution i'Angleterre par Guizot 488. Histoire de la revolution par Mignet 554. Histoire de la revolution par Thiers 561. Histoire de Marie Stuurt 554. Histoire de Napoléon et de la Grande Armée 478. Histoire de Napoléon Ier par Laufrey 7(55. Histoire de Pierre le Grand, par Voltaire 333, par Ségur 477. Histoire de Port-Roiial 626. Histoire des dues de Bourgogne 483. Histoire des Girondius 495. Histoire des républiques italiennes. Histoire du Consulat et de VEmpire 563. Histoire du Directoire 483. Histoire d'un conscrit 754. Histoire d'un crime 599. Histoire naturelle 383. Homère 700. Homme l', qui rit 598. Uonneur et Argent 711. Horaces, les 23. Horace et Lydie 706. Hroo, VicTOii 595. Huguenots 512. I. lamhes 649. II faut qu'une porie soit ouverte ou fermée 652. II ne fautjurer de rien 652. Impressions de Voyage 637. Indiana 641. Infame, V 773. Insurrection 545. Iphigénie en Aulide 168. 193. Itinéraire de Paris a Jerusalem 450. J. Jacquemart Gelee de Lille x. |
Jean de Thommerai/ 661. 723. Jeune Captive 436. Jeune Sibérienne 422. Jennesse 722. Jeux de l'amour et die hasard 290. Jocelyn 495. Jodeüe xxi. xxu. JOINVILLE xiv. Joueur 256. Juif polonais 754. Julia de Trécreur 755. Julie 744. L. La Boétie xxvm (1). LABOTJLAYE 683. La Erdïèei5 213. La Pavette, Madame de 126 (1). La Fontaine 128. Lais ix. Lajiahiine 494. Lancelot du Lac vin. ANi'HEY 765. La IIocheeougauld 126. 352. Le XIXieme Siècle 774, 782. Légataire universel 256. Legende des sieclcs 599. Legs 290. Lépreux de la Cité d'Aoste 422. Le Hoi s'amuse 597. Le Sage, 270. 509. Lettre a d'Alembert 366. Lettre a messieurs de l'Académic 462. 464. Lettre a monseigneur de Beaumont 367. Lettre de Fénoion adres-sée a Louis XIV 244. Lettre sur la musique fran-gaise 366. Lettres ii une ineonuue 632. 636. Lettres au redaeteur du Censeur 462. Lettres anglaises 322. Lettres de Balzae xxxiv. Lettres de Jean-Jacques llousseau 377. |
TABLE ALPHABÃTIQUE.
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Lettres de Mme de Main-tenon 153. Lettres de Mquot;16 de Sé-vigné 137. Lettres do Paul-Louis Courier 470. Lettres de Voiture xxxiv. Lettres de Voltaire 358. Lettres persanes par Mou-tesquieu 293. 295. Lettres pkilosophiques par Voltaire 322. Lettres provinciates par Pascal 55. 352. Leitres sur Vhistoire de France 538. Lion amoureux 707. Lionnes pauvres 721. Lorris, Guiilaume de ix. Louis Xt, tragédie 528. Lucrice 706. Lucrcce Borgia 597. Lutrin 221. 237. M. Madame de Somerville 661. Madame Thérese 755. Mademoiselle de Belle-Isle 637 (2). Mademoiselle de la Sei- gtiere 661. Mahomet, tragédie 322. Maintenon, Mme de 152. MAistre, Joseph de 422. Maistrb, Xavier de 422. Maitre d'armes 637 (2). Maitre Guérin 723. Malade imaginaire 64. Malesherbes 591. Maxherbe xxxi. Manteau 420. Mare au diable 641. Marguerite de Valois xvm xxvii. Mariage de Figaro 429. Mariage de Victorine 400, 641. Mariage sous Louis XIV. 637 (2). Manages de Paris 773. Manages de province 773. Marie de France ix. Marie Tudor 597. |
Marino Faliero 521. Marion Delorme 597. Mariveaux 290. Makmokïel 101. Marot xvm. Marquis de Carabas 475. Marquis de Villemer 642. Martyrs 448. Massillon 256. Mauprat 637. Maximes par La Rochefoucauld 126. 352. Médecin nialgré lui 64. Médée 1. j Meditations poétiques 497. Mélite 1. Memoires de Beaumar- chais 428. Mémoires de Comraines xvii. Mémoires de Guizot 493. Mémoires d'outre tombe (Chateaubriand) 448. Mémoires de Ségur 418. Ménage 115. Ménechmes 256. Ménippée, satire xxx. Menteur 1. Mercure galant 219. Mere coupable 429. Mérimée 632. Merlin vin. Mérope, tragédie 322. Méry 545. Messéniennes 525. Métromanie 311. Meuug, Jeau de ix. Michelet 588. Migjjet 553. Millevoye 460. Mirabeau 434. Miracles x. Misanthrope 71. Misérables 598. Mithridate 109. Moise sur le NU 595. Molièbe 63. Monsieur de Camors 744. Montaigne xxvxii. 507. Monte-Christo 637 (2). Montesquieu 293. 511. Montjoie 743. Moralités xi. Mort dè Calas 436. Mort de Ccsar 322. Mort de Jeanne d*Arc 526. Mort de Socrate 494. |
Musset, Alfred de 652. Mystères x. N. Nanine 322. Napoléon en Fgypte 546. Napoléon le Petit 598. Natchez 447. Négociations relatives a la succession d'Fspagne 553. Némésis 545. Normand, dialecte vi. Notre-Dame de Paris 597. 605. Nouvelle Hélo'ise 366. Nouvetles genevoises 578. Nouveltes Meditations. 494. 497. Numa Pompilius 413. O. Cc, langue d' v (2). Odes et Ballades par Victor Hugo 595. (Edipe par Corneille 1. ü'jdipe par Voltaire 322. Oil, langue d' v (2). On ne badine pas avec I'amour 652. Oraisons funèbrcs de Bos-suet 156. 158. Oraisons fanebrès de Flé-ehier 163. Oraisons funebres do Mas-sillon 266. Oreste 322. Orientates 596. Ã04. Origines de la France contemporaine. P. Palaprat xi (2). Pamphlet des pamphlets 462. Paria 524. Paris en Amérique 683. Parisienne 521. Pascal 55. 352. Patru 229 (5). 352. Paul et Virginie 404. Paul Forestier 723. |
TABLE ALPHABETIQUE.
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Pédant jotté, le xxxm. Pensee de Pascal 61. Perceval vin. Pire de familie 380. Perrot 229 (5). Petit Caréme 266. Petite Comtesse 741. Petite Fadette 641. Petition aux deux Cham- bres 462. Phèdre 168. 193. Philiberte 722. Philosophe sans le suvoir 393. Picard, dialecte vi. Pierre de St.-Cloud ix. Pierre de touche 722. Pikon 311. Pitié supreme, la 599. Plaideurs 167. Pleiade xix. Poesies de Joseph hélorme 626. Polyewcte 48. Poxsakd 706. Popularité 524. Pradon 229 (3). Pkat, Alpbonse de 494. Précieuses ridicules 65. Precis de I'histoire moderne par Michelet 588. Prince Caniche, le 683. 696. Princesse Aurélie 521. Prince Vitale 786. Prise tie la Redoute 632. Prisonniers dn Cancase 422. Prosper Randoce 786. Provinciates 55. 352. Psyche 64. Q. Quatre-Vènts de V Esprit 599. Qiiatre-vingt-treize 599. Quesues de Béthune x. Question romaine 774. Quinault 221 (6) 358. R. Rabelais xxiii. ttacan xxxn. Kachel 636 (1) 706 (2). Racine, Jean 167.213.356. Racine, Louis 631 (5). |
Raphael 496. Raynouard v (1). Rayons, les, et les Ombres 598. Récits des temps mérovin- giens 538. Regnakd 256. Régnier xxxn. Reiue de Navarre xvni. xxvii. Reine Margot 637 (2). Rémusat 573. Renaissauce xvm. Ren;,-t le Nouvel ix. René 447. Requéte des Chiens 474. Rétahlissement de la statue de Henri IV 595. Reiz, Cardinal de 505 (2). I Revanche de Joseph Noirel 786. Revers de la medaille, le 701. Richard Ctcur-de-Lion 393. Rodogune 2. Roi des 'Montagues 774. ' Roi {le') s'amuse 597. ! Roman d'Alexandre vin. Romans de Brut et de Ron villi Roman de la Rose ix. Roman de Renart ix. i Roman d'un jeune homme i pauvre 750. Romantisme 596. j Rome sauvée 322. Ronsahd xx. i Rose, roman de la lx. Rose et lilanche 661. i Rose et Gertrude 578. ' Rotrou xxxm. I Roti, roman de vin. Rousseau, Jean-liaptistc 263. : Rousseau, Jean-Jacqnes 365. 511. Rover Collard 627 (4). Rutebeuf ix. i Rui/ Vlas 597. S. I Sacs et parchemins C61. Sainie-beuve 626. Saint-marc gihardin 590. |
Saiut-Simon, Mémoires 777. Salons par Diderot 380. Samuel Jirohl et Cie 786. Saxd, George 041. Sandeau 661. Sarcey 781. Satire Ménippée xxx. Satires do Boileau 222. Scarrou 152 (2). Scribe 512. Scudéri xxxm. Scudéri M1'6 de 66 (1). Sedaixe 393. Ségur, le père 418. Ségur, le fils, 477. Semaine xxn. Sémiramis 322. Serments de Strasbourg v. Sertorius 2. Servitude et grandeur mili- t air es 575. Sévigné, Mme de 137. Siècle de Louis XIF 322. 344. Siege de Paris 782. Simple discours de Paul- Louis 470. Soirées de Saint-Péters- bourg 422. Soties xi. Sphinx 744. Stacl , Mme de 439. Stello 575. SyhiUe 744. T. Table Ronde vm. Tableau de la littérature franqaise 590. Tailleur (le) et la Fée 475. Taine 781. Tallemant 221 (7). Tancrede 323. Tartuffe 86. Télémaque 243. 250. 354. Theatre de Clara Gazul 632. Theodore 2. ïhéroulde ou ïurold vu. ïhibant de Champagne x. Thierry, Augustin 538. Thiers 561. Timoléon 436. ttepffer 578. |
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TABLE ALPHA BETIQUE.
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Tolla 773. Tour de Nesle, la 637 (2). Tragiques xxn. Traité de V education des filles 243. Traité de Vexistence de Dieu 244. Travailleurs de la mer 598. Trente et Quarante 774. Tristan vin. Trois Mousquetaires 637 (2)- Troubadours vu. Trouvères vin. Turcaret 270. U. Vlysst 706. Un caprice 652. Une soirée perdue 654. Unites 169. 601. Tin Roman Parisian 744. |
V. Valereuse 661. Vuuitas vanUatum 691. Vaugelas 16 (3). 352. Vaüvenakgdes 363. Vaux-de-Vire x. Venceslas xxxin. Vêpres siciliennes 524. Verre d'eau 512. Victor hugo 595. Vie de Charles XII 323. Vie de Franklin 554. Vie de Washington 488. Vierges (les) de Verdun 595. ViGiNY, Alfred de 575. Village 744. VlLLEUARDOUlN XII. Villéliade 545. VlLLEMAIN 506. Villemer, ie marquis de 642. |
Villon x. Voiture xxxiv. 65. Voix intérieures 598. Voltaire 321. Voyage autour de ma chamhre 422. Voyage du jeune Ana- charsis 391. Voyage en Orient 494. Voyages en zigzag 578. vv. Wace, Robert vin. Waterloo 754. X. Xavieb de Maistke 422. Zaire 322. 327. |