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HISTOIRE
D E
PORT-ROIAL,
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Les Pieces renvo'iies a la fin de ce trot/ie*
m* Tome nt ft trouyent qu'd la fin du quA-
trieme.
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HISTOIftB
G E N E R A L E
D E
PORT-ROIAL
DEPUIS LA REFORME DE L'ABBAlE
-jufqu'a fon entiere definition.
TOME TROISIEM&
A AMSTERDAM;
Chez JEAN VANDUREN*
                                       y
M, Dgc, LYI,
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HISTOIRE
GENERALE
D E
PORT-ROIAL.
!:.......                    i =g
PREMIERE PARTIE.
LIVRE HUITIEME.
J
. _ I e n n'etoir plus floriflant que la 1647.
tnaifon de Port-roialde Paris; mais la j.
mere Angelique n'avoir pas perdu le t» mere An-
fouvenir du monaftere des Champs |Cre?ourn'"i
qu'elle avoir quirre. Elle avoir toujours p- R- des
eu beaucoup de peine fur cela , furtoutrAreSeveqiis
depuis que M. de S. Cyran lul eiir te-eniCC0.rde!:'
moigne quil ne liu auroir pas con-
foms ill.
A
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1       HlSTOIRE DE PoRT-Ro'lAI."
feille d'abandonner fi facilement fon
ancien monaftere , & qu'il ne croioit
(>as que les raifons de fame qu'elle
ui allegua , fuffent un motif fuffi-
fant pour quitter un lieu ©u Dieu l'a-
voit placee. » Ne vaut-il pas , lui dit*
»» il a cette occafion , autant fervir Dieu
»» dans l'infirmerie que dans i'Eglife,
m quand il le veut 5 II n'y a point de
»> prieres qui lui foient plus agreables
» que celles qui fe font dans les fouf-
w f ranees «. 11 l'exhorta enfuite a con-
ferver cette maifon , lui faifant efpe-
rer que Dieu y conduiroit un jour des
amis pour U fervir.
La mere Angelique conferva toil-
jours depuis, le defir de retourner dans
cette chere folitude. C'eft pourquoi
elle ne voulut jamais rien vendre de
ce qu'elle y avoit lai(fe , quoiqu'on I3
preflat, en differences circonftances tres
delicates &c ou elle fe trouvoit dans
un grand befoin , de vendre les chaifes
du Chceur & autres effets , dont elle
eut pu tirer des fommes eonfiderables.
C'eft a ce fujet, que M. de S. Gyran
etant au bois de Vincennes , a fait dans
fes points fur la pauvrete, une efpece
de prediction fur ce qui eft arrive de-
puis par rapport au retablilTement de
P, R, des Champs,
r
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T. Partis. Liv. Fill. 5
» Dieu , dit-il, fait avec les mai- '
« fons & les monafteres qu'il aime,
« ce qu'il fait avec les perionnes qu'il
» affectionne, & qui font dans 1'elec-
»» tion. Il les ruine pour prevenir les
»> vraies ruines, qai font celles de l'a-
sj me , qu'elles cauferoient elles-me-
» mes par un dereglement de difci-
» pline , fi elles fubfiftoient plus long-
» terns. L'efprit de pauvrete qui eft
jj en un monaftere qu'on a rransfere
« dans une ville, soppofe tant qu'il
» peut a la ruine du monaftere qu'on
» a laiffe aux champs , avec efperance
" que Dieu qui habite encore avec
« les Anges dans cette Eglife cham-
" petre, y introduira un jour des per-
« fonnes religieufes. Conferver le
» dortoir a cette intention , en me-
» prifant deux 011 trois mille ecus qu'on
»j en peut retirer pour fubvenir aux
» grandes neceffitcs de la maifon , eft
» un grand temoignage que l'efprit de
» pauvrete eft dans le cceur de ceux
" qui le gouvernent & qui l'habitent.
»» Cet elprit fait que Ton foutient
» v6lontiers l'ceuvre de Dieu , &
" qu'on a toujours deftein de lui refti-
» tuer ce que Ton a ote aux champs
« d'ou Ton s'eft retire , en donnant
» moyen a quelques perfonnes reli-
Aij
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4 HlSTOIRE DE PoRT-Ro'lAtr
_ » gieufes de fe retirer en ce lieu ,
»
en le confervant le plus qu'on pourra
» en fon entier pour y aturer davan-
» tage cec efprit. Dieu qui voit tout,
v voit du Ciel cette difpofition du
» coeur des religieufes ; & outre
« l'exemption de l'amour de l'argent
» qui s'y trouve , qui ne peut qu'etre
» agreable a Dieu en des perfonnes qui
» lux ont voue la pauvrete , il agree
m beaucoup davantage le defir qu'elles
» lui temoignent en confervant ainfi
« fa maifon , qu'elle devienne un mo^
» naftere , pour expier par ce moien la
» fame qu'elles croient avoir faite
»> de l'avoir vraiment mine en fe retir-
" rant a la ville. Il faut que la neceffite
»j foit urgente pour donner droit aux
jj religieufes de quitter la compagnie
« des Anges , avec lefquels elles habi-
jj toient & louoient Dieu dans un me-
» me monaftere, Comme les Anges ne
}y quittent jamais un lieu faint, que
p> lorfque le commandement & l'in-
» dignation de Dieu les y oblige , il
» faut auffi a leur exemple ne le quit-
>, ter jamais que par un manifefte
» mouyement de Dieu. Les lieux les
>» plus miferables , s'ils ne font pas
» contagieux ou inhabitables , font
v plus convenables a ceux qui fon?
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I. Partis. Llv. Fill. $
k
profeffion de vivre en pauvres. 1\ y
» a peu de gens qui aiment mieux s'ex-
» pofer a Pincommodite^ de la vie,
» qu'au peche. lis ont la crainte de vi-
» vre fans biens , & n'ont pas la crainte
j) de vivre fans grace. Les ames qui
» femblent a. Dieu, ont prefque toutes
» une porte de derriere par laquelle
3> elles s'echapent.
Outre le defir que la mere Angeli-
que avoit de retourner a P. R. des
Champs pour reparer la faute (i) qu'el-
le cro'foit avoir faite en quittant trop
aifement ce monaftere , le nombre des
religieufes etoit fi grand dans la maifon
de Paris , qu'elle pouvoit a peine les
contenir. C'eft pourquoi il paroiflbic
neceftaire d'en transferer quelques-
unes dans l'ancien monaftere. Elle tenta
plufieurs fois d'en obtenir la permiffion
de M. l'Archeveque , mais fes demar-
ches furent pendant long-tems inutiles.
Enfin le moment arrete par la Provi-
dence arriva. La mere Angelique , fans
fe lahTer abattre par les obftacles qu'on
avoit mis jufqu'alors a fes pieux def-
feins, ranimant fa foi , recommanda
(') Voyez de quelle    AbbelTe deGif, pour la
maniere elle parle de   detoutner du deiTein qu'el-
cette faute dans la lettre    le avoit de quitter Gif
310 T. 1. p.yoo. aMada-   pour s'etablir a Paris,
pie deMornai Yilarceaux,
A iij
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        HlSTOIRE DE PoRT-ROlAI.
(,*-]% l'affaire a Dieu , & fit faire des priereS
par la Communaute , fans lui dire
autre chofe, finon que c'etoitpour une
affaire qui regardoit la gloire de Dieu.
Le Seigneur ecouta les gemiffemens
de fes epoufes , & roucha tellement le
cceur de M. de Gondi , que la mere
Angelique lui ai'ant encore demande
la permiilion fi long-tems refufee ,
il la lui accorda avec bonte. Ce fut
le 27 de Juillet 1647 , que la mere An-
gelique obtinc cette permiilion. Mais
lorfqu'elle en fit part a la Communaute,
qu'elle aflembla pour ce fujet , toutes
les religieufes furent extremement tou-
chees de cette nouvelle , jugeantbien
qu'elle voudroit faire fa rendence or-
dinaire a P. R. des Champs.Toutes fe
jetterenc a fes pieds , la piiant avec
larmes de les mener avec eile. M. de
Paris , en permettant le retabliflTemenc
de ce monaftere , mit cette condition ,
que les religieufes qui y feroient en-
voiees ne feroient pas une Commu-
naute particuliere , mais feroient tou-
jours foumifes a la jurifdi<5tion de 1'Or-
dinaire & a l'autorite de la meme
AbbefTe que la maifon de Paris. La
mere Angelique avoit fait un voi'age a
P. R. des Champs en 1646 , avant
que d'avoir obtenu la permiffion d'y
-ocr page 10-
t. Partie. Liv. Fill. 7
transferer quelques religieufes (1). Elle
y arriva le 1 o Septembre , accompa-
gnee de Madame le Maitre fa foeur ,
( faeur Catherine de S. Jean) de Ma-
dame d'Aumont , qui s'ctoit retiree
cette annee a P. R. de Paris, de M.
Singlin , & de M. Arnauld le
Do&eur. Elle vit route la maifon qu'eU
le trouva fort changee , principalement
pour les jardins & les dehors.|» Elle y
» etoit venue, dit M. le Maitre , ai'ant
» concu depuis peu le deffein , felon
» la proportion que M. Singlin lui
" avoit faite , d'y faire revenir une
" partie des religieufes de P. R. , &
« caufe qu'elles etoient en tres grand
« nombre. Sa refolution fut d'offrir
» beaucoup cette affaire a Dieu,croi'ant
" que peut-etre il avoit ete dans l'or-
" dre de fa providence qu'elle quittat
» ce monaftere , 011 elle fouffroit de
» grandes incommodites , pour entrer
=> fous la conduite de M. de S. Cyran
» & de M. Singlin , & renouveller
» tout fon monaftere par l'efprit de
" penitence , d'humilite , & de la pau-
» vrete religieufe •, qu'enfuite Dieu ,
*> pour donner plus de cours ik. de re-
»» putation a la conduite de fes deux
v ferviteurs , ayoit attire plufieurs
•(1) T. i. 1 I'attie, r. R:l. p. jij & fuiv.
A iiij
-ocr page 11-
8        HtSTOIRE DE PoRT-ROlAE.
iCa-j. " perfonnes dans cette folitude , Ie£
» quelles avoient encore rendu la mai-
» fon plus logeable , & moins iujette
» aux incommodites que les religieu-
» fes y fouffroient auparavant (3).
C'eft ainfi que la mere Angelique etu-
dioit dans tous les evenemens de la
vie , les defteins 8c la conduite admi-
rable de Dieu. Si elle fit une faute en
quittant P. R. des Champs en 1616
pour s'etablir a Paris , il faut avouer
que cette faute eut d'heureufes fuites,
par la liaifon qu'elle lui procura avec
M. de S. Cyran & M. Singlin. La mere
Angelique fit deux aiitres voyages a P.
R. des Champs en I'annee 1647 , pour
faire travailler aux reparations necef-
faires, & mettre tout en etat de loger
des religieufes.
------------ Elle y fut extremement edifiee de !a
K548. maniere dont les folitaires y fervoient
ia mere An. Dieu. » Dieu , dit- elle , (4) y eft tou-
geiique fort „ jours mieux fervi qu'il ne le fera
ile P. R.. de '                        *~» n.                        Ml J
l'iiis.          » parmi nous. C eit une merveille de
« voir le filence , la modeftie & la de-
i) votion, meme des valets qui nous
3> prcparent les lieux avec une auilt
w grande affection, que ii nous etions
(3} Ces folitaires avoient   pour fendre le lieu plus
deffcche lesmarais, don-   fain,
ne un ecoulemcnt aux (4) Lettre & la Reine
•aux, 8c releye les tetres,    de Pglogne , T. I. p. 3 5 u
Ji
-ocr page 12-
I. Par tie. Llv. V1IL <?
fe des Anges qu'ils attendroient.
Malgre toute la diligence qu'on fit ,
les lieux ne purent etre difpofes que
l'annee fuivante. Cet intervalle parut
long a la mere Angelique , qui foupi-
roit apres le moment auquel elle de-
voit quitter le fejour de Paris , qui lui
etoit devenu infupportable. » Je vous
« confefte , Madame , dit-elle dans
une lettre a la Reine de Pologne , du
29 O&obre 1647 , (5)^ qu'ilm'ennuie
w beaucoup que le terns ne foit venu,
» ne pouvant plus fouffrir Paris & le
j» monde «. Elle en parle de 1*
meme maniere dans plufieurs autres
lettres & la meme Princefle. Enfin
le moment fi defire arriva. Le jour du
depart pour retourner dans une foli-
tude d defiree fat fixe au 1 3 de Mai.
M. le Cardinal de Retz , Coadjuteur
de M. de Paris , vintla veille a lamai-
fon de Paris, pour dire adieu a. la mere
Angelique.
II voulut voir aufli toutes les lilies
qui la devoient fuivre, & il leur donna
fa benediction. Le lendemain 13 Mai
1648 , la mere Angelique & celles qui
devoient l'accompagner , communie-
rent a la premiere MelTe , enfuite elle
«lit adieu a toutes les fours, qui fon-
ji)T. 1. p>Ht.
-ocr page 13-
10 IIlSTOrRE DE PoRT-RoVaE.
TTTjj doient en larmes. *> Pourquoi pleurez^
» vous, mes fceurs, leur dit-eile , ne
« fant-il pas faire gaiement la volonte
« de Dieu, & de bonne grace 5 II fane
u plutot fe rejouir de ce qu'il fera
« glorific comme je l'efpere , dans ce
» retabliffement «. Elle fortit ainfi,
laiflant la Communaute dansles pleurs,
accompagnee de fept (6) religieufes de
chocur , &: de deux converfes (7), &
arriva a P. R. des Champs fur les deux
heures apres midi.
1 1T.
         Ce fuc une joie univerfelle dans tout
Anivee de je ajS flircollt pour les pauvres , d'ap-
la mere An- r '                 r               r                       r
clique i p. prendre que la mere Angelique reve-
Roiii des no[z a p. r# Jes Champs. La cour du
Chimps. Ses             n           ,                      '           i • \ r
uavauje. monaitere sen trouva remplie a Ion
arrivee. 11 y avoit entre autres de vieil-
les femmes qui l'avoient vue autre-
fois en ce lieu > & la confideroient
comme leur mere & leur nourrice. Elles
fe jettoient a fes pies, a fon cou, la
ferroient entre leurs bras, ne pouvant
afTezlui temoigner leur joie, &louoient
(«) Sceur Marguerite    S. Luc , Midorge ; (cent
Angelique du S. Efprit,
    Anne de Sainte Gertrude ,.
Girouft des Tournelles ;
   Robert; faur Madeleine
fcur Marie de S. Louis,
    de Sainte Agnes , de Li-
Bernard ; fecur Catherine
    gny.
it S. Jean , Arn.ml.1 ; (7) Sceur Catherine de
four Angelique de S.
    1'Airomption , Gaillard ;
3can , Arnauid s foeur
   fceur Scholaftique dc Ssc
lUiibcth Madeleine de Baibo , Genin,
'--■»
-ocr page 14-
T. Partie. Lip. VUl. 11
Dieu de ce qu'il leur rendoit leur bon- ~
ne mere.
Lorfque la mere Angelique &c fes
compagnes furent arrives ores de 1'E-
glife , elles trouverent les folitaires qui
les artendoient devant la porte , un des
Ecclefiartiques porrant la croix. Auffi-
tot qu'elles furent entrees , ils entre-
rent eux-memes clans 1'Eglife du de-
hors , ou ils chanterent le Te Deum.
Ce jour & les fuivans furent emploi'es
a faire achever les ouvrages neceifaires
pour la cloture ; &c le dimanche on
commenca a chanter l'office a 1'Eglife ,
8c a. mettre route chofe dans une exadte
regularite.
La mere Angelique travailla auffi-
tot a faire entrer fa petite communaute
dans l'efprit & les difpofitions ou elle
avoit vu autrefois dans le meme lieu
un grand nombre de filles fous fa con-
duite, & fous celle de la mere Agnes.
Elle.prenoitplaifir a parler dela vertu
& de la ferveur des premieres religieu-
fesreformees : elle rapportoir des exem-
ples merveilleux de leur amour pour la
tauvrete, de leur mortification , de
eur fimplicite , de leur fi'ence, de leur
recueillement. Comme une de fes ma-
ximes etoit , qu'il faut prendre dans
les commencemens les chofes le plus
A vj
-ocr page 15-
TZ HtSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
hauc qu'il eft poflible , parce qu'on fe
relache toujours trop, routes fes pen-
fees & tousfes defirsne tendoient qu'i
etablir dans fon monaftere ce qui pou-
voitetre de plus parfait touchant la pau-
vrete , la fimplicite , la feparation du
monde, le fdence, Punion entre les
fours. Elle faifoit entendre a fes reli-
gieufes , qu'elles devoient avoir de la
ioie des petites incommodires qui fe
rencontroient dans ce commencement
ou Ton manquoit de beaucoup de cho-
fes , fur-rout de logement, n'y ai'ant
point encore de dortoir. Comroe elle
donnoit toujours l'exemple en routes
chofes, elle vouloit qu'il y eiir toujours
fix ou fepr lirs dans fa chambre pour
differenres perfonnes qui fe levoient a
diverfes heures de la n.uit. Elle vouloit
meme , lorfqu'elle etoit malade, &c
qu'elle ne pouvoit aller a Marines ,
qu'une parrie des fours qui y alloient ,
fe vinffent chauffer au rerour dans fa
chambre , lorfqu'il faifoir froid. Elle
n'oublioit rien pour faire entrer fes re-
ligieufes dans les memes fentimens ou
euVetoit elle-meme ; &c pour leur inf-
pirer un grand amour pour la pauvrete.
Elle difoir qu'on n'etoir paspauvre pour
en avoir fait le vceu, lorfqu'on ne man-
quoit de rien •, 5c que fi une religieufe
-ocr page 16-
I. Partij. Liv. Fill. ij
h'avoit une preparation de cceur a fouf- I(j o .
frir le manquement de routes chafes ,
quandDieu le permettroit, elle fe mo-
quoit de lui, &c n'accomplifloit nulle-
ment fon voeu. Elle parloit fur ce fujet
avec beaucoup de zele , afin que les re-
ligieufes compriffent que fouvenron fe
trompe , en s'imaginant qu'on a bien*
de l'amour pour la pauvrete , quoi-
qu'on ne l'ait que dans l'efprit en fpe-
culation. Elle les exhortoit auffi a fe
contenter en fante & en maladie des
chofes les plus conformes a leur etat y
fans fe rendre delicates ni difficiles en
quoi que ce flit. Elle avoit d'ailleurs un
grand foin des malades , & une fingu-
liere attention pour que rien ne leur
manquat.
Pour donner quelque connoiiTance r vj
des inftru&ions que la mere Angelique |n fouafonj**
mere
donnoit a fes religieufes fur le ulence, de la mi
fur le recueillement, fur la vigilance ,. AnselKiuc
il faut rapporter ici un petit ecrit, que
la mere Madeleine de fainte Agnes de
Ligny nous i conferve. La mere Ange-
lique le fit au commencement du reta-
bliuement de P. R. des Champs, pour
l'inftrucYion d'une four qu'elle avoit
amende avec elle, (qui eft fans dome
la four Madeleine de Ligny elle-me-
jne) 8c qu'elle affe&ionnoit beaucoup.
-ocr page 17-
14 HlSTOIRE DF. PoRT-RoYaI.
Cet Ecrit concient en abrege tout cc
que la mere Angelique difoit en gene-
ral a fes religieufes.
« Lorfqu'on fe fent foible dans la
>y verm , &c qu'on voit qu'on n'agic
5J pas dans les occasions avec la retenue
» & la circonfpe&ion que doit em-
» ploi'er une perfonne malade , il fe
» faut reffbuvenir le plus qu'il eft poffi-
» ble de fa foibleffe ; car on ne refTent
n les maux de l'arrjf que par le reffou-
» venir , & Ton ne fe garantit des chii-
» res & des rechutes, que par la retraite
» interieure, la feparation des objets-
» & des rencontres qui nous afFoiblif-
» fent, & par la retenue dans les oc-
« cafions» en fe rappellant fa propre
w mifere , pour s'humilier & fe reffou-
» venir de Dieu, pour l'invoquer Sc
« demander fon fecours , &pour avoir
» un grand refpe£t en fa pretence , afin
» de ne rien faire ni dire, qui foit in-
» digne de fa majefte.
» Le remede des ames eft de fe te-
» nir le plus qu'il eft poffible , en un
» grand abaiffement devant Dieu , &
j> fe confiderer comme pauvre & infir-
» me, qui ne peut agir que par fa grace
« & par la vertu de fon efprit; ccouter
» toujours le prochain, & lui defcrer »
»> autant qu'il eft poffible ; ne point
-ocr page 18-
I. V arti i. Llv. Fill. 1$
» Faire d'avance qu'avec beaucoup de
» circonfpedtion & de defiance de foi-
» meme ; ne defirer point qu'on fuive
» nos penfees.
» II faut s'occuper pa"ifiblement aux
» chofes qui nous font commifes de la
» part de Dieu, & adorer en toutes les
»> rencontres les ordres de fa divine
» providence. II faut avoir une conti-
» nuelle attention au filence , ne par-
» ler que quand il eft: neceflaire ou
« utile , & examiner avec fidelite ,.
» avant que de parler, fi la neeeifite
» ou l'utilite nous y porte , &c dans le
» neceifaire ou l'utile ne rien meler de
» fuperflu. Il ne faut pas fe contenter
m d'avoir confident , avant que de par-
M ler , s'il etoit neceffaire , mais exa-
« miner encore apre-s , fi nous ne nous-
*> fommes point trompes , ou fi nous
5j> n'avons point excede , pour nous en
» humilier , & prier Dieu qu'il nous
» pardonne.
» Il ne faut point, fans une occa-
M fion extraordinaire, parler de foi, ni
» a fon avantage , ni des avantages de
» fes parens, ni de ceux d'autrui, ni de
fes connoifTances, ni de ce qu'on a
» vu au monde, des vanites, des gran-
» deurs , des beaux lieux ,. ni de ce
s> qu'on apprend du dehors, ni de ce
-ocr page 19-
\6 HlSTOIRE DE PoR.T-R.OlAt.
» qui fe pa(Te dans le monaftere, enfin
» de rien d'inutile; puifque , felon la
» parole du Fils de Dieu, on rendra
» compte de route parole inutile. Et me-
» me rout ce que deflus eft pire qu'inn-
» tile , parcequ'il s'y rencontre fouvent
» du menfonge , de la vanite, de la flat-
» terie ou du mepris , de la fnrfifance ,
du jugement temeraire , de la pre-
» fomption, & une fource de diftrac-
» tions qui privent Tame de l'attenrion
„ a Dieu , & de l'ondtion de fa grace.
„ II fautetre tardif a parler, & prompt
» a ecouter. Pone , Domine, cujlodiam
» ori mco.
                                    ,
» Regarder fouvent Jefus-Chrift a
» la droite de fon pere, comme notre
» Mediateur & notre Sauveur. Se re-
» garder , par efperance & confiance
en Dieu, comme un clu , & confi-
,, derer ce que Dieu a fait pour nous
,, en cette qualite : Omnia propter
n electos.
r, Prier Dieu fouvent par le gemiiTe-
„ ment du cceur, n'ayant point d'autre
,y remede pour remedier a tous nos
maux & a toutes nos fecretes cupidi-
» tes, que de les expofer a. la miferi-
» corde de Dieu. Meprifer toutes les
» chofes temporelles.
» Nous avons un grand exemple
-ocr page 20-
I. Par tie. Liv. VI 11. 17
» dans l'Evangile,de la perte de Notre- "
» Seigneur Jefus-ChriftauTemple, de
» ne vaquer qu'aux chofes que le Pere
» defire de nous, &c ne chercher que*
»■ Jefus-Chrift , fans nous preffer , ni
« troubler de rien. S. Ambroife remar-
» que que la Ste Vierge flit reprife par
» ion Els de ce qu'elle recherchoit en-
» core quelque chofe d'humain en luir,
« au lieu qu'elle devoit adorer & fe
s> foumettre a Dieu dans l'abfence de
*" fon fxls , fans s'en tourmenter. Que
« s'il n'a pas ete permis a la Ste Vierge
» de travailler pour un fi faint fujet, de
« quoi nous fera-t-il permis de nous
» inquieter & de nous empreffer}
La Mere Angelique, en recomman-
dant ainfi la retraire 8c le fdence , ne
recommandoit pas moins a fes Reli-
gieufes d'etre difpofees a fortir de cette
retraite pour fervir leurs fceurs, quand
elles en avoient befoin. Elle les exlior-
toit a avoir toujours un cceur ouvert ,
& une plenitude de bonne volonte pour
s'affifter les unes les autres. Elle deliroit
que chaque fceur eiit grande attention
a remplir tous les devoirs de fon obeif-
fance , & a ne manquer a rien ; mais
en meme-tems elle vouloit qu'elle con-
fident toutes les autres obeiffances ,
comme la fienne propre , quand on y
-ocr page 21-
iS HlSTOIRE DE PORT-ROIAI.
avoit befoin de fon fecours , ou de
quelque chofe qui dependent d'elle ,
parceque la charite nous doit rendre
toutes chofes communes. Elle leur di-
foit qu'on pouvoit aufh bien fe rendre
propnetaire de ce qui fervoit a fon of-
fice , que de ce qu'on pouvoit avoir en
fon pamculier. Elle ajoutoit qu'elle ne
pouvoit fouffrir ces paroles fi eloigners
de la vraie charite : Ceci eft a moi : Cela
eft a nous j &c
qu'elle auroit fouhaite
qu'il n'y eut eu ni portes ni ferrures
en aucun lieu de la maifon , arm que
rien ne rut ferme , & que tout put fer-
vir en commun a toutes les fceurs. En-
fin elle vouloit qu'on ne refusat rien, a
moins qu'il n'y eut une entiere impoffi-
bilite de le donner. Elle fouffroit avec
peine qu'on eut moins foin de confer-
ver les chofes communes qui n'etoient
pas de l'obei(Tance dont on etoit char-
ge , que celles qui en etoient, ou dont
on fe fervoit en fon particulier. Elle di-
foit que cette unique negligence etoit
une des caufes qui avoient introduit la
propriete en beaucoup de maifons reli-
gieufes , parceque les Superieures
voyant le degat qui fe faifoit des har-
des & autres chofes communes ,
avoient, pour y remedier , permis a
leurs religieufes de garder chacunes en.
-ocr page 22-
I. Part ie. Liv. FIJI. i9
leur particulier ce dont elles avoient J,(j48,~f
befoin; & qu'enfuite on le demandoit
aux parens , & qu'il n'y avoit plus de
communaute & de pauvrete dans les
monafteres.
Elle deploroit beaucoup le malheur
de ces religieufes , qui avoient plus
d'egard a Finteret qu'a leur vceu de
pauvrete. Mais comme c'eft"une gran-
de tentation dans les maifons qui font
incommodees , elle exhortoit fes lilies
pour n'y donneraucune entree,icon-
ferver tous les meubles du monaftere
avec autant de foin que les pauvres
confervent ce qui leur appartient. Elle
en donnoit encore une autre raifon,
qui etoit que tout ce qui appartient aux
maifons religieufes, eft un bien confa-
cie a Dieu, & dont nous fommes obli-
ges de donner aux pauvres tout ce qui
nous refte & que nous poiiYons epar-
gner, qu'ainfi on leur retranchoit tout
ce qu'on laiflbit perdre ou gater par fa
negligence.
Tel fut l'efprit que la mere Angeli- v.
que etablit dans fon monaftere. Port-$s*™et*
Ro'ial des Champs refleurit de nou- eiuc Abbcire
veau, par la benediction que Dieu re- £°"e f*£°*"
pandit fur les foins & les inftructions
de cette AbbefTe , auxquelles les Reli-
gieufes repondirentparfaitement.Com'
-ocr page 23-
io HfSToiRE f>B Port-ho'iaZ.
'^4S. me ^es deux maifons devoient avoir la
meme Superieure , elles concoururent
Tune & l'autrea l'ele&ion. Ceftpour-
quoi le fecond triennal de la mere An-
gelique etant expire , M. de Ste Beuve
ai'ant com million du Superieur , alia a
P. R. des Champs le 29 Septembre
1648 recevoir les fuffrages des fceurs ,
& les porta cachetes du fceau de la mai-
fon, pour les reprefenter a. l'eledion
de la Superieure , qui fe fit au monaf-
tere de Paris le Dimanche fuivant qua-
tre d'Odtobre. La mere Angelique, qui
etoit allee peu auparavant a Paris, fuc
elue Abbefle , & continuee par une
troifieme election.
Pendant le fejour qu'elle fit dans
cette ville , elle eut la joie & la confo-
lation d'y recevoir la mere des Anges,
qui s'etant demife de fon abbai'e de
MaubuiMon , revint le 10 Odobre de
cette annee a P. R. de Paris. On a vu
plus haut de quelle maniere la mere
des Anges fut appellee a la conduite de
l'abbai'e de Maubuiilon. U y auroit fujet
de fe plaindre de nous, fi nous paffions
fous filence les grands travaux & les
fruits admirables que produifit le fa-
fe gouvernement de cette fainte ab-
efle. (8)
(*) On a publie dcpuis peu la yie de la mere dej
-ocr page 24-
I. Part ie. Llv. Vlll. zt
Lorfque la mere des Anges arriva a.
Maubuiflon , elle trouva cette Abba'ie
<lans un trifte etat, rant pour le tern- Etat je t4
porel, que pour le fpirituel: elle etoit niaiibn de
•*• LI' J              v o. J J                      • Maubuiflon,
accablee de proces & de dettes , quiiorfque a
montoient a 74000 liv. La nouvelle mere des An:
Abbeffe mettant fa confiance en Dieu, poffeffion. sa
fe propofa de reparer ces ruines par conduite.
une entiere reforme : elle eut beau-
coup a. fouffrir pour y parvenir , tant
au dedans qu'au dehors , de la part
ineme de ceux de qui elle devoir atten-
dre du fe.cours pour 1'execution de fes
louables deffeins. Mais elle etoit du
nombre de ces juftes, qui felon Tex-
fireflion de l'Ecriture , le jettent dans
e fein de la mifericorde de Dieu ,
comme dans une tres forte tour , &
dont le coeur ne s'epouvante de rien ,
parcequ'il efpere au Seigneur. Dieu be>
nit d'une maniere fi particuliere la fage
conduite de la mere des Anges , qu'efie
<ragna des la deuxieme annee de fon
fejour a Maubuiflon , les 18 ancien-
nes , donr plufieurs a peine connoif-
foient Dieu. Elle avoit un talent ad-
mirable pour la conduite des ames.
Son cara&ere doux, gai, ouvert, pre*
Anges, ecrite par la ce- elle eft divifee en deu«
lebte Euftoquie de Bregy, patties, dont la premier*
£; revue pat M. Nicole ; avoit dejapaiu.
-ocr page 25-
11 HlSTOIRF. DE PoRT-RO'lAI.
venanr, lui ouvroit, pour ainli dire ,
la porce de tous les cocurs , meme des
plus durs. Elle fe regardoit comme
chargee de routes les raures, les foi-
blelTes & les langueurs des perfonnes
qu'elle conduifoir Comme elle avoic
un profond fentiment de la corruption
naturelle de Thorn me , elle ne s'eton-
noit point des effets qui en paroifToient
dans les ames. Elle regardoit les pe-
ches, les imperfections , les defauts ,
comme des maladies de perfonnes qui
lui eroient cheres, & qui demandoient
qu'elle donnat aux ames toute fa ten-
dreflTe & les foins. Convaincue que
Dieu feul pouvoit les guerir , elle l'en
prioit fans ceflTe. Elle avoit une con-
duite fi fimple & 11 droite , confor-
mement a l'avis que S. Jean Climaque
donne aux fupeneurs dans fa lettre au
Pafteur,qu'elle rendoit fimples & fince-
res les efpritsles plus artificieux. Sa cha-
rite & fa follicitude s'etendoient parti-
culierement a deux fortes de perfonnes ,
a celles qu'elle vo'ioit ctre dans l'abat-
tement & la tentation, & a celles dans
lefquelles elle retnarquoit que l'efprit
de Dieu agiffoit pour les faire avancer
dans le chemin de la perfection. A l'e-
gard des premieres , la tendrelfe de la
charite lui infpiroit une funte follici-
-ocr page 26-
I. Part ie. Liv. VIII. 1$
tude , pour s'oppofer au deflein de l'en-
nemi dont elle connoiflbit les artifices :
a legard des fecondes , la joie de la
verite lui donnoit une fainte ardeur de
fe rendre cooperatrice de Dieu. Jamais
elle n'avoit cju'un but dans fes actions
8c dans fes paroles , c'etoit de fonder
les ames dans la verite & dans la cha-
rite. ion moyen etoit toujours droit,
comme fon but etoit fimple. C'eft par
cette conduite que la mere des Anges
maintint la pnix dans une maifon aulli
rrjublee que 1'etoit celle de Maubuif-
fon , & qu'elle gagna a Dieu des ames
qui en parouToient tres eioignees.
La mere des Anges avoit obtenu de
Rome , par le credit de Madame de
Longueviile, la permiflion de choifir
un Vicaire ; & le J>. Pere lui donna de
plus un fecond Bref pour fe fouftraire
entierement a l'Ordre de Citeaux , 8c
fe mettre fous la jurifdiction de l'Eve-
que , en cas que cela rut utile pour le
bien de la rerorme. La mere des An-
ges ne fe fervit pas de la permiflion qui
tui etoit accordee par ce fecond bref.
Elle ne fit point non plus ufagc du pre-
mier , quoiqu'elle l'eut demande , par-
ce que M. de Citeaux avoit lui-meme
donne M. Pelletier , Abbe de Foucar-
monr, Provifeur du college des Ber-
-ocr page 27-
*4 HlSTOIRE DE PoRT-Ro'lAt.
nardins , pour vicaire , avant qu'ort
eut rec_u les expeditions de Rome,
v 11.
          Quoique ce vicaire ne fur point re-
on^j'ovkLT f°rm^ » ^ temoigna a la mere des An-
fcreformeies ges , qu'il donneroit la main a la refor-
otofeffes? me* ^ur ces affurances , elle recut a
l'epreuve des filles qu'elle formoit dans
un efprit de recueillement, de piete ,
de fdence > & d'une regularite admi-
rable.
Mais fes foins pour les novices ne
diminuoient en rien celui qu'elle avoit
pour le falur des anciennes. Elle prioit
fans celfe pour elles, & tachoit de leur
gagner le coeur par fes bons offices; elle
les fervoit dans leurs maladies , les ex-
hortoit , les inftruifoit, les conjuroit
de fe donner a Dieu : fa charite ne fut
pas fans fruir. Ces anciennes commen-
cerent a penfer a elles , a temoigner
plus de douceur, a parler plus modef-
tement. La premiere chofe en quoi elle
crutles devoir regler , fut dans ce qui
regarde le culte de Dieu. Elle leur fie
quitter la mauvaife habitude, dans la-
quelle elles etoient de parler dans l'E-
glife. Elle prit des mefures qui lui reuf-
{irent, pour que l'orrlce divin fe fit de-
cemment. Mais tout cela n'etoit encore
que pour l'exterieur , & elle avoit tou.-
jours en vue rejflTentiel,
-ocr page 28-
I. Part ie. Uv. Fill. iy
Voiaiit que Dieu benifloit fes foins ,
clle penfa a etablir la communaute en
deracinant la propriete. Pendant qu'elle
travailloit a les y difpofer, la mort en
enleva trois (les meres Brugelonhe >
Defchevets & Defmarets) qui etoient
fort fages , & avoient plus de difpofi-
tion au bien que les autres : elles te-
moignerent a la mere des Anges qu'el-*
les etoient toutes pretes a faire ce qu'el-
le leur ordonneroit pour leur falut.
Comme la Prieure avoir du credit fur
l'efprit des anciennes, & que d'ailleurs
elle etoit prudente , la mere s'apliqua
plus a elle qu'aux autres : elle l'inftrui-
fk fur les devoirs d'une chretienne &c
d'une religieufe,qu'elle ignoroit, quoi-
qu'elle fut d'ailleurs de bonnes mceurs:
elle lui reprefenta l'obligation pour une
religieufed'etredepouilleedetout.Dieu
accompagnant ces paroles exterieures ,
de I'on&ion interieure de fa grace ,
cette Prieure demeura perfuadee de la
verite , & travailla a y faire entrer
les autres , pendant que la mere des
Anges redoubloit fes prieres. Enfin ces
religieufes, apres fvxfemaines de com-
bat , d'irrefolution , de deliberation,
fe rendent & fe determinent a fuivre
la Prieure dans fa bonne refolution , a
1'exception de trois , les meres Balin-
Tome III.
                            B
-ocr page 29-
^6 HlSTOIRE DE PoRT-Ro'lAt.
courts, Lefcot, & du Meni , qui ne
pouvant s'y refoudre , demanderent
a fortir •, mais les deux premieres fu-
rent touchees de Dieu , 5c revinrenc
quelque tems apres.
Ces rrois religieufes etant forties ,
les autres frappees des inftructions de
la mere des Anges , vinrent en pro-
ceffion la trouver dans fa chambre ,
ai'ant a leur tete la Prieure , qui lui
parla ainh" : » Madame , nous avons
»» confident murement ce que vous
»» avez eu la bonte de nous reprefen-
« ter fur l'obligation que nous avons
f de nous mettre en communaute :
" nous voulons nous fauver ; c'eft
» pourquoi nous nous y rendons , ef-
s' perant que vous aurez toujours de
m la charite pour nous. Voila , Mada-
» me les cles de ma chambre «. Les
autres firent la meme chofe, quel-
ques-unes cependant avec vin peu de
1>eine, & en verfant des larmes, priant
a mere d'avoir pitic d'elles , &C de
coniiderer leur vieillelle.
La mere des Anges, comblee dejoie
du changement de ces religieufes, leur
parla avee une bonte & une charite
dont elles furent toutes charmees , &
des le meme jour elle fut faire la vifite
4?s chambres, d'pii elle retira fargent.
-ocr page 30-
I. Par. tie. Liv. Fill. 17
\q Iinge , & toures les autres chofes de
fervice , mais fans toucher a leur cabi-
net ; & des le foir elle leur rendit leurs
■cles , avee permiflion de garder ce
qu'elle leur laifToit. Cette indulgence
les ravit, 6c leur fit voir que la mere
ne cherchoit qu'a les fauver, & non a
les dominer. Depuis ce jour elles fe
rangerent au refedfcoire & aux autres
obfervances avec beaucoup de docilite;
peu apres elles reformerent leurs coef-
fures: elles entrerent dans un efprit de
foumiflion, qui les rendit capables d'e-
tre inftruites, & de fortir de leur igno-
rance -, elles devinrent douces , hum-
bles^ petites comme des enfans. Enfin
Dieu repandit tant de benedictions fur
la conduite de la mere des Anges , que
ces anciennes religieufes , qui etoient
fans joug & fans connoiflance de la
religion , furent veritablement con-
verties. La mere des Anges ne pouvoit
fe lafler de rendre graces a Dieu de
cette faveur, & difoit fouvent que Dieu
ne l'avoit envoi'ee a Maubuiflon , que
pour cooperer a leur falut eternel. Elle
eut la confolation de les voir routes
ttes heureufement finir leur carriere ,
& de les affifter , (a l'exception de
trois (9) a ce dernier paflage , avec le
if) Ces tfois rcligieufes anciennes etoient lei mere*
Bij
-ocr page 31-
1.8         HlSTOIRE DE PoRT-ROl'At;
zele & la tendreflTe d'une vraie mere.
La Prieure fut du nombre de celles qui
Partieui'aii- expirerent entre les bras de cette cha-
thdc uviesc ricable AbbelTe. Lorfqu'elle fut a l'ago-
de la mote de                          .                 1           . • ,       °.
la Prieure de me, elle pna la mere , qui ne la quit-
Maubuiflbn, tojt p0int Jg \al faire chanter le Credo
tc dc quel-          r          '                                                      ,
quet amres de la Mefle : apres qu on 1 eut chante,
seiigieufes ja mere jes Anges lui demanda li elle
ne dehroit plus nen ; cette bonne hue
repondit avec une joie extraordinaire,
qu'elle defiroit qu'on chantat le Te
J)turn ;
auffitot la mere ordonna de le
commencer; & comme Ton chantoit
ces paroles : In te Domine fperavi,
non confundar in aternum , elle mou-
rut dans une grande confiance en Dieu.
Cette Prieure etoit de la maifon de
Cleri. C'etoit une fille fage , pru-
dente, genereufe , qui avoir toujours
conferve l'union dans fa maifon , 8c
veille fur les mccurs de fes filles. Du
tems de Madame d'Eftree , elle veilloit
avec une follicitude continuelle fur
les Religieufes , pour empecher la
communication avec les gens de la
Cour , dont la maifon etoit fans cede
remplie , acaufe de Madame Gabrielle
foeur de l'Abbelfe. Malgre fa vigilance ,
du Rochet , Ricanville    cette Abbai'e. ElJes y mou-
<k Jolfelin , que la mere    turent, comme les autre*,
des Anges lailu a Mau-   dans de grands fentimen^
bujtfbfl locfqu'elle qujtta   de fieri,
-ocr page 32-
t. Par tie. Liv. Fill. i$
tin feigneur envoi'e par Henri IV etant
un jour entre apres Complies dans le
monaftere, trouva une religieufe , qu'il
conduifit par force dans la grande falle
ou etoit le Roi. La Prieure informee
de cela par la fceur Ambroife , con-
verfe afrldee , courur en diligence ac-
compagnee de deux rehgieuf es , entra
dans la falle ou etoit le Roi fans le fa-
luer, & fit enlever fa religieufe qui
ne faifoit que d'entrer. Le Roi fur
etonne du courage de cette bonne
Prieure , qui lui dit d'un ton ferme :
» N'etes-vous point honteux , Sire »
» de troubler ainii des religieufes ,
» vous qui devriez donner l'exemple
» a la Cour , & empecher les defor-
» dres «< ? On peut juger par ce trair,
du caraftere de cette fille, qui quoi-
qu'elle fat dans une grande ignorance
des devoirs de la vie chretienne &c re-
ligieufe , avant qu'elle eut re^u les inf-
trudtions de la mere des Anges , main-
tenoit le bon ordre avec tant de fer-
mete. La fceur Ambroife , converfe,
qui avoir aide la mere Prieure a con-
ferver la maifon , & qui l'avoit imitee
dans fa docilitc a entrer dans le bien,
mourut peu de terns apres elle, agee de
101 ans. La mere Terrier, qui avoit
toujours ete unie a la Prieure , & qui
-ocr page 33-
50       HlSTOIRE t>E PoRT-ROlAt.
etoit entree dans la reforme , non paf
ur.e fimple foumiffion, mais par un de-
fir iincere de fe fauver , Sc par un dif-
cernement qui lui faifoit connoitre &c
aimer le bien , fur du nombre de celles
qui eurent la confolation d'expirer en-
tre les bras de la fainte reformatnce.
Pendant la maladie done elle mourut s
ia focufCandide lui ai'ant parle de l'a-
mour de Dieu , » Oh , ma foeur , re-
pondit la mere Terrier, d'un ton qui
difoit plus que fes paroles , » qu'il ell
» rare! que e'eft une chofe rare que
»> d'avoir un amour de Dieu qui loir.
w pur ! On necomprendgueresceque
" e'eft que d'aimer Dieu , 8c Ton croit
« l'aimer , lorfque dans la verite on
« n'aime que foi-meme. Que le pur
« amour de Dieu eft une chofe rare I «
La mort douce & tranquille de certe
bonne mere , qui arriva peu de jours
apres cet entretien , donne jufte fujet
de croire qu'elle etoit embrafee de ce
feu divin.
rx.
          La benediction de Dieu fur le gou-
ajC-M>Ibie d" vernement de la mere des Anges , fe
u mete la montra d'une maniere extraordinaire
Sc"c"
          dans la conversion d'une ancienne ,
nominee la mere la Serre , qui avoic
ete la confidente de Madame d'Eftree..
Ce coup miraculeux de la drake du
-ocr page 34-
1. PARTIE. Llv. FIJI. $ 1
Tout-PuifTant fut un fujet d'admiration
pour tous ceux qui connoifloient le ca-
radtere violent & hautain de cette fillc
hardie & feroce. Un Jeudi faint, a'iant
fait fortir deux fois du choeur la fceur
Candide qu'elle avoit fouvent maltrai-
tee de paroles , dans le deflein de lui
faire fatisfaction , deux fois elle lui
tourna le dos , & rentra fans lui rien
dire. La mere des Anges , penetree , fe
mit a prier Dieu pour elle avec tant
de ferveur, que la mere de la Serre ,
alors vraiment touchee , fit fortir du
choeur pour la troifieme fois la foeur
qu'elle avoit offenfee , fe jetta a. fes
pies , les embrafla fondant en larmes ,
& lui dit : Je fids une miferable , ma
file , pardonne^-moi. J'ai tant de fois
peche contre vous : je vous ai dejirl la
mort. Me pardonne^-vous , afin que jt
puiffe communkr (i o) > Depuis ce jour ,
jufqu'au dernier foupir, la mere de la.
Serre fut entierement changee. Elle ne
fit plus autre chofe durant les deux
dernieres annees qu'elle vecut encore
apres cet heureux changement , que
d'examiner fa confidence, confefler fes
peches, 6c les pleurer. Son changement
C'eft ce qu'on ne peut ni
blamer, ni ptopofer pout
cxemple.
B iv
(io^ On eft etonne de
▼ oir cette religieufe com-
Biuaier fi preinptemenc
-ocr page 35-
}Z HlSTOIRE DE PoRT-Ro'lAt?
fut fi prodigieux, que la dependance »
la douceur, l'abailfement, fembloient
lui etre des chofes naturelles. Elle n'a-
voit plus de peine a obeir : elle etoic
paifible ; elle ne demandoit & ne de-
firoit plus rien : elle n'avoit plus aucun
foin de fa fantc. Elle fe laillbit con-
duire comme un enfant: elle recevoit
fes befoins plus humblement que ne
feroit un mandiant. Elle aima autaiu
Ja foeur Candide qu'elle l'avoit hai'e;
8c
elle prit une fi grande confiance en,
elle , qu'elle lui communiquoit lcs cho-
fes les plus fecretes de fa confidence.
Enfin ce changement etoit fi vifible,
que Madame de Longueville etant
venue a Maubuifion , elle s'en appercut
du premier regard , & dit tout bas :
Que la mere de la Serre panic abaijjee !
Il eft vrai, Madame , lui dit la mere
des Anges , Dieu lui a fait bien des
graces.
La Ducheffe s'etant enfuite fait
raconter par la fceur Candide comment
ce changement s'etoit fait, elle dit:
En veriti , voila qui ejl merveilleux f
Quoi ! cette hardie
, cette infolente s
cette fuperbe !
& regardant la mere des
Anges , elle lui dit agreablement: Af~
furement, ma mere , vous faites ici de
grands miracles ! Si vous continue^
,
nous verrons Lien desmerve'Ulss. La mere
-ocr page 36-
I. Par tie. Llv. VIII. 33
lui repondit: Madame , ceji Dim qui
fait tout.
La mere des Anges ne borna pas fes x.
foins a ce qui regardoit le fpirituel <Sc AngeTpren
le temporel de la maifon de Maubuif- connoiflana
fon. EUe fe crut encore obligee en conf- villages' d«
cience de prendre connoiflance de l'e- pendans de
tat des villages , dont, en qualite d'ab- MaubuHFon
berte , elle etoit haute jufticiere , &
ou par confequent elle devoir mettre de
bons officiers , baillifs , prevots , &c.
Voulant s'aflurer de la probire & des
bonnes moeurs de ceux qui occupoient
ces charges, elle les fit venir les uns
apres les autres. Elle leurparla avec une
douceur 8c une fagefle qui les furprit ,
&c les remplit tous d'admiration &c de
refpect. Elle leur declara qu'elle pre-
tendoit a l'avenir prendre connoiflance
de tout, pour etre en etat de faire les
reglemens neceflaires. Elle s'informa
comment l'ofrice divin etoit celebre
dans les paroifles ■, ft la juftice etoic
bien rendue. Je ne cherch* , ajouta-
t-elle , que le bien general des villages,
votre falut , & l'acquit de ma cons-
cience. Beau modele a fuivre pour les
feigneurs & les gros beneficiers ! Elle a
travaille pendant j.o ans avec un zele
infatigable , & un fucces extraordinai-
re , a arraer par de fages reglemens le
B v
____
-ocr page 37-
54 HlSTOIRE DE PoRT-RO'l'AE.
cours des defordres qui ne font que trop>
communs dans les paroilfes. En deux
ans qu'elle s'y appliqua dans la baronie
de Pfeaucourt, on vit la face de tout
le pai's changer ; le bon ordre fut reta-
bli par-tout, & chacun rappelie a fon
devoir, plus paramour que par crainte.
Le cure averriffoit le prevot de tous les
defordres qu'il decouvroit; le prevot
venoit fouvent trouver la mere des An-
ges , pour lui en faire le rapport, &
prendre avec elle les mefures necelfai-
res. Par ce moi'en elle faifoir tellement
regner le bon ordre, que dans les villa-
ges de fa dependance on n'entendoic
plus parler, ni d'ivrognes, ni de gens
debauches, ni de jeunes gens faineans
&: dcregles. S'il s'en trouvoit, elle y
remedioit bientot. Depuis qu'elle eut
etabli cette police , vingt ans s'ecoule-
rent , fans qu'il arrivat ni vol > ni au-
cun defordre confiderable.
x r.
           Cette charitable mere entroit dans
sa charite rous ]es b .~nns; elleredoubloit fes foins:
«..
           & fa tendrelfe envers les pauvres, les.
malades & les eftropies. Elle leur don-
noit du ble rous les mois, felon leur
indigence & la charge de leur famille ;,
quelquefois. meme tous les huit ou\
quinze jours. Les pauvres de la depen-
«ance. de. l'Abbale etoientpreferes;. ejU
-ocr page 38-
I. P ARTIE. Liv. rill.        ff
le ne les foulageoit pas feulement par
elle-meme , elle emploioit encore la
faveur de fes amis. Sa charite s'enflam-
moit pour les veuves , les pauvres or-
phelins & les enfans abandonnes , dont
elle prenoit un foin parciculier. Le de-
tail des aumones de cette mere des pau-
vres feroit immenfe, & il n'eft pas pof-
fible d'y entrer. Il fuffit de dire que fa
charite s'etendoit a tour; qu'elle n'a-
voit pas de plus grand defir , que celui
de faire du bien aux indigens *, de plus
grande joie que celle de leur donner
abondamment. C'eft pour cela qu'elle
epargnoit, jufqu'a retrancher ce qui lui
etoit neceflaire.
La mere des Anges avoit recu de xrr,
ui);
I'auteur de tout don parfait, un talent , Elle a.
admirable pour conloler les anhges)& lier pour con-
calmer les efprits agites par les plus vio- r^er les affl^
lentes tentations. Une femme de Pon-
toife , epoufe d'un nomme Andrieu ,
fergent de l'Abbai'e , etoit reduite a un
tel defefpoir , qu'elle avoit achete de
I'arfenic pour s'empoifonner; etant ve-
nue a MaubuilTon , ai'ant dans fa poche-
ce poifon , dont elle fe propofoit de fe:
fervir a. fon retour pour s'oter la vie, elle
eut le bonheur de voir la mere des An-
ges. A-peinela mere eut-elleparleacerte;
caavre miferabLe, que fon efprit s!a>
-ocr page 39-
36 HlSTOIRE AE PoRT-ROi'AL,'
doucit •, elle lui ouvre fon coeur , lu!
decouvre le fujet He fa douieur & de fon
defefpoir , & la refolution qu'elle avoic
prife de s'empoifonner. La mere la con-
fole , lui fait promettre d'etre trois
jours fans s'occuper de fes peines, 8c
lui dit qu'elle ofe efperer qu'elle rece-
vra un prompt foulagement. La femme
fe retire; la mere fe met en prieres :
l'effet fuit immediatement : le mari,
qui etoit alle en campagne pour trois
jours , recoit une lumiere qui lui fail
connoitre qu'il avoit mal fait de ne pas
ajouter foi a l'avis que fa femme lui
avoit donne. Il quitte fes affaires , re-
vient a Pontoife , demande pardon a. fa
femme des peines qu'il lui a occafion-
nees, & met ordre a ce qu'elle lui avoit
reprefente; enforte qu'avant la fin des
trois jours du terme que la mere des
Anges avoit marque a cette femme ,
elle fut entierement delivree de tous
fes chagrins. La mere des Anges con-
foloit ainii tant de perfonnes, qu'il fe
repandit un bruit par-tout, que Mc de
Maubuillbn confoloit & delivroit mi-
raculeufement les afRiges. Une dame
nommee le Gros , a aifure qu'aiant eu
de 1'eau, dont la mere des Anges s'etoit
lave les mains , cette eau avoit fait plu-
iieurs miracles, dont elle apporca les
-ocr page 40-
I. Partii. llv. Fill. 37
tertificats a la foeur Candide, qui les
tcfufa, fans favoir pourquoi. Un fait
arrive a P. R. depuis fon retour n'cffi
pas moins furprenant que ce que nous
venons de dire. La petite Demoifelle
Banatine avoit cte recue a P. R. pour y
etre inftruite de la religion catholique.
Monfieur fon pere 8c Madame fa mere
l'aiant appris a leur retour d'Angleter-
re , entrent dans une grande colere ; le
Pere vient tout furieux au monaftere ,
& redemande fa fille. M. Singlin opine
3
u'il faut la rendre , n'etant pas en age
e difpofer d'elle. Cependant, fi on la
remet entre les mains de ce pere hereti-
que , on expofe le falut de cette pauvre
enfant : Que faire ? on envoie la mere
des Anges au parloir, ou elle trouve le
pere encore plus furieux , a caufe du
delai qu'on apportoit a lui rendre fa
fille : il parle d'abord felon les mouve-
mens de fa colere ; la mere des Anges
lui repond. Aufii-t6t qu'elle a commen-
ce de parler , ce furieux devient calme,
ecoute les raifons, & fe retire fans faire
aucune inftance pour avoir fa fille. La
mere auffi zelee pour l'herefie que fon
mari , le voiant de retour fans fa fille *
fe fache , & lui parle arec adez demo-
tion. « Que vou!iez-vous que je rifle,
v repond le mari j on m.'a fait parler
-ocr page 41-
28 HrSTOIRE DE PoRT-ROlAE."
» a une Dame , qui m'a tellement cal-
» me & facisfait, que bien loin <ie lui
» pouvoir orer ma fiile , je la lui clon-
al nerois , 11 elle ne l'avoit pas, &c
» qu'elle me la demandar.
xiii.
         Ce fut du terns de la mere des An-
dcux'l<rdi-deSes ' clue ^enx fameufes religieufes de
gieufes de Monrdidier furent introduites a Mau-
S.ibuiiron Par m vifiteur.pouryenfei-
gner, difoit il , les fecrets de la plus
lublime oraifonTLa mere des Anges &
la mere Angelique n'etoient pas aifez
interieures au gre de ce vifiteur Sc des
autres peres, &c ils leur reprochoienc
fbuvent de ne connoitre d'autre per-
fection que celle qui s'acquiert par la
mortification des lens, & par la prati-
que des bonnes oeuvres. La mere des
Anges, qui avoir appris a P. R. a fe de-
fter de route nouveaute, fit obferver de
pres ces deux filles , & il fe trouva que
lous un jargon de pur amour , d'anean-
tilfement & de parfait depouillement,
elles cachoient toutes les illufions 6c
toutes les horreurs que l'Eglife a con-
damnees dans Molinos. Elles etoient
en effet de la fecte de ces illumines de
Roye , qn'on nommoit les Guerrinets ,,
dont le cardinal de Richelieu fit faire
one fi exacte perquifition. La mere des
Anges a'iant donni avis du peril o«l
-ocr page 42-
I. Partie. Liv. VILI. ;<?
etoit fon monaftere , ces deuxreligieu-
fes furent renfermces tres-etroitement
par ordre de la Cour, 8c le vifiteur
eut bien de la peine a fe tirer lui-me-
me d'afFaire.
La mere des Anges avoit trouve dans x i v.
I'abbaie de Maubuiflon Mademoifelle ALnag«"efffc
d'Orleans , fille naturelle de M. le due de faite r»
de Longueville , qu'elle prit nn foin ^i^.
particttlier de bien faire clever. Des tureiie de m.
que cette fille eut atteint l'age d'etre t£^£'
mife au noviciat & de prendre l'habit,
elle le demanda. Ce ne fut qu'avec re-
pugnance , 8c apres avoir pris confeil
de la mere Angelique & de M. de faint
Cyran , qu'elle lui donna l'habif. Le
terns de la profellion etant arrive , elle
la fit, au "rand regret de la mere des
Anges , qui l'auroit empechee , fi elle.
1'eutpu. Si tot qu'elle fut profeiTe, elle
commenca a vouloir faire l'abbefle
dans fa chambre. La mere des Anges:
diflimuloit prudemment tout cela. En-
fin Madame de Longueville , plus par
I'inftinct de fon mari que par le fien ,.
vim a Maubuiflbn pour porter la mere
des Anges a faire cette fille fa coad-
jiitrice; mais cette duchefle y etanc
tombee malade(n),elle fe fit tranfporter
(ii) La Ret. de la mere Angelique , dit qu'eUs
Sciuba malade a MaubuilTou, & y muuiui.
-ocr page 43-
AfO HlSTOIRE DE PORT-ROlAL.'
a Paris , ou elle mourut le 9 feptembre
1637. Apres fa mort, le due de Lon-
gueville vine a Maubuiflbn avec I'eve-
que de Lizieux, pour lui faire la meme
priere. Mais la mere des Anges s'en
excufa fur ce que fa confeience ne le
lui permettoit pas , le fujet qu'on lui
propofoit n'etant point capable de rem-
plir cette dignite ; & elle re/ifta avec
fermete au due de Longueville, & aux
preflantes follicitations de 1'eveque de
Lizieux : de force qu'on retira de Mau-
buiflbn Mademoifelle d'Orleans , pour
la conduire a Montivilliers,d'ou elle fut
tiree pour etre abbefle de l'abbai'e de
S. Pierre de Rheims; elle le fut enfuite
de Maubuiflbn apres la mort de Ma-
dame de la Roche, quifucceda imme-
diatement a la mere des Anges, com-
me Ton va voir.
x v.
          La mere des Anges a'iant penfe de-
la mere des vant D[en p[as ferieufemenr que ja-
Angesfe de-        .             ,.?,-. ,               , ,, ' r'
met de fon mais au peril de la charge, a 1 occahon
Aepai'e. jg certaines circonftances 011 elle fe
trouvoit; & fe voi'ant reduite a agir
fans confeil dans des chofes tres-impor-
tantes, elle crut que Dieu agreeroir fa
fortie de Maubuiflbn, & fa demillion
de l'abbai'e. Ne l'ai'ant acceptee que par
efprit d'obciflance & de dependance ,
elle youIuc fuivre le meme efprit pout
-ocr page 44-
I. P A R t i e. Liv. Vlir. 41
s'en demettre, 8c ecrivit fur ce fujet a
la mere Angelique , qui l'exhorta a
bien demander a Dieu qu'il lui fit la
grace de connoitre fa volonte. Elle lui
marquoit que fi elle perfiftoit dans fon
delTein , elle avoit dans l'efprit une
bonne religieufe fore vertueufe , fur
laquelle en furete de confeience elle
pourroit fe decharger de fa maifon.
C'etoit la mere Suzanne du S. Efprit,
Madame la Roche , abbelTe du Lieu-
Dieua Beaune , religieufe de P. R. qui
en avoit ete prieure, 8c en etoit fortie
pour aller a Argenfoles avec 1'AbbelTe
pour lui aider a raire fa reforme (u).
La mere des Anges re$ut cette bonne
nouvelle avec beaucoup de joie ; 8c
M- Singlin etant venu au commence-
ment de mai 1648 a Maubuilfon pour
traiter de fa demiffion , elle fut con-
clue. L'AbbelTe modera ii bien la joie
?u'elle en refTentoit, que M. Singlin
ut etonne de la voir audi tranquille ,
que s'il cut traite avec elle d'une chofe
indifterente. La mere des Anges dit de-
puis a une Dame, que n'aiant accepte
l'abbai'e de MaubuiiTon que par obeif-
fance , elle avoit cm qu'elle la pouvoit
quitter, aufli-tot que l'obeiflance ne
(ii) Elle etablit elle-    pofer , e'eft qu'elle ctoic
n.eme la reforme A Beau-    fort an goiit des religieux,
ne. Ce qui engagea la    & ainfi elle elperoit qu'Ut
mere Angelique a la pro-    la fouiicndroient.
-ocr page 45-
Jfl HlSTOIRE DE PoRT-ROlAl.*
s'y etoit plus oppofee , & que Dieu lui
avoit fait voir que c'etoit fa volonte »
par l'agrement des perfonnes de qui
elle prenoit avis.
Aprcs cette demarche fecrette , 1'af-
faire fut mife, de l'avis de la mere des
Anges , entre les mains des Peres de
l'Ordre, qui fe porterent a la faire reu-
ffir avec d'autant plus de zele , que la
mere Suzanne leur etoit fort attachee.
La mere donna fa demiilion par un acte
authentique le 3 de mai ; les Abbes
aiant recu cette demiffion, folliciterent
& obtinrent bientot le brevet du Roi ,
& envoierent en cour de Rome le i j
du meme mois. La premiere fignature
fut donnee des le commencement de
juin ; & le jour que cette date fe don-
noit a Rome, la mere des Anges e^ant
a 1'eglife en priere , Dieu lui fit con-
noitre que fes dcfirs etoient accomplis ,
& qu'elle n'etoit plus abbefle. Tout ce
qu'on a pu flavour de ce fait merveil-
leux, c'eft qu'au fortir de la priere, la
mere des Anges aiant rencontre la fceur
Candide , elle lui dit; notre affaire ell
faite a Rome.
La fceur Candide eton-
nee, l'aiant preffee de lui dire com-
ment elle le pouvoit fa voir , le courier
etant a peine arrive a Rome , elle lui
dit : Dieu me I'a fait connoitre , ma
file.
Enfin forcee par l'importunite da*
-ocr page 46-
I. P ARTIE. LlV. VIII. 4 J
la fceur Candide, elle lui dit « qu'e-
» rant devant le Saint Sacrement, Sc
"
priant Dieu pour le bon fucces de
» l'affaire de Rome , Dieu lui avoit
» fait connoitre qu'il l'avoit exaucee >
» & qu'elle n'etoit plus abbefle , lui
» otant fenfiblement I'efpric de fupe-
» riorite. * Ce font fes termes ; elle
n'en voulut pas dire davantage. Le me-
me jour qu'elle rec.ut cette lumiere fi
extraordinaire , elle changea tellement
que c'etoit une autre perfonne , en
forte que toutes les fceurs s'en appercu-
rent & en furent allarmees. Mon pere ,
dirent-elles au vifiteur, dites-nous done
ce qu'il y a ici; nous croions que Ion
nous fait quelques affaires; notre mere
n'agit plus a fon ordinaire ; tout lui eft
fi indifferent, qu'il femble qu'elle n'eft
plus abbeire. II y avoit effectivement
une affaire bien trifle pour elles , & qui
devoir leur faire repandre bien des
larmes.
Les expeditions de Rome ecant arri- x. v r.
vees , Madame du Lieu-Dieu fe rendit J^XSS
au commencement d'oitobre a. Patis , des fiiies dc
ou elle vit d'abord fes anus, puis &Z%f£&
retira a l'abbaie de P. R. ou on ne la la dtmiifio*
trouva pas telle qu'elle etoit , lorf- £, ^ "ew»
qu elle en lortit. Le jour que la nou-
velle abbeffe devoit arriver a Maubuif-
-ocr page 47-
44 Histoirb tot Port-roi'aL.'
ion , la mere des Anges fie affemblef
la communaute pour leur parler : auiH-
t&r qu'elle eat annonce qu'elle leur
donnoit une nouvelle mere, la com-
munaute furprife au dernier point ne
lui donna pas le terns d'en dire davan-
tage •, routes les foeurs generalemenr
setant profternees & fondant en lar-
mes , crioient de toutes leurs forces :
Ma mere , que vous avons-nous fait ,
pour nous traiter de la forte ? Nous vous
demandons tres-humblement pardon
,
&c. En vain elle voulut leur parler,
pour les appaifer ; tout ce qu'elle leur
pouvoit dire, ne fervoit qu'a augmen-
ter les cris & les pleurs de ces pauvres
filles. Les foeurs converfes accourent
au bruit , & aprenant de quoi il s'a-
git, elles jettent les hauts cris , de-
mandant pardon a la mere , & la priant
dene les pas abandonner. Mais ce qu'ii
y avoir de plus touchant , e'etoit les
fept ou huit jeunes profeffes qui pTau-
roient fans bruit, mais fi tendrement'
qu'elles faifoient compaflion. Que ne
nous di/ze^-vous cela avant que nous
fffons profefpon ,
difoient - elles a la
mete , qui ne pouvant tenir a un tel
fpectacle , fe tira de la prefix?, & alia
devant le S. Sacrement, laifTant route
cette Communaute affligee dans les
-ocr page 48-
t. P ART I E. Liv. Fill. 45
larnies, & l'irrefolution fur ce qu'eile
devoir faire. Une des anciennes , la.
mere JoiTelin , agee de 80 ans , voiant
le renverfement de la maifon, & en
ai'ant appris la caufe , dans une douleur
extreme , s'ecrioit: Madame nous va
quitter?
Elle couroit par la maifon >
criarit a pleine tete : Merci dame! Ma-
dame nous veut quitter.
Apres avoir bien
couru , elle vint trouver la mere des
Anges , & lui dit: Quoi, Madame ,
\ous nous voule{ quitter ! vous me don-
ne^ la mort.
En effet, il lui prit le foir
meme un grand friflon , avec une
forte pleurene 5 & fon faififfement fat
lei , qu'eile demeura trois jours fans
parole , & on ne croioit pas qu'eile
en revint. Lorfque la parole lui rut re-
venue
, la fceur Candide ai'ant voulu
la confoler , elle ne voulut point ecou-
ter fa confolation , & lui dit: Ah ! ma
fille, je ne me confolerai jamais , Ma-
ji&ne & toi m'ave^ donnl la mort au
t'ceur.
Les unes fe retiroient dans des
greniers pour pleurer a leur aife; d'au-
tres dans leurs chambres. Enfin c'etoit
des pleurs & des cris fi horribles, qu'on
les entendoit meme de la bafTe cour.
Sur les quatre lieures apres midi ar- x v 1 r.
rive la nouvelle abbefle. Toutes les re- iaA"ouvci£
ligieufes, ou reofermees dans leurs Abbefle,
-ocr page 49-
4^ HlSTOIRE DE PoRT-ROl'Ar,
chambres pour fe livrer a leur douleur„
ou difperfees de cote & d'autre dans la
rnaifon, fans fcavoir quel parti pren-
dre , refuferent d'aller avecla meredes
Anges la recevoir. Eniin la mere prieu-
re , a force de prieres & de raifons 5 fe
lailfa gagner, & alia lui ouvrir la porte.
Pas une des foeurs ne put fe refoudre a
1'aller faluer. Le lendemainla nouvelle
abbefle prit pofleflion. Jamais cercmo-
nie ne fut plus lugubre : apres la lecture
de la bulle, il ne fut pas poflible de
faire entonner le Te Deum a. la foeur
prepofee pour cela : il fut dit d'une
voix bafle , a peu pres comme un De
profundis
par quelques jeunes novices
8c profefTes, pendant que toutes les re-
ligieufes fondoienten larmes. Le refte
de la ceremonie fe palfa de meme ; &
la nouvelle abbefle , toute confternee
d'une pareille reception, fe mit a pleu-
rer elle-meme, & s'evanouit; ce qui
terminala ceremonie. Jamais il n'y eut
rien de fi pitoiable que l'etat de cette
maifon dans cette conjon£ture. Tout
y etoit dans la confternation & dans
une profonde triftefle. Le lendemain
la mere des Anges pafla tout le jour a
confoler les foeurs , & a les difpofer a
aller rendre leurs devoirs a la nouvelle
abbefle ; mais elle ne reuflit pas ce pre-
-ocr page 50-
I. Par tie. Liv. Fill. 4r
tnier jour ; car elles etoient trop affli-
gees. Plufieurs en tomberent malades.
La mere des Anges voi'ant que fon fe-
jour a MaubuiiTon ne faifoir qu'aug-
menter la douleur des fceurs , qui
avoient encore un nouveau fujet d'af-
flidtion de la voir meprifee par celle
qui lui fuccedoit , penfa a quitter la
maifon , & chargea la four Candide
jd'ecrire a la mere Angelique , pour la
I
rier de l'envoier querir au plutot. Le
ruit s'en etant repandu dans le pais ,
clle fut accablee de vifites. Toutes les
communautes de Pontoife lui ecrivi-
rent pour lui temoigner leur douleur,
&c le regret qu'elles avoient de fon de-
part. Meflieurs de ville vinrent lui ren-
dre leur refpect, mais avec des repro-
ches d'amitie de ce qu'elle les quit-
toit, & difant francnement que s'ils
1'avoient fii, ils 1'auroient empeche.
Mais il n'y eut rien de pareil a l'af-
flidion des dames de Pontoife 8c des
environs,quiregardoient toutes la mere
oinme une fainte , & qui avoient cou-
tume de venir fe confoler avec elle
dans toutes leurs afflictions. Elles lui
difoient avec une grande tendrefTe :
Que ferons-nous a prefent , Madar
r> me ■, vous etiez dans nos afflictions
» route nptre afliftance 8c notre con-
-ocr page 51-
'■43 HlSTOlRF. DE PoRT-ROlAI..'
w folation •, & des que vous nous avieZ
» parle , nous etions en paix ". En di-
fant ces chofes & autres , toutes fon-
doienc en larmes. A toutes ces vifites »
fucceda un nouveau fpecStable encore
plus touchant. Les pauvresqui s'etoient
aflfembles en grande quantite le foir du
dernier jour , fe jetterent en foule dans
le parloir , pour avoir la benediction de
la mere- Les uns crioient: Que firaije,
aiant perdu ma mere } Q_ue feront mes
pauvrts peats en fans,
difoient d'autres ?
Nous trouvions toujours notre bonne
mere dans nos bejbint. Oil irons-nous
>
Notre bonne men ,pourquoi nous quitte^-
vous
? II y a fix long-terns que vous nous
nourijje^. Nousfoiumes vos enfans.
Les
cris des veuves, & les pleurs des or-
phelins , furent fi grands , qu'ils pene-
trerent le cceur de la mere , & lui fi-
rent repandre des larmes ; ce qu'elle
n'avoit point encore fait; & elle fortk
ainfi du parloir.
xviii. Apres tous ces trifles adieux, Ma-
.Lj mste.(Jes dame de Chaze arriva fur le foir pour
Angesrevient             . .                     .                       „ i *
a p. r. de prendre la mere des Anges & la con-
Paru.
         duire a P. R. Sur les neuf heures du
matin elle fortit de Maubuiflon , laif-
fant toutes ces pauvres filles dans une
fi grande confternation , que quelques-
unes s'evanouirent ■, la fievre, cm des
vomifTemens
-ocr page 52-
I. P A r t i e. Liv. nil. 49
*omifTemens prirent a d'autres. Pen-
dant la route,elle fut dans un fi profond
recueillement & un fi grand filence ,
qu'il fembloit qu'elle fur toujours en.
oraifon. Ecant arrivee a Paris , elle
s'arreta a l'Eglife de S. Jacques du
Haut-pas pour faire fa priere fur le
tombeau de M. de Saint Cyran , puis
remonta en carofTe pour fe rendre a*
P. R. ou elle arriva a fix heures du
foir. La premiere chofe qu'elle fit,
apres avoir fait fa priere a l'Eglife, fut
de remettre a la M. Angelique tout ce
qu'elle pouvoit avoir de particulier ,
jufqu'a un reliquaire , des ecrits de-
piece , & autres petites chofes de de-
votion , dont elle voulut fe defaire
avant que de fe coucher , afin d'etre
juuvre , & depouillee de tout. C'eft
ainfi que la mere des Anges quitta
MaubuifTon , ou elle avoit retabli *
malgre toutes les traverfes qu'on lut
fufcita , le veritable efprit de S. Ber-
nard , qu'on y voit regner aujourd'hui
par la fage conduite de la digne focur
du grand Colbert. Apres avoir gou-
verne ce celebre monaftere pendant n
ans avec une fageffe dont la memoire
s'y confervera eternellement, la mere
des Ancres vint prendre a P. R. fon
rang de fimple religieufe , &c deman-
Tomc III,
                          C
-ocr page 53-
r*
50 HlSTOIRE DE PoRf-ROlAt.
doit meme a y recommencer fort no*
viciat; de peur , difoir-elle , quaiant
fi long-tems commande, elle n'eut ou-
blie a obeir. » Si je la voulois croire ,
» difoit la mere Angelique parlant
» d'elle a la foeur Candide , elle me
„ fait des inftances ft preflantes pout
» entrer au noviciat, que fi je voulois
» lui donner le voile blanc , elle en fe-
» roit ravie. Le fond de fon humilite
» eft etonnant •, elle nous donne un
» grand exemple.... Cela eft etrange
» quelle foit revenue de cette grande
» Abbai'e, 011 Ton recoit tant d'hon-
» neurs, & ou il y a tant de fujets d'e-
» levation , apres iz ans -de comman-
» dement > fans avoir rien perdu de
» cet efprit d'humilite, d'obeiftance ,
» de dependence & de detachement
» d'une vraie novice , ou elle etoit
» quand je l'y envoi'ai. Elle eft reve-
« nue route telle, fans avoir rien pris
*> du fafte de cette grande maifon , 8c
»> fans que les grandes richefTes aient
»? tant foit peu amoindri ou altereen
» elle l'efprit de pauvrete... C'eft un
»> miracle. Elle peut bien dire : La
» grace de Dieu n'a pas ete vaine en
„ moi «.
La mere des Anges fut nean-
tnoins mife au noviciat, non pour le
recommencer, comme elle auroit fou-
-ocr page 54-
I. Partie. Lev. VIII. 51
hake, mais pour aider la mere Agnes a
gouverner les novices ; & elle y refta
jufqii'a. Pan 1654 qu'elle fut elue Ab-
belfe, comme nous le verrons.            ________
La mere Angelique , qui avoit de 1648.
nouveau ete elue Abbefle au mois d'Oc- x 1 x.
tobre 1648 , ainfi que nous l'avons, Conduitede
1 •                  \ A « 1 ^1             la mere An-
rapporte , retourna a P. R. des Champs geiique pen-
le 1 i Novembrede la meme annee , & dant
.la• «ueJ*
re lT.                    ,          , ,          .re civile de
y pnt poliemon avec les ceremonies pans.
accoutumees , au grand contentement
des religieufes. Jamais fa grande cha-
rite , fa foi, & fa confiance en Dieu »
(qui etoit, s'il eft permis de parler
ainfi , fa vertu favorite) ne parurent
avec plus d'eclat que fous ce troifieme
triennal. Le feu de la guerre civile , qui
s'alluma a Paris , lui en fournit Pocca-
fion. La Cour ai'ant fait arreter Pierre
BroulTel, Confeiller de Grand'-Cham-
bre , & Rene Potiers de Blancmenil,
deux des plus echauffes Frondeurs (13),
le peuple fefouleva le 16 Aout 1648 ,
ce qui occafionna la Journee des barri-
cades.
Pour appaifer la revoke , la
Reine fut obligee de remettre les pri-
(ijJC'eft lenomqu'on   ni dans cette occafion ,
donnoit aquelquesmem-
   ni dans aucun autre , le
bres du Parlcment oppo-
    corps refpeaable du Par-
ies aux volontis de la
   lement ne s'eft jamais
Cour , ou plutot du mi-
    ecarte du refpeft & de la
niilre. Nous difons quel-
    fidelite inviolable qui eft
ques membres, patceque
   dueauRoi.
C ij
-ocr page 55-
5Z HlSTOIRE D£ PoRT-Ro'lAt."
* ,         fonniers en liberte. Mais cetce mode-
ration n'etouffa pas la caufe du mal : il
refta un levain , qui eut encore de fa-
cheufes fuites, & un feu cache , qui
prit & fe communiqua meme dans les
Provinces. Le Roi , la Reine & le Car-
dinal Mazarin fortirent de Paris le 6
Janvier 1649 , alors la guerre civile
s'alluma. Plufieurs Princes 8c Seigneurs
tnecontens qui etoient raffembles a
Paris, prirent les armes, &: voulant
couvrir leur revoke du voile des inte-
cets du Roi , ils declarerent qu'ils n'a-
voient que celaen vue, & prirent pour
devife dans leurs drapeaux, ces mots :
Regem nojlrum qmrimus. Perfonne n'i-
gnore les defordres qu'a coutume d'en-
trainer la guerre civile.
x x. Ce fiit ce qui donna lieu a la mere An-
Jdfaueieprit geuclue de hgnaler fa charite. L'amour
dans fon mo- du filence & de la retraite venoit de lui
perr^nncs"ui ^aire fermer le parloir de fon nouveau
viennent y monaftere; &c fa charite va lui en faire
chercher un                             i                                   1
•file.         puvnr toutes les portes , pour donner
retraite a toutes fortes de perfonnes ,
qui venoient s'y refugier pour trouver
un alile contre la violence du foldat.
Madame Buloyer, voifme du monaf-
tere , &c fort amie de la mere Ange-
Uque, la pria de prendre dans fa mai-
ibn pendant cette guerre, Madernoi-,
-ocr page 56-
I. Pa *.ti*. Liv. Fill. 5 j
felle fa fille , qui y a ete depuis reli- —
pieufe (14) & une autre jeune Demoi-
felle de fes parentes, qui fe trouva alors
chez elle , apprehendant pour ces jeu-
nes filles les courfes des gens de guerre.
Peu de terns apres , Madame Buloyer
vint elle - mcme fe retirer a P. R. ,
amenant avec elle trois filles de fes
fermiers, demandant inftamment qu'on
les logeat au dehors du monaftere , afin
de les preserver des perils. Elles y fu-
rent quelques jours ; mais la mere An-
gelique confiderant qu'elles n'y etoient
pas aiTez furement, les fit entrer dans
le dedans.
Madame de Chiverny , Coadjutrice
de PAbbaie de l'Eau , Ordre de Ci-
teaux , dans le Diocefe de Chartres ,
fe refugia dans le meme terns a P. R.
avec une de fes religieufes. Quelquec
religieufes de Gif, que l'Abbefle avoit
laifTees dans un chateau en fe retirant
a Chartres avec la plus grande partie de
fa Communaute , ne fe croi'ant pas en
furete dans ce lieu , ecrivirent a la mere
Angelique , pour la prier de vouloir
bien les recevoir. Non-feulement elle
(14) Soeur Ftan;oife   mourutle17Mai1tf79.il
louife de Sainte Claire, le    y a eu une autre religieufe
Camus de Buloyer de Ro-    de ce nom a P. R., qui y
mainville. Elle fit profef-    mourut le 15 Janvier
£on le 1^ Aout i«i!>&    i«4«.Henol.
C iij
V
-ocr page 57-
C4 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
' 7771 y confenrit, mais elle lent envoi'a Ie
carofTe de M. d'Andilly pour les ame-
ner, jugeant bien qu'elles n'auroient
pas de commodites pour venir. Il n'en
vint que trois , la mere d'Aligre , fille
du Chancelier de ce nom , une an-
cienne religieufe , qui etoit celeriere ,
8c une autre jeune religieufe;elles ame-
nerent avec elles une de leurs penflon-
naires. La mere Angelique les recut
avec toutes fortes de temoignages d'a-
mitie. Elles eurent occafion , en eprou-
vant la charite de la mere Angelique
& de fes religieufes , de fe detromper
de toutes les preventions qu'on leur
avoit infpirees contre ce monaftere.
Car la mere d'Aligre declara qu'on les
avoit tellement pre venues contre P. R ,
qu'elles avoient eu peine a fe refoudre
d'y venir, & que c'etoit ce qui en
avoit empeche celles qui n'avoient pas
voulu les fuivre.
XXI.
        La charite de la mere Angelique n'e-
la ^ere^An-toit Pas ktisfaite d'avoir re$u tant de
geiique en- perfonnes , qui s'etoient refugiees dans
de"a campa- f°n nionaftere , pour y mettre leur vie
sue.
          & leur honneur a. couvert, elle rendit
encore de grands fervices aux gens de
la campagne (15). Ne pouvant les re-
. (If) Vo'kz les lettres 404 , 407, 408 , 41) ,.
de la mere Angelique fur 414,416 , 414,
w fujer, T. I, p. 401,
-ocr page 58-
I. Par tib. Liv. VllT. 55
tirer eux-memes , elle recevoit tous ^ q
leurs efFets, leurs vaches, leurs mou-
tons, leurs poules , leurs coffres , leur
ble, leur pain ; en un mot , tout ce
qu'ils vouloient y mettre pour le ga-
rantir des mains du foldat: l'Eglife etoit
pleine de ces efFets , & les cours l'e-
toient de betail : tout cela donnoit un
travail exceflif aux religieufes , parce-
que ces bonnes gens venoient a toute
heure demander fans facon ce dont ils
avoient befoin •, mais animee par l'e-
xemple & les inftructions de leur digne
Abbeile , elles prenoient cette peine
avec joie. En vain on reprefenta a. la
mere Angelique que c'etoit expofer fon
monaftere au pillage , que d'y reeevoir
les biens des paifans , parceque les Ca-
pitaines de l'armee ne trouvant plus
rien dans les villages , s'attaqueroient
au monaftere od on les avoir retires •,
que quelques Officiers s'en etoient deja
expliques •, mais 1' Abbeflfe pleine de foi,
s'elevant au-deflus des vues humaines,
repondit avec fermete , que li le mo-
naftere etoit pille pour avoir fait la
charite , elle en auroit de la joie , &
qu'ainfi elle ne manqueroit pas a ce
qu'elle devoit a ces pauvres gens dans
une telle occafion. On peut juger du
cas que cette ame charitable faifoit des
C iv
-ocr page 59-
r$6 HlSTOIRE £»E PoRT-RblAI.'
j^ „ biens temporels par la reponfe qu'elle
fit a quelques fceurs , qui la preiroient
de faire une cache pour mettre a cou-
vert ce qu'il y avoit de plus beau a la
facriftie : elle rcpondit froidement,
qu'elle ne le foufrriroit jamais , parce-
que ce feroit un fujet aux foldats de
s'arreter davantage dans le monaftere
pour y chercher ce qu'ils ne trouve-
roient pas d'abord.
xxii. Les campagnes etant defolees par la
Cliarite de                   o 1          ••/•            • / i
la mete An- guerre , oc les pailans ruines , le nom-
geli^ue re- bre des pauvres etoit prodigieux ; Sc
touipcnfee.                / L                         t         r /-
tous neanmoins trouvoient des lecours
pour vivre, dans la charite de la mere
Angelique , qui, fans inquietude pour
le fendemain , leur faifqit diftribuer
tout ce qui fe trouvoit dans la maifon ,
pain , vin , potages , legumes , &c.
Elle avoit meme toujours 1'ceil & l'at-
temion pour que ce qu'on leurdonnoit
fiit bon ; & lorfqu'elle ne le trouvoit
pas tel, elle demandoit aux cuifinieres
comment elles avoientla confcience de
donner aux pauvres ce qu'elles ne vou-
droientpas manger elles-memes. Lorf-
qu'elle voYoit les pauvres contens, elle
difoit: » Dieu nous a fait aujourd'hui
« la grace de faire ce qu'il ordonne
»» dans fon Ecriture , de rejouir les en-
x> trallhs du pauvrt.
Les revenus d|
-ocr page 60-
I. Par.tii. Liv. Fill. 57
I*. R. n'etoient certainement pas fuffi-"
fans pom- les immenfes charites que fit
cette mere des pauvres, mais Dieu re-
compenfa fa foi dans ce terns de guerre
Sc en plufieurs autres occafions, par des
affiftances qu'elle rec^ut de lui , & qui
pourroient pafTer pour miraculeufes.
On le vit particulierement dans une
rencontre , dont on a la relation ecrite
par la perfonne meme qui en fut temoin
oculaire. » L'annee 1649 , pendant la
» guerre de Paris , j'etois , dit la mere
« Angelique de S. Jean , a P. R. des
« Champs avec la mere Angelique.
» J'y fus temoin avec routes les autres
» de l'extteme charite qu'elle y a exer-
» cee en mille manieres , que je ne
» rapporte pas, parceque d'autres l'ont
» fait, ou le feront mieux que moi.
» Mais je ne puis me difpenfer de rap-
» porter une chofe, que plufieurs per-
» fonnes furent veritablement alors;
» mais je fuis feule qui en puifTe te-
» moigner , comme l'aiant vue , &
•i & qu'elle fe pafla devant moi, &
« que Madame DefTeaux (16) qui y
» etoit auffi , eft prefentement devant
» Dieu. Je n'y veux point donner de
(i«) Anne Paflart , Milon , morte i P. R.
veuve de M. DelTeaux , leij Aoflt iSji. NecreJ.
aourgeois de la Fcrte-
C Y
-ocr page 61-
53 HlSTOIRE DE PORT-ROIAE."
» nom. On l'appellera , fi Ton veur*
» effet de la Providence de Dieu , ou
» miracle. Je dirai feulement ce qui fe
»> pafla.
» J'etois une apres-dine avec la mere
»> Angelique dans une petite chambre
»> qu'on appelle de Sainte Monique »
« aupres du feu : c'etoit le careme,
» II je ne me trompe. Madame Def-
v feaux, notre Tourriere , qui demeu-
» roit pour lors dans la maifon , &
m etoit au tour da dedans avec la Cel-
» leriere , monta a cette chambre ou
« nous etions , pour dire a la mere
» qu'il y avoit au tour un pauvre hom-
» me charge d'une famille dans une
« extreme mifere , qui demandoit
" qu'on raffiftat. La mere lui dit:
» He bien , mafilh , que luipouvons-
» nous fairel Qu'avons nous
> Mada-
»» me Deffeaux iui dit : Nous riavons
« run. Quoi ! lui repliqua la mere, run
m du tout 1 Nous avons, repondit Ma-
»> dame Defleaux , une feule piece de
" vingt-neuffols. Donne^-la
, dit la
» mere , ce fera quelque chofe pour ce
» pauvre homme , & ce n 'eft rien pour
» nous , car nous ne vivrons pas de
» cela ; nousfommes accoutumees a de-
» pendre de la providence de Dieu.
Cela
fut execute fur le champ fans replique%
-ocr page 62-
I. Partii, Liv. V11L 59
« Au bout d'un quart-d'heure , Ma-
il dame DefTeaux vint encore trouver
»> la mere au meme lieu, d'ou nous
« n'avions bouge, pour lui faire quel-
» qu'autre menage du tour. Des que
» la mere la vit, elle lui dit: He bien ,
« mafille-, notrc pauvre s'en eji-il alls
w bien content > Elle repondit qu'oui ,
» &c qu'il avoit bien remercieDieude
» la charite de la maifon. La mere lui
9> dit: Mais vous, que fere^-vous done >
» car vous n'ave^ plus rien. Ma mere,
»» repliqua Madame DelTeaux , vous
53 ave{ dit que la providence de Dieu y
« pourvoiroit.
» Dans ce moment la mere fe reflbu-
» vint qu'elle avoit quelque chofe , a.
» quoi elle n'avoit pas penfe , 8c elle
« ditti Me. DelTeaux : vraiment^je crois
>} que je nefuis pasJl pauvre que je pen-
t'jfois , & que je vous rendrai plus que
» vous ne vene[ de donner au pauvre
53 homme. Je me fouviens qu'ily a quel-
>3 que terns , on m'a donne deux rou-
»3 leaux de petites pieces de cinq fols ,
» dont f'ai emploie I'un , & ilfaut que
»3 j'aie encore I'autre quelque part. Elle
53 chercha aufli-tot devant nous dans
»» fes poches, & en effet elle trouva ce
t> petit rouleau. Bien-aife, elle l'ouvrit
p promptement pour compter ce qu'il y
C vi
-ocr page 63-
6C HlSTOIRE BE PoRT-tloi'Al.
» avoir. Aiaisii jamais on a vfx uneper-
» fonne furprife , ce fur elle , quand en
>' depliant le papier , elle n'y trouva
« que de Tor au lieu d'argenr. Je n'ai
»jamais vu un pareil changernent dans
» fon vifage. Car conrre fon humeur
» qui lui rendoit toujours 1'efprit pre-
» fenr a tour, 8c lui fourniflbit a l'inf-
« rant des reponfes a routes chofes ,
» elle demeura dans une inrerdi&ion
p> ft grande que , fans dire une parole,
» & fans ofer mcme nous regarder, elle
» rougit & baifla les yeux un peu de
» terns, jufqu'a ce que nous , qui n'c-
» tions gueres moins furprifes, la pref-
j» fames de nous avouer que Dieu lui
» avoit voulu rendre le centuple. Elle
» nous dit alors qu'elle n'y comprenoit
w rien ; en effet elle etoit fi interdite ,
- qu'elle ne fcavoir poinr encore com-
» ment elle devoit nous rcpondre >
«< pour nous oter l'opinion d'un mira-
» cle. Nous demeurames d'accord que
*» quoi que ce fur, il en falloit remer-
» cier Dieu. Er je me fouviens que fon
» embarras , & la confufion ou elle
« eroir, me firent pi tie ; ce qui fit que
»je n'ofai d'abord rrop la preffer de
» parler , outre que j'etois meme dans
» un certain etonnement, qui m'6ta la
« liberte de fairequelque reflexion. Q%
-ocr page 64-
t. P A R T I E. L'lV. Fill. 6i
i' compta done cet or , & il s'y trouva Y6a^
y> vingt-neuf demi-louis d'or, au lieu
» de la piece de vingt-neuf fols, &
"encore trois louis d'or par-deflus. .
» Voila dans l'exa&e verite comme la
»j chofe fe palfa. Quand la mere fut re-
m venue de fa furprife, nous la pref-
>» sames fort de parler. Alors elle re-
» prit fon afluranee ordinaire, & nous
53 dit qu'il ne falloir point tant fe met-
» tre en peine d'ou venoit cet or, qu'il
" falloit bien qu'on le lui eut donne ,
« & qu'elle l'eut oublie, puifqu'elle
» l'avoit trouve. Nous lui dimes qu'elle
» n'avoit pas oublie ces pieces de cinq
» fols , & que cela lui feroit bien aufll-
» tot demeure dans la memoire; qu'il
» n'etoit pas un terns , ou elle put tant
» garder d'or, ni qu'elle l'oubliat dan$
» le befoin ou Ton etoit d'argent a touts
» heure. A tout cela elle repondit qu'il
» falloit pourtant bien qu'elle l'eut, &c
» elle voulut meme commencer a. dire
» qu'elle avoit quelque idee qu'on lui
» avoit donne de Tor. Mais elle n'a-
» cheva pas , & on vit bien qu'elle
« craignoit de s'engager infenfiblement
a. dire quelque chofe de contraire X
w la verite. Nous lui dimes done qu'il
» falloit retroilver ces pieces de 5 fols »
» d ce ne les, etoit pas, Elle repondit
-ocr page 65-
t?l HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt."
» q*'il faudroit les chercher , parcel
» qu'elle etoit aflfuree deles avoir eues.
» Mais jamais elles ne fe font trou-
» vees , quel que foin qu'on ait pris de
« les chercher, & jamais auffi on n'a
» pu faire dire autre chofe a la mere.
j> Son filence meme a ete une preuve,
t> qu'elle n'en avoit point de fumfante,
« pour nous 6ter l'opinion que Dieu
» eut voulu recompenfer fa foi & fa
» charite dans cette rencontre; & je
» m'y confirme par ce qui m'arriva pen-
» dant fa derniere maladie. Un jour
» qu'elle etoit dans cet aflbupiflement
» qui faifoit peine aux medecins, &
u qu'ils vouloient qu'on combattit ,
» pour la reveiller je me mis a lui par-
ler du miracle de la farine (17 ) &
» de celui-ci. Elle me demanda a qui
j'en avois de lui parler de cela. Je lui
» dis que c'etoit parceque je fcavois
que cela lui deplaifoit, & qu'a caufe
» de cela elle s'en reveilleroit davan-
tage; que quand je lui contois des
» chofes plus agreables , elle s'endor-
» moit, & qu'il faudroit bien qu'elle
» me repondit , quand je lui deman-
» derois ou elle avoit pris cet or. Elle
(17) Vote la Xt Rel. farine qui fut changes eH
Ac la 1. Part. §. 3. T. 1. bonne,
p. iyj. de la mauYaifc,
-ocr page 66-
I. Par tie. Liv. Fill. 6$
* me repondit en fouriant, que j'etois "TiTT/"
« un vrai fatan , que je la laiifafTe en
»» repos. Si elle eutpu me detromper de
» cette erreur , je crois qu'elle l'auroit
» voulu faire , avant que de mourir;
« & ainfi je n'ai plus doute qu'elle n'ait
» cru la chofe veritable.
Telle eft la relation de l'un de ces xxirr.
evenemens extraordinaires , par lef- Soins
9ue
Ir-.'              i            />        L         i ptend la me-
quels Dieu a voulu en meme-tems re- te Angeiique
compenfer & ausmenter la foi de lades ,«Hgieu-
r A        ,-          °r        , • < ,               fes de P. R.
mere Angeiique. La chante de cette de Paris,
fainte Abbefle ne fe bornoit pas au
monaftere , dans lequel elle fe trouvoit
pendant les troubles de la guerre; celui
de Paris la touchoit egalement, parce-
qu'elle etoit la mere commune de tous
les deux. Elle eut d'abord deflfein de
faire venir les religieufes de Paris, qui
n'etoient pas en furete dans le faux-
bourg , & y avoient meme dela peine a
vivre , dans la maifon de P. R. des
Champs, ou il y avoir moins de dan-
gers , & des vivres furfifamment pour
les faire fubfifter. En confequence on
travailla a tout preparer pour les loger.
Mais depuis on jugea qu'il y auroit
trop de peril a tranfporter des filles dans
un tems ou il y avoit tout a craindre.
M. de Bernieres, maitre des Reque-
ues , fi connu pour fa charite envers Jesj
-ocr page 67-
6\ HiSTOIRE DE PoRT-ROlAtr
pauvres & fon grand attachement potff
P. R. , ai'ant eu la bonte d'offrir une
maifon qu'il avoir pres des grands Au-
guftins , fur la paroifTe S. Andre , la
mere Angelique (18) accepra cer offre ,
de l'avis de M. Singlin. Ainfi la mere
Agnes, qui eroit alors Prieure, Mada-
me dAumonr, plus de trente religieu-
fes & quelques penfionnaires fortirent
de P. R. le iz Janvier, etanr accom-
pagnees de MM. le Nain & de Ber-
nieres , qui les efcortoienr en robe de
Palais , parceque la veille le peuple da
fauxbourg ne les avoir pas voulu laiiler
forrir. Il eft remarquable que rour cela
fe fir dans an fi grand filence , que la
pluparr des fceurs ne fcavoienrou elles
alloient; il y en avoir qui croioient
venir a P. R. des Champs , & elles
ne furenr detrompees qu'en voi'ant
prendre le chemin de la ville. En ar-
tendanr qu'on etit poire quelques meu-
bles a la maifon que Monfieur de
Bernieres leur avoir pretee , il les me-
na chez lui. Elles y pafterent tour le
jour , y faifanr rous leurs exercices audi
regulieremenr qu'il leur etoir poffible ,
difanr leur office toutes enfemble , &
faifant leurs afliftances les unes apres
les autres dans le cabinet de Madame
OR) Voi'ez la lettre qu'elle cxrivit a la met*
Ajfflh fur ce twnfpoit, T. i. p. 405.
-ocr page 68-
1. Pa rtit. Llv. Fill. <??
<le Bernieres , comme fi elles euftent ^ „
ete devant le S. Sacrement. Le refte du
tems elles l'emploierent a faire pour
les pauvres des chemifes que Madame
de Bernieres leur donna. Sur le foir el-
les fe rendirent dans la maifon , dont
elles formerent aufTi-tot une efpece de
monaftere avec cloture.
Le lendemain M. de Bernieres vint
a la maifon , amenant avec lui M. le
cure deS. Andre (19). La mere Agnes
lui demanda permiffion d'y faire dire
la melfe, ce qu'il accorda.Elle fit aufll-
tot tapifier une des chambres d'enhaut,
&c drefier un antel, ou on dit tous les
jours la meue : les fetes & les diman-
ches il y en avoit deux. Aupres de Tau-
tel on fit un petit retranchement aveo
des bancs, ce qui fervoit de chocur aux
religieufes pour chanter Foftice, & etre
plus feparees des perfonnes feculieres,
qui y alfiftoient. M. de Ste Beuve y difoit
tous les jours la mefle , & M. Singlin
y venoit frequemment la dire. Ce der-
nier prechoit auffi fouvent les fetes &
dimanches •, & ces jours la, la petite
chapejle etoit fipleine, qu'a peine pou-
voit-on y trouver place. Plufieurs bon-
(19) De Breda , Doc-    prirent la defenfe de la
teur de Sorboane , l'un   morale chretienne conttt
des Cures de Paris, qui,    ceux qui la corrompoient.
quelques amices aptes,
-ocr page 69-
G6 Histoire de Por.t-ro'i'ai..
nes religieufes , qui etoient forties de
Ieur convent pour le meme fujet que
celles de P. R. mais qui demeuroient
chez leurs parens, venoient avec plaifir
l'entendre (10). Bien loin que la regu-
larite s'arFoiblit dans cette fituation, la
fceur Agathe de Ste Marthe affure dans
line relation, que quelques-unes etoient
dans une plus grande mortification &
exactitude , lorfqu'elles retournerent
dans leur monaftere apres la paix, que
lorfqu'elles en etoient forties. Ce fut
le fruit des inftructions de la mere
Agnes, qui etant au milieu de fes fil-
les & les voiant de plus pies , s'appli-
quoit avec encore plus de foin a les cor-
nger de leurs defauts, & a les fake
avancer dans la perfection. Elle leur
parloit aux afTemblees & aux chapi-
tres , qu'elle ne manquoit pas de tenir
tous les jours , avec tant de ferveur &
d'ondfcion , qu'elles en etoient toutes
penetrees, & qu'elles en fortoient tou-
jours avec une nouvelle ardeur pour
(xo) Apres la guerre il    rant de mener une vie
y en eut plufieurs qui ,    plus regulierc , la firent
edifices de ce qu'elles    prier de les recevoir. Elle
avoient vii 8c cprouv6    en rejut un grand nom-
par elles-memes, ou dont    bre de divers monafteres
elles 6toient informees    & de divers ordres, qu'el-
par d'aurres de la charice    le mit dans les deux rnai-
de la mere Angelique &    fons.
lie fes religieufes, & deft-
-ocr page 70-
I. Par tie. Llv. VIII. 67
pratiquer ce qu'elle leur enfeignoit. kj49.
Elle les exhortoit fouvent au fupport
& a la tolerance qu'elles devoient avoir
les unes pour les autres , &c dont elles
avoient plus d'occafion en ce lieu, par-
cequ'etant prefque toutes couchees dans
la meme cnambre , elles ne pouvoient
eviter de s'incommoder les unes les au-
tres. Les lits etoient fi preflcs , qu'il n'y
avoir qu'une petite place pour pafier
entre deux ; & cette petite ruelle leur
fervoit de cellule , ou elles etoient dans
un auffi grand filence , que fi elles
eutTenterc dans leur monaftere. Le jour
de la fete des cinq plaies de notre-Sei-
gneur , en leur expliquant cette antien-
ne , his plagatusfum in dorno eorum qui
mi diligebant;
j'ai rec,u ces plaies dans
la maifon de ceux qui m'aimoient; elle
leur parla admirablement de la recon-
noiflance 8c de la fidelite qu'elles de-
voient a J. C. ,leur repreientant vive-
ment qu'il etoit beaucoup plus touche
des fautes des arnes qu'il a choifies par
une mifericorde route particuliere pour
etre fes epoufes, que de celles des au-
tres , a qui il n'a pas temoigne tant
d'amour.
La plupart des fceurs anciennes xxrv. ,
.        r r        t              ,                                    Mort de 13
etoient demeurees a I'. K. au tauxbourg faa[ Made-
S Jacques, parcequ'on avoir juge qu'qn j^jjj^"
-ocr page 71-
,—.-----_--_-------------------------—----
6% 'HlSTOIRE DE PoRT-ROi'aiI.
j(j g ne devoir pas lailTer une maifon de
priere , fans qu'il y reftat qnelqu'un
f>onr louer Dieu, & pour y continuer
es exercices de religion. On y laifTa
done la four Marie des Anges Suireau,
qui etoit revenu de Maubuiflon l'annee
precedence , & la four Anne Eugenie
de l'lncarnation , pour les gouverner.
M. Singlin demeura dans cetre mai-
fon , done le reglement ne fut alcere en
rien , malgre les allannes conrinuelles
qu'on leur donnoit. Au contraire , cela
les portoic a recourir encore davantage
a Dieu, a veiller fur elles-memes > &
a perfeverer dans la priere & les peni-
tences extraordinaires qu'elles faifoienr,
ainfi que les deux autres maifons , pour
appaifer la colere de Dieu. La four
Madeleine Chriftine Arnauld , la plus
jeune des fours de la mere Angelique,
fur une de celles qui demeurerenc dans
cette maifon. Elle avoit pris 1'habit de
religieufe a P. R. des Champs a l'age
de 15 ans en 1623 , 8c fait profellion
en 1625. (21) Quelque ternsapres Dieu
l'affligea d'une infirmite qui la rendoit
incapable de fuivre les exercices regu-
liers, pour lefquels elle avoit un grand
zele, fur-toutpourl'officedivin. Mais
(ti) Mem. 3 Part. VI Rel. T. 3. p. 48*. 487.
-*88,
-ocr page 72-
1. Par tie. Llv. VlIT. 69
elle y fuppleoit, en emploi'ant la plus J(J' g" '
grande partie de la journee a des prieres
particulieres. Elle ne fe lafloit point de
faire de bonnes ledures , n'y cherchant
autre chofe que de croitre en charite.
Morte a tout ce qui ne regardoit pas
le bien de fon ame , elle ne trouvoit
de l'agrement que dans les chofes fain-
tes. Son amour pour la mortification
alloit jufqu'a. fe priver de voir Meflieurs
fes freres, difant qu'elle les avoit quit-
tes pour Dieu , &c qu'elle n'avoit pref-r
que plus que cette privation a lui facri-
fier. Sa foi lui faifoit regarder fes maux
comme de grandes faveurs , & elle di-
foit quelquefois a la foeur Madeleine
de Ste Agnes de Ligni : Nefuis jtpas
bknheureufc
, ma foeur , & Dieu ne me
fait-il pas beaucoup de graces de ce que
je nefuis pas un ftul moment fans fouf-
frir dans le corps & dans Vefprit \
Elle
mourutdans ces faintes difpolitions le
3 fevrier 1649. Elle n'eut pas la con-
solation de voir la mere Angelique ,
qui etoit alors a. P. R. des Champs.
Les folitaires de ce defert rendirent
de grands fervices aux religieufes de
P. R. pendant les troubles & les allar-
mes que la guerre leur caufa , & ils f'u-
rent comme les anges tutelaires de ces
yierges chretiennes. Lorfqu'elles y re-?
-ocr page 73-
70 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAr,.'
124a. vinrent l'annee precedente , ils avoient:
quitte le monaftere qu'ils habitoientau-
paravant, & s'etoient retires aux gran-
f;es. Ils en defcendirent alors pour veil-
er a, leur furete , & les mertre a 1'abri
de rinililte du foldat. « Nos bons her-
» mites ( 22 ), ditlamere Angelique,
ecrivant a M. Maquet, apres que les
troubles furent appaifes, avoient tous
" repris leurs epees pour nous garder,
» & ils ont fait de fi bonnes barrica-
» des , qu'il etoit difficile de nous
» forcer. »
fxxv. _ II y avoir quelques-uns de ces foli-
tcsL"/p"".'takes qui avoient eu autrefois des
veiiiem a la charges dans les armees, ou ils s'etoient
naliere "pTn- %nales par leur courage & leur valeur,
dam la guer- $c qui pouvoient beaucoup fervir a la
defenfe de l'abbai'e, en cas qu'il fut
arrive quelque accident. Ils en forti-
fierent les endroits par ou on pouvoit
avoir plus facilement entree , & la gar-
derent avec une vigilance continuelle ;
&c pour le faire plus efficacement, &
avec plus d'autorite , on deman-
da a M. le Prince la permifllon de faire
porter la livree de les gardes a. un de
ces Meffieurs , qui etoit connu de fon
AltefTe; ce qu'il accorda. Cette fage
precaution ne fut pas inutile. Ce folir
(il) Lettte 2.1*4, T, 1. p. 41.4,
__
-ocr page 74-
I. Parti e. Liv. Vlll. yx
take informe un jour qu'une troupe de----~-----'
foldars etoient venus a la ferme, & y         49'
commettoient des violences , y accou-
rut promptement, & arreta le defordre.
Comme c'etoit un homme de condi-
tion &c genereux , il leur park avec
beaucoup d'autorite & dun ton de mat-
ure , les menacant de les faire punir de
leur infolence. Les foldats l'entendant
parler de la forte , & vo'iant la livree
du Prince , lui firent de grandes excu-
fes , & fe retirerent.
Lorfcjue les troubles furent appaifes, xxvt.
& que les religieufes , qui avoient , Le nombre
quitte leur maifon du fauxoourg pour £Vtt%
fe refugier a la ville , crurent pouvoir y mente-
demeurer en furete ; elles y retourne-
rent, le 5 de mars. Pour ce qui eft de
celles de P. R. des Champs , la guerre
etant finie par une amniftie que le Roi
accorda , & qui fut veririee au Parle-
ment le premier avril, elles recouvre-
rent le repos & la tranquillite, etant
delivrees de ce grand nombre de per-
fonnes qu'elles avoient charitablement
revues dans leur maifon, Et les foli-
taires n'etant plus obliges de veiller i
la garde du monaftere, & vo'iant le
calme retabli, remonterent aux gran-
ges pour fe remettre dans la retraite ,
d'ou la charite les avoit fait fortir.
-ocr page 75-
71 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAE.
Dieu les recompenfa, en leur donnant
la confolation de voir augmenter tons
les jours le nombre de ceux qui de-
voient etre fauves , & qui a leur exem-
ple quittoient tout pour fe livrer a la
penitence. Dominus auurn augebat, qui
Jalvi fierent quotidih in idipfutn.
Des
1'annee precedente , ils avoient vu
M. Bourgeois, dodeur en Theologie >
qui avoir approuve le livre de la fre-
quente communion, & l'avoit defendu
a Rome avec tant de zele & tant de
fageflfe , venir dans ce defert fe renou-
veller par la penitence : ils avoient vu
M. 1'Eveque, chantre & principal de
Beauvais , recommandable par les lu-
mieres & fa piete , y venir faire un re-
nouvellement: ils avoient vuM.de la
Petitiere , gentilhomme de Poitou ,
cclebre par fa valeur, convert! des Tan
i<>4i , s'yretirer, apres avoir appris le
metier de cordonnier : iLs avoient vu
M. de Liancourt, premier gentilhom-
me de la chambre, & M. de Chavigny
miniftre d'Etat, venir repandre des lar-
mes en leur prefence, & leur temoi-
gner le defir qu'ils avoient de fe retirer
de la cour , pour venir faire penitence
avec eux. Ils avoient vu M. Charles y
venir pour y pafTer le refte de fes jours.
,<!>) Aft. 4. $. 47,
Ils
-ocr page 76-
I. P ARTIE. L'lV. VIII.       7 J
lis virent cette annee M. de Bel-air *":g.0
gentilhomme , M. Thomas Dufofle , 4
M. Akakia, bachelier en Thcologie ,
fils d'un celebre medecin de Pans »
M. Girouft, chanoine de S. Nicolas da
Louvre , M. de Belli, capitaine dans
un regiment, &c. ils virent, dis-je »
toutes ces perfonnes touchees de Dieu ,
venir a P. R. fe joindre a eux, pour;
embrafler la vie penitentej. Rienn'etoit
plus merveilleux que de voir cette
troupe d'hommes violens , felon l'ex-
preffion du Sauveur , qui fe retiroienc
ainfi dans la folitude pour ravir le
ciel.
» Ce que j'admirois en moi-meme xxvn.
» dans ces bons ferviteurs de Dieu, ufuTnt^f-
»ditl'und'eux(i4) c'eftquelenombre foiblit Poillc
» s'augmentoit tous les jours , & qu'on l^M noaM
» ne voi'oit point arriver la neanmoins
» le mal que produit d'ordinaire la mul-
tiplication , qui eft le relachement.
« Car on n'a qu'a ouvrir les yeux pour
» voir ce qui eft arrive toils les jours &c
»
de tout tems dans l'Eglife en pene-
» ral, & ce qui arrive dans les maifons
» particulieres. Des que le nombre y
» croit, la vertuy diminue. Cette pro-
» pagation , qui etoit comme 1'erTet 8c
»
la recompenfe de la vertu, a detruit
(14) Mem.deFont: T, i.p. 514 8c fuiv.
Tome III                          D
-ocr page 77-
74 Histoire de Port-roYal.*
la vertu meme qui 1'avoit produite.
On n'en a que trop d'exemples. Le
y bonheur des maifons faintes combat
en quelque forte contre elles-memes.
La regularite y decroit , quand le
nombre de ceux qui devroient la fou-
>  tenir , s'augmente. La multitude des
» enfans tue fouvent la mere qui lesa
» portes. Sa recondite ne fert qu'a l'af-
foiblir. Quand on commence d'etre
riche des biens de la terre , on de-
vient pauvre de ceux du ciel. Ainfi
une maifon qui fleuriilbit en faintete
depuis lojig-tems, devient en meme
terns & plus grande &c plus petite
qu'elle n'etoit; plus grande au de-
hors , plus petite au dedans ; plus
nombreufe , mais moins fainte. C'eft
le defordre ordinaire que caufent les
multiplications & les agrandilTemens
dans les maifons religieufes, &c c'eft
ce qu'on n'a point vu. dans P. R. des
Champs. L'amour de la pauvrete a
toujours ete comme 1'ame de la vertu
qui y regnoit. Chaque nouveau fujet
qui y entroit, en reveilloit le defir
f>ar fon exemple. On y fliifoit revivre
e bonheur de la primitive eglife. On
y vo'ioit refleurir cette fainte genero-
iite dans tous ceux qui y embrafToient
la penitence, qui fe privoient plus
-ocr page 78-
I. Partii. Liv. VIII. 75
» feverementde I'ufaee des biens , que----"-----"
r r          "          i r i         x i        I 6 4.9 •
" ceux qui ie lont engages ioiemnel- ^
» lement a. Ie faire. Nul membre ne
u dementoit la beaute de tout le corps.
» Quel etoit auffi , mon Dieu , con- xxvm.
" tinue M. Fontaine , leur amour pour aes foiicairei
» cette retraite fi enfoncee , ou vous P°?c Ia Ie'
» les aviez mis comme dans le port i
" Combien en etoient-ils jaloux; Com-
» bien craignoient-ils qu'on ne les in-
» terrompitt Combien les vifites leur
» etoient-elles infupportables > Mais
» n'ai-je pas vu cent rois , que lorfqu'il
» furvenoit en ce lieu quelques perfon-
» nes , ils fui'oient comme s'ils euf-
» fent vu un ferpent > Combien au-
» roient-ils fouhaite que le monde eut
» ete auffi peu occupe d'eux, qu'ils
» l'etoient peu du monde, & qu'ils
» euffent ete egalement inconnus l'ua
j. a l'autre > Auffi avoient-ils la l'exem-
» pie de Meffieurs le Maitre , qui
» etoient des modeles acheves de tou-
» tes les vertus des folitaires. C'etoient
». eux qui animoient tout. C'etoient
» eux qui echauffoient tout de ce feu
» qui les bruloit. Chacun en etoit fain-
»> tementeffraie. Avec de telles perfon-
» nes n ferventes, on rougiiTon d'etre
» tiede.
(i J)Ibid. p. 3l«,
Dij
-ocr page 79-
7 6 Histoire df. Pokt-roi'ae.'
» L'on etoit dans un faint tremble-
» ment de la liberie pleine de douceur
» 8c de force , avec laquelle ces Peres
» des Solitaires , pour ainfi dire , par-
si loient a ceux qui venoient s'afTocier
» aeux.Ils leurreprefentoienc vivement
» le malheur de leur engagement dans
» le monde. lis les prefloient d'en for-
» tir, & de penfer ferieufement a leur
» falut. L'unavoitun benefice , l'autre
» un emploi ou une charge , chacun
» quelque bien qui le retenoit dans le
»> fiecle. Il faut le defaire de cela , di-
» foient-ils •, & ils le difoient avec d'au-
» tant plus de liberte, qu'ils enavoient
» donne l'exemple dans leurs perfon-
» nes.....On voi'oit dans M. le Mai-
s' tre un liomrae qui faifoit le premier
*> ce qu'il difoit, qui avoit prelque ou-
« blie qu'il etoit autrefois un homme
« de fcience & de litterature, & qui
» pouvoit dire comme S. Jerome : Le.
*> travail des mains a rouille mon elo-
m quence. Tai perdu ce qui me rendoitfi
»» celebre. U amour des grandes ckofes
*> rna fait echapper les moindres.
» Pour les jours de fetes, ces bien-
*» heureux folitaires goutoient dans le
« repos de leur chambre, & dans l'afli-
m duite a l'Eglife, les delices du Pa-
<> radis. Leur joie y etoit toute ipiri*
-ocr page 80-
I, Parti e. Liv. Fill. 77
•>
tuelle , la chair n'y avoit point de
» part. Ainu Dieufaifoit voir en abrege
» dans cette maifon , ce qa'il fait dans
m tous les fiecles & dans toute fon
" eglife •, c'eft-a-dire qu'il fait des faints
*• dans toutes fortes de conditions , a
» toutes fortes d'ages , de toutes fortes
« de nations , & dans toutes fortes
« d'emplois...J'admiroisla providence
" de Dieu , (c'eft totijours M. Fontaine
» qui parle ) & la bonte qu'il avoit
» pour cette maifon , de lui donner
« Iui-meme des jardiniers , des menui-
» fiers , des ferruriers, des vitriers ,
» des cordonniers , & jufqu'a des por-
« tiers &c des charretiers , rempliflTant
»• lui-mc-me par fon propre foin les
» moindres places , comme il remplit
» foit les plus importantes, telles que
» celles de medecins 8c de chirurgiens...
» On y voi'oit de jeunes enfans affis a
» la table du Seigneur dans un aulfi bel
« ordre que de jeunes plans d'olivier...
» Je voiois la s'accomplir ce que je li-
» fois dans S. Jerome , qui ordonne
» aux religieux & aux folitaires d'etre
» toujours occupes, pour empecher que
» le demon ne les tente dans l'oiiivete.
« J'aivu desperfonnes qui pratiquoient
» a la lettre cet autre avis que S. Jero-
f> me donne, & qu'il dit avoir prati-
-ocr page 81-
J% HlSTOIRE DE PoRT-ROIAL,
» que Iui-meme, qui eft d'apprendre
» les langues pour matter & dompter
o l'efprit parfaitement, adtdomandam
» mcntem meam, II femble que S. Je-
,> rome , en fe depeignant & bien lui-
» meme, ait voulu faire le portrait de
«.M. le Maitre , lorfque dans les com-
m mencemens de fa converfion il ap-
» prit l'hebreu par le meme efprit que
» ce faint, & que fur la fin de fa vie il
» s'appliqua a etudier le grec a fond.
« Mais comment Con exemple fut-il
» fuivi d'un autre folitaire de ce lieu,
» d'un gentilhomme , qui quittant les
» armes , demanda qu'on le mit garde-
» bois ! Marchant dans les boues pen-
» dant tout le jour fans manger, il s'ap-
w pliqua aux langues , pour joindre le
» travail d'efprit a celui du corps. Il
» apprit ainfile Grec, le Latin , frie-
s' breu, l'ltalien&i'Efpagnol....Quelle
» application d'efprit ne falloit-il. pas
» pour cela ? Et comment en ctoit-il
« capable avecdesjeunes fi longs 8c fi
» opiniatres , 8c dans une vie fi rude &
" fi apre ? Il fouffroit les plus grands
■» froids avec un jufte-au-corps fort fim-
pie , fe ceignant feulement d'une
w corde qu'il ferroit plus fort, lorfque
» le froid augmentoit. Je l'ai vu reve-
« oaut des bois fur le foir , tout plein
-ocr page 82-
I. Partie. Llv V11I. 79
» de crottes, fe plonger en hiver les 77 ~'~
»> jambes avec les bas &c les fouliers
ndansun fceau plein d'eau , les tour-
» ner long-tems pour en 6ter la boue ,
» & s'aller mettre enfuite a. table , &c
33 puis, apres quelque tems fe coucher,
» de meme tout chaufle & mouillc , Sc
« recommencer le lendemain fur nou-
» veaux frais. Les gens de la campagne
33 les plus durs n'auroient pas fouffert
33 fans peine ce qu'il fouffroit. Ce gen-
3) tilhomme me fit rire , lorfque fe fai-
33 fant arracher a Paris une grofle dent,
33 on l'enleva trois fois de terre , fans
33 qu'il fourcillat •, ce qui furprit fi fort
33 l'operateur , qu'il dit: Vous autres ,
33 gens de la campagne, vous etes lien
3> durs.
Cette multitude de converfions qui xxix.
peuploit le defert de P. R. des Champs J4:, singlin
S r                               ,                                 r eft linftrii-
d un n grand nombre de lolitaires , mem <k Dieu
etoit le fruit des predications de M. Sin- j'ou,-r la
c,°"*
r                 ii T-v-          i                  r verlion dun
gun, fur lefquelles Dieu repandoit fes grand nom-
benedidions (x6). M. Fontaine fait dbredme!-
(i«) La mete Angeli-   v> mons qui ravifTent l'ef-
que, dans une lettrei*) k
   ■» ptit de tous ceux qui
la Reine de Pologne du
    j> 1'entendent , 8c les
10 Mats 1648 , lui parle
   3> coeurs de plufieurs , qui
ainfi du fucces des predi-
    j> fe donnent veritable-
cations de M Singlin :
    31 ment a Dieu. Le Sei-
» M. Singlin fait des fer-
    3> gneur lui a tellement
{*) Utlrenf. T.x.f- 3<fi.
D iij
-ocr page 83-
So HlSTOIRE DE PoRT-ROlAl.
■ce fujer une reflexion ait/Ii folide qu'e-
difianre > & qui fert a faire connoitre
comment l'eiprit de Dieu conduifoit
en tout ce qui fe faifoit a P. R. des
Champs. « J'admiroisfouvent enmoi-
m meme, dit M. Fontaine (17)5 en 1'en-
»» tendant precher (M. Singlin) dequel-
" le maniere Dieu repand fes dons fur
» les homines, fans s'attacher aux qua-
» lires naturelles qu'ils peuvent avoir.
» Qui de nous voi'ant a P. R. M. Ar-
»» nauld, M. de Saci , (le premier y
etoit venu en 1 648 , pour etre direc-
teur des religieufes) & d'autres per-
il fonnes fi eloquentes , n'eut cm qu'on
»> devoit les produire pour la predica-
»> tion, eux qui avoient des talens ex-
« rerieurs pour plaire davantage aux
« hommes , Sc laiiler dans le iilence
w celui qui comme Moife pOuvoit dire
» qu'il n'avoit pas une grande facilite
y> de parler , impeditioris & tardiotis
55 aitgmente fes graces    »fanscomparaifonmieux -
3> depuis un an , que fes    i> qu'il ne fit jamais , &
aj fermons qui out ton-    » notre nouvrlle E^Iife
a> jours ete tres folides ,     » ejfl route pleinc. II le
a? comme Votre Maje/te    s> convertittouj ours quel-
o> fait , le font encore    » qu'un <c . Les inftruc-
3) davantage , & mcme    tions chretiennes de m.
a? Dieu l'a rendu elo-    Singlin ont ete imprimees
» quent, pour fatisfaire a    pour la quatricme ibis a
s> la rbiblefle du terns.    Paris en 17; e.
Dans une autre lettre (**)       (17) T. i. p. 510. Vote*
du 18 Juin : » II jireche    M. duFofle , p. ?4-
(»*; Leltrt 223. jt>. 37J.
-ocr page 84-
I Part ie. Llv. VIIT. 81
« lingua fam ? Car tout le monde fait — ^
s> que M. Singlin avoit quelquefois un
» peu de peine a s'exprimer. Cepen-
" dant Dieu renverfa tous les jugemens
» des hommes. Il lailfa ces hommes
» eloquens , &c choifit au milieu d'eux
» pour annoncer fa parole celui qui y
» paroiiToit le moins propre , afin qu'il
« parut clairement que ce grand fruit,
» que produifoient fes predications ,
» venoit de Dieu feul, & non pas des
» hommes. Ce predicateur apoftoli-
» que , avec fa fainre fimplicite , fai-
jj foit des converfions admirables.
» Dieu a fait voir dans ce ferviteur
» vraiment fage & fidele, qu'un pre-
» dicateur qu'il envoie , &: en qui il
» met fa parole , fait fans comparaifon
» plus de fruit , quo'que fans politefTe
>j & fans ornement de difcours , que
» ceux qui n'aiant point fa million ,
& ne la prenant que deux memes
» & de leur propre hardiefTe , ne met-
» tent leur confiance que dans leurs ta-
j» lens naturels, dans une heureufe me-
»» moire , & dans quelque facilite de
» pavler. Quelle maifon de religieufes ,
w ou quelle fociete aujourd'hui, s'ils
n avoient eu des hommes comme M.
» Arnauld , M. de Saci &c M. le Mai-
*»tre > ne lcs auroient pas produits a. La
D v
-ocr page 85-
82 HlSTOIRE DE P0RT-K.OIAI.
1(j 9> » predication , en rifquant le falut de
» ceux qu'ils y facrifieroient ? M. Sin-
« glin fait mieux que perfonne fa difK-
» culte de parler : il en voit d'autres
« qu'il a en main, qui ont la langue
" plus eloquente , & il craint de les
» mettre en fa place , quelque defir
» qu'il en ait , parce qu'il voit que
" Dieu ne les y appelle pas. Eux de
« leur cote, fans avoir de jaloufie de
» M. Singlin , au lieu de croire qu'ils
" s'acquitteroient mieux que lui de cet
" emploi,mettent au contraireleurjoie
« a fe rendre fes difciples , & aiment
" mieux qu'on entende fa voix dans
» l'Eglife , que d'y faire entendre la
" leur. Ou a-t on vii des gens d'un tel
» merite plus foumis a la difpofition
« de Dieu , & moins mcler 1'efprit
« humain dans leur conduite ? Cell
" qu'ils etoient perfuades que chacun a
« fon don de Dieu , & qu'il eft dange-
» reux de le vouloir fervir dans le don
« d'un autre. Dieu, dans le corps de
» l'Eglife , fait que l'un eft l'ceil, l'au-
« tre la langue , l'autre l'oreille. Il en
« fait de favans , il en fait de fimples j
» & il vaut mieux , felon S. Jerome ,
» etre humblement fimple , que d'etre
» orgueilleufement eloquent. Cepen-
<» dant M. Singlin, ayec cette humble ,
-ocr page 86-
I. V ARTIE. Liv. Fill. 85
'»> mais fage &c favante fimplicite, ne ^
» laiflbic pas de montrer a fes auditeurs
» le danger ou Ton etoit,en vivant dans
»» le monde , de fe conformer aux ma-
j> ximes &c aux manieres du monde ,
» de fe laiffer aller a fuivre la foule, &c
»> entrainer par le torrent de la coutu-
a> me. Il exhortoit continuellement fes
3> auditeurs a veiller fur eux-memes en
» ce point , & a. ne fe pas faire illufion.
» Il avertiflbit qu'il ralloit temoigner
» ce que Ton etoit par fes ceuvres 8c par
» le reglement de fa vie.
Le demon ne put fouffrir plus long- xxx.
terns une voix, qui lui enlevoit tant interdft de
de depouilles , & qui diflipoit fi claire- ' m
ment toutes les tenebres dans lefquelles
il retenoit les ames. M. Singlin precha
le 2.8 aout, jour de S. Auguftin, avec
beaucoup de force , & en meme tems
avec beaucoup de fagefle , & meme
avec encore plus de circonfpection qua.
l'ordinaire , pour ne point donnerd'oc-
cafion a. ceux qui la cherchoient. Plu-
fieurs perfonnes de confideration affif-
terent a. ce difcours , entr'autres cinq
Evcques (iS ), plufieurs Dodteurs , le
P. de Gondi, fcere de M. I'Archeve-
que , M. le Marechal de Schomberg ,
(18) Voiez la lettte 1R1 de la mete Angelique a M,
Jleury,T. i.p. 4^7.
D vj
-ocr page 87-
84 HlSTOIRE DE PORT-ROlAl.
M. le Due de Liancourt, lefquels fa-
rent tous ties contens du fermon , &
dirent qu'on ne pouvoit pas parler avec
plus de fagelfe 8c de moderation, Ce-
!>endant li fouleva contre lui, en par-
ant de !a grace , de la penitence 8c de
la vocation aitx charges ecclefiaibques,
des perfonnes qui trouvoient dures les
verites qu'il annoncoit, & qui fe Hat-
tant eux nlemes d'une faurle paix, ne
pouvoient fouffrir qu'on la troublat.
D'autres qui etoient jaioux de voir le
concours de monde, qui venoit aux
predications de M, Singlin , entrerent
dans la paffion des premiers : les uns &c
les autres ecrivirent contre le predica-
teur a M. l'Archeveque, quietoitpour
lors dans fon abbai'e de S. Aubm a An-
gers , 8c envenimerent reliement les
paroles du fermon qu'ils deferoient,
que ie Prelat ecrivit le iz feprembre
a fon promoteurd'interdire M. singlin
dela predication. Comme ie prcmo-
teur lui communiqua un memoire des
plaintes qui avoient ete faites, il pa-
roiffoit que le deiTein de M. PArche-
veque etoit de donner lieu au Predi-
cateur accufede fe juftifier. G'eft pour-
quoi M. Singlin , quoiquj d'ailieuxs
ties content d'etre interdit, ecrivit la
lettre fuivante a Monfieur de Paris .,
-ocr page 88-
I. P A R T I E. L'lV. Fill. S 5
par deference pour fes amis, qui Pen ^ '"
prelfoient (* ). .. Monfeigneur , je <*; m. sin-
» crois que M. votre Promoreur vous |'in ,icri* .*
. ,                        , _                M. de Pan*
w aura mande avec quel reipect cc pour fe juftfe
» quelle foumiffion d'efpnt j'ai recu ""■
» le commandement que vous lui avez
» eerie de me faire , de difcontinuer
» de precher , a caufe que quelques
» perfonnes fe font plamtes a Votre
» Grandeur du fermon que j'ai fait
" depuis peu , le jour de Saint Augur-
s' tin. Si cette defenfe , Monfeigneur ,
» ne regardoit que ma perfonne , it
» elle n'etoit point faite enfuite d'une
» action fi publique , fi elle ne tom-
» boit pas au deshonneur de toute une
" maifon religieufe , qu'il vous a tou.-
» jours plu dnonorer d'une affedion
31 particuhere , je ne la recevrois pas
» feulement avec une profonde hu-
» milue , comme j'ai fait, mais meme
» en fllence : car je fais le refped que
» je dois a. l'autorite Epifcopale, &
» robeilfance que je vous ai vouee
» comme a mon Archeveque , lorfque
» j'ai eu l'honneur de recevoir de vo-
» tre main le caraitere du Sacetdoce j
» outre que je n'ai aucun pouvoir d'an-
» noiuer la parole de Dieu qua celui
w que vous m'avez donne. Mais,paice-
-ocr page 89-
86 Histoire de Port-roYal.'
tg .„ « que cette defenfe, qui regarde urt
» miniftere publique , telle qu'eft la
» predication que je faifois dans cette
» maifon , fuivant les ordres que j'en
m avois recus de votre Official, caufe
» neceffairement an decri & un fcan-
" dale , & fait injure a la verite , s'il
» fe trouve , Monfeigneur , comme
» j'efpere que vous le reconnoitrez ,
» que je n'ai rien dit dans ce fermon
« qui ne foit tres veritable , j'ai cm
j) que je manquerois a ce que je dois
» a votre fagelfe , a votre juftice , &
» queje me rendrois tout a, fait indi-
« gne de la bienveillance , dont il a
» plu a Votre Grandeur de m'honorer,
» quoique je ne l'aie jamais meritee >
» & que par un exces de bonte vous
» avez voulu temoigner dans votre
» lettre a M. votre Promoteur , d je
» ne lui rendois compte de ce que
» j'ai dit dans ce fermon , avec toute
« la fmcerite & l'humilite qu'il m'eft
» poflfible. Car pour ne dire ici qu'en
» un mot ce que j'ai reprefente plus
» au long dans un ecrit que j'envoie
m a Von e Grandeur , un grand nom-
» bre de perfonnes de condition ,
» dont j 'avois l'honneur d'etre econte,
w ce jour-la, peuvent temoigner que
-ocr page 90-
I. Par tie. Llv. VIII. 87
»» j'ai ete (i eloigne d'entrer dans au- 1649.
»» cune conteftation touchant la tna-
» tiere de la grace & de la penitence,
» que j'ai eu un foin tres particulier
» d'eviter tout ce qui en pouvoit avoir
» quelqu'apparence , felon la protefta-
" tion publique que j'en fis d'abord;
» ce qui meme a fait dire depuis a une
» perlonne de grande condition & de
» piete , qu'il n'avoit jamais entendu
» de fermon qui fut plus eloigne de
» contention & de difpute , & qu'il
» n'y en avoit pas feulement la moin-
» dre ombre. Aulli , Monfeigneur ,
» pour ne rien dire de S. Auguftin ,
» de qui favois a parler , qui ne fut
u hors de contention, 8c qui ne dtit
» etre favorablement recu de tout le
» monde , je m'arretai feulement a.
» quelques points hiitoriques de fa
»> vie , qu'il a ecrits lui-meme dansfes
» confellions & fes lettres <<•
La lettre & le memoire de M. Sin- Mx™'arfr
glin firent impreilion fur M. de Paris ; rctabiit m<
ll reconnut qu'on l'avoit trompe ; & smglm.
ne fe croiant ni infaillible, ni difpenfe
en qualite d'Archeveque de Paris de
reparer fa faute , il retablit M. Singlin
lorfqu'il fut de retour. Bel exemple,
mais qui a ete malheureufement pea
-ocr page 91-
88 Histoirf. de Port-ro'i'ae..
. imite. Pour le retablir plus autentL-*
quement, il voulut affifter au premier
fermon que fir M. Singlin le premier
jour de l'annee 1650. M, Fontaine,
qui fe trouva a ce fermon , rapporte
que M. Singlin park affez long-tems,
avant XAve Maria , a M. de Paris,
toujours tourne vers lui , & avec un
ton de voix plus eleve qu'a 1'ordinaire.
Apres lui avoir rendu compte en trois
mots de ce qu'il avoir dit dans fen fer-
mon de S. Auguftin , pour Ten rendre
juge lui meme , il fit paroitre une
grande joie de ce qu'il lui raifoit l'hoa-
neur d'etre temoin de la maniere dont
il nourrifloit fes brebis. M. de Paris
{>arut etre fatisfait de M. Singlin, 8c
ui temoigna beancoup d'amitie apres
fon fermon , ainfi qu'aux religieufes
de P. R. qui avoient ete extremement
affligees de l'inrerdit de leur faint Di-
recleur Quoique la foi vive de la mere
Angelique la rendit fuperieure a tous
les evenemens les plus facheux , celui-
ci neanmoinslui caufaune douleurdes
Flits vives ; & elle en ecrivir a M.
Archeveque de la maniere la plus tou-
chante & la p'us humble (}o). Apres
(50) Lettre 170. T. 1. Pologne , p. 444. Lett,
p. 451.
V't-2 Ir-f-rci-M. 1H1. p. 447. Leu. iSi. p.
P 4<7- Lett. 175. p 449. 488,
Ictt. 17^ £ la Keiue de
•V
-ocr page 92-
I. Part ie. Liv. Fill. 89
lui avoir reprefente que dans routes les -----, ' ~L
ri ■ L          ,                  ■ r r ■ 1 • r         lo JO.
periecutions quon avoit iuicitees jui-
ques-la a. fon monaftere , elle avoit
eprouve fa bonte paternelle •, elle le
prioit d'ecouter des gens d'honneur,
de fcience 8c de probite qui etoient pre-
fents au fermon de M. Singlin 8c qu'on
pouvoit regarder comme des temoins
irreprochabies , plutot que des perfon-
nes mal affectionnees qui avoient voulu
le furprendre, levoiant eloigne de Pa-
ris. D'ailleurs elle ne ceiToit de penfer
8c de dire , que c'etoient fes peches
?ui avoient attire cette affliction , qui
iirpaflbit , difoit-elle , routes les pei-
nes qu'on leur avoit faites jufqu'alors.
C'eji line punitlon , ajoutoit-elle , pro-
portionnie a mes peches & a Vingrati-
tilde avec LaqueUe j'aijouiji long-terns
d'une Ji grande grace.
Dieu exauca des
prieres (i humbles •, 5c M. de Paris en
rendant la parole a. M. Singlin , rendit
la joie a tout P. R. » Prelar heureux ,
» s'ecrie M. Fontaine(3 i),&digned'e-
» rre dans la memoire de ceiix qui vous
„ fuivront, & qui apres vous feront
„ affis fur votre trone epifcopal! Vous
w leur avez donne un bel exemple ; 8c
le peu de foin qu'ont eu de le fuivre
<3>) T. I. p. 33a.
-ocr page 93-
<>0 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAI,.
loco. " ceux qui vous ont deja fuccede , Ie
» rend encore plus admirable.
xxxn.
        M. Singlin etant retabli dans lapre-
criu,'iiuelgln dication, ne perdir rien de fon zele
piichst avcc accoutume. On fut meme furpris de
& ie mjme voir cer homme en chaire avec je ne lai
ftuit.
          quoi de plus qu'il n'avoir paru jufqu'a-
lors. Ce miniftre intrepide vo'iant que
Dieu lui commandoit de nouveau d'an-
noncer fa parole , &c lui ouvroit une
feconde fois la bouche , que la malice
des homines lui avoir fermee, fit voir
que ce n'ecoit point eux qu'il avoit en
vue. Il publia plus que jamais avec une
vigueur vraiment facerdotale , mais
toil jours neanmoins accompagnee de
fagefie , les memes verites qui lui
avoient attire la difgrace dont on vient
de parler. Il exhorta a la penitence ;
il fit voir a fond les perils du monde ,
&c il frappa les cceurs de telle forte, que
plufieurs perfonnes venoient tous les
jours fe jetter entre fes bras, pour de-
mander fon afliftance, & pour appren-
dre de lui ce qu'ils devoient faire pour
flechir la colere de Dieu. M. Singlin
n'avoit que P. R. des Champs , qu'il
put orTKr a ces perfonnes pour leur fer-
vir d'afde. Mais fa peine etoit qu'il n'y
eut fur les lieux aucun homme pour
»
%
-ocr page 94-
I. P A R. T I E. Liv. Fill.       9 I
conduire ces penitens. M. Manguelen l6-0-
lui avoit manque : il ne voioit plus iideflineM.
perfonne , fur qui il put compter , que fj^}"^.
M. de Saci ; mais c'etoit une grande takes, ses i*-
affaire que d'entreprendre a. le faire lens"
condefcendre a ce qu'il defiroit de lui.
Il y avoit deja long-tems que M. Sin-
glin confideroit M. de Saci comme
une lampe ardente , cachee fous le
boiifeau : il attendoit que les momens
fuiTent venus pour le placer fur le chan-
delier. II faut admirer ici la providence
de Dieu dans la conduite qu'il tenoit
fur ce petit nombre de perfonnes ca-
chees dans le defert ae P. R. des
Champs. Pendant que les autres etoient
occupes a defendre les dehors par de
favans ecrits , auxquels on n'oppofoit
pour touce reponfe que la force & la
violence , feule & ordinaire reflburce
de l'erreur, Dieu fe refervoit un hom-
me d'un rare merite pour avoir foin du
dedans, & pouredinerautant les ames
par la charite , que les premiers lesinf-
truifoient par la connoiffance de la ve-
rite. C'etoit M. de Saci, qui dans le
grand nombre de talens qu'il avoit re-
qas, faifoit toujours fon capital de la
piete.Etant uni de fi pres a un oncle 8c a
an frere , qui avoient toujours les ar-
mes a la main pour foutenir la doctrine
-ocr page 95-
01 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAI,.
j(j 0- de 1'Eglife , & pouvant par Felevation
rle fon efprit travailler lui-meme a ces
ecrits qui attiroient une ii grande re-
putation a leurs auteurs, il n'eut aucun
mouvemenc humain pour s'affbeier a
cette gloire; mats a 1'imitation tie faint
Paulin , qui lailfa S. Auguftin feul re-
futer les heretiques , quoiqu'il eut pu
audi le faire , il laiila ces ouvrages a
ceux que Dieu y deftinoit, 8c il fe
contenta d'attirer en fecret fur eux la
benediction du ciel par fes prie-
res. Ainii il fe renfermoit dans la
lecture de FEcriture &c des SS. Peres ,
pour s'en remplir le coeur, & en faire
enfuite une effuiion fur les autres.
xxxiii. Quelque feu qu'il eut, il le tempera
M.deSad. de telle lorte , que jamais on na vu
une perfonne plus moderee. La fagelTe
qui avoit para avec eclat en lui dans
fon enfance , demeura toujours unifor-
me & la tneme. Il eut ete difficile de
trouver un homme qui fiit plus ferieux
& plus grave , plus recueilli en Dieu ,
plus penetre des maximes de l'Evan-
gile , plus applique a l'unique neceflai-
re, qui eft la fan&ification de Fame ,
plus capable d'entretenir la charite ou
elle etoit, & de la faire naitre ou elle
n'ctoit pas encore. C'etoitla tellemenc
fon unique objet, qu'il s'etoit interdig
-ocr page 96-
I. Partii. Llv. VIII. 9j
toute autre application 8c tout autre en- ~~~^T^%
tretien. Il avoit retranche de fes etudes
tout ce qui ne regardoit pas la piete.
Il fui'oit les matieres de critique, re-
nonc,oit aux affaires &c aux nouvelles
du monde , 8c prenoit pour devife ces
paroles : Ut non loquatur os meum opera
hominum.
Voila l'homme que Dieu fe
formoit, ponr travailler a la conftruc-
tion du temple fpirituel, pendant que
fes proches travailloient a reparer les
murs de J^rufalem , qtje les hommes
charnels s'effor^oient de demure. Son
etude plus particuliere eroit la lecture
de S. Auguftin. Des qu'il eut commen-
ce a. lire ce Pere, il ne pouvoit plus
gouter autre chofe. Ce qu'il chercha le
plus en le lifant, ce fut de concevoir
une grande idee de Dieu. Ceux qui ont
dit a fa mort de lui , que l'efprit de la
crainte du Seigneur l'avoit rempli, ont
fait fon veritable portrait. La crainr©
crtafte du Seigneur , 8c le refpecT: pro-
fond de fa grandeur infinie , dont il
avoir le cceur penetre , le tenoient
comme dans un continuel tremblement
■en fa prefence; c'eft ce qui lui don-
noit cette gravite qu'on admiroit en
lui; c'eft ce qui lui faifoit dire fans
celfe avec Job , penetre des me-
rries fentimens : Semper enim quafi
-ocr page 97-
94 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAL.
tumcniis fuper me jluclus timui Dcum >
& pondus ejusforre nonpotui (33)-
M. Singlin qui connoifToit a fond
M. de Saci, s'etoit extremement appli-
que a le cultiver,apres la mort de M. de
S. Cyran , chez qui il demeuroit, il le
mit entre les mains de M. Barcos fon
neveu : il difoit toujours de lui-meme
a fon egard : Il'.um oportet crefcere, me
autem minui.
M. de Barcos , qui etoit
un homme d'un rare merite & d'une
experience confommee , le recut avec
joie , & connut biemot route la valeur
de ce precieux depot. Quoique M. de
Barcos approuvat l'eloignement qu'a-
voit eu M. de Saci de la Sorbonne , il
crut neanmoins qu'il ne feroit pas mau-
vais de l'exercer en pardculier , & de
le rompre fur les matieres les plus con-
iiderables de l'Ecole. Pour ce fujet,
comme il avoir deja un grand delir d'a-
voir aupres de lui M. Guillebert, il
penfa qu'etant dodeur de Sorbonne &
homme de merire, il pourroit fervir
M. de Saci. Mais M. Guillebert etoit
cure de Rouville en Normandie, ou il
faifoit beaucoup de fruit par fes ex-
hortations vives , foutenues de fon
exemple & de l'eclat recent du livrede
la frequente communion. Neanmoins
(}5) Job XXXI. p. zj.
-ocr page 98-
I. Part ie. Liv. Fill. 95
M, de Barcos crut que l'etat ou etoient T7TI,
les anaires communes de la vcnte &c xxxui. *
de la charite , permettoit de tirer, M:de Saci
M. Guillebert de fa cure. Il lui ecrivit quciiknJ de
en confequence, & M. Guillebert ai'anc !'fco!e
.,{oa'
rec_u la lettre , n henta pas un moment, ben.
&c ne penfa qu'a. trouver un fucceffeur
qui put continuer fes travaux. Il jetta
pour cela les yeux fur un homme qui
l'avoit trompe par un exterieur com-
pofe , une apparence de piete , des lu-
mieres brillantes dans l'eiprit, une fa-
cilite extraordinaire de precher , un
vif defir de convertir les ames, un
grand defmtereirement , &c un amour
extreme de la penitence. Tels etoient
les dehors par lefquels le fameux La-
badie en impofa a M. Guillebert. Mais
M. de Barcos l'aiant vu , connut bien-
tot par fon grand difcernement, que
ce fujet ne convenoit pas , & le manda
a M. Guillebert. Celui-ci, apres avoir
encore ecrit en faveur du meme hom-
me , qu'il ne connoifToit pas , fe rendit
aux raifons folides de M. de Barcos ,
qui tint ferme , & ne voulut point con-
ientir qu'il remit fa cure a un fujet qui
etoit dans des principes tres dange-
reux. On connut alors * combien il eft
» important de fe tenir a. l'Ecriture Sc X
(*) Mem. de Font, tome i p. 34S.
I
-ocr page 99-
?<J HlSTOIRE DE PoK.T-R.OlAr..
**/-,.* " la tradition de l'Eelife , 8c de ne
» point former de ioi-meme des pen-
» lees de fon propre fens , fous pretexte
>' qu'elles font venues dans la priere ;
» au lieu que l'ordre de l'humilite chre-
» tienne nous renvoie a la doctrine de
» 1'Ecriture, des Conciles & des Saints,
" que Dieu a donnes a fon Eglife pour
» l'inftruire , arm de nous apprendre ce
" que nous devons croire , fans nous
« donner la liberte de fuivre nos ef-
» prits 8c nos lumieres particulieres. »
Excellente le^on , 8c digne des lumie-
res de P. R , toujours oppofe a 1'er-
teur & a toutes les voies qui y condui-
fent & qui entrainent malheureufe-
ment tant de perfonnes , qui comme le
fanatique Labadie , prennent pour re-
gie de conduite des fentimens qui font
la production d'une imagination dere-
glee , 8c plus fouvent encore celle d'un
cceur corrompu.
500CTV.          M. Guillebert ai'ant trouve un fuccef-
m. de saci feur pius capable de remplir fa place ,
MC<"A?nauid que celui fur lequel il avoit jette les
dans fa re- yeux, vint joindre M. de Barcos, &C
apprit fort tranquillement a. M. de Saci
les queftions agitees fi tumultueufement
dans TEcole. Lorfque M. Arnauld fut
oblige de fe cacher , a caufe de l'orage
forme contre lui a l'occafion du Livre
de
-ocr page 100-
i. P A r t i e. Llv. VIII. 97
de la frequente Communion , on jugea
apropos de lui donner M. de Saci pout
etre le compagnon de fa retraite & de
fes travaux. Ami! M. de Saci, qui avoit
craint la Sorbonne , recrouva paifible-
m ent & fans difpute dans le feul M. Ar-
nauld plus que route la Sorbonne. lis
s'aiguiloient l'un l'autre, felon l'expref-
fion de l'Ecriture, &c ils faifoient fortir
de leur retraite route cachee 8c incon-
nue aux hommes , mais toute eclairee
des lumieres de Dieu, des ouvrages qui
repandoient l'eclat de la verite & le feu
de la piete dans toute la France. L'un
poufToit les chofes avec toute la force
8c la vivacke de fon efprit : l'autre les
temperoit avec fa moderation pleine de
gravite. L'un fuivoit par-tout l'impe-
tuofite de fon zele ; l'autre tachoit de
1'adoucir par fa referve pleine de cir-
confpe£tion. Pour l'ordinaire M. Ar-
nauld s'occupoit plus a combattre pour
defendre comme les dehors de l'Eglife,
8c M. de Saci travailloit davantage a
ce qui pouvoit en edifier le dedans.
L'un abattoit par la force de fa plume
ce qui s'oppoloit a la verite ; l'autre
travailloit a. faire regner la charite ; Sc
irnirfant quelquefois leurs travaux, le
neveu avoit part aux ccrits que l'oncle
produifoit contre ceux qui attaquoient
Tome HI.
                           E
-ocr page 101-
98 Histoiuf. t>v. Port-ro'i'ae.
-—---------l'Eglife, &c l'oncle participoit aulli aut
1650.         °                 •' ' 1
' ouvrages de piete que le neveu compo-
foit pour la fanctification des ames.
xxxv.
         Comme M. de Saci ne fe dementoic
.**: pe,Sllci point, &c qu'il etoit toujours laborieux,
' toujours foumis , toujours penitent,
M. Singlin crut qu'enfin il etoit terns
de l'elever an facerdoce. M. de Saci en
fut extremement furpris > & s'en de-
fenditen objettant tout ce que la haute
idee qu'il avoit du facerdoce , & fon
humilitc pouvoient lui fuggerer- Mais
M. Singlin tint ferme. Cela aftligea
M. de Saci, & il en appella , pour ainil
dire, a M. de Barcos, qui, quoique
tres fevere fur cet article , ne balan$a
pas un intrant, & fut de meme avis
que M. Singlin. Ainfi M. de Saci fe
rendit, & recut la pretrife aux quatre-
tems de decembre del'an 1649. (34).
Il fut ordonne pretre pour l'Eglife de
P. R. des Champs, ou il dit fa pre-
miere meile le 2 5 Janvier 16 5 o. Il vou-
lut attendre 40 jours apres fon ordina-
tion avant que de la dire , & ce tems
fe trouva eclvd le jour de la conver-
sion de S. Paul (35). M. Fontaine ,
f!4) M. Fontaine dit T.       (;t) M. Singlin, qui
1. p. j«o. que M. J; Saci    etoit accoutume d'animer
fut urdonne l'an 1S4R ,    toutes le« ceremonies de
rnais il paroic que c'ell   cettemaifon par le minif-
«ne meprife,                      tere de la parole , fit 4
-ocr page 102-
I. Part ie. Llv. VIII. 99
«k>nfulerant la conduite de M. Singlin a
l'egard de M. de Saci, en ce qu'il ne
lui propofa de recevoir le facerdoce
qu'apres tant de delais & de retarde-
ment dans un tems 011 il avoit befoin
d'un fujet tel que lui , ( 3 6 ) dit qu'il
donnoit par-la un exemple auffi puif-
fant que tout ce qu'il difoit dans fes
predications , pour reprefenter les abus
qui fe commettoient dans ce fiecle
touchant la vocation au facerdoce.
M. de Saci joignoit une grande inno-
cence de mceurs a une grande peni-
tence •, il avoit fervi l'Eglife par d'ex-
cellens ecrits , & neanmoins on ufe de
delais a. l'egard d'une ame fi pure ;
quelle lecon 1 Mais quel exemple ne
donne pas M. de Saci lui-meme ? Il
avoit ete pur & innocent des Ion en-
fance. Il avoit cultive fes plus tendres
annees par tous les exercices d'une pie-
te fmcere : il s'etoit fingulierement ren-
du recommandable par la purete de fes
mosurs , par la gravite de fa conduite >
par fon humilite , par fes lumieres, par
fa penitence •, cependant avec quel
eelle-ci un difcours des dre a Dicu lorfqu'il donne
plus touchans & des plus de bon< pafteurs . & quel
pathxtiques, ou il parla horrible malhcur c'eft,
de la reconnoilfance qu'on quand il en donne de tels,
doit avoit, & dcj a&ions de n'cn point profiler,
de graces qu'on doit ren- (}S) T. i. p. 54*-
E ij
-ocr page 103-
IOO HlSTOlR.'E DE PoR.T-R.OlAE.''
tremblement entre-t-il dans la pretrife I
Quel exemple & quelle le^on ne don-
nent pas aulli de leur cote M. le Maitre
& M. de Sericourt, en s'eloignant du
facerdoce ! Ne femble-t-il pas, felon la
penfee des homines , que M. le Maitre
fe convertiffant a Dieu , devoir faire
eclater dans l'Eglife les ralens de l'elo-
quence qu'il avoit fait eclater dans le
nionde , & qu'apres avoir tonne dans
le barreau , il devoit tonner dans la
chaire , pour enlever les homines par
le torrent de fes paroles 1 Apres une d
admirable conversion , & une vie fi
fainte , qui ne l'eut juge digne du facer-
doce ? Cependant cette voix admirable
s'eteint tout d'un coup. Ce grand hom-
me , ce faint penitent, juge que l'hu-
miliation de la penitence ne peut s'ac-
corder avec la pretrife , & il fait voir
3u'il eft bien dcfabufe de l'egarement
e ce fiecle , ou Ton croit qu'il ne faut
qu'avoir un peu de fcience , un peu de
latin, & quelque facilite a parler, pour
fe perfuader qu'on a droit de s'ingerer
dans le facerdoce de Jefus-Chrift,
M. de Sericourt, tout embrafe du feu
de la penitence , tout brulant du deiir
d'entrer dans l'ordre des Chartreux, ne
trouva qu'une chofe qui l'arreta , qui
eft que cet etat le conduiroit a la pre-.
-ocr page 104-
t. Part ie. Llv. Fill. 101
trife. " J'avoue , ditM. Fontaine (3 8), 1650.
m que je ne puis a (fez admirer ces grands
=• exemples , que Dieu a donnes a notre
» fiecle par ces trois freres , en ce qui
» regarde la fainte frai'eur pour le fa-
« cerdoce. Pouvoit-il parler plus hau-
» tement aux hommes , pour arreter
» cette hardieffe puniffable > avec la-
» quelle ils fe poulfent aux ordres, 8c
» s'elevent eux-memes au facerdoce de
» Jefus-Chrift , lorfqu'ils n'y font ap-
» pelles que par l'ambition & l'avarice *
» De combien de perfonnes ces trois
w freres feront-ils les juges ? Car on a
« de la peine a comprendre qui des trois
»> donne plus de fra'ieur pour le minif*
,> tere des facres autels , ou les deux ai-
»i nes en s'en eloignant, ou le cadet en
*» s'en approchant.
On peut juger de ce que fut M. de xxxyi.
Saci, apres avoir recju la pretrife , par propofe'"^*
ce qu'il etoit avant que de la recevoir, solitaires de
II devint encore plus humble , plus pe- m"ie sad
nitent, plus detache , plus defiant de Pout Confef-
lui-meme & de fes lumieres , plus cir-
confpe£t a ne rien faire fans confulter ,
lui qui etoit fi capable de conduire les
autres. M. Singhn a'iant, conduit les
chofes jufqu'4 cet etat, il ne penfa plus
qu'a fe decharger de la conduite de«
(J7) T. i.p. ,jt,                               __
£ nj
-ocr page 105-
1,02 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
folitaires de P. R., & a les porter tou»
a s'adrefler pour le tribunal de la pe-
nitence aM.de Saci. Il fut fort furpris
de voir que quelques uns hefitoient.
M. Fontaine nous apprend qu'il fut de
ce nombre, & qu'il pria M. Singlin de
trouver bon qu'il continuat d'aller a*
M. Arnauld , done la bonte &l'ouver-
ture de cceur l'accommodoient fort.
Mais celm qui eut plus de peine a s'y
refoudre fut M. le Maitre. Outre qu'il
paroiflbit dur pour un aine , qui etoit
un homrne fait, & avoit ete I'admira-
tion de tout Paris , de venir fe jetter
humblement aux pies d'un frere ca-
det , qui a peine paroiflbit dans le mon-
de , & dont il avoit prefque toujours
regie les etudes & revu les ouvrages ;
qu'il y avoit une difference confi-
■dcrabie d humeurs entre les deux fre-
res. L'un etoit tout de feu , toujours ac-
rif, toujours bouillant, &enflammoit
ceux a qui il parloit par le ronnerre de
fa. parole : Pautre etoit toujours pofe ,
toujours froid , & glacoit tout le mon-
de par fon abord grave & compofe. lis
avoienr beaucoup de feu l'un & 1'autre j
mais l'un s'y lai.floit ailer, & 1'autre le
retenoit tout entier. Ainu" M. le Maitre
ne craignoit rien tant que le froid de
M. de Saci. Il l'avoit apprehende les
-ocr page 106-
I. PARTtl. Liv. VIII. IOj
premieres annees de fa converfion ou il
s'abandonnoit a la penitence avec ar-
deur •, & il a quelquefois dit a M. Fon-
taine , que rien ne lui faifoit tant de
peine que la froideur de fon frere.
Quelque progres qu'il fie dans la voie
penible de l'Evangile , il voioit ce nou-
veau venu qui lui tenoit tete 5 8c qui,
fans faire tant de bruit, le mettoit a
bout. Le terns n avoir fait qu'accroirre
ces qualites (i contraires en apparence,
mais ti unies par la charite, & 11 ne-
ceiTaires pour la beaute de la maifon du
Seigneur. Ainfi M. le Mairre craignoic
de fe voir dans la dependance de M. de
Saci, & e'etoit pour ce fujet la meme
que M. Singlin ie defiroir. Dieu qui
avoir furmonte rant de repugnance
dans fon ferviteur, l'eleva encore au-
delfus de celle-ci , quoiqu'un peu plus
lentement. M. Singlin experimente
dans l'arr de conduire les ames , laiila
d'abord palTer un terns conflderable j
mais voiant que la neceflite devenoit
plus preflanre , il en parla a M. le Mai-
tre. La converfation fut tendre & pa-
thetique •, & M. Singlin ai'ant dit a
M. le Maitre , que M. de Saci pourroit
beaucoup plus l'aider que lui a 1 avenir,
s'il vouloit avoir la meme conhance en
lui, qu'avoient Madame fa mere &s
HL ii.ii
-ocr page 107-
104 Hi S TO IRE I>E PoRT-Roi"At.
M. de Sericourt fon frere, M. le Maf-
rre , touche du nom d'une mere fi ren-
dre & d'un frere il cher, verfa des
larmes , 8c dir a M. Singlin en I'em-
braflant, que 5'en etoittrop, & qu'il
ie rendoic. M. Singlin eut un extreme
plaihr de voir les chofes au point 011 il
avoir toujours tache de les conduire.
M. Ie Maitre fat furpris lui-meme de
voir s'evanouir en un moment tant de
repugnances , qu'il avoit cru invinci-
bles, 8c mit fa joiea repandre fon coeur
dans le fein de fon frere , regrettant Ie
tems qu'il s'etoit prive lui-mcme d'un
avantage fi confiderable. Cet evene-
ment fut pour tout Port-Ro'ial le fujet
d'une grande joie. Quelques faintes re-
ligieufes , particulierement la mere
Angelique de S. Jean , couiine de M. le
Maitre , avoient fair a Dieu de longues
prierespour cela : auffi M. le Maitre re-
garda-t-il fa nouvelle union avec M. de
Saci comme extraordinaire 8c comme
miraculeufe. C'eftpourquoi tout tranf-
porte de joie , il tira des ouvrages de
S. Chryfoftome un ecrit qu'il intitula :
le Portrait de l'amitie chretienne 8c
ipirituelle, qu'il envo'ia a M. de Saci
avec ces vers qu'il y joignit.
-ocr page 108-
1 Par tie. Liv. VII1. i© 5
la mainde Chryfoftome a tracd ce tableau          16 J 0«
De I'amour le plus faint, le plus grand } lc
plus beau,
Dont l'efprit du TreS-Haut puiffe cmbrafet
une ame;
Mais jene puis t'offrir unprefent imparfait:
Jetedonne monedtur, oiibrule cetteflamme ;
II eiU'original, que Dieu joint au portrait.
M. de Saci remercia M. le Maitre
par une lettre, dans laquelle il infera
les quatre vers fuivans qui lui vinrent
a l'efprit, comme il penfoit a l'obliga-
tion qu'ils avoient l'un &c l'autre i
Dieu, de les avoir unis de la forte :
Dieu, quifais que deux cccurs, qu'avoit joints
la nature,
Unis par ton efprit, brulent d'un plus beau
feu,
Rends-toi l'unique objet d'une flamme fi pure,
Soit le coeur de leurs coeurs , & le neeud d«
leurs noeuds,
M. de Saci, apres avoir lu deux fois
Vecrit de M. le Maitre avec beaucoup
de fatisfaftion , l'envoia a la mere
Angelique de S. Jean , accompagne
d'une lettre, afin qu'elle eut part au
fruit d'une amitie » iaquelle elle avoii
-ocr page 109-
I0(> HlSTOIRE DE PoRT-ROl'At.
1650. tant contribue par Ces defirs & fe$*
prieres.
xxxvn. Apres que M. Singlin eut ainfii mis
si^giinl m.' M;le Ma!tre dans V6xat °"xl Je fouhai"
de saci fur roit, il pria M. de Saci tie veillerfur le
que .jues a- ren-e Jes perfonnes qui etoient clans ce
defert, & de tenir la main a ce qu'ort
ne fit plus tant de batimens , ni tant
d'accommodemens. Il lui parla fur la
diffipation que ce!a caufoit aux folirai-
res , en les obligeant d'etre fouvent
meles avec des macons & autres gens
de routes fortes de metiers, des depen-
fes, des voi'ages qui en etoient la fiute ,
&c. Il lui fit remarquer encore quel-
ques autres abus , afin qu'il travaillat
a les corriger, & lui dit entr'autres ,
que la crainte d'agir par avarice & de
fe defier de la providence, faifoir fou-
vent agir en perfonnes riches & libera-
les, a qui rien ne doit manquer ; que
cela avoit fouvent caufe de la peine a
quelques amis fages , qui ne voioient
pasalTez l'efprit de pauvrete dans cette
conduire; que l'argentn'y coutoir rien ,
Sc que Ton avoit le cceur, non de pau-
vres, mais de rois. M. de Saci recut
ces avis avec un refpedt femblable a ce-
lui qu'avoit Timothee pour S. Paul ,
Sc
recommanda avec foin aux autres
ce cpi'on lui avoit reconimande a lui-
-ocr page 110-
I. Par tie. Liv. VIII. 107
tneme de leur dire. L'efFet fuivit de iTToT*
pres les exhortations •, la vue des abus
qu'on reprochoit aux folitaires , les
rend it plus humbles ; & la crainte
du relachement les fit entrer dans un
renouvellement de vie. « Je fus le te-
w moin de ceci, dit M. Fontaine , j'ai
« eu le bonheur d'entretenir ces bien •
« heureux folitaires parmi lefquels je
» vivois , &c je fuis encore tout edifie
» maintenant de leurs faints difcours.
w Je ne voi'ois dans eux que des ames
» toujours abattues devant Dieu, toil-
s' jours tremblantes de crainte , tou-
rs jours dans une fainte inquietude de
" leur falut. Quoique le lieu qu'ils ha-
»> bitoient fut faint, & que la vie qu'ils
»» menoient dans ce defert fut fi chre-
»tienne-, quoiqu'ilss'effor^affent d'imi-
»> ter Jefus Chrift dans fa pauvrete , fa
» penitence & fa faintete , Lis n'etoienc
*> neanmoins jamais contens d'eux-rne-
» mes, & leur confcience humblement
a timide trouvcnt toujours quelque cho»-
» fe a fe reprocher.
Tandis que les folitaires de P. R. xxxvrrr.
s'avancoient ainu dans la perfection M.desen-
1                   1 oi ri-in           eouTtpenrca
par les exemples & les iohdes inuruc- rehire cb»-
tions de M. de Saci, & qu'ils jouif- treu**
foient paifiblement du bonheur d'etre
fous la conduite d'unfijfage diredeur.
-ocr page 111-
ICS HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
ua trifte evenement caufa un grand
chagrin dans ce dcTert. Ce tut la more
de M. de M. de Sericourt, arrivce le
4d'Ocl:obre 1650. Ce bienheureux pe-
nitent ne croi'ant pas encore menerune
vie afTez auftere dans le defert de Port-
Roi'al, avoit forme le deilein de fe fake
Chartreux. M. le Maitre, craignant de
6'oppofer aux defleins de Dieu, avoit
confenti a fe voir fepare d'un frere qu'il
aimoit, 8c dont il etoit fi tendrement
aime , & qui etoit depuis tant d'annees
le compagnon infeparable de fa peni-
tence 8c de fes travaux. M. Singlin,
que M. de Sericourt alia confulter a Pa-
ris , avoit applaudi a cette refolution,
^ 3 8 ) & lui avoit confeille de voir le
Prieur des Chartreux de Bourg-Fon-
taine, lequel promit une place au pof-
tulanr. Enfin M. de Barcos, l'oracle
des folitaires , digne neveu & fuccef-
ieur du grand Abbe de S. Cyran, l'a-
voit extraordinairement forrifie dans
ion deifein , 8c lui avoit meme leve
routes fes difficultes, furtout par rap-
port aux charges & a la pretrife , qu'il
redoutoit;en lui difant (59) que pour les
<}S) M. Singlin died    /. C. fans y alter f Lettre
M. de Sericourt,cju'il fbu-    de M. de Sericourt a M
Eaitoit lui meme d'etre   le Maitre, Suppl. au Ne-
Chartreux, 8c ajouta en   crol p. i«i.
le quittam : Serai-je ton- (35) Mem. de M. Font,
jmrj la lot jm« cmduit 1   T, I. p. xfy & £uirt
-ocr page 112-
?. P A R T I E. LlV. VITI.       I ©J
•iharges on ne for^oit perfonne, &c que '
\G$9.
pour lapretrife, dans les regies memes
de la primitive Eglife, un pecheurs'e-
tant jette dans un cloitre , & y ai'ant
fait penitence , etoit juge digne du fa-
cerdoce •, parceque la vie religieufe
etoit regardee comme un fecond ba-
teme •, & qu'ainfi il n'y avoit nul fcru-
pule a avoir pour lui, en fuivant I'or-
dre commun de la maifon : mais lorf-
que les chofes etoient dans cet etat, &
que M. de Sericourt n'attendoit que le
moment de partir, Dieu, dont ce faint
homme defiroit avec tant d'ardeur de
connoitre la volonte , la declara d'une
maniere imprevue , a laquelle on ne
s'attendoit point. Le Prieur de Bourg-
Fontaine lui fit dire de ne point venir
chez lui, qu'il n'eut recu de fes nou-
velles •, ( e'eft-a-dire qu'il n'y avoit
point de place pour lui,) & cela a caufe
du fantome du Janfenifme , qui com-
mencoit a devenir a la mode, pour de-
crier qui l'on vouloit.
                              XXXIX'n*
Monfieur de Sericourt vo'iant que dc seiUouri*
fon deffein d'etre Chartreux avoit man-
que , revint a Port-Royal , avec de
ii ardens fentimens de penitence, qu'il
fembloit qu'il ne fit que commencer
d'entrer dans eette fainte voie, & que
tout ce qu'il avoit fait jufques la ne tut
qu'un ellau II s'y livra done de tellt
-ocr page 113-
110 HlSTOlR2 ©E PoRT-ROIAI.
forte,qu'au bout d'un an ou de deux, '*
nature y fuccomba(4o)& qu'ilfutreduit
a garder le lit. C'eft la qu'il fe preparole
aconfommerfonfacrifice, Sc quemou-
rant chaque jour par partie, il atten-
doit avec joie fon dernier moment ,
qui arriva le 4 odtobre 1650. II tie
rautque lire les difpofitions teftamen-
taircs de ce faint penitent, dignesdes
fiecles de la primitive Eglife , pour
juger de fa piete.
« S t D- Je Iaifle Sc donne a
« mon frere aine , Anroine le Mai-
» tre , Sc a. mon frere Ifaac le Mai-
" tre de Saci , pretre , tout ce qui
*» peut m'appartenir. Je les conjure da-
s' greer ce don , parceque je fais qu'ils
» regardent les biens de la terre , plu-
» tot comme une charge pefante que
« comme un avantage de fortune. Le
» peu que je leur Iaifle ne peut nuire a
» la pauvrere evangelique qu'ils ont
» emBrarTee , & me fert aaccomplir le
" precepte de l'Evangile, de laider
*> aux pauvres le peu de bien que l'orr
» p jifede. J'efpere qu'ils feront bien-
» aifes en acceptant ce prefent, de
» contribuer par ce moi'en a mon falut,
» comme ils ont fait jufqu'a-prefent
» avec tant de charitc Sc de tolerance
(40) Font. T. 1. p. (41) Suppl.au N«r.f»
-ocr page 114-
I. Par tie. Liv. Fill. ut
i> de tous mes defauts , dont je leur
" rends de cres-humbles actions degra-
»» ces. Il ne me refte que de les prier de
» fe fouvenir de moi dans leurs prieres
*' Sc leurs facrifices , afin qu'ils de-
« mandent a. Dieu mifericorde pour
« moiquifuis un fi grand pecheur, &c
w qui ne puis attendre que des effets
» de fa colere , fi fa bonte infinie, de
» laquelle j'efpere tout , ne daigne
*> fe laiffer flechir par les prieres de fes
» ferviteurs & de l'Egliie , dans la-
»? quelle j'ai eu , par fa grace particu-
»> here , le bonheur de vivre , & j'ef-
» pere avoir encore celui de mourir.
w C'eft li ma derniere volonte que j'of-
» fre a. Dieu comme le dernier facri-
j> fice de ma vie , &c que je fupplie fa
u majefte d'avoir pour agreable. » C'e-
toit la gloire & le bonheur de ces-trois
freres, de ce qu'en mourant ils ne fe
faifoient headers que de leur pau-
vrete. Ils auroient pu , s'ils l'euflent
voulu , avoir de grandes riche(Tes dans
le monde ; M. le Maitre dans le bar-
reau , M. de Sericourt dans la profef-
fion des armes , M. de Saci dans l'E-
glife-, mais Dieu leur avoit fait la grace
de renoncer a tout, pour s'attacher at
lui feul.
Ce fat M. de Sericourt qui cornjoaeit-i
-ocr page 115-
lit HlSTOIRF.DE PoRT-RoVa!.'
Qt~ qa. le premier a rompre le bienheureujt
ternaire de trois freres admirables ,
unis par tant de liens & en tant de dif-
ferentes manieres. Tous trois avoient
marche jufques-la d'un pas egal dans
le chemin laborieux de la Penitence.
Tous trois avorent eu un meme pere
fpiriruel, M. de S. Cyran , puis M.
Singlin. lis etoient tous trois enfeve-
lis dans la retraite ; tous trois nourris
d'un meme pain de larmes, 8c engraif-
fes de celui de la Penitence ; tous trois
donnant avec la meme humilite tout
leur terns & leur repos au bien de l'E-
glife. Cette mort fut extremement fen-
nble aux deux freres qui reftoient, fur-
tout a M. de Saci, a qui M. de Seri-
court etoit tres utile ; a. peu pres com-
me Saint Gerard l'etoit a Saint Ber-
nard. Auffi la confolation de M. de
Saci fut-elle alors de lire 6c de relire
ce que dit Saint Bernard, dans le Ser-
mon 16 fur le Cantique des Canti-
ques a 1'occafion de la mort de Saint
Gerard fon frere.
M. de Sericourt (42) etoit age d'envi-
ron quarante ans , dont il en avoit paf-
fe treize dans la retraite & la penitence.
II fut enterre au bas du chceur de l'E-
(41-) Lettre 531. de la mert Ang£liquea tc'mt
4c Pologae ,T. 1. p. $}?. Necr. p. 3^0.
-ocr page 116-
I. Par tie. Liv. VUT. n?
glife de Port Royal des champs , au I(j,0#
meme endroit ou Ton devoir inhumer
dans la fuite la foeur Catherine de faint
Jean fa mere , comme il I avoit fou-
haite lui-meme de fon vivant (43).
La mort de cette fainte Religieufe xt.
fuivit de pres celle de M. de Sericourt, M^ic de
o r                      1 r r^ 1 \         i ■» a Madame Ic
oc rut encore plus ienhble a M. le Mai- Maitre.
tre & a. M. de Saci (44). Elle avoit re-
nonce au monde des la premiere an-
nee de fa feparation d'avec fon mari ,
Sc avoit embrafTe la vie religieufe ,
auffi-tot qu'elle en eut la liberte, par
la mort funefte de ce mari infidele ,
qui avoit ete fi long-tems le fujet de
fes larmes , de fes peines, & encore
plus de fes prieres. Elle fit profemon
avecune extreme joie, l'an 1644, le
2.$ Janvier, fes affaires ne lui ai'ant pas
pennis de la faire plutot •, car jamais
perfonne ne defira cette grace avecplus
d'ardeur , ne la recut avec plus de re-
connoiffance & d'humilite, & ne la
' (45) M. Hamon a fait        (44) Notts avons line
l'Hoge &c 1'epitaphe de    Relation.de la -vie & des
1A. de Sericoutt , qui fe    vettus de la fcettr Catherine
trouvent dans le Necro-    de S. Jean Arnauld U
loge de P. R p. 589 ,     Maitre , par la foeur An-
590. Vo'i'ez les lemes que    gelique de S. Jean la nie-
li mere Angelique lui    ce , 8c la mere de Ligny ,
ecrivit pendant fa mala-    publiee en 17J4 & ea
die,T. 1. p. 495. Il>. let.     1741. Mem. T. }. J>
309. p. 499. lalettre 311.     }iJ-35?>
|«r faraort, p. jot.
-ocr page 117-
Ii4 Histoire 0E Port-roVal.
conferva avec plus de ferveur. Avant
que de faire profeillon , voiant qu'elle
ne pourroit plus difpofer de rien , elle
demanda permiflion d'aller voir dans
toutes les obeidances ce qui pouvoit y
manquer , & elle difoit aux fceurs avec
fa gaiete ordinaire : Mes enfans , di-
tts-moi bien to us vos pet its be/bins ; car
bientot je n'aurai plus rien a donner.
Lorfque la Mere Angelique alia reta-
blir la maifon de P. R. des champs ,
elle mena avec elle la fceur Catherine
de faint Jean , qui avoit d'abord eu
beaucoup de repugnance pour cet eta-
bliiTement, a. caufe de la feparation
qui en devoir etre la fuite ; mais elle
cut depuis du fcrupule d'avoir temoi-
gne cette repugnance , 8c demanda
avec beaucoup d'humilite, que pour
fatisfaire a cette faute, on la choifit
une des premieres qui feroient defti-
nees a aller retablir cette Maifon ; ce
qui lui fat accorde.
Elle y fut la joie , la confolation &
l'exemple de toute la communaute par
ton bon efprit& faregularite. Elle etoit
extremement exacte a toutes les obfer-
vances regulieres, & avoit fur tout un
grand zele pour le Service divin , ne
s'en difpenfant pas mane dans fes ma-
ladies. On l'a vu affifter a Vepres avec
-ocr page 118-
I. Par tie. Liv. VIU. 115
le friflbn de la fievre quarte , 8c a Ma-
tines meme,etant route malade 8c pre-
nant des remedes. Elle avoit une nu-
milite , une charite parfaite , une pa-
tience extraordinaire dans les douleurs
les plus vives. Si elle penfoit a. fes
maux , ce n'etoit que pour remarquer
toutes les circonftances qui auroient
pu les rendre plus douloureux 8c plus
incommodes , afin d'en conclure que
I>ieu la menaeeoit en ne lui en-
voiant qu'une partie de ce que rant
d'autres foufTrent. Il n'y eut qu'une
chofe qu'elle ne put gagner fur elle
de fouftrir avec tant de conftance ,
c'etoit la feparation des perfonnes
qu'elle aimoit, lorfque la morr les en-
levoit. Mais d'ailleurs , elle ne man-
qua }amais a la foumiflion qu'elle de-
voit a. Dieu. Elle fut extremement fen-
fible a la mort de M. de Sericourt,
qui de tout terns avoit eu la meilleure
part a fa tendreiTe. Elle recueillir en
cette occafion tout ce qu'elle avoit de
force , pour rendre a Dieu ce qu'il lui
avoit donne , & pour lui offrir ce fa-
crifice douloureux , en fe foumettant
a fa volonte. Elle voulut meme deman-
der pour lui la mifericorde de l'Ordrej
ce qu'elle fit avec tant de pietc 8c d'hu-
ijnihte qu'elle Bx verfer des larmes $
-ocr page 119-
H6 Histoirs tt PoRT-Roi'lt.
I(j, I# toute la communaute. Elle eroit deja
fort mal des lots d'une fievre quarte»
qu'elle portoit depuis prcs d'un an :
elle ne laifloir cependanr pas d'agir en-
core , d'aller au chceur , de travailler.
La veille de Noel, elle fut attaquee
d'un mal de cote 8c d'un grand friflon,
qui fut le commencement d'une pleu-
refie , ce qui ne Pempecha pas de tra-
vailler avec la Mere Angelique a faire
un habit pour une pauvre femme &
d'aflifter aux premieres vepres de la
Fete 8c a une partie des marines, ou
elle dit un repons. La maladie etant
devenue ferieufe , on lui fit recevoir
les Sacremens , qu'elle recut avec une
grande piete. Elle fe conrella a M. de
Saci fon frls , comme elle faifoit de-
puis quelque-tems a M. Arnauld fon
jeune frere, qui n'etoit que de l'age
de fes enfans , & qu'elle avoir tou-
jours pris foin de faire elever avec eux,
depuis qu'il avoir quirte le monde.
L'un 8c l'autre l'affifterent jufqu'a la
Lcitre de Pendant fa maladie elle crut devoir
M.tdame le fj^jj-g ufage de la confiance 8c de I'a-<
au He de U mitie , dont Mademoifelle de Lon-
don 4 Ma gueviHe ( enfuite DuchefTe de Ne-
de Longue- mours ) 1 avoit toujouts honoree de-
T«k. sa gyig qU'ene aypit eC^ aupres d'ellg
-ocr page 120-
I.Partii. Llv. VIII. 117
pendant fon enfance , & elle lui ecri-
vit une lettre pleine de figes & de fo-
lides inftrudfcions (45).
» Madernoifelle , lui dit-elle , me
" trouvant dans le lit de la more, apres
" avoir recu les derniers Sacremens 3c
*» donne la benediction a. mes enfans ,
»j je n'ai pu oublier une perfonne ,'
« dont la naiffance m'6te la hardielle
» de la mettre de ce nombre •, mais
» a. qui mon affection fait tenir la
sj meme place dans mon cceur , pour
*> lui dire les chofes que je n'eipere
*> plus lui pouvoir jamais dire , puif-
•j que vous avez trouve bon que j'ert
« prilfe la liberie. Je fais , Mademoi-
» felle, que vous trouverez des perfon-
« nes qui vous diront force belles
„ chofes , mais qui ne fe foucieront
» sueres de votre falut. Il vous doit
» etre precieux fur toutes chofes, puif-
» que vous vous devez regarder com-
,» me une perfonne que Dieu a donnee
" par miracle a une bonne & faints
» mere, qui vous a nourrie avec des
» foins non pareils , pour vous con-
w ferver dans la grace de votre bap-
» teme. Il paroit que Dieu veut con-
» ferver ce miracle fur vous, puif-
« qu'il vous donne la marque de fej,
(45) Mem. T. }.p.}f«»
-ocr page 121-
X 1 8 HlSTOIRF. DE PoRT-ROlAl.
»» enfans , en vous envoi'ant de /i
» grandes afflictions depuis vorreplus
» tendre jeuneffe , & qu'a. l'age ou
» vous ctes a cetce heure , qui eft le
» plus dangereux de la vie, il vous
m a do'me la plus grande , la plus fen-
» fible & la plus facheufe affliction ,
» qui vous pouvoit arriver 8c avec
»» des circonftances fi particulieres ,
» qu'il eft etonnant comment vous
w l'avez pu fupporter (46). C'eft une
" occafion unique > Mademoifelle ,
»> & fi vous la laiffez patter fans vous
»j convertir entierement a Dieu , elle
« vous deviendra tout-a-fait inutile.
» Songez , s'il vous plait, que quand
w la paix feroit en France , que toutes
m chofes y feroient dans la tranquil-
» lite 8c dans les rejouiftances ordi-
" naires de ce tems-ci, &c que vous
»> fuffiez dans la meme affliction, fi
» vous aviez feulement une penfee de
•> vous trouver dans les divertifle-
»> mens, a caufe que le monde fort
- injufte en toutes chofes y trouveroit a
» redire ,.vousaimeriezmieux mourir
» que de le faire. Eh! ce que vous fe-
« riez avec tant d'exactitude pour ne
(4«)M. deLongueville, Princes, 8c Stoir encore
pere decette Demoifelle , pour Ion rctenu en pri-
avoit etc »ire:c avec lei ion.
-ocr page 122-
I. Part ie. Liv. VIII. 119
»» pas choquer le monde, ne le feriez- ^
» vous pas pour le falut de votre ame ,
» pour temoigner que vous etes chre-
»> tienne, que vous ne portez pas ce
» nom en vain, & que vous confeifez
» Jefvs-Chrift devant les hommes ,
•> arm qu'il vous. confefTe devant fon
» pere J
Apres lui avoir donne plufieurs avis
fur les devoirs auxquelles la profefllon
de chretienne l'oblige, fur f'adminif-
tration de fes biens , le foin des pau-
vres dans les ParoifTes , la decence des
ornemens de l'Eglife , &c, , elle lui
parle d'une injuftice fake a une Demoi-
felle qu'elle avoir eue aupres d'elle en
qualite de fille de chambre ( 47 ) & i
laquelle on n'avoit rien donne de tout
ce qui lui avoit ete promis. Enfin elle
finit fa lettre par ces paroles 11 tendres
Sc en meme-tems n edifiantes. » Voi-
» la, Mademoifelle, ce que mon af-
» fe&ion fincere pour votre falut, qui
durera en moi aurant que la vie &
» au-dela de cetce vie , m'a oblige de
„ vous dire. Je vous fupplie de eon-
» liderer routes ces chofes devant Dieu
,» qui doit etre fervi des grands auffi-
(47) Cette Demoifelle de chccur , fous le notn
ri'aiatu rien
, fiit re^ue a il ■ i'ccur Marie de S. Car
y. R.. 8c y fat leligieufe briel,
-
-ocr page 123-
120 HlSTOIRE DE PoRT-RoVAt."1
j Jj, j j » bien que des petits , & devant le*
» quel vous comparoitrez un jour,
» comme je fuis piece de le faire dans
» peu de tems. Donnez-vous a lui ,
» Mademoifelle , c'eft le feul Maitre
» digne de poiTeder tout le coeur des
» PrinceflTes comme vous, qui ne font
%> grandes a fes yeux, que lorfqu'el-
" les font humbles , juftes, chaites&
« chretiennes. Demandez-lui cette
» grace & n'omettez aucune des cho-
" fes qui vous peuvent fervir pour
« l'obtenir. Cell ce que je lui ai de-
» mande & lui demanderai toujours
»» pour vous jufqu'au dernier foupir ,
3> ai'ant une afreition toute particuliere
" pour votre vrai bien, comme celle
« qui a vecu & qui mourra votre, &c,
Madame le Maitre furvecut peu a cet-
te lettre & mourut le 2 2 Janvier 165 1.
M. Arnauld nous a conferve les cir-
conftances de cette mort precieufe aux
yeux du Seigneur, dans une lettre qu'il
ecrivit le lendemain 23 Janvier a la
mere Agnes,
xtn.
         »Ma tres chere fceur, je n'ai pas
i.«;rede m. n befom Je difcours , pour vous per-
Arnauld a la.,                  i /• •         f                      *
«nere Agne«» iuader que le iujet de notre com-
M^rae "k"" mune affli&ion doit etre aufli celui
Maitre " de notre commune joie, apres ce
*> que je mandai hier a M. Singlin des
faintes
-ocr page 124-
I. Par. tie. Liv. Fill, ur
>. faintes difpofuions que Dieu avoit
» mifes dans le cccur de notre chere
» fceur Catherine de faint Jean, pour
» la preparer a la more. Elle y a tou-
» jours continue depuis, ai'anc eu l'ef-
» prit & la parole libre jufqu'a une
«» demie heure pres de fa fin , qu'elle
» a perdu l'ufage de Tun &c de l'au-
?j tre; & elle a commence a rendre
m les derniers foupirs, a ces paroles de
i» la paffion de faint Jean , que je reci-
te tois , & inclinato capite tradidit Jpi-
» ritum.
Jamais mort ne rat plus tran-
» quille , 8c il femble que Dieu a vou-
lu lui faire cefTer, depuis la nuit de
*> devant fa fin, toutes fes inquietu-
,y tudes & toutes fes peines , tant du
corps que de l'efprit, pour lui faire
gouter des cette vie les premices de
cette paix inefable qu'il lui prepa-
,,, roit dans leCiel. M. Hamon (48)
n'en trouve point de caufs dans la
,y nature. Il croit que e'eft une eipece
w de miracle , que fouffraht tant aupa-
»> ravant, fans que fon ma I fe foit
« change ni qu'if lui foit venu aucan
(48) M. Hamon fe re-    fourm'r. e!le-n'3me aux
tirai PR. & y fur. Me-    faintes religieufesde P. R.
decin apres la mort de M.    & aux pieux folitaires ,
J>allu arrivee Van \6%o.    Icsperlonnes dont les fer-
C'eft ainfi que la Provi-    vices leur eioient nccef-
dence ptenoit foin de    faires.
Tome 111.                             F
-ocr page 125-
112 HlSTOIRE DE PoR.T-R.OlAI.
" " aflbupiflement, toutes fes douleura
•» fe forent paffees.
v Comme nous prions Dieu aupres
» d'elle, elle etoit fans cefTe occupee
» a ce que l'on difoit, & le temoignoit
» de terns en terns par quelques paro-
w les. Se retournant vers mon neveu
m de Saci , elleluidit: MonJils,ai~
» de%_ voire mere a bien mourir & a la.
» mettre duns le del, elle qui ne vous
t> a mis que dans cette miferable vie
; 8c
» comme il n'etoit pas encore proche
»» d'elle, elle m'avoit dit en fe tour-
»j nantvers moi: Quai-jefait a Dieu ,
m pour avoir un tel fils ~> (49) Elle
« nous a recommande a tous deux
" d'avoir memoire d'elle a la fainte
« MeiTe tout le tems de notre vie •, 8c
» comme je lui repondis que nous
» y etions bien obliges , elle me re-
» pliqua que ce n'etoit pas par obli-
» gation , mais par affection. Lui
« ai'ant demande fi elle n'avoit pas un
" grand fentiment de reconnoiffance
» envers Dieu de l'avoir faite reli-
» gieufe d'une compagnie deftinee £
» nonorer fans cerTe le faint Sacre-
(49) Lorfqu'elle prit M.     dormer trne %ie miferable,
de Saci pour confelfeur ,    & il fe fert maintenant
elle lui difoit les larmes    dtvoui, pcur m'en proctt-
auxyeux: Mon fils, Dieu    rer me h'ienheHnnfc,
ffjl fervi de moi pour vous
-ocr page 126-
---------'
I. Partij, Liv. Fill. ix5
»» ment, elle me dit avec un foupir, I(j. x<
" & en elevant fa voix , Hllas , oui.
» Elle avoit une telle liberte d'efprit,
w que lui aiant dit une des oraifons
» de Daniel qui font dans les heures ,
» & ne penfantpoint a. l'autre, elle me
» la dit & me pria de la dire encore.
» Elle a toujours voulu avoir le
»> cierge benit &c lacroix en main, Sc
»
les forces lui manquant, on les lui a
m tenus jufqu'a la fin. Quoiqu'elle eut
»» un horrible dcgout de la nourriture,
» elle a toujours pris ce qu'on lui a
53 voulu donner , fans refiftance , juf-
» qu'a ce qu'.on s'appercdt qu'elle ne
» pouvoit plus avaler. Elle prononca
» une fois ou deux ce vers de l'hymne
» de la Transfiguration avec grande
» devotion.
Heureux qui n'elt qu'a toi, qui de toi fe con-
tentc.
» Et elle fut bien aife que nous lui
» luffions tout l'hymne. J'oubliai hier
n a mander, qu'en parlant de diverfes
» perfonnes , elle dit : Je ne parle
» point de M. d'Angers (50), parceque
.. cela m'attendriroit: quand je ferai
(?o) II avoit ete facre de P. R. de Paris ; la
EvScjue d'Angers le 19 mtre Angeli^ue revint
Juin 1650 dans 1'Eglife expres de P. R. dcs
Fij
-ocr page 127-
124 HlSTOIRE T>E PoRT-ROl'At
~6.ltdans le ciel je prierai Dieu pour lui.'
» Elle avoir recommande qu'auffi-toc
» qu'elle feroit morte, on die pour elle
„ Ckmentiffime Domini, &c.
Enfin , ma tres chere fceur ,
>> les fens & la nature ont a foufFrir
» dans cecte feparation, mais l'efprit
» & la foi ont aurant a fe rejouir
» que nous le pouvions fouhairer ,
» puifque quand Dieu nous auroit
» donne a choifir le genre de more
n que nous aurions voulu pour elle,
». nous n'aurions pu en choifir un plus
» doux &c plus heureux. Dieu a cou-
» ronne par une fin fi pieufe les gra-
,> ces qu'il lui avoit faites pendant fa
» vie ; & je penfe fur-tout qu'il a eu
» egard a cette grande charite qu'elle
" a toujours eue pour les pauvres, &
» qu'aufii aiant ere Ci degagee de tous
» interets temporels pour ies enf'ans,
,> n'aiant jamais defire que leur falut,
« elle a merite de mourir entre les
*. bras de fes enfans, qui etoient fes
» p~res dans l'Eglife, & qu'elle re-
» gardoit comme tels avec la fbumifr
Champj, psree qu'il l'a-    geoitd'un poids (1 redou-
yoit defire: ma*s elle ne    table; & elle croj'oit etre
prit d'autte part i cette    plus obligee de gi'inir de-
cercmonie , que de fe te-    vaut Dieu , pour lui atri-
pit dans une tribune , 3c    rer fa miferi orde , qu'4
d'y pricr Di"U pour une    prendre pair i ia joie de.
oerfoiine qu'elle aimoit    foilejeyatipn,
ffndren>ent, ou'on chap-
-ocr page 128-
I. Partie. Liv. VIII. 115
•w fion d'une vraie fille. Car le foin
» qu'elle a eu pour moi des mon entree
« dans le monde 8c qu'elle a toujours
« continue depuis avec une affection
m p'us que de mere , m'oblige de me
« mettre au nombre de fes enfans & de
« me fouvenir toujours d'elle comme
» d'une feconde mere. Adieu, ma ties
» chere fceur, que Dieu nous fafTe la
» grace de profiter de l'exemple de fa
s> vie, 8c d'avoir part a une ii fainte
w mort. Dieu a bien foutenu notre
» mere (51) dans cette affli&ion (1 fen-
» able, I'aiant affiftee a ce dernier paf-
*> fage avec une force 8c une refolution
» merveilleufe. A la mort, elle s'eft
« un peu attendrie , mais neanmoins
» dans une moderation vraiment chre-
»» tienne. Cette lettre fera, s'il vous
» plait, pour mon frere , pour ma fceur
Anne 8c mes nieces. Prions Dieu qu$
jj nous puiffions tous dire avec faint
» Paul : Sive vivimus , five, morimur ,
,> Domini fumus. Soit que nous vi-
« vions, foit que nous mourions, nous
j> fommes au Seigneur.
La mere Angelique ecrivant a la.
Reine de Pologne fur la mort de fa
bienheureufe fceur, lui parle en ce$
termes: •' Dieu lui a confervc le jus-
(fi) La mete Angeli^C'
-ocr page 129-
12.6 HlSTOIRE DE PoRT-Ro'l'At.
» gement 8c la parole jufqu a un quart
» d'heure avant fa mort. Elle les a tou-
» jours emploies a demancler miferi-
» corde a Dieu, 8c a le benir des gra-
" ces qu'il lui avoit faites , fur-tout
» d'etre religieufe & confacree au faint
*> Sacrement.....Enfin elle s'en
» eft allee a Dieu dans Fefperance de
3> fes mifericordes. M. Arnauld l'a tou-
" jours ailiftee , & fon fils ( M. de Sa-
« ci) qui eft Pretre & auquel elle s'eft
» vou!u confeffer avant que de mou-
" r|-, beniffant Dieu fans ceffe de lui
*> avoir donne un fi bon frere & un fi
» bon fils (52).
Airtfi mourut cette S. femme (53),
cette femme forte & courageufe. Apres
avoir recu d'une admirable mere une
education fairrte & chretienne, elle eut
le bonheur derendre enfuitea fes enfans
ce qu'elle avoit recu de fes peres, & de
voir fes foins benis au-dela de fes ef-
(Frances. Elle quitta pour un moment
a compagnie de fes fceurs , pour s'en-
gager dans le monde & dans le mana-
ge. Le monde la ch ifla bientot, afin
qu'elle fe rendit a fes foeurs , avec lef
quelles elle s'enferma dans une mai-
fon fainte, ou elle n'avoit plus de«
(fi) Lett. ;ji. T. r. p. j;7-
(J3) Font. T. 1 p. 401 & fuir.
-ocr page 130-
1                                     '------
I. P a a T r e. Llv. VIII. 117
yeux que pour pleurer, une bouche ""TJTiT"*
que pour prier , un cceur que pour
foupirer, en demandant a Dieu le fa-
lut de celui qui la faifoic tanr gemir, &c
de fes autres enfans qui ne s'etoient
pas encore facrifies a fon fervice. Dieu
avoit renferme une infinite de graces
dans cette vertueufe femme &c fembloit
avoir en quelque fac,onrenverfeen fa fa-
veur l'ordre de la nature , en lui fai-
fant regarder comme fa fceur celle qui
l'avoit mife au monde, fes foeurs fe-
lon la chair comme fes meres , qui ne
fappelloient que leur fille , l'un de fes
fils comme fon pere Sc les autres com-
me fes freres.
La fceur Catherine de faint Jean
etoit agee de 61 ans. Depuis fa fepa-
ration jufqu'a la mort de fon mari,
elle en avoit palTe 14 dans le monaf-
tere de Port-Roi'al, ou elle prit l'ha-
bit de religion en 1640 , 6c fit pro-
felTion en 1 644. On trouve dans le
Necrologe de P. R. (54) un bel eloge
de cette religieufe , & fon epitaphe
par M. Hamon.
On ne peut douter de l'afflidtion jUJjJJjjgju
qu'une telle mortcaufa dans rout P. R- M. de Sacii
au dedans & au dehors ; a la mere li,?""" £
Angehque a qui euectoit dun 11 grand mere.
( !4) 11 Janvier , p. 57-4°'
F it
-ocr page 131-
j28 HrsTontE be Port-roLs£.
fecours •, a route la communaute en ge-
neral , dont elle etoit la confolation 8c
Pexemple; aux folitaires parmi lef-
quelles elle avoit deux fils , qui en
etoient les peres. Mais lorfque tout le
faint Defert etoit en deuii & dans les
Jarmes, on vit avec autant d'etonne-
ment que d'admiration M. de Saci
n'en jetter aucune, la tendrefle nam-
relle cedant en lui a la force de la
grace. Apres avoir repandu long-tems
fon ame aux pies des autels , pour
offrir a. Dieu celle de fa fainte mere ,
retenant au fond de fon cceur tous fes
fentimens de tendrefle fans en rien
laitfer paroitre au dehors , il alia les
yeux fees , la meitre lui-meme en ter-
re , impofant ainfi filence a la nature.
Le refpecT: qu'il fa voir qu'il devoic
a la foncfion fainte de Pretre , leretint
pour ne faire voir qu'un Miniftre du
Seigneur en cette occaiion, 8c oublier
qu'il etoit fils. Il montra combien il
etoit maitre de lui & combien il favoit
regler tous (es mouvemens. Il n'y eut
performe, en voi'ant cet empire fi abfolu
que M. de Saci avoit fur les paffions ,
qui lui faifoit conferver la liberte d'ef-
prit, des yeux & de la voix , lorfque
tout le monde , au milieu de cette trifle
ceremorue , etoit fans parole , fans
-ocr page 132-
I. Part ie. Liv. VIII. 129
icnant, ou ne parloic que par fes lar- ' 7T71 "
mes •, il n'y eut perfonne , dis-je , qui
ne concur une nouvelle idee de ion
eminente vertu, qui favoit ainii rendre
a Dieu ce qu'il lui devoit, aux depens
de la nature.
Pourrions - nous nous difpenfer de xtiv;
parlericid'une Dame plus recomman- da^e u rfu*
dable par fon eminente piete que par fa cheflede Lui-
naill'ance , que la mort enleva la meme ™:J™ Um
annee que Madame le Maitre , dans le
terns qu'elle meditoit de fe retirer a
P. R.
LouifeSeguier,fille unique de Pierre
Seguier, marquis d'O, coufin du Chan-
cel ier de ce nom, ai'ant ete elevee dans
la piete par une mere chretienne , au-
roit embraffe la vie religieufe parmi les
Carmelites, (i Madame fa mere 8c fes
dire&eurs n'y avoient mis obftacle(j 5)*
Obligee, contre fon inclination, de
prendre le parti du manage , elle fai*
foit de continuelles & ferventes Pfie>~
res , pour obtenir du ciel un mari felon
le coeur de Dieu. Ses voeux furent exau-
ces ; & parmi beaucoup de partis qui
la recherchoient a caufe de fes grands;
biens,de fa vertu, de fon efprit &c de fes.
(ff) Vie mamircrire de Boil'eau , Chan> de Saiitf
Madame la DucliefTe de HojlOli.
Luiucs
y ]>» M. 1'Alike
-ocr page 133-
I 30 HlSTOIRE DE PORT-R.o'lAt.'
YsTTT autrss qualites, Madame fa meredonns
la preference au fils du due de Luines ,
jeune Seigneur tres vertueux. Dans les
premiers tems de fon mariage, fapiete
recut quelqu'atteinte par le commerce
du monde, Aianr oui dire que la con-
dirion des grands leur permettoit des
chofes qui etoient interclites aux pe-
rks , elle fe lailfa entrainer dans des af-
femblees profanes, telles que les bals ,
&c. Mais bientot defabufee par les fa-
ges avis d'un confeffeur eclaire , elle fe
retira du grand monde, fe fir le plan
d'une vie reguliere , dans lequel tous
les momens de la journee etoienr rem-
plis, &c donr elle ne s'ecarroit jamais.
Se levant de" grand matin , elle faifoit
Ja priere a fes gens en commun; puis
elle faifoit fes prieres particulieres, re-
citoit le breviaire , lifoit l'Ecriture-
fainte, entendoit la meffe , regloit les
affaires de fa maifon, vifitoit les pau-
vres malades, rravailloit avecfes filles,
ai'ant toujours foin de meler la priere
au rravail, & de le fanctifier par une
prefence continuelle de Dieu.
xiv.
          Elle eut la confolation d'amener fort
/on man*!"a epoux , non-feulement a une vie chre-
tittc.
          tienne, mais encore au degout du fie-
cle , & a l'amour de la retraite & de
la penitence. Le tendre amour qu'elle
-ocr page 134-
I. Partie. Llv. VIII. 131
lui portoit , n'avoit pour objet quefon i6<i.~
falut. Lorfqu'elle le voioit s'avancer
dans la piece , elle beniiloit Dieu de
fon mariage : fi elle s'appercevoit de
quelque relachement, elle en etoit pe-
netree de douleur jufqu'a verferdes lar-
mes , & ne cedent de lui faire des re-
montrances. C'eft ainfi que le Due 8c
& la Duchefle , conduits par M. de See
Beuve, marchoient dans la voie etroite.
Attentive a confacrer tout (on tems xtv*;
3. Dieu, elle avoitune adreflTe merveil- ij*s, vert881
leule de f e derober des compagnies , & de.
des perfonnes memes qui lui etoient
les plus cheres, pour fe retirer dans fon
cabinet, afin de vaquer a la priere & a
lale&ure des livres de piete. (56) Tou-
tefois elle ne manquoit point aux bien-
feances que fon etat exigeoit d'elle ;
mais aum elle ne leur donnoit que ce
qu'elle ne pouvoit leur refufer. Elle s'e-
toit prefcrite fur cela des regies tres fa-
ges , que Ton a trouvees apres fa more
ecrites de fa main. « II faut, dit-elle ,
» aimer la folitude pour nous guerir
,7 de nos blelTures , & foufFrir les vifl-
,, tes pour ne pas blefler le prochain. Il
n ne fatut done avoir des vifites 8c
v des Converfations que par neceffite. >»
Rien de plus edifiant 8c de plus chrc-
F.v;
-ocr page 135-
lyt HlSTOIRE DE PoRT-ROlAI.
tien que ce qu'elle die fur la manier*
dont on doit fe conduire dans les vi-
jfites& les converfations, ne s'ingerant
point a parler des cho fe$de Dieu , par-
cequ'on doit s'en croire indigne ; allai-
fonnant fan difcours, lorfqu'on fe trou-
ve oblige de parler , de quelqaes veri-
tes utiles , fans ccpendant faire le preV
dicateur ; ne ^'informant point des af-
faires d'autrui; fermant la bouche &
les oreilles a la medifance •, excufant
autant qu'il eft polUble, mais blamant
toujours le vice; prenantla defenfe de
la verite , lorfqu'elie eft attaquee, mais
evitant la contention ; regardant inte-
rieurement les louanges qu'on nous
donne , comme une tentation du de-
rmon ; fe gardant de flatter perfonne ,
de peur d'etre une occafion de chute a
fon prochain ; evitant de parler de foi-
meme, fous quelque pretexte que ce
fbit, y ai'ant toujours du danger a le
faire ; parceque e'ejt une vanite grojjiere
de dire du bien dejoi , & une vanite con-
vene d'ea dire
</«/w<z/.Telles.etoientles
regies que Mme. de Luines s'etoit pref-
crites dans, les vifites & les entretiens,
Celles qu'elle fuivoit dans les autres
actions n'etoient pas moins fages, ni
maoin^ chretiennes. Parexemple, tou-
dmu lias lionneuxs, dik a fon, rang ,.
-ocr page 136-
I Partis. Llv. Fill, rjj-r
Wle avoir pour maxime , qu'en fait -
* honneurja grande regie eft den prendre
U moms qu'onpeut
, qu'ilnefaut rece-
voir ces honneurs que par contrainte &
pourobar a I'ordre de Dieu, qui nous a
mis dans un etat auqud ces prominen-
ces Jont attachees; mais que nous de-
vons avolr le cceur humilii de nous voir
dans un hat ft difrent de celui du Fib
de JJieu.
La profonde humilii dont
cette vertueufe Dame a donne des exem-
pts d une grande edification ,
etoit en
ellele pnncipe de ce grand detacher
menr de toure grandeur , & fe mani-
feftou en tout, a l'cgard du Due fon
epoux , dont elle ne parloit qu'en IW
reliant fon Seigneur , a l'exemple de
Sara 5 a 1 egard de M. Singlin fon con.
feileur p3Ur lequel elle avoir une
ioumiilion d'er.fant. Une feule parole
de cet homme fage & eclaire calmoit
toutes les pemes & les inquietudes de
cette humble Dame , qui auffi docile
qu elle etoit eclairee , foumettoit avec
fimplicite fon jugement au fien. C'eft
par cette docilite que tous les fcrnpules
& toutes les perplexites qu'elle eprou-
va fur l'ecat de fa confcience , fe diffi-
perent. C'eft par li, e'eft-a dire par h-
propre experience t qu'elle acquit tant
de lurnieres Hir cette inatiere , comas
16. 5 r.
-ocr page 137-
154 HlSTOIRE DE PoR.T-R.oiAt.
" on le voir par ce qu'on a trouve dans
fes papiers. « On ne vient pas a bout»
» dit-elle, des fcrupules en raifonnant*
» mais en obeifTant. Si nous ne refol-
» vons une difficulte qu'a force de rai-
•o fonner,il ne manquera pas d'en venir
n inceftammentde nouvelles.ObenTons
» (implement a ce qu'on nous dit, par-
si ceque ceux qui nous parlent ont lu-
» miere & autorite.
» Quand ils nous difent que nos rai-
» fons ne valent rien , foions perfuades
« que leurs raifons font effe&ivement
3j meilleures que les norres. Tanr que
n nous obeirons a nos fuperieurs dans
» nos craintes 8c nos fcrupules , il ne
» fauroit nous arriver de mal, mais
» beaucoup de ne leur pas obeir. Ce
« deraut de foumiilion , de quelque
» couleur qu'on le couvre, eft un eftet
« d'orgueil, que Dieu punir queue-
s' fois par de veritables chutes. La ten-
» tation qui nous paroit, n'eft pas tou-
n jours celle qui nous tente ventable-
« ment. Notre ennemi fait comme ceux
» qui font de faufTes attaques ; ils
» feignent d'attaquer par un cote ou
» ils n'ont pas deffein de donner, pour
» tacher d'emport^r un autre pofte,
n dont on ne le defie pas. Ainft le de-
•» mon donne des penfees de certain*
-ocr page 138-
I. Part xk. Liv. Fill. 135
» peches, dont on doit etre afTure qu'on "777T
•> a le CGeur tres eloigne, & 11 le rait
»» dans le deflein de nous faire tomber
» dans de veritables fautes , comme
»» font l'attache a fon propre fens 8c
» a fa volontc , la defiance de Dieu 8c
" la confiance en foi-meme , comme
" s'il n'y avoit que nos fens & nos pre-
» cautions , qui nous empechaiTent de
m tomber dans le mal, Le demon par
« nos vains fcrupules nous fait meme
» tomber dans une inquietude qui trou-
w ble none union avec Dieu, & nous
y> ote le terns & le calme neceflaire
» pour fonger a rios veritables de-
•> voirs.
» Regardons Dieu comme un bon
h pere , ll ne nous corrigera pas dans
» fa fureur. Quoique nous ne foions
» pas fi tot gueris de nos fautes , ne
» laiflbns pas d'efperer en la miferi-
« corde de Jefus-Chrift , pourvu que
a» nous aions un defir fincere de nous
» corriger. Le Libetateur veut fouvent
» nous faire fentir nos foibleiTes par
» nos chares. Notre humilite fe neur-
al rira d'autant plus; l'orgueil fera d'au-
*> tant plus matte , que notre guerifon
»> aura ere plus differee •, & la peine
» que nous aurons eue a Facquerir ,
v
augmentera la crainte que nous au-
-ocr page 139-
--
1 J 6 HlSTtMRE DE PoRT-RClAX."
JcTTT" rons ^e ^a Perdie. Jl eft de l'ordre
» de Dieu d'operer fon faint avec trem-
» blement, &c en meme-tems avec con-
w fiance. II n'y faur chercher nl certi-
» tude , ni evidence ; la certitude erant
»»incompatible avec 1 efperance , &
» l'cvidence avec la foi. Le parti qu'on
»» doit prendre , c'eft d'agir bonnement
» & (implement , fans fe mettre en
» peine de difcemer en route occafion
» le principe qui nous amine. Dieu ne
» regarde nos bonnes ceuvres exterieu-
» res que dans la difpofition interieure
w de notre cceur; & parceque notre
*> volonte eft fouvent comme les arbres
» en hiver, pleine de chaleur au dedans
» fans produire rien au dehors , Dieu
>y regardera les fruits dans la racine •, &
» des que fame eft dans une difpofition
» fincere de faire & de fouffrir routes
» chofes pour fatisfaire a la juftice de
w Dieu, Dieu fe tient des lors faris-
» fait, & nous devons demeurer dans
»» un plein repos , tandisqu'il n'y a que
« des empechemens involontaires qui
u nous arretent. Ne nous inquietons
x> done point, lorfque nos infirmites.,,
» ou des empechemens legitimes font
*» un obftacle au defir que nous avons
» de faire des ceuvres de penitence. II
». j a des perfonnes pour lefquelles la
*—
-ocr page 140-
1. Par. tie. Liv. VlIJ. 157
i> penitence eft de n'en faire aucune l6, l'
»>
exterieure •, & peuc-etre que cet etat eft
» encore meilleur , que fi elles faifoient
» beaucoup de mortification. Souvent
« on fe raftiire un peu trop fur les bon-
» nes aeuvres exterieures, on fe flatte
» trop d'avoir fatisfait par-la a la juftice
» divine. Ainfi lorfque la divine provi-
» dence fait naitre des empechemens
» legitimes aux exercices exterieurs de
>» la penitence , le meilleur exercice
y> que nous puiflions pratiquer , eft de
« nous y foumettre. C'eft l'avantage
» que la loi nouvelle a par-deffus l'an-
» cienne, que celle-ci demandoit rigou-
» reufement des actions exterieures;
m au lieu que la loi de Jefus-Chrift ,
i> qui eft efprit & verite , demande en-
>' core plus les difpofitions interieures.
Le Theologien le plus habile , le plus
confomme dans la fcience des voies du
falut, & dans la folide fpiritualite ,
pourroit-il parler avec plus de lumiere ,
plus de jufteife & plus d'exadtitude ?
C'eft cependant le fangage d'une Da-
me > qui n'avoit peut-etre pas vingt-
quatre ans , lorfqu'elle parloit, ou plu-
tot lorfqu'elle ecrivoit de la forte.
La vie de cette Dame repondoit a de xrvr-
fi grandes lumieres. Pleinement iou- a la volow£
miffi a la volonte de Dieu, elle rece-de Dieu.
-ocr page 141-
—-—-
V}8 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAl.
~~voit avec une patience admirable les
afflictions les plus fenfibles. Ecrivant a
fon confeffeur dans le moment que la
mort venoit de lui enlever Madame fa
mere & fon fils aine : « Dieu, dit-elle,
jj m'enleve ceux qui faifoient la con-
>• folation de ma vie; mais il me doit
» lui-meme tenir lieu de toutes chofes.
» C'eft en Dieu que fe trouvent emi-
« nemment toutes ces liaifons de pe-
s> res, de meres , d'enfans , qui font fi
» pleinesd'imperfe&ions dans les crea-
>y tures.
Ennemie de tout fafte & de toute
vaine parure , elle fe depouilloit de tou-
tes les fuperfluites ordinaires aux per-
fonnes de fa condition, pour en raire
des large (les aux pauvres. Mais fans
entrer dans un plus grand detail fur
fes verms, fur fa bonte & fa tendrefle
{>our fes domefriques , fon zele pour
eur falut , fa fermete pour maintenir
le bon ordre dans fes terres , &c. il
fuffit de lire ce qu'elle dit fur la vraie
idee de la perfection chretienne , pour
avoir une vraie idee de celle de cette
Dame. <• La perfection de chaque per-
« fonne , dit-elle , confide a accom-
»> plir exactement la volonte de Dieu
» en cette vie , c'eft-a -lire a marcher
« par la voie qu'il nous a marquee de
ioC I
_____
-ocr page 142-
I. Part IB. Llv. V11L ijt>
«> toute eternite pour nous faire arriver
« a notre fin , qui eft la vie eternelle.
» Dieu predeftinant fes elus au falut ,
» prepare les mo'iens par lefquels ils
» doivent y parvenir , ainfi que S. Paul
" dir que Dieu prepare les bonnes ceu-
» vres, afin que nous y marchions, C'eft
« done fortir de l'ordre de Dieu , &
»» par confequent du devoir tk de la
n perfection de chaque chretien en par-
»» ticulier , que de vouloir marcher par
« une autre voie. Ainfi toute notre etu-
»> de doit etre de decouvrir cette voie
» preordonnee & preparee pour nous
» enparticulier. Les Saints , qui fe font
" fanctifies dans le manage, ont ac-»
» compli la perfection deleur vocation
» perfonelle , en telle forte que s'ils
» fuflent entres dans la voie de la vir-
» ginite , quoique plus parfaite en elle-
»> meme , fuppofe la neceflite de la vo-
» cation de Dieu pour les mo'iens >
» aufli-bien que pour la fin , il eft cer-
« tain qu'ils fuflent dechus de la per-
»> fe&ion chretienne , & ne fuflent ja-
mais arrives a leur fin eternelle ,
» puifqu'ils auroient manque des graces
neceflaires pour foutenirce haut etat,
» Dieu n'aiant pas du leur donner ces
fortes de graces felon notre fuppofi-
« rion. Car il ne fait rien dans le terns ^
-ocr page 143-
I40 HlSTOIRE BE PoRT-ROl'^t.
» que ce qu'il a refolu de route eter>
» nite. Dieu veut fauver les homines
» dans toutes les conditions , pour for-
» mer fa cite & fon roiaume celefte :
» ainfi il ctablit une fociete dans fon
» roiaume terreftre, qui eft 1'Eglife j
» laquelle fociete, ainfi qu'une fainte
» republique, confifte en divers etats ,
» ordres & conditions , qui font con-
» duites differemment ici bas par les
» diverfes formes de fa grace & de fa
» fagetTe , qui divife £es dons, & les
» partage a chacun felon fon bon plai-
» fir. Mais tous ces etats doivent etre,
"
pour ainfi dire, reunis &: confommes
» par une meme grace de gloire.
" Il faut bien diftinguer i'etat de la,
» plus grande perfection ,"de la perfec-
» tion meme. Il n'y a pas de doute que
" de quitter mari, enfans & toutes
" chofes , ne foit une adtion de plus
» grande perfection , quand elle fe fait
" dans les regies , que de vivre dans le
" mariage & dans l'ufage des biens dit
» monde. Mais cela n'empeche pas
" qu'une perfonne ne puifle fuppleer
« par fes difpofitions interieures a l'ex-
» cellence de ces actions exterieures ,
» & meme les furpaller. Mettons-nous
" done dans cette difpofition, avec la
w- grace de Jefus-Chrift, que (i i'ufags
-ocr page 144-
I. Par. tie. Llv. VIII. 141
» tie ces chofes, que nous ne pouvons TJTTT
" pas encore quitter , nous devenoit
» un obftacle a la perfection, &ace
»» que Dieu demande de nous , nous
» foions toujours prets a y renoncer. Il
» faut que dans la preparation du cceur
». nous foions diipofes a quitter volon-
»»tiers ce que nous pofledons le plus le-
" gitimement •, a. nous arracher l'ceil ,
» comme parle l'Evangile, & a. nous
« couper les pies & les mains , fi cela
» paroi c necelfaire pour arriver a notre
«fin. Mais en' attendant, il ne faut
* penfer qu'a bien ufer de fon etat, &c
» a fe fan&ifier de plus en plus, en
« demeurant dans fa voie.
Telles etoient les lumieres , les
in moid
mccurs > les difpofitions de Madame la
Duchefle de Luines. Quelque reguliere
& edifiante qu'eut toujours ete la vie >
elle meditoit encore quelque chofe de
plus parfait par une retraite totale du
monde. L'anneequi precedafa mort ,
elle fe propofoit d'executer ce def-
fein (57). Mais elle ctoit a la fin de fa
(?7)Rjen n'eft (i edi-    ce de faire faintement
fant que ce cjti'elle ccti-    cctte retraite , d'etouffer
voir fur ce lujet a Ces    en elle ces rcftet de foi-
amis. EUe ne ceffoit de    bleffbs & d'oppolitions
conjurer les fervireurs &    qu'elle y fentoit quelque-
les letva.rites de Dieu , de    fois , de rompre rous Us
Je prier ciu'il lui fit la gra-    obftacUs du dedans & da
-ocr page 145-
14* HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt;
carriere ; elle y marchoit a grands pas »
& elle fit cette annee de fi grands pro-
gres dans la vertu, que ceux qui la con-
noiflbient etoient iurpris de ne plus
voir en elle aucune trace d'imperfec-
tion.
C'ejl une merveille que fon avance-
menc dans la vertu chretienne
, difoit
avec admiration la mere Angelique ,
dans une lettre a la Reine de Polo-
gne (58). Cette Dame correfpond digne-
ment au renoncement que Votre Majefle
a fait au faint bapteme pour elle
(59).
Votre Majefle a en cette Dame une file
fpirituelle , & unefervante qui efl vrai-
menta Dieu (60).
Il femble que Dieu
lui eiit donne un fecret preflentiment
de fa fin; car dans le terns qu'elle pref-
foic le plus ['execution de fon deflein ,
il lui vint a l'efprit qu'elle ne jouiroit
jamais de cette retraite il deliree. /e
ne mirite pas , dit-elle un jour avec
foupir, en appercevant de loin le bati-
dehors, ami qu'elle com-   voient la fortifier dans
me115.1t parfaitement une   fon nouvel amour pout
fi grande entreprife : elle   lafolitude.
ajoutoit qu'elle favoit que       (58) Lett. 334, T. ij
tout ucpendoit des com-    p. 547.
mememens , qu'elle crai-       (yjj Madame de Lui-
gnoit tcmblement de re-    nes ctoit filleule de la
gardcr en arricre I elle   Reine de Pologne. t
prioit qu;l (iiefois , qu'on       (do) Lett, jjj , n,
lui traduifit les endroits    778.
dec Saints Peres, qui pou-
-ocr page 146-
I. Partih. Llv. VIII. 145
mem de Vaumurier, quis'elevoit dans "
le vallonde P. R. , d'entrer dans cetie
terre promife
; je ne la verrai que de loin,
comme ces pauvres Ifraelites qui mouru-
rent dans le defert
( 61 ).
L'evenement juftifia fon pronoftic.
Elle commenga neanmoins la retraite
quelle meditoit , s'etant retiree dans
une maifon voifine de Paris , oil elle
ne penfoic plus qu'a. l'eternite. Elle
pria M. de Luines de lui traduire les
endroits de S. Auguftin , ou ce faint
Docteur parle de l'eternite. Souvent on
l'entendoit s'ecrier en regardant le ciel:
O lieu bienheureux, quanci vous ver-
rons nous ? Qjiand jortirons-nous de ce
lieu de miferes ? Elle rec^it dans cette
retraite la tradu£tion du livre de la
mortalite de S. Cyprien, qu'un foli-
taire de P. R. avoir faite a fa priere , &
elle la lut jufqu'a trois fois le foir me-
me qu'on la lui apporta. Deux jours
apres la fievre la prit. Au fecond acces
on la ramena a Paris , ou la violence
du mal la fit accoucher avant le terme.
Infenfible aux douleurs du travail, elle
ne penfoit qu'au fruit qu'elle portoit,
craignant qu'il ne put recevoir le bapte-
lifi) Elle parloir ainfi ,    gnance , lorfque M. de
parcequ'ell, le repro-    Luines lui propofa de
choit d'avoir autrefois te-    faire batir une maifoa
gioigoi quelque repu-   pres dePotc-Roi'al.
-ocr page 147-
--------
144 HlSTOIRE DE PoRT-ROl'At.
------me. Elle defiroit meme que pour le
* * lui procurer , les medecins n'epargnaf-
fent point fa vie. Dieu exauc,a ies
vceux , elle accoucha de deux jumeaux
qui furent baptifes. Sentant fon mal
augmenter , elle demanda & recjit
le S. Viatique avec une fi grande con-
folation , qu'apres la communion elle
demeura pendant une heure dans un
repos d'efprit & de corps, qui refTem-
bloit a un doux fommeil. Aiant enfuite
fait appeller M. le Due, elle le confola
avec une fermete admirable. Si nous
nous feparons icipourun tans ,
lui dit-
elle , nous ferons bientot rejoints plus
faintement & plus heureufement dans le
del pour toute I'eternite.
La veille de fa
mort, quelqu'un lui aiant propofe de
voir M. fon mari , il n'y a pas , dit-
elle, de nece£ite ; ilfaut que nous faf-
jlons un facrifice volontaire , pour nous
dijpofer au facrifice neceffaire qui appro-
cht.
Elle fit venir fes domeftiques, les
remercia des fervices qu'ils lui avoienc
rendus , 8c leur demanda pardon des
fautes qu'elle pouvoit avoir commifes
a leur egard. Apres qu'elle eut recoil
l'extreme- on&ion avec une piete & une
prefence d'efprit admirables , elle ne
s'entretint plus que des verfets des
pfeaumes les plus convenables d fon
etat,
-ocr page 148-
I. Part ie. Llv. VIII. 145
etat, qu'ellechoififlbitelle-meme. Elle ~~
entremeloit quelques palTages de faint
Auguftin , celui-ci en pardculier : O
eternellement aimer ! O nejamzis mou-
rir ! O toujours vivre!
Approchant de
fon dernier moment, elle repeta p!u-
fieurs fois ce verfet (63)', Rcceve^ moi
felon voire parole , afin que je vive ; &
ne me confonde^ pas dans mon attente.
Les dernieres paroles qu'elle pronon^a
un quart d'heure avant de mourir , fu-
rent celles-ci •, cree^ en moi un cceur
nouveau
, 6 mon Dieu. Cette bienheu-
reufe mort arriva le 13 feptembre
1651 ((J3). Elle etoitageede 17 ans.
M. Singlin ne la quitta point pendant
fa maladie, partageant fa charite en-
tre l'epoufe mourante, & le mati perce
de douleur. Son corps fut porte a P. R.
ou elle avoit defire d'etre inhumee , &
elle fut mife dans le chceur de 1'EgKfe.
Un mois apres, la mort enleva les deux
jumeaijx dont elle etoit accouchee , qui
furent mis dans la meme foiTe que leur
(65) Pf. 118. w. u«.        luinti ... Elle a liiffe une^
<«}*) La mere Angeli-
    t'h grande edification i.
que en 'nforrrfanr la R:i
      tout le mnnde par ft bonne
ne de Pnlcgnede la mort
    vie & fa fainte mort. Vo-
te
cette vrrtHeufc Dame ,
    trc Majefle fait quelle avoit
fait fon eioge en.peu de
    toujours cramt Dieu de-
mon
(*); Dieu , dit elle ,
    fun fon enfance.
a tire a Ivi Madame de
>*)Uttre 557 ,f. 5«}-j8f.
Tome III,                             G
-ocr page 149-
_- '           "" '" "             
14^ HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt,'
-j^-1> fainte mere ( 64). M. le Due fon mari
orna leur tombeau de deux epitaphes ,
que l'on a inferees dans le Necrologe
de P. R.
xlviii. La mere Angelique aiant fini fon
j^1""6^1'troifieme triennal fut continuee Ab-
commute Ab-befle par une nouvelle elediondu 29
£fi aE1ia oftobre(<Ts). Quoique tout fe fut bien
maifon des palfe dans toutes les elections prece-
fanvierVajj.5. Rentes, il parut cependant e/z celle-ci
_______ quelque ckofe d? extraordinaire. La mere
2651. Angelique, qui en parle en ees ter-
mes & qui n'en fentoit pas moins la
pefanteur du farde auavoue (66) qu'elle
n'avoit point encore vu tant de temoi-
gnages d'affection & de joie que cette
fois , accompagnees de devotion ft d'ac*
lions de graces.
Cette digne Abbeffe
apres avoir refte quelque terns a Paris,
par Tavis de M. Singlin , pour ne pas
contrifter les faeurs qui etoient bien
difpofees, retournale 1 3 Janvier 1652
dans fa chere folitude de P. R. des
Champs , pu elle fut recue avec les
memes ceremonies & la meme joie
(«4l Comme Mnnficur   les noms aux deux petit*
He Madame de Luines    juraeaux (*).
^voienc forme larefolu-       (6j) Lettre 570, T. t,
lion d'imirer S. Paulin 8c   p. 11,
Tfaaralie fon epoufe , i!s       (66)lb. Lertte}74, »,
en ayoient fait donner    11.
-ocr page 150-
i. PARTIS. Ltv. rill. 147
qu'elle l'avoit ere trois ans auparavant.
Elle pnt alors la refolution de faire re-
hauffer l'Egiife & de rebatir les dor-
toirs , parce que l'Egiife ecoit fort hu-
mide & mal faine, & qu'il y avoit
peu de logemens dans la maifon (67).
M. le Due de Luines & M. du Gue de
Bagnols Maitre des Requetes fe char-
gerent de la depenfe & prirent foin
du tout , veillant eux-memes fur les
ouvriers & dormant les ordres •, ce qui
faifoit dire a la mere Angelique dans
une lettre a Madame la Marquife d'Au-
mont (68): Nous avions ci-devant des
Gentilshommes pour cordonniers , a cetie
heure nous avons un Due & Pair pour
chajjh-avant, & qui fait valoir fori au-
toriti couvercedeja ckarite, d'une ma-
niere admirable. »
Le zele de ce Due
>» etoit fi grand qu'il fe feroit eftime
» heureux, fi au lieu de prendre le foin
» qu'il prenoit de faire fake ces ouvra-
» ges, il eut pii etre charpenrier & ma-
il con pour les faire defespropres mains.
Us refolurent de rehaufier l'Egiife
(«7) Les deux maifons    tant les dehors, il y avoit
de P. R. de Paris & des    300 perfonnes. Lett. 377.
Champs £toient alors tres   de la mere Angelique, T.
nombreufes : dans celle    x.i;-i«.
deParisil y avoit au de-       (68; Lettre 405, T. 1.
dans no religieufes Sc    p. 61.
penlionnaires , & plus de       <«s>) lb. Lettre 41.1. p.
50 dans l'autre. En comp-    87-8^.
Cii
-ocr page 151-
I48 HlSTOIRE DE PoRT-ROl'At."
de huit pies de fable , ce qui fuc fait
des le mois de mars. Pour le dortoir ,
on delibera fi on abbattroit ce qui en
reftoit pour le faire autrement. Un re-
ligieux Celeftin qui pallbit pour intel-
ligent dans les batimens, & qui l'etoit
effedfcivement, confeilla de batir les
dortoirs qu'on vouloit faire , fur les
anciennes fondations , c'eft-a-dire ,
au-defTus du premier etage & des voli-
tes. Son avis fut fuivi. On commenca
ces ouvrages au commencement de
cette annee, & ils furent continues pen-
dant la guerre des Princes (70). On
avoir tant de peine dans la campagne, a
caufe des gens de guerre , qu'il falloit
avoir force efcortepour charier les bois
dont on avoit befoin , & tous les au-
tres materiaux. Mais les perfonnes cha-
ritables , qui fe meloient de tout
cela, trouvoient un double gain dans
cette depenfe, parcequ'outre le fer-
vice qu'ils rendoient aux Religieufes ,
ils nourrifToient ainfi un tres grand
nombre de pauvres gens qui etoient
emploi'es a ces ouvrages , fans quoi
dans un terns Ci miferable ils feroient
mores de faim.
Ces Meflieurs voulurent batir deux
grands dortoirs, quoiqu'alors on n'eiit
179) Mem. Ju FofJc p, 114.8c fuiy,
-ocr page 152-
I. PARTtE. L'lV. VIII. I49
point deffein d'etablir une grande njrj,.
Communaute a P. R. des Champs •, M.
de Luines meme s'opiniatra, fans fa-
Voir pourquoi, a. vouloir qu'il y eut
foixante douze cellules. Pour celail fit
abbactre, quoiqu'a. regret, des logemens
fort commodes que M« d'Andilly &
Madame de faint Ange avoient fait ac-
commoder pour eux au bout du vieux
dortoir , avant que les religieufes y re-
vinflTent. La fuite a fait voir que c'ctoit
la volonte de Dieu que cela fut ainfi.
Car lorfqu'on raflembla a P. R. des
Champs les deux Communautes, lors
de la perfecution de 1665 , il fe trou-
va juftement foixante-douze Religieu-
fes de chceur.
Peu de terns apres qu'on eut com- XL,X-
,                       *          K                       ,         La guerre
mence ces ouvrages, la guerre des des ttinct*
Princes arriva ; & n'y aiant plus de fii- oh}'ie , 1f*
, . .              '           '          . 1 ,            rcligieutes AS
rete a la campagne, on jugea a pro-p0n-Roiai
pos de renvoier toutes les religieufes ■}" cha™P*
a Paris. Elles y retournerent au nom- Paris.
bre de cinquante , dont une partie s'y
rendit le 24 avril, & le refte partit le
lendemain avec la mere Angelique, qui
arriva a Paris fort tranquille, quelque
regret qu'elle eut de quitter une foli-
tude qui etoit la feule attache qu'elle
eut au monde, parcequ'elle n'en avoit
a rien , des qu'elle voi'oit 1'ordre ds
G iij
-ocr page 153-
15O HlSTOIRE DE PoRT-ROIA£.
j^.._ Dieu. Lorfqu'elle arriva , une four
lui aiant demande il elle n'etoit pas
bien fatiguee d'une telle journee , elle
repondit: » Point du tout, je n'ai ja-
» mais de peine que quand je ne fuis
» pas afluree de la volonte de Dieu ,
" & qu'il faut que j'agiffe par moi-me-
» me -, mais en cette rencontre que M.
« Singlin, qui etoit avec nous, a re-
» folu tout ce qu'il y avoit a faire, je
» n'ai eu qu'a iiiivre Dieu qui parloit
» par lui, & cela ne me laffe jamais.
l.
            Si la premierre guerre de Paris don-
^"Tn^lu- na occanon a la mere Angelique de
H>ie pendant fignaler fa charire, elle ne le fit pas
la B«eric. moins dans celle-ci. Il feroit difficile
d'entrer dans un detail exact de tout
ce qu'elle fit pendant cette feconde
guerre qui fut alTez longue; nous nous
contenterons de rapporter ici les re-
marques que la mere Angelique de faint
Jean avoit faites alors furcefujet,&
qu'elle donna ecrites de fa main a la
mere Magdeleine de fainte Agnes de
Ligni, qui les a inferees dans fa rela-
tion du retablijfement de Port Roialdes
Champs en 1648 ,
& de ce qui s'eft
palle les annees fuivantcs (71)-
» L'approche des armees du Roi
»» & des Princes mettant en peril tou-
(71 ) Mem. 1 part. T. 1, p. 74, XII Retar.
-ocr page 154-
I. Par tie. Llv. Fill. 151
to  tes les maifons religieufes de filles
"   de la campagne autour de Paris , la.
»   plupart fortoient de leur couvent
»   pour enrrer dans la ville.
" Les filles de Notre-Dame de Lief-
»   fe, qui avoient leur maifon tout au
«   bout du faubourg de faint Germain
»   & fort ecartee, furenr averties qu'el-
«   les n'etoient pas en furete. La mere
w   Angelique l'aiant appris en fut fort
»   en peine , parcequ'elle vouloit bien
»  les prendre , mais il falloitune per-
»   million' de leur fuperieur qu'il etoit
»   tres difficile d'obtenir. Pour ce fu-
»   jet ellefitfaire desprieres ceans (72)
»   afin qu'il plut a Dieu de les aflifter,
»   & les faire fortir du peril oil elles
»   etoient. Cependant des amis de la
»   maifon , ( MM. de Bagnols, de
»   Bernieres , le Nain ) qui avoient
»   follicite & obtenu leur obedience ,
»  en vinrent dire la nouvelle a notre
»  mere , qui route tranfportee de }oie
»  fe jetta a genoux pour en remer-
»   cier Dieu avec autant de fentiment
»  d'amour , que fi elles euffent ete fes
»   propres fceurs , quoiqu'elle n'eiu
»   jamais vu ces pauvres filles , qu'elle
»   ne connoiffoit qu'a caufe de leur
»   extreme pauvrete , ne vivant de~
(7t) Voi'ea ks Lewes de la mere Angelique , T.- W
G iv
-ocr page 155-
151 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
»  puis quelques annees que des au-
»   mones des amis de la maifon. Au
»   fortir du parloir, renconttant Ma-
»  dame d'Aumont & quelques foeurs ,
»  elle leur dit avec un vifage gai 8c
■»  ouvert : Void de bonnes nouvdles ,
w  mes enfans. Celles a qui eile parloit
»  s'imaginerent que e'etoit au fujet
jj   de la paix , & lui demanderent s'll
»   y avoit quelqu'accommodement.
»  Elle leur repondit que non, mais
»   que e'etoit que ces pauvres filles de
»   LiefTe viendroient demain z de Mai
"  au nombre de huit religieufes, 8c
»   qu'il falloit trouver ou les loger,
»  nonobftant que la maifon fut aug-
y   mentee de toute la communaute
»   de P. R. des Champs , de la mere
w   Prieure de Gif, & dela mere de
»  faint Main-, foeur de Madame d'Au-
w  mont, que la mere avoit recue
»   dans le meme terns & pour le me-
w   me fujet, les guerres les aiant ame-
»   nees a Paris. Car etant toutes deux
»  malades, & affez mal acommodees
m   dans la maifon 011 elles etoient ,
"   elles eurent permiflion de venir en
«   ce!le-ci; comme audi une autre re-
>  ligieufe de Chanteloup , une de
»   faint Remi, une de Belhomnier ,
«   deforte qu'en moins de dix ou dou-
-ocr page 156-
I. Part ie. Liv. VIII. 155
W ze jours , la mere Angelique fe "TTTiT"
»> chargea de treize religieufes dans
»> un terns 011 tout le monde cher-
»> choit a. fe decharger.
Ces religieufes de LieiTe defirerent 11.
de prendre l'habit de P. R., & elks-J^feS
en obtinrent de leur Sup
eneur la religieufes is
permiffion, con^ue en ces termes : |{^|SLSp
»Nous, Placide RoutTel , bumble M, vtitmt &*
» Prieur de faint Germain-des-Prcs- £j* ££'
» les-Paris , Ordre de faint Benoit , p«s , Pouc
» dependant immediatement du faint buds'?. juT"
»• Siege , Sc Vicaire general du tres
» haut & tres puiflant Prince , Mon-
w feigneur Henri de Bourbon , Eveque
w de Metz & Abbe cbmmandataire
»» dudit faint Germain , a nos tres che-
ss res 8c bien aimees filles en Jefus-
»> Chrift, la mere Marie Magdeleine
j> de faint Auguftin ( Renaudor) a foeur
» Catherine de fainte Scolaftique , Ifa-
» belle de faint Jofeph , Elifabeth du.
» S. Sacrement, Catherine de S, Placi-
r> de, Jeanne de la Croix, Anne'de Jefus.
» Marie,& Gracienne del'Incarnation,
» religieufes profefTes du monaftere de
» Notre-Dame de Liefle , Ordre de
» faint Benoit, ctabli dans le reflbrt de
notre Jurifdiction , falut en notre
» Seigneur. Comme ainfi foit que fui-
vant la requete a nous prefentee de
6?
-ocr page 157-
I 54 HlSTOIRE Dfc PoRT-ROlAX.
» votre part f nous vous avons donne
» permiffion des le t Mai dernier de
» vous tranfporter de votre dit cou--
» vent de Lieife en 1'Abbaie de P. R^
» de Paris , ou Madame 1'AbbelTe du-
w dit lieu s'etoit ofterte de vous rece-
ss voir par*un exces de charite , vous-
« entretenir & vous fauver, tant du
» danger auquel vosperfonnesfetrou-
» voient expofees pendant les troubles,
» que de la grande neceffite & pauvre-
« te que vous auriez fouffertes •, & que-
» depuis par une autre requete, vous-
» nous reprefenriez que la grande edi-
« fication que vous receviez journel-
" lement dans ladite Abbaie, de Pe-
s' troite obfervance qui s'y garde de*
3> la regie de Taint Benoi t, laquelle vous-
*> auriez profeflee & peu gardee juf-
» qu'a. prefent y vous ainduit apres plu-
» iieurs prieres faites a Dieu, de reque*-
m rir & pourfuivre votre frabilite en'
» icelle , jufqu'a vous foumettre de1
v recommencer un noviciar & prendre-
» l'habit de ladite Abbaie : ce que la-
» dire Dame &c fa communaute con-
» fentent de faire gratuitement &c fans-
x> aucune dot j fur quoi vous requite*
» notxepermiffion ck confentement. A>
• ees eaufes , & apres avoir mure-
»mont coniidere , del"tant le, touj
-ocr page 158-
I. P A R T I E. VlV. V11T. I 5 5
*» contribuer de tout notre pouvoir a
* votre profit & avancement, &c pour-
*> voir autantqu'en nous eft,avos necef-
» lues, nous vous avonspermis & vous
« permettons par ces prefentes de rece-
» voir l'habit de ladite Abba'ie de P. R.
sj & en terns convenable vous ftabiliter
» & faire profeffion, felon les prati-
» ques de ladite regie & les conftitu-
» tions qui s'y gardent fous la eondui-
» te & direction de ladite Dame Ab-
- befTe , le 5 juillet 165 2., Jigne Pla-
» cide Rondel (75).
etoit Prieure de Liefle eft'
1669 , commenc;a a eta'-
bUr la rjforme dans fori1
monaftere. En i s8o on y
excita de grands troubles;.
M. Arifte, qui y dirigeoit,.
fut oblige de fe retirer;,
& on exigeades religieu-
fes la fignature du formu-
laire. La plus grande par-'
tie de cettc petite commu-
naute refufa de figner, tc-
fit une tres belle protefta-
tion , qu'on pourra voir
dans les Nlemoirer defuii
la. ptix tie I'EgUfe. Def
fept rellgieufes , qui te-"
moignerent beaucoup de'
fermete , trois a'iant ob"
tenu la petmiffion de for-
tir de leur monaftere ,.
Vinrenl a Port Roi'al des:
Champs , ou deux de-
meurerent environ io ans,-
Mais la mere Marie An-
gclique de Saittte Mad**-
Q vj
(75) Ces huit religieu-
fes de Lien's ne firem point
profeffion a P. R. mais
a^res y avoir denature"
trois ans, el!es retourne-
ftnt dans leur monaftere ,
oil elles eurent beaucoup
de chagrin a efluTer de la
part d'une religieufe etran-
gere qui voul'oit en etre
fuperieure. Pour la mere
RenauJot , elle conferva
toujours des liaifonsavec
P. R. ou l'onfaifoit grand
cas d'elle , comme il pa-
*oit par les lettres des me-
res Angelique cc Agnes.
Enfin elle fut affociee au
monaftere de P. R., &
elle y mourut le 10 mai
t6\7 , felon le Necrolo-
ge. La mere Elifabeth de
S. Alexis le Cere , qui
fut l'une des Superieures
qui fuccederent a Mada-
&»~ Renaudot , & qui
-ocr page 159-
I 5 6 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
i6)i.
" Fort pen de jours apres (avoir re-
lt r. » c,u les religieufes de Lieffe ) elle re-
La mere An- „ cur encore |a {(Em c]q ]yj \e R01 Qia
gehqu: reSoit ' .          ,                                                   .
ties reiigieu » noine de JN otre- Dame , depuis Ab-
fo d= diffe- „ be deHaute-FoncameJaquelle etoit
rens monaf-            ,. , _ -           -f.         ' I .
»eres.           » rehgieme de "Loilinance, Pneure de
w Fontevraur , & quatre autres de
« Chanteloup avec une novice de la
» meme maifon.
» Dans le mime rems , (continue
w toujours la mere Angelique de faint
» Jean ) la mere Angelique ai'ant ap~
» pris de la mere Pneure de Gif, qui
» etoit a. P. R-, que fa niece qui etoit
>> une fille de vingt-quatre ans , reli-
« gieufe de la meme Abbaie de Gif,.
» etoit tombee malade de la petite ve-
» role chez Madame de Miramion ,
m qui l'avoit prife pour compagne de
w fa fille , auili religieufe de Gif, qui
leine Hcbeit , qui 6toit    o&obre r7?o. Apres quoi
juece de M. Arnauld de    ce monaftere , qui depuis
Poiiiponne , 8c quiavoit    long-term avoir des Prieu-
iti elevee a P. R. , etant    res perpetuelles , eft rentrc
devenue Pneure de Lieff-    dans fon droit d'election
tn i6>,s , lit revenir ces    triennale. On a inferS
deux religieufes. C eft a    dans le troilleme volume
elle que la mai'bn eft re-     des vies mte'tej]antes &•
devabl'- d- t'ecabliflement    idiRantes , Stc. un Me-
entier de !a terorme,qu'el-    moise qui conrient err
le a fourenue jufni'a     abrege 1 hiftoirc du mo-
Biorr, arrivee le 14 mars    naftjrede Lieffe , 8c !a fur-
1717. Le bienyaeteen-    te des Superieures qui
tretenu par Madame Jnlie    l'onr gouverne , p. 491-
Yittoire de Rohan Cha-    to,. / . Mem. TV u Rtk
tsi, qui eltjiiorte le 10    XJI.f. fS,
-ocr page 160-
I. P A R T I E. Llv. Fill. I 57
» etoit avec elle; & fachanc que ladite
" Dame ne pouvoit la garder , parce-
" qu'eile avoic des enfans chez elle ,
» qui auroient pu g-igner le mal, ( ce
w qui metcoit la bonne Prieure dans
»une peine extreme , ne fachant
» que faire pour fecourir fa niece ,
« dont I'Abbefle qui s'en devoic tenir
» plus charges qu'eile , ne fe metcoit
» nullement en peine : ) la mere An-
» gelique ne l'eut pas , dis-je , plutot
» appns ciu'elle fupplea a. Tindirrerence
» de Tune & a. rim-puiflance de l'autre.
» Elle donna ordre dans le moment
» qu'on tranfportar cecce religieufedans
» une chambre proche le monaftere de
» P. R., & donna charge a. une fern-
's me a qui appartenoit la chambre, de
» fervir cette malade, aupres de la-
» quelle elle mit encore une religieu-
» le converfe d'Arras, qui avoit etc
" quelque terns dans le monaftere de
n P. R. & qu'on retiroit encore au de-
« hors chez une bonne femme ou on
» l'entretenoit. On faifoit dans le mo-
» naftere tous fes bouillons & les re-
» medes neceflaires a la malade, pour
» laquelle on eut un foin exrraordi-
» naiie , fans que Madame de Morant
» Abbefle de G if s'en mciat en aucune
t> fa$on, iinoa que la malade etant eq,
-ocr page 161-
t$% HlSTOlRE DE PoKT-ffOlkt*
' }> grand danger , elle vint avec tin*
» four converfe qu'on lui avoit deman-
" dee pour la metrre aupres de la reli-
» gieufe. La mere Angelique fit en-
» trer la jeune Abbefle dans le deflein
» de lui infpirer quelque gout pour le
» bien (74); car on craignoit beaucoup
» qu'une jeune Abbefle de 1 z ans n'ap-
» portat on grand changement au bon
» ordre que Madame de Mornay , der-
» niere Abbefle & niece des deux pre-
» cedenres y avoit etabli. Elle entra
» done dans le monaftere de P. R., oii
» la mere Angelique lui fit routes les-
» carreflfes poflibles, Le meme jour 13
« mai, il etoit deja entre dix-neuf re-
» ligieufes de Belle-Chafle , a la priere
a de M. de la Haye , qui prenoit foin
*■ d'elles & qui fe promettoit que cela-
» leur ferviroit. Le lendemain 24 dn
» mememois, fix religieufesde Mont-
» martre y entrerent, deux Dames
» Charpentier , deux Dames Parfaits
»•& deux Dames Brion. Les quatre
» premieres qui n'avoient jamais vti la,
n maifon, ni la mere Angelique , fu-
(74) Dieu fe fervit de   mere Angelique, T. ly,
a mere Angelique pour    lett. 4-8 p. iK;. lett. 189
toucher & convmir cette   p. 187. lett. 490 p. 104V
jeune Abbefle. Elle fe de-    lett. 49; p. xo8. lett. < 08.
mit & fe retira a P. R.    p. 141, lett. «60 J. 5;i?
Votea lw letues de la    tio„
-ocr page 162-
I. Partie. tlv. VIII. r5^
»> tent fi fatisfaites & fi ravies de la "
» maniere dont la mere leur avoir parle
» & les avoit recues , qu'elles ne pon-
s' voient plus la quitter , quand il fal-
» lut qu'elles s'en retournaiTent.
Jufqu'ici la mere Angehque de faint
Jean, dont nous avons fiuvi les re-
marques , avoir compte les religieufes
etrangeres, qui venoient a P. R. & y
ecoient recues avec bonte •, mais le
nombre en devint fi grand qu'elle fe
laflfa de le faire. On en peut toutefois
juger par plufieurs lettres que la mere
Angelique ecrivit fur cefujet(7 5) Sc
flirtout par celle du 24 Septembre 1652
a M. de Barcos.
" Nous avons bien ete vifitees , dit-
» elle (76), de quatre cens religieufes de-
» tout ordre •, il me femble que 9'a ete
» une finguliere providence de Dieu.
» Cela a donne un peu de travail, mais
» non,par fa grace, grande diftraclion ;
» au contraire ces vifites nous onrdon-
» ne fujet de reconnoitre les grandes-
>* obligations que nous avons a Dieu ,,
& a ceux qu il lai a plu donner pour
(75) Lett. 43-5. T. 1. p.     mtupfer.
j-.i8.lett. 436 tt 438-, P.
         (7«)Mem. 2.X11. Rel.
113. Noui lomnus afalji-     J-Part- T. I. p. "4- Ex"
mes tie rehgieutt* ;ii en eft    trait d'une lettie de la me-
■venu troii ceni'nom voir...     re Angcliq'i? : c'eftla475^
Pen en ont profite , mais    T. !•£• 184,
frefjue twttJ o«< eli d&-
-ocr page 163-
ISO HlSTOTRE t>V. PoRT-ROlAt.
» nous inftruire de nos devoirs ( far--
» tout a M. de Saint Cyran notre bon
» pere qui eft avec Dieu, & qui a etc
»le pnncipe de notre bonheur ) ,
» voiant ces pauvres filles fi deftituees
» de eonduite que eela fait pitic.
» D'ailleurs elles fe font detroiupees
» de tout ce qu'on leur avoir dit de
« nous; & en jugeant par nos maxi-
» mes & l'ordre general de la maifon,
» elles nous ont eftimees incompara-
» blement plus que nous ne valons j
» & plulieurs fe font renouvellees, ou-
» tre huit qui nous font demeurees.
«< Nous en avons eu pour un jour juf-
s> qu'a cinquante, fans que Ton ait ete
" incommode pour leur nourriture ,
» ni qu'elles aient caufe aucun defor-
« dre, quoiqu'ily eut dans cette mai-
w fon jufqu'au nombre de cent qua-
si tre-vingt-deux perfonnes. Jamais il
» n'y eut plus de nlence,graces a Dieu ,
sj ni nous n'eumes moins d'incommo-
» dite pour le vivre , encore que tou-
» tes chofes aient ete fort cheres, 8c
» prefqu'un tiers plus que les annees
» palfees. Je vous prie tres humble-
»> menr, mon pere, de prier Dieu que
*r nous foions vraunent reconnoiflan-
» tes de ces graces. Nous avons vu
» des religieufes, qui ont iufqu a cin-
-ocr page 164-
I. Part ie. Llv. Fill. \6i
» quante mille livres de rente , qui xq, 1w "
» fouffient la neceflite &c s'eftiment
» pauvres ; nous qui n'en avons pas
« dix , nous ne fouffrons rien. Cela
» me fait peur , voi'ant combien nous
» fommes indignes d'une telle protec-
» tion & Ci particuliere bonte que Dieu
w a pour nous.
Ce qui donna occafion a ces entrees LJi*'.
fi frequentes de religieufes etrangeres aes mi'Vd*
dans le monafterede P. R., ce fut le la c5,IST"ga'
bruit de l'accueil favorable fait aux pespar lame-
filles de la Congregation de Notre- "Antique.
Dame de la ville d'Etampes, qui
etoient venues a Paris comme plufieurs
autres communautes de la Campagne
qui n'etoient pas en furete dans leiirs
rmifons. Ces pauvres filles etant arri-
vees au fauxbourg faint Jacques fur les
neuf heures du loir , la veille de la
Trinite, z 5 de Mai, fe crouverent dans
une extreme inquietude , ne fachanc
ou elles pourroienr fe retirer pour cette
nuit, parce qu'elles devoient aller cha-
cune chez leurs parens , & qu'il n'etoit
pas poffible d'aller chercher leurs mai-
ions a une telle heure (77).Elles s'aban-
donment done a leur chagrin & aux
p leurs , lorfqu'une d'entr'elles , qui
(77) Mem. XTI. Rcl. T. z. p. 85. Voi'eilaletU
4j<
dela mete Angelique T. 1. p. 110.
-ocr page 165-
I<?2 HlSTOlRE DE PoRT-Ro'lAX,
avoir fervi Madame le Maitre avarit
que d'etre religieufe , fe fouvint en
voi'ant le monaftere deP. R., de la cha-
nrc qu'elle avoir appris qu'on y exer-
$oir: elle dir a. ks foeurs de ne point
s'affliger; qu'elles eroient aupres d'une
maifbn donr elle avoir aiTez de con-
noilTance pour eiperer que fans doute
on ne refuleroit pas de les loger,fi elles
s'y adreflbienr. La neceflire ou elles
fe rrouvoienr, les y fir bienrorrefoudre,
quoiqu'elles fuflent forr prcvenues con-
rre P. R. La mere Anrelique ai'ant
ere avertie qu un couvenr enner de re-
ligieufes lui demandoir l'hofpiralire y
ne fachanr ou fe refugier & eranr ex-
poses a rous les perils d'un rems de
guerre, elle en rut aulfi touchee de
companion que fi c'eufTent ere fes pro-
pres fceurs. Confideranr qu'elle ne
pourroir pas les placer au dehors, oii
il n'y avoir ni logemens ni meubles
pour ranr de filles , elle crut que la
charire qui eft au-deffus de roures les
loix , la difpenfoir de l'obligation d'a-
voir une permiifion pour les faire enrrer
dans le monaftere, & elle les y recur
au nombre de vingt-cinq, avec une
plenitude de cceur, qui ne fe peut ex-
primer. Outre les vingc cinq religieu-
les qu'on recut au dedans > il y avoic
-ocr page 166-
----------------
I. Par.tie. Llv. V11T. 16}
encore fepr penfionnaires qu'on ren------------
voioit a leurs parens , & quelques au- '
rres perfonnes qui n'entrerent point,
mais dont la mere Angelique reconi-
manda qu'on eut grand ioin. M. d'An-
dilly , qui etoit au dehors, fe charges
lui-meme d'executer cet ordre de la
mere Angelique : on pouvoit s'en rap-
porter a lui.
Le lendemain , jour de la Trinite,
ces bonnes religieufes aflifterent a la
MefTe conventuelle & a la ceremonie
de la veture de la fceur Euphemie Paf-
cal , fceur de l'illuftre M. Pafcal.
Plufieurs autres religieufes qui etoienr
venues pafler la fete avec celles de
P. R., fe trouverent a cette ceremo-
nie , apres laquelle les religieufes d'E-
tampes s'en allerent. Mais ll y en refta
un fi grand nombre d'autres qu'elles
remplirent prefque le refe&oire ; de-
forte que la plupart des religieufes de
la communaute n'eurent place qu'a la
feconde table (78). Le peudetemsque
les religieufes d'Etampes demeurerent
a P. R., fervit a les detromper & a
diiTiper , da moins en partie, les pre-
ventions qu'on leur avoit infpirees con-
tre cette fainte maifon.
La mere Angelique ecrivit auffi-tota
(78) Mem. XII. Rel. T. i- p- fy>
-ocr page 167-
I<?4 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAIr
M. l'Archeveque de Paris (79) , pouf
lui rendre compte de ce qu'elle avoir
fair, efperanr qu'il ne defagreeroit pas
qu'elle eut ouvert la porte Jumonaftere
a ces bonnes religieufes dans une fi
grande neceffite , fans fa permiflion.
M. l'Archeveque, qui avoit une eftime
fiarriculiere pour la mere Angelique ,
ui temoigna qu'il etoir tres farisfair de
fa conduire , & lui donna une permif-
fion generale de fa ire enrrer roures les
religieufes qui fe prefenteroient.Depuis
ce jour on ne vit plus que des proceiTions
delapliipartdesreligieufesquis'etoient
lefugiees a Paris , venir a P. R. Il en
venoit de Montmartre, de Chelles , de
Gif , de Malnoue , de Monrargis, de
Ponr-aux-Dames , de S. Antoine de
Poiffi , de la Villerte, du ClialTe midi,
de S. Eutrope , & de divers autres mo-
nafteres de roure forre d'ordres ( 80).
La mere Angelique recevoir avec une
cgale charire routes ces religieufes qui
amftoienraveccelles de la communaute
a l'eglife, au refe&oire , a la confe-
rence. Elle leur parloir avec une ouver-
ture de cceur & une bonte , qui ga-
gnoient d'abord leur affection. Elle ne
les enrretenoit que de chofes qui pou-
(?9) Lett. 4J7, T. 1. p. lii.
(80; Mem. XII. Rel. p. j».
-ocr page 168-
L Par.tie. liv. VIII. 165
voient leur etre utiles , les porter plus
a Dieu, leur dormer plus de mepris du
monde & d'amour de leur vocation.
Elle leur reprefentoit les devoirs aux-
quels elle engage, avec tant d'ardeur &c
de force , queues en etoient toutes ra-
vies , & ne pouvoient fe lafler de l'en-
tendre. Un jour qu'elle s'entretenoit
avec quelques religieufes de Chelles fur
la reforme , la tolerance , le fupport du
prochain , & autres fujets fur lefquels
elles lui demandoient des avis; deux
de ces bonnes filles fe tournoient fou-
venr vers la mere de Ligni, qui etoit
froche d'elles, & de fois a autres elles
embrafloient, en lui difant: Ho J que
vous etes heurcufes d avoir une ulie mere 1
En general la mere Angelique fervit
beaucoup a plufieurs de ces religieu-
fes (81) qui prirent une connance
particuliere en elle , & fur-tout a quel-
ques abbelTes fort bien intentionnees ,
qui l'entretenoient fouvent en particu-
lier , & prenoient fes avis , foit poun
le reglement de leur maifon , foit pour
leur propre conduite. De ce nombre fu-
rent Madame de Chevreufe , abbeffe
(81) File en gagna mi-    toutes bonne volants' tie fer-
ine
quelques-unrs : Mous
    vir Dieu. C'ejl pour habite*
a-vons gagne £ 'a guerre
,
    les ceilules que la grace Hff
dit-e!le i M. lc MaStre ,
    /. C.fait batir. Lett. 461..
4f>u\e Bcne'tfiHmes , qwi eni
    f- *• P'' i°»
-ocr page 169-
T.66 HlSTOIRE DE PoRT-ROIAE.*
de Pont-aux Dames ; Madame de Vau-
celas, coadjutrice , puis abbeife de
Reaulien an diocefe de Soiflons ; Ma-
dame de la Tremouille , alors abbefle
de Jouarre , qu'elle avoit connue au-
trefois au Lys , lorfqu elle en etoit
coadjutrice , dans le tems que la mere
Angelique y fut envoiee pour travailler
a la reforme de cecre abbaie. Madame
de Beauvilliers, abbeffe de Montmar-
tre , qui avoit mis la reforme dans fon
abbaie , avant que la mere Angelique
l'eut mife a P. R. des Champs, voulut
audi voir cette celebre reformatrice ,
& s'y fit porter en chaife , ne pouvant
y aller autrement, a caufe de fon grand
age & de fa foiblefle. Ce fut de part &
d'autre une grande efrufion de coeur ,
& des tcmoignages reciproques d'efti-
me & d'amitie. Madame de Montmar-
tre fit promettre a la mere Angelique
qu'elle pafleroit chez elle en s'en re-
tournant a P. R. des Champs. Elle en-
voi'a Mefdemoifelles de Bethune fes
nieces a P. R., & temoigna qu'elle de-
firoit fort que la mere Angelique leur
parlat, perfuadee que fes avis pour-
roient leur erre tres utiles. Depuis ce
tems-la ces deux Abbe fifes furent en
Jiaifon de lettres (82). La mere Angeli-
(Si) Mem. ou Rel. T. 2. p. jj.
-ocr page 170-
_._
I- Par tie. Liv. VIIL \G1
que en ecrivit vine le 24 o&obre 1652 , ,
a Madame de Beauvilliers , abbeiTe
de Montmartre, qui en fut fi charmee,
qu'elle ordonnaque cette lettreferoitmife.
dans un coffre de velours verd , avec les
reliques plusfpeciales.
C'eft ce que Ma-
dame de Vaucelas , qui etoit pour lors
aupres de Madame de Montmartre ,
manda a Madame la marquife d'Au-
mont, qui lui avoit ecrit pour la prier
de lui faire favoir comment cette Ab-
betfe avoit re^ue la lettre de la mere
Angelique, la priant en meme-tems
d'en envoi'er une copie •, ce qu'elle
fit. (81*)
                                                   tin.
Pendant que la mere Angelique exer- .Eut^fP- R;
goit ainli la charite a Pans, les pieux apres U for-
tic des rcl>»
folitaires l'exer^oient d'une autre rna-"^^
niere dans le defert de Port-Royal des
Champs, ai'ant a. leurtete M. le Due de
Luines , qui s'y etoit retire pour ne plus
penfer qu'a fon falut. Il faifoit fur-tout
de grandes charites, foit en affiftant les
pauvres gens qui vivoient dans les bois,
a caufe de la znUeve dont la campagne
etoit affligee par la guerre civile , foit
en faifant travailler les pa'i'fans a aug-
menter les batimens du monaftere. Il
fit auffi fortifier fbn chateau de Vaur
jnurier , ou les folitaires s'etoient reti-
tft*) C'cftULett. }?j. T, J., p. l°S~
-ocr page 171-
-           - - — __ —
I 68 HlSTOIRE DP. PoRT-ROlAt.
I(j,2> res , ne fe trouvant en furete, ni anx
granges , ni dans le monaftere. On ob-
nnt permiflion d'y tranlporter le S. Sa-
crement. Les SS. Hermites, a 1'exem-
ple des religieufes , faifoient jour Sc
nuic l'affiitance devant le S. Sacrement.
C'eft ce que la mere Angelique mar-
quoit a fa Reine de PoTogne ( 83).
On fortifia de meme le monaftere ,
& on batit huit tours le long des
murs (8^). M. le Maitre avoit tou-
jours a propos quelque paflage de l'E-
criture, lorfqu'on le rencontroit dans
ces travaux : Circumdate Slon , & am-
Travaux desphclimini earn , difoit il un jour a M.
fbhuires. foname,narrate in turribus ejus,ponite
cor da in virtute ejus
(85). Beaucoup
defolitaires prenoientplaifir a manier
la truelle , & Ton ne pouvoit en les
voiant ne pas fe fouvenir du terns d'Ef-
dras, ou le peuple de Dieu batiflant
Jerufalem, tenoit la truelle d'une main
& Tepee de l'autre. M. de Luines fe
livroit lui-meme a ces travaux avec un
zele & une joie qui raviftbit tout le
anonde. Son humilite lui faifoit croire
(8;) Lett. 4ji. T. 1.    premiere au faint Sacre-
p. no ut.                       ment , la feconde a la
(84' Vo!ezlalettre4f 5.    fainre Vierge , &c.
T. i.p. 144. dans laquel- (85) Font. T. p. n 8f
Jela mere Angelique mar-    {in", lb. Rel. XII. T. 1.
que qu'elle dcfire que ces   p. y^.
tours foieut dediees , la
qu'il
-ocr page 172-
- • ■
I. P A R T I E. LlV. VIII. I 6)
qu'il etoit indigne de rendreces fervi- , ,,,
" s ,               r                     ■ a 1                  , 1051.
cos a des perionnes qui tachoient de
fervir Dieu en efprit & en verite. Il
veilloit a tout, & avoit dans ce petit
canton la vigilance d'un General d'ar-
mee. On avoit leve un bon nombte de
fufiliers, auxquels il faifbit faire l'exer-
cice : il y en avoit jufqu'a trois cens
dans les avenues. M. de Luines veil-
loit a la confervation des folitaires ,
qu'il avoit retires dans fon chaceau ,
avec une tendreffe & une charite qu'on
ne peut exprimer. II faifoit auni de
grands convois, pour mener a P. R.
de Paris les proviiions dont on y avoit
befoin.
Pendant ce tems on faifoit fouvent liv.
faire l'exercice. On voioit prefque tous ^tlnl'"^*'
les folitaires divifes par brigades. Leur aimes.
hermitage etoit metamorphofee en
corps de garde , & devenoit prefque
une place forte contre des ennemis vi-
fibles, apres 1'avoir ete jufques-la con-
tre des ennemis invifibles. De pauvres
reclus etoient tout d'un coup traveftis
en gens de guerre , montoientla garde,
fe partageoient en compagnie , & veil-
loient le jour & la nuit. Jamais on n'a
vli des foldats fi bien difciplines. Mais
tout cela fe faifoit fans rien diminuer
de leur penitence,taat ils en avoient l'a-
Tome III
                           H
-ocr page 173-
I70 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt."
"iOii. mourgrave dans le cceur; enforce que
ce qui fembloit devoir etre la caufe
d'un relachement par la confufion des
armes & le melange de tant de monde
qui etoit venu fe joindre a eux , etoit
au contraire un nouveau furcroit de
penitence & de mortifications. Les ha-
tits de penitence etoient changes en ca-
Jfaques militaires; mais des habits con-
verts d'or 8c d'argent couvroient des
haires &c des cilices; 8c tout cet equi-
page de guerre etoit pour des foldats
qui ne cellbient pas d'etre penitens. On
voi'oit de vieux capitaines reprendre
leur ton de commandement & un me-
tier depuis long-terns enfeveli dans
l'oubli.Ces vieux routiers, (dit M. Fon-
taine ) M. de Pontis ( S 5) , M. de la
Petidere , M. de la Riviere , M. de
Beaumont ( 86) , M. de Belli & plu-
fieurs autres, faifoient voir qu'ils fa-
voient faire autre chofe que de manier
une beche, de garder des bois , ou de
s'occuper a des ouvrages vils , propor-
tionnes a la profeflion de penitens. lis
(8() Font. ib. p. 114.      portoient les armes, A la
■ II eft dit dans une note   tete defquels le met M.
p. 131 du recueil de pie-   Fontaine,
ces, que M. Pontis vint (8S) II avoit comman-
i P. R. en 1653. S'il n'y   de la cavalerie Venitien-
cft venu que cette annee ,    ne dans l'ifle de Candie,
»1 o'a pu en i«f 1 etre du   Mem. du Folic , p. |ij,
Jiombre des (plitaires qui
1—......-----------------
-ocr page 174-
I. Par tie. Llv. Fill. 171
ctoient tout honteux de paroitre dans ^
un etat & dans un emploi, qui leur
avoit coute tant de larmes •, mais ils
avoient la confolation de favoir qu'ils
ne le faifoientque pour la defenfe d'un
lieu confacre a Dieu depuis tant de
fiecles.
Au milieu de ces facheufes neceflites LT-
qui fatfoient gemir M. de Saci , ce Eut de u.
faint Pretre , plus tranquille & plus in- Ueu ^ j^s a^
trepide que faint Jerome (qui avouoit verfues,
autrefois que le bruit des armes, dont
il etoit occupe , quoiqu'il ne le vit que
de loin, l'empechoit de continuer fes
travaux fur l'Ecriture , ) ce faint pre-
tre , dis-je , n'interrompit rien de fes
occupations & de fes exercices ordi-
naires de piete , & il difoit la melTe a.
tous ces foldats avec une paix admira-
ble (87). C'etoit un autre General & un
autre futveillant, qui fe donnoit plus de
garde des ennemis invifibles, que les
autres ne faifoient de ceux qui ctoient
vifibles. Il exhortoit ces foldats a ne
rien omettre de leur autre milice plus
fainte, depreter feulement leurs mains
au moufquet &: a. l'epee, pnifqu'il le
falloit ainfii , mais de donner tout
leur coeur aux armes fpirituelles, aux-
quelles Dieu les avoit appliques &
(87) Font. ih.
H if
-ocr page 175-
17* HlSTOIRE DE PoRT-ROl'At?
"~T777 exerces par ce long oubli de leurs an-'
ciennes armes. Ainii Dieu au milieu
de ces defordres fe confervoit la un
homme pour retenir tout dans l'ordre,
par fa prefence, par fes paroles &C par
fes prieres. Il detournoit phis lui feul
les ennemis de ce lieu par les facrifices
qu'il offroit a Dieu dans la chapelle de
cette petite fortereffe, & par les lar-
mes dont il les accompagnoit, que ne
pouvoit faire les autres par tout le
bruit des armes.
tvi*.
          Le plus grand mal que M. de Saci
Decision de trouvoit Jans ce trifle etat, etoit qu'on
M. de Saci ,                          ^                   , '                I .
fur ceite pre- n en hit pas aliez touche. U ne doutoit
medmi"ifaut Pas clue ^ ^es homines entroient dans
tepouffer la un veritable efprir de penitence, Dieu
force.Flr Ian'appaisat bientot fa colere ; qu'ainil
il falloit penfer a fe convertir de tout
fon cceur & prendre garde de ne point
contribuer par fes peches particuliers
aux calamites publiques ; que tous
les chretiens en general devoient faire
penitence , a l'exemple des Saints, qui
dans de femblables miferes fe redui-
foient autrefois au pain & a 1'eau. fl
gemifloitcontinuellement, ne pouvant
fe reprefenter fans larmes, qu'un lieu
ou Ton n'entendoit auparavant que
les louanges de Dieu , retentit alors du
jbruit des armes <Sc du tambour ; cel?t
—i^_____ ____
-ocr page 176-
-----------------.
I; P A r r 11. Llv. VIII. 173
lui paroifToit tenir quelque chofe de
l'abomination de la defolation mar-
quee par Daniel. Mais ce qui lui perc.a
le coeur fut un cas de confcience qu'on
lui propofa alors : favoir fi on ne pou-
voit pas tirer tout de bon fur des coil'
reurs ,
qui viendroient fe prefenter aux
portes pour les forcer, ou qui approche-
roientdes murailles. M. de Saci repon^
dit qu'il n'ignoroit pas ce que les loix
humaines permettent dans ces rencon-
tres , mais qu'il y avoit un autre droit
plus facre , qui defend a ceux qui fe
iont conf.icres au fervice de Jefus-
Chrift de repandre le fang des hom-
ines pour lefquels il eft mort. Cela
arreta d'abord les efprits ; mais le dan-
ger ai'ant augmente , quelques-uns
commencerent a dourer de la folidite
de la decifion de M. de Saci, & dirent
que quoiqu'elle fut la plus chretienne,
elle n'etoit pas la plus fure •, que fi on
la fuivoit,on etoit expofe a perir, parce-
que ceux qui viendroient attaquer ,
fachant qu'on ne portoit des armes
que pour la forme, feroient tout ce
qu'ils voudroient contre des gens qui
ne repoufferoient pas la force par la
force •, que par cette conduite on con-
tribuoit a armer l'infolence des gens
de guerre : on s'autorifoit audi de l'e-
Hiij
-ocr page 177-
r74 Histoire de Port-roYai.
(jr2. xemple des Machabees. Neanmoins
M. de Saci ai'ant ete confulte de nou-
veau, on fe rendit a fa decifion :
il leur reprefenta que Jefus - Chrifi:
avoit ordonne de remettre l'epee
dans le foureau ; que felon les
Canons , les ecclefiaftiques & les pe-
nitens, bien loin de pouvoir tuer,
n'ont pas meme droit de porter les
armes •, que les foldats qui avoient tue
dans une guerre, meme jufte &c legi-
time , etoient foumis a la penitence >
que c'etoit la l'efprit de Jeius-Chrift ,
le fentiment des Peres, & en particu-
lier de faint Auguftin, qui inftruits a
l'ecole des Apotres , nous enfeignent
apres eux que nous devons donner
notre vie pour nos freres , & nos de-
btmus anlmas ponere pro fratribus.
Quant a la loi naturelle , qu'on pre-
tendoit qui permet de repoufler la force
par la force , M. de Saci les pria de re-
marquer que ce n'etoit-la que la loi
naturelle des betes, 8c non pas celle
que Dieu imprime dans la raifon &c
dans la nature des hommes , & fur-
tout dans les cceurs des chretiens : que
fi les loix civiles le toleroient , elles
ne 1'approuvoient pas, fe contentant
de ne pas punir ceux qui le font •, qu'il
ne falloit pas alleguer contre cela de«
-ocr page 178-
I. P ART IE. Liv. Fill. 175
inconveniens & des avantages humains, 1651,
parceque ce feroit le vrai moien de mi-
ner toutes les maximes de la difci-
pline & de la ioi de l'Evangile , qui
font toujours combattues par la pru-
dence de la chair & par des raifons
terreftres. Les Solitaires demeurerent
perfuades de toutes ces raifons & au-
tres que leur apporta M. de Saci, Sc
fe conformerent a. fa decifionavec tome
la docilite poffible. Qu'on juge par-la
de l'efprit qui les animoit. Cependanc
il s'eft trouve des gens capables de por-
ter la calomnie contre ces pieux foli-
taires, jufqu'a les accufer de fe forti-
fier en aflez grand nombre, pour pou-
voir troubler un jour le Roiaume par
les armes & porter par-tout le feu &c
le fer. On a vu, & en verite il faut
l'avoir vu pour le croire, un Arche-
veque (88) accufer fans .aucune crainte
de Dieu, dans une requete imprimee
ik prefentee a Louis XIV, ces humbles
folitaires de former des cabales , d'en-
feigner des herefies dangereufes pour
l'Eglife & l'Erat, & d'avoir deflein ,
apres avoir emploi'e tous les argumens
de la faufTe eloquence pendanr qu'ils
ctoient foibles, de prendre enfin les
(18) D'Aubuflbndela Feuillade , Archevequed'Em-
fcrun.
H jv
-ocr page 179-
Ij6 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAl.
armes des qu'ils fe fentiroienc afTez
puifTans pour erablir leur fe&e par la
force. Mais ne prevenons point l'or-
dre des tems; nous aurons occafion
de parler de la requete de M. d'Em-
bran. Revenons plutot fur nos pas ,
8c reprenons une affaire importante
qui fe paffa au commencement de cette
annce \G52 , au fujet des calomnies
avancees par le Pere Brifacier.
CeJefuite, l'un des plus emportes
ecrivains de la fociete , qui avoit me-
ritc d'etre choiii pour aller folliciter a
Rome la condamnation du livre de la
frequence communion, en etoit revenu
couvert de confuiion (89). Le mauvais
fucces de fon voi'age excitant vraifem-
blablement fa mauvaife humeur , il
f>ublia vers la fin de l'an 16 5 r , un
ivre intitule le Janfemfme confondu ,
?[ui fut affiche dans Paris , fe vendant,
elon le titte,duns le cloicre des Jejuices.
Cet Ouvrage etoit rempli des plus
horribles calomnies contre les perfon-
nes les plus innocentes, fpecialement
contre M. de Callaghan (90) Sc con-
(89)  Mem. T. i. Rel.   fait Pretre , & rc9ut le
XII. p. 100 iSc fui /.
            bonnet de Dofteur de Sor-
(90)  M. de Callaghan   bonne. Il receurna enfui-
ftoit nn Gentilhominelr-
   te dans fa pairie , pour
landois, qui avoit fait fes
   fervir fes compattiotes ,
itudes en fjance, ou il fut
   & t% fit beaucoup efti-
-ocr page 180-
I. Partis. Llv. Fill. 177
kte les religieufes de P. R., dont M. "
de Callaghan etoit ami. Le Pere Bri-
facier portoit dans ce libelle diffama-
toire la-calomnie & la folie , jufqu'a,
traiter les religieufes de P. R. de vitr-
ges folks
, d'impenitentes , d'afacra-
mentaires,
fans religion Safaris maurs /
8c il ofoit alTurer qu'une des regies de
leurs conftitutions portoit qu'il etoit
bon de mourir fans facremens, pour
imiter le defefpoir de Jefus - Chrift.
Des perfonnes ae probite , d'honneur
& de diftinction ne purent etre indif-
ferentes ni garder le fdence fur de pa-
reils exces. Madame d'Aumont en-
tr'autres, fe crut obligee d'ecrire a M.
l'Archeveque , pour luidemander qu'il
fit faire reparation aux perfonnes ou-
tragees & dechirees dans ce libelle.
Elle reprefentoit a M. de Gondi, que
c'etoit elle-meme qui avoit procure a
M. de Callaghan la cure de Cour-Chi-
verni, pres de Blois, fur la connoif-
fance qu'elle avoit de fa piete & de
mer. Etant revenu en    mont. Son attachement 2
France en 1*47 , il pafla    la doctrine de 1'Eglife, Sc
deux ans a P. R. avec    a la maifon de P. R. lui
M. Rebours & M. Sin-    attirerent la haine des Ji-
glin, 8c quitta cette mai-    fuites , & les calomnies
fon pour aller prendre    du P. Brifacier. Ce faint
pofleflion de la cure de    Pretre mourut l'an i««4,
Cour Chiverni, a laquel-    & fouhaita d'etre emeries
le il fut nomme par Ma-    i E. R.
to>c la Marquife d'Aa-
H Y
-ocr page 181-
......                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         - ■ ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
I78 HlSTOIRE DE Poi^T-ROlAL.
j^-2 fori merite , des le terns qu'il demeu-
roit aupres de M. l'Eveque d'Avran-
ches fon beau - frere. Elle ajoutoit
qu'auffi-tot que M. de Caliaghan avoit
cte en polTdlion de fa cure , & qu'il
avoit commence par fes inftruclions
folides adonner de 1 horreur dupeche,
les Jefuites avoient excite contre lui
une violente perfecution; qu'ils avoient
enfuite charge le Pere Brifacier de le
dechirer en pleine chaire comme un
heretique & un mechant; ce qui 1'au-
roit entierement perdu dans l'efprit du
peuple s'il ne s'etoit purge par un ecrit
tres rriodere (91); que c'etoit pour cela
que le Pere Brifacier avoit fait le li-
belle dirfamatoire , dont elle prenoit
la liberte de demander juftice a M.
l'Archeveque de Paris , dans le Dio-
cefe duquel il avoit ere publie & affi-
che aux portes meme de la Cathedra-
le. Elle finiflbit enconjurant le Prelat
de ne pas laifler impuni celui qui mepri-
foit fon autorite , en traitant fi injurieu-
fement les filles de P. R.,qu'on nepou-
voit ainfi accufer fans que cela retom-
bat en quelque facon fur lui.
c"«de Pendant ce terns la mere Angelique
ia mere An & les religieufes de P. R. etoient
geli^ue Hans
1 affaire <iu (9.1J Sous le rirre de Fhilofatnr itenxai. Voi'ez f»
*. Brifacier. juihHcauon daas I'mnoctnceir Uve'rite Q[]>rjmi<u
-ocr page 182-
1. Par tie. Liv. Fill. 179
fort tranquilles , prenant feulement kJcj,
occafion de ces calomnies , pour s'ani-
mer a fervir leur divin Epoux avec en-
core plus de fidelite : c'eft ainfi que
s'en expliquoit la mere Angelique.
» J'ai lu , difoir-elle, dans une lettre
» a M. Arnauld (91), par rencontre
» & par la perfuanon de Madame
» d'Aumont, le livre du Pere Brifa-
» cier, qui m'a etonne & m'a affli-
" ge l'efprit plus que je ne le puis
» dire , en voiant un religieux & un
» pretre publier de fi horribles im-
» poftures & de fi etranges calomnies.
» Mais enfin tout ce qu'il me femble
»> que cela doit produire en nous , eft
» un defir que Dieu nous fafTe la grace
» de vivre aufli chretiennement 8c
» aufli faintement qu'on nous accufe
» d'etre mechantes , & de nous ren-
» dre par fon fecours aufli irrepre-
„ henfibles dans les moindres chofes >
» qu'on nous dechire comme crimi-
» nelles dans les grandes.
Neanmoins la mere Angelique fe
determina par le confeil de quelques
amis a ecrire a M. 1' Archeveque, qu'on
favoit avoir deja donne le livre du Pere
Brifacier a examiner a M. Robert Du-
val , pour lui en faire fon rapport.
(?i) Lew. }«?.T.z. p. toy.
H vj
-ocr page 183-
I So HlSTOIRE DE PoRT-Ro'lAI.
i(j,-2 Apres lui avoir reprefente en des ter-
mes tres refpe&ueux par une lettre du
17 Decembre (93), que depuis plu-
fieurs annees les religieufes de P. R.
fouffroient en patience la perfecution
que leurfaifoient les Jefuites , & les ca-
lomnies qu'ils repandoient contre elles,
fans l'avoir importune par aucunex
plaintes , elle ne pouvoit pas s'em-
pecher de fe plaindre des exces du
Pere Brifacier. Elle lui marquoit
qu'en faifant juftice aux religieufes, il
fe la feroit a lui-meme , & qu'elles
eiperoient qu'en confequence de la
bonte , par laquelle il les avoit tou-
jours foutenues depuis tant d'annees >
il les traiteroit encore en cette rencon-
tre avec des fentimens charitables &
paternels.
tvui.
         La mere Angelique ne fut pas trom-
cenfure le li- pee dans Ion attente :1a vente &1 m-
vredup.Brinocence trouverent de la protection
a l'Archeveche, Dieu difpofa tel le-
nient le cceur de M. l'Archeveque ,
qu'il publia le 29 Decembre 1651 la
cenlure fuivante contre le livre intitu-
le te Janfenif'me confondu, par U Pere
Brifacier, &c.
(94).
« Jean-Francois de Gondy , par la
X?;) Lett. 374. T. %. p.'io , ft.
<^t) Mem. du foITep. 518^
-ocr page 184-
I. Par tie. L'iv VIII. 181
» grace de Dieu & du S. Siege apof-
» tolique , Archeveque de Paris, aux
» Archipretres de fainte Marie-Made.
» leine & de faint Severin, falut. Ce
" n'eft pas fans grande raifon qu'un
»» des plus illuftres Peres de l'Eglife a
» dit,qu'encore que deux yeux fuftifent
» a chacun pour fe conduire en parti-
» culier , neanmoins l'Eveque , qui eft
» le pafteur de tant d'ames, en avoit
*> befoin de plus de mille pour apper-
» cevoir toutes les necemtes de fon
» troupeau , & pourvoir a une infinite
» de defordres qui furviennent incef-
» fament dans fon Diocefe. Nous ex-
« perimentons de plus en plus cette
" verite en celui ci , qn'il a plu a no-
» tre Seigneur de commettre a notre
» conduite. Mais nous fouhaiterions
» autant d'yeux que ce faint Pere de-
» firoit a chaque Prelat, tant pour de-
i> plorer par nos larmes les defordres
» & les fcandales qui y furviennent
» de jour en jour par l'artifice de l'en-
« nemi comtnun du falut des hom-
» mes , que pour y pouvoir apporter
» les remedes convenables &c necef-
» faires. Or entre tous ces triftes eve^-
« nemens, un qui eft arrive depuis peu,
» nous a tres fenfiblement touches. N'a
f> gueres,certain livre a etc mis au jour
-ocr page 185-
—_ _       ---------------------- .
iXz HlSTOIRB 01 PoRT-Roi'At.
r'              » fous ce titre:Lt Janfenifme confondu
» par U P Brifacier, avec ladefenfede
" Jon fermon fait a Blois U
2,0 de Mars
» dernier;
ou cet Auteur , fous pre-
r> texte de defendre la fainte doctrine-
» de l'Eglife, a tellement exerce fa
» pafllon , que non content d'ufer d'uii
» ftyle tres piquant contre ceux qu'il
» tient pour adverfaires, il s'eft tant
v oublie , que de charger une commu-
» naute de religieufes de cette ville >
» d'infinite de calomnies & d'oppro-
m bres, jufqu'a l'accufer d'hireiie quant
» a la doctrine; & quant aux mceurs >
» d'impurete ; difant meme en la page
» 6 de la deuxieme partie , que: Sui-
» vant Us regies prefcrices aux JilUs du
» S. Sacrement,
( qu'elles feront te-
" nues d'obferver ) fonfira une nou-
» velle religion qu'on appelltra Us filles
v impenitentes , les defej'perees , Us Afa~
■» cramentaires , Us incommunicantes
,
» les phantafliques , &c. Us viergesfol-
n Us & tout ce qu'il vous plaira
, done
» Voriginal en fera au Port Roial, &
» autre part la copie.
En quoi cet au-
» teat inconfidere nous taxe de conni-
» vence a ces defordres pretendus , at-
» tendu que cela ne pourroit etre ainfi
" que nous ne fuifions coupables des,
» memes crimes, d'auunt que ce mo-
__________________________. &____         ._                  ___...
-ocr page 186-
I. Part ie. Liv. Fill. i8?
s> naftere de religieufes eft fous notre
» pleine jurifdiclion, vifite & correc-
» tion. Mais comme nous fommes fort
» enclins a pardonner les injures faites
» a notre perfonne , auffi fommes-nous
" etroitement obliges de faire reparer
» celles qui choquent notre dignite ,
» & encore plus de proteger l'inno-
w cence des vierges confacrees a notre
" Seigneur, que faint Cyprien appel-
» loit la plus illuftre portion de fon
» heritage, & la fleur la plus odori-
j> ferante de toutes celles de fon eglife.
» C'eft pourquoi nous avons cru de-
» voir inceflamment remedier a. un (I
» grand fcandale, pour en empecher
» les effets & eviter les pernicieufes
» confequences. De - la eft, qu'apres
» avoir vii & confidere ledit libelle-
» & icelui fait voir & examiner par
» perfonnes doites & pieufes, nous
» i'avons condamne & condamnons
" par ces prefentes comme injurieux ,
» calommeux & qui contient plufieurs
»-■ menfonges & impoftures; declare
» & declarons lefdites religieufes
» du P. R., pures & innocenres des
» crimes dont l'auteur a voulu noircir
» la candeur de leurs bonnes mceurs ,.
m & offenfer leur integrke & religion
j: de laquelle nous fommes aflures par
-ocr page 187-
I §4 HtSTOIRE DE PoRT-ROlAt.^
i6<:i. " une entiere certitude. Erpourobvier
» aux mauvaifes impreffions que cet
» auteur a voulu donner a. fes le&eurs
» au contraire, nous avons defendu &c
« defendons tres etroitement a toutes
» perfonnes de lire , vendre ni debi-
» ter ledit livre , fous peine d'excom-
» munication. Et a ce que perfonne
m n'en ignore , nous ordonnons que ces
v prefentes feront lues & publiees aux
w prones des eglifes paroiihales de cette
" ville & fauxbourg de Paris, & en-
» core imprimees &c affichees aux por-
» tes de toutes les autres eglifes, nous
» refervant de proceder contre l'auteur
» pour l'obliger a faire reparation de
» ces exces par les voies de droit & de
w juftice. Fait a Paris en notre palais
>y archiepifcopaljeipdecembre 1651,
»» Francois, Archeveque de Paris,
nx.
         Les Jefuites remuerent beaucoup
futeT^urPO^ empecher la publication de la
«mpecher la cenfure. lis engagerent M. Hallier i
SSfSJte. folliciter M.du Sauffity Official defup-
primer au moins le titre du livre da
Pere Brifacier , afin de detourner 1'at-
tention de defTus eux. M. du Sauflay fe
trouva embarrafle a caofe de fa nomi-
nation a l'Eveche de Toul , 6c croiant
devoir menager tout le monde , il fe
preta a. ce temperament. Mais M*
-ocr page 188-
I. Parti e. Llv. Fill. 185
I'Archeveque demeura inflexible , &
voulut que fa cenfure fut affichee par
tout & publiee dans toutes ies paroif-
fes de Paris ley Janvier 1652. Quel-
ques Cures de Paris , comme M. Abel-
ly de S. Joffe, M. Amyot de S. Merry,
M. Oilier de S. Sulpice, ai'ant refufe
de la publier, recurent ordre de le
faire le Dimanche fuivant 14 du mois
par une ordonnance particuliere.
M. de Paris envoia fa cenfure a M.
Arnauld Eveque d'Angers , accompa-
gnee d'unelettre du 10 Janvier, dans
faquelle il lui mandoit de fa main ,
qu il avoir fait ce qu'ilavoit du dans cette
fdcheufe & mifirablt rencontre, enfai-
fant juflice publique d'un crime Ji hon-
teux & infdme par les menfonges & ca-
lomnies du Pere Brifacier, quil appelle
temiraire & info lent pretre & religieux ;
aulieu quil appelle toujours la mere
Angelique , fa bonne fille. Ce fut ainfi
que les religieufes de P. R. furenr d£-
clarees innocentes par la voix de leur
pafteur. Mais cela n'arreta pas leurs
ennemis, qui s'embarraflant peu d'etre
fletris par des cenfures , & convaincus
de calomnies , continuerenr toujours
a dechirer ces faintes filles, contre
lefquelles ils reuflirent enfin a excites
une cruelle perfeciiticm.
-ocr page 189-
I $6 HlSTOIRE DJ PoRT-ROIAL.
» Tous les gens de bien s'atten-
» doient, dit M. Racine (95)5 que le
*> Pere Brifacier feroit defavoue par fa
» compagnie, ( les gens de biens de
» ce tems-la la connoiflbit done bien
n peu ) 8c que pour ne pas adopter
» par fon filencede fi horribles calom-
" nies , elle lui en feroit faire une re-
» tra6tation publique, puis l'enverroit
» dans quelque maifon eloignee pour
» y faire penitence. Mais bien loin de
u prendre ce parti, le Pere Paulin ,
jj alors confefleur du Roi, a qui on
» parla de ce livre , ditqu'il l'avoit lu
» & qu'il le trouvoit un livre tres mo-
« dere. On voit dans le catalogue
» qu'ils one fait imprimer des ouvra-
w ges de leurs ecrivains, ce memeli-
» vre du Pere Brifacier cite avec eloge.
» Pour lui, il fut fait alors Re&eur de
» leur college de Rouen , & a quelque
" terns de-la , Superieur de leur mai-
w fon profeflfe de Paris. Ainfi fans avoir
w fait aucune reparation de tant d'im-
» poftures fi atroces , il continua le
» refte de fa vie a dire pondtuellement
» la Melfe tous les jours , confeflant 8c
» donnant des abfolutions , 8c ai'ant
» fous fa direction les dire&eurs me-
» mes de la plus gt. nde partie das
(>5) Hift. de P. R. p. J7.
-ocr page 190-
-------------------------„---------------------------------------------------------------------------------------
I. Part ii. Liv. VIII. 1S7
» confciences de Paris & de la Cour. kJji. "
» On n'ofe pou{Ter plus loin ces refle-
» xions , & on laifle aux RR. PP. Je-
» fuites a. les faire ferieufement de-
» vant Dieu.
» Le mauvais fucces de ces calom- lx.
» nies , continue M. Racine p. 58 , ^"Slt
» n'empecha pas d'autres Jefuites de cent comre
» les repeter en mille rencontres. II y ^ef- 1C"1^"
» en eut un appelle le Pere Meynier, nies que le p.
w qui publia un livre avec ce titre : acier"
» Le Port Roial dyintelligence avec Ge-
» neve contre It S. Sacrement de VAu.-
» tel, par le R. P. Meynier de la Com-
" pagnie de Jefus.
Le livre etoit aulH
» impudent que le titre,& encheriffoit
«* encore fur les calomnies du P. Bri-
» facier. On y renouvelloit l'extrava-
» gante hiitoire du pretendu complor
» forme en \6ti parM. Arnauld, par
» l'Abbe de faint Cyran , & par trois
» autres, pour aneantir la religion de
» Jefus-Chrift & pour etablir le Deif-
» me, quoique M. Arnauld eut deja
» invinciblement prouve qu'il n'avoit
« que neuf ans l'annee ou Ton difoit
» qu'il avoir forme cette horrible con-
» juration. Le Pere Meynier faifoit
» meme entrer dans ce complot la
mere Agnes 6c les autres religieufes
» de P. R.
-ocr page 191-
188 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
jg'ti. " Quelqu'abfurdes que fufTent ces
calomnies, a. force neanmoins de
les repeter, & toujours avec la me-
me affurance , les Jefuites les per-
fnadoient a beaucoup de petits ef-
prits , 6c fur-tout a feurs penitens,
la plupart perfonnes foibles & qui .
ne pouvoient s'imaginer que leurs
directeurs fuflent capables d'avancer
fans fondement de n effroi'ables im-
poftures. lis les firent croire principa-
lement dans les couvents qui etoient
fous leur conduite; jufques la qu'il
s'en trouve encore aujourd'hui dans
Paris, ou les religieufes, quoique
d'une devotion d'ailleurs tres edi-
fiante, foutiennent aux perfonnes
qui les vont voir, qu'on ne communie
point a P. R., & qu'on n'y invoque
(>ointla Viergeniles SS. Non-feti-
ement on trouve des maifons reli-
gieufes ,"mais des communautes en-
tieres d'ecclefiaftiques,qui'pleines de
cette erreur, s'effarouchent encore au
nom de P. R., & qui regardent
cette maifon comme un feminaire
de toutes fortes d'herefies (96).
, LXT; „ L'acharnement contre P. R. & con-
tents de M.
       .       .        - ..                     ,
ArnauU au tre les pieux ioluaires attaches a cette
fujct des ca-
loiaiuet con- (y«) Lorfque M. Racine 'crivoit cecj, P. R. a'.%-
tte P. R.         toit pas encore diciuit.
-ocr page 192-
f. P A R T I E. Liv. V1U.      189
tainte maifon , 8c fpecialement contre
M. Arnauld , a ete fi grand , qu'on a
vii ce grand homme oblige de fe jufti-
fier contre l'accufation formee contre
lui d'etre d'intelligence avec M. Fou-
quet, & meme d'etre auteur des pie-
ces qui fe faifoient pour fa juftihca-
tion. II le fit par une lettre, qui quoi-
que pofterieure de dix ans au terns dont
nous parlons , peut avoir fa place ici.
» II me femble, dit M. Arnauld dans
7, cette lettre ecrite a un ami l'an 1661,
»
que depuis rant de tems , qu'on em-
5; ploie contre moi routes forres de ca-
» lomnies, il n'y en a point dont je
» duffe etrefurpris. J'avoue neanmoins
» que je l'ai ete du bruit que vous me
» mandez qui court, que je fuis au-
3) teur des pieces que Ton publie pour
» la defenfe de M. Fouquet. On ne
3. pouvoit inventer une fauffete plus
» hors d'apparence, ni m'attaquer par
» un cote par ou je fufle plus forr.
» On me cherche en vain , ou on ne
« me trouvera jamais. Rienaumonde
» n'eft plus oppofe a mon efprit que
» de me meler d'affaires de cette na-
» ture. J'en fuis autant eloigne par
„ inclination que par devoir; & fi la
»> peine etoit ellentielle au merite , je
v n'en aurois gueres a obferver eg
-ocr page 193-
— —-------..u^nyn,i,i 'T-™^^Mr
*QO HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
» queles Canons recommandent a touJ
» le.s ecclefiaftiques, de ne fe point en-
" §ager ^ans 'es anCaires da monde. J'ai
» toujourscru que la fenle part qu'un
» pretre & un theologien devoient
w prendre en ce qui regarde l'etat ,
w c'etoit de prier Dieu, felon le com-
« mandement de l'Apotre, pour les
» Rois & pour leurs miniftres, afin
« que nous menions une vie paifible
» & tranquille dans toute forte d'exer-
w cice deplete 8c de vertu.
» Mais quand on me foupconne-
» roit d'agir par des principes moins
» Chretiens , c eit cela meme qui de-
» vroit convaincre davantage , qu'il
» n'y a rien de plus mal fonde que l'i-
» magination de ceux qui veulent que
<> je travaille pour M. Fouquet. Car
Jiuelle raifon aurois-je de m'interef-
er dans la caufe d'un homme que
» je fais avoir plus contribue que per-
» fonne a empecher que le Parlemenc
• ne me rendit juftice dans l'aftaire de
ij la cenfure ; que je fais avoir prati-
« que contre moi des voies , par des;
» gratifications qu'il a faites a cette
condition •, & qui eft caufe par la de
» ce qui me doit le plus affliger, qui
>  eft que tant de favans docteurs font
a mon occafion es. :lus de Sorbonne ,
-ocr page 194-
I. Par tie. Liv. Fill. 191
m ou ils pouvoient fervir tres utile-
« ment l'Eslife & l'Etat. Je ne vou-
» drois pas neanmoins qu on jugeat par
» cela feul de la fauflete de ce qu'on
»> m'impute •, car quelqu'injufte qu'ait
•> ete cette conduice , il ne m'en refte,
» graces a Dieu , aucun relTentiment
» dans le cceur ; & comme elle n'em-
» peche pas que l'etar oil il fe trouve
» maintenant,ne me donne de la com-
» paffion pour lui, elle n'empeche-
» roit pas non plus que je ne fiile
» pour le fervir rourcequeje devrois
» felon Dieu 6c felon l'efprit de l'E-
» glife, dont la courume a toujours
» ete d'interceder pour les miferables ,
»> non feulement envers Dieu , mais
« aufll envers les Priiices. Mais ce der-
» nier, d'interceder aupres du Prince ,
»> etant difproportionne a la condition
» d'un particulier , la charite d'un fim-
» pletheologieneftrenfermee dansce-
,j lui d'interceder aupres de Dieu, 6c
« il n'a que des prieres a lui offrir pour
» ceux qu'il veut que nous regardions
w comme de trifles exemples de la
» viciflitude des chofes humaines. Ce
». font les bornes que je me fuis pref-
»j crites en cette rencontre , & tout
» homme de bon fens le eroira d'au-
» tant plutot, qu'il jugera facilement
-ocr page 195-
19 2 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAE.
»> qu'il m'auroit ete impofilble de faire
»j ce qu'on m'attribue , etant retire
« comme je fuis, n'aialit aucun com-
« merce avec le monde, la Cour m'e-
« tant un pais inconnu, & etant tres
« igriorant de route cette chicane de
>* finance, qui fait le plus grand em-
» brouillement du proces dont il s'a-
» git. Deforte qu'il eft egalement vrai
>y que je n'aurois pas voulu faire ce
« qu'on m'impute , quand je l'aurois
» pu ; & que je ne l'aurois pii, quand
w je l'aurois voulu.
»• Ainfi il eft difficile de trouver une
>» calomnie plus mal concertee que cel-
» le-ci, fi on en excepte deux qu'on
» n'a pas laifle de faire valoir dans leur
» tems; Tune que j'avois allifte a une
1 aflemblee de Deiftes pour detruire
» la religion chretienne , lorfque par
» la fupputation de mon age , il fe
j> trouva que je n'avois que dix ans
m(97)-, l'autre qu'on n'a pas eu home
» de porter jufqu'aux oreilles de la
» Reine mere , que j'avois une etroite
» intelligence avec Cromwel. J'ai fu-
» jet de m'attendre que l'un de ces
» jours on publiera que j'en ai avec le
» grand Vifir, &c que nous penfons a.
» nous retirer en Honv?rie fous la pro-
07) Cell ddire, neufansvevolus,
»• tettion
-ocr page 196-
1. P ART I E. LlV. VIII. 19 J
'.»tection du grand Turc. Car il faut
»»avouer que fi nous avons des enne-
» mis aftez peu confcientieux pour avan-
» cer contre nous toutes fortes d'impof-
» tures, nous avons auffi cer avanta-
» ge, qu'ils font tres peu ingenieux
» pour les colorer, &c qu'il ne paroit
w dans tout ce qu'ils inventent, qu'une
» bafle malignite.
» Cependant il eft vrai que cela ne
» laifTe pas de produire fon effet. Il fe
jj trouve toujours des gens alfez fim-
» pies pour ecouter les menfonges, &c
» quoiqu'ils fe detruifent d'eux mcmes
» les uns par les autres, neanmoins
»la j unification n'eft jamais ni ge-
» nerale , ni bien nette, parcequ'ils
» ont foin a mefure qu'une calomnie
» s'evanouit d'en fubftituer une autre en
« la place, pour entretenir le monde.
» Une annee , l'afTemblee de Bourg-
» Fontaine •, i'autre , Cromwel •, une
» autre, plufieurs millions diftribues
» aux ennemis de l'Etat; prefentement
» M. Fouquet •, apres cela on en forgera
» quelques ! autres. On nous fera batir
» des forts & des citadelles', pour faire
» la guerre a tous les Princes de I'Eu-
„ rope ; & parcette fuite de chimeres,
M il ne manquera jamais d'y avoir quel-
» ques fujets qui animent contre les.
Tome 111.
                         I
-ocr page 197-
TJ4 HlSTOIRE Tit Pon.T-R.OlAE?
» pretendus Janfeniftes. Car on Ietlf
» faic cet honneur de les trailer a peu
» pres comme on faifoic les premiers
» chretiens. Les paiens s'en prenoient
» a eux, quand il ne pleuvoit pas , 8c
» que leurs vignes etoient gefees. Ce
» font aufli maintenant les Janfeniftes
» qui font tout le mal du monde. Il
» n'y a point d'intrigues, ou on ne les
» mele, 8c on ne manque jamais de les
» mettre du cote des perfonnes ou mal-
m heureufes ou odieufes. Tout ce que
» je conclus de la , c'eft qu'il ne faut
« gueres fe mettre en peine de la bi-
» zarrerie du jugement des hommes ,
»» & que fans s'arreter a tous ces bruits ,
» nous ne devons penfer qu'a nous ren-
» dre favorable celui devant qui on,
» ne nous peut rien impofer, & a qui
» auffi nous ne pouvons rien cacher.
» C'eft lui qui eft le protedteur des
»innocens calomnies ; & il y a fujet
» d'efperer, que s'il permet quelque-
» fois que des perfonnes tres fages &
» tres eclairees fe lailTent prevenir par
» ces fuppofitions, il ne fouftiira pas
»j qu'elles demeurentlongtemsdanseet-
» te furprife, 8c qu'il fera voir au moins
» a leur egard la verite de cette pa-
" role de S. Cyprien , Quod mendac:&
» non diu fallunt
, noctem tamdiit cjjk
-ocr page 198-
I. Par tie. Liv. VIII. 195
« quamdiu non illucefcat dies, clari- i^ii.
» ftcato autem die , luci untbras & ca-
» liginem cedire.
, & qua grajfubantur
« />«/■ noclem latrocinia , cejfare.
On voir par cette lettre de M. Ar- J£9?*,_
nauld , qu ll penioit la mcme chole de m. Racine
que M. Racine, furles calomniesque £ur Ie mam*
les ennemis de P. R. inventoient &
renouvelloient fans cefle. Mais ce der-
nier fair encore a ce fujer une reflexion
qui merite d'etre rapportee. » On au-
» ra peut-etre, dit-il, de la peine £
» comprendre comment une fociete
» aufli fainte dans fon inftitution (v 8)
» & aufli pleine de gens de piete que
» l'eft celfe des Jefuues , a p& avan-.
» cer & foutenir de fi etranges calom-
» nies. Eft-ce , dira-t-on , que l'efprit
»> de religion s'eft tout-a-fait eteint en
» eux > Non fans doute , & c'eft
» meme par principe de religion que
» la plupart les ont avancees. Voici
" comment. La plus grande partie
» d'entr'eux eft convaincue que ieur
" fociete ne peut etre attaquee que par
» des herctiques. Us n'ont lu que les
» ecrits de leurs peres ; ceux de leurs
(s,8)I.afacultede theo-    ciete naiflante .quelle
logic de Paris ne croioic
   etoit plus propre a de-
pas que la Societefut aufli
    ttuire qu'a edifier , magii
fainte Jam fon inftitution ,
    ad deflruSiontm qiuim ai
lorfqu'clle dit de cttte So-
   sedifiiationem.
-ocr page 199-
19 6 HlSTOIRF- Tit PoRT-Ro'lAl?
» adverfaires font chez eux des livreS
» defendus. Ainfi pour favoir fi un
» fait eft vrai, le Jefuite s'en rapporte
» au Jefuite. Dela yient que leurs
» ecrivains dans ces occafions ne font
» prefqu'autre chofe que fe copier les
» uns les autres, & qu'on leur voit
» avancer comme certains & incon.-
» teftables des faits, dont il y a trente
v ans qu'on a demontre la fauffete.
u Combien y en a-t-il qui font entres
» tout jeunes dans la compagnie , 8c
v
qui font pafles d'abord du college
» au noviciat ? lis ont oui dire a leurs
» Regens que P, R. eft un lieu abomi-
- nable; ils le difent enfuite a leurs
» ecoliers. D'ailleurs c'eft le vice de
» la plupart des gens de communaute,
» de croire qu'ils ne peuvent faire de
» mal en defendant l'honneur de leu?
» corps. Cet hanneur eft une efpece
w d'iaole, a qui ils fe croient permis
» de facrifier tout, juftice, raifon ,
» verite. On pent dire conftamment
» des Jefuites , que ce defaut eft plus
» commun parmi eux que dans aucun
>» corps , jufques-la que quelques-uns
» de leurs cafuiftes ont avance cette
» maxime horrible, qu'un religieux
» peut en confciencc calomnier &
■> & tuer meme les perfonnes qu'ij
-ocr page 200-
------.......
t. V A R. T I E. VlV. Vttt. I 9} ______
** croit faire torta facompagnie(99). 1651.
» Ajoutez , continue M. Racine,
»* qu'a toutes ces querelles de religion
» il fe joignoit encore entre les Jefui-
" tes & les ecrivains de P. R. une pi-
s' que de gens de lettres. Les Jefuites
» s'etoient vus long-tems en poifellion
du premier rang dans les lettres, & on
" ne lifoit prefque d'autres livres de de-
m votion que les leurs. Il leur etoit done
m tres fenfible de fe voir depoffeder de
» ce premier rang & de cette vogue par
nouveaux venus, devantleiquelsil
« fembloit pour ainfi dire, que tout
» leur genie & tout leur favoir fe fut
» evanoui. En efTe: il eft afTez furpre-
»' nant que depnis le commencement
»> de ces difputes il ne foit forti de chez
»> eux aucun ouvrage digne de la repu-
" tation que leur compagnie s'etoit ac-
» quife ; comme fi Dieu , pour me fer-
» vir des termes de l'ecriture, leur
» avoit tout-a-coup 6t? leurs prophetes-,
» leur pere Petau meme, fi celebre
» par fon favoir , aiant echoue contre
» le livre de la frequence communion ,
(9») Cctte doctrine a    d'Anvers 1^49: Efcobard
iti enfeignee en propre    fomme de theologie mo-
termes par une multitude   rale, trait. 1. exam. 7.
d'auteurs de la fociete ,   chap. f. n.46. Elle a eti
tels que le P. Lamy ,    deTendue par le P. Pisot
cours de theologie, torn,    dans l'infame apolojit
|. difput. j«. n. 118. cd.    des cafuiftes.
Irij
-ocr page 201-
ip8 HlSTOIRE DE PoRT-BOlAt.
» &fon Hvre etant demeure chez leaf
» libraire avec leurs autres ouvrages ,
*> pendant que les ouvrages de P. R.
" etoient tout enfemble i'admiration
» des favans & la confolation de toutes
» les perfonnes de piete.
« Les Jefuites au lieu d'attribuer
» cet heureux fucces des livres de
" leurs adverfaires a la bonte de
m la caufe qu'ils foutenoient , & a
« la purete de la doctrine qui y etoit
w enfeignee, s'en prenoient a une cer-
s» taine politerTe de langage qu'ils leur
» ont reproche loigtems commeune
» affectation contraire a l'aufterite des
« verites chretiennes. lis ont fait de-
» puis une etude particuliere de cette
» politeffe; mais leurs livres manquant
m d'on&ion & de folidite , n'en ont
»» pas mieux ete recus du public , pour
» etre ecrits avec une jufteffe gramma-
« ticale qui va jufqu'a l'affectation.
■ Us eurentmemepeur pendant quel-
w que terns que P. R. ne leur enlevat
» l'education de la jeuneiTe , c'eft-a-di-
•> re, ne tarit leur credit dans fa fource.
» Car quelques perfoi. .es de qualite ,
» craignant pour leurs enfans la cor-
» ruption qui n'eft que trop ordinaire
» dans la purpart des colleges, & ap-
» prehendant auffi que s'ils faifoient
-ocr page 202-
I. Part 11. Llv. Fill. 199
» etudier ces enfansfeuls , lis ne man- 1652.
- quaflent de cette emulation , qui eft
» fouvent le principal aigmllon pour
» faire avancer les jeunes gens dans
» 1'etude, avoient refolu de les mettre
» plulieurs enfemble fous la conduite
" de gens choifis. lis avoient pris la-
" deflus confeil de M. Arnauld & de
" quelques ecclefiaftiques de fes amis ,
»> Be on leur avoir donne des maitres
»» tels qu'ils les pouvoient fouhaiter.
» Ces maitres n'etoient pas des hom-
» mes ordinaires. Il fuffit de dire que
« Tun d'entr'eux etoit le celebre M.
" Nicole ; un autre etoit M. Lancelot
" a qui Ton doit ces nouvelles me-
» thodes grecques & latines , fi con-
s' nues fous le nom de mcthodes de
» P. R. M. Arnauld ne dedaignoit pas
« de travailler lui-meme a l'inftruihon
» de cette jeuneife par des ouvrages
« tres utiles. Et e'eft ce qui a donne
»» naiffance aux excellens iivres de la
" l°i?ique , de la geometrie , de la
» grammaire generate. On peut juger
» de l'utilite de ces ecoles par les
» hommes de merite qui s'y font for-
m mes. De ce nombreont ete Meflieurs
w Bignon , Tun Confeiller d'Etar &
» l'autre Premier President du grand
» Confeil j M. de Harlay &: M. de
-ocr page 203-
aoo Hjstoire de Pon.T-ft.oiAt!.
» Bagnols audi Confeillers d'Etat, &C
» le celebre M. le Nain de Tillemonc
» qui a tant edifie l'Eglife & par la
« faintete de fa vie 8c par fon grand
»travail fur l'hiftoire ecclefiaftique.
» Cette inftru&ion de la jeunelle
» fut, comme j'ai dit ( c'efl: toujours
» M. Racine qui parle ) une des prin-
" cipales raifons , qui animerent les
» Jefuites a la deftruclion de P. R. ,
» & ils crurent devoir tenter toutes
» fortes de moiens pour y parvenir.
» Leurs entreprifes contre la frequence
v communion
ne leur ai'ant pas reuffi,
v ils drefTerent contre leurs adverfaires
» une autre batterie <>. Cette batterie
leur reuflfit, & ils font enfin venus a.
bout, non feulement de faire chafler
du defert de P. R. tous les pieux fo-
litaires qui s'y etoient retires & rous
les enfans qu'on y elevoit, mais meme
de faire rafer de fond en comble ce
celebre monaftere , comme nous le
verrons. M. Racine n'a pas vii arri-
ver cet evenement, mais il paroit par
le jugement folide & fenfe qu'il porte
de la conduite des Jefuites, qu'il l'a
vu en efprit, & qu'il a connu 1'efFet
dans fa caufe. Reprenons la fuite de
iiotre hiftoire.
Lqs troubles civils erant termine»
-ocr page 204-
I. Par tie. Liv. YUJ. 201
par une amniftie que le Roi accorda 1(j.z.'
fur la fin d'octobre , tout rentra dans le lxiii.
calme , & la tranquillite fut retablie a ,.^"1 p'r!
P. R. des Champs. Mais ce dcfert, en Les maladies
paix de ce cote la,fut afflige d'une autre yl"^\yi.
maniere : il y eut une grande quantite fions au fujet
de maladies; enforte que ce lieu etoit tLn1?'Eforft
defole , & commencoit a devenir pe- de paix& inf-
niblea ceux qui aimoient un peula vie, ^de^aci!
tant on y vo'i'oit l'ombre de la mort de
toutes parts. M. Arnauld &M. de Saci
etoient continuellement aupres des ma-
lades , fans crainte d'expofer des vies
fi precieufes , foit pour les fervir, foic
f>our les confoler & les encourager par
eurs exhortations. Leur exemple &
leurs paroles animoient tons les autres
d rendre a. leurs freres malades tons
les fervices qu'ils pouvoient attendre
d'eux. M. de Saci, lorfqu'il les vifi-
toit, les fortifioit toujours le plus qu'il
pouvoit contre l'impatience. Il leurcon-
feilloit pour cela de ne point penfer a
la longueur de leur maladie. Il leur di-
foit avec fa douceur naturelle : « Pour
» moi, quand je fuis malade, je ne
w demande point a. Dieu la grace pour
» la journee : je me contente le matin
» de la demander pour la matinee •, a.
» midi , pour l'apres-dine •, le foir ,
w pour la nuit. Il ne faut point compter
I X
-ocr page 205-
------------------
202 HiSTOIRE DE PoRT-Ro'lAI..
J(j,2> » le pafTe , mais dire : je ne fuis mar
» lade que d'aujourd'bui. « M. Ha~
mon , pour lors medecin de P. R. ,,
etoit un homme favant dans fa pro-
feilion , ferme &c indexible dans ce
qu'd ordonnoit, & d'un cara&ere tout
oppofe a celui de M. Pallu fon prede-
eeffeur , qui avoit beaucoup de com-
plaifance pour les malades , & entroit
meme en compoiition avec eux pour
les remedes, s'accommodant a leurs
petites infirmites, a. leurs repugnances.,
& meme prefque a. leurs dears. Cela
fut caufe que plufieurs folicaires pa-
rent confiance en un medecin appelle
Duclos, de la connoiffance de M. d'An-
dilly , & a M. Jacques, qui etoit au-
pres de M. de Luines : le premier par
des pillules, le fecond par le moien
d'une poudre, pretendoient guerir rou-
tes fortes de maladies. Les folitaires
s'accommodant mieux des remedes &
du cara&ere aife de ces deux empiri-
ques , laifloient la M. Hamon , pour la
plupart; ce qui caufa une efpece de divi-
sion , dont M. de Saci gemiflbit d'abord
en fecret; mais voi'ant enfuite que ceJa
continuoit & occafio,1 loit du trouble
& de la diflipation , il parla avec fa fa-
geffe ordinaire , pacifia tout par les ta-
lens qu'il avoit recus de.Dieu, & les
-ocr page 206-
I. P A R. T I E. LlV. Vtll. 10}
engagea a lahTer les Empiriques pour i£jz.
n'avoir plus recours qu'a Monfieur Ha-
mon ( i ). " On peut dire a ce fujet,
»» die M. Fontaine (2), que e'etoit la.
» le propre de M. de Saci, & ceux qui
•> one eu le bonheur de le connoitre,
» avoueront qu'il n'y a gueres eu d'hom-
w me qui eut plus de graces , ni qui
» ait imagine des manieres plus adroi-
w tes & plus ingenieitfes pour remettre
n les efprits , & pour retablir la paix
» par-tout, au moment qu'il arrivoit,
m quelque conteftation qui auroit pu
» l'alterer. Le Dieu de paix l'avoit eta-
s' bli la comme fon miniftre pour etre
j» le reconciliateur des hommes entre
»» eux , aufli bien qu'avec lui meme.
» On fait afTez que dans un lieu ou il
»» y a plufieurs perfonnes enfemble, il
» eft difficile qu'il n'y arrive quelque
» petit demele...Ce faint pretreduSei-
m gneur , (auquel on rapporroit juf-
m qu'aux moindres chofes ( 3 ) etoit
» au milieu de ces folitaires, en quel-
" que forte comme Moife etoit au mi-
s' lieu defon peuple •, & par fa doit-
x ceur faintement eclairee, il calmoit
(1) Nous anrons Jans !a   Stent un fujet d'admita*
fuite occafion de parler    tion pour M. de Saci,
plus en dftafl de ret horn- (i) T. i. p. 47.
• *ne incomparable , <jui (}) Ibid. p. 488c 4x
-ocr page 207-
- - -------------------------------------------       -
104 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAE.
' j.2 » tout comme un pere , qui fans fe pre*
» venir rendoit juftice a tout le monde.
» II ecoutoit tout, il examinoit tout j
» & apres que fa lumiere toujours tran-
» quille , & jamais obfcurcie d'aucun
» nuage de prevention , lui avoit fait
» voir ou etoit la verite & la juftice ,
(i il avoit dans le fond de fa fagefle
•» une fource inepuifable d'inventions
« toutes faintes * & de reftburces inge-
m nieufes pour terminer tout avec la
« fatisfadtion mutuelle de ceux qui lui
» avoientporre leurs plaintes. Il mena-
»» geoit* fi bien les forts & les foibles,
« fans avoir d'autres vues que la paix ,
« les interets de Dieu & le falut des
» ames, que comme on s'adreflbit d
»lui fans hefiter , pour fe foumettre
» au jugement qu'il prononceroit, on
•» ne retradtoit point non plus fa fou-
»> miffion , lorfquil l'avoit prononce ,
«> & on fe tenoit ferme a fon juge-
« ment, comme Ci Dieu avoit parle
» lui-meme. C'eft ce qui faifoit qu'il
» vouloit que tout le monde eut la li-
» bene de lui parler a quelqu'heure que
»> ce fiit. Je n'ai jamais vu perfonne ,
« (c'eft toujours M. Fontaine qui parle)
*» qui fe pretat davarnge a tous ceux
w que Dieu lui avoit donnes. Il ne
v comptoit pour rien l'amous du repos
-ocr page 208-
f. Part ie. Liv. VIII. 205
» 8c du filence qu'il avoit aime & cul-
» tive toute fa vie. Les delices faintes
» qu'il goutoit dans les lectures de
»1'Ecriture-Sainte & des SS. Peres ,
«les ouvrages importans auxquels il
» s'appliquoit pour le bien de l'Eglife,
» l'attrait qu'il avoir pour la priere tou-
» jours arrofee de fes larmes, tout cek
» ne lui etoit rien, des que le moindre
» de eeux qu'il conduifoit, avoit be-
« foin ou de fa confolation, ou de fes
» avis. Sa porte etoit toujours regulie-
*> rement rermee pour toutes les per-
» fonnes du dehors , de quelque di-
» gnite qu'elles fuflent, raais toujours
" ouverte au plus petit des folitaires.
» Dans quelque profonde application
m qu'il fur, jamais il n'a temoigne etre
» un peu touche de ce qu'on Pen de-
» tournoit. Des qu'il avoit ete fait pre-
» tre , il avoit compris qu'il ne vivoit
» plus pour lui-rmeme , qu'il etoit tout
" a ceux dont jil etoit cnarge par Por-
»• dre de Dieu , &c. »Il ne recomman-
doit rien avec rant de force, que d'evi-
ter les jugemens temeraires , difant
qu'il n'y avoit point de paroles de l'E-
criture-Sainte qui fe dut plus entendre
a la lettre que celle-ci: Ne Juge^ point.
Il regardoit les rapports comme le vice
leplus contraire iUafociete, & core-
-ocr page 209-
20(J HlSTOIRE DE PoRT-ROlAI.
parok un rapporteur a un enfant a la
bavette, qui eft incapable de tout com-
merce.
, Cet efprit de paix porta toujours
M. de Saci a fuir toutes les difputes
dans les fciences , tant faintes que na-
turelles : le calme de fon efprit, & ce
cara&ere qui l'a fait regarder dans toute
la France comme l'homme du monde
le plus modere , ne fouffrirent jamais
aucune alteration , quoiqu'il fe trouvat
environne de toutes parts par des per-
fonnes de grand efprit, tres celebres
dans les difputes. Dans le terns meme
des conteftations les plus echauffees, il
demeura toujours paifible , fans jamais
fortirde fa gravite , etudiant l'Ecriture
& faint Auguftin, & n'y cherchant que
ce qui ponvoit nourrir la piete.
Quant a M. Hamon , il etoit ravi
qu'on le laifsat en repos dans fa cham-
bre, fans autre pratique que celle du
dedans du monaftere, ou les partialites
n'avoient point d'acces; & celles de la
campagne , ou fa charite brulante le
faifoit courir a jeun avec un zele infa-
tigable , pour le fervice des pauvres
qu'il vifiroit a pied, en faifant tousles
jours fix ou fept lieues. Car s'il etoit
excellent medecin, il etoit encore meil-
leur chretien & jneilleur penitent. Il
-ocr page 210-
I. Partie. Liv. Fill. 107
ravoitetelong-tems a fe rendre a lavoix ^cj.1'
de Dieu qui l'appelloit; & M. Duha-
mel, cure de S. Merri, avoua que pen-
dant deux ans il lui avoit coute bien
des peines pour l'enfanter a Jefus-
Chrift. Mais fi fa converfion fut lente ,
elle n'en fut que plus fervente, lorfqu'il
eut enfin refolu de fe facrifier tout a
Dieu & au fervice de fes epoufes. Le
Seigneur par un effet de fa providence
l'avoit relerve pour etre la confolation
des Religieufes de P. R. dans un terns-
oil elles n'en pouvoient recevoir que
de lui, & vouloit fe fervir de lui en-
core plus pour les fecourir contre les
foiblefles de fame que contre celles du
corps.
Le premier jour de l'annee 1653 »             
la mort enleva la mere Anne Eugenie \t$J'
de
l'lncarnation , quatrieme fille de More de la
M. Arnauld. Nous avons vu ailleurs ™ere . Amje
1                              • r-v- 1 • 1                  Eugenic de
de quelle maniere Dieu la tira du mon- rincamation.
de pour la conduire a P. R., les pro- ^gg
gres qu'elle fit dans la vertu, le zele don des ca:
avec lequel elle travailla a etablir la fans"
reforme , foit dans" l'abbaie du Lys oil
elle demeura trois ans, foit dans celle
de MaubuifTon ou elle fut quelque
terns la cooperatrice de la mere des
Anges. Mais il y auroit beaucoup d'au-
tres cliofes a ajouter pour dormer uiie
-ocr page 211-
— _
108 HlSTOIRE DE Poft.T-R.OlAt.
16 c 2. )ufte ^ee de fon merite. Nous nous
arreterons particulieremen; ici a faire
connoitre le talent qu'elle avoit re$u de
Dieu pout l'education des enfans, done
elle fut chargee a fon retour de l'abbaie
du Lys. En voi'ant par quels principes
elle fe conduifoit, & quelle methode
elle fuivoit dans cette importante fone-
tion , on fera moins furpris du fucces
avec lequel elle s'en acquitta , & des
fruits admirables que produifit une
telle education.
Nous tirons ce que nous rapportons
ici de la relation qui en a ete faite par
une de fes eleves, la fceur Marie Char-
lotte de fainte Claire Arnauld d'An-
dilly (4). _
Le premier & principal foin de la
mere Anne Eugenie fut toujours d'inf-
pirer auxjeunes penfionnaires confiees
a fes foins une haute eftime de l'inno-
cence baptifmale. Elle les en entrete-
noit fouvent, & le faifoit avec force.
Elle veilloit continuellement a ecarter
tout ce qui pouvoit donner quelque at-
teinte a ce precieux trefor. Elle leur re-
ptefentoit que la compagnie des gens
du monde n'etoit pas moins conta-
gieufe pour les ames, que la pefte l'eft
(4) Mem. j part. IV Rel. i. j. T. j. p. ij< &
ftit.
-ocr page 212-
I. Paktit.. Liv. VIII. 109
pour les corps. Elle leur infpiroit un T^TT,
grand refped: pour les mifteres de la
reli gion , la grandeur de Dieu, & les
verites de l'Evangile. Jamais elle ne
leur parloit de ces verites , qu'apres les
y avoir preparees, & apres le leur avoir
fait meriter. Plufieurs jours auparavant
elle leur annoncoit qu'elle avoit une
grande verite a leur dire ; & elle la fai-
foit attendre & defirer. Elle ne leur
enfeignoit ces verites qu'avec poids Sc
mefure & avec difcretion, craignant
que l'habitude de les entendre ne les
y accoutumat, & qu'elles n'en fuffent
plus touchees , les aiant fues avant
qu'elles euflfent affez de grace & de lu-
miere pour les fentir & les comprerr-
dre.
Penetree de ce que dit PApotre que
celui qui plante & celui qui arrofe ne
font rien , & que c'eft Dieu qui donne
Paccroiilement, elle joignoit aux foins
qu'elle prenoit pour l'inftru&ion & le
bien fpirituel de ces enfans, de ferven'-
tes prieres , pour que Dieu accompa-
gnat fes paroles de l'onction de fa gra-
ce. Non feulement elle prioit en parti-
culier, mais elle afliftoit regulierement
a. toutes les prieres communes des en-
fans , fe regardant comme chargee de
s;endre a Dieu leculte qu'elles n'etoienr
-ocr page 213-
110 HlSTOIRE DE PoRT-Ro'lAl.
pas encore capables de lui rendre, 8c de
fuppleer par Ion attention a celle que
ces enfans n'avoient pas.
Elle etoit touchee de leurs fautes, &
en faifoit penitence, comme des fien-
nes propres. Si elle en trouvoit quel-
qu'une qui ne fut pas difpofee a recon-
noitre fa faute, elle ne lui difoit plus
rien, fe contentant de prier en particu-
lier pour elle, & la laiffbit avec une
bonce & une patience, qui tot ou tard
avoir fon erfec. On reconnoit a ces traits
une digne eleve du faint Abbe de faint
Cyran , qui avoir pour maxime qu'a-
vec la jeunefle il faut parler peu, tole-
rer beaucoup, &c prier encore davan-
tags. Elle avoit mille petites inven-
tions pour les inftmire, & leur faire
aimer les veritcs qu'elle leur apprenoit
jufqne.idans leurs recreations memes ,
auxquelies elle ne manquoitpas de fe
trouver tous les jours. C'etoit un fujet
d'etonnement pour les fceurs , qui la
connoiffant aufli fpirituelle qu'elle etoit,
& n'ignorant pas combien elle avoit
naturellement de repugnance pour cet
emploi, admiroient comment elle for-
coit fon inclination pour fe faire en-
fant avec les enfans. Elle avoit telle-
ment l'art de s'en faire aimer, que la
punition la plus ferulbie dont elle piV
-ocr page 214-
I. Par tie. Liv. VIII. 211
ufer a leur egard, lorfqu'elle avoit quel- "
que mecontentement, etoit de ne point
fe trouver a leurs recreations. Alors
toutce petit peuple fondoit en larmes ,
&c il falloit que les autres mairreifes al-
laffent fupplier la fceur Eugenie de ve-
nir les euiuer. C'eft ainfi qu'elle eleva
les petites penfionnaires pendant 15 ou
16 ans. S'etonnera-t-on apres cela des
prodigesd e vertu qu'on a viis fortir de
P. R., & de la bonne odeur qu'ont re-
pandue dans le monde rant de perfon-
nes , qui avoient eu le bonheur d'etre
elevees dans une (1 fainte ecole ?
Neanmoins la fosur Flavie PafEm ,
religieufe de Gif, qui avoit ete recue
a P. R. (5 ), lui aiant ete donnee pour
fous-maitrefTe , cette fille haute & am-
bitieufe, devenue fi fameufe depuis ,
pretendit que la fceur Eugenie s'y pre-
noir mal, & que fa douceur etoit caufe
que les enfans ne fe corrigeoient pas :
elle le perfuada mcme a cette fainte
fille , qui aiant dans cette occafion trop
d'humilite & de fimplicite , la laifTa
faire, nepenfant plus qu'a pleurer les
pretendues fames qu'elle avoit faites
dans cet emploi, dont elle demanda a
etre dechargee •, ce qui lui fur accorde ,
i caufe de fes infirmites:. Elle remplu
(5) lb. p. 410. 411.
-ocr page 215-
ili HlSTOIRE PoRT-ROlAl.
lb si' enfuite (Tan 1640) pendant quelqiie
terns la charge de Sous-prieure.Elle de-
vint fort infirme lesdernieres anneesde
fa vie; fur-tout depuis une dyflenterie
violente-, quilamit dans un tel etat,
qu'elle ne fit plus que languir (6). Sur la
fin de Tan 1652, une fievre lente qui la
minoit, l'obligea de fe mettre au lit ,
d'ou elle ne releva point. Sa mort pre-
cieufe aux yeux du Seigneur arriva le
premier Janvier 16 s, 3.
On avoit une fi haute idee de la verm
& du mcrite de la mere Anne Euge-
nie , qu'apres fa mort, les fceurs, com-
me le rapporte M. le Maitre , firent
une pate de differentes chofes de cette
fainte religieufe , comme defon fang ,
defes cheveux , defon voile, & en firent
des medailles.
La mere Angelique en
montra une a M. le Maitre dans un en-
trerien qu'il eut avec elle en 16 54 (7 ).
Les Carmelites qui l'avoient connue ,
en parriculier la mere Akarie , pu-
blioient hautement que c'etoit une
fabite.
Apres avoir recueilli les derniers
(tf) lb. p. 418.                foeur, lett. fi441arein«
(7) Mem. 1 part. I.    de Pologne , T. i p.
Relat. p. 349 150. Voiez    ifo. Letc. ;i; i M. le
les Jettres que [a mere An-    Maitre, p. if J.Lett. {17
gelique a ecrites fur la   p.iyj.
moic de fa bienhetueufc
-ocr page 216-
I. Par.tie. Llv. Fill, n j
foupirs de fa digne fceur , la mere An- l6
gelique fe difpofa a executer le deiTein ixv. '
qu'elle avoit de retourner a. P. R. des Les
"ligieu-
**••_              r\t            1           . •               fes rctcur-
^hamps. bile partit le 15 Janvier ayec ncnt a p. r.
une colonic qu'elle mena avec elle pour des Chwnpi.
repeupler cette maifon ( 8 ). On vie
bientot ce fainr defert refleurir. Le de-
dans & le dehors de l'abbaie fe rem-
plirent en peu de tems de perfonnes de _
tout age & de toute condirion , qui y
accouroient comme dans un lieu de re-
fuge , excitees par la foi & la grande
charite de la mere Angelique & de fes
religieufes , 8c par la piete de tant de
perfonnes feculieres , dont l'odeur fe
repandoit de tout cote. On voi'oit arri-
ver dans ce lieu, ou Dieu repandoit fi
abondamment fes benedictions , des
militaires , qui apres avoir vieilli dans
le fervice , ne penfoient plus qu'a leur
falut. Le fameux M. de Ponds s y fix*
cette annee pour le refte de fes jours.
Des l'annee precedente la mere Ange-
lique ecrivant a la reine de Polo-
gne ( 9 ), lui marquoit qu'il y avoit
vingt-cinq hermites a P. R., qui fer-
yoient Dieu avec grande devotion ;
qu'il
en etoit deja mott cinq , & qu'on pen-
foit a. faire douze hermitages pour y
(R) Du Forte p. m,
(^) Lett. }jt dui7M»i,T, { p. iff*
-ocr page 217-
214 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAL.
T7T, mettre les plus parfaits. Les folitaires,
qui s etoient retires au chateau de V au-
murier , a caufe de la guerre civile ,
etoient revenus dans leur folitude(io).
On augmenta cette annee (1653 )
d'une maniere confiderable le logement
qui etoit aux granges , par un grand
batiment qu'on y fit, & ou Ton rec,ut
un aflez grand nombre d'enfans de qua-
lite. II paroit que ce ne fut qu'alors
qu'on detruifit entierement le petit col-
lege qui etoit a Paris (11). M. Via-
lart, eveque de Chaalons fur marne ,
fit le 6 mars de cette annee la bene-
diction de P. R. des Champs, Sc la
confecration du grand autel.
Les dedans de T'une & l'autre mai-
fons de P. R., tant de Paris que des
Champs , n'etoientpas moins florifTans
que les dehors. Les perfonnes de la
plus grande diftindlion s'y retiroient ,
ou y mettoient leurs enfans. Madame
la DuchefTe de Liancourt y mit cette
annee mademoifelle fa fille : madame
la Marquife de Sable fit batir un corps
de logis & P. R. de Paris,
txvi.
        Mais cet eclat de P. R. , l'eftime
j^^qu'en faifoient les gens de bien , la
reputation de faintete des religieufes ,
(10) Du Fofle , ib.
Ill) Suppl. au Necr.
-ocr page 218-
I. Part ie. Llv. VIU. nf
leur innocence juftifiee & declaree au-
tentiquement par la voix de leur Paf-
teur, c'eft-a-dire par la cenfure que
M. de Gondi avoit faite du libelle dif-
famatoire du P. Brifacier •, tout cela ,
bien loin d'arreter les ennemis de cette
fainte maifon , ne fit que les irriter.
Suivant conftamment leurs maximes ,
ils inventoient chaque jour quelques
nouvelles accufations. Sur la fin de l'an
16 5 3 , ce n'etoit que menaces, tantot
d'envoier des commiflaires a P. R.
pour chafler les folitaires d'un defert,
ou ils ne penfoient qu'a. fervir Dieu en
efprit & en verite -, tantot de difperfer
les religieufes, comme etant deiobeif-^
fantes a. la voix de l'Eglife.
Ces bruits augmentant de jour en
jour , M. le Ma'itre crut devoir rompre
le filence pour les diffiper -, ce qu'il fit
par un memoire date du 9 Janvier
16 5 4. C'eft le troifieme ecrit (11) de
ce grand homme fur le meme fujet.
M. d'Andilly, qui depuis 9 ans etoit
retire a P. R., ecrivit le 10 du meme
mois au Cardinal Mazarin une lettre ,
que l'auteur de Fhiftoire du Janfenif-
me a inferee dans fon deuxieme vc*>
(11) Cememoire, qui    au Necrologe p. J9 , &
eft le troifieme, fut im-    dans le recueil de pieces
prime des-Iors , & l'a ete    imprime a Utttcht e»
gepuis dans le Supplement    1740, p. 108.
-ocr page 219-
11 6 HlSTOIRE DE P0R.T-R.01 At.'
x(p«4. ^ume (x 3 )• Quant * la mere Angeli-
que , elle s'attendoit a tout evenement
avec un courage vraiment chretien , &C
une parfaite foumiflion aux ordres de
la providence. Voici de quelle maniere
elle s'en expliquoit dans une lettre
qu'elle ecrivit le 8 Janvier 1654 a la
»> Reine de Pologne (14). « On nous
w menace d'une nouvelle perfecution;
» & ceux qui fe declarent nos adver-
» faires, ne ceftent de folliciter la Cour
» pour chaffer tous ceux qui font ceans,
» au moins nos hermites......Cela ne
nous fait pas peur.....Tout eft entre
» les mains de Dieu ; & rien n'arri-
» vera que par fa permiffion & fes or-
» dres, auxquels nous devons etre*«par-
n faitement foumifes; & en cela con-
» fifte tout notre bien. Il tire fa gloire
« de tout ; & cela nous doit fuffire
» pour etre en repos , quoi qu'il arrive.
» Ceux, dit-elle dans une autre let-
« tre (15) a la meme PrincefTe, qui
» ne fe peuvent eftimer heureux , que
» Port-Roial ne foit detruit , ne cef-
» fent d'inventer tous les jours de nou-
» velles calomnies pour parvenir a ce
v deffein. Dieu voit tout, Sc rien ne
(15)p. 185.                     4,9.
(M) i-m. 6of , du 8 (ij) lett. fit, ib. p;
Janvier , T. i p. 417. 438-44P.
« pourra
-ocr page 220-
L Par tie. Llv. Vlll. 217
*> pourra nous arriver que par fa per- 6,.
•»> miffion : ce qui nous doit cenir en
*> paix avec une enciere foumiifion a
" tour ce qui lui plaira. >»
On faifoit courir le bruit que la mere
Angelique feroir auffi enlevee ( \G ) ,
de forte que la fceur d'une religieufe de
P. R. lui ecrivit pour lui temoigner la
part qu'elle prendroit a. fa douleur , fi
elle venoir a perdre fon AbbeiTe. Et
•comme la mere Angelique revint de
P. R. des Champs a Paris, on publia
que des archers etoient venus la pren-
dre pour la conduire a la Baftille (17).
m Tous ces bruits , dit-elle , fe font
» courir pour nous faire eftimer crimi-
3. nelles , heretiques & dignes de tous
»» les fupplices. »
La mere Angelique en faifant tous ixvrr.
ces details a la reine de Pologne , lui d?'tyl™*
en donne une raifon bien edifiante & Angelique i
qui marque bien 1 attachement mvio- menaces jc
lable de cette digne AbbeiTe & de toute'? peifecu-
ff •                                           1 i 1* _• 1 j i>i- lion,
a lainte communaute a 1 unite de 1 E-
glife. » II me femble auffi , Madame,
* dit-elle , que je devois prevenir
« votre Majefte , afin que fi les maux
•»> dont on nous menace nous arrivent,
« elle fache que nous efperons que
(IS) Ibid.
(17) Ibid.
Tome III.                        K
-ocr page 221-
21 8 HlSTOIRE DE PoRT-RO 1*AtJ
» Dieu nous continuant fes faintes
» graces, nous fupporterons de bon
» coeur les maux dont on nous menace
» pour l'amour de la fainte verite ,
»» qu'il nous a fait la grace d'aimer
» dans l'lHiion de la fainte Eglife , de
»» laquelle moiennant fa fainte grace
m nous ne nous departirons jamais j
» & quand les efforts des malins en
« chafferoient nos corps, ils a'en fe-
» pareront jamais nos ames ». En une
autre occafion, parlant d'elle-meme,
elle difoit: » Je ferois trop heureufe
» dans un monaftere, ou Ton me trai-
» teroitdans l'humiliation dont je fuis
«> digne. Ce me feroit un grand fujet
« d'efperer que Dieu me feroit mife-
« ricorde , en me donnant le tems de
« fatisfaire a fa juftice. Peut-etre veut
w il que nous foi'ons tant menacees ,
-   afin qu'avec foumiffion nous foi'ons
>» plus foigneufes a implorer fa mife-
»» ricorde ; peut-etre aulli pour nous
» preparer a bien fouffrir. Sa bonte
»» nous fait deja au moins la grace ,
que tous les bruits & les terribles
t> medifances que Ton fait de nous,ne
» nous troublent point. Nous fommes
it innocentes devant les hommes ,
i, difoit-elle un jolx, nul ne l'etant
w devant Dieu j mais par fa grace pn
-ocr page 222-
I. Par tie. Liv. Fill. n$
*» ne fauroit nous perfecuter fans in- ,
« juftice. Nous ferons crop heureufes
def etre fi Dieu l'ordonne ainfi ,
»j efperant que fa bonte nous fortifiera
*» de fa grace pour la fouffrir patiem-
>> menc.
» On dit que nous faurons dans pea
" de jours, fi on nous laiffera en paix,
« ou fi on nous exterminera (18).
" Que la tres fainte volonte de Dieu
» foir faite : avec fa fainte grace , rien
« ne nous peut nuire. On nous donne
« de grandes craintes fur les efforts
« horribles que font les adverfaires
» pour miner la verite (19). Mais
» enfin elle eft A Dieu & eternelle en
.» lui. Son apparente ruine , li elle
»» arrive, ne fera que pour ceux qui .
>» font fi malheureux que de l'atta-
» quer , & s'affermira dans ceux A
» qui Dieu fait tant de graces, que de
»» la connoitre, de l'aimer & de la de-
» fendre aux depens de leur vie, qu'ils
» feroient trop honores de perdre pour
>» elle (io). Ce que nous voions
» n'eft point comparable a ce qui eft
»» arrive autrefois pour de moindres
" verites que celle dj la grace- de
» Jefus-Chrift. Combien de Martyrs •
(tS) Lett. tft7. T. l. (19) Lett. Si?, p. 461.
p. 457-4*1.
                               (10) Lett. «5 3, p. 4«7>
K i)
-ocr page 223-
210 HlSTOIRE DE P0RT-ROIAL.
. r c , « Y a-t-il eu pour la veneration due
" aux laintes images 5 M on etoit allez
«. heureux pour recevoir une fi grande
" grace , peut-etre s'en pourroit-il
m bien faire pour cette plus importance
i> verite. » II faudroit copier une
partie des lettres de la mere Angeli-
qtte , pour faire connoitre la foi
vive Ik les faintes difpofuions de
cette incomparable Abbefte , ati
■fujet de la perfecution dont le mo-
naftere de P. R. etoit menace. Il
eft a propos de developper le pre~
texte frivole de cette perfecution,
pour en faire fentir toute l'injuftice•,
mais rapportons auparavant deux eve-
nemens eonfiderables qui appartien-
nent a cette annee.
txvui. Le premier de ces evenemens eft
Madame ^ demarche cdifiante de Madame de
Morantabdi-                 ,,. ff . „.r
que 1'AbbaTe Morant Aboeue de Git, qui quitta
4e cif pour £on Abbaie pour fe retirer dans celle
p. &. • de P. R. des Champs. Ecourons la
mere Angelique faire elle-meme le
recit de cette merveille dans une lettre
a la Reine de Pologne (n). » Nous
« avons recti depms deux jours , dit-
» elle , une religieufe qui n'a que
« vingt-fix ans, & pour qai fes pa-
« re:is, qui font M. de Leuville Sc
■ 0,1) tett. <fio duyAojk ii^,J. * d.jij,
-ocr page 224-
I. Parti b. Liv. VIII. it i
a Madame de Senefe, avoient obtenu
tt l'Abbai'e de Gif il y a trois ans ,
*> quoique les religieufes euftent elu
» une bonne jfille de leur maifon &
» que laReine leur eut promis de l'ac-
» cepter. Mais le credit Pemporta
» pour cette jeune religieufe que Dieu
» a rellement touchee qu'elle a refigne
»> a. l'infu de fes parens, a celle qui
» avoir etc elue , laquelle en a penfe
»» mourir de douleur •, & deux jours
»> apres qu'elle a eu pris pofTeflion y
« la depofee eft venue avee nous avec
» un grand d<5fir d'etre la derniere 8c
a
d'y commencer le Noviciat.
» J'avoue a votre Majefte , conti-
» nue la mere Angelique, que c'a ete
» pour moi une grande joie , qu'en ce
*> terns , ou l'ambition regne fi horri-
»> blement, merae dans les religions...
» de voir une fuperieure fi jeune quit-
» ter pour l'amour de Dieu , & pour
» fuivre notre Seigneur Jefus-Chrift,
» qui s'eft fait le dernier des hommes
» pour guerir notre orgueil ». Le lec-
teur a vu plus haut de quelle maniere
la providence conduifit Madame de
Morant a P. R. de Paris pour execu-
ter fes defleins de mifericorde fur elle..
La mere Angelique fut rinftrument
dont Dieu fe fervit pour- toucher cette-
K- iij.
-ocr page 225-
Ill HlSTOrRE DE PoRT-ROlAI.
TrT. jeune Abbefle, qui des cet heureux
1054. 1                                  t ,. .- ,
moment rorma une liaiion etroite avec
la mere Angelique, ne fe conduifant
que par fes confeils (21}, 6Y attendant
avec impatience le jour auquel elle
pourroit quitter fon Abbai'e, pouraller
fe mettre fous fa conduite. Ce jour
arriva enfin, & Madame de Morant
fe rendit le 4 aofit 16 5 4 a P. R des
Champs. Ainji Dieu, felon la fage&
judicieufe reflexion de la mere Ange-
lique , conftrve toujours dans fon egt'ife
Fefpr'ud'humiliation dans quelques ames,
au milieu de la plus grande corruption.
Nous en avons vu dans ce fiecle , tout
miferable qu'il eft, un exemple encore
plus eclatant de cette conduite de Dieu
fur fon egiife, *lans un Prelat frere
d'une fainte Abbefle de Gif.
ixtx.
         Quelque mois apres que Madame
A^cT'sii-'ae Morant fe fut retiree a P. R., on
reau ed elue fit "election d'une nouvelle Abbefle.
Abbefle. j^ mere Angelique a'iant occupe di-
gnement cette place pendant l'efpace
de douze ans , par quatre elections
confecutives, elle ne pouvoit plus etre
continuee 11 fallutdonc en clire une
autre. La mere Angelique fit enforte
que le fort tombat fur la mere Marie
(u) Voi'cz le j Tolumc des tetttei de la mere A*-
jelique.
-ocr page 226-
I. Par.t'ii. Liv. Fill, nj
cles Anges Suireau, ancienne AbbeiTe "
de MaubuifTon, regardant comme une
benedi&ion pour la communaute ,
qu'elle put avoir unefi fainte fuperieure,
dont elle eftimoit infiniment la verm
& qu'elle croioit capable d'attirer les
graces du ciel fur la maifon. Ses def-
ieins reuflitent, la mere des Anges fut
clue le 2(Jnovembre 1654. La mere
Angelique (23) ecrivant a la four
Angelique de fainte Agnes de Marie
qui avoir quelque peine fur cetre elec-
tion (24), lui en parle ainfi : » Af-
" furez-vous qu'autant qu'il fe peut
« humainement connoitre , on peut
" dire que le faint Efprit a prefide a
» l'election.....Ce n'eft pas a
a> nous a faire comparaifon des era-
s' ces des ames •, mais 11 cela etoit
« permis , j'oferois dire qu'il n'y a
» pas au monde une ame plus pure,
» plus charitable, plus humble, & en
»» un mot plus parfaite que notre mere.
« Cell ce qui me fait efperer que
» Dieu fera beaucoup de mifericorde
» par fa conduite. L'uniformite de fa
« vie toute religieufe depuis 3 9 ans ,
» fans que nul changement l'ait ja-
dans cette eleftion , man
cell n'eut pas lieu.
K ir
(it) Lett. i?75, p. 518.
(14) Le demon avoit
•»oulu brouiller les elpri((
-ocr page 227-
.....—------------'-----------------------------
2Z4 HlSTOlRE DE PoRT-ROlAI...
\6tA. " mais ebranlee , eft une chofe bienr
» rare , principalement quand on a
» eu les epreuves ou elle a pafle, fans'
» que jamais on ait pu dire autre cho-
» fe d'elle, finon que c'etoit'une fainte
fille ». Cette digne eleve de la mere
Angelique , remplie du| merae efprit»
gouverna avec beaucoup de prudence
& de fagefle, jufqu'a fa mort, pen-
dant des terns orageux & auxquels P.
R. efliua une grande perfecution.
En yoici l'origine.
-ocr page 228-
I
P. Par. tie. Liv. IX. 11$
1654,
L1VRE NEUVIEME.
Es Jesuites animes contre t.
P. R. croibient devoir tenter toutes Les
^fa"'^
_              1             •-                                              v         prennent oc-
lortes de moi'ens pour parvenir a la cation du u-
deftru&iondecettemaifon. Ilsavaient n[|j/e p"^"
eflai'e envain d'y reuflir en attaquant le uoavtt
livre de la frequente communion •, J^JmS*
mais le mauvais fucces de cecte entre-
prife v en les chargeant de confufion
& en les humiliant, ne les rendit ni
humbles ni plus fages , & ne les
arreta point dans leur de(Tein. lis pen-
ferent a drefler une autte batterie-
contre leurs adverfaires , & crurent"
trouver, dans les difputes fur la grace,.
un pretexte favorable pour les acca-
bler. Ces difputes avoient commen--
ce a-peu-pres vers le meme-tems ,-
& meme avanc que la frequente com-
munion vit le jour. Ge fut au fujet de^
PAuguftin de Janfenius, mort en 1638.
Commencons par faire connoitre Patfe-
teur , puis nous parlerons de l'ou--
vrage.
Janfenius vint'au morr- 'eilioc- xtt
tobre de Tan 1585, fioa dans Le-vifc-;^S?%
lage d'Accoi, conime la plupart des-
-ocr page 229-
i
116 HlSTOIRE DE PoRT-ROl'At
ccrivains l'avancent , mais a Leer-
dam (i ), ou Jean Otto fon pere s'e-
toit retire a caufe des troubles de reli-
gion qui agitoient ce pais. Otto ainfi
qu'Elizabeth Zegers fa feirme etoient
Tun & f autre ties attaches a la reli-
gion catholique. On pent meme dire
que c'eft au zele de cette famille qu'on
eft redevable de la confervation de
lafoia Leerdam. lis donnoient gcne-
reufement, au rifque de perdre leurs
biens & meme la vie, leur maifon
aux catholiques pour s'y alTembler & y
faire le Service divin. Le Pere Stock
Jefuite , qui y prechoit & y adminif-
troit les Sacremens, reflentit les effets
de leur charite. Le ledeur peurjuger
par-la avec quel fondement les Jelui-
tes ont accufe les parens de Janfenius
d'avoir ete Calviruftes (t).
Le jeune Janfenius fut envoi'e a
Utrecht, pour etudier les belles let-
ties & enfuite a Louvain en 1602 , ou
il fit fa philofophie au college du Fau-
con. Ce fut dans cette ville qu'il
prit le nom de Jan fens ou Janfenius ,
c'eft-a-dire , fits de Jean. Le melange
(i) Voi'ez l'excellcnt    renci. A Utrecht, 174 <j.
ouvrage de M. le Gros ,         (1) Morale I'rat. T. 8.
intitule : Dijtnfe He U    3 Part. 4 fa&ura pour les
•vc'rite & He Vinnocence o»-    petits neVGUX de Janfe-
trjge'a far M. de Chtt.    nim.
-ocr page 230-
__----------_-------------------------------------------------
1. Par tie. Llv.tX. nj
ties Hollanders catholiques avec les i <s«4.
heretiques les obligeoient de changer
ainfi de nom afin de fe deguifer. En
1604 il fut rec,u maitre es Arts & de-
clare primarius , qui etoit un titre de
distinction & une marque de fon me-
rite. Enfuite il etudia en theologie
au college d'Adrien VI , fous le pieux
& celebre docteur Jacques Janfon ,
zele difciple de faint Auguftin. Il fit
de grands progres fous cet habile mai-
tre , qui le cherit comme fon fils a*
caufe de fes excellentes qualites. Ai'ant
epuife fes forces par l'exces du tra-
vail , les medecins n'y trouverent d'au-
tre remede que celui de changer d'air.
Il vint a Paris en 1607 •, il s'y per-
fections dans les langues grecque &
hebrai'que & y fit connoifTance avec
plufieurs favans, en particulier avec
M. du Vergier de Hauranne, depuis
abbe de faint Cyran.
L'amitie qui unir enfemble ces deux
fenies fut toute chretienne,n'aiant pour
ut qu'un grand defir de fervir Dieu ,
de s'inftruire de la doctrine del'eglife
dans les fources pures de la tradition ,
&c de confacrer leur vie a fa defen-
ce. Dans cette vue ils fe retirerent
en 1 (J 11 a Bai'onne, patrie de M. de
Hauranne , ou ils pafierent environ
Kvj
-ocr page 231-
228 HlSTOIRS D£ PoRT-ROlA-tr
1654.
cinq ans a etudier l'ecriture, les pereS
& les conciles. lis y emploi'oient re-
gulierement 14 ou 15 heures par jour y
ce qui donnoit quelquefois occafion a
Madame de Hauranne de due a fori'
fils : Vous tusre^ ce bon Flamand a<
force de le faire etudier.
Bertrand
Defchaux, Eveque de Baionne le fie
principal du college qu'il v.enoit d'e-
tablir dans cette ville.
m.
En 1617, Janfenius retourna a Lou-
ses diffiren- vam 0{i on ne tarda pas de le faire pre-
ii'efl 6!u Ev4- fident du nouveau college de Hollande
sue.saniort. appelle Pulcherie. II recut le bonnet
de dodeur, apres avoir foutenu le 24
oclrobre 1619 fa derniere rhefe , fans
prefident & avec un grand fucces. De-
venu membre d'une des plus celebres
facultes de theologie du monde chre-
tien, il en fut la gloire., Fornement
& le defenfeur. 11 fut envoie deux fois
en Eipagne ( en 1622 &en 162.6, )f
pour defendre. les droits de la faculte
de Louvain contre les Jefuites , qui
des-lors ne l'epargnerent pas, le regar-
dant comrne un de leurs plus cruels
ennemis', acerrimum hojtem funm (3),
Le merite & le favoir de ce docieur
etoient fi univerfellement reconnus ,
qu'en 16 3 o , les miniflres d& Bois-le.-
(}} JabC lett. <«..
-ocr page 232-
L Parti e. Llv. IX. 229
Due ai'ant fait un defi aux catholiques "
de cette ville , M. l'Archeveque de Ma-
lines de concert avec le Nonce, lechoi-
fit pour repondre a. ce deri (4). Ce
grand theologian furpafla les eiperan-
ces qu'on avoit concjues de lui. Il con-
fondit les mimftres de vive voix &
par des ecrits les plus folides qui euf-
fent jufqu'alors paru contre les Nova—
teurs des derniers cems.
Apres avoir rempli plufieurs places
avec beaucoup de diftin&ion , en par—
ticulier celle de profefTeur roial de l'e-
criture fainte , il fin nomme par le;
Roi d'Efpagne le 23 oftobre 16355a.
l'Eveche d'Ypres , malgre le credit de.
fes ennemis, qui pour cette fois ne^
purent parer le coup, comme ils avoient.
fait par rapport a 1'Eveche de. Bruges,.
Sc a ceux d'Anvers &c de Gand , pour
lefquels il avoit etepropofe. Janfenius*
regarda comme l'efret d'une providence,
route particuliere, qu'il eut ete faitEve-
que d'un diocefe dont la premiere eglife
etoit fous la protection de faint Au-
guftin (5) , qu'il avoit choifi entre:
tous les peres pour fon maitre dans.
(4) Lett, di Janf. 14   pour la cathcdrale , qui"
31iin iSjo.                         til fous le nom de faint
(S,Lu Pape Paul IV    Martin , I'eglife d'un mo-
en erigeant l'Eveche d'Y;
    nalbre de Chanoines ni»
gres en ijj? » defigna
   guliersdeS, Auguftin,.
-ocr page 233-
-----
i$0 HlSTOIRE DE PORT-Ro'/At;
l(,c±, l'etude delafcience ecclefiaftique. Ses
bulles furent expediees gratis en consi-
deration des folides ecrits qu'il avoit
compofes contre les heretiques ; & il
fut {acrele 23 oclrobre 16$6. Les Jefui-
tes felon leur politique ordinaire , com-
poferent plufieurs pieces a fa louange
6c les firent declamer par leurs ecoliers.
Aulfi-tot qu'il fut inftalle, il s'appli-
qua a. la reforme de fon diocefe, qui
en avoit un grand befoin ; mais avant
qu'il put executer les projets qu'il avoit
formes, la mort 1 'enleva le 6 mai 16 3 8,
a l'age de cinquante-trois ans , apres
avoir recu les Sacremens avec beaucoup
de piete (6). Plufieurs auteurs ont
avance qu'il etoit mort dans l'exercice
de la charite envers des perfonnes at-
taquees de la maladie contagieufe ;
mais la verite eft, que lui feul mourut
de la pefte , dont il fut atteint en
examinant d'anciens papiers infectes
du mauvais air, qu'il vouloit lire pour
travailler ferieufementa la reforme de
fon diocefe. Il fut enterre dans lefanc-
tuaire de fon eglife (7) avec une epi-
taphe que fes ennemis ont eu le credit
de faire fupprimer.
(6)   Mem. du Forte , not. p. :i8.
(7) Voi'ei le Necr. de P. R. p. j8«.
-ocr page 234-
I. Partie. Liv. IX. 231
Cornelius Janfenius hie fitus eft :                  J " 5 4*
Satis dixi.
Virtus , eruditio
, fama, catera loquentur ,
&c.
Ci gift Corneille Janfenius :
C'eft affez dire.
Sa vertu, fa fcience , fa reputation diront lc
refte, &c.
M. Janfenius etoit, die M. Lance- SoJv*
lot (8) , un homme d'une ancienne tere. son u-
probite, d'une foi vive & d'un efprit ™ J-*taU!
iblide. Sa fcience etoit comparable a
celle des peres de l'Eglife , &c fa verm
digne d'un veritable SuccefTeur des
Apotres. II etoit infatigable dansle tra-
vail 8c dans les exercices de la peni-
tence ; il ne fe couchoit prefque point
& ne dormoit que quatre ou cinq heu-
res, emploiant le refte de la nuit a la
lecture & a la priere. Sa vie n'etoit
qu'un exercice contiuel de charite , &
une etude fans relachede laverite. Un
ami lui aiant deniande quel etoit l'ar-
tribut de Dieu , qui faifoit plus d'im-
f)reilicn fur lui; la virlti, dit il. Aufli
a meditoit-ilcontinuellement. C'etoit
pour ainfi parler , fa paffion domi-
(8) Mem. T. t. g. 308.
-ocr page 235-
zyi PfisTomfi de Port-roiai.
nante. On l'entendoit fouvent, lorf-
qu'a. des moraens de relache il fe pro-
menoit dans fon jardirt, s'ecfier en le-
vant les yeux au ciel : Oh verite 1 II
veilloit continuellement fur lui-me-
me dans les repas &c dans tout le refte,
pour ne rien donner de trop a la na-
ture , & pour eviter toutes les furpri-
fesde la cupidite. On ne ltd a jamais
rien reproche Jur les mceurs
( 9). ( C'eft
un avev. que les Jefuites mane fous le
mafque v.e Frangois Morenas ont fait
depuis peu. ) lis avouent encore qu'U
etoit fibre , pieux, fans Juperjlition
,
charitable envers les pauvres (10).
Le jour meme que Janfenius mou-
rut, il mit la demiere main au grand
ouvrage dont il avoit congu le deilein
des l'an 16\9. Il avoit commence des-
lors a preparer les materiaux, & ce tra-
vail avoit pour ltd tant de charmes ,
que les jours lui patoifloient trop courts.
Il auroit fouhaite vivre du terns de Jo-
fue, ou habiter dans les pais ou les
jours fontdevingtheures.il lutdix fois
faint Auguftin tout entier , & plus de
trente foisfes ecrits fur la grace contrfc
(s)Mor.T. 9, p.?«i.    Premontre de Flandres',
fio) Voire le he! eloge    rapporte pat M. Arnauld
H ce Ptclardans fon orai      dans la preface de fa prt-
fon funebre , (aire par    miere apotogie ponr AI«
Jtan de la Pierre ,favant   Janfeniui*.
-ocr page 236-
I. Part ie. Llv IX. zjj
les Pelagiens. II fe plaifoit tellement
a cette lecture , qu'il difoit quelque-
fois qu'il auroit palle agreablement fa
vie dans une ille deferte avec les ou-
vrages de faint Auguftin. En travail-
lant a fon ouvrage il etoit quelque-
fois arrete , parcequ'il jugeoit que les
grands principes de faint Auguftin pref-
que totalemsnt oublies , paroitroient
n nouveaux & fi extraordinaires aux
fcolaftiques entetes de leurs opinions,
que s'il ofoit le^ avancer, ils le decrie-
roient comme un extravagant 8c un
reveur. La fuite fera voir qu'il ne
fe trompoit pas. Mais d'un autre
cote, confiderant combien Dieu eft
{"aloux de la gloire de fa grace, que
e monde ne connoifTbit prefque plus,
il fe determina a publier ces verites,
fans fe mettre en peine des contra-
dictions qu'il auroit a eflrui'er,& a. faire
connoitre aux hommes ce qu'ils doi-
vent a la mifericorde de Dieu & a la
grace de Jefus-Crift.
La confiance qu'il avoit dans le fe-
cours du ciel, ne fut pas pour lui un
pretexte de negliger celui des hommes.
La prudence chretienne, qui n'eft pas
prefomptueufe , lui fit fentir qu'il pou-
voit fe procurer des approbateurs ca.-
-ocr page 237-
i}4 HlSTOIRE DE P0R.T-R.01At.
pables de l'animer & de le foutenirdans
un tel travail. Il en ecrivit a M. de
faint Cyran fon ami, qui entrant dans
fes vues communiqua a M. de Berulle ,
inftituteur de la congregation de l'O-
raroire en France , le deflein qu'avoit
Janfenius d'oppofer aux erreurs des
nouveaux demi-pelagiens la pure doc-
trine de faint Auguftin. M, de Be-
rulle & fes confreres applaudirent a
ce deflein. M. de faint Cyran en in-
forma fon ami, qui apprit avec joie
cetce nouvelle. Au mois de mai i£z$
Janfenius aiant donne rendez-vous a
Penonne a M. de faint Cyran , ils
s'y entretinrent principalement fur le
grand ouvrage qu'il avoit commence.
M. de faint Cyran lencourageaapour-
fuivre fon entreprife , ce qu'il fit avec
un travail infatigable, lifant continuel-
lement faint Auguftin , ainfi que les
ouvrages des moliniftes pour s'aiTu-
rer de leurs fentimens , & pour en
demontrer la conformite avec ceux
des demi-pelagiens. Dieu voulant faire
Toir que le deflfein de Janfenius venoit
de lui, par un effet fenfible de fa pro-
vidence , conferva fes jours jufqu'a ce
qu'il 1'eiit execute, & le retira de ce
monde au momer.! meme , comma
-ocr page 238-
I. Partii. Liv. IX. 13<
hous l'avons deja dit, qu'il y mit la "T777~
dermere main (i ij.
Dans cet ouvrage imprime depuis v.
fa more, cet Eveque , en voulant eta- r Difpuce &
blir la doctrine de faint Auguftin fur 1^"^° Jaa-
la grace , combattoit fortement Topi- knuw.
nion de Molina , Jefuite temeraire &
andacieux , qui avoir parle de ce grand
docteur de l'Egiife avec beaucoup de
mepris. Les Jefuites interefles a foute-
nir leur confrere fur une doctrine que
route leur ecole s'eit malheureufement
fait un point d'honneur de defendre,
& piques du parallele qu'on y fait de
la doctrine de Molina avec celle des
Pretres de Marfeille (12), fe dechai-
nerent contre l'ouvrage & contre la
perfonnc meme de Janfenius , qu'ils
traiterent de Calvinifte & d'heretique ,
felon la coutume qu'ils ont de traiter
ainfl tous lsurs adverfaires. lis etoient
neanmoins d'autant plus mal fondes a
en agir ainfi a l'egard de Janfenius ,
que non-feulement fa doctrine eft tres
oppofee a celle de Calvin & de Luther,
mais que de plus il declare par for*
(11) Mnribuncla mami    nhiit & uitam. Vir. Janf.
nwijpmai lilt, raj duxit,
         fli) Ce parallele n'eft
<Jr in fine a. ipfa puntlo    poinr d. Jaiifcnius , mais
berfecli gperts, ( yes admi      tie Fi omond Ton »va\ ,
tundu &■ frovidemijt Dei    qu'H avoir charge du foi*
4T£timentum JinguUre) fi-    d'irnptimct foulivtc.
-ocr page 239-
1}6 HlSfOIRE DE PofcT-ROI/ilv
teftament, & dans plufieurs endroirJr
de fonlivre (13) , qu'il foumec entie-
rement fa dodrine au jugement du
Pape. Il dit que fon bur eft d'expli-
quer la dodbrine de faint Auguftin ; &c
il ajoute meme que ceux qui voudront
le critiquer , doivent, pour que leur
critique foit jufte, fake Yoir qu'il s'eft
trompe en cela , &C que ce qu'il a pris
& donne pour la dodrine de faint Au-
guftin , ne l'eft pas (14). Ainfi, quand
rneme Janfenius auroit avance quelque
herefie , on ne feroit point en droit
de dire pour cela qu'il fut heretique,
puifqu'il s'eft foumis a l'autorite 8c au
jugement de l'Eglife, dans le fein de
laquelle il declare par fon teftament
qu'il a vecu , & qu'il veut mourir :
c'eft ce qu'il repere plufieurs fois dans
fon ouvrage, & par ou il le finit (15).
On pourroit done feulement dire ,
(13) T. i. lib. proi. c.    lus initiaiui ', & ejtif
A5.                                        fide cum la&e matris im-
< 14) Nee enimego , qui it    kutm fni , &• crevi , (y
<verum ant Jalfum , quid    advlevi, (J* fenui, nee ah
tenendum out non tenen-    ea ad latum unguent, quod-
diim in catholic* V.ccleftx    fa am , ammo , aut faBo y
dotlrina tradidi, fed quid    aut fermone deflexi , ita
Aa%ujlimts tenendum af-    porro ad extremum ufque
ftruerit ac dvcuerit. Janf.   ffiritum viiere , ac Deo
Epil. p. ult                            adjuvante mori , divino-
(15) Quemadmodum    que judiciofifli ,mibi f«n-
iflius Ecclefia; acfedis (Ro-    (lituttm eft.
man*} myfleriis inf/mtur
-ocr page 240-
I. Parti t. Liv. IX. 157
«ru'il s'eft tisompe en prenanr pour la a6s '
.doctrine de faint Auguftin , ce qui ne
1'eft point. Voions les fuites de cette
grande affaire , dont nous nous con-
■tenterons de rapporter les principales
circonftances, n'etant pas polfible d'en-
Erer dans un detail exact de tout ce qui
s'eft fait, tant a Rome, qu'en Flandre ,
&c furtout en France a. ce fujet.
Les Jefmtes , qui avoient fait tous vi.
leurs efforts pour empecher que YAu- s-im^reime'v&
euftinusde Janfenius neparut, fe don- devknt pu-
b J           U- J-                       r                                blic rnalgtc
nerent men d autres mouvemens pour les ello&rst
le faire fletrir , lorfqu'ils en virentdeux desjefkius.
editions paroitre fucceffivement, Tune ,
en 1640 a Louyain > l'autre a. Paris,
munies l'une &c l'autre de I'approbit-
tion de plufieurs theologiens , egale-
ment recommandables par leur fcience
&c leur piete. Des le commencement
de l'an 1641 , l'lnternonce de Bruxel-
les ecriyit a 1'Univerfite de Lou vain ,
de fupprimer le livre de Janfenius, &
d'exccuter le decret de Paul V , con-
firme l'annce precedente 1640 par
Urbain VIII , { a. l'occafion du li-
vre meme de Janfenius , que ce
Pape avoir defendu de faire paroitre ,
■en declarant neanmoms , que l'in-
tention de Sa Saintete n'etoit pas
de noter en particulier Janfenius 4
-ocr page 241-
Ij8 HlSTOIRF. DE PoR.T-R.oYa1."
'* l($c4 mais d'empecher l'impreilion de tous
les livres ou ll eft traite des matieres
de la grace , imprimes depuis les de-
fenfes qui en ont ete faites.) L'Uni-
verfite de Louvain s'excufa de faire
executer ce bref , fur ce que le livre
de Janfenius venoit d'etre imprime a
Paris avec l'approbation de fix doc-
teurs de la celebre faculte de theologie
de cette ville. Ainfi l'Auguftin de Jan-
fenius devint public en Flandres &c en
France , malgrc les efforts de fes ad-
verfaires.
VII.
         On peut jugerfi les Jefuites demeu-
Divers krits rerent tranquilles. Leur premier foin
€n Flandres r l                    • i 1 c                  -             /
pour & con- rilt °e recounr a la force majeure (ce
Stcjanfenius. font la leurs lieux theologiques , ou
ils trouvent toutes les preuves & les
argumens dont ils ont befoin) & de
faire prefenter un memorial au Cardi-
nal Infant, par le Pere Vivero , JcTuite
Efpagnol, Predicateur ordinaire de la
Cour de Bruxelles : il en envoi'a auffi
un au Cardinal de la Cueva, pour faire
mettre XAuguflinus a l'lnquifition. Le
memorial fut fuivi de thefes foutenues
a Louvain au College des Jefuites le
2Z mars 1641. Les defenfeurs de Jan-
fenius repondirent a ce memorial 8c
aux thefes , par un ecrit adrefle au
Cardinal Infant, fous le nom de Jac-
-ocr page 242-
T. P A R T 1 E. Liv. IX. 1-j 9
ques Zegers , imprimeur de l'Augufti- \6<a.
nus : Querimonia Jacobi Zegers ad Se~
rinijjimum Principem , Cardinakm In-
fantcm adverfus Patris Viveri libdlos &
thefes PP. Societatis
, &c. On avoit
joint a. la plainte de Zegers des thefes
foutenues en 162.7 Par ^es freres mi->
neurs Irlandois , qui contenoient des
fentimens conformes a. ceux de Jan-
fenius. Les Jefuites firent des repon-
fes a cet ecrit , 8c foutinrent de nou-
velles thefes : les defenfeurs de Janfe-
nius firent de leur cote divers ouvra-
ges pour fa defenfe. M. Synnich (15*) >
docteur de Louvain , en publia un,
pour montrer la conformite de fenti-
mens entre l'Auguftin d'Hippone , &
l'Auguftin d'Ypres, fur la volonte de
Dieua l'egard du falut de tous les hom-
ines , & touchant la mort de J. C. En
meme tems il parut un ouvrage moins
ferieux fous ce titre : Somnium Hippo-
nenfe
, & reimprime fous cet autre:
Conventus Africanus , dans lequel on
feint que le Pape aiant renvoie le ju-
(rt*) M. Synnich n£     i«4i i Rome pout le de-
si Korkeen Irian ie , em-
    fendre. Il a fait granJ
dia a Louvain , ou il fut
    nonibre d'ecriis fur le»
fait dofteur. Aiant ap-
    jnatieres de la grace , pout
prouve le livre de Janfe-
    la defenfe de l'Augufti-
nius , il refufa de le con-
    nus : il eft mort en \6it.
damner, 8c fut depute en
-
-ocr page 243-
14° HisTOIRE M PoRT-ROlAL«
gement de la caufe de Janfenius a faint
Auguftin, il s'eft tenu une afTemblee de
Cardinaux , d'Eveques , de Pretres ,
de Religieux, & que faint Auguftin
aiant entendu Les parties , avoit pro-
nonce en faveur de Janfenius. Cette
ficlion ( dont Pierre Stokmans Jurif-
confulte (16) etoit auteur ) piqua vi-
vement les Jefuites, qui firent de gran-
des recherches pour decouvrir de qui
elie venoit-
L'inquifition de Rome pour arreter
le cours de ces difputes donna le pre-
mier d'aout 1642 un decret par le-
quel elle fupprimoit 1'Auguftin de Jan-
fenius, avec les thefes des Jefuites, 8c
tous les autres ecrits faits depuis la de-
fenfe de Paut V & d'Urbain VIII fur
les matieres de la grace. Ce decret caufa
du trouble dans l'univerfite de Lou-
vain. Fromond (17) fit paroitre fon
traite latin , intitule 1 Anatomic de
lh»mme,
dedie au Cardinal Francois
J3arberin.
L'Auguftin de Janfenius fut impri-
(11!) Mort vers 1669.         chaire d'interprete de I'E-
(17) Libert ..Fromond,    crirure fainte. II fut l'un
ne en H87 , dofteur de    des executeurs teftamen-
louvain en i6z8 , habile    taires de ce prtlat. 11 fit
dans la theologie , les     irrrrimer t'Auguftinuj ,
mathcmatiques,les belles-     & 'e defendic avec zele
ieurvs , fucceda i Janfe-     juf ju'a l'an 165 j , cjui fut
izius l'an 16:4 dans la     celui <k fa mott.
me
-ocr page 244-
I. P A R T IE. L'lV. IX.       141
me a Rouen en 1641, & enfuite en ,
1643 avec un traite de Florent Con-
rius, Cordelier, Archeveque de Toam
en Irlande, fur l'etat des enfans qui
tneurent fans bapteme , fuivant le fen-
timent de faint Auguflin. On fit encore
imprimer en latin & en francois un
traite du meme Auteur, intitule : Pen-
grinus Jerichuminus , hoc eji de natura
humana feliciter injiituta
, infeliciter
lap/a
, miferab'diter vuLntrata , mljeri-
cordittr nflaurata.
Les Jefuites continuant toujours leur vnr.
pointecontreun livre , dans lequel ilIel"emC"""
eft demontre que leurs fentimens & ftnius odieux
ceux des Pretres de Marfeille font les le °#%£&,
memes, c'eft-a-dire que les uns &c les vm contre
autres font demi-pelagiens, reuffitent
enfin a rendre Janfenius odieux a Ro-
me. Le moi'en dont ils fe fervirent fut
que ce Prelat s'etant objecte les bul-
ks contre Bai'us , qui fembloient con-
traires a la doctrine de faint Auguftin ,
il avoit rcpondu d'abord qu'il etoit
embarafle : h&reo , futeor : parole
toutefois, qui de l'aveu meme de Tour-
nely , auteur non fufped, ne marqupit
qu'un profond refpeft (19) pour le faint
(19) Vtl Uc ipfum hareo yuoddam trat tevererUU
ttgtinwntum-
T. i. p. }}7«
Tome III,                         L
-ocr page 245-
*42 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAI..'
Siege , & la resolution ou il etoit de
ne defobeir, ni aux Papes qui avoient
approuve la do&rine de faint Auguf-
tin , ni a ceux qui avoient condamne
les propositions de Baius. En effet Jan-
fenius les concilie le mieux qu'il lul
eft poffible , ( ce qui n'eft pas aife, 8c
je le crois prefque audi difficile que
de trouver les V propositions dans
I'Augufilnus. )
Urbain VIII , apres avoir mis le
trouble dans l'Univerfite de Louvain ,
ou du moins l'avoir augmente par fon
decret contre Janfenius , voulut reme-
dier au mal, & en fit encore un plus
grand en renouvellant & confirmant
les conftitutions de Pie V & d? Gre-
goire XIII contre les propofitions de
Baius, que Ton afluroit etre renou-
veliees dans Janfenius. Il chargea AU
bizzi, l'liomme de confiance des Jefui-
tes, de dreffer une bulle, par laquelle il
renouvelle & confirme les conftitutions
de Pie V & de Gregoire XIII , Ses
dccrets & ceux de Paul V, par lef-
quels il etoit defendu de traiter des
matieres de la grace, avee le decret de
1'inquifition du premier aout 1641,
Pans cette bulle, qui commence pap
ces mots : In emimnti, M. Albizzi in-
here que I'AuguJiin de Janfenius re^
-ocr page 246-
I. Par tie. Llv. IX. 243
fzrme & foutient , au grand fcandalt ~\<jr.
des catholiques & au grand mepris dc
I'autorite du S. Siege, plufleurs pro-
portions
, du nombre de celles qui avoient
ete condamnees par fes predecejjeurs.
Elle eft fignee le 6 Mars 1641 ( au
lieu de 1642, felon notre maniere de
compter ) conformement au ftyle des
bulles, dans lefquelles on commence
i annee ab incarnatione Domini, c'eft-
sudire le 2 5 mars. Elle ne fuc affiche
que le 19 juin 1743 , 8c caufa beau-
coup de troubles en Flandres.
Le feu des difputes excitees en Flan- ix.
dres gagna bientot la France, ou la S'auf„ne|
perfonne de Janfenius etoit odieufe a France.
caufe de fon livre intitule Mars galli-
cus ,
fait contre la France: ouvrage
dans lequel il y a beaucoup de choles
dont un bon francois a fujet d'etre
mecontent & que M. de faint Cyran
blamoit quoiqu'ami de Janfenius. Le
premier qui declaim publiquement
contre le livre de Janfenius, fut M.
Habert Theologal de Paris, qui pre-
tendit y trouver quarante heretics ,
qu'il reduifit enfuite a douze •, ce fut
dans trois fermon? preches le premier
&c le dernier dimanchedel'Avent 1642,
&c le dimanche de la feptuagefime 1645
qu'il fit fes declamations contre ce li-
Lij
-ocr page 247-
144 HlSTOIRE DE PoRT-Ro'lAt.'
vre. M. le Moyne le feconda par fes
lecons fur la grace dans l'ecole de Sor-
bonne j M. Perreyret dans celle de
Navarre, & M. Morel fit un petit ecrit
fous le titre de veritables Jentimens de
faint Augufiin&de VEglife, L'an 164$
la bulle d'Urbain VIII fut envoiee
en France, & le deux Janvier 1644
elle fut remife a la faculte de theo-
logie de Paris, accompagnee d'une
lettre de cachet, qui enjoignoit de la
recevoir. La faculte nomma des com-
miiTaires, c^^declara le 15 , qu'elle ne
la recevoit point quoiqu'elle defendit
de foutenir ancune des ptopofitions
condamnees. (Tournely,Tome I>page
zS6).
Sur la fin de cette'annee ( 1644 )
M. Arnauld fit paroitre une Apologia
de Janfenius Eveque d'Ypres , & dela
doctrine expliquee dans Jon livre, contre
les fcrmons preches par le dvcleur Ha-
ben.
M. Habert ai'ant repondu a cet
ecrit de M. Arnauld par urn autre , in-
titule la defenfe de la foi de I'Eglife cy
de I'ancienne doctrine de Sorbonne, toti-
chant les principaux points de la grace
,
prechee dans VEglife de Paris , contre
le livre intitule
: Apologie de Janftnius ;
M. Arnauld publia l'an 1645 une fe-
conde apologie pour M. Janftnius Eve-
que d'fpres,
oii il refuta avec fane de
-ocr page 248-
I. Partie. Liv. IX. i45_______
force M. Habert, que ce pauvre Tbeo- 1654.
logal ne s'en releva jamais- Mais de .
tous les ecrits , qui furent fairs en
grand nombre a. l'occafion du livre
de Janfenius fur les matieres de la
grace, il n'y en eut poinr de plus im-
portant que Vapologie pour les faints
Peres de I'Egf.ife
, defenfeurs de la grace
de Jefus Chri/l,
par M. Arnauld contre
M. le Moyne , M. Morel Sc le Jefuite
Antoine Girard , qui en donnant une
traduction de l'ouvrage de la vocation
des Gentils,y
avoir ajoute des reflexions
a fa facon fur la doctrine de cet Au-
teur. M. Arnauld abbatit ces trois
hommes d'un feul coup dans X Apolo-
git des faints Peres ,
qui eft un excel-
lent traite fur la grace , & qui fuffi-
roit feul pour derruire tons les vains
efforts qu'ontfaits les moliniftes depuis
leur naiifance jufqu'a prefent contre la
vraie grace de Jeius-Chrift en faveur
du fyfteme au moins demi-pelagien
de leur confrere Molina.
                          *•
En 1649 M. Cornet, qui avoit ete Comct fabri-
Jefuite, & qui en fortant de la focie- «"Lles v
Pr°'
, ,                   i*                 1               i»i 1 •            . politions, SC
te n en avoit quitte que 1 habit, s a- ies propofis
vifa d'un moien tout nouveau pour J^gjJJ
reuffir a faire condamner Janfenius. min6es,
Etant alors Sindic de Sorbonne , il ap-
porta a raflemblee cinq propofitions a
L iij
-ocr page 249-
14^ HlSTOIKE DE PoRT-RorAI.
examiner , fans ofer dire qu'elles fut-
fent de Janfenius. Effe&ivement elles
etoient de fa compofition , comme le
reconnoit le Pere Labbe , qui pour
cette raifon lui donne une place dans
fa bibliotheque anti-janfenienne (10).
A la verite Janfenius fe fert des ter-
ines de la premiere propofition. pour
exprimer le fentiment qu'il foutient
etre celui de faint Auguftin , mais avec
diverfes modifications, qui en fixenc
le fens & exeluent tous les mauvais
qu'on pourroit lui donner. Pour les
quatre autres, qui ne font point dans
Je livre de Janfenius & qu'on defie de-
rmis plus de cent ans les ennemisde ce
faint Prelat d'y faire voir , elles etoient
embarrafTees de mots fi captieux & fi
equivoques , que quoiqu'elles prefen-
tent un fens mauvais que les difciples
de faint Auguftin n'ont jamais reFufe
de condamner , neanmoins elles fem-
bloient ne dire fur la grace que ce que
difoient les defenfeurs de la doctrine
de ce faint Docteur. C'eft pourquoi les
theologiens habiles reconnoiflant l'arti-
fice du Jefuite metamorphofe en findic
de Sorbonne , fe recrierent que e'etoit
une chofe fans exemple & contraire
aux ufages de lafaculte, d'examiner des
propofitions vagues, & de faire un
(10) 11 faut avoueicm'illa mhitebics.
-ocr page 250-
t. Partus. Llv. IX. 247
pretendu precis de la do&rine d'un au- j<jr4<
teur , en lui attribuant ainfi des propo-
sitions etrangeres, & en les faifant cofl-
damner fous fon noni; que d'ailleurs
ces propofitions etoient captieufes &c
fabriquees expres pour en faire retom-
ber la condaranation fur la grace efti-
cace. Cependant comme on ne laiifoit
pas de nommer des commiifaires, foi-
xante dix docfeurs appellerent comme
d'abus de tout ce qu'avoit fait le fyn-
dic. Le Parlement rec,ut leur appel, &
impofa filence aux deux partis.
Mais les Jefuites &c leurs partifans
n'en demeurerent pas la. M. Habert
devenu Eveque de Vabres, leur preti
la main pour vanger fes injures par-
ticulieres. Pique contre M. Arnauld
qui avoit ecrit contre lui avec tant de
force pour la ddTenfe de Janfenius , il
ecrivit en 16 5 o a Innocent X , pout
demander la condamnation des V pro-
pofitions : Voici cette fameufe lettre ,
qui a ete comme la bafe & l'origine de
toute la procedure qu'on a fuivie dans
cette affaire qui a fait une fi grande
plaie a l'Eglife.
» Tres faint Pere, la foi de Pierre, X1
» laquelle ne peut jamais manquer, Umt <?«
» demande avec grande raifon , que dJ^fcL?°£
i» fuiyant la coutume re^ue & autori- coadaian*.
L iv
-ocr page 251-
----------------------------,------------_„--------------------------------------------
i48 HlSTOlRE DE PoRT-ROlAl.
1^54. " fee dans l'Eglife , Ton rapporce les
tion d.-v pro-" caufes majeures au faint Siege apof-
Coant x.4 " toliq«2- pour °beir a une loi fi equi-
» table, nous avons eftime qu'il etoic
3) ncceflaire d'ecrire a votre Saintete
»> touchant une affaire tres importan-
» te qui regarde la religion. Il y a dix
" ans que nous voions avec grande
»» douleur la France agitee de troubles
» tres violens, a caufe du livre pof-
» thume de M. Janfenius Eveque d'Y-
>• pres & de la do&rine qui y eft conte-
» nue. Ces mouvemens devoient etre
» appaifes, tant par l'autorite du con-
» cile deTrente, que par celle d'Ur-
» bain VIII d'heureufe memoire , par
» laquelle il a prononce contre les
» dogmes de Janfenius, & a confirme
» les decrets de Pie V & de Gregoire
« XIII contre Bai'us. Votre Saintete a
» etabli par un nouveau decret la verite
w & la force de cette bulle; mais parce-
» que chaque propofition en particulier
« n'a pas ete notee d'une cenlure fpecia-
. *> le, quelques uns ont cru qu'ilyavoit
» encore lieu a leurs chicanes & a leurs
»• fuites. Nous efperons que tous
» moi'ens leur en feront 6tes , s'il
»> plait a votre Saintert, comme nous
» l'en prions tres humblement, de de-
» fink clairement 8c diftin&emenc
-ocr page 252-
1. V A R. T i E. LlV. IX. 249
■» quel fentiment il faut avoir en cette i6i4*
»> matiere. C'eft pourquoi nous la con-
»» jurons de vouloir faire l'examen ,
»» & porter un jugement clair & cer-
*' tain de chacune des propofitions qui
w fuivent, fur leiquelles la difpute eft
•» plus dangereufe & la- conteftation
n plusechauffee.
» La premiere: quelques commande-*
»> mens de Dieu font impofllbles a des>
»-> juftes qui defirent & qui tachent de
3> les garder felon les forces qu'ils one
*» alors , & ilsn'ont point de grace, par
» laquelle ilsleur foient renduspoffibles*
» La feconde : dans l'etat de la na-
•» ture corrompue , on ne reflfte ja-
«> mais a la grace interieure.
» Latroineme: pourmeriter Sc de-
» meriter dans l'etat de la nature cot-
s' rompue, on n'a pas befoin d'une li-
ft bene exempte de la neceffite d'agir,
» mais il fuffit d'avoir une liberte
»* exempte de contrainte.
» La quatrieme : les femipelagiens
» admettoient la neceffite d'une grace
*> interieure prevenante pour chaque
t> action en particulier , meme pour
» le commencement de la foi; & il*
« etoient heretiques en ce qu'ils pre-
ss tendoient que eette grace fut de
t* telle nature ctue 1* volonte eut k*
-ocr page 253-
ZJO HlSTOI&E DE VoRT-ROlAi.'
» pouvoir d'y refifter ou d'y confen*
u tir.
» La cinquieme : c'efl: une erreur
»> des demi-pelagiens de dire queJe-
j> fus-Chrift foit morr, ou qu'il ait
n repandu fon fang pour tous les hom-
mes fans exception.
» Votre Saintete a depuis peu eprou-
*> ve combien l'autorite du faint Sie-
» ge apoftolique a eu de pouvoir pour
»> abbattre l'erreur du double chef de
s> PEglife. La tempete a ere auili-tot
» appaifee ; la mer & les vents ont
« obei a la voix & au commandement
« de Jefus-Chrift : ce qui fait qua
» nous vous fupplions, tres faint Pere ,
»> de prononcer fur le fens de ces pro-
« pomions un jugement clair & de-
w cifif, auquel M. Janfenius, proche
« de fa mort, a foumis fon ouvrage •,
« de diffiper toute obfcurite, de raf-
»> furer les efprits chancelans, d'em-
» pecher les divifions, & de redon-
« ner a l'Eglife fa tranquillite & fon.
» eclat. Pendant que nous jouidons
v de cette efperance , nous portons
» nos fouhaits & nos vceux a Dieu ,
» afin que ce Roi immortel des fiecles
» comble votre Saintete de longues &:
» heureufes annees, cV apres un fiecle.
i> de vie, d'une heureufe eternite.
-ocr page 254-
--------------------------------- -
I. V A R T I E. L'lV. IX.       2 5 t
Cette letcre dictee par I'efprit de ~~^TT
Vengeance, fut fignee par quatre-vingc
cinq Eveques , feparement & non af~
fembles. Car quoique ra(femblee ge-
nerate du clerge fe tint cette annee a
Paris, ils n'oferent pas y parler de cette
affaire , de peur que la lettre venant
a. etre examinee publiquement & avec
un peu d'attention , elle ne revoltat
tout ce qu'il y avoit de Prelats jaloux
de l'honneur de leur caractere, lef-
quels trouveroient etrange , que cette
difpute etant nee dans le roi'aume , elle
ne fut pas jugee au moins en premiere
inftance par les Eveques du roi'aume
meme. La chofe fut done conduite
plus fecretement, &c cette lettre fut
portce feparement par un Jefuite nom-
rne Dinet, a un fort grand nombre de
Prelats , tant a Paris que dans les pro-
vinces. La plupart d'entr'eux out meme
avoue depuis ( & ils font croi'ables)
qu'ils l'avoient fignee fansfavoir dequoi
ii s'agifloit, & par pure deference pour
la fignature de leurs confreres. La let-
tre ainfi fignee fut envoi'ee a Innocent
%. On en eut bientot en France des co-
pies , & auffi-tot parurent des confide-
radons
fur la lettre> dreifees par M.
Arnauld.
Les defenfeurs de faint Auguftin fe
Lvi
-ocr page 255-
------------------------------,_-----------------------------
iji HlSTOIRE DE PoR.T-H.OlAI.
T7~. \ trouverent embarraffes fur ce qu'ils
I654..              - .                                             \                  J '
xn. devoient raire par rapport a cette de-
Le cierge marche des Eveques. Les uns vou-
it France di- < ■                                 a ■* • «• / a 1
favoue cette loient qu on ne pnr point d interet dans
leitte.
          l'affaire , & que fans fe domier aucun
rnouvement on laiila condamner a Ro-
me cinq propofitions, condamnables
en effet, & qui n'etoient d'aucun au-
teur , ni foutenues de perfonne •, l'af-
femblee meme du cierge n'y voulut
prendre aucune part pour lors ; &
M. l'Archeveque d'Embrun, l'un des
Prefidens , les Eveques de Chalons,
de Valence, d'Agen, de Comminges
& d'Orleans, allerent le 12 fevrier
1651, trouver M. le Nonce 8c lui de-
ckrerent que cette lettre n'etoit point
cnvo'iee au nom du cierge de France >
qui n'approuvoit point qu'on eiit re-
cours immediateuienti au Pape dans
les chofes qui regardent la foi, avanc
qu'elles euilent ere examinees par les
Eveques, qui font juges de la doctri-
ne dans leurs diocefes : enfuite ils re-
prefenterent au Nonce de quelle im-
portance il etoit de ne point precipi-
ter le jugement de cette affaire , & de
diftinguer le fens des propofitions1: &c
ils le prierentr d'ecrire a Sa Sain-
tete ce qu'ils venoient de lui dire,
Hoit jours apres ^ M, de Sens > accou*-
-ocr page 256-
1. Partib. Llv. IX. 25j
oa^ne d'un autre Eveque alia faire la 777T*
L.P.       J' I                     XT            T >               l654*
meme declaration au Nonce. L autre
partie des difciples de faint Auguftin,
apprehendant que la doctrine de la
grace enfeignee par ce faint docleut
ne rut enveloppee dans la condamna-
tion que les quatre-vingt-cinq Eve-
ques demandoient au Pape par leur
lettre, furent d'avis d'envoi'er a Rome
pour reprefenter a fa Saintete , les ar-
tifices & les mauvaifes intentions de
leurs adverfaires. Cet avis l'aiant em-
porte, M. de Gondrin avec pluiieurs;
de fes confreres ecrivirent au Pape la
lettre fuivante, digne de Prelats qui
favent que le faint Efprit les a etablis
pour gouverner l'Eglife de Dieu , qui
connoiflent les devoirs de leur etat Sc
qui aiment la verite.
» Ties faint Pere , nous avons ap- xtii.
r> pris que quelques-uns de Meffieurs^j",^^
» nos confreres ont ecrit a votre Sain- piufieurs Ev©-
» tete touchant une affaire tres im- £"tsIniw
n portante & tres difficile , & qu'ils
» la fupplient par leur lettre de vou-
#» loir decider clairement & nettement
x> quelques proportions qui exciterent
*> l'annee dtrniere un grand trouble
» fans aucun fruit, dans la faculte de'
» theologie de Paris : ce qui ne pou-
» voitrenifir d'une autre forte , pui£-
-ocr page 257-
I54 HisTOIRE t>E PoRT-ROlAt*
» qu'aiant ete faites a plaifir, & compel
» fees en des termes ambigus, elles ne
w pouvoient produire d'elles - memes ,
» que des difputes pleines de chaleur »
w dans la diverfite des interpretations
» qu'on y peut donner, comme il ar-
» rive toujours dans les propofitions-
» equivoques. Ainfi Meflieurs nos con-
» freres nous permettront, s'il leur
j> plait, de dire que nous ne faurions
« approuver leur deiTein en cette ten-
» contre; car outre que les queftions
» de la grace & de la predeftination
» divine font pleines de difficultes ,
» & qu'elles ne s'agitent d'ordinaire
" qu'avec de violentes conteftations »
" il y a encore d'autres raifons tres
" conliderables , qui nous donnent fu-
» jet de croire que le terns ou nous.
» fommes n'eft pas propre pour termi-
« ner un differend de cette importan-
» ce; fi ce n'eft que votre Saintete veuil-
j> le pour en porter un jugement fa-
s' lemnel, ( ce qui ne femble pas etre
» leur intention ) y proceder felon les
» formes pratiquees par nos Peres, re-
s' prendre 1'afFaire des fon origine ±
» l'examinant toute entiere & de nou-
» veau, en appellant & entendantles
« parties, comme le firent il n'y a pas
»> longtems les Papes Clement VIII &;
-ocr page 258-
I. P a r t 11. Liv. IT. 15 i
*>
Paul V de fainte memoire. Car fi '
»» votre Saintete n'en ufoit pas de la
« forte , ceux qui feroient condamnea
»-• fe plaindroient avec juftice de I'avoir
»» ete par les calomnies & les artifices
« de leurs adverfaires , fans avoir etc
« entendus dans leurs raifons. Aquoi
« ils ajouteroient peut-etre, que cette
caufe auroit ete portee a votre Sain-
3> tete avantqued'avoiretejngeepar un
» concile d'Eveques ; & pour fortifi.ec
s> la juftice de leurs plaintes par des
a> exemples de l'ancienne difcipline de
?> L'Eglife, ils alleaueroient le concile
w d'Alexandrie contre Anus , celui de
o> Conftantinople contre Eutiches, ceux
« de Carthage & de Mileve contre Pe-
« lage , ceux de Valence & de Langres
» tenus en France pour la meme ma-
»j tiere dont il s'agit, & d'autres con •
n ciles contre d'autres heretiques : 8c
» certes , tres faint Pere , s'il etoit a
» propos d'examiner & de decider le$
}> propofitions , l'ordre legitime desju-
» gemens de l'Eglife univerfelle, joint
»> a la coutume obfervee dans l'Eglife
» Galhcane , veut que les plus gran-
» des & les plus difnciles queftions qui
naiflent en ce Rowume, foient d'a-
» bord examinees par nous ; ce qui
p eranc, 1'equitc ngus obligeroit de
i6$fy
-ocr page 259-
itf HlSTOIRE OE PoRT-ROlAl.
» confiderer murement, fi ces propo-
» fitions dont on fe plaint a Votre
» Saintete , ont ete takes a plaifir
» pour rendre odieufes quelques per-
» fonnes , & pour exciter quelque
» trouble ; en quels lieux , par quels
» auteurs , & en quel fens elles ont
» ete avancees & foutenues, d'enten-
» dre de part & d'autreceux qui con-
*> teftent, de voir tous les ouvrages
faits de dec,a touchant ces propoii-
» tions, d'en diftinguer les lens ve-
» ritables d'avec les faux & ambigus,
» de nous informer avec foin de tout
» ce qui s'eft pafTe fur ce fujet depuis
»» que Ton commence d'en difputer y
i> 8c apres cela de faire entendre au
» Saint Siege tout ce que nous aurions
» fait Sc ordonn£ dans cette affaire »
■» ou il s'agit de la foi, afin que tout
" ce que nous aurions prononce avec
« juftice fur cette matiere, fut confir-
i> me par votre autorite apoftolique,
» Mais en s'adreffant direc~tement ,
» comme Ton fait, a votre Saint Siege ,
« fans que nous aions auparavant exa-
n mine- & juge la caufe , par combier*
» d'artifices la verite ne peut-elle point
« etre opprimee > par combien de ca-~
*» lomnies la reputation des Prelats 8c
w des doiteurj ne peiu - elle pas ewe
-ocr page 260-
T. Partis. Liv. IX. 157
*> noircie 5 & par combien de trompe- —Z----
»> ries Votre Saintete ne peur-elle point '
» etre furprife dans cetre grande affaire,
»> qui regarde des points de foi ? Car
*» d'un cote on voir ceux,en faveur def-
«quels Meffieurs nos confreres one
»> ecrit a. votre Saintete , foutenir fer-
» mement & opiniatrement que le
«plus grand nombre des nouveaux
»j Scholaftiques eftde leuropinion, 8c
»
que leur doevrine eft la plus confor-
m me a la bonte de Dieu, & a l'equite
« de la raifon naturelle. D'autre part,
»> ceux qui s'attachent entierement a
« S. Auguftin, declarent, non en fe-
»> cret, mais en public, que les quel-
» tions dont il s'agit, ne font plus dou-
" teufes & problematiques , mais que
•j e'eft une affaire finie & terminee il
»y a longtems ; que ce font les deci-
j> fions conftantes des anciens conciles
.» 8c des Papes ; que leurs decrets fur
», cette matiere font ties evidens , 8c
« principalement ceux du Concile de
,» Trente, qu'ils foutiennent etre pref-
» que entierement compofes des paro-
»> les 8c des maxim es de faint Auguf-
» tin , comme le font ceux du Con-
«, cile d'Orange. Ainfi ils temoignent,
>» qu'au lieu d'apprehender notre ju-
» gement 6c le votre , ils ont plutot
-ocr page 261-
i<§ HlSTOIRE DE PoRT-UOlAt."
» raifon de le defirer , ai'ant tout fujet
» de fe promettre de votre Saintete ,
« qu'etant afliftee de l'infpiration du
» Saint Efprit, qui daigne la conduire
a lorfqu'elle le prie , elle ne fe dcpar-
» tira point en la moindre chofe de ce
» qui a ete ordonne par les SS. Peres ,
=> afin qu'il n'arrive pas, ce qu'a Dieu
« ne plaife , que la reputation du Saint
« Siege apoftolique & de l'Iglife Ror
» maine , tombe dans le mepns des
» heretiques , qui obfervent de pies
3> les moindres de fes actions & de (es
» paroles. Mais nous avons fujet de
» croire que cela n'arrivera jamais j
*> principalement fi , pour retrancher a
« Pavenir route contestation. , il plait
« a votre Saintete , marchant par les
» memes traces de vos predecefTeurs ,
» d'examiner a fond cette affaire , &c
»
d'entendre , felon la contume , les
» defenfes & les raifons des parties.
» Aiez done agreable, tres faint Pere ,
» ou de permettre que cette difpute ft
» importante , qui dure depuis pin-
s' fieurs fiecles , fans que l'unite ca-
» tholique en ait ete alteree } conti-
» nue encore un peu de tems , ou de
» decider routes ces queftions en y
» obfervant les formes legitimes des
i> jugemens ecclefuftiques j, & que va-
-ocr page 262-
,_--------------,-------
I. Partie. Liv. IX. 259
9* tre Saintete emploie, s'il lui* plait,
» tous fes foins & tout fon zele , pour
w faire que i'interet de l'Eglife , qui a
» etc confieea faconduite,ne foitblef-
» fe en aucune forte dans cette ren-
»» contre. Dieu veuilledurant plufieurs
» annees combler votre Saintete de
m toute profperite & de tout bonheux.
« Nous fommes , &c.
Cette lettre vraiment epifcopale ,
£c ecrite par des Eveques qui con-
noilfoient leurs droits & les regies de
l'Eglife , etoit fignee par Louis H. de
Gondrin , Archeveque de Sens , B.
d'Elbene Eveque d'Agen , Gilbert de
Choifeul Eveque de Comminges ,
l'Eveque de Valence & de Die , A.
d'Elbene Eveque d'Orleans , Bernard
Eveque de S. Papoul, J. Henri de Sa-
lette Eveque de Lefcar, Felix Eveque
de Chalons-fur-Saone , Francois Faur
Eveque d'Amiens , Henri Arnauld
Eveque d'Angers, Nicolas de Buzen-
val Eveque de Beauvais. Charles de
Monchal Archeveque de Touloufe, &
Antoine Godeau Eveque de Vence ,
ecrivirent chacun une lettre en par-
ticulier a Sa Saintete contenant les
memes demandes. Ces lettres furent
envoiees a M. de S. Amour , qui etoit
ford de Rome par la crainte d'etre mis
-ocr page 263-
— ----            -        -
l60 HrSTOlRE DE PoRT-Ro'lAl."
I(j, a l'inquifition. II y retourna par l'or-«
dre des Eveques , charge de leurs let-
tres , & les remit au Pape dans l'au-
dience qu'il eut de Sa Saintete le
10 juillet 1651. Ces memes Eveques
envoierent auffi M. Brouife, & M. de
Lalane Abbe de Valcroiflant, do&eurs
en theologie de la faculte de Paris , 8c
M« Angran licentie , pour fe joindre a
M. de Saint Amour dans la pourfuite
de cette affaire.
xtv.
          Avant que de recevoir ces lettres ,
Le Pape [e pape avoit deja commence d'agir en
Homme des          rf-                  , ',                           r ",
commifTaires conlequence de la premiere hgnee par
pour 1-affaire Jes 8 , pr^ats & avoit ^tabH Une Con-
«e Janfenius. , '.
                     r, ,                    „ ..
gregation compoiee de quatre Cardi-
naux Commiflaires ; favoir , Roma ,
Spada, Ginetti, Cechini, auxquels il
ajouta enfuite les Cardinaux Chiggi &
Pamphile ; Albizzi en fut Secretaire.
On nomma treize rheologiens pour
confulteurs ; Sforce Palavicm JeTuite ;
Marc Antoine Carpineti , Procureur
general des Capucins ; Thomas d'El-
bene , Chanoine regulier ; Auguftin
Marin de Cremone , Servite ; Lucas
Wadding , Francifcain Irlandois de
l'etroite obfervance ; Dominique
Campanella, Carme; Modefte de Fer-
rare , Procureur general desMineurs;
Raphael Averfa , de i'ordre des Clerc*
...       -——
-ocr page 264-
I. P A R. T I E. llv. IX.        lG\
Mineurs ; VincentdePretis, Domini- l6, "
cain ; Philippe Vifconti, General
des Auguftins ; Vincent Candide ,
Dominicain; Jean Auguftin Tartaglia,
Carme dechauiie •, Celeftin Bruno ,
Auguftin. Les Cardinaux de la Con-
gregation s'aflemblerent pour la pre-
miere fois le zo avril 1651.
Pendant ce tems-la les theologiens
continuoient en France a ecrire , Sc
M. Arnauld faifoit face a. tout. Ce fut
cette annee, qu'il publia la belle Apolo-
gie pour les SS- Peres de I'EgliJe
, dont
nous avonsparle,divifee en huitparties.
L'annee fuivante ( 1651), le Pape xv_
donna le 11 Janvier audience aux dc- u Pape
putes des Eveques , qui demandoient d°°" a"tjx
ladiftin&ion du fens des propofitions: deputy des
& lorfque l'audience finit, M. BroiuTe, L°"s ^["j
qui comme l'ancien avoit porte la pa- pttfemem un
1 1             1 r          1          / • r ■                 memorial an
role, prelenta le memoire iuivant au Papei
Pape.
■» Ties Saint Pere » les Docteurs de
Paris , fouffignes , fupplient tres
» humblement votre Saintete, au nom
de plufieurs Eveques de l'Eglife de
France , conformement aux lettres
qu'ils lui ont ecrites, qu'il lui plaife
» faire diftinguer les fens des cinq
» propofuions equivoques , &c com-r
pofees pour tromper 8c furprendrc
-ocr page 265-
l6l HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
» l'Eglife , qui ont ete prefentees a
» votre Saintete , & faire examiner
» chacun de ces fens en particulier ,
» afin que votre Saincete en prononce
>» fon jugement, felon que l'exigera la
» verite des uns , ou la fauflete des
» autres , apres qu'elle aura entendu
» dans une Congregation les parties en
» prefence Tune de ['autre, tant de vive
»> voix, que par ecrit ■-, & que tous les
» ecrits qui feront donnes de part &
»j d'autre , auront ete mutuellement
communiques, felon que le demandent
» la grandeur de cette affaire, la coutu-
» me de l'Eglife en femblables occa-
" fions,& l'ufage meme du S. Siege ,
» obfcrve il n'y a pas longtems par les
» predeceffeurs deV.S.Clement VIII &
» PaulV d'heureufe memoire.Lefd.Sup-
s' plians efperent qu'ils recevront cette
» grace & cette confolation de la gran-
» He bonte , fageffe &c equite de vo-
» tre faintete , que Dieu veuille con-
» ferver plufieurs annees dans le Sie<*e
» Apoftolique , oil il l'aetabli par un
» don fingulier de fa grace. Ainii figne
» Jaques Brouffe.... Je demande lecon-
» tenu au memorial ci-deffiis. Mef-
fieurs de la Lane , de Saint Amour ,
&c Angran avoient figne de meme.
Le General des Dominicains, cro'ianx
-ocr page 266-
I. P A R t 1 E. L'lV. IX. l6$
trouver une occalion favorable de faire j 6-" T "
decider les queftions agitees ious Cle- xvi.
merit V III & fous Paul V , demanda . Dl™»nd«
                                   ' .                  du General-
au rape qu avant que d examiner les des Domini-
V propofitions, on terminal cette cau-"lns au l>a"
fe.C'etoit veritablement ce qu'il y avoit
a faire •, & par-la le fyfteme pelagien de
Molina etant frappe d'anatheme , la
querelle fur le livre de Janfenius tom-
boit. Mais tout le contraire arriva , le
Pape refufa au General des Domini-
cains ce qu'il demandoit avec le Gene-
ral des Auguftins. Le coupable qui
avoit ete menage , apres 1 arret de
condamnationportecontre lui enfuite
de 1'examen de fon proces fait dans les
Congregations de Auxiliis , fut encore
epargne •, &c malheureufement on mit
l'innocent a. fa place. Pelage fut ab-
fous , ou du moins menage , & Au-
guftin fut accufe 5 & jufqu'a. prefent il
n'a pu obtenir juftice contre les enne-
mis de la grace de Jefus-Chrift.
Les Deputes des 8 5 Eveques , MM. xvu.
Hallier , Lagault & Loifel, Do&eurs ifgjjg
de Paris , etant arrives a Rome le 24 fees pouc
mai 1651, eurent audience du Pape , jjjjgjj
&c au mois de juillet fuivant le Cardi-
nal Roma leur notifia , ainfi qu'aux De-
putes des autres Eveques, qu'il y avoit
yne Congregation etablie fur 1'affaire
-ocr page 267-
1<?4 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAE.
pour laquelle ils eroienr venus a Rome,
fans leur dire de qui elle etoit compo-
fee. Le Cardinal Roma, qui en eroir le
Chef, eranr more le 17 feptembre
1652, Spada prit fa place , & les Com-
miifaires s'erant aflembles, ils delibe-
rerent dans la premiere conference fur
la forme qu'on garderoit dans les fui-
vantes. II y fur arrece qu'on examine-
roir & qu'on cenfureroir les cinq pro-
pofitions dans les termes dans lelquels
elles croienc con^ues. La premiere pro-
pofition fut examinee dans une feconde
affemblee renue le premier d'odtobre ,
8c dans les cinq fuivanres , dont la
derniere fur renue le 13 novembre.
On park enfuire dans differenres aifem-
blees qui finirent le 19 Janvier 1653,
des quatre aurres propofuions , fur lef-
quelfes les Confulteurs ne furenr pas
forr unanimes , les uns les condamnant
dans un fens & les juftifiant dans un
aurre ; quelques-uns meme prerendant
qu'il y avoir quelques unes de ccs pro-
pofirions qui eroienr vraies & qui ne
pouvoienr erre cenfurees en aucune fa-
^on ; plufieurs enfin les condamnant
puremenr & (implement. La diverfite
d'opinions qui fe trouva parmi les Con-
fulreurs dans le jugemenr de ces pro-
poiltions , auroit biei) dd faire ouvrir
les
-
-ocr page 268-
I. Partie. Liv. IX. i6$
les yeux , & fentir la neceffite de fixer'
le fens qu'on condamne dans une pro-
pofition equivoque, lorfqu'on la fletrit.
Le Pape ne les ouvric pas : on ne vou-
lut pas meme donner aucune audience
aux Deputes des bons Eveques , qui
demandoient d'etre ecoutes contradic-
toirement avec leurs adverfaires, &c
qu'on leur communiquat leurs ecrits.
Bien plus le General des Dominicains
ne put jamais obtenir une audience ,
qaoiqu'il 1'eut demandee jufqu'a dix-
fept fois , pour prefenter quelques
ecrits au Pape. Car les Dominicains
previrent des lors, que la condamna-
tion pure & fimple des proportions
douneroit atteinte a la do&rine de leur
ecole fur la grace efficace , malgre les
aiTurances que M. Hallier&fes colle-
gues leur donnoient qu'ils n'en vou-
loient point a la do&rine des Thomif-
tes. Le Pere Antoine Reginald, Pro-
fes de Touloufe, fe trouvant pour lors
a Rome , drelTa par ordre de fon Ge-
neral I'ecrit fuivant , dans lequel il
expliquoit les cinq propofitions au fens
des Thorniftes.
» i °. La grace efficace , qui premeut xvm.
» 6c predetermine reellement & phyfi- Ecrit du v.
quement, immuablement & inf^^g^
,, blement, infurmontabiement & ini-
Tome HI,
                          M
-ocr page 269-
I                                                                                           _ .-----------------
xGG Histoirk de Port-roYal.
16)4. " vitablement, ell tellement ncceiTaire
u a toutes les actions , meme au com-
» mencement de la foi, & pour laprie-
w re , que fans elle l'homme meme le
m plusjufte ne peut accomplir lescom-
» mandemens de Dieu , quoiqu'il le
« veuille & qu'il cache de le faire par
» une affe&ion & un effort imparfait ,
» parce que la grace pour le pouvoirjui
» manque ; favoir cette grace , par la-
t quelle les commandemens lui fonc
» poffibles, d'une poflibilite qui a fon
« efFet, comme faint Auguftin le die
t> dans fon livre de la nature & de la.
" grace chap.'41.
» i°. Dans l'etat de la nature de-
jj chue, on ne refifte jamais a la grace
» interieure , e'eft-a-dire efficace , fui-
» vant le fens explique dans la premie-
« re proposition , dans laquelle il s'a-
jj git de la grace efficace , qui eft la
n feule que faint Auguftin appelle inte-
»> rieure.
» 3". Pour meriter & demeriter dans
s, l'etat de la nature dechue , il n'eft pas
» neceffaire d'avoir une liberte exemte
» de toute neceffite , mais il fufiit d'a^-
» voir une liberte exemte de contrain-
*? te, e'eft-a-dire de violence & de ne-
i> ceffite naturelle.
^°, Les Semipelagiens ont admis
-ocr page 270-
I. Parti b. L'v. IX. iSj
■*> la neceffite de la srace interieure pour TTTT
i a.-                  »                     i l654«
» toutes les actions , meme pour le
» commencement de la foi, & ils e-
" toient hsretiques en ce qu'ils vou-
m loient que cetto grace etoit de telle
" nature que la volonte de 1'homme
» pouvoit lui refifter ou lui obei'r; c'eft-
« a-dire qu'ils etoient heretiques en ce
" qu'ils enfeignoient que cette grace
" n'etoit pas efficace de la maniere ex-
» pliquee dans la premiere propofi-
» tion.
»5°. C'eft une erreur des Semipe-
» lagiens de dire que Jefus-Chrift eft
s> mort, & a repandu fon fang pour
" tous ; qu'il eft bien vrai qu'il eft
» mort pour tous quant a la fuffifance
" du prix , fuffifamment &c non effica-
w cement, puifque tous ne participent
m pas au fruit de fa mort «•
Voila le fens que donnoit le Pere Re-
ginald aux propositions dans lequel il
loutenoit qu'elles font tres catholiques;
il en concluoit, avec raifon , comme
tous les docteurs de fon ordre , 8c
tous les gens fenfes , qu'il etoit a. pro-
pos d'expliquer les propositions, d'en
demander la confirmation & la defini-
tion au fens de la grace efficace , &c la
condamnation dans les autres fens :
c'eft ce que propofale Pere Alvarez re-,
Mij
-ocr page 271-
-1(58 HlSTOIRK DE PoRT-ROlAl.'
;<j54. gent a la Minerve , dans une confe-
rence avec M. Hallier & fes colleguesj
rnais ils avoient d'autres vfies.
x i x.
        Le Pape aiant fait avertir les Con-
de5AcoTfui-e fldteurs, qu'il vouloit les entendre le
tcurs devant i o de mars i 65 3 , tous s'y rendirent au
Jufeiia&Lde jour marque, excepte Cinchini qui etoit
s. Auguftin brouille avec lui. Ce fut la premiere
dolmen- afTemblee tenue devant le Pape fur cette
duscomradic- affaire. Les confulteursdirentleuravis
avecTeu'rsad- en fa prefence , en fept congregations ,
verfaires/ ils depnis le 1 o mars jufqu'au 7 avril.
prefententl'e- *-> j                           '•it-''         1
cntatroisco- Pendant ces congregations ,Ie General
^ouines. des Dominicains fit de nouvelles ten-
tatives pour avoir audience & prcfenter
au Pape les ecrits au nombre de onze ,
que les Dominicains avoient faits au
fujet des cinq propofitions, mais il
ne put rien obtenir. Le Pere Defmares
Pretre de l'Oratoire & M. Menaffier ,
qui venoient d'arriver a Rome, aiant
eu audience du Pape le 4 mai, ne fiir-
rent pas plus heureux que leGeneraldes
Dominicains dans la demande qu'ils
lui firent, & qu'avoient deja faite les
premiers deputes , d'une congrega-
tion ou les parties fuffent entendues 8c
difputaffent en fa prefence. Quelques
remontrances qu'ils lui fiflent, jamais
ils ne purentl'obtenir. Le Pape leur of-
frit feulement de les ecouter, fans leurs
parties, 8c de recevoir leurs ecrits. Ce§
-ocr page 272-
I. P A R f t E. L'lV. IX. £<S>
deux deputes aiant raporte a leurs con- 1654.-
freres la reponfe du Pape, ils prirent la
refolution de compatoitre, & de par-
ler devant la congregation, quoique le
bruit couriit dans Rome que la Bulle
etoit deja toute dreflee , comme elle
l'etoit en effet. Ils comparurent le 19
mai devant le Pape , les Cardinaux &c
les confulteurs de la congregation. Le
Pape leur aiant dit de parler , l'Abbd
de Lalane prit la parole , & fit un long
difcours fur l'autorite de faint Auguf>
tin, accufant fes adverfaires de vouioir
y donner atteinte , en faifant condam-
ner cinq propositions , qui avoient ete
fabriquees & conchies en des termes
ambigus & equivoques , arm d'enve-
loper dans la condamnation , la doc-
trine de faint Auguftin & le fens de la
grace efficace. II lut enfuite l'ccrit a
trois colomnes', & fit des reflexions fur
chaque article. ( z 1 ) Cet ecrit eft trop
important pour ne pas le donner a la
fin de ce volume.
Les deputes qui prefenterent cet
ecrit au Pape , & qui pendant pres de b5iXj.i,
deux ans de fejour a Rome , lui
avoient nocent X.
demande inutilement d'etre entendus
devant leurs parties , demanderent
fill) Outre l'ecrit a trois colomnes, les Deputes en
temirent encore quaere autres au Pape.
M iij                  ,
-ocr page 273-
27° HrSTOIRE DE PoRT-Ro'lAt,
avec aufll peu de faeces, que les dirre-
rens fens que pouvoient avoir les pco-
pofitions , fuiTent diftingues dans la,
cenfure qu'on en feroit. Le Pape don-
na le 31 mai fa conftitution , dans la-
quelle il condamnok les cinq propo-
ficions , fans aucune diftin&ion de fens
heretique ni catholique : il eft vrai que
le Pape declara aux deputes , lorfqu'ils
prirent conge de lui , que cette con-
damnation ne regardoit, ni la grace
efficace par elle-meme , ni la do&rine
de faint Auguftin , qui etoit, dit-il, &:
quifiroit toujours la doctrine di l'£gli~
ft
3 & cette declaration fupplee en quel-
que facon i ce que le Pape avoit refu-
fe aux deputes touchant la diftinc-
tion des difrerens fens des propofitions,
qu'ils avoient demandee avec rant
d'inftance.
De cette relation , qui ne contient
rien que de tres vrai, if s'enfuit,
1 ?. Que les cinq propofitions n'ont
point d'autre auteur que M. Cornet, ou
quelqu'autre partifan de la doctrine de
Molina , qui les ont fabriquees eux-
memes pour etre expofees a la cenfu-
re ; qu'ainfi elles ne font point de Jan-
fenins , qui loin de les enfeigner , dit
formellement le contraire , mais des
propofitions des parties de Molina.
20. Que performs ne les a jamais
-ocr page 274-
I. Part ie Llv. IX. lyt
foutenues , mais qu'au contraire des
qu'elles ont ete fabriquees par les ad-
verfaires de la do&nne de faint Au-
guftin , elles ont ete combattues dans
les divers fens heretiques qu'elles peu-
vent avoir, par plufieurs ecrits publics.
3°. Que les do&eurs deputes a Ro-
me pour defendre la doctrine de faint
Auguftin n'y ont point ete deputes pour
defendre les cinq propositions ; mais
feulement pour empecher que fous le
pretexte des erreurs &c des herefies que
ces cinq propositions contiennent dans
leur ambiguite generate , on ne don-
nat quelqu'atteinte au fens tres catho-
lique de faint Auguftin , que les Papes
ont declare etre celui du Saint Siege &c
de
route l'Eglife.
4°. Que Ton ne peut pretendre ,
fans faire tort au faint Siege , que le
Pape par fa conftitution, ait condamne
d'herefies les fens particuliers que ces
dodleurs ont expofes dans la colomne
du milieu de leur ecrit public prefente
au Pape •, puifque ces fens particuliers,
qui font en effet des propofitions par-
riculieres bien differentes des gcnera-
les, font la doctrine meme de faint Au-
guftin , dont le faint Siege eft depofi-
taire , &ne contiennent que la verite
de la grace efricace par elle-meme , a>
Miv
-ocr page 275-
--------.
"""UPS?
lyi HlSTOIRE DF. PoRT-ROlAI.
i6za, laquelie fa Saintete a declare n'avoir
point touche par cette conftitution.
50. Enfin le Pape n'aiant nullement
condamne ces fens ( 011 propofitions )
particuliers , qui lui avoient cte expo-
ies par ces do&eurs , apres la declara-
tion juridique & folemnelle qu'ils lui
avoient faite de les foutenir comme
etant la veritable doctrine de faint Au-
guftin & de l'Eglife, tant que fa Sain-
tete ne les amok point condamnes, il
s'enfuit qu'elle a lailTe tous les Theo-
logiens dans la liberte toute entiere de
foutenir ces memes propofitions parti-
culieres , qui font de faint Auguftin ,
&c ties differentes des propofitions ge-
nerales qu'elle a ties juftementcondam-
nees. C'eft M. Arnauld qui tire lui-
meme cette conclufion d'une Relation
abregle
fur le fujet des cinq propofi-
io ns (22).
La Bulle d'Innocent X a fait deux
grands maux •, le premier d'avoir epar-
gne l'herefie de Pelage , ou le Moli-
nifme qui a tant de partifans , tandis
qu'elle condamne des erreurs que per-
fonne ne foutient: le fecond mal, eft
la claufe incidente,(2 3) par laquelie ces
erreurs font attributes a Janfenius ,
(ix) Lttt. T; 1. pag. (15)'Now rientenclons
0.6C
- tjj.
                        fas toutejois , dit laBuikj
-ocr page 276-
I. Partie. Liv, IX. i~$
quoique les confulteurs memes charges if 54,
de l'examen des propositions , ne les
euffent examinees qu'en elles-memes ,
fans aucun raport a l'Auguftinus de Jan-
fenius. Voila ce qui a caufe , & ce qui
caufe encore aujourd'hui tant de maux
dans l'Eglife.
Le Pape expedia deut brefs apres xxt.
avoir donne fa bulle, l'un au Roi deblw^Fr^.
France, 1'autre aux Prelats du Roi'au- ce.
me , pour leur faire favoir qu'il avoir
declare tk. defini ce que Ton devoit
croire touchant les cinq propofitions ,
comme ils l'avoient demande. Le Roi
ai'ant re^u la bulle des mains du Non-
ce , (M. Bagny Archeveque d'Athenes)
donna le 4 juillet 1653 >une Declara-
tion adreflee a tous les Prelats du
Roiaume , pour faire recevoir cette
bulle , fans qu'aucune deliberation du
Glerge eut precede.
En confequence des lettres patemtes ,
par lefquelles le Roi enjoigno'a (24)
aux Eveques de recevoir la conftitu-
tion , une trentaine , qui faifoient leur-
far cctte declaration & de'-      Janfeniuf.
finkion faite touchant les
          (14) Le roi reform*
cmij propofitions, approu-      dans une nouvelle expe-"
•ver en facon tjuelconque les      dition de fa declaration ,
mitres opinions , qui font      ce terme qui avoir fait de
ttmtenues dans le livre ci-      la peine atlX Eveques.
eejjus nomme de Cornelius
My
-ocr page 277-
174 HlSTOlRE DP. PoRT-RoUt.'
■ residence a Paris, tinrentle n juiliet
i G 5 3 une aflemblee chez !e Cardinal
Mazarin, dans laquelleils refolurent de
recevoir la bulle , & d'ecrire au Pape
Jjour le remercier, auffi-bien qu'a tous,
es Archeveques &£veques pour ies en-
gagers recevoir la conftitutionj&afm de
leur epargner la peine de faire un man-
dement pour cela, on leur en envoioit:
tin tout drefle. Ce fut M. de Marcaqui
preta fa plume pour ecrire ces lettres
datees du i 5 juillet 16 $ 3 envoiees avec
le formulaire de mandement aux Pre*
lats du Roiaume par les Agens du.
Clerge , apres avoir ete lus & approu--
ves par l'aiiemblee. La bulle futrecue
par les Eveques , dont plufieurs ne s'af-
creignirent cependant pas a fuivre la:
formule de mandement qu'on leur
avoir envoiee , comme M. deGondrirv
Archeveque de Sens , M. d'Eibene-
Evcque d'Orleans , M. Arnauld d'An-
gers. Le premier donna pour la pur
blication de cette Bulle , une lettre
datee du 13 feptembre 1653 ,dans lai»
quelle il s'etend beaucoup fur les ma-
cieres dont il s'agiflbit dans la con-
damnation des cinq propofitions. Cette •
ljsttre (14), tres curieuie & tres impor-
(2.-4) On la peut lire T. r. p. %fo & fuiv. juf-
d»ns l'Hift. Ecclefiart. du qu'a la p. 2.91.
«7 Heck. pa*. Mi.Duptaj, Cette. lettre de. Mi d*
-ocr page 278-
f. Par tie. Liv. fX. 175
cante , eut de grancles flutes. M. de \G^\.-
Choifeul Eveque de Comminge don-
na auffi an mandement qui fut expoie
a la contradiction. M. Nic. Chouarr
de Buzenval en publia un qui lui oc-
cafionna une grande affaire avec fon
Chapitre (15), dont le Doi'en fe pre-
tendant exempt de la jurifdi&ion de
PEveque, fitun autre mandement pour
la publication de la Bulle. La Confti-
tution dlnnocent X fut audi portee en
Sorbonne par Henri de la MotteHou-
dancourt , alors Eveque de Rennes ,
depuis Archeveque d'Auch , elle y fut
recue a l'affemblee du premier d'aout.
Le Cardinal Mazarin voi'oit avec af- xXIV.
fez d'indifference routes ces contefta- de t^e™"i*
tions. Il n'etoit pas meme fache queEveques, au»
„ „.                  r y ... fuiet de la
Sens deplut beaucoup au Bref. On propoTa a 1 Ar- bu'1]e j.jnnoi,
Pape , qui regatda com-     chev. d'accommoder cette nocem x_ u^
meunatcentat faital'au-     affaire: il fe rr.omra dif- 110nlment jw
torite du Saint Siege , ce     pole a y entendre , mais Commiflai»
que difnitM. de Se"S de    il protelta en hnenie terns ^ r exai.
1 autorite que tes Eveques     que 11 on agifloit pat rrliuet ie livr*
ont recue de 3. C. pour    d'autres voics , il defen- ^ Jlnfenju!
connottte des matieres de     droit fes droits & fa per- Ecntspour ftf
foi, 8c ce qu'il ajoutoit     fonne par tous les moiens comK_
dfc l'intemion du Pape ,     legiiimes. Ce Prelat fit
qui n'avoit nullement etc     differentes demarches, ou
de cenfurer la doftrine    il marqua alternative-
de Saint Auguftin par fa    ment du courage 8c de la
BUlle. Innocent X nom-     foibleffe : & l'affaire ne
maqiielques Eveques pour    fut pas portee plus loin.
connoitre en fon nom de         (if) Cette affaire dura'
cc prerendu attentat, ic a-     jufqu'en ifiSi qu'elle fut
dreila au Nonce cette     tcrminee.
coramiffion en forms de.
M-vj
-ocr page 279-
XjG HlSTOIRE DE PoRT-ROlAE.'
les efprits des Francois s'echaufaffenf
fur de pareils fujets , qui les empe-
choient de fe meler d'autres affaires
qui lui auroient paru plus graves. D'ail-
leurs il etoit peu porte a obliger In-
nocent X , qui n'avoit jamais temoi-
gne de bonne volonte pour lui, & au-
quel de ion cote il avoir deja donne
plufieurs fujets de mortification. On
fait aufii que ce Cardinal avoitplus d'ef-
time pour les defenfeurs de Janfenius
que pour fes adverfaires. Mais les Je-
fuites qui vouloient etablir la creance
du fait de Janfenius, profiterent adroi-
tement d'une circonftance ou fe trou-
voit alors Son Eminence pour la faire
entrer dans leurs vues. Le Cardinal
Mazarin craignoit que le Pape ne vou-
lut prendre connoiilance del'affaire da
Cardinal de Rez , & n'en vint a quel-
que declaration qui auroit pii lui cau-
fer de Tembarras. Le pere Annat nou-
vellement arrive de Rome pour etre
eonfefTeur du Roi , fit entendre a ce
premier Miniftre que le moi'en le plus
propre pour gagner le Pape , ctoit de
faire enforte que fa conffitution fut
re^ue par toute la France fans aucune
explication ni diftinition. Le Cardi-
nal fe refolut done a fare au S. Pere
un plaifir qui lui couteroit fi peu. En
-ocr page 280-
I. P A R T I E. Llv. IX. 1/7
Confequence il tint le 9 mars 1654 >
au Louvre, une aflemblee des Prelats,
3
ai fe trouvoient a Paris au nombre
e trente-huit, & il en fut lui-meme
le prelident. Il y nomma huit commif-
faires ; favoir , les Archeveques de
Tours , d'Embrun, de Rouen , de
Touloufe ; Sc les Eveques d'Autun ,
de Montauban, de Rennes & de Char-
tres. Ces commiiTaires s'alTemblerent
le 10 chez I'Archeveque de Tours ,
avec les Agens du Clerge , & y tinrent
fix feances jufqu'au 17, pour concer-
ter les moi'ens de concilier les Eveques
dans l'acceptation de labulle. Les defen
feurs de Janfenius apres erre demeures
dans le filence par amour de la paix
Sc de l'union, l'avoient enfin rompu en
refutant par deux ecrits celui du P. An-
nat Jefuite, intitule : Cavilli Janfenia-
norum ,
dans lequel ce pere pretendoit
montrer que les V propofitions etoient
dans l'ouvrage de Janfenius. Le pre-
mier ecrit avoir pour titre : Le dejfein
des Jefuites,
ou Reponfe au pere An-
nat Provincial des Jefuites, touchant
les Vpropofitions attributes a M. fEve-
que d Ypres,prefentie auxEveques.he
fe-
cond ecrit etoit intitule: Memoirefur U
dejfein qu'ont les Jefuites de /aire torn-
her la cenfure des V. Propofitions fuz
-ocr page 281-
1'7'8 HlSTOIRE DE PoRT-RoVaC'
j^,, la veritable doctrine de faint Auguflin:.
On fit encore un autre ecrit latin qui
etoit un recueil de propositions tirces.
de l'Auguftin de Janienius , contraires
aux propofitions condamnees: Quirt'
que Propofitioncs ab Innocentio darnna-
t£, & Propojuiones Janfenii Yprenjls
Epifcopi damnatis contraria.
D'autre
part on donna un ecrit contenant des
propofitions tirees du livre de Janfe-
nius, que l'on foutenoit etre eonror—
mes aux V propofitions. Ces memoi-
res furem prefentes aux commiflaircs;
& aux autres Prelats, qui les exami-
nerent avec le livre de Janfenius en,
fix jours de tems. Le croira-t-on ja-
mais, qu'en fix jours on ait pu exami-
ner, & fe mettre en erat de faire le
rapport d'un gros volume latin in-
folio, dont la fimple lecture deman—
deroit bien fix mois ? Si le barreau avoir
des commiflaires auili expeditifs pour
le rapport des affaires temporelles, allu-
rement on n'auroit paslieu de fe plain-
dre de la lenteur : mais ne l'auroit-on
pas de fe plaindre de leurs jugemens >■
xxni.
         Voila cependant tout l'examen qui
Rapporr des art iamais fa£ fait <}u livre de Janfe-
coraraiuai- ■ '
                           ri                  i          i ,,
Ks-            nms , & en coniequence duquel M..
d'Aubuffon Archevtque d'Embrun >t
charge du rapport a h place de M. d«s
-ocr page 282-
r. Partii. Liv. IX. zj$
Tours, qui s'etoit retire dans ion dio- ^ *"
cefe , die gravement a l'aifernblee ,
que l'avis des commiffaires etoic ,
i°. Que route la queftion confiftoit
a favoir fi les V proportions que le
Pape acondamnees commeheienques,
etoient de Janfenius Eveque d'Ypres,.
Sc fi elles avoient ete declarc.es hereti-
:i
ues au fens.de cet auteur. ( II eft boa
e fe rappelier ici que les confulteurs.
de Rome , lorfqu'ils delibererent dans,
leur premiere aifemblee fur la maniere
clout ils procederoient dans cette affaire,,
convinrent qu'ils examineroient les
propofitions en elles-memes , &c ne.:
parlerent point de Janfenius , dont ils.
ne firent aucun examen. ) :<>. Qu'il
etoit sur qu'elles font de Janfenius &.
aaelles ont ete condamnees comme he-
retiques au fens de cet auteur. 3 °. Que
ces cinq propofitions s'enfuiven par
une consequence neceflairede l'opinioir
qui ne reconnoit point d'autre grace:
qui donne le pouvoir de faire le bien ,.
que celle qui eft efficace par elle-me--
me ; & que c'eft-la. l'opinion de Janfe-
nius ;& e'eft, concluoir M. d'Aubuf-
fbn, ce que Ton doit prefentement de-
cider , arm de le faire favoir au Pape.:
& aux Eveques. Ce rapport fut fait
agres un feftin magnifique que. le. Cat?-
.
-ocr page 283-
i8o HlSTOIRE DE PoRT-Ro'lAtr
dinal Mazarin donna a toute YanetBf
blee. Auffi la relation du clerge , dit-
elle que M. d'Embrun fit un difcours
dts plus eloquens.
L'Eveque d'Autun, fun descommif-
faires, declara qu'il n'etoit point du
fentiment de M. d'Embrun, & que fon
avis etoit, qu'il s'en falloit tenir aux
termes de la bulle , fans y rien ajou-
ter. L'Archeveque de Sens fut de me-
me avis, ainfi que Louis de Vantadour
Archeveque de Bourges 5c Jacques de
Lebron Eveque de Valence & de Die.
M. de Choileul Eveque de Commin-
ges foutint ce qu'il avoir avance dans
fon mandement , qu'en publiant la
bulle, il falloit declarer qu'elle ne don-
noit aucune atteinte a la dodrine de
faint Auguftin & de faint Thomas ;
que quant a l'attribution des cinq pro-
utions condamnees a. Janfenius , il
cro'ioit que la chofe devoit etre plus
murement examinee. M. de Buzenval
dit qu'on n'avoit point donne aux com-
miffaircs aucun pouvoir d'examiner le
livrt dt Janfenius.
( Qu'il nous foit
permis de dire avec le refpecl: que nous
devons a ce faint Eveque, que les com-
miflaires pouvoient lui dire avec ve-
rite qu'ils n'avoient point pafTe leur
pouvoir. )
Les autres Prelats furenr.
-ocr page 284-
I. Partie. th IX. 181
de V avis da rapporteur. L'afTemblee
remit la conclufion de cette affaire au
a 8 du mois , auquel ils fe raffemble-
rent. Les commiffaires eurent le cou-
rage d'y apporter Janfenius & de le
mettre fur la table. M. de Sens fitun
long difcours pour foutenir l'Auguf-
tin de Janfenius : les Eveques de Beau-
vais & de Comminges furent de fon
avis. On fit lecture des textes de Jan-
fenius allegues par fes defenfeurs, pour
montrer que les V propofitions n'e-
toient point de cet auteur, & que Ton
trouvoit meme dans fon ouvrage des
propofitions contradictoires a celles
qui etoient condamnees. On kit aufli
les paffages de faint Auguftin allegues
fur chacune des V propofitions, pour
faire voir que Ton ne pouvoit les con-
damner purement & {Implement fans
donner atteinte a la doctrine de ce faint
docteur. Mais tout cela fut inutile ;
le grand nombre des Eveques entrai-
nes par le Cardinal Mazarin conclurent
» Que Ton declareroit par voie de ju-
» gement donne fur les pieces Prodi-
s' res de part & d'autre, que la confti-
« tution avoit condamne les V propo-
» fitions comme etant de Janfenius,
» & au fens de Janfenius ». M. de
Marca Archeveque de Touloufe fur
-ocr page 285-
2§Z HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
"j^,, charge d'ecrire au nom de 1'afTem-
blee tine lettre pour informer le Pape
de cette declaration. Le Pape fit re-
ponfe a la lettre des Eveques par un
bref du 2.9 novembre 165 5, qui fut
apporte en France par M. de Lodeve,
XX1V_ & ouvert dans une alTemblee particu*
AHirabl-e Here de 15 Prelats, tenue le 10 mai
h«aunLo!yie *6 J 5 , a laquelle le Cardinal Mazarin
tc 10 mai prefida. Le Roi avoit ordonne que ce
'premier rer. bref feroit execute dans tout fon roiau-
swlaiie, me , par une declaration qui ne fur,
point verifieeau Parlement; parcequ'il
y auroit eu de rindecence, de faire
autorifer par le Parlement un bref ,
qui exhortoit les Eveques a executer un
decret de 1'inquifition, c'eft-a-dired'un
tribunal que le Parlement ne reconnoit
pas.
Les quinze Eveques s'etant a trem-
bles , temoignerent beaucoup de fa-
tisfa&ion de ce que le Pape approu-
voit dans fon brer la conduite qu'ils
avoient tenue dans l'aiTemblee prece-
dence ; & ils arreterent dans celle-ci
une formule d'acceptation de la bulle
concue en ces termes:
» Je N. reconnois etre oblige en
» confeience de condamner de cceur
» & de bouche la doctrine des V pro-
* politions de Cornelius Janfej.1i.u4
-ocr page 286-
I. Part ie. Llv. IX. 2S*
•*> contenue dans fan livre intitule
» Auguflinus , que le Pape & les Eve-
»» ques ont condamnee ; laquelie doc-
» trine n'eft point ceile de faint Au-
" guftin , que Janfenius a mal expli-
» quee contre le vrai fens de ce fainc
dodteur ». Tel fut le premier for-
mulaire , auquel on en fubftitua un
autre I'annee fuivante ; ( car on en a
fait plufieurs a l'exemple des Ariens ,,
qui firent autrefois jufqu'a feize for-
mules. ) II fut drefle par M. de Mar-
ea homme d'efprit a la verite & arfez
habile dans le droit canon & dans ce
qui s'appelle la police exterieure de
l'Eglife , mais du refte fachant tres.
peu de theologie , ne s'etant deftine
que fort tard a l'etat ecclefiaftique 8c
aiant paffe ia moitie de fa vie dans
des emplois feculiers, d'abord Prefi-
dent au Parlement de Pait, puis In-
tendant en Catalogne, d'oii il avoit
ere eleve a l'Evecne de Conferans 8c
enfuite a l'Archeveche de Touloufe*
Les Eveques envoi'erent ce formulaire
a tons les Prelats , les exhortant par
une lettre a faire recevoir & figner la
bulle d'Innocent X &c fon brerdii 29.
feptembre de 1'annce precedente , par
tous les chapitres tant reguliers que
icculiers , exempts & non exempts >
-ocr page 287-
---- .
184 HfSTOIRE DE PoRT-ROlAl.'
r' iQr a Par tous les Cures & Re&eurs des Uni-
verfites, & par tous ceux dont ils ont
la charge , fous peine de proceder
contre ceux qui refuferoient de le fai-
re, comme contre dis rebelles & des
heretiques (16). Le zele dc M. de la
Mothe-Houdancourt, Eveque deRen-
nes, & de M. Antoine-Denis Cohon
Eveque de Dol les avoit porte a deman-
der dans l'alTemblce qu on obligeat les
fe'culiers memes qui feroient fufpects
de Janfenifme, de figner ce formu-
laire , fous peine de la confiscation
de leurs biens. Mais cette propolicion
fut rejettee par tous les autres.
-XXV.          Quoique le fbrmulaire eut ete en-
fo!muiaUiredU vo'^ d ^ }es Evcques de France , il
wigeepar ^ n'y en eutneanmoins qu'un petit nom-
cues?Ue$EVe ^re I11* en ex'gerent la fignature de
leur clerge. L Eveque de Meaux ,
Dominique Seguier, frere du Chan-
celier , hit le premier , qui ai'ant af-
femble un Synode de fon clerge le fit
figner. Celui deJRennes , dont le zele
alloit jufqu'a vouloir obliger les fc-
culiers a le figner, a'iant obtenu des
lettres patentes pour faire enregiftrer
(16) C'eft la premiere    te 1'Eglife de France
fois qu'il a ete parle de fi-    line loi que le Pape n'im-
gnatiire dans cette affaire,    pofoit pas lui-meme , 8c
11 eft aflez etrange que     dont ni aucun Pape ni au-
quinze Eveques aient    cun Concite ne s'etoieiu
jroulu irnpofer a ten:-    jamais aviles.
-ocr page 288-
I. P A R. T I E. L'lV. IX. 2.85
la bulle & le bref du Pape , ce qui fe 161* *
fit le 29 feptembre , publia le 16 du
merae niois un mandement par lequel
il ordonnoit a tous ceux de fon dio-
cefe de figner un formulake de fa com-
pofition. L'Eveque d'Amiens ordonna
auili dans fon Synode , que Ton fouf-
crivit a la Bulle , au bref du Pape &C
a la formule du Louvre.
L'aiTemblee generate du clerge qui xxvr.
fe tint a Paris en 16$6, voulant re-d„^f£
commencer lapourfuite de 1'affaire du >«?« recom-.
Janfenifme, fit afTembler extraordi-™e""uitg de
nairement les Eveques qui etoient a Pa- l'affake du
ris, le premier feptembre. M.de Nar- Janfenifinc*
bonne y prefidoit a. la tete de quarante
Eveques : M. de Marca le heros de
toute cette affaire, fit le rapport de
tout ce qui s'etoit pafte dans les af-
femblees precedentes, c'eft-a-dire de
1653 , KJ54& l <5" 5 5. Le lendemain
2. du mois, on confirma tout ce qui
s'etoit fait dans ces trois premieres af-
femblees, & on refolut d'ecrire au Pa-
pe pour lui donner connoilfance de la
deliberation , au Roi, a la Reine Sc
aux Eveques du Roi'aume , avec me-
nace pour ceux-ci , que les Eveques
qui ne'gligeroienc de /aire executer lef-
dits ordres, ne feroientpoint regus dans
la ajfemblees generates, provindalts ni
-ocr page 289-
285 HlSTOIRE DE POR.T-B.OlAt.
. s. , particulieres du Clerse. Les lettres fu-
1654. r , .
                  s              .
rent ecntes, lelon la reiolution pule
xxvti. par 1'alTemblee. Le Pape Alexandre VII,
pe Alexandre iuccelleur d Innocent X, n eut pas plu-
VI1"            tor recu celle qui lui etoit adrefice ,
qu'il fit expedier le 16 odtobre 1656>
une bulle , dans laquelle il rapporte
d'abord » celle de Ion predecelleur ,.
i> & traite d'enfans d'iniquite, ceux qui
w ofent alTurer au grand fcandale de
*> tous les fideles Chretiens, que ces
» V propofitions ne fe trouvent point
« dans le livre de Cornelius Janfenius,
» mais qu'elles ont ete feintes & for-
« gees a plaifir, ou qu'elles n'ontpas
» etc condamnees au fens , auquel
» l'auteur les foutient ■»- En confe-
quence le Pape declare & dehnit, que
ces Vpropofitions ont etc drees du livre.
<de Cornelius Janfenius , intitule
, Au~
gujlinus ;
( Pourquoi ne pas citer les
pages du livre , dont elles font extrai-
tes , afin de confondre ces enfans d'i-
niquite,
qui nient que ces propofitions
fe trouvent dans Janfenius', ) & quel-
les ont ete condamnees dans le fens, au-
quel cet auteur les a expliquees ?
Pour-
quoi ne pas declarer ce fens, auquel
Janfenius a explique ces pretendues
propofitions \ Y a-t-il de la charite a
cefufer de le ,caire ~>. Les Papes 8c les
-ocr page 290-
X. Par tie. Liv. IX. 187
fondles ont-ils jamais refufe cle de-
clarer dc de faire connoitre quel etoit
le fens des propofitions qu'ils ont con-
damnees ? Y a-t-il jamais eu d'occa-
fion, oil ll fut plus neceffaire de le faire
que dans celle-ci, les propofirions etant
equivoques & renfermant differens
fens; Tel dira qu'il recoit la bulle &con-
damnera les propofitions en demeurant
attache aux dogmes des Pelagiens, pre-
tendant que c'eft la grace efficace qui eft
condamnee: un autre au contraire pour-
ra la recevoir, & etre dans des erreurs
oppofees, Pourquoi done ne pas faire
connoitre le fens condamne dans ces
propofitions, pour eviter de tels in-
conveniens 2 N'eft-ce pas au grand
fcandals des fideles chr stuns
qu'on re-
fufe de s'exphquer la-defTus 1 Qui font
ceux qui fcandalifent, & qui meri-
tent d'etre appelles snfans d'iniquhe ,
ou de ceux qui demandent humble-
ment qu'on les eclaire ,qu'on leur fafTe
voir ce qu'ils ne peuvent trouver , mal-
gre routes leurs recherches , qu'on leur
explique ce qu'ils ne peuvent expliquer
malgre tous leurs efforrs ; ou de ceux
qui refufent ces inftructions & ces ex-
plications, quoiqu'ils foient charges par
leur erat de le faire 2 Quand meme
f eyx qui les demandent , auroienc
-ocr page 291-
2.88 HlSTOlRE DE PoRT-ROlAt.
nioins de fondement qu'ils n'en onr,
des pafteurs charitables , inftruits par
S. Paul qu'ils font par leur place re-
devables aux fous & aux fages, aux fa-
vans & aux ignorans, ne pourroient
refufer de les fatisfaire (27).
j'aie recours au livre pour
le connoitre ; mais le
Pape me fait defenfe de
le lire. D'ailleurs , quand
j'en obtiendtois la :'per-
miffion, fuis-je alTiireque
j'aibien reutfi a prendre
Janfenius dans le fens que
le Pape & les Eveques
l'ont entendu i io. Je fuis
perfuade que Janfenius
n'a enfeigne que la grace
efficace enfeignee par S.
Auguftin ; & j'en ai des
preuves ft convaincantes,
que je n'ai aucun fujetdc
croire que je roe trompe.
30. Apprenez - moi , s'il
vous plait, Monfeigneur,
comment je pourrai re-
pondre a quelqu'un qui
raifonnera ainfi , foit Pe-
lagien , foit Molinifte ,
foit Calvinifte : Le Pape
a condamne le fens de
Janfenius; or le fens de
Janfenius eft celui de la
grace efficace : done le
Pape a condamne la gra-
ce efficace. 4°. Je ne puis
figner le Formulaire , qua
je ne croie que les propo-
fitions fontde Janfenius:
or, je l'ai lu Sc relu avec
foin , & je ne les y ai
point trouvees , il faut
done que je lade un men.
La
X%7) 11 eft vrai que ce
n'eft pas une chofe aifce
de reponJre aux raifons
folides qu'olijede un
homme qui a des lumie-
res & de fa piete, contre
l'acceptation qu'on exige
de lui, & contre !a fou-
miflion a une bulle , qui
condamne des propor-
tions fufceptibles d'un
bon & d'un mauvais fens,
ians expliquer le fens dans
lequel elle les condamne.
je demande io. a mon
Eveque , dita til , quel
eft le fens que les Papes
Innocent X & Alexandre
VII condamnent dans les
V propofitions. Eft ce le
fensnaturel, qu'ellespre-
fcntent » eft- ce le fens
dans lequel Janfenius les
a enfeignees \ (je veux
bien fuppofer qu'elles
font daps I'auteut auquel
on les' attribue f'aum*
ment). S'il me repond que
e'eft dans leur fens natu-
rel , nous fommes d'ac-
cord , je les condamne :
mais latnille porte qfl-'el-
Ies fontcondamnees dans
Ik fens de Janfenius. Je
demande done a Monfei-
gneur, quel eft ce fens
jjfe Janfenius ? II faut que
-ocr page 292-
------------
---------------- ---------
I. Parti e . Llv. IX.
La bulle ^'Alexandre VII
* W m.
lop
aPr« i (J,4.
avoir ete afhchee a Rome aux lieux ac- xxviu.
coutumes le 7 novembre 16 <6 fut .Lalni',led'^"
,.,                   '                                     >                lcxanire VII
envoiee en France au commencement eft envoi* ea
de l'annee fuivante ( 1 (J?7 ). Le Non- Frame> & "=."
I               |.                      - I                1                               \ ?Ue P;,r a
ce la rendu au Roi le 11 de mars, & a fembiee du
l'Archeveque de Narbonne , qui pre- ^S^^ai
fidoit a l'aiiemblee du clerge, a laquelle du R.oi.
il la prefenta le 14 du meme mois. Elle
fut recue dans l'auemblee tenue le 17
fuivant, a laquelle on avoir invite les
Prelats qui fe rrouvoient a Paris. L'af-
femblee ecrivir. one lettre circulaire a.
tous les Eveques abfens, & y joignit
un formulaire pour leur fervir de mo-
dele , afin qu'il y eut une uniformite
dans les foufcriptions. Le Roi donna
en metne-rems une declaration adref-
ble, Itnon de dire que le
fuccefleur de Zozime a
ete trompe comnie lui pat
un fuccefleur de Pelage ,
qu'il faut en convenir de
tonne foi , rsvenir au
jugement, cortdamner let
erreurs reelles des Moli-
nifies, & n'en pas for-
ger a plailir pour les con-
damner. A-t'on jamais vfl
perfonne qui ait enfei-
gne les V propolitions f*
A t'on quelqu'exemple
que l'Eglife ait condamne
des propolitions que per-
fonne n'a enfcignees s
fonge & an parjure , en
aflurant & en juranc qu'il
y a des propolitions, qui
.n'y font pas: vouloit que
je croie qu'elles y font ,
e'eft vouloir que j'abufe
contre l'ordre de Dieu du
fens qu'il m'a donne pour
■voir , & de la raifbn
pour difcerner le vrai d'a-
veclefaux. jo. Pourquoi
les Eveques ne donnenc-
ils pas les textes ou i!s pr£-
tendenc que Janfenius a
erre. Je ne fais ce qu'oB
pourroit repon ire a cela-
Pour moi , je n'y vols
d'autre reponfe raifonna-
Tome III.
-ocr page 293-
ipO HlSTOIRE DE PoR.T-R.oiAr..
'" j (j 5 j. fee a tous les Parlemens du roi'aume ,
par laqueile il ordonne que la bulle
d'Alexandre VII fera publiee , & que
tous les ecclefiaftiques feront obliges
de figner dans un mois le formulaire.
La bulle fut auffi rec,ue le 4 avril, dans
une afTemblee de Sorbonne, ou elle
avoit ete envoiee la veille avec le pafle-
fiort ordinaire, ou la fauvegarde d'une
ettre de cachet, pour la mettre a l'a-
bri de route infulte. Le 19 de novem-
bre 16 5 7, le Roi alia en perfonne fai-
re recevoir & enregiftrer la bulle d'A-
Iexandre VII au Parlement: elle y fut
publiee &c enregiftree par force , &c
enfuite envoiee aux autres Parlemens
du roi'aume,. Il n'y euc depuis cette
annee jufqu'en 1660 & 1661 , aucune
nouvelle decifion fur 1'afFaire deJanr
fenius , mais feulement des querelles
particulieres & des ecrits, dans le de-
tail defquels nous ne pouvons entrer.
Celui que nous venons de faire etoit
neceflaire pour connoitre le principe &
la fource de la cruelle perfecution qu'a
efTuie P. R., &c qui a enfin abouti a la
deftrudtion de cette fainte maifon.
x%xx. C'eft le but que fe propofoient ceux
Le but de                                    J £ •              J
peux qui ont qui entreprirent de raire condamner
fii: condam- l'Au<mftin de Janfenius. Us le firent
net Janfenius , . ° .           ,            ,                       ,
&?« de pet- bien voir par leur acharnement a vou-
JLpir qu'oncondan^natles cinq propofi-.
*
-ocr page 294-
I. Pahtii. Llv. IX. 191
tions dans le fens d'un auteur , dans le- 777"!
quel qn ne trouve pas meme ces propo- dre m. Ar-
ntions.Car, puifqne les defenieurs de "aulcl & p*
Janfenius fe foumettoient a la condam-
nauon des propofitions , quoiqu'equi-
voques, & quoiqu'on n'eut eu dans la
cenlure aucun egard aux fages remon-
trances qu'ils avoient faites pour qu'on
diftinguat les differens fens; puifqueM.
Arnauld , & tous les autres recevoient
avec refped la Bulle; puifque perfon-
ne n'enfeignoit d'erreur , de l'aveu
meme des Eveques dans leur lettre cir-
culaire qui fut ecrite alors par lalTem-
blee , ou la Conftitution fut rec^ue;
qu'etoit-il necefTaire de troubler la
paix & Punion pour line queftion inu-
tile 3 Si les Jefuites , ennemis declares
de P. R., avoient ete des enfans de
paix , & n'euflent cherche que la ve-
rite , auroient-ils fait un crime a. de
favans Theologiens qui n'enfeignoient
aucune erreur , plus recommandables
encore par leur eminente piete que
par leur profond favoir, de ce qu'ils
temoignoient de ladifficulte a croire
que Janfenius eut erre , & qu'il eut
enfeigne ces cinq propofitions J Qu'im-
porte pourl'Eglife que ces cinq propo-
sitions foient ou ne foient pas dans le
livre d'un Eveque , qui a vecu tres at-
N ij
-ocr page 295-
J5>1 HlSTOIRK DE PoRT-ROlAl?
"15TT tache a. 1'Eglife , & qui eft mort dans
une grande reputation de faintete,' De
quoi les hommes ne font-ils pas capa-
bles, lorfque la paffion les conduit I
On fabrique cinq propofitions equivo-
ques ; on les attribue a un faint Eve-
que , dans l'ouvrage duquel elles ne fe
trouvent pas; on les fait condamner
dans le fens qu'on pretend qu'a eu en
vue ce faint Prelat ; on veut qu'il ait
enfeigne ces erreurs , qu'on ne veuc
pas meme expliquer; on force les fide-
les, les religieufes memes , d'aiTurer
avec ferment qu'elles condamnent
ces propofitions dans un fens vague
qu'on n'explique point , & qu'on dit
ctre celui de l'auteur : on traite ainfi
un faint Eyeque mort en odeur de fain-
tete dans le fein de 1'Eglife , au juge-
ment de laquelle il a foumis fes ecrits 5
tandis que 1'Eglife , cette fage mere,
en frapant d'anatheme les dogmes im-
pies , les herefies &c les blafphemes
des heretiques les plus envenirnes con-
tre elle , epargne leur nom. Oui, le
Concile de Trente , en condamnant les
derniers herefiarques , les Luther ,
les Calvin , fuprime leur nom dans
fes Canons & dans fes Decrets ; & une
fociete puiflante , piquee contre un
Eveque mort dans le fein de 1'Eglife ,
yient a bout de fake condamner fes
-ocr page 296-
I. P A R f I t. L'lV. iXi       l<Ji
buvrages» en lui attribuant des pro- iTTlT"
pofitions qu'il n'a point enfeignees, &
de faire inferer fon nom dans une
cenfure la plus outrageante qui fut ja-
mais , & dont on n'a aucun exemple.
On force meme , ce qui ne s'eft jamais
vu, non feulement tous les ecclefiafti-
ques , rnais encore des filles , a fouf-
crire cette cenfure, avec le ferment le
plus terrible. Objlupefciu cceli.
» lis publierent done (dit M. Racine xxx>
* faifantle detail des calomnies (*8) tipc^™'Kt
» repandues contre P. R.) que la fou- comreP<R.
*> miflion de leurs adverfaires etoit
» une foumiffion forcee , & qu'ils
w etoient toujours heretiques dans le
» cceur. II ne fe contentoient pas de
« les traiter comme tels dans leurs
" ecrirs & dans leurs fermons •, il n'y
» eut forte d'invention , dont ils ne
« s'avifaflent , pour le perfuader au
» peuple & pour l'accoutumer a. les re-
* garder eomme des gens frapes d'a-
* natheme. Ils firent graver uue plan-
* che d'Almanach , ou Ton voi'oit Jan-
» fenius en habit d'Eveque , avec des
»» ailes de demon au dos , & le Paps
» qui le foudroioit, lui & tous fes fec-
» tateurs. Ils firent jouer dans leur
a College de Paris une farce, ou ce
txX) Racine , p. 74 & fuiw
-ocr page 297-
2?4 HlSTOIRE DE PoRT-Ro'rAI.,
~ " meme Janfenius etoit emporte par
» les Diables , 8c dans une proceffion
» publique , qu'ils firent faire aux eco-
« tiers de leur College de Macon , ils-
» le reprefenterent encore charge de
» fers 8c traine en triomphe par un de
m ces ecoliers qui reprefentoit la
» grace fuffifante. Peu s'en falloic que
»»faint Auguftin ne fut traite lui-meme
» comme cet Eveque. Du moins le
» P. Adam & plufieurs autres de leurs
33 auteurs , a l'exemple de Molina , le
»3 degradoient de fa qualite de Dofteur
>3 dela grace , l'accufant d'etre tombe
33 en plufieurs exces dans fes ecrits
33 contre les P&agiens, & foutenant
33 qu'il eut mieux valu qu'il n'eur ja-
» mais ecrit fur ces matieres.
» II arriva meme, au fujet de ce
»3 faint, un aflez grand fcandale dans
»> un adte de theologie , qui fe foutint
33 chez eux a Caen , 8c ou plufieurs
33 Evequesetoient aflis:carun bachelier
33 dans la difpute , a'iant oppofe a leur
»3 repondant l'autorite de ce Pere fur la
»3 doctrine de la grace , le repondant
« eut l'infolence de dire , tranfeat Au-
33 guftinus , comme fi depuis la Conf-
™ titution l'autorite de faint Auguftin
3> devoit etre comptee pour rien. lis
» faifoientpar une horrible impiete des.
-ocr page 298-
I. Pah.tie. Llv. IX. 295
*» voeux publics a la Vierge, pour lui
sj demander que fi les Janfeniftes con-
« tinuoient a nier la grace fuffifante
»> accordee a tous les hommes, elle
s> obtint par fes prieres qu'ils fuffent
»» exclus eux feuls de la redemption que
» Jefus-Chrift avoir meritee par fa
» mort a tous les hommes.
" lis commettoient impunement tous
» ces exces , & en tiroient an grand a-
» vantage qui etoit de rendre odieux
» tous ceux qu'ils apelloient Janfenif-
sj tes, a toutes les perfonnes qui n'e-
» toient pas inftruites a fond de ces ma-
" tieres.Les mots memes de grace effica-
» ce & depredefiination,fai{oient peur &
» toutes ces perfonnes. lis regardoient
» comme fmpects de l'herefie des
w cinq propositions , tous les livres &
» tous les fermons , oil ces mots e-
» toient emploies ; jufques-la qu'on
n raconte d'un Prelat , ami des Jefui-
» tes , ( il y en a tant de ce genre ,
qu'il eft difficile de deviner qui
etoit cet Eveque) homme fort peu
» eclaire , qu'etant entre dans le re-
» fectoire d'une abbai'e de fon Dio-
»» cefe , &c y ai'ant entendu lire ces
« paroles , qui renfermoient en elles
» tous le fens de la grace efficace ,
}> C'eji Dieu qui optrc en nous U
N jv
■ *
u.          ____.________________________.....__....._____......______......._.......... _____________
-ocr page 299-
l^S BlSTOIRE DE PoRT-ROlAI.
» vouloir & h faire , il impofa iilencS
» au le&eur , & fe fit apporter le li-
» vre pour l'examiner ; mais il fun
» aflez furpris , lorfqu'il trouva que
» c'etoit les Epitresde faint Paul.
« Les pretendus Janfeniftes avoient
» beau affirm ;r dans leurs ecrits , que
» Dieu ne commande point aux hom-
» mes des chofes impoffibles; que non
" feulemair on peut refifter , mais
w qu'on refifte fouvent a la grace , &c.
w les Jefuites foutenoient toujours que
» e'etoient des gens, qui parloient con-
» tre leurs penlees , 8c ils. epuifoient
« leurs fubtilites, pour trouver dans
» ces'memes ecrits quelques traces des
» cinq propositions.
» Les Jefuites ne fe bornoient pas
» a decrier leurs adverfaires fur la
» feule do&rine de la grace , il n'y.
«■ avoir d'herefie , ni forte d'impiete,
» dont ils ne s'effbrcafTent de les Ten-
s' dre coupables. C'etoit tous les jours
» de nouvelles aceufations. On difoit
» qu'ils n'admettoient chez eux ni in-
» diligences , ni Mefles particulieres ;
» qu'ils impofoient aux femmes des
» penitences publiques pour les pe-
" dies les plus fecrets , meme pour de
» tres legeres fautes •, qu'ils infpiroient
» le mepris dc la fainte Communion t
-ocr page 300-
t. Parti e. Llv. IX, 197
«>• qu'ils ne croioient l'abfolution du ~
» pretre que declaratoire •, qu'ils re-
»» jetcoienc le Concile de Trente •, qu'ils
» etoient ennemis du Pape 5 qu'ils
»> vouloieat faire une nouvelle Eglife ;
»»■ qu'ils: nioient jufqu'a la divimte de
« J. C.; &• une infinite" d'autres ex-
*» travagances routes plus horribles les
»» unesque les autres , qui fonr repan^-
m dues dans les ecrits des Jefuires, 8c
»> qu'on ttouve rarnalTees tout nouvel-
»»lement par un de ces Peres, en un
»> miferable libelle en forme de Cate-
» chifme , qui fe debitoit il y a pres
» d'un an dans un Couvenr de Paris,
*> dont ils font directeurs (28). Aux
» accufations d'lierefies, ils ajoutoient
»> encore celles de crime d'etat, vou-
»> lant faire palTer trois oil quatre pre-
»'Ores', & une douzaine de folitaires,
rf qui ne fongeoient qu'a prier Dieu 8c
»
a fe faire oublier de toutlemonde,
» comme un parri de fattieux , qui
» fe fbrmoir dans le roi'aume : ils im-
» putoient a cabale les a&ions lesrplus
» faintes & les plus vertueufes. J'en
»> rapporterai ici un exemple, par oil
(18) M. Racine veut fur demtndes &■ par re-
apparemment parler d'un ftmfts > qui a paru en;
ouvrage jefuitique , qui i«ji , dont il eft parl£
a pour titre : Hiflohe. de T. 8 chap. 14 de la rao-
l«n[ftmn> & S. Cjrm, tale pratique.
N- V
-ocr page 301-
298 HlSTOIRE DE PoRT-Ro'lAt.
» on pourra juger de tout le refte.
» Feu M. de Bagnols , &c quelques
» autres amis de P. R. aiant contribue
» jufqu'a une fomme de pies de qua-
» tre cens mille livres , pour fecourir
» les pauvres de Champagne & de
u Picardie pendant la famine de
» \6}x , la chofe ne put fe fake ft
» fecretement , qu'il n'en vint quel-
» que vent aux oreilles des Jefuites.
u Aufli-tot Tun d'eux nomme le Pere
« d'^njou , qui prechoit dans la pa-
j. roilfe de faint Benoit , avanca en
« pleine chaire , qu'il favoit de fcien-
n ce certaine que les Janfeniftes, fous:
m pretexte d'affifter les pauvres, amaf-
» foient de grolTes fommes qu'ils em-
s> ploioient a faire des cabales centre
» l'Etat. Le Cure de faint Benoit ne^
3> put fouffrir une calomnie fi atroce ».,
» & monta le lendemain en chaire ,,
« pour en faire voir l'impudence &c
» la fauflete. Mais l'affaire. n'en de-
» meura pas la, Mademoifelle Vio-
m le, fille devote & de qualite, entre
*> les mains de laquelle on avoit mis,
m cette fomme y, alia trouver le Pere
» Vincent fuperieur de la Million ,.&,
» 1'obligea.de juftifier parfon regiftrg,
» comme quoi tout cet argent avoit
» eteporte. chez lui, & comme. quoi.
-ocr page 302-
----------------------------------------------------                 IP??
f. P A R. T I E. LlV. IX. 199
» on l'avoit enfuite diftribue aux pau- 7777
"
vres des deux provinces que je viens
» de dire. Mais une calomnie etoit
» a peine detruite , que les Jefuites
» en inventoienc une autre. lis ne
» parloient que de la puifTante fac-
*» tion des Janfeniftes •, ils mettoient
" M. Arnauld a la tete de cep ati ,
j> 8c peu s'en falloit qu'on ne lui don-
s' nar deja des foldats & des officiers.-
" Tous ces bruits pourtant, quoi-
>» que fi abfurdes , ne laiffoient pas
« d'etre ecoutes par les gens du mon-
« de , & prineipalement a la Cour ,
»» oil Ton prefume aifement le mal,
» fur-tout des perfonnes qui font pro-
s' feffion d'une vie reglee & d'une
s> morale un peu auftere. Les Jefuites
» y gouvernoient alors la plupart des
» confciences. Ils n'eurent pas de pei-
» ne' a prevenir l'efprir de la Reine
« mere, PrincefTe d'une extreme pietey
" rnais qui avoit ete fort tourmentee'
** durant fa regence , par des factions
« qui s'eleverent , & qu'elle craignoit
» toujours de voir renattre. lis pri-
» rent fur-tout foin de lui decrier les
» religieufes de P. R. y 8c quoiqu'elles
« fuflent encore moins inftruites des
»» difputes fur !a grace que des autres
» dimeles, ils ne laifToienr point de
N vf
-ocr page 303-
300 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
""7777 ~ » lui reprefenter ces faintes filles ,.
» comme aiant part a routes les rac-
« tions, & comme entrant dans toutes
» les difputes.
La perfecution fe preparoit depuis
l'ong-tems par toutes ces calomnies&-
ces faux bruits, qu'on repandoit con-
tre les difciples de faint Auguftin ,.
fur-tout depuis la bulle d'Innocent X.
On emploia alors toutes fortes de
moiens pour les rendre odieux aux
puiffances , en les reprefentant noil
feulement comme des ennemis ca-
ches de l'Etat, mais aufli comme des
Sens, qui fous pretexte de penitence &c
e retraite n'etudioient les anciens
auteurs ,_qne pour renverfer ladifcir
pline de l'Eglife , corrompre fa doctri-
xxxr. ue & abolir les Sacremens..
K*mm Qtoique Meffieurs de Port-Ro'i'al
jour fe juf- eulTent a la cour des perfonnes. af-
l'
         fez genereufes pour prendre ;hauter
ment leur defenfe , ils fe" crurenrce-
pendant obliges d'ecrire pour fe juf-r
ufier contre.les bruits calomnieux qu'on
repandoit de toutes parts. M. d'An-
dilly , qui depuis neuf ans demeuroit
a P. R., le fit le 10 janvien 654, par
une lettre a M. le Cardinal Ma-
zarin. (19) M.le.Maitre.drella dans lei
(ttivmi. cmc ii.acT,,i. hlft; da Jtafefcififc?,'
-ocr page 304-
T. P ART IE. L'lV. IX. JOT _______
meme terns un grand memoire, (30) 1654,.
pour informer de ce qui fe pafloit a
P. R. des Champs, qua l'onregardoit
comme la cicadelle des defenfeurs de
Janfenius, & oil il y avoir, difoir-ori ,
depuis long-tems , quarante belles plu>-
mes , taillees de la main d'un meme
maitre.
C'eft ainfi qu'en parloit le
fameux M'. Habert.
                                  xxxn
Pour juftifierP. R. de toureslesca- Memo.Wie-
lbmnies qu'on repandoir, M. leMaitreM; i« Maine-
, T              f, .,          - j                • contre lesca*
entre dans un detail exact de ce qui lomnies re*
y'etoit patfe dans cette maifon depuis P»'£u« f"*
quinze ans. » Si le menfonge , dir-il ,
» felon la penfee d'un ancien Pere >
» craint avec grande raifon d'etre con-
»> nu, la verite au contraire ne craint
» rien rant que d'etre inconnue. Elle
» n'a qu'a fe rendre vifible pour em-
» pecher qu'on ne la rende fufpe&e, &t
» la feule image fidele de fes actions &t
* de fa conduite eft la juftification de
» fon innocence. C'eft pourquoi Ton
efpere qa'elle diffipera par falumie-
» re les nuages dont la calomnie a ta-
,,-che- de l'obfcurcir dans lefprit des
» premiers miniftres de Sa Majefte Sc
des plus illuftres officiers de la. juf-
i*-tica , &.qu'ils' reconnoitront , s'ils
t> daignem lire.ee c ecrit>:que cequ'il a
(jo) Ce me'moire eft imprime dans le Sappl.' dn*
Meet. deP. R- p. 3? 8c fuiv,-
-ocr page 305-
$02 HlSTOntE DE PORT-ROIAE.'
i6(a, " plu a Dieu de faire en cette maifon
» pour fa feule gloire , fans aucun in-
» teret de la part des hommes, eft
* plus digne de l'eftime des gens
jj d'honneur & de piete , que des dif-
» famations de la medifance ,.& de la
» cenfure des magiftrats.
xxxm. M. le Maitre rapporte enfuire la~ re<-
fbl°i"il I" traire des folitaires , qui fe font reti-
p.r.
         res dans le defert de P. R. Il com-
mence par la fienne & celle deM.de
Sericourt , & dit qn'ils ont ete feuls
Eendant plus de trois ans, fe dero-
anr a la curiofite de quelques per-
fonnes de grande confideration , qui
defiroient de les voir; ce qui n'etoit
pas un moien fort propre pour y atti-
rer beaucoup de monde (51). M. de
Euzancy , officier dans la citadelle du
Havre ,Tils de M. d'Andilly , s'y retira
en 1642 le 22 mai, fans aucune fol-
licitation de leur part, ne l'ai'ant point
vu & ne lui aiant jamais ecrit depuis
leur retraite. Son occupation etoit d'a-
voir foin du menage ;■& des biens du
monaftere (}2). M. d'Eragny s'etoit
joint a M.de Luzancy dans cette oc-
(M) M. de Bafde vim   pour alter au Chenai.
a P. R. au mois de mars (}i> II mouruc 4 Pom*
1*41. Comme M. le   pone en 1S84, apres 41
Maitre n'en parle pas , il   ans de penitence,
ttoit appatemmeut ford
-ocr page 306-
I. P a r. t r e. Liv. IX. 303
cupation (33). M. Pallu docteur en
medecine fe retira a P. R. en KJ43 ,
& fervit de medecin. II fur accompa-
gne dans ce charitable exercice par
un chirurgien fort habile, ( M. Mo-
reau , qui apres avoir abandonne la
folitude , & ctre rentre dans le mon-
de, eut le bonheur de mourner a P.R.,.
011 il mourut en 1.6&8.) En 1(345 »
M. d'Andilly voulant donner plus par-
ticulieremenr fes dernieres annees a
Dieu, choifit P.R., ou il s'appliquoit
a la traduction de plufieurs excellens
ouvrages , & a la culture des arbres.
M.des Playes, ou de Plais , honnece
homme de laCour, &c ami de M. d'An-
dilly , l'avoir accompagne. Ce M. de
Plais avoir ece converti en 1640 par
la lecture de l'Ecriture fainte. Il etoit
parent de M. & Madame Saint-Ange»
Apres la retraite qu'il fita-P. R. , il
continua de vivre dans la piete juf-
qu'a. fa mort arrivee en 1 <? 51. Depuis
KJ39, jufqu'en 1645 , il n'y avoit
qu'un prerre feul a P. R. , & pas un
theologien ; M. Arnauld le dofteur ,,
n'y etant venu qu'en 1648. Cepen-
dant on debitoit qu'il y avoit une
Gommunaute de quarante ecclefiafti-
ques. Il en eft de mcme des quaran?
(}3) lleftmorti-P. R.en i*«».
»
-ocr page 307-
£04 HlSTOIRE DE PoRT-R.OlAl.7
etudians, & des quaranu belles plumci
taillies de la main d'un mime maitrz
felon M. Habere.
En 1647 , M. Boulli , d'une hon~
nete famille de Paris, quitta un Ca-
nonicat d'Abbeville pour fe retirer a
P. R, (ouil mourut en 1668).» Un
Gentilhomme de Poitou , ( Baudry de
Saint Gilles d'Aflbn vint la meme an-
nee a P. R., & y mourut auili en
166$ , epuifepar les aufterites & les
ceuvres de charire) (34). Voila l'etat
ou etoit P. R. jufgu'au commence^
mentde 1^48 , que les religieufes vin-
rent l'habiter. Alors elles eurent be-
foin de plus d'un pretre ; & M. Ar-
nauld le docleur , qui jufques-la n'y
avoit point ete ;y vint avec M.de Sacy,
qui fut fait pretre l'annee fuivante. 11
y fut fuivi peu de tems apres d'un
docteur en theologie de fes amis ,
( M. Bourgeois qui avoit ete a Rome ;-
il venoit de terns en tems faire des re-
craites ). M. Akakia l'aine , appelle
Dumont: M. de Bellair, jeune horn-
me de condition , (35) M. Girout &
M. Girout de BefTyl freres d'une reli-
gieufe , fe retirerent cette meme
(j4) V. (Jans leS11ppl.dll         (55) Il mourut en ttfp>
Necr. p. s8 & fuiv. ieux     au chateau de Vaumu-
pieces imporrantes au fu-     ri«,.
jet de M. Bawdry,,
-ocr page 308-
I. P A R. T I B. L'lV. IX. 3O5
annce a P. R. , ou le premier prit
foin de la facriftie , ( & y mourur en
x6-?z ,). L'autre , qui eroit capitai-
ne dans un vieux regiment , tint i
bonheur de s'emploier a regier le
nouveau menage , que les religieufes
etoient obligees d'entretenir dans la
bafTe -cour de rAbbaie. (II mourut en
165 9 ), M. le Maitre oublie ici M.
Charles dci Chemin , qui vint a P. R.
cette annee 1649 , & y demeura juf-
qu'en 1687 qu'il mourut ( 36). M. Pi-
zon de Betoulat de la Petitiere , con-
verti en 1642 , n'etoit venu qu'en
1648 a P. R. pour y demeurer , apres
avoir appris le metier de cordonnier.
Il demeura pour cet erfet chez un mai-
tre comme apprentif, fans etre connuv
II tenoit en regie les garcons & les en-
fans , les menoit aux offices, 8c leur
lifoit l'Evangile & la vie des Saints-
Quand fon apprentiflfage fut fini, fon
Rjaitre qui en etoit tres content & tres
edifie , le voulut garder , & lui orfrit
de gros gages pour refter ehez lui. II
rnourut a Paris en 1679 , & non en
1670, comme le marque le necrologe-
p. 15.
Environ deux ans apres le retour des
religieufes a P. R. des champs, M. Har-
(j«; Voicz let mem. deM.duFofl&, £>.«?«,
-ocr page 309-
30<? HlSTOIRE BE PoRT-ROlXX.
mon dodteur en medecine y vine Sc
fucceda a M. Pallu. Un jeune gentil-
homme de Normandie ( M. Def-
ehamps des Landes, ) qui avoir erudie
en medecine, pour l'exercer par cha-
rite a la campagne, vinr peu apres ,
( en 16 5 o ) fe joindre a M, Hamon, il
mourur a P. R. en r<J68. M. Duchene
( qui avoir etc a Rome avec M. Bour-
geois ) fe rerira aupres de M. le Due
de Luines , donr il avoir ere profefTeur
de philofophie , lorfque ce feigneur
penfoit a le faire barir une mailbn art-
pres de P. R., pour y vivre dans la
rerraire ($ 7). Vers le meme rems, une
dame veuve ( Madame de S. Ange )
s'eranr fair religieafe a P. R. de Paris
fon fecond fils ( M. le Charon d'Epi-
noy, ) touche de l'exemple de la piere
de fa mere , vinr (en 1651 ) demeu-
rer avec M. d'Andilly & fes proches ,
qu'il avoir connus des fon enrance ; &
qui eroient lies d'une arTedtion parri-
culiere avec route fa famille.
(;7) Louis Charles A!-    nom de Laval. Dieu ne
Bert , Due de Luines,    fie pas a ce Seigneur la
ai'ant perdu fon epoufe ,    grace de perfev6rer dam
Tecut pllifieurs annees   la retraite; car il retour-
dans une grande picte au   na an monde , epoufa une
chateau de Vaumurier,    de fes proches parentes3
qu'il avoit fait batirprcs   apres la mort de laquelle
de P. R. Cette retraite   il fe maria une troifiemc
nous a procure les tra-   fois, 8c moutut en i£)o.
iu&ioas
donuces fous le
-ocr page 310-
I. Part if.. Liv. IX. 307
Outre ces folitaires, il y avoir quel-
ques enfans , que leurs parens , amis
de P. R. y avoient mis, dans la per-
fuafion qu'ils feroient mieux eleves a la
campagne. Parmi ces enfans, il y en
avoir un nomme du Fai, fils d'un
gentilhomme huguenot de Sedan ,
qui avoir quitte fon pere pour fuivre
fa mere qui etoit catholique depuis pen.
Ce fut M. de Paris qui envoi'a lui-me-
tne ce jeune gentilhomme a P. R. ,
erant perfuade, comme il le marquoit
dans la letrre a la mere abbefle, qu'il
n'y avoir gueres de perfonnes plus dif-
pofees a faire charire a cer enfant, &c
qui fe portaflTent avec plus de zele a le
bien inftruire dans la foi, dans la pie-
te & dans les lettres.
Apres avoir parle des perfonnes qui
etoient a Port-Roi'al,M. le Maitre rap-
porte' comment ils etoient loges. Dans
le dehors de la baflfe-cour etoient deux
{tretres, avec M. d'Andilly, lefacriftain,
e chirurgien & celui qui avoir foin dn
menage de la bafle-cour : le refte au
nombre de dix ou douze, fans comp-
ter les enfans & leurs maitres , etoient
loges en haut a la ferme, dans deux
petits batimens aflez eloignes l'un de
i'autre , & un aurre encore plus petit
couverc de chaume.. Voild ce. que Ton
-ocr page 311-
Jo8 HlSTOIIU DE PoRT-Rc/lAf..
reprefentok a la Cour comme une place
forte, &donton faifoit un fantome-,
pour lui faire ombrage ' une quinzai-
ne de pieux folitaires qui ne penfoient
qu'a prier Dieu, & une douzaine d'en-
fans ; voila, dis-je , les perfonnes dont
on faifoit peur i la Cour , & qu'on
vouloit faire paffer pour un peuple re-
doutable a l'Etat.
M. le Maitre repond enfuite ice que
Fon obje&oit, que tant de perfonnes
ne pouvoient demeurer en un meme
lieu , fans compofer une aflemblee il-
licite, a moins que d'y etre etablies par
les puiflances ecclefiaftiques & fecufie-
res : il dit que cela eft vrai, pour l'e-
tabliflement d'une communaute qui
fafle un corps dans l'Eglife & dans
l'Etat> qui fok capable des droits &c
des privileges canoniques 5c des effers
civiles qui ne peuvent etre commu-
niques qu'a des compagnies reconnues
& autorifees par les puiflances fupe-
rieures; » mais, dit M. le Maitre ,
y que des perfonnes qui demeurent
•» enfemble, aient befoin de ces for-
»malites neceflaires pour l'etablifle-
*> ment des communautes , lorfqu'ils
» font ties eloignes d'en faire aucune ,
*> e'eft ce qu'on n'a ni lu dans les livres*
m ni vu pratiquer dans aucun roi'aume*
-ocr page 312-
I. Partie. Liv. IX. 309
«> Or il n'y a» dit-il, ici aucune for- ~
n me de communaute: il n'y a ni eglife
»> ni chapelle dans la ferme ; on n'y
» fait ni vceux ni profeffions , quoi-
»» que d'ailleurs on les refpe&e *, il n'y a
•> nulle regie que l'Evangile , nul lieu
» que celui de la charite catholique &
» tiniverfelle", nul interet ni en parti-
» culier, ni en commun, que celui de
" gagner k c'el- Ce n'eft, ajoute M.
>» le Maitre, qu'un lieu de recraite
» toute volontaire & toute libre, out
»» perfonne ne vient, que l'efprit de
« Dieu ne l'y amene , & oil perfonne
» ne demeure , que parceque l'efprit
i» de Dieu l'y retient. Ce font des amis
>» qui vivent enfemble, felon la liberte
» ordinaire & generale que le Roi laif-
» fe a tous fes iiijets $ mais des amis
» chretiens, que le fang de Jefus-Cbrift
i> rcpandu pour tous les hommes, &la
»> grace de ce fang repandue Sdans leurs
» cceurs par le faint Efpritont joints en-
» femble d'une union plus etroite, plus
w ferme & plus pure, que ne font les
*> plus fortes & les plus intimes ami-
,» ties feculieres.
» Si c'eft un crime d'etre lies par
» une affection fi fainte , & de n'etre
» qu'un cceur & qu'une ame, de ne te-
» njr rien plus eloigne d'un chretien fc*
-ocr page 313-
JIO HlSTOIRE BE PoRT-ROlAE.
» litaire & retire, que de s'occuper
w 1'efprit de ce qui fe paffe dans le
» public & dans la conduite politique
» du roi'aume, & de ne s'etudier a rien.
« davanrage qu'a oublier le monde,
« & a. ne fe mettre point en peine de
« fes nouvelles, de fes affaires, nide fes
» intrigues : c'eft le crime des pre-
» miers fideles. Et fi c'eft une adtion
« de juftice d'empecher qu'il ne fe trou-
" ve quelques perfonnes qui tachent
?> de vivre en vrais chretiens dans un
" meme lieu, au vu & au fu de leur
» Eveque qui daigne les honorer de
» fa bienveillance & de fon eftime ,
« c'eft d'une juftice qui n'a ete propre
» qu'aux plus injuftes perfecuteurs de
» la religion chretienne , & qui fera
« fans doute toujours en horreur aux
» premiers Magiftrats & aux premiers
«. Miniftres d'un roi'aume tres chre-
« tien.
» Que fi c'etoit faire un corps de
« communaute interdit par les ordon-
i, nances , de prier Dieu en particu-
» lier cinq ou fix enfemble, felon que
» Ton fe rencontre,fans dire autres cbo-
■» fes que les prieres ordinaires de l'e-
» glife •, fi c'etoit faire une union ille-
» gitime, que de manger dans une me-
e> me falle, & rendre fes repas pro-
-ocr page 314-
L P a n. t i e. Llv. IX. 511
>» fanes que d'y faire des leftu- I(j54"
» res faintes, au lieu de s'y entretenir
» de vains & inutiles difcours; fi c'etoit
» faire une entreprife de mauvais exem-
» pie &d'uneconfequencepernicieufe,
»» de vivre fobrement & de rendre les
" jeunes de l'Eglife un peu plus longs
» que Ton ne fait d'ordinaire, 8c fui-
» vre en ce point le fentiment du Car-
« dinal Belfarmin , aufli-bien que de
» tous les Peres , fans y obliger nean-
3j moins perfonne, & etant trcs eloigne
» de trouver a redire a ceux qui ne le
» font pas ; il faudroit conclure que ce
» ce que faint Bafile appelle une profef-
„Jion plus pure & plus exacle du chrif-
w tianifme feroit devenue en nos jours
»> une profeffion difcndue j qu'on au-
M roit moins de liberte a pratiquer fo-
« lidement la vertu & la religion, que
m les gens du monde n'en ont a s'aban-
» donner au vice , & qu'un petit nom-
« bre de perfonnes ne pourroit pas im-
m punement fervir Dieu, lorfque tant
» d'autres peuvent fi impunement fer-
»» vir le Demon.
» Mais auffi , graces a Dieu , on
*» n'eft pas reduit a ces termes. On n'a
» point encore oui dire qu'il y ait des
» loJx dans l'Eglife & dans l'Etat, qui
j?
obligent d'obtenir des lettres patent
-ocr page 315-
Jit HlSTOIRK DE PoRT-ROlAI.
» tes duRoi & des brefs du Pape, pour
» pratiquer les fimples exercices de la
" religion ohretienne fans aucun infti-
v tut particulier. Et ainfi Ton efpere
» que toutes les perfonnes equitables
« qui verront avec quelle fincerue &
•> quelle candeur on expofe a leurs yeux
»tout ce que le feul efprit de Dieu ,
« fans aucun deffein forme de la part
»> des hommes , fans aucune intrigue,
m fans aucune intention 6c fans aucun
« interet, a fait depuis quinze ans dans
« cette maifon, n'auront fujet que de
« benir Dieu , qui fe fait quand il
u veut & ou il veut, des ferviteurs qui
»' l'adorent en efprit & en verite; &
« qu'ils jugeront que pour mener une
»» vie de cette forte, qui n'eft que la
» fimple obfervation de l'Evangile , il
« ne raut point d'autres lettres patentes
- que celles de Dieu fcellees par fon
s> efprit, ni d'autres brefs que cette
» grace apoftolique qui a peuple l'E-
« glife des trois premiers fiecles de
?> pareilles retraites de piete & do
*» femblables maifons d'amis chre-
»> tiens (j 8 ) ,,.
C'eft ainfi que M. le Maitre detrui-
f?8) Vokez la lettre elle rapporte de quelle
78* de la mere Angeli- maniere les folitaires de
ijue, T. J. p. in , oti P.R. fe font affembles.
fit
-ocr page 316-
IPartie. L'tv. IX. %15
fit tomes les calomnies qu'on repan- .- '
doit contre P. R. Ce memoire etoit
date du 9 Janvier 1654 ; & l'annee
fuivante on en envoi'a un autre au Car-
dinal de Retz, qui etoit a Rome , pour
repondre a tous ces difcours fans fon-
dement qui couroient jufques-la.
Jufqu'icilapersecution n'avoitpoint I(j .
encore eclate : ce f ut en 1655 qu'elle xxxui.
commenca, a l'occafion de deux let- Commence*
1 ,*, .           , , 1                             meiu de Is
tres de M. Arnauld , clont nous par- petfecmion.
Lerons bientot. Ce celebre dodeur condune&
,                . . -.           occupation
avoit toujours garde un prorond hlence de m. At-,
fur tout ce qui s'etoit paffe dans les nauld-
afTemblees du Clerge , pratiquant ce
que dit l'ecriture : Homo fapiens tacebit
ufqut ad tempus,
Eccli. 10 f. 7 5 &
il fe contentoit de gemir en fecret
des plaies que cette malheureufe que-
relle faifoit a l'Epifcopat & a l'Eglife.
Ce fut vers ce tems-la , que lui & fes
neveux commencerent la traduction
du nouveauTeftament,imprime depuis
aMons ,qui ne futachevee que long-
tems apres. lis travailloient audi a de
nouvelles vies desSaints, & preparoient
des materiaux pour le grand ouvrage
de la Perpetulte de la foi. Lesreligieu-
fes de P. R. donnerent occafion a ce
bel ouvrage , en priant M. Arnauld
de faire un recueil des plus confidera-
Torne III.
                           O
-ocr page 317-
J14 HlSTOIRE DE PoR.T-R.CHAI.
~" X£t j, bles paflagesdesPeres fur1'Euchariftie,
& de partager ces paflages en plufieurs
lemons pour les matines de tous les
jours de l'anne^e. Ce recueil eft ce que
l'on appelle l'oflice du faint Sacrement.
M. le Due de Luines, qui depuis fa
retraite avoit fort etudie les Peres de
l'Eglife, & qui a ,-oit un tres beau ge-
nie pour la traduction, s'emploia auili
a ce travail. C'eft a quoi il s'appliquoir
dans fa folitude & non pas a ces occu-
pations bafles & ferviles , que le*
courtifans lui attribuoient fauflement
pour tourner en ridicule une vie tres
noble 8c tres chretienne qu'ils ne fe
fentoient pas capables d'imiter.
xxxiv. Le filence que M. Arnauld s'etoit
m. Arnauld imp0fe fur les matieres de la erace
ecrit au fuiet , *          \ i i                                 H r
du refus de dura pres de deux ans; mais il rut
l'abro'.ution enfin oblige de le rompre par une oc-
Ducde Lian- cafion aflez extraordinaire. M. le Due
tourt.         jg Liancourt, qui par fagrande piete
a edifie la France jufqu'au dernier fou-
pir , s'erant prefente au tribunal de la
penitence vers le mois de fevrier 1655,
un pretre de la paroifle de faint Sul-
|>ice , ( M. Picote ) aiant entendu fa
confefllon, lui declara qu'il ne lui don-
neroit point l'abfolution, a moins qu'il
ne lui promitde rompre tout commerce
ayee Meflleurs de P. R. , de retirer
-ocr page 318-
I. Partie. Liv. IX. 3x5
Mademoifelle de la Rocheguion fa pe-
tite fille qui ecoit penfionnaire au mo-
naftere des Champs , & qu'il ne con-
gedur. de chez lui M. l'Abbe de Bour-
zeis^ 9)-,carM. Picote qualifioit M.de
Bourzeis de janfenifte & d'heretique,
& pretendoit que fa compagnie & les
liaifons de M. de Liancourt avec P. R.
etoient autant d'occafions prochaines
de pecher, dont ll devote ie feparer,
pour etre en etat de recevoir Tabfolu-
(39) M. de Bourzeis ne    zeis compofa fur cette
le isavril 1S06 iVolvic ,     maiiere plufieurs ouvra-
pres dc Riom en Auver-    ges excellens , dans lef-
gn; , fe rendk habile    quels il detendit les vcri-
dans les langnes greques    tes de la grace , la doc-
& liebrai'qu-s , dans la    trine & la perfonne de
philofophie , la theolo-     Janfenius. 11 combattic
gie , Its belles lettres, &    vivement le P. Pierre de
fur tout dans la contro      S. Joreph , Feuillant, le
verfe. Etaut allc a Rome     V. Petau , le P. Defchamp
a 1'age d- 17 am , le Pere    & auues. O tut contre
Arnould j&uite, fon pa      le dernier , qu'il pub'.iale
rent , ofa le produ<re fur    bel ecrit intitule : S. Au-
ce grand theatre comme    ^ujiin viBorieux de Cal-
un genie extraordinaire,    via & de Molina. , &c.
A fon retour en France ,    M. de Bourzeis n'eut pas
le Due de Liancourc, qui    ravantage de perfeverer.
faifoit cas des gens de let-    S'Scant n.alheureufemenc
tres , lui offrit un appar-     ttop engage .dam la fre-
temenr dans fon hotel. Le    quent.tion de la Cour y>
Cardinal de RichJieu le    & dans l'amitie duCardi-
choifit pour etre un des    nal M .z.irin , il eut nj/
rnembres de l'Academie     foiblefle de figner le for-,
Franc,oife , qui! venoit    mu'aiie le 4 novembre
d'etaMir , & M.de Col-     1661. Alors MeBieurs de
fcert pour etre de celle des    P. R. ccflerem de le voir.
Infcnptions. Lor<que les M. deBourzds ift mort
difputes fur la grace s'e-    a Patis lez daout 1671.
leverent , M. de Bout-
Oij
-ocr page 319-
3 l6 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAI.
J65 5. tion. On n'auroit peut-etre pas faic
beaucoup d'attention a. 1'entreprife te-
meraire de ce coufefTeur, fi M. Oli-
ver cure de faint Sulpice n'eut approu-
ve la conduite de M. Picote, & pris
des mefures pour faire refufer la com-
munion a M. le Due de Liancourt, erj
cas qu'il fe prefentat dans fon eglife,
Ildeclaramemeauneperfonneenvoiee
de la part de ce Due , qu'il le prioit
de ne s'y point prefenter. Neanmoins
M. Olier fe relacha quelque terns
apres & lui envoia dire qu'il pe lui re-*
fuferoit pas la communion. Comme
cette affaire avoit fait beaucoup d'eclat
k Paris & a la Cour, M. Arnauld etant
confulte fur ce fujet (40), en dit fort
fentiment dans une lettre qu'il ecri-
vit le 14 fevrier fous ce titre : Lettre
dun Docleur de Sorbonne a une perform*
de condition , fur ce qui ell anivi de~
puis peu dans une paroiffe de Paris a
un Seigneur de la Cour.
M. Arnauld
fait voir dans cette lettre l'injuftice du
procede du confefleur de faint Sulpice,
& foutient que l'on n'eft en droit de
refufer les Sacremens qu'a des heretic
ques connus, convaincus , condam-
(40) Voi'ei 1« trois p. 13 f tc fuiv...; Cmtfa
premieres lettres p-ov.... Arnald,... Font. T, ?, p,
Qmflion curieufe , ou vie ioj & fuiv,
                ''
ubrcgee... Mem. du Foffi
-ocr page 320-
I. Partis. Liv. IX. }ij
nes & excommunies par l'Eglife ; que j £, *,
les ecclefiaftiques qu'on accufe d'etre
heretiques & de foutenir les propofitions
condamnees , font bien eloignes de ce
fentiment, » puifque d'une part ils
m condamnent fincerement les V pro-
" pofitions cenfurees par le Pape , en
»> quelque livre qu'elles puiflTent fe
« trouver, fans exception » ; & que
d'ailleurs, bien loin de foutenir aucune
opinion nouvelle fur la grace , ils n'en
ont point d'autres que celles qu'ils one
puifees dans l'Ecriture , dans les Peres
& la Tradition ; en un mot qu'ils n'en-
feignent & ne croient que ce que croit
& enfeigne l'Eglife catholique & ro-
maine •, qu'enfin quand bien meme on
fuppoferoit que ces ecclefiaftiques fe-
roient tombes dans quelqu'erreur, de
fimples pretres n'etoient pas en droit
de les feparer de la communion , avanr
qu'ils euflent etc juges & condamnes
par leur fuperieur.
Cette lettre ecrite d'une maniere
fort vive & remplie de beaux paflages
des Peres , fut aufli-tot attaquee par un
grand nombre d'ecrits (41), que M.
Arnauld refuta tous dans une feconde
lettre, fous ce ritre : Seconde Lettre
de M. Arnauld, Do&eur de Sorbonne
,
(41) II y en cut jufiju'd neuf.
O iij
-ocr page 321-
31S Histoire de Port-roial.
a un Due & Pair de France (41) >
pour Jervir de reponfe a plufieurs ecrits
qui ont ete publics conire fa premiere
lettre fur ce qui eft arrive a un Sei-
gneur de la Cour dans une paroijfe de
Paris.
Cette lettre eft dtvifee en deux
parties, done la premiere eft emploiee
a foutenir ce qu'il avoit avance dans
fa premiere lettre \ & dans la feconde
partie, il juftifie la foumiftion qu'il
rend a la bulle contre les V proposi-
tions , & foutient que fes adverfaires
doivent fe contenter de cette declara-
tion qu'il avoit faite : Je condamnefln-
€eren;entles Vpropnfltions condamnees3
en quelque livrequ'on les puiffe trouver,
fans exception , & par confequent,
ajou-
te-t-il, avfji bien dans le livre de Jan-
fenius , que dans tout autre ou elles fe
trouveront.
Il prouve ce principe par
plufieurs autorites Sc plufieurs exem-
ples : enfuite il accufe fes adverfaires
d'attaquer l'autorite de faint Auguftin
Sc d'en vouloir a fa doctrine, en eta-
bliflant une grace fuftifante donnee a
tous les hommes, meme aux idola-
tres Sc aux impies. Il s'eleve contre
ce dogme , & foutient qu'on n'eft pas
oblige de croire que les idolatres Sc
les
impies , poufles par le demon on
(41) Ce Due Sc Pau cuutM. do Luincs,
-ocr page 322-
I. P A R T I E. L'lV. IX. 519
"par leur cupidite a violer la loi de Dieu
Sc celle de la nature, ont une grace
fuflifante , interieure , pour pouvoir
vaincre ces tentations ; c'eft-a -dire de
bonnes penfees & des mouvemens ac-
tuels dans leur entendement & dans
leur volonte , pour les detourner du
mal & de l'idolatrie : que Ton n'eft
point oblige de croire que ceux qui
font dans 1'ignorance de ce que Dieu
demande d'eux ; ceux qui ne croient
rien faire que de legitime, en violant la
loi de Dieu •, que les Juifs qui croioient
obferver la loi de Dieu en demandant
le fang de Jefus-Chrift; que les perfon-
nes les plus debordees , qui avalent
l'iniquite comme le miel, qui font
confifter leur felicite a. fe livrer a tou-
tes leurs paffions , ceux que l'Ecri-
ture dit avoir ete laifles & abandonnes
a leurs voies & auxdefirs de leurs coeurs
endurcis & aveugles ; que les athees
ou les infideles, &c.; qu'on n'eft pas ,
dis-je, oblige de croire que tous ceux
dont on vient de faire l'enumeration
ont toujours une grace interieure ac-
tuelle, qui les eclaire & les porte au
bien. M. Arnauld foutient encore que
Ton n'eft pas oblige de croire , que
les tentations de colere, d'orgueil ,
d'envie, &c. ne font jamais faire de
O iv
-ocr page 323-
JIO HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
fauces aux juftes &c aux gens de bien .
fans qu'ils aient dans la tentation meme
la penfee& lemouvementa&ueldene
la point faire; que l'on n'eft point oblige
de croire que la constitution d'Innocent
X ait renverfe la do&rine de faint Au-
guftin & de fes difciples; qu'elle ait
oblige de croire comme article de foi
que la grace interieure, qui eftnecef-
laire a la volonte, afin qu'elle puifie
vouloir ce que Dieu exige d'elle, ne
lui manque jamais dans l'occaiion ou
elle peche. Il allegue a ce fujet l'e-
xemple de faint Pierre, & cite deux
f>a(Tages , Tun de faint Chryfoftome ,
'autre de faint Auguftin, d'ou il tire
une conclufion qui a fervi de princi-
pal fondement a l'injufte cenfure por-
tee contre lui: Voici les paflages & la
conclufion.
Saint Jean Proposition de S. Auguftin,
Chryfoftome. M. Arnauld.
la chute de S. Les Peres      Qu'eft-ce que
Pierre ne lui ar-  nous mon-     l'homme fans la
riva paspour a- un . fte   grace de Dieu ,
voirete rrouen- , -'         finon ce que tut
vers J. C. , mais   enlaperlonne   Saint Pierre lorf-
parce que la gra-   de S. Pierre , a   qu'il renonca J.
ce lui manqua.   quiLAGRACE,   C ! Et c'eft pout
Elle ne lui arriva   SANS LAQUEL.   cette raifon que
pas tant par fa                             le Sauveur aban-
negligence, que   1E ON NE       donna S. Pierre
parce que Dieu   PEUT RIEN , a   pout un peu de
l'avoit abandon- aianqud dans terns , ajin q,m
-ocr page 324-
I. Pa ri ie. Liv.IX. 3*1
tit, pout lui ap-  une occafion , tous 1" hornmes 16 J J.
prendre i nc: fe     d t pullentreconnoi-
pas elever au-def-           ,. r .•. tre pat fon exem-
fus de l'infitmite   Pfs dir? 1u,11 pie, QU'ils n»
humaine,& pour   n'ait point pe- peijvent men
fake reconnoitre   cW. SANS LA grace
aux autres Apo-                              de Dieu. Serin.
tres par fon e-                             de Temp. 114.
xemplt , que
sans Dieu r'OH
HE PEUT MEN.
Horn. 71. in
Joan. & 31. in
Ip. ad Hebr.
Il y avoir du tems que les ennemis <?Snr'j
de M. Arnauld arrendoienr avec impa- m. Arnauld
tience quelqu'ouvrage avoue de lui,ea Sotbonne.
oil ils pufTent , foit avec quelque fon-
dement, foit a tort, trouver une raa-
tiere de cenfure. Cette lettre vint fort
a propos pour eux, & ils prerendirent
qu'il y avoir deux proportions erro-
nees , l'une de fait, qui confiftoit,
felon eux, en ce que M. Arnauld avoir
dit que , des perfonnes qui ont lu Jan~
fertius avec foin , & ny ont point trou-
vi les proportions qui lui font attributes
dans Vexpofi de la conjlitution du Pa-
ve , ne peuvent declarer en confcience
quelle* s'y trouvent
, quoiquen meme.
tems ils les condamnent en quelques U-
vres quelles fe rencontreni : quaurefle.
quand ils ft tromptroient, ce n'ejl quurt
foint de fait
, dont lesyeux font juges^
O v
-ocr page 325-
JZi HlSTOIRE T)l PoRT-ROrAI.
tf non point de foi, qui ne peut itre
etabli que fur la revelation divine, quain-
Ji on ne peut les trailer d'keretiques, de-
clarant neanmoins , qu'Us font rifolus dt
s'abjlenir de toutu contejlations fur ce
fait meme , & de garder unfilence ref~
peclueux, qui efl, dit-il, la plus gran-
de foumiffion qu'on donne aux Conciles
mime oeiumeniques dans cesfaits par-
ticuliers.
Voila la premiere propofition,
pretendue erronee de la lettre de M.
Arnauld : On la qualifia , Quefion de
fait.
La feconde propofition , qu'on
appella la Que/lion de droit, eft celle
que nous avons rapportee ci-defFus ,
Les Peres nous montrent , &c.
M. Arnauld, volant qu'on meditoit
de faire cenfurer fa lettre, ecrivit le
16 aoiit 1655 a Alexandre VII, pro-
teftant de fon attachement & de Ion
obeiflance au faint Siege, au jugement
duquel il fe fomnettoit.Ce qui n'empe-
cha pas que fa lettre a unDuc &Pair ne
fut denoncee le 4 novembre a l'aifem-
bleepar M. Guyart docteur de la facul-
re. M. de Saint-Amour fit des efforts
inutiles pour empecher 1'examen , en
difant que M. Arnauld avoit ecrit a A-
lexandre VII, & qu'on avoit avis que fa
Saintete avoit recu la lettre. En vainM.
Mefiiers Doi'en de la faculte, reprefenta
-ocr page 326-
T. Parti!. Liv. IX. 3x3
<ju'il ne falloit rien precipiter dans cette
affaire; la cabale prevalut : il fut de-
cide qu'on procederoit a l'examen, &
on nomma^pour commiflaires , des en-
nemis declares pour la plupart de M.
Arnauld; favoir , Corner, Chapelas ,
Lemoine, , de Breda, Bail, & le pere
Nicolai Dominicain , avec le Doien
& le Syndic. Le premier de decembre ,
M. Chapelas , l'ancien des deputes , fit
fon rapport , & le continua le lende-
main. II donna l'extrait des princi-
paux endroits que les deputes avoient
trouves dignes de cenfures , & les re-
duifit a deux chefs , l'un qu'ils appel-
loient queftion de fait , l'autre queftion
de droit.
Au lieu de propofer d'abord
la queftion de droit a la faculte , on
commenca par celle de fair , le 7 de-
cembre 5 on continua la deliberation
( 43) le 1 o , le 17 , le 18. M. de Pe-
refixe Eveque de Rhodes , depuis Ar-
cheveque de Paris , aiant porte des
plaintes au Roi fur ce qui fe paflbit
dans ces alfemblees , c'eft-a-dire fur
ce qu'il pretendoit que les do&eurs
(43) Voi'ez les differen-    de ce grand homme , foil
tes particularity de ces    amour pour la paix , fon
deliberations , dans les    humilite.fon refpcct pout
lettres de M. Arnauld ,    le faint Siege, lett. is,
T. 1 lett. 1; p. no, quel-    p. in. Lett. 17 p. )5?»
; *s etoient les difpofitions    8cc. Lett. ;; p. i«s 8tc
O vi
-ocr page 327-
314 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
j 6 < 6~ ^c°ient longtems a opiner , le Chan-
celier Seguier , tout cade de vieillefle ,
eut ordre d'yprefider. II y vintldo
du mois avec tout fon cortege de ce-
remonie , & continua de s'y trouver
les 22 , 23 , , 24, 29 ,30 &c 31 jours
de decembre 1655 5 & les J > 7 > 8 j
10, 12, 1 3 & 14 de Janvier de l'an-
nee fuivante. On peut juger fl le
chef de la juftice du ro'iaume , touc
devoue aux principaux ennemis de M.
Arnauld , dont plufieurs etoient fes
penfionnaires, aififta aux aflemblees
pour y maintenir la liberte des fuf-
frages.
xxxvi. Le 14 de Janvier, tous lesdocteurs
Juecment de ..            i / 1, •                                   i
JaSoibonnc aiant acheve d opiner , on compta les
iiiffragesj & il s'en trouva 120 , du
nombre defquels etoient 40 mendians
& fept Eveques , qui furent d'avis
de declarer la proportion de M. Ar-
nauld ,qui regardoit le fait, temeraire,
fcandaleufe , injuritufe au Pape, & aux
Eveques , & mime comme dormantfujet
de renouveller entierement la doctrine
de Janfenius ci-dejjus condamnee. \\
y
eut 7 2 do&eurs qui ne furent point
d'avis de Iacenfure : 8 ou 10 autres
do&eurs prirent des avis, finguliers* La
cenfure rut arretee par le Doi'en a la
pluralite des Yoix,, & I'aJTefiibiee, fat
.
-ocr page 328-
I. Pamie. Liv. IX. $25
remife au 17 pour deliberer fur la
queftion de droit.
Le 17 l'aflemblee fe tint, & on y
arreta que le tems d'opiner pour cha-
que docteur ne pourroit etre que d'une
demie heure. Le but de cette delibe-
ration etoit d'empecher les docteurs
favorables a M. Arnauld , de parler
pour fa j unification aufli longtems
qu'ils le vouloient faire. En confe-
quence du reglement , on mit fur la
table dans les aflemblees fuivantes un
clepfydre , ou un fable , qui etoit
la mefure de ce tems ; invention non
moins odieufe en pareilles occafions ,
que honteufe dans fon origine, &
qui au rapport du Cardinal Palavicin,
ai'ant ete propofee au Concile de Tren-
te par quelques gens , fut rejettee
avec indignation par tout le Concile.
M. leChancelier vint enperfonne dans
l'aflemblee du 24 Janvier , pour faire
obferver, comme il le dit lui-meme*,
ce honteux reglement que la com-
pagnie avoit fait touchant le tems d'o-
piner. On avoit commence a delibe-
rer fur la queftion de droit le 18Jan-
vier 16 5 6 , Sc on continua les aflem-
blees les jours fuivans , 19 , 20 , 21 ,.
22 , 24 , 15, 16 , 27 , 28 , 29. M.
je Cbaacdier qui avoit aflifte a lfa£s
-ocr page 329-
$l6 HlSTOIRI CB PoRT-Ro'lAt.'
' j(jc(f, femblee du 24 , aiant appris que fot~
Xante amis de M. Arnauld s'etoient
retires des le lendemain , ne crut plus
fa prefence necefTaire aux afTemblees ,
pour faire obferver le reglementdu.
clepfydre.
xxxvn. Le 16 Janvier 1656 ■> M. Arnauld
Probation Voiant que fa condemnation etoit ine-
nauia. injur- vitable , pafla un a6te pardevant le
tjcecieiacen- Carron & Galoys Notaires au Chate-
toatre lui. let, par lequel il protefta de nullite
contre tout ce qui s'etoit fait & fe fe-
roit contre lui- dans les afTemblees de
Sorbonne, & fit fignifier cet adte le
lendemain. Mais on n'y eut aucun
egard •, & le 29 du meme mois , les
do&eurs aiant acheve d'opiner fur la
queftion de droit , la feconde propo-
fition f ut declaree impie , blafphcma-
toirt
, frappee d'anatheme & hereti-
que, par trois Eveques & 127 doc-
teurs. Lacenfure futliie & confirmee
dans l'airemblee du premier fevrier ,
& fignee le 18. Il fut de plus arrete ,
que fi M. Arnauld ne fe foumettoit
a la cenfure & n'y foufcrivoit, il fe-
roit retranche du corps de la faculte.
Et dans FafTemblee du premier de
mars , il fut ordonne par ordre du
Roi , que tous les bacheliers & doc-
teurs feroient cenus des a prefent, 8c
-ocr page 330-
I------—------r—,-----.---------------'------------'-----------------------------------'                                                           '
I. P a b. t 11. Liv. IX. 317
A l'avenir de foufcrire a cette cenfure. '
i<>5<»«
Celt ainfi que fut traite le plus grand
homme qu'ait jamais eu la Sorbonne ,
par la cenfure la plus criante & la
plus injufte pour le fond & pour la
forme : injufte pour le fond , puifque
la Sorbonne en condamnant les deux
E
ropofitions de M. Atnauld condamna
le langage de 1'Ecriture & des Peres j
injufte pour la forme , puifque routes
les loix naturelles & humaines , les
regies les plus communes de I'equite 3
Sc
les ftatuts de la faculte de theologie
furent violes par ce jugement. i°. On
refufa a M. Arnauld la juftice , qui
s'accorde tous les jours dans tous les
tribunaux aux plus grands criminels »
auxquels on permer de recufer les
juges , qui font raifonnablement fuf-
pects : on lui donna meme pour com-
miflaires fes ennemis les plus declares ,
fans avoir aucun egard , ni a fes ac-
cufations, ni a fes defenfes , ni a fes
proteftations , ni aux lettres qu'il ecri-
vit a la faculte, ni aux ecrits qu'il lui
prefenta pour fa juftification. io. Les
docteurs fulpiciens , qui etoient fes
parties , & qui auroient du fe recufer
eux-memes , comme font les honnetes
gens dans les tribunaux, meme laics -y
,eutent l'injuftice & la durete de <ki
-ocr page 331-
315 HlSTOmB DE PoRT-ROlAI,
meurer fes juges , malgre fa recusa-
tion. j°. Aulieu de deuxdo&eurs de
chacun des quatre ordres meridians ,
qui ont coutume d'affifter aux affem-
blees de la faculte felon fon ufage &c
fes loix ordinaires , on en fit venir de
toutes les provinces du roi'aume , qui
s'y trouverent au nombre de plus de
quarante. 40. On 6ta la liberie aux
amis de M. Arnauld de parler & de
dire rout ce qu'ils avoient preparepour
fa defenfe. 5 °. Pour 6ter entierement
la liberte des fuffrages , le Chancelier
Seguier, malgre fon grand age 8c fes
innrmites , cut ordre d'aflifter a ees
alTemblees.
Les ennemis de M. Arnauld , non
contens d'avoir condamne la verite
dans fes deux propofitions, & de l'a-
voir exclu de leur corps , obligerent
par un nouveau decret tous les doc-
teurs &c bacheliers a. foufcrire fa con-
damnation , fous peine d'etre exclus.
C'eft ainfi que furent traitesen 15 89-,
les do&eurs qui ne voulurent pas fouf-
crire le decret de la Sorbonne , par
lequel elle declaroit que les fujets du
Roi Henri Illetoient delies du ferment
de fidelite , & pouvoient prendre les
armes contr« lui. Voila le premier
<exemple d'une pareille excluuon* fig
-ocr page 332-
I. Part ie. Liv. IX. $19
qui etoit digne de fervir de mo-
dele a ceux qui cenfurerent M. Ar-
nauld ; mais il eft bien honreux de
prendre des parricides pour regie de
conduite.
» Si on efface votre nom d'enrre
» celui des do&eurs , difoit la mere
« Angelique dans une lettre aM.Ar-
» nauld du mois de decembre 1655 >
» il n'en fera que mieux ecrit dans le
» livre de Dieu. Quoiqu'il vous ar-
» rive, Dieu fera avec vous , vous
» fervirez mieux fa fainte verite par les
" fouffrances que par les ecrits (44),
En verm de ce decret contreM.Ar-
nauld, qui fubfifte encore aujourd'hui
a la honte de la faculte, plus de 7 2 doc-
teurs fe retirerent pour ne poinr pren-
dre part a Piniquite\, & la Sorbonne de-
vint alors un corps fans ame. Que pou-
voit-elle etre autre chofe , apres avoir
chaffe de fon fein le grand Arnauld ,
dont elle n'etoit pas digne; fon propre
Archeveque le Cardinal de Retz ; M.
Vialart Eveque de Chaalons fur Mar-
ne , dont Dieu a manifefte la faintete
(44) Lett. 784 p. 108.    fes bonnes difpoficiom,
Vo't'ez plufieurs autres let-    Lett. 789, T. 5 p. 117.
tres de la mere Angelique    Lett. 791 p. 115. Lett.
fut le meme fujct , 014    801 p. 144. Lett. 811 p».
elle encourage M. At-    17;.
j)au!d,;& le foutient daas
-ocr page 333-
3$0 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
jjjrjj, par plufieurs miracles , & 71 do&eurS
qui faifoient ion ornement & fa gloi-
re. Voila ce qu'il plait au do&eur
Tournely d'exprin.er par , alios non.'
nuilos
, comme s'U n'y en avoir eu que
trois ou quatre d'exclus.
xxxvni. Du nombre deces 71 do£fceurs etoit
M; d;Lau- le celebre M. de Launoy, qui quoiqu'il
noy t< rr con-rA ,          ,        .                J \ l hi \
tre la cfnfureriir dans cles lei'timens ties oppoles a
«u sorbonne. ceux je j^_ Arnauld fur la grace, aima
mieux par un pur efprit d'equire , s'ex-
clure lui meme de fa taculte , que de
foufcrire a une cenfure fi mjufte. Il la
combattit meme par des remarques
qu'il fit contre ; Notationes in cenjuram
duarum Antonii Arna'dipropojitionum,
&c.
& ecrivant a un de fes amis , qui
defiroit favoir les raifons qui l'avoienc
empeche de foufcrire a cette cenfure ,
il en marque jufqu'a neuf ou dix. 1 °.
Parceque ai'ant ecrit contre M.Arnauld,
il pouvoit & devoit lui etre fufpedt j
ainfi fa confcience lui diftoit qu'il ne
devoit pas etre juge de fa doctrine :
2'. Parceque la propofition de M. Ar-
nauld etant infeparablement jointe a
laqueftion de Auxiliis, qui n'avoit pii
etre decidee, il ne croi'oit pas pouvoir
decider ce qui etoit demsure indecis
■a Rome: 30. Parcequ'en fuppofant me-
me que la propofition de M. Arnauld
-ocr page 334-
I. P A R T I E. LlV. IX.       3 } I
|mt etre cenfuree , les qualifications
etoient exceffives : 40. Parceque la fa-
culte etoit contraire a un arret du Par-
lement , qui quoique obtenu par les
parties de M. Arnauld , en leur per-
mettant de juger de fa doctrine , leur
defendoit de juger de fa perfonne.
5 °. Parceque M. Arnauld n'avoit point
ete cite , quoiqu'il dut l'etre felon les
loixciviles & ecclefiaftiques & la cou-
tume de la facuite. 6°. Parceque la
facuite n'ai'ant point la jurifdicbion
contentieufe necelTaire pour l'exclufion
de la perfonne de M. Arnauld , elle
devoir appeller 1'Archeveque de Paris y
ce qui ne s'etoit point fait. 70. Parce-
qu'on n'avoit point obferve la coutu-
me de faire jurer les do&eurs qu'ils
jugeroient en confeience. 8°. Parce-
que la cenfure n'a pas ete faite d'un
confentement unanime , concordi om-
nium confenfu , nemine reclamante
,
comme il a toujours ete d'ufage dans
les cenfures dodtrinales de la faculre.
Qui pourroit s'empecher de rire , dit
M. de Launoy , fi on mettoit, ce qui
eft vrai, vifum efi magiflris omnibus »
feptuaginta duobus exceptis. 9". Par-
cequ'il ne pouvoit s'engager a foufcrire
a. la cenfure contre M. Arnauld , qu'il
jxq s'engageat a foufcrire ceUe , par
-ocr page 335-
}}i Histoire de Port-roTal.
J^,g, laquelle la faculte avoir decide en
1589 que les fujets du Roi Henri III
etoient abfous du ferment de fidelire
& pouvoient prendre les armes con-
tre lui , puifqu'il y avoir eu plus d'u-
nanimire dans la cenfure conrre Hen-
ri III, que dans celle conrre M. Ar-
nauld : car au lieu que 7* docteurs
refifterenr a 80 , qui nrenr la cenfure
conrre M. Aruauld , il n'y eut que
fept ou huit dodteurs , qui s'oppofe-
renr au decrer qui fur fair par 5 2. con-
rre Henri III.
xxxtx. M. Arnauld apres avoir fait tout
de^M^At11 ce C1U *1 pouvoit faire en confcience
nauid en cet- afin de n'avoir rien a fe reprocher ,
te rencontre.
*"' pour empecher la faculte de fe porrer
a cer exces conrre lui , demeura tran-
quille. Il a fouvenr raconre a fes amis,
qu'a l'heure meme que la cenfure fe
prononcxiir en Sorbonne, felon l'avis
qu'il en avoir regu, il fe promenoit
tout feul & en priant Dieu dans une
galerie qui eroir rour en haur de la
maifon dans la cour de P. R. audi
tranquille que fi 1'afFaire ne l'eur point
regarde, & que ces paroles de faint
Auguftin fe prefenterent a fon efprit:
» Puifqu'ils n'ont perfecute en moi
» que la verite , fecourez-moi done ,
»» Seigneur, afin que je combatte post*
-ocr page 336-
I. Partis. Liv. IX. 355
m la verite jufqu'a la more; Quia nihil
»> perfecuti funt in me niji veritatem ,
» ideo adjuva me, ut certem pro veri-
v tateufque ad mortem. Aug. inPf.i 18.
C'eft ainfi que lorfque des hommes
charnels croioient l'avoir abattu &
defarme , il fe relevoit avec plus de
courage , s'ofFrant a. Dieu pour con-
tinuer a defendre la verite, fans s'ap-
pui'er fur d'autres forces que celles de
la grace qu'il defendoit, & fans met-
tre d'autres bornes a fes combats que
celle de fa vie.
Nous fouhaiterions pouvoir nous
crendre davantage , pour faire con-
noitre les difpontions admirables de
ce grand homme dans une pareille
circonftance. Rien n'eit plus beau que
ce qu'il en ecrivit (45) a un ami dans
une lettre , qui devint publique des-
lors , & qui a ete inferee dans le re-
cueil de fes lettres(46) Que ne nous eft-
il permis de tranferire ici celle qu'il
ecrivit aux penfionnaires de P. R., qui
etoient fous fa conduite , lorfque 1st
tempete l'obligea de s'eloigner. On y
voir la veritable difpofuion de fot»
cceur plein de charite , & de zele pour
le falut des ames, & fon courage in-
(4f) Mem. duFoflep. 1418c f»lY.
(4<) T. 1 p. |?j.
-ocr page 337-
j54 HrsTorRE de Port-roi'al.
l6,^ vincible dans la defenfe de la veri-
" te(47).
Le jour que la cenfure contre M.
xl. Arnauld fat iignee parut aux Jefuites
Triomphe un grand jour pour leur compagnie.
des Jefuites 3 . &            /          T                            r &
la teniure de Non - leulement its s imaginerent
m. Amauld, triompher par-la de M. Arnauld & de
lis font cou              iii                     i / > i                    r
verts de con- tous les dotteurs attaches a la grace er-
fafioiu ficace ; mais lis croioient triompher de
la Sorbonne meme , & s'etre venges
de routes les cenfures dont elle avoit
fletri les GarafFes, les Santarel , les
Baunis & plufieurs autres de leurs Pe-
res ; puifqu'ils l'avoient obligee de
cenfurer , en cenfurant M. Arnauld ,
deux Peres de l'Eglife dont la fe-
conde proposition etoit tiree, &c de
fe faire a elle-meme une plaie incu-
rable par la neceffite ou ils la mirent
de retrancher de fon corps fes plus il-
luftres membres. D'ailleurs ils don-
noient auffi par-la une grande idee de
leur pouvoir & de leur credit en Cour.
Ils confirmoient le Roi & la Reine-
mere dans routes les preventions qu'ils
leur avoient infpirees contre leurs ad-
verfaires.
Enfin penfant a tirer des fruits plus
folides de leurs victoires , ils obtin-
rent differens ordres de la Cour contre
/47) Foil*, ibid. p. 14s. Lett. d'Arn. T. 8 p xn.
-ocr page 338-
I. Partie. Llv. IX. J35
ceux qu'ils vouloient perdre , & fem-
bloient coucher au moment d'executer
tous leurs defifeins contre P. R. Mais
celui qui fe joue des deileins des hom-
ines, & qui a pofe des bornes a la mer ,
contre lefquelles elle vient brifer fes
flots , forrit de fon fecret pour jufti-
fier par des merveilles eclatantes ,
1'innocence des perfonnes qu'on vou-
loit opprimer ; il confondit l'orgueil
de ceux , qui perfecutoient fes fervi-
teurs & fes fervantes , & les couvrit
d'une confufion , qui durera autant
& plus que la fociete. Ce fut au com-
mencement de l'annee 1656, c'eft-a-
dire dans le tems meme du triomphe
des Jefuites , que commencerent a pa-
roitre ces lettres admirables , qui de«
voilent a la face de l'univers les erreurs
monftrueufes des perfecuteursde P. R.:
ouvrage au defliis de tout eloge, qui
en imtnortalifant le nom defon auteur,
fera paiTer jufqu'a la pofterite la plus
reculee la honte de la fociete. Les Je-
fuites n'ont pas trop lieu de fe flatter
d'avoir donne occasion a ces lettres ,
qui leur ont porte un coup , dont ja-
mais ils ne fe releveront ; & ils ne
font point fans doute a fe repentir ,
de s'etre fait tant de mal, en voulanc
en fake a M, Arnauld. Ils vinrent i
-ocr page 339-
J $6 HlSTOIRJE DE PoRT-ROlAi:
1^5<j. bout a la verite de faire cenfurer , par
brigue & par cabale , deux feules pro-
pofitions de ce celebre do&eur par
une partie de la Sorbonne contre l'avis
& la reclamation de la plus faine par-
tie : mais il leur en a coute cher & ils
fe font attire une infinite de cenfures ,
tant de la part des univerfites, que des
Eveques & des Papes memes , qui ont
condamne un nombre prodigieux de
proportions extraites fidelement des
auteurs de la fociete : cenfures auxquel-
les tout le monde ehretien a applaudi,
& contre lefquelles perfonne n'a recla-
me. Les Jefuites regurent ainfi la jufte
recompenfe qu'ils meritoient. L'inf-
trument dont Dieu fe fervit, pour les
couvrir de tant de confulion devant les
hommes , fut le celebre M. Pafcal.
La niece de ce grand homme fut le fu-
)et qu'il choifit encore pour faire ecla-
ter fur elle la puilfance de fon bras , &
pour juftifier l'innocence de P. R. par
un miracle , dont nous parlerons ,
apres avoir rapporte les circonftances
qui l'ont precede, & qui le rendent en-
core plus eclatant,
xu.
         Les ennemis de P. R. avoient reufli
fetfeution non-feulement a faire condamner &
exclure de Sorbonne M. Arnauld 5 mais
ils avoient encore obtenu des ordres du
Roi
-ocr page 340-
1. Partis. Liv. IX. $ j 7
Roi favorables a. leurs delTeins contre
vine maifon dont ils avoient depuis
long-tems jure la perte. L'annee 16$6
avoir commence , comme le die 1;
mere Magdeleine deLigny (48), avec
de nouvelles menaces de chaffer les
folicaires, &d'oteraux religieufes leurs
confeflenrs & leurs penfionnaires. Les
bruits qui fe repandirent qu'on alloit
attaquer P. R. engagerent M. d'Andilly
a. ecrire au Cardinal Mazarin , qui lui
avoit toujours temoigne beaucoup d'ef-
time comme on l'apprend de M. d'An-
dilly dans fes memoires (49). La lettre
lui rut prefenteele 13 fevrier 1656 par
M. l'Eveque de Coutance. Le 21 du
meme mois, M. de Brienne (50) fe-
cretaire d'Etat, ami de P. R. donna
avis que le Nonce avoit ordre de de-
mander de la part du Pape a la Cour »
e'eft-a-dire au Cardinal Mazarin , que
routes les perfonnes qui demeuroient
au dehors de P. R. fuflent difperfees ,
& que fon Eminence en ai'ant oui par-
ler , avoit dit qu'on ne poiuroit pas re-
fufer cela au Pape. Sur cette pa-
role , Madame Dupleflis-Guenegaud
i4%) 11 Rel. 1 part. T.       (jolRemarques de M.
». p. 10s.                           de Poncliateau fur ce qui
C49) 1 Part. p. ijo &    s'eft parte eni«j«.K.ecueil
fuiv. & 147.                      p. it? &. fuiv.
Tome III.                          P
-ocr page 341-
3 3 S HlSTOJRE DE PoR.T-R.OlAI..
fe difpofa pour allerle lendemain avec
M. Singlin retirer fes enfans. Nean-
moins on apprit par les informations
qu'on fit, que le Nonce avoit feulement
die en general a M. de Brienne , que
lePape avoit fort a cceur l'aflemblee des
■diverfes perfonne: qui etoient a P. R.
des champs, & que M. de Brienne l'a-
voit imprudemment rapporte au Car-
dinal , lequel avoit fait la reponfe que
nous avons rapportee. Tous ces bruits
firent qu'au commencement de mars
on penfa a faire retirer les folitaires
avant qu'on les chaflat; mais tous de-
firerent d'attendre jufqu'a l'extremite ,
parceque tous les momens qu'ils pou-
voient pafler dans ce defert leur etoienc
fhers. » Les preparatifs de notre dif-
« periion, dit la mere Angelique »
»> dans une lettre a la Reine de Po-
» logne , s'avancent tous les jours.
s>t On attend du Tibre l'eau & l'ordre
n pour nous fubmerger, .... On
n avoit eu la penfee de faire retirer
« tous les hermites avant qu'on les
w chaflat 5 mais tous ont une telle dou-
« leur de quitter ce defert, qu'ils ont
» fupplie qu'on les laifsat attendre a
f.» 1'extremite , 6c la dure neceilite
v qui les obligera de perdre un bien
i, qui leur eft fi prgcieux qu'ils efti-
-ocr page 342-
-™-—----------------------
I. P A R TI E. L'lV. IX.       3 ? 9
■» iiient cherement les jours qui leur 16 < 6*
"
peuvent refter (51)-.
Apres les menaces on en vint aux xl;i.
effets. Le 6 de mars on park beau- prifeea0uULou^
coup au Louvre de P. R. Comme l'e- vre de diffi-
j * ■                . ■>              1                                   r per les enfanS
ducation qu on y donnoit aux enrans qU-on £ievojt
ctoit un des articles qui excitoient le »*.R. &'i«
1 1 . . r ,             J                   .. •        folitaires.
plus la jalouhe de ceux qui ne voioient La Re;ne.
qu'avec peine les benedictions que mere fait *■.
Dieu repandoit iur cette lainte maiion, d'AndUly.
ce fut a quoi on s'attacha d'abord. Il
fut refolu d'ecarter ces enfans, qu'on
elevoit , difoit-on , dans toutes les
maximes du Janfenifme, & ce grand
npmbre de perfonnes qui etoient reti-
rees a. P. R., parmi lefquelles on difoit
qu'il y avoir tanr d'eccleftaftiques ,
quoiqu'il n'y en eixt que trois ou quatre.
La Reine mere , qui aimoit M. d'An-
dilly, & qui ne vouloit pas qu'il fut fur-
pris, ne tarda pas a l'inftruire de tout ce
qui fe palTbit, & le 15 du meme mois
elle dit a M. de Bartillac , qu'il l'a-
vertit de fe rerirer lui & ceux qui de-
meuroient avec lui. M. d'Andilly nous
apprend, p. 140 de fes memoires, qu'il
ccrivir fur cela a la Reine & au Cardi-
nal Mazarin , qu'il n'etoit pas befoin
de fuire de l'eclat, 8c qu'on fortiroit ,
quoique les bruits qu'on avoit rcpan-
(fi) Letc. 830, T. 5. p. j?i-i?3-
P I)
-ocr page 343-
34» HlSTQIRE pE PoRT-KOlAC
i<j f £, 4lls contre eux fulfent faux & calom-1'
nieux ; & il ajoute qu'en confequence
l'prdre fut revoque ; mais qu'enfuire
on lui ecrivit de fe retirer •, ce qu'il
fit le 17 pour aller dans fa rnaifon de
Pomponne.
xxm.
        Le meme jour la mere Angelique
lettredeia ecrivit la lettre fuivante (51) a M. le
mere
Angeli- , , a ..                                  r it A~
<jue a. m. le Maitre ( qui avoit accompagne M. Ar-
ji'Andilly. ' champs pour ion affaire de Sorbonne : )
» Mon frere d'Andilly qui etoit demeu-
» re le dernier, & qui fembloit de-
» voir etre exempt d'une obeilfance fi
n rude, pare aujourd'hui. Il faut ado-
w rer les jugemens de Dieu avec humi-
" lite ; il fait ce qu'il fait, & fa fa-
m gelfe difpofe tout avec ordre, poids
t> & mefure. J^Jous verrons un jour en
» l'autre monde , & peut-etre encore
» en celui-ci une partie des caufes que
» Dieu a eues de laiffer opprimer fes
» ferviteurs, & en apparence fa verite
,j meme. Cependant nous avons aftez
" dequoi nous eonfoler en cette feule
,> parole : qaau jujle tout lui cooper^
,3 en b'un,
Comme elle eft infaillible ,
uc'eft le remede a tous nos maux ;
»» & le mpien de les changer en bien ,
» eft de rhercher la juftice. C'eft ce
£fi)Utt.fj«, T, sp.zej.
-ocr page 344-
f • V A fi. 11 e . Llv. IX. 3 41
V> que nous devons fans ceffe deman- '
» der a Dieu les uns pout les autres.
>> J'efpere qu'il affiftera ceux qui font
" fortis. lis m'ont extremement edi-
» See (53). Leur douleur a ete tou-
» te chredenne , fans murtaure, fans
» decouragement & fans chagrin. En-
s' fin on a vu par leur fortie qu'ils n'a-
* voient cherche que Dieu en leur
•> entree. Nos fceurs font auffi , graces
t> a Dieu , affligees comme il raut ,
« mais dans le lilence. La plus grande
» partie ne l'a fu que quand on a ap-
» porte leurs meubles : les petites fil-
» les qui avoient des freres aux gran-
» ges , ont extremement pleure , crai-
» gnantque leur tour ne vieniie. Enfin
» Dieu voir tout. Sans la foi tout eft in-
v fupporcable; avec la foi tout eft doux.
» Toutenotre attention a cette heure
a eft de nous bien humilier, de bien
» prier & de nous renir en grande fo-
»»litude interieure, comme nous fom-
» mes en l'exterieure, arm qu'elle rem-
» plifte les petits fervices que nous;
» rendions aux ftrviteurs de Dieu ».
On voit dans la meme lettre , la part
(55} Tous nos pauvres    edifies en leur forth ,q«,'ilt
hermites , dit la mere An-    avvient fait en leur tlcmeu-
izelique dans une autre    re. Leu. 8jS. T. 3. g.
IfWX , nous out aMant    104-105.
P iii
-ocr page 345-
J4* Histoire m PbRT-RorAi.
" ' —que les religieufes de Gif prirenta ccc
* ' evenement. » Nos fceurs voifines, die
» la mere Angelique, nous temoignenc
w plus d'affeclion que jamais. Elles
» envoient fans cefte favoir de nos nou-
» velles, & font des prieres publiques.
» pour M. Arnauld : leur confefleur
»meme> qui a ere contraire , eft tour
" §agn^ » jn%Lx'a pleurer de voir les
» chofes en l'etat qu'elles font.
xuv.        Ceux dont la mere Angelique parle
sortie des dans cette lettre & dont elle dir que
\\ a".'"' ela fortie l'avoit edifiee, etoient MM.
de Luzancy, de Pontis, de Beaumont,
de Belli, de la Riviere , de la Petkiere,
d'Efpinoy, de faint Gilles d'AlIbn 5
des Landes, de Ponchateau ( qui n'y
demeuroitpas encore tout-a-fait,) Mo-
reau, Fontaine, lesfreres Akakia, tkc,
qui etoient fortis quelques jours avant
M. d'Andilly, de forte qu'd ne refta a
P. R. que ceux qui avoient des em-
plois necelfaires, comme M. de Saci
qui etoit confeHeur, & fans doute M.
Hamon medecin. Les enr ans fortirent
audi; des le zo mars on renvoi'a les
uns chez leurs parens, les autres au
Chenay chez M. de Bernieres : ces
jeunes gens n'eroient gueres plus de
quinze, parmi lefquels etoient MM.
ou FolTe}' de Tillemont, de Villeneu-
-ocr page 346-
I. Partie. Liv. IX. 34?
re
, de Frefle , d'Albain ($4). ' TZTZ?
Ce dernier etoit fils du Marquis de xlv.
la Rochepozai, neveu de I'Eveque de ],.11Nlai(iu;s
T> - •          l ...             .                 1 * /• • «Albain , e-
roitiers ami intime de M. de iaint kve deP. R*
Cyran. » Il fut, ditM. du Fofle (55), n^;£vm«J
neuvc.
« un de ceux qui firent plus d'honneur a.
v l'ecole de piete & de fcienee, d'ou
« il ecoit forti, c'eft-a-dire , a l'ecole de
» P. R. , oti il fur envoie apres la guer-
« re des Princes, en 165 x. Il y apprit
" non-feulement les fciences profanes,
» mais plus encore la vraie lcience du
« chriftianifme. Se trouvant engage
" par fa naiflance a fuivre la profeffion
» des armes, il fut admire du Mare-
» chal de Turenne : car comme il l'in-
» terrogeoit un jour fur les commen-
« taires de Cefar, qu'il aimoit beau-
» coup lui-meme , il fut etonne de la
»> profondeur de l'intelligenee Sc du
» jugement qu'il remarqua dans fes re-
» ponfes , & ne put s'empecher de di-
» re devant tout le monde, qu'il y avoir
» bien des Officiers , qui apres vingt
» annees de fervice n'en favoienc
« pas tant que ce jeune gentilhomme.
» Il mourut des fa premiere campa-
» gne , & Ton regarda fa mort comme
» un effet fineulier de la mifericorde
(H) Mem.duFoffi,p. (55) Du FolI=> Mem.-
1119, Scfuiy.
                          p. 11 j.
P iv
-ocr page 347-
J44 HlSfOIRE BE PoRT-Ro'fAL.
» de Dieu a fon egard. En partant poutf
» l'armee, il avoir donne une aumone
» coniiderable a une pauvre Demoi-
» felle, & l'avoit priee en meme-tems
» de bien demander a Dieu , qu'il le
w fit pluror mourir que de permerrre
*> qu'd l'offensat mortellement ».
M. de Villeneuve , autre eleve P. R.
fils de M. d'Andilly, avoir ere mis
dans cerre fainte ecole des Tan 1641
& y demeura jufqu'a cerre annee 16 5 6
qu'il en fortir par les ordres fuperieurs
donr nous venons de parler.
» Il avoit beaucoup de difpofirion
w pour les erudes j & fa memoire ,
w jointe a la penetrarion & a la viva-
" cire narurelle de fon efprir le ren-
•> doir capable de fourenir avec eclat
*> la gloire & la repurarion de tous
» ceux de fa famille. Il croir habile en
" blafon & en genealogie; il favoit
» parfairemenr la geographie & l'hif-
» toire. Il avoir trouve de lui-meme
» des regies certaines, pour fake en
» rres pen de rems toutes les anagra-
" mes , qui fe pouvoienr faire fur cha-
» que nom des perfonnes. Il dechif-
" froit rous les chirTres tres prompte-
st ment. Enfin on peur aflfurer que ce
•> jeune gentilhomme avoit d'excel-
» lentes qualires 5 Sc s'il eut continue
-ocr page 348-
I. Partie. Liv. IX. 345
» de s'appliquer aux fciences, comme "
» il avoit commence , il aurtiit ete
»> aufli loin en ce genre qu'on peut
» aller (56).
M. de Villeneuve aiant pris le parti
des armes , il mourut des la premiere
campagne, ainfi que le jeune Marquis
d'Albain, & Moniieur de Freile. Iletoit
Enfeigne-colonel du Regiment du Ma-
rechal de Fabert, a qui M. d'Andilly
l'avoit recommande. Ce Marechal en
tendit un temoignage des plus avanta-
geux.
M. du FofTe avoue qu'il fut fenfi-
blemerit afflige , de ie voir fepare"
de Moniieur de Villeneuve , avec'
lequel il avoit lie une etroite ami-
tie •, mais s'il fut vivement tduche de
la feparation & enfuite de la mort de*
ce cner ami, qui des l'an 1643 avoir
ete le fidele compagnon de Ton enfancef
&c de fes etudes , Dieu lui en fit dans
le mcffle terns trouver un autre incom-
{>arable dans la perfonne de M. de TiL-
emont, avec lequel ilvecutdepuiscom>
me avec un frere. Ces deux amis obli-
ges de fortir de P. R. par des ordrei
furpris a la religion- de fa Majefte par:
les ennemis de cette maifon , auxquels-
f tin ion de■ tarn: de peifonnes chretiear
{{6J Dufoffi, g. ijo.
Px
-ocr page 349-
y\G HlSTOIRE 0E PoRT-Ro'l'At
1,6$6. nes faifoit ombrage , allerent fe loger
dans une petite maifon de la rue des
f)oftes. M. Singlin leut a(Tocia un excel-
ent ecclefiaitique nornme M. duMont,
un de fes freres, & M. Akakia du Lac
qui apprit l'hebreua M. du FolTe (57)..
II y avoit dans cette maifon une porte
de derriere, qui leur donnoit commu-
nication & entree par un grand enclos
dans la maifon ou logeoit M. de
Pontc.hateau, a qui Dieu avoit fait la.
grace, apres bien des combats,de triom-
pher enfin du monde.
xtvi.
         „ Parmi tous les faints folitaires de
dutwu. 1,» P- R'«-j dit judicieufement un mo-
» derne (58) , en qui la force divine
» de la^ vocation a triomphe le plus
*» glorieufement de la fedu&ion des
» fens , on doit donner a jufte titre
3> un rang diftingue aMeflire Sebaf-
» tien-Jofeph du Gambout , dit de
» Pontchateau; qui entredans le mon-
« de par une naiilance illuftre (59),
« allure de routes les faveurs les plus
«* flatteufes de la fortune, a fait a Dieu
» un genereux facrifice de tout ce que
» l'homme mondain recherche avec
7> le plus d'ardeur, a cache jufqu'a ion
(57) lb. p. 131.                   (f s) M. de Pontchateau.
(58)   Lobin. Vies des fils de Charles du Cam-
S*i«s de Bjcet. 17 Jui» bout..
-ocr page 350-
I. Part ie. Liv. IX. 347
i> nom •, & qui apres avoir quitte fes
•> biens & fes etablifTemens , pour n'a-
» voir d'autre foin que celui de plaire
» a Dieu , n'a voulu avoir que lui
*> pour temoin de la vie nouvelle qu'il
m lui avoir confacree & de la mortifica-
»• tion dans laquelle il a perfevere pen-
» danr les 18 dernieres annees de fa
» vie ». Apres fa converfion , que
Dieu opera par le miniftere de M. Sin-
glin , il faifoit de rems en terns des
rerraites a. P. R. Il etoir dans ce faint
defert lorfque les folitaires regurent
ordre d'en fortir , & il revint a fa mai-
fon de la rue des poftes. Nous parle-
ront ailleurs plus au long de ce grand
ferviteur de Dieu.
La mere Angelique qui informoit
exadtement la Reine de Pologne de ce
3ui fe palToit a P. R.-, ne manqua pas
e lui raire part de ce trifte evenement.
Voici la defcription qu'elle en fait
(60) : » Enfin nos Hermites fonr for-
» tis d'ici...... Notre vallee a ete'
» vraimentune vallee de larmes, tous
» les Meffieurs & les enfans qui etoient:
» quinze, itant fi affliges d'etre obliges >
,>de quitter ce lieu, que celafaifoit pi-
« tie. Mais enfin il taut obeir a Diem
„ en tout. Auffi font-ils tres foumis a.
-ocr page 351-
J4§ HtSrOIRE DE PoRT-Roi'A£.
i6<6'.,' " ^a fahite volonte. Nous attendon*
» le refte des efFets des menaces pour
» nos confefleurs & pour le dedans de
« la maifon , dont le principal, me re.-
w garde.....La roi nous confola
w de tous maux, & je ne trouve de.
» miferable que ceux qui ne croient pas
» en Dieu & qui n'efperent pas en fa
» mifcricorde , etant prives de fa cha-
» rite, dont la moindre etincelle nous
« rend heureux en q.uelqu'ctat que la
» monde nous puifle reduire ».
xi.vn.
        Ce furdansces circonftances ,oules
■YiinedeM. ennerais Je p, r, ctoient ores d'exe-
Aubrai, Lieu-                                         i rr ■             »•!
tenant civil cuter les autres deiieins qu lis avoienc
ftR* centre cette fainte maifon , que Dieu
s'en declara lui meme le protecteur, ea
operant le 14 mars un grand miracle
fur une penfionnaire de ce monaftere 5
mais avantque ce miracle eclatat, les
perfecuteurs contmuoient leur ceuvre.
lis firent donner un ordre a M. Aubrai
Lieutenant civil, de fe tranfporter a
P. R. pour voir fi tous ceux qui de-
meuroient au dehors en ctoient fortis.
11 s'y rendit le jeudi 3 o mars au matin &c
alia d'abord aux granges, ou il ne tron?-
va que M. Charles qui avoit foin du
Iabourage. M. Aubrai l'interrogeapenr
dantdeuxhvures &demie, leprenam;
bchk un boji pa'i'faa. M. Charles JQija
-ocr page 352-
p----------------------------w-------------------------------------------------------------------------------
I. P a r t i e. Llv. IX. J 49
fon perfonnage a merveilles. Le ma- s£c<S>
giftrat Lui aiant demande ou etoit l'im-
primerie, le bonhommepretendu re-
pondit qu'il ne connoiftait point de
four de ce nom dans la niaifon: M.
Aubray lui aiant dit; oil font les priffksl
il le mena tout doucement au preiTbir..
Comme il lui demanda entr'autres cho-
fes, ce qu'on apprenoit a ces petits.
Meffieurs t il repondif, Efl-ce que je
fai ga , Monfieur: y dijont quappre-
nont Vhumaniti. Les maiires y tour-
mententblan lespauvres enfans : yfonr
allis pourmentr, y en ont bian befoin.-
M. Bouilli qui etoit la en qualite de vi-
gneron fit aufli tres bien foil perfonna-
ge. Apres rinteirogatoire, le Lieute-
Bant civil lui aiant dit : bon homme-
metcras tu bien ton nom ?
il repondit r
Alonjieur, je fomme plus accoutumes-
a tenir une beche quunt pltume ;
fur
quoi le Magiftrax lui dit : fais comme-
nt pourras.
La vifite ainfi Elite aux eranees, M. xlviit.
Aubray delcendit a 1 Abbare apres re de la mere
midi & y dina. Apres quoi il monta Au£eli1u6»
au parloir ,. ou il fit appeller la fupe-
rieure. La mere Angehque s'y rendit,.
apres avoir- fait en filence une petite
priere. La mere prieure , Marie Doro-
iiie. ds rtogarnatiga le Conte. y ease*
-ocr page 353-
— —
yyo Histoire de Port-roYait.-
XJo%i. &:demeura retiree dans un coin pour
entendre ce qui fe diroit avec la mere
Magdeleine de Ligny , qui a dreffe
une relation de cet interrogaoire.
Apres un compliment tel qu'on pent le
faire en pareille occafion , M. Aubray
commenga par demander par quelle
autorite ces Meffieurs etoient aflembles
aux granges; a quoi la mere Angelique
repondit qu'on n'avoit jamais eu def-
fein de faire aucune affemblee , &
qu'on n'avoit point cru non plus qu'il
flit befoin d'aucune autorite pour per-
mettre a ce peu de perfonnes qui s'y
etoient retirees, de vivre de la meme
maniere que toute perfonne qui veuc
fervir Dieu le peut faire dans une re-
traite particuliere •, qu'au refte rien ne
setoit jamais fait avec moinsde deffein.
M. Aubray l'ai'ant ecoutee fans l'inter-
rompre , lui demanda fi elle voudroit
bien lever la main & promettre de
repondre avec verite a ce qu'il lui de-
manderoit. La mere Angelique lui ai'ant:
dit avec aifurance qu'elle y etoit prete 3
& que Dieu etant verite elle l'lionore-
roit en la difant; il lui demanda fon
nom, la charge qu'elle avoit dans la
maifon , & commenca fon interroga-
toire.il lui repetala premiere queftion j
/avoir par qud'e autorite ces Meifievirj'
-ocr page 354-
T.. Par tie. Liv. IX. 35 r
s'etoient aflfemblees aux granges ; la
mereAngelique reponditqne c'avoitete.
fans aucun deiTein & par diverfes ren-
contres : elle raconta enfuite comment
M. le Maitre s'y etoit d'abord retire ,
puis M. de Sericourt fon frere, en-
fuite M. Lancelot qu'on avoit charge
de l'education de trois jeunes enfans..
Elle luiparla de M. d'Andilly , qu'elle
dit y etre venu au vii & au fu de tout
le monde •, aiant meme pris conge de
la Reine & de M. le Cardinal. Le Lieu-
tenant civil lui dit qu'il favoit cela ,;
qu'il lui avoit fait l'honneur de lui ve-
nir dire adieu a lui-meme.
Apres que la mere Angelique lui eut.
encore nomme plufieurs auti'es foli-
taires, il lui demanda fi ce n'etoit point:
en ce terns qu'ils avoient commence a
vivre en communaute : la.reponfe de^
la mere Angelique fut, que n'y aiant
jamais eu aucune regie particuliere ,.
mais feulement celle qui oblige tous
les chretiens •, ni fuperieur, ni unifor-
mite d'habits , ni rien de ce qui forme,
une communaute , on ne pouvoit
point dire qu'ils en formaflent une.
Le Lieutenant civil lui demanda s'il
n'etoit pas vrai neanmoins qu'ils di-
foient tous l'office enfemble : elle re-
jiondit que non ,.raais feuiement que.
-ocr page 355-
55* Histoire vt PotCt-ao'iai*
quelques-uns d'eux , quand ils fe ren-*
eontroient dans le logis aux heures
qu'il le falloir dire, l'alloient dire en-
femble tout bas dans la chambre de
M. Arnauld avec luu M. Aubrai dit a
la mere Angelique, qu'il falloit bien an
moins qu'il y eiit une chapelle » ou ces
MelTieurs qui etoient ecclefiaftiques-
diiTent la melle ,? & il infifta fur cet ar-
ticle ; la mere Angelique l'aflura du
contraire, & que les deux feuls pre-
tres qui y etoient, quoiqu'on eut anure
qu'il y en avoit quarante, defcendoient
toujours pour dire la melfe dans Tab-
baie •, n'y ai'ant jamais eu que M. de
Feauvais qui avoit eu permiflion de
la dire en particulier dans fon logis ,
parcequ'il ne pouvoit defcendre a.
caufe de fes incommodites. M. Au-
brai , continuant fon inteaogatoire ,
lui dit quelle ne pouvoit pas nier
au moins que ces Meflieurs ne man-
geaflent en commun •, ce qu'elle avoua
en ajoutant qu'elle ne voioit pas ce
qu'on y pouvoit trouver a redire, puif-
que cela fe faifoit en plufieurs endroits
fens que perfoune le trouvat mauvais :
En viriti , Madame , vous dins vrai ,
tepondic bonnement M. Aubrai, &JI
M. Arnauld & les autres MtJJieurs n'a-
■poiene pas tant d'ejprit,, on nepark~
-ocr page 356-
I. Partie. tiv. IX. 353
rmt pas tant d'eux, & on. trou.ve.roit
moins a rtdire a ce quils font (6i). l\
demanda enfuite quelle raifon avoit
porte ces Mellleurs a fe retirer; s'ils
n'etoient pas alles s'etablir ailleurs-, en
quel terns ils etoienc parcis. La mere
Angelique reponditquils s'etoient re-
tires , parcequ'ils avoient appris que
le Roi le defiroit; qu'elle ignoroit le
lieu de leur retraite ; que M. Amauld
avoit quitte des le mois de novembre
(6i), que les aucres s'etoient retires
depuis environ deux mois ou fix fe-
maines , les uns apre-s les autres, Elle
ajouta qu'on s'imaginoit peut-etre fai-
re un grand deplaifir aux religieufes-
d'avoir oblige ces meffieurs de fe reti-
rer , mais qu'on fe trompoit, puifqu'a-
peine s'appercevoient-elles qu'ils y fuf-
fent & qu'elles ne les voioient jamais:
elle dit meme que leur fortie procure-
roit au monaftere des commodites dont
il avoit befoin, c'eft-a-dire que leur
logemens etant vuides , ferviroient A
faire des greniers pour ferrer leur pro-
vifion de ble, & leurs fruits : (ce que
(«i) ii Rel. i part. T.    mois deFevtier. Peur-etre
1.                                          s'etoit-il retire des le mois
(6i) M. Amauld fe re-    deNovembreiS5t,& qu'il
tiraaufli-totapres la cen-    y etoit enfuite revenu,
fure de Sotbonue contre    puifqu'il s'y trouva lorf-
lui ,. c'cit-i-diie » des le    <jue la ceufurefut ponis*
-ocr page 357-
f5"4 HlSTOIRF. DT. PoRT-ROlAI..
la mere Angelique difoit, pour pre-
venir le denein qu'on craignoit qu'ils
n'eurTent de demolir les logemens, pour
mertre un obftacle au retour de ces mef-
fieurs) M. Aubrzi entra dans ce qu'el-
le difoir, & lui dir que celaferoit bien.
Apres quoi il la preffa fort de lui dire
la verite fur une queftion qu'il vouloit
lui faire, favoir s'il n'y avoit point de
prefTes, 8c fi Ton n'y avoit jamais im-
prime : il fe fervit de fon meme terme
de foi de religieu/k , pour l'obliger de
repondre a cette queftion, fur laquelle
il appiua plus que fur tous les autres
articles; mais auffi inutilement, parce-
que jamais on n'avoit penfe a impri-
mer (63).
Enfin apres avoir acheve fon inter-
rogatoire, il lui demanda fi elle ne
vouloit pas l'entendre relire & le figner.
Elle lui repondit qu'elle en feroit fort
aife, puifqu'elle s'attendoit qu'elle le
pourroit voir quelques jours impri-
me ; il lui demanda pourquoi elle
avoit cette penfee; elle repondit qu'elle
n'y trouvoit rien d'etrange , puifque
Ton avoit imprime celui que M. de
Laubardemont avoit eu commiflion de
faire dans ce meme lieu, quand MM.
(<i)On voit ici com- dent les ennemis des gens
>ien les pieflis iiKommo- de bien 8c de la vetitc.
-ocr page 358-
I. P A R T I E. L'lV. IX.       J f$
Ifr Maitre s'y furent retires en 1638. TgTcT
M. Aubrai repliqua de bonne grace :
Oh ! Madame , pour qui me prene^-vous
ici ? Je nefuis pas Laubardemont, ie
diable de Loudun.
Enfuite on relut &
on figna.
Apres cela le Lieutenant civil fe le-
vant , dit a la mere Angelique , que
mettant a part fa commimon , & Tor-
dre du Roi, a quoi il venoit de fatis-
faire , il lui reftoit a lui faire en fon
propre nom de grands remercimens
de la bonne reception & du bon trai-
tement qu'il avoit recu chez elle , &
qu'il etoit ties fatisfait de tout ce qu'il
y avoit vu. Il lui dit encore qu'elle
devoit avouer qu'il ne lui avoit pas fait
trop de mal, & que Ton a peur d'or-
dinaire , lorfqu'on parle d'un Lieute-
nant civil , mais que ce n'eft pas a dire
qu'il foit toujours aufli mauvais qu'il
eft noir. La mere Angelique rcpondit
qu'elle n'avoit point eu peur, qu'elle ne.
craignoit pas une juftice reglee ; & lui
temoigna etre fort fatisfaite de la ma-
mere dont il avoit agi. Voila tout le
refultat de la vifite fake a. P. .R. des
champs.
Cela etant fait, M. Aubrai alia a *" ubral,
Vaumurier faluer M. le Due de Luines. fe tranfpotw:
Puis M. de Basznols.le conduifu lui- »" Trow at
-ocr page 359-
^G HlSTOIfcE DE PoRT-RoVa1.<
meme a fa maifon de faint Jean des
Troux, ou il avoit audi ordre de la
Cour d'aller. Il traita fort civilement
M. de Bagnols , qui lui fit voir fcs
trois fils , avec rrois ou quatre enfans
de leur age, qui n'avoient point de bien
quoique de bonne farfiille. Ce Magif-
trat & les deux commiflaires qui 1'aC-
compagnoierit en furent tres edifies
anfli-bien que de la maniere dont M.
de Bagnols leur dit qu'il avoit cbnnu
Port-Roial.
Le lendemain a fept heures du ma-
tin le Lieutenant civil partit des Troux
pour le Chenai, ou il fut re$u par M.
de Bernieres , qui lui parla avec la
generofite , le zele & la liberte qui lui
ctoient ordinaires. Cette maifon etoit
fort en butte aux ennemis , parcequ'il
y avoit environ vingt-quatre enfans.
L'un des commifiaires dit en voiant de
quelle maniere iis ctoient eleves, qu'il
aimeroi: niieux donner 400 liv. en ce
lieu pour un de fes enfans, que 200 liv.
ailleurs. Le Lieutenant civil en dit au-
tant. Cette vifite caufa une grande al-
larme, & quelques parens rerirerent
leurs enfans. ( M. Wallon de Beaupuis
tint bon avec le petit troupeau qui lui
refta jufqu'au iz mars 1660, que le
Lieutenant civil alia une feconde fois
-ocr page 360-
I. Partie Liv. IX. 357
au Chenai, & en fit fortir tout le raon- 1656.
de , excepte le maitre de la maifon , a.
qui ilfit defenfe de la part duRoi d'em-
ploier a l'av.enir fa maifon a pared
ufage. )
Au milieu de ces troubles, la mere t.
Angelique mettant toute fa confiance!a 'fourioil
en Dieu avoir recours a lui &c difoit : U ferveur
Que Dieu nous donne une vraie foi jjjf^u" ereii-
6* une vraie chariee, & avec cela nous gieufes de p.
ferons trop forts. Les religieufes en- *
tram dans des fenrimens de ferveur
a l'occafion de toutes les menaces
qu'on faifoit , en devenoient enco-
re plus regulieres (64). C'eft le tc-
moignage que leur rend la mere An-
gelique dans une lettre a M. le Mai-
tre (65). » Nons fommes dans un
» tems etrange, dit-elle, & les tene-
» bres font horribles. La raifon & la
*> juftice femblent abandonner la terre,
« ce qui nous oblige de n'avoir plus
m recours qu'au ciel. J'ai confolatioi*
» de voir le zele de nos foeurs tout
s» bumble ,\8c penitent. Jamais elles ne
« furent 11 folitaires, filentieufes Sc
»
devotes qu'elles le font par la grace
» de Dieu ». La mere de Ligny rend
le rneme temoignage a la ferveur df
{«4) 11 Mat. 1 Pitt. («?) Lett. 857. T. 5 fy
f, fifty.             WW
-ocr page 361-
3)8 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
" TZTg ces faintes foeurs. » Tout ce qu'on avoir
' . » apres cela a craindre de la part des
, » hommes, dit-elle, fit unteleffet dans
part. t. i p. » les deux maifons de P. R. que ja-
***•
           « mais les fosurs ne furent plus foli-
« taires, filentieufes, & devotes. Pour
» la mere Angelique , elle etoit dans
» de grandes inquietudes par rapport
3> a ces pauvres enfans que nous ta-
■» chions d'elever dans la crainte de
» Dieu & l'eloignement du monde.
h Elle ne defiroit pas tant quelesmi-
» racles fluent cefler la perfecution que
u nous fouffrions , que celle que nous
» faifions fouffirir a la verite en n'y
»> conformant pas nos actions. Elle
»> ajoutoit que u nous lui etions vraie-
»» ment fideles , Dieu ne feroit pas
» oblige de faire fouffrir fa verite pour
?> nous charier. La treve que nous eu-
« mes enfuite , lui faifoit dire que c'e-
"' toit pour nous preparer a mieux fouf-
»» frir quand la tempete arriveroit. Et
»> en confiderant ce grand nombre de
" miracles, elle difoit: Je fuis dans
" le tremblement que nous ne temoi-
•»> gnions pas affe^ a Dieu notre recon-
*> noifptnce , par lafidel'ul a nous rtn-
•t dre attentives a. fes defirs & a la mor-
tification de nos pajjions. S'ii veut
t» que nous fouffrions
, difoit-elle, dans
-ocr page 362-
I. Par tie. Liv. IX. 359
*' une autre occafion, il fortifie notre
" foi par tant de merveilles , que nous
» ferions les plus ingrates du monde
,
» Ji nous ne lui etions parfaitement
» foumijes.
SilamereAngelique trem-
bloit a la vue des miracles , de
n'en pas temoigner affez de recon-
noiffance , combien devons - nous
-craindre davantage en confiderant
le nombre prodigieux de ceux qua
Dieu a operes de nos jours ? & n'a-
vons-nous pas encore plus de raifort
de nous appliquer ces paroles , &
de dire avec elle que : » Si Dieu veut
» que nous fouffrions, il fortifie notre
» foi par tant de merveilles, que nous
» ferions les plus ingrats du monde
u Ji nous ne lui etions parfaitement
» founds
? »
Mais rien n'eft rl admirable que les
fentimens & les difpofitions particu-
lieres & perfonnelles de la mere Ange-
lique. >» Enfin , dit-elle (66), la Reine
» a commande a l'affemblee du clergc
»» de nous poufler a bout, 8c leur a
« dit que c'etoit fa propre .affaire,
» Je n en ai nul reffentiment contre
» fa Majefte ; je fais qu'elle croit faire
» une tres bonne osuvre , & qu'on luj
« perfuade fans ceffe qu'elle n'en fan-*
-ocr page 363-
3<5"0 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAT.."
1 j£,£ » roit faire une meilleure. Notre Sei-
■»
gneur a die que ceux qui perfecure-
» roient fes ferviteurs, croiroient lui
» rendre fervicc. Tout ce que nous
» avons a deiirer eft done de fouffrir en
■» cette qualite & non pas pour nos
» crimes. Nous avons affez d'imper-
» fections 8c de peches qui meritent
" plus de peines & d'affliciions qu'on
" ne fauroit nous en faire fourrrir ; il
» nous doit furKre que par la grace de
"Dieu, nous ne fommes point here-
» tiques , mais enfans de l'Eglife >
" quoique non pas fi innocens que
» nous ne mentions les chatimens.
" Trop heureux, s'il nous fait la grace
» de nous purifier par la patience ».
U-.
          Apres avoir rapporte les circonftan-
Miracieope-ces dans lefquelles Dieu fortit defon
te(ur Made-                           M
»noife]k Per-lecret pour jultiherpar un miracle ecla-
tlcr
           tant Pinnocence des religieufes de P. R.
entrons dans le reck de cette mer-
veille.
On a donne au public plufieurs re-
lations de ce miracle, comme leremar-
que-M. Racine. Entr'autres,feu M. l'E-
veque (<>7)de Tournay (Choifeul) non
;noins illuftre par fa piete &c fa doctri-
■<«7) Relation par M. tcuchitnt I* Religion } p,
de Tournay , cV's Ton 78.
sjivre intiiule : Mimeirtf
ne
-ocr page 364-
<I. Par tie. Liv. IX. }6x
tve que par fa naiflance , la raconte
fort an long dans un livre qu'il a
compofe contre les Athees , & s'en eft
fervi comme d'une preuve eclatante
de la verite de la religion. » Dieu en
» aopere un en nos jours , dit M. de
» Tournay , a la vue de tout Paris en
» la perfonne d'un enfant, qui a etc
» gueri en un moment par l'attou-
» chement d'une des epines de la cou-
» ronne de notre Seigneur •, & ce mi-
» racle fuffit pour nous obliger d'a-
» vouer , que tous les miracles ne
» font pas faux , & que Dieu parle
» quelquefois par eux en Jefus-Chrift
» ion fils , felon l'expreffion de faint
» Paul. Je vis la petite fille cinq ou
» fix jours apres qu'elle fut guerie :
» elle n'avoit que dix ou onze ans :
» fon mal etoit une fiftule lachrymale,
» qui lui avoit carie l'os au-deflTus de
» l'oeil,&c qui avoit tenement corrom-
» pu cette partie par le pus qui lui
» couloit par la bouche, qu'elle etoit
» itifupportable a. toutes les compa-
» gnes a caufe de la puanteur qui for-
» toit de fa plaie. Les plus habiles
» Chirurgiens avoient juge fon mal
» incurable , fi on n'y appliquoit le
» feu , qui etoit meme un remede ,
» dont le fucces etoit tres perilleux •,
Tome III.                          Q
-ocr page 365-
$61 HlSTOlRE DE PoRT-ROlAL.'
» & ils craignoient que la violence de
» cette operation ne tit mourir cet en-
" fant. Cependant elle fut delivree
» de fon mal, fans remedes & en un
w inftant, apres avoir ete conduite a
» l'adoration de cette fainte epine par
» la maitreffe des penfionnaires da
» monaftere ou elle etoit elevee.
» Si cela etoit arrive loin d'ici,dans
« un tems eloigne du notre , fi on l'a-
» voir appris de perfonnes fufpecTres ,
» on pourroit en dourer raifonnable-
» ment : mais Dieu a opere cette
» merveille de nos jours, dans Paris ,
» qu'on pent nommer la capitale du
3> monde. La petite fille m'a raconte
» elle-meme fa guerifon. Une reli-
» gieufe d'une naiffance, & d'une
s> vertu au-deflus du commun , mon
» amie particuliere & mon alliee , m'a
sj confirme la chofe : les Chirurgiens
« en ont fait leur rapport en forme,
» Le fieur Dalence , l'un des plus
» grands homines de notre fiecle dans
p> cette profeflion ,m'en a affure. Ceux
» qui l'ont connu peuvent lui rendre
p ce temoignage , que fon efprit etoit
?> egalement eloigne de fuperftitioji
i> 8c de duplicate. Il avoit ete un des
i> principaux confultans , & l'un de
ft ceux qui ayoient le plus examine
-ocr page 366-
L Par.hl Liv. IX. 363
t> cette fiftule. Il avoit vu la petite '
" fille la veille du jour qu'elle fut
» guerie , jugeant toujours fon mal
» incurable , a moins d'y appliquer le
» feu-,& je lui entendis dire en prefen-
" ce d'un grand Prince, que cette gue-
» rifon fi prompte ne lui paroifibit pas
» un moindre miracle que la refur-
s> re&ion d'un mort , parceque les
» remedes les plus efficaces du monde
» n'auroient pu rien operer en fi peu
» de tems , & qu'il etoit hupoflible
s> que l'imagination la plus forte pro-
»> duiftt cet effet prodigieux , beau-
w coup moins celle d'un enfant auffi
» fimple qu'etoit cette petite fille.
j> Aufli l'innocence de l'enfant , la
» fincerite , la fuffifance , & le nom-
« bre des temoins , m'afTurent telle-
« ment de la verite de ce miracle ,
» que non-feulement ce feroit en moi
» une opiniatrete , mais une extrava-
» gance & une efpece de folie d'en
« douter 5 & fi je ne puis douter de
» celui-la , pourquoi ne croirai je pas
»> que Dieu en a fait d'autres, & que
» Jefus-Chrift couronne d'epines &
jj crucifie pour nous que cet enfant
«• & fa maitrelTe adorerent , eft notre
» Dieu & notre Liberateur ». M. de
Tournay refute enfuite les libertins ,
Qij
-ocr page 367-
J<j4 HlSTOI-RE DE PoRT-ROlAtr
les heretiques , & quelques Catholi-
ques (on fait quels Catholiques) qui
ont contredit ce miracle.
Contenfon celebre theologien de
1'Ordre de faint Dominique > aufll
recommandable par fa tendre pietc
que par fes lumieres , prouvant la
verite de la religion ehretienne dans
une differtation qu'il a mife a la tete
du traite de la Trinite , par l'autorite
des miracles , rapporte celui-ci comme
propre a fermer la bouche aux infi-
deles les plus obftines. Apres avoir
dit que ce miracle a ete attefte par le§
medecins, les chirurgiens , les vicai-
res generaux du djocefe , il ajoute que
les ennem'is memes de ce monaftere
l'ont reconnu , mais que forces de
1'avouer par l'evidence du fait , ils
font tombes dans une erreur de droit
en pretendant que Dieu permet quel-
quefois que les heretiques faifent des
miracles ; ce que ce pieux & favanc
theologien combat avac beaucoup de
force (68).
(«8) j) Teftati demum    « edi. Sed hanc falfita-
» funt ipli monailerii    » tern non folum repur
j> amiuli, qui facli veri-    » diat pietatis fenfus
» tate coa&i , in erro-    » Chrillianis omnibus
i> rem juris inciderunt ,    » implantams, non fo-
m afleremes miracula ab    » Inm reprobat gravio-
» hsrecicit uonnun-      » rum tlvcologorum conf.
f> ^uam Deo permiifenre   ?, rantifliiria fenceutjjj "
-ocr page 368-
I. Pa at is. Llv IX. $6$
Ce fage theologien blame avec
beaucoup de raifon les ennemis de
P. R. , qui veulent enlever a 1'Eglife
catholique & romaine, le privilege
des miracles,parcequ'ils he s'accommo-
denc pas avec leurs vues particulieres.
Mais pour rhoi, dit Contenfon , qui
fuis eloigne de l'efprit de parri, & qui
he puis rien contre la verire , mais
feulement pour elle , je foutiens en
depit de l'envie , que les miracles
operes dansle monaftere de P. R. par
la fainte epine tournent merveilleu-
ment a la gloire de 1'Eglife catholi-
que. C'eft pourquoi le IJape Benoit
XIII n'a pas oublie ce miracle daris
la continuarion qu'il a fait faire de
fes homelies fur l'Exode , ou il prou-
ve que les miracles n'ont point ceffe
dans 1'Eglife.
M. Racine, apres avoir cite M. de
n monium hxtdis: alias
» Deus eflet autor men-
» dacii. Nam m ait i. 1.
q. T78. a. i. ad 3. D'f
cendum qv.'ul miracula
fempcr [tint teflimonia ejus
ad quod indi-Ktintur
; «fl-
de a mails qui falfam doc-
trinttm enuniiant
, num-
cuam fiunt tera mir audit
a I confirmationan fate doc-
trine.
Q- iif
» vete affirmantium gra-
» tiam miraculorum elTe
j> fingularem Ecclefia;
» catholics dotem,ua!re-
3> ticis non nifi hsrcticc
3» conjimuiicandam; fed
» earn ctiam condcmnat
» Angelicus nofter pras-
3> cepior , doccns porte
» quidcm a malispacra-
» ri miracula in confir-
51 mationera vera; doftri-
»> p fed non in tefti-
-ocr page 369-
$66 HrSTOIRE M PoKT-ROIAt.
Tournay , qui s'eft fervi du miracle
opere fur Mademoifelle Perrier , com-
me d'une preuve eclatante de la verite
de la religion , ajodte : » Mais on
» pourroit s'en fervir comme d'une
.*> preuve etonnante de l'indirference
»> de la plupart des hommes de ce
» fiecle fur la religion. ( Ce qui eton-
noit M. Racine dans les hommes du
dix-feptieme fiecle par rapport a Tin-
difference fur les miracles , l'etonne-
roit bien davantage dans ceux du dix-
huitieme fiecle) « puifqu'une merveil-
» le C\ extraordinaire , 6c qui fit alors,
« rant d'eclat , eft prefqu'entiere-
» ment effacee de leur fouvenir. Celt
* ce qui m'oblige, continue M. Ra-
ti cine , a en rapporter ici jufqu'aux
»» plus petites circonftances, d'aurant
» plus qu'elles contribueront a faire-
» mieux connoitre tout enfemble, &
» la grandeur du miracle , Sc l'efprir
» & la faintete du monaftere ou il eft
» arrive * .Nous avons aujourd'hui des
pieces originates fur cette merveille ,
dont ce fage hiftorien u'a pas eu con-
noiflance , & qui contiennent beau-
coup de circonftances des plus impor-
tantes & des plus propres a faire con-
noitre la grande foi & la piete qui re-
gnoient i P. R. Nous en ferons ufage.
-ocr page 370-
---------------------------------------------------------------------------_-----.-----—r
1, Parti i. Llv. IX. 5^7
Marguerite Perrier fille de M. Per- I(jr<j
tier , Confeiller a. la Cour des Aides lii
de Clermont (69 ), & de Gilberte Paf- j
Relation iter
a maladie de
cal ,foeur du celebre M. Blaife Pafcal, MllePeniet.
fut mile a P. R. avec fa fceur ainee
en 1 (J 5 3 par Madame fa mere, qui
mettoit tous fes foins a donner une
education chretienne a fes enfans. Dieu
qui vouloit manifefter fes ceuvres 8c
lapuilTance dans cette enfant , permit
qu'elle fut affligee pendant trois ans 8c
demi d'une fiftule lachrymale au coin
de l'ceil gauche (70). Cette fiftule , qui
ctoit fort grofle au dehors , avoitfait
un tres grand ravage au dedans. Elle
avoit entierement carie l'os du nez ,
8c perce le palais; en telle forte que
la matiere , qui en fortoit a tous mo^
mens, lui couloit le long des joues
8c par les narines,& lui tomboit meme
dans la gorge. Son ceil s'etoit confi-
derablement rapetifle, & toutes les par-
ties voifines etoient tellement abreu-
vees &c alterees par la fluxion , qu'on
ne pouvoit lui toucher ce cote de la
(«9) M. Perrier ctoit    Etienne Pertier , ne eir
coufin H'Etienne Pafcal ,     i £41; Jaqueline , nee en
qui lui donna en maria-    1644 ; Marguerite , eiv
gc l'an i«4i , fafilleai-    1646 ; Louis, en 1651 ;
use Gitbette , il en eut    Blaife, ne en ificj.
plufieurs enfans , done        (70) Racine , p. 97 ?S»
$inq.lui furvecurcut. i"..
Qiv
.
-ocr page 371-
5^8 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAtr
tete fans lui faire beaucoup de dou~
leur. On ne pouvoit la regarder fans
une efpece d'horreur •, & la matiere
qui forcoit de cet ulcere etoit d'une
puanteur fi infupportable, que de l'avis
meme des Chirurgiens on avoit ete
oblige de la feparer des autres pen-
fionnaires , & de la mettre dans une
chambre avec une de fes compagnes
beaucoup plus agee qu'elle , en qui
on trouvoit affez de charite, pour vou-
loir bien lui tenir compagnie. On
l'avoit faic voir a tout ce qu'il y avoit
d'Oculiftes , de Chirurgiens, & meme
d'Operateurs plus fameux. Mais les
remedes ne faifoient qu'irriter le mal.
Comme on craignoit que l'ulcere ne
s'etendit en fin fur tout le vifage , trois
des plus habiles Chirurgiens de Paris,
Creife, Guillard & Dalence , furent
d'avis d'y appliquer au plutot le feu,
fans toutefois donner beaucoup d'ef-
perance de guerifon. En un mot elle
ctoit dans un etat fi trifle , que
routes les fois qu'on en parloit devant
Madame d'Aumont, elk fouhaitoii ,
( dit la fceur Euphemie , feconde let-
tre a Madame Pettier.) qu'elle mou-
rut, pour ne pas tantfouffrir, & quand
on parloit de miracles peu affures
,
elle difoit que Ji ce mal guerijjbit par,
-ocr page 372-
T. P A R. T IV.. Liv. IX. 3<j9
t'attouchement de quelquesreliques,ceje- I(j,$
roit vraiment celui la qui J'eroit un
miracle.
L'avis des Chirurgiens fut en-
Voye a M. Perrier , qui le mit aufli-
toten chemin pouretre prefent al'o-
peration , & on attendoit de jour a
autre qu'il arrivat.
C'etoit alors que l'orage etoit pret liii.
a fondre fur P. R. On eut meme une . ?raFe PrSt
.1                                    1 /" r -i i a fondte f«-
nouvelle certaine , que le Cornell du p. r...
Roi fe devoit tenir pour conclure la
difperfion des religieufes. Cette nou-
velle fut apportee le lundi zo mars
de la troiiieme femaine de Careme
(71) •, & Ton ajoutoit qu'on avoit vu.
la lifte fur la toilette de la Reine. Una
telle nouvelle , dont on ne pouvoit
douter , ai'antmisrallarme dans P. R.,
la mere des Anges, qui etoit pour lors
Abbeife , en fentit vivement le coup ,
& fe mit en priere pour rlechir la co-
lere deDieu, » Ma fille , dit-elle a
» la foeur Candide , il faut tout quit-
» ter , & ne s'appliquer plus qu'a. fle-
»> chir la colere de Dieu : car fi Dieu
» n'a pitie de nous , la maifon
» eft perdue : on doit tenir le Confeil
» pour conclure notre difperfion, 8c
»
cela eft afture. Il faut detourner ce
j> mal , en implorant jour & nuit la-
(71) Relation de lameie des Anges, p. t>j.
Qv-
-ocr page 373-
3 7* HlSTOIRE DE PoRT-RoYaE."
1(j-(j# » mifericorde de Dieu : pour cela je
m m'en vais etre trois jours &c trois
j> nuits en prieres continuelles ; je
» paiTerai tous ces jours a la tribune
jj devant le faint Sacrement. Je vous
« en avertis, afin que vous ne foiez
» pas en peine, & que vous ne me
»> dctourniez pas ". Elle commenca
le mardi a fe mettre en oraifon; elle
n'en fortoit que pour les repas , Sc
s'y remettoit aulli-tot apres , & pafToit
ainfi jufqu'a neuf heures du foir , que
la fceur Candide la faifoir coucher ;
maisa peine etoir-elle dansfon lit,qu'el-
le fe relevoit , & paflbit une partie
de la nuit en priere.
tiVi.
         Le lendemain Mademoifelle Tar-
Bpyaneepf^edieu vint i P. R. , & dit A la foeur
iP.R. Magdeleine des Anges de Druy ,
m??™ti«. que ,M', de la Poterie.».( ecclefiaftique
de piete & de condition, qui avoir
recueilli avec foin beaucoup de faintes
reliques ) avoit une fainte epine qu'il
avoir fair voir a routes les communautes
du fauxbourg, & que li elle vouloit,
elle l'apporreroit le lendemain. La fceur
Magdeleine aiant rapporte ce que lui
avoit die Mlle Tardieu, a la mere des
Anges , elle lui dit de la remercier 8c
M.. de la Poterie , ajoutant que la
jsKiifon, aetoit pas. dans, un terns, da
-ocr page 374-
T. Part IE. tlv. tX. 371
le permettre la confolation de voir
tine fi fainte relique, qu'il ne falloit
pas fonger a autre chofe qu'a. prier &
a gemir devant Dieu. La foeur Mag-
deleine des Anges un peu mortifiee
ne repliqua point , mais elle fut le
dire a la mere Agne s , qui lui repon-
dit que , puifque la Mere ne le trou-
voit pas a propos , il ne le falloit pas ;
qu'il etoit vrai qu'elles n'etoient pas
dans un terns a fe diffiper, fur quoi la
foeur Magdeleine repliqua , que fi on
l'apportoit pour l'expofer le vendredi
a. la priere de la Pafllon, cela ne dif-
trairoit pas. La mere Agnes ai'ant ap-
prouve la propofition , lui dit d'en
aller parler a la Mere , qui le trouva
bon , &c lui dit feulement qu'il ne
falloit la pafler qu'a l'heure de la
priere , afin que perfonne ne s'y amu-
sat. La foeur Magdeleine ecrivit aufii-
tot a M. de la Poterie pour le prier
d'envoyer la fainre relique. Elle fut
apportee le z'4 mars 1656 , qui etoit
cette annee un vendredi de la troifie-
me femaine de Careme , jour auquel
l'Eglife chante a l'Introit de la Mefie
ces paroles du Pfeaume 85 Fac me-
cum Jignum inbonum , &c.
» Seigneur
» faites eclater un prodige en ma fa-
»> veur^afin que mes ealiemis le vo'i'ent,,
Ql v
-ocr page 375-
37^ HlSTOIRE DE PoRT-ROlAl."
» & qu'ils foient confondus ; qu'ifr
» voient, mon Dieu, que vous m'a-
» vez fecouru & que vous m'avez con?-
" fole. «, II y avoir trois joi.rs que
la mere des Anges etoit dans une ef-
pece de rerraite , ou elle ne faifoit
autre chofe jour & nuit que de lever
les mains au ciel, ne lui reliant plus
aucune efperance de fecours de la part
des hommes. Mais c'etoit le moment
ou le fecours du ciel alloit paroitre fur
elle & fur fa fainte maifon. Les re-
ligieufes ai'ant recu cette precieufe
epine , la mirent fur un petit autel
dansle chceur , & la communaute fut
avertie de fe trouver a une proceffion
qu'on devoit faire apres Vcpres en fon
honneur. Vepres finies , on chanta les
hymnes 8c les prieres convenables a la
fainte Couronne d'cpines & au myf-
tere douloureux de la PafTion. Apres
quoi elles allerenr chacune en leur rang
baiferla relique , les religieufes pro-
fefTes.les premieres, les novices en-
fuite, les penfionnaires apres. Quand
ce fur le tour de la petite Perrier, la
maitrefle des novices (la faeur Flavie)
qui s'etoit tenue debout aupres de la
grille., pour voir pafler tour ce petit
jenple „ 1'ai'ant appercue , ne put la
.Mokdefiguree. comme. elle. etoit P fans.;
!
-ocr page 376-
T. Parti t. Liv. IX. 3 7?
une efpece de friffonnement mele de \6<6\.
companion , &c elle lui die : Recom-
mande^-vous a Dieu
, mafdle , & fai-
tes toucher votre ail malads a la-fainte
epine
•, 8c elle-meme , ( dit la faeur
» Euphemie Pafcal) (7i)pritla fainte
" relique & l'y appliqua fans reflexion.
Chacune s'etant retiree, on la rendit
a M. de la Pocerie.
Sur le foir, la foeur Flavie qui ne"
penfoir plus a ce qu'elle avoit fait ,
entendit la perite Perrier qui difoit a
une de fes petites fceurs : Mafceur je
n'ai plus denial, la fainte epine rn'a
guerie.
En erFet la faeur Flavie s'etant
approchee trouva fon ceil gauclie qui.
etoit le malade , aufli fain que l'au-
tre &fans aucune difference , quoi-
qu'avant l'attouchement de la fainte
relique , il fut dans un etat qui faifoit
peine a voir. La guerifon fut fi par-
Faite que la foeur Euphemie parlant du
mal & de la guerifon , dit dans fa let-
tre , qu'il faut a prefent fans compa-
raifon, plus de foi a ceux qui ne Eont
pas vut, pour croire quelle a eu un tel
mal, quil n'en faut d ceux qui font
vuepour croire quelle n'a pu icre gue-
(71) Dans (a lettre a elle fait le detail da rrri-
Madsme Perrier ,. mere racle. Voiez lerecueilde,.
dt- la miraeulk , i qui pieces, p» 18} ScfuiYv
___-
-ocr page 377-
574 HlSTOlM BE PoRT-ROlAt.'
rie en un moment que par un miracle'
aajffi grand & auffi vljible que de rendre
la vue dun aveugle.
» Elle avoir outre
» fon ceil, ajoiite lafceur Euphemie,plu-
» fieurs autres incommodites qui en pro-
» cedoienr. Elle ne pouvoir prefque plus
» dormir. Elle avoit deux endroirs a la
« rere , oil on ne la pouvoit prefque pel-
s' gner. Il n'y avoir que deux jours que
« moi-meme regardant fon mal, il me
» fit venir la larme a l'ceil, & je rrouvai
» qu'il commencoir a fcntir mauvais.
» Prefentement il n'y a rien de tout cela ,
.. non plus que s'iln'y avoit jamais rien
« eu. w Ce miracle fut opere a trois heu-
res apres midi, comme le dit la fceur
Euphemie , qui eft l'heure a laquelle
Jefus-Chrift donna par fa mort, une
fi merveilleufe puiuance aux inftru-
mens de fa paflion. On peur juger
combien dans toute autre maifon que
P. R. un evenement fi furprenanr au-
roit occalionne de mouvemens , &
avec quel foin on auroit averti la cora-
munaute. Cependant parcequec'etoir
l'heure du filence , & que ce filence
s'obfervoit encore plus exactement le
Careme que dans les autres terns y
que d'ailleurs toute la maifon etoit
dans un plus grand recueillement qu'a
l'ordinaire > ces deux jeun.es filles fe
-ocr page 378-
T. Partie. Liv. IX. 37f
tinrent dans leur chambre, & fe cou-
cherent fans dire un feul mot a perfon-
ne -, 8c il n'y eut que la fceur Flayie
qui le fut par occafion,& qui fe contenta
de le dire a la mere Agnes , par la-
quelle la fceur Euphemie Pafcal, tante
de la miraculee , l'apprir; mais le len-
demain feulement. Ce jour-la , une
des religieufes emploiee aupres des
penfionnaires , vine pour peigner la
petite Perrier , &c comme elle appre-
hendoit de lui faire du mal, elle evi-
toit , comme a fon ordinaire , d'ap-
puier fur le cote gauche de la tete;
mais la jeune fille lui dit: Ma faur ,
la Jaime e'pine m'a guerie. Comment
ma fceur vous etes guerie ? Regarded &
vo'ie^ ,
lui repondit-elle. En effet, la.
religieufe regarda & vit qu'elle etoir
entieremenc guerie. Elle alia en don-
ner avis a la mere abbeffe qui vint, &
qui remercia Dieu de ce merveilleux
effet de fa puiflance. Mais elle jugea
a propos de ne le point divulguer dans,
le dehors , perfuadee que dans la man-
vaife difpofition ou etoient les ef-
prits a l'egard de la maifon , elles de-
voient eviter fur toutes chofes de
faire parler le monde. Ce qui eft ex-
traordinaire , & ce qui peut etre re-
garde comme une autre efpece de mi=~
-ocr page 379-
$7^ HlSTOIRE DE PoR.T-ROi'aE."
i6<6. racle , c'eft la retenue avec laquelle el-
les en liferent'. Elle fut telle que plus
de. fix jours apres, il y avoit des firms
qui n'en avoient point entenclu parler.
La mere Agnes , alors prieure , ecri-
vant cinq jours apres a M. de la Po-
terie fon coufin , pour le remercier
de ce qu'il leur avoit envoie la reli-
que , & ne pouvant fe difpenfer de lui
faire part de ce miracle , lui temoigna
en rneme tems , qu'elle n'avoit nulle
derTein'de le faire fa voir a, perfonne.
» Voili , Monfieur , ajoutok-elle a la
»» fin de fa lettre , une atteftation bien
» certaine de votre relique , dont il a
» plu a Dieu de nous confoler , & ja
» le prens pour un prefage, qu'il veut
" guerir nos ames, & les fanttifier
» par les epines des perfecutions dont
» on nous menace «.
La foeur Euphemie Pafcal fait fur
ce miracle dans fa lettre a Me Perrier,
une reflexion , qui n'eft pas moins
edifiante que celle de la Mere Agnes :
» C'eft une double joie , dit - elle ,
» d'etre favorife de Dieu , lorfqu'on
» eft hai' des homines. Priez Dieu
»» pour nous , afin qu'il nous empe-
s> che de nous elever. en l'un , & de
» nous abbattre en l'autre , & qu'il
» nous fafle. regarder tous les deux
-ocr page 380-
I. Part ie. Liv. IX. 377
» egalement comme un effet de fa mi- 7772 ""
» iencorde.
La reponfe que M. de la Poterie fit Leu^4e M.
a la letcre de la mere Agnes eft crop <le la Poc=ne
edifiante pour n'etre pas rapport.ee ki. jjjfcfijj8
cr
" La lecture de la leccre que vous m'a- miracle.
» vez fait la charite de m'ecrire , dit
» ce pieux abbe , m'a caufe une fi
» grande confolation , que la joie m'a
» tire des larmes du cceur 8c des yeux.
» Je loue I'humble retenue que vous
» avez de ne pas divulguer ce mira-
« de , parcequ'il eft arrive en votre
» maifon, dont plufieurs par la ma-
» lice du terns , ont une telle aver-
•• fion qu'ils ne voudroient pas le
» croire, mais plutot que vous l'au-
" riez mis en avant pour donnerquel-
ii que haute eftime de votre maifon ,
» ou pour d'autres interets que ces per-
»> fonnes fe forgeroient en l'efprit ,
w felon leur humeur &c leur fantaifie.
»j Mais pour moi, je crois etre oblige
» de le faire connoitre avec difcretion
» dans les occalions pour n'aller au con-
s' ttaire de ce que nous apprend 1' Ange
». dans Tobie , qu'il eft bon de cacher
» le fecret du Hoi, mais qu'il eft ho-
» noiable de reveler & de confefler les
» oeuvres de Dieu. Et agiffant de la.
« forte, peut-etre que ceux qui enten*
-ocr page 381-
J7^ HlSTOIRE DE PoRT-Ro'lA£»
» dront ce miracle fi allure , arrive^
" dans votre maifon , & non fans un
» trait particulier de la providence de
" Dieu , diminueront de l'averfion
» qu'ils y ont, & auront quelque com-
» paffion desperfecutions dont vous etes
» attaquees fans fujet. Je ne fais au-
« cun doute , que Dieu ne veuille
» fan&ifier vos ames par ces perfecu-
» tions , & je le fupplie de tout mon
» coeur , qu'il vous fortifie pour les
• m fupporter «. La mere Angelique ,
qui etoit dans un commerce continuel
de lettres avec la Reine de Pologne ,
quoiqu'elle fut bien convaincue de la
part que cette Princefle prenoit a tout
ce qui regardoit P. R., ne lui ecrivit
fur ce miracle que plus d'un mois apres
que Dieu l'eut opere 5 vers la fin du
mois d'avril, (73).
Malgre la retenue des religieu-
fes, ce miracle ne put demeurer ca-
che ; &c Dieu qui Favoit opere pour
juftifier l'innocence & la purete de la
foi de ces vierges chretiennes qu'on
(73) Cette lettre , la    pagne & fuivi, les preu-
8} 1 , T. 3 p. lz^Scfuiv.    ves , les remoignages des
eft une des plus impor-    Cliirurgiens , les faux
ranres pieces concernant    bruits que repandirent les
ce miracle : le detail que    ennemis de cette fainte
la mere Angelique y fait   maifon pour l'obfcur-
des circonftances qui l'a-    cir, rendent la lettre tres
Toient precede , accotH'   intercffaatc.
-ocr page 382-
1—■*—
I. Parti e. Llv. IX. 379
decrioit , le rendit bien-tot public. "ZgZ&T
M. Dalence , qui avoir vu la petite
Perrier (74) avec fon mal, etant venu
le 11 mars a P. R., c'eft-a-dire fix on
fept jours apres fa guerifon , on la lui
prefenta fans lui rien dire. Il fe mit a.
la regarder de tous cotes , il lui preffa
l'ceil , il lui fit entrer fa fpatule dans
le nez-, & a tout cela , it etoit bien
etonne de ne rien trouver du tout. On
lui demanda , s'il ne fe fouvenoit pas
du mal qu'il avoit vu , & il repondit
bien naivement, c'efi ce qui jt cherche,
mats je ne It trouvc plus. La fceur Eu-
fbemie Pafcal le pria de regarder dans
a bouche •, il le fit, il y porta fa fpa-
tule , &c il y trouva fi peu , qu'il fe mit
a rire , & dit, il riy a rien du tout. Sur
cela la foeur Flavie lui raconta ce qui
s'etoit paffe. Il le lui fitrepeter plus d'u-
ne fois , car c'etoit un homme fort fa-
ge & prudent •, & apres avoir ecoute
paifiblement & demande fi cela s'en
etoit alle fur le champ , & l'enfant me-
nu a'iant repondu qu'oui, il dit quit
donneroit, quand on voudroic
, fon at-
tention , qu'il etoit impojfible que cela
je put /aire fans miracle.
M. Dalence donna en effet fon at- Aweftad »
. , .                   . „ .               .1 1 &:s medecins-
f 74) Deimemc Ie'tre dame Perrier. Recueil de & jes chicue.
it la fceur Pafcal a Ma- pieces, j>. 1S7.                  giens.
-ocr page 383-
3^3 HlSTOIRE BE PORT-Ilo'lAt.
reflation avec plufieurs medecins Sc
chirurgiens des plus fameux , qui a-
voient eu connoiflance de la maladie,
(les medecins furent Charles Bouvard
premier medecin duRoi, Jean Hamon
& Ifaac Eufebe Renaudot; les chirur-
giens , Pierre Crefie , Martin d'Alence,
Etienne Guillard). Ces Meffieurs di-
fentdans leur atceftation du ^avril,
qu'ils ont » vu plufieurs & diverfes foisj
>  leparement 8c enfemble , la demoi-
•> felle Marguerite Perrier, laquelle
ils ont trouvee malade & incommo-
» dee depuis trois ans &c demi d'un
» cegilops , ou fiftule lachrymale en
»l'ceil gauche , de la groffeur d'une
a noifetre , avec intemperie de la peau
&inondation , la matiere fanieufe
fortant par l'ceil, le nez & le palais ,
tellerfient foetide &C puanre , qu'on
» etoit contraint de la feparer des au-
tres penfionnaires , encore qu'elle
eut ete panfee &: traitee pendant
dix-huit mois fans aucun bon fucces
»» le mal allant toujours en empirant,
»jufqu'ace que l'ai'ant de rechefvi-
» fitee depuis trois femaines , imme-
» diatement apres les fymptomes fuf-
n Aits , lorfque fuivant leur refill tat,
» Ton etoit pres d'y apporter les der-
» niers remedes , ils l'avoient trouvee
l6y6
-ocr page 384-
-----__—.---------,----------------------
I. Part-ie. Liv.IX. 5S1
« & feparement 8c enfemble , comme
» ils la trouvoient encore a prefent ,
« entierement guerie, non-feulement
» de la fiftule lachrymale , mais auffi
w de la cane des os , de la puanteur
v qui l'accompagnoit t &c de tous les
» autres accidens qui en etoient infe-
»parables ; & comme cette gueri-
« fon faite ainfi en un inftant d'une
» maladie de cette importance , ne
« peut etre qu'extraordinaire, de quel-
» que fa<jon qu'on la veuille prendre ,
» ils eftiment qu'elle furpafle les for-
m ces ordinaires de la nature , 8c
»» qu'elle ne s'eft jpti faire fans mira-
u cle , ce qu'ils afliirent etre veritable.
» Le pere de l'enfant ( dit M. du
* Fofle 5 (7 5) ) qu'on avoit fait venir
» d'Auyergne pour etre prefent a l'ope-
>» ration que M. Dalence devoit faire
« a l'ceil de fa fille, fut celui qui contri-
m bua le plus a. faire eclater cette mer-
»> veille. Car l'a'iant trouvee guerie ,
» lorfqu'il arriva a Paris , il en fut fi
» tranfporte de joie , qu'apres avoir
» fait alfembler les medecins 8c chirur-
» giens, & avoir tire d'eux une attefta-
,, tion authentique de ce qu'ils recon-
w noiflxnent n'avoirjpu etre que l'effet
v de la toute-puiffance de Dieu, il joi-
(75) DuFoiR, Mem. p. jjj. .
-ocr page 385-
j8i HlSTOIRE BE. PoRT-ROlAL.'
" j^.^ » gnit fa voix a la leur , pour faire
» eclater par-tout cette guerifon mi-
» raculeufe , qui fut fue dans tout Pa-
» ris , & crue meme de toute la Cour.
ivn. La Reine mere fe trouva d'abord fort
•4tonnecRei"e embarrafTee au bruit de ce miracle qui
miracle, cn-ferepanditjufqu'aCompiegne,ou etoit
m"fpHv n«I ^a Cour. Elle avoir peine a croire que
rnier cinrur- Lheu eut li particuherement ravorile
fe'qucfre^oL-une maifon.qu'on lui depeignoit depuis
aoit que c"eft li longrems comme infe6tee d'herefie ;
PieiT."6' e & °iue ce miracle, dont on lui faifoic
tant de recit, eut meme eteopere en la
perfonne d'une des penfionnaires de cet-
te maifon , comme ii Dieu eut voulu
approuver par-la l'education que Ton y
donnoit a la jeunefle. Elle ne s'en fia ,
ni aux lettres que plufieurs perfonnes
de piete lui en ecrivoient, ni au bruit
public, ni meme aux atteftations des
chirurgiens de Paris. Elle y envoia M.
Felix, premier chirurgien du Roi, efti-
me generalemenr pour fa grande ha-
bilite dans fon art, & pour fa probite
finguliere •, & le chargea de lui rendre
un compte fidele de ce qui regardoit ce
miracle. M. Felix s'acquitta avec une
fort grande exactitude de fa commif-
iion. 11 interrogea les religieufes & les
chirurgiens fe fit raconter la naifTan-
£e, le progres & la fin de la maladie ;
-ocr page 386-
I. Par tie. Llv. IX. 383
il examina attentivement la penfion- TgTgT
naire , & enfin declara que la nature
ni les remedes n'avoient eu aucune
part a cette guerifon, & qu'elle ne pou-
voitetreque l'ouvrage de Dieu (76).
Afin qu'il ne manquat rien a l'authen- tvin.
ticite de ce miracle , Dieu voulut qu'il eft e c*onftatl
fut conflate par les grands Vicaires de ?ar le.s in*
i'archeveche de Paris. Ces Meifieurs des gramis
excites par la voix publique (77) com- vicaires de
mencerent a la nn de mai de raire dans
les regies les informat ions de ce mira-
cle , & elles furent continuees dans le
mois de juin fuivant; & au mois d'oc-
tobre , le miracle fut verifie par M.
Hodencq grand Vicaire &c Official,
qui etoit Cure & Archipretre de faint
Severin. Voici ce que nous apprenons
fur ce fujet important , par une lettre
du i4o6fcobre 1656 ecrite par la fceur
jEuphemie Pafcal a Madame Perrier :
(7<) 1 Rel. 1 p. T. 1 p.    voirde Grand Vicaire, 8e
156.                                  on en nomma deux au-
(77) M. du Sauffai eut   tres en fa place , favoir,
un orire de la Conr de    M. Chevalier & M. l'A-
f»ire une nouvelle vifite ,    vocar. Par un effet fiagu-
<jui fe devoir rerminer   lier de la providence , au
par chaffer les Confef-    lieu d'executer l'ordre'de
feurs. Il la commenca   laCoiir,ils furent obli-
dans cette intention, mai s   ges d'executet celui de
avant qu'il l'eutconclue ,    Dieu ; 'car ils vcrifierenr
on lvti fignifia de la part   le miracle de la Saints
du Cardinal de Retz (alors    Epine dans le terns deftji.
Archeveque de Paris) une    ne i cette vifite,
jcyoca-jou de fon pou-
-ocr page 387-
3 §4 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAI.
" 11 y a , dit-e-lle , huit ou dix jours ,
» que la petite a ete viie juridique-
w ment par les chirurgiens d'office (78)
» en prefence de M. le grand Vicaire
»•> & official ( M. Hodencq); a. caufe
•> de quoi on la fit fortir avec fa fosur
» en habit feculier , & depuis il a
» prononce fa fentence ( 79 ). Je
" ne fais fi cela s'appelle d'approbation
» ou de verification du miracle. En
" confequence nous chanterons ven-
» dredi , Dieu aidant , un Te Deum
» folemnel, avec une Mefle d'adtion
» de graces 5 la petite fera dans l'E-
» glife du dehors avec un cierge allu-
» me. Nous nous efforcerons ainfi de
»> faire paroitre une partie de la re-
«» connoiflance que Dieu nous met au
» cceur <>. Cette ceremonie fe fit d'u-
ne maniere fi edifiante , que nous ne
pouvons nous difpenfer de tranfcrire
ici le detail qu'en fait la foeur Euphe-
mie dans une letrre du 3 o octobre,
ccrivte a Me Perrier.
(7S) MM. Menard &    rifon furnaturelle & mint-
le Large', qui attefterent   culeufe.
que la petite Pertier £toit (75) La mere Angeli-
entierement guerie , &    que envoi'a cette fentence
qu'elle l'etoit meme plus    a la Reine de Pologne,
patfaitement que (1 elle    joince a une lettre qu'elle
l'avoit etc par les temedes   lui Scrivit le 17 O&obre,
ordinaires & artiliciels ,    jour auquel fe chanta ia
sroiunt, difent - ils , en    Mefle folemnelle en ac-
hiir cotifcitnce, cette g«e-    tions de graces.
» On
-ocr page 388-
I. Partie. Liv. IX. 385
" On nous fit commence: la folem- j ^ c <J„~
w nke des la veille ( 16 octobre) & ux.
" nous chantames Vepres de la fainte ,Grant*- fo*
f~.                        i-ii                 c          lcrnnite en
» L-ouronne , de laqueile nous rimes anion degra-
« office double le vendredi (27 ) ea^*s£* £e "**
» chantant toutes les heures comme
» aux gtandesfolemnkes. Afin que rien
« n'y manquat, ma petite fceur Mar-
» guerite etoit au chceur avec les no-
» vices , parceque c'etoit fa fete ,
» ( car les petites n'y viennent pas
» d'ordinaire ).
» Lelendemain desle grand matin ,
» il fe trouvaa l'eglife quantitc de mon-
3) de , quoiqu'il plut beaucoup. On
» dreffa dans notre chceur un petit au-
■» tel contre la grille qui demeura ou-
» verte , pare de blanc & couvert d'uti
.-> beau voile de calice, fur lequel 110-
» tre mere pofa le reliquaire de la fain-
3) te Epine , environne de qumtitc de
» cierges. M. le grand Vicaire qui fai-
» foit la ceremonie , le vint prendre
» avec la croix , accompagne de feize
3J diacres, qui tenoient des cierges , &c
» il le porta en ceremonie couvert du
n dais comme a. la proceflion du faint
» Sacrement jufqu a l'autel, deux dia-
» cres l'encenfant continuellement-, 3c
,y il le pofa fur un petit tabernacle bien
,1 prepare, qu'on avoir fait expres. Ce-
Tome III.                       R
-ocr page 389-
,-----------
■$%6 HlSTCIRE EH PoR.T-R.OlAt.
/ » pendant routes les fueurs ai'ant leur
» voile bailie , chanterent a genoux
" devant la grille , Phymne Exite fi-
» litz Sion ,
Sortez filles de Sion, &c
« l'anrienne O corona. Elles avoienc
» des cierges alliunes, auffi-bien que
« la petite guerie , qui etoit devant 110-
» tre chceur, tout devant la grille, ha-
» billee en feculiere fort propremenr,
» mais fort modeftement, avec une robe
» grife 8c une coerTe , & a genoux fur
« deux grands carreaux , arm qu'elle
m fut aflez elevee pour etre vue d'une
« foule de peuple , qui grimpoit ou il
» pouvoit pour la voir.
» On ota enfuite le petit autel, &
»> M. le grand Vicaire dir la fainte
»» meffe de la fainte Couronne , qui
« fut chantee avec beaucoup de folem-
*> nite ; pendant la quelle le milieu de
f> la grille demeura ouvert, afin qua
» le peuple eut la confolation de voir
« la petite , qui en etoit proche fur un
»> prie-Dieu couvert d'un tapis , & il
t> y avoit un cierge allume devant elle,
»> &c derriere une chaife pour s'affeoir
» quand elle en auroit befoin. Elle de-
?> meura 14 avec autant d'afliirance que fi
?> c/eiit ete fa place ordinaire , fe ler
« vant & s'agenouillant quand il le fal-
w loit avec autant de modeftie que i\
-ocr page 390-
I, P A R T T E. LlV. IX. j 87
•» elle eut ete bien devote , & d'aufli igV<j,"
» bonne grace que fi on lui eut bien
» fait etudier. A la preface on l'ota
» pour la communion des fceurs , qui
» dura long-tems , parceque tomes cel-
» les a qui leur fame & ieurs occupa-
» tions l'avoient pii permettre , s'e-
» toient refervees pour cette me(Te qui
» fut fort folemnelle , le celebrant y
» etant accompagne de fes diacres (80)
» &c de fix acolythes avec des cierges
w allumes.
La mefle etant achevee , on ouvrit
» la grille entiere , on remit le prie-
*> Dieu, & nous defcendimes routes
» dans les chaifes des novices avec des
» cierges allumes. LeTe Deum fut chan-
« te , pendant quoi le celebrant, apres
» avoir encenfe la fainte Epine, l'adora
» le premier , puis la donna a baifer a
» tous les miniftres de l'autel. Enfuite
» on le fupplia de s'aller repofer , par-
» cequ'il etoit plus de midi, & un
» des pretres la prit pour la faire ado-
» rer au peuple. Pour nous, nous refer-
» mames la grille 8c chantames fexte a.
» caufe dela folemnite, qui dura jufqu'a
» l'apres-dine , oil nous ne fimes que
« memoire des faints Apotres faint Si-
(80) M. Singlin etoit Diacre, 8c M. Bourgeois Sous-
diacre.
R ij
-ocr page 391-
y3% HlSTOIRE DE PoHT-ROlAt,
m mon &c faint Jjade , ai'ant eu ordre
" de faire vepres entieres de la fain te
» Couronne.
n Voila tout ce que je fais, finon qu'il
v faut ajouter, que le terns etant de^-
*> venu plus beau pendant la ceremo-
m nie , l'eglife ne defemplit pas le ma-
w tin, &qu'on yendit un fi grand notn-
w bre de fentences de M. le grand Vi-
« entire , qu'on eftime qu'il y en eut
v pour cent francs a un fol piece, feu-
« lenient dans la cour qui eft devant
»» l'eglife.. Je n'ai ni le terns ni le pou-
0 voir de vous dire mes fentimens fur
w ce fujet, Je crois que vous en jugerez
»> par les votres. Tout ce qui regard?
» Dieu eft ineffable Sc s'entend beau-
»» coup mieux par l'experience que par
» les paroles. Prions Dieu feulement
» qu-il nous faffe avoir toujours prefente
v au cceur une fi grande merveille, &:
" que le terns ne la faffe pas vieillir
>.' a nptre egard, puifqu'il ne fera pas
v moins admirable dans dix ans d'ici
v qu'un fi grand mal ait ete gueri en un
» inftant, que dans le moment ou il fe
tf fit. Je ne vois plus goute que pour
« vous dire, que Madame d'Aumont
>> qui a beaucoup de bonte pour nous
tons vous envoie le portrait de ma
ft petite fceur Marguerite en taillc-dpji-
-ocr page 392-
1. Part ie. Llv.lX. j§9
fi Ce (81) , ne doutant point que vous
» n'ai'ez bien envie de l'avoir ». Tel
eft le detail que fait la fceur Euphemie
du miracle & de la folemnite , avee
laquelle on en rendit a Dieu des ac-
tions de grace. La meme fceur fainte
Euphemie en temoigna a. Dieu fa recon-
noiflance d'une autre facort , & fe rap-
pellant fes anciennes idoes de poefie,
dont elle avoit fait beaucoup d'ufage
dans le monde, elle fit fur ce fujet
de fort beaux vers, au nombre d'en-
viron deux cens quarante , qui font:
imprimes dans le recueil des .pieces
publie l'an 1740 (8i).
Ce miracle fit une telle impreflion
fur 1'efprit du peuple, que revenanr
de fes preventions contre les religieu-
fes de P. R. qu'il regafdoit (83) com-
me des heretiques par un effet des
faux bruits qu'on faifok courir contre
ces faintes filles , il leur donnoit rftil-
le benedi&ions ; & leur eglife qu'on
core le 14 mars en mufi-
qne ; 6c on voit dans cette
Eglife une infeription qui
conferve la rnemoire du;
miracle.
(81) P. 1948c f"'^.
(8j) Lettre de la mere
Angclique a la Reine de'
Pologne , 85). T. 5 ,
p. i;; , 154. Lett. 858 ,.
p. 141.
R lij;
(81) Elle a etc- auifi
peinte & reprefentee Le-
vant la fainte Epine dans
un tableau qui fe voit
encore a P. R. de Paris.
La famille de cette pe-
rite Demoifelle gtierie ,
fonda dans la fuite d per
petuite , dans la Cathe-
drale de Clermont, une
meile , qui s'y chante en-
-ocr page 393-
J«>0 HlSTOTRE DE PoRT-ROlAtV
T^fg, comparoit au temple des huguenots ,,
devint le lieu d'un concours de devo-
tion perpetuelle. Les puillances memes
parurent adoucies. » Mais , dit la me-
» re Angelique , nous avons contre
» nous des folliciteurs fi vigilans , ii
» violens & fi perfeverans, qu'il n'y a
» que la toute-puitfance de Dieu qui
» nous puifTe proteger contre eux (84).
Lxr
          Pendant que l'Eglife rendoit a Dieu
Efforts des des actions de graces, & fe rejouiflbit
ennemis de ,               ,            °                           • i I •
p. r. pour au grand avantage que ce miracle lui
daruire « donnoit fur les Athees & fur les he-
roiracle, qui , .                .                    . , _ _ , .
eft conftate retiques , les ennemis de P. R. bien
is nouyeau. jom Je participer a cette joie, demeu-
roient triftes & confondus, felon l'ex-
f«-eflicn da pfeaume. Ce miracle par-
oit fi ouvertement pour P. R.., quit
etoit impoflible de nelepas voir ; & il
etoit fi accablant pour les ennemis de
ce monaftere , qu'il les chargeoit de
confufion. Heureux, fi cette confufion
leur eut ete falutaire, 8c les eut fair
rentrer en eux-memes : mais ils ne fu-
rent point rougir, erubefcere nefcierunt,
8c plus endurcis que les magiciens de
Pharaon , qui reconnurent autrefois
le doigt de Dieu, il n'y eut point d'ef-
fort qu'ils ne fiflent pour detruire dans
le public la creance de ce miracle. Tan-
(84J lb.p. 154.
-ocr page 394-
I. Partie. Liv. IX. $91
tot ils accufoient les religieufes de
fourberie , pretendant qu'au lieu de
la petite Perrier , elles montroient une
four qu'elle avoit &c qui etoit aufli pen-
fionnaire dans eette maifon : tantot ils
affuroient que ce n'avoif ete qu'une
guerifon imparfaite , & que le mal
etoit revenu plus violent que jamais*
On trouve une feconde atteftation 11-
gnee de la main de M. Felix, par la-
3uelle ce celebre Chirurgien certifie
e nouveau, & la verite du miracle
& la parfaite fante de la Demoifelle ;
ce qui donne lieu de eroire que les faux
bruits qu'on avoit fait courir, l'enga-
gerent une feconde fois a aller a P. Rr
pour s'informer de ce qui en etoit,
Non-feulement le miracle fut attaque
par de faux bruits , mais meme par des
ecrits. Il en parut un, (dont on ne dou-
te point que le pere Annat ne fut au-
teur ) avec ce titre ridicule : Le rabat-
joie des Janfenifles,
ou Obfervationsfur
le miracle qu'on die itre arrive a P. R. r
oompofi par un docleur de I'Eglif'e ca-
tholique.
L'auteur avoit raifon d'aver-
tir qu'il etoit catholique , n'y ai'ant
perfonne qui a la feule infpedtion
de ce titre, & plus encore a la lec-
ture du livre ne Petit pris pour un pro-
teilant ttes envenime contre TEglife.-
R iv.
»
-ocr page 395-
JF5U HtSTOIKE DE PoR.T-ROl'At<
jTTT II avoit airez de peine a convenir de fa
verite du miracle ; mais enfin voulant
bien lc fuppofer vrai, il en tiroit la
ebnfequence du monde la plus etr.mge,
favoir que Dieu volant !es religieufes
infe&ees de 1'hcreiie des V propor-
tions, il avoic opere ce miracle dans
leur maifon, pour leur prouver que
Jefus-Chrift ecoit mort pour tous les
hommes. Il faifoit la-defTus un grand
nombre de raifonnemens, tous plus
extravagans les uns que les aucres\ par
lefquels il6toit a la religion l'une de fes
plusgrandespreuvesquieftcelledes mi-
racles. Pour conclufion, il exhortoit les
fideles a fe bien donner de garde d'aller
invoqUerDieu dansTegliie de P. R. de
peurqu'en y cherchant la fante du corps-,,
llsn'y trouvaftent la perte de leur ame.
1X1 , , Mais il faut entendre M. Pafcal corr-
f*h ufag: de rondre ces calommateurs dans une de
a miracle fes lettres t ja feizieme : ) » Cruels
contre les en-              .„ .                r,                        ,'. ., -
nemi» de p. » & laches perlccuteurs , dit-u, taut>
R-
             «• il done que les cloitres les plus red-
s' res ne foient pas des afyles contre
» vos calomnies 5 Pendant que ces
» vierges faintes adorent nuit & jour
» Jefus-Chrift au faint Sacrernent, fe-
.» Ion leur inftitution, vous necelTez de
» publier qu'elles ne croient pas qu'il
» foit ni dans l'Euchariftie, ni a la
-ocr page 396-
t. P A R T I E. Liv. IX.        39 3
»> droite de fon pere ; & vous les re-" 1656,
>> rranchez publiquemenr de l'Eglife ,
« pendant qu'elles prient dans le iecret
» pour vous & pour route l'Eglife. Vous
»> calomniez celles qui n'ont point d'o~
» reilles pour vous ouir , ni de bou-
« ches pour vous repondre. Mais Jefus-
53 Chrilt en qui elles font cachees ,
» pour ne paroitre qu'un jour avec lui,
»vousecoute& repond pour elles. On
« Pentend aujourd'hui cette voix fainte
»» & terrible qui etonne la nature &
j» qui confole l'Eglife. Et je crains ,-
» mes peres , que ceux qui endurcif-
»» fent leurs caeurs & qui refufent avec
3> opiniatrete de l'ouir quand il parle
" en Dieu , ne foient forces de l'ouir'
« avec effroi, quand il leur parlera en
» Juge ».
Ainfi parloit Monfieur Pafcal en'
combattant les ennemis de P. R., & ^£,1 *pafi.
faifant ufage de l'argument invincible ticuiiere pout>'
que lui fournifToit le miracle opere fur p^clx eflltM""
fa niece. Il fut longtems dans 1'admi- touchc de c*--
ration a l'occalion de cette merveille , miras '*"
& il avoit une raifon d'en etre encore:
plus touche que les autres. Car il pa--
roifToit que Dieu l'avoit accorde, non:
feulement aux prieres & aux befoins •
de P. R., mais encore a. fa foi. Quel-
ques jours auparavant il avoit eu mv
-ocr page 397-
, ,                                         JpPWJ !■'■.»------!------------
J94 HlSTOIRE DE PoRT-ROl'Air
j6c£. entretien avec un homme fans religion
qui concluoit de ce qui fe pafioit dans
l'Eglife , qu'il n'y avoit point de pro-
vidence. » Car , difoit-il, il eft evi-
»> dent qu'il n'y a rien de plus injufte
« que de perfecuter comme heretiques
w des perfonnes qui doutent d'un
» fait non revele & indifferent a la re-
» ligion tel qu'eft celui de Janfenius.
j» Comment done, ajoutoit-il, fi Dieu
» fe melede nos■. affaires , fi la reli-
» gion eft fon oeuvre par excellence ,
» fi l'Eglife eft le roi'aume de la verite
" comment peut-il arriverque les feuls
»». theologiens , qui defendent toute
« verite , foient opprimes, excommu-
« nies & fans reflource , foit du cote
m , des hommes, foit du cote de Dieu
s) qui garde un profond filence ?»
A ce difcours du libertin , M. Paf-
cal repondit fans hefiter, qu'il croibit
les miracles neceflaires & qu'il ne
doutoit point que.Dieu n'en.fit incef-
famment;.
ijxilli          La joie qu'il eut de voir le Seigneur
©ccafi°n<J"s'interefTer pour ainfi dire a la parole
iStal fur. lei qu'il avoit donnee, fut fi grande qu'il
miracles.. s* en etoit penetrc , de forte qu'en etant
Itstrei, Mile                   »,,          »•.               .1
<& Romnes tout occupe , » Dieu lui lnlpira, dit
ftuicfcfujet... „ Madame Perrier , une infinite de
ua penfeesfur les miracles,, qui lui. don»
-ocr page 398-
T. Par.tie. Llv. fJT. 595
»: nant beaucoup de lumieres fur la
» religion lui redoublerent l'amour &
» le refpect qu'il avoit pour elle ».
C'eft ce qui paroit en partie dans une
lettre qu'il ecrivit a Mademoifelle de
Roannes , en lui envoi'ant la fentence
de M. le grand Vicaire de Paris. » II y
» a ft" peu de perfonnes, dit M. Paf-
» cal, a qui Dieu fe falTe connoitre
=> par des coups exrraordinaires, qu'on
» doit bien profiter de ces occaiions,
» puifqu'il ne fort du fecret de la na-
» ture , qui le couvre , que pour ex-
» citer notre foi a le fervir avec d'au-
»» tant plus d'ardeur , que nous le con-
» noiftons avec plus de certitude. Si
•> Dieu fe decouvroit aux hommes
» continuellement, il n'y auroit poinr
» de merite a le croire ; & s'il ne fe
« decouvroit jamais , il y auroit pea
s> de foi •, mais il fe cache ordinaire-
» ment & fe decouvre rarement a ceux
» qu'il veut engager a fon fervice. Cec
» etrange fecret, dans lequel Dieu;
w s'eft retire, impenetrable a la vue
» des hommes , eft une grande le$on«
» pour nous porter a. la folitude : it
jj eft demeure cache fous le voile de la:
» nature, qui nous le cache jufqu'a
a? 1'incarnation 5 & quand il a falltu
jj qu'il ait paru, il sleft encore plus>
R.vj,
-ocr page 399-
59 <J HlSTOIR£ DE PoRT-'ItOlAl.
» cache en fe couvrant de l'humahite«;
m II etoir bien plus reconnoiffable lorf-
« qu'il etoir inviiible , que non pas-
" lorfqu'il s'eft rendu viiible. Enfin
» lorfqu'il a voulu accomplir la pro-
» mefle qu'il avoii*faite afes Apotres
« de demeurer avec les hommes juf-
» qu'i fon dernier avenemenc, ll a
33 choiii d'y demeurer dans le. plus-
» etrange & le plus obfcur fecrec de
»i tous, qui font les efpeces de l'Eu-
».■ chariftie. C'eft ce facrement que S;
» Jean appelle dans fon apocalyple une
» manne cacke'e ;-8c je crois qu'Ifai'e le
>» voioit en cet etat, lorfqu'il die en
« efprit de prophetie : ventabhment
» tu es unDieu cache. C'eft la le der-
» nier feeretou il peutetre* Le voile
at de la nature qui couvre Dieu , a etc-
» penetre par plufieurs infideles, qui
» comme ait faint Paul, out reconniv
» un Dieu invifible par la nature vi-
>» fible. Les chretiens hcretiques l'onc
» connu a travers fon humanite , en
»> adorant Jefus-Chrift Dieu & hom-
»». me. Mais de le reconnoitre fous les
» efpeces dupain:, c'eft le propre des
>>■ feuls catholiques. Il n'ya que nous
3j. que Dieu.eclaire jufques-ldv
» 0n peut ajouter a ces confidera-
-"Mjons. le. fecret. de.l'efpnc de. Dieu.
-ocr page 400-
I. P A R. T I E. LlV. IX.       fyj
» cache encore dans les ecritures. Car
» il y a deux fens, le litteral & le myf-
» rique. Les Jefuites s'arretant a Fun
» ne penfent pas feulemenc qu'il y err
» a un autre, & ne fongent pas a le
» chercher. Demcme les impies voi'ant
« les effets naturels , les attribuent i~
» la nature, fans penfer qu'il y ait un
» autre auteur; comme les Juifs voi'ant
» un homme parfait en Jefus-Chrift,..
»> n'ont pas penfe a. y chercher une autre
>j nature : nous n'avonspas penfe que cz
»fiit lui
, dit encore Ifai'e. De meme
m encore les heretiques voi'ant les appa-
» rences parfaites du pain , ne penfentr
y> pas ay chercher une autre fubftance »„.
» Toutes chofes couvrent quelqnes'
» myfteres ; toutes chofes font des voi-
»les qui couvrent Dieu : les chrctiens.
» doivent le reconnoitre en tout. Les
» afflictions temporelles couvrent les
» biens eternels , oii elles conduifent;
»les joies temporelles couvrent les
» maux eternels qu'elles caufent. Prions
» Dieu de nous le faire reconnoitre ,.
» & que nous le fervions en tout. Ren-
» dons lui des graces infiniesde ce que
»s'etant cache en toutes chofes pour les,
»> autres, ils'eft decouvert en toute cho-
»fes & en tant de manieres pour nous «.
Ufauc convenir que Dieufe deeou*-
-ocr page 401-
5-98 Histoiue de Port-roYai.'.
\6%G. vr^c d'une maniere bien viiible pout
lxiv. P. R. dans le miracle opere fur Ma-
„^ira£!e (!ur demoifelle Perrier ; & ce qui montre
Mile Perrier                                . '            . T
vifibiement que le 1 out-ruiliant avoit en vue ce
t^M^e la monaftere 3 lorfqu'il fitcette merveille,.
p-otciie en-c'elt qu'il n'en fit aucune autre dans
vea«Ufa1intetOUt ^ tetllS <¥XQ ^ &inte Epine fat
Epine dans ce en divers lieux , foit aux Carmelites,
mofiancrc. foit aux Urfulines , foit dans la cha-
pelle de M. I'Abbe de la Poterie. Ce-
pendant les Carmelites & les Urfuli-
nes vivoient tres faintement. M. de la
Potherie etoit auifi reconnu pour un
ecclefiaftique d'une trcs grande piete j
mais ces perfonnes n'avoient pas be-
foin , comme qnelques-unes le dirent
alors (85) , que Dieu prouvat par un
miracle qu'il etoit au milieu d'elles ,
pour fermer labouche a leursennemis.
Il parut encore dans la fuite d'une ma-
niere plus fenfible, que c'etoit la Pit-
nique defTein de Dieu. Car lorfque.
Ja fainte Epine eut ete rendue aM.de
la Poterie & remife dans fa chapelle
le bruit dela guerifon de Mademofelle
Perrier y attira un grand concours de
perfonnes, dans l'efperance d'etre gue-
ries de diverfes maladies, & cependant
Dieu n'y fit aucun miracle. Cell pour-
quoi ce faint Abbe , jugeant fagement
{$5),Mem. du Fofle ,,ibid..
-ocr page 402-
•t. Par tie. Liv. IX. 399
^ue puifque Dieu ne faifoit point de
miracle, par la fainte Epine ailleurs que
dans l'eglife*de.P. R., c etoit fans dou-
te dans ce lieu-la qu'il vouloit qu'elle
fut expofee a la veneration des peuples:.
ill'y renvoia le 17 avril de la meme
annee avec une lettre a la mere Agnes
fa coufme, 011 il lui parle en ces ter-
mes : » Comme les efprits bienheu-
» reux inferieurs en gloire n'ont point
» de jaloufie de ce que Dieu eft plus
» hautement loue & glorifie par ceux
» qui font au-deffus d'eux , mais au
» contraire en ont une grande joie, je
» dois audi a leur imitation me rejouir
» davantage de ce que cette fainte
» epine foitplus fervemment, plus di-
» gnement & par plus deperfonnes ho-
»> noree en votre maifon , qu'elle ne
» pouvoit l'etre en ma chapelle. Dieu
» a vouluque je vous la laiflafle, puif-
» que par elle il a fait un fi evident
» miracle. J'en fuis etonne en moi-
» meme , lorfque je confidere tout cq-
» qui s'eft paffe & la conjon&ure em
»laquelle il arrive, vu que je pou-
» vois vous la faire voir il y a deux
»j mois , & vous aufli me la demander
» comme ont fait les Carmelites. Mais;
« Dieuravoit refervee pour ce tems au-
*»quel, vous etiez menacees de plus.
-ocr page 403-
" ■
400 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt;
i6\6. " grancles perfecutions, pour releveT
» vos efprits , & vous donner unc plus
» grande confiance qu'il ne delaiiieni
» point fes epoufes. Et ce qui eft enco-
» re remarquable ,. c'eft que ce miracle
» eft arrive en l'une de vos petitesfil-
» les, lorfqu'on faifoit counr le bruit
» comme vous favez,qu'on vouloit vous
» les oter. Je trouve tant de chofes
" extraordinaires & remarquables en
» cette faveur que Dieu vous a fake ,
» que je ne puis pas entrer plus avant
» dans ce difconrs. Au refte vous avez
» voulu mener une vie cachee & n'ctre
» connues que de Dieu , ne l'etant dti
»
monde finon par les perfecutions
» qu'il vous faifoit; mais Dieu a veil-
s' lu faire connoitre au monde votre
» innocence , &c que dorenavant on
» aille en votre fainte maifon pour
» recevoir des graces de lui ».
L1CV-
         M. de la Poterie etoit fans doute
Nouveaux vei'itablement entre dans les defleins
risip!R°.PC" ^e Dieu, en renvoi'ant a P. R. la fainte
epine de la couronue de fon fils; cat
elle n'y futpas plutot rapportee, qu'il
s'y fit de nouveaux miracles. Une reli-
gieufe de la maifon de Dieu de Vernom
( Marguerite Carre de Mercay) atta-
3uee a une efpece de paralyfie fur les
eux jambes, qui s'etoitfait appor-*
-ocr page 404-
I. P A R T I E. L'lV. IX.        40 r
ter a Paris, a'i'ant adore la fainte epine
ii P. R. & communie a la melfe , fortic
de l'Eglife parfaitement guerie.
La femme d'un Procureur norame
Durand , malade depuis deux ans d'un
vomiiTement continuel, qui lui faifoir
rejetter routes forces de nourriture ,
s'etant fait porter a P. R. , & y a'fanc
adore & baife la fainte epine , elle
obtint une guerifon parfaite. Quantite
d'autres perfonnes furent gueries de
dirferentes maladies (86). Mademoi-
felle Portelot , fille d'un Procureur ,
malade depuis trois ans fans pouvoir
fortir du lit, fut guerie au bout d'une
neuvaine a la fainte spine, &c alia a
P. R. deux jours apres. Une religieufe
Urfuline de Noi'ers, etique & paralyti-
eue depuis deux ans •, une autre Urfu-
line de Pontoife ; une religieufe du
Threfor ; une religieufe de la Con-
gregation de Notre-Dame de Pro-
vins , &c., furent autant de temoins
vivans des merveilles que Dieu faifoit
eclater par la vertu de la fainte epine
en faveur d'une maifon calomniee 8c
perfecutee. Deux religieufes de P. R.
des champs furent gueries, l'uned'una
paralyfie dont elle etoit attaquee depuis
(?9) On a drefle daas le tcms des relations d«.
glus de (juaire-viBjts,
-ocr page 405-
401 HlSTOIRE EE Po RT-ROi'AX.
quaere ans, 1'autre d'une fciatique dont
elle foufFroit depuis plufieurs annees,
en appliquant fur elles des linges qui
avoient touche a la fainte epine (87).
Il eft eft vrai que routes ces guerifons
eroienr operees fur des femmes ; mais
on n'avoit pas encore alors trouve ces
raifonnemens infenfes de certains faux
theologiens (8 8), qui accables par le
poids des miracles qu'on leur objecle ,
atrribuent, a l'exemple des libertins, a
la nature ce que la raifon eclairee par
la lumiere de la foi avoit jufqu'ici cm
ne pouvoir etre que l'effet de la route-
puiflTance de Dieu. Parmi cegrand nom-
bre de miracles, il y en eut un qui
fit beaucoup plus d'eclat: ce fut celui
que Dieu opera fubitement fur Made-
moifelle Baudran. Les medecins & les
chirurgiens qui avoient vu le mal etanc
venus pourfaireToperation furentdans
le dernier etormement, en la voi'ant
guerie , & s'ecrierent que e'etoit la le
plus grand miracle qui fe fut encore
fait par la fainte epine, & qu'ils l'ef-
timoient autant que la refurrection
(87) Voi'ez la lettre 870    1R1, p. its. Lett. 894.
de la mere Angelique a la    Lett. 897. Lett. 898. Lett.
Heine de Pologne, T. 5 ,    899. Lett, 904. Lett. 909,
p. 166. Lett. 871 , p.zfii?,    913. 914. 919. jzS.
170. Lett. 875 , p. 171. (88) Auteur des Itlirtti
Lett. 875; , p. 17 j. Lett,    (ptetendues J tbioicgiijuef*
-ocr page 406-
F. Part ie. Llv. IX. 403
d'un mort. C'eft certe penfionnaire qui 16 <G,
eft peinte avec Mademoifelle Perrier
au-cleiTus de la grille de P. R. de Pa-
ris (89).
Les religieufes de P. R. loin de fe
prevaloir de ces merveilles que Dieu
operoit en leur faveur, gardoient le
filence, fe contentant de s'en edifier
& d'en remercier Dieu. On eft eton -
ne de voir jufqu'ou alloit leur referve
a ce fujet. » Pour moi , difoit la mere
>» Angelique (90), jevousdirai que je
« ne faurois approuver rant de recher-
h ches. Dieu fait pourquoi il fait ces
» miracles, il en tirera fa gloire en
» la maniere qu'il lui plaira , fans qu'il
» foit befoin que nous nous en me-
»» lions ni que nous faflions autre chofe
« que d'adorer fa divine providence ,
s> & d'admirerfa bonte avec une grande
» humilite &c reconnoiflance. Cela doit
» plutot fervir a ceux qui viendront
» apres nous, pout leur faire reverer
*» la conduite de Dieu, qu'a nous en
» diftraire. Le monde en fait a (fez de
" bruit ». Ce n'etoit point par indiffe-
rence que cette fainte abbeile tenoit
(89) Ce miracle opere    annee , rendue par MM.
fur MademoifeHq Bau-    de Contes & Hodencq ,.
dranlei7Mai i6(7> fut   glands Vicaires de Paris.,
conila.e par une fentence (90} Leu. y.ij».
du %) aoOit de la-, ruims
-ocr page 407-
404 HlSTOIRE DE PoRf-ROrAL>
"" 107^7 ce Engage, elle fouhaitoit meme que
Ton fit uii «'/*« £/evz war? de ce qu'on
€n apprenoit (91). Mais c'eft qu'elle
craignoit le peril, auquel l'eclat de
eesmerveillesexpofoit l'humilite defes
religieufes,qu'elfes nepriiTentunevair.e
complaifance
dans les ceuvres de Dieu
(92.) , & qu'elles ne fuflentpas aflez re^-
eonnoilTantes deces faveurs (93).
rxvi.
         Dieu ne fe conrenta pas de confon-
Biui fufdt(rcjre par Iui_mcme les ennemis de P. R.
res en juftifiant par des miracles eclatans
aTpCR.tCU" * ^innocence de ces vierges chretiennes
miile de m. que l'on perfecutoitinjuftement; il fuf-
infince S0I> Clta encore un homrne extraordinaire»
3ui par des lettres pleines d'une force 8c
'un fel inconnu jufqu'alors , devoila
a la face de Funivers les erreurs monf-
trueufes de ces perfecureurs , 8c les
couvritde eonfufion. C'etoit M. Blaife
Pafcal que Dieu avoit conduit l'annee
precedente dans la folitude de P. R.,
pour s'y confacrer a la penitence, 8c
fervir de compagnon aux defenfeurs
de la verite , dans leurs travaux litte-
raires.
M. Blaife Pafcal defcendoit d'une
ancienne famille d'Auvergne, qui avoit
(■91) M. de Pomchateau le Secretaire del* SteEpitie.-
fe charges dc faire- cet (<n) Lett. 910.
feat, ce qui le fit apjcllet (93) Lcttt. 8j6.
-ocr page 408-
I. P ARTIE. LlV, IX. 405
&t$, annoblie' par Louis XI, en confe-
quence des fervices que lui avoit ren-
du? Etieane Pafcal Maitre des Reque-
tes. Le pere de Blaife Pafcal fe nom-
moit auili Etienne , 8c etoit fils de
Martin Pafcal Threforier de France ,
&c de Marguerite Pafcal de Mons, fille
duSenechal de Clermont. M. fori pere
l'aiant envoi'e a Paris pour faire fes etu-
des de droit, le recommanda a M. Ar-
nauld l'Avocat qui etoit auffi d'Auver-
gne. Lorfque M. Etienne Pafcal fut
revenu a Clermont, il y acheta une
charge d'Elu, puis il devint fecond
Prefident de laCour des Aides. Il epou-
faen 161 8 Antoinette Begon , dont il
eut plufieurs enfans : 1 *.. Le premier ,
ne en 1619 , mourut auffi-t6t apres
ion bapteme ; z". Gilberte , nee en
1,620, marieeen 1641 a M. Florin Per*
rier Confeiller en la Cour des Aides de
Clermont : 3 °. M. Blaife Pafcal ne le
1.9 juin 1613 : 40. une fille, nommee
J.aqueline , nee le 4 odobre 1615; elle
fat religieufe a P. R, M. Pafcal ai'ant
perdu fon epoufe en 1616, vendit fa
charge a fon frere, &mit la plus gran-
de partie de fes biens fur l'Hotel de
ville de Paris, 011 il fe retira, pour
s'appliquer a l'education de fes enfans
j^irtpHt A ceile de Blaife Pafcal, a qui
-ocr page 409-
40^ HlSTOIRE DE Po'RT-ROlAI.
' 1(j,:<j, il ne donna point d'autre maitre que
lui-meme. On fait quel progres fir dans
les fciences humaines le jeune Pafcal ,
furtout dans les mathematiques, qu'il
apprit d'une maniere furprenante, com-
me on peut le voir dans fa vie.
txvii.
         Jaqmline Pafcal donna aufli des 1'age
jaquelme je pjus tenjre £es marques extraordi-
3>afcal. Son r                     .                 . 1
•efprit. ses ta- naires d elprit. A huir ou dix ans elie
jeus.
            compofoit des vers qui etoient admi-
res de toucle monde , meme a la Cour.
Elle en fit en 16 3 S* fur la grofleife de
la Reine , qui prenoit plaifir a la voir
8c a lui parler. Cette annee M. fon
pere fe retira en Auvergne, de crainte
d'etre mis a la baftille, parcequ'il etoit
foup^onne d'avoir eu part a quelques
paroles feditieufes qui rurent dues chez
M. le Chancelier a l'occafion des re-
tranchemens qu'on avoit faits aux ren-
tes de 1'hotel de ville. Au commen-
cement de l'annee fuivante (1646) le
Cardinal de Richelieu eut la fantaifie
de faire jouer une comcdiepar de jeu-
nes filles. Il chargea de cette affaire
la Ducheffe d'Aiguillon fa niece, qui
choifit la jeune Pafcal pour actrice. La
<petite apprit fon role & le joua avec
rant d'agremenr qu'elle ravit tout le
■monde. Apres la comedie, voi'ant qu'on
xiq penfoit point a la prefenter a M. le
-ocr page 410-
1. P A R T I E. Liv. IX.       4O7
•Cardinal, comme on en etoit conve-
tiu , elle s'approcha de lui. Le Cardi-
nal la prit &c la mit fur fes genoux;
elle avoir alors rreize ans , mais elle
patoiflbit a peine en avoir huit. Alors
elle fe mita pleurer , 8c recira a fon.
Eminence les vers qu'elle avoir fairs
pour demander la dehvrance de M. fon
pere. Le Cardinal l'aiant accordee , la
petire ajouta d'elle-meme: Monfligneur
j'ai encore une grace a demander a votre
Eminence :
le Cardinal ravi de fa gen-
tilleiTe , lui ai'anr repondu: Demande^
tout ce que vous voudre^ j tu es trop
aimable
, on ne peut te rien refufer •
elle lui dit: » Je fupplie votre Emi-
» nence de trouver bon , que rnon
» pere ait l'honneur de la remercier
« de fa bonte ». A quoi le Cardinal
repondit : Non feulement je vous Iac-
torde
, mais je le Jouhaite ; qu'il me
vienne voir
, & qu'il mamene touts
fa famillc.
M. Palcal a. qui on man-
da tout cela, partit aufli-tot pour Pa-
lis, & fe rendit a Ruel, pour faluer le
Cardinal, qui ai'ant aupris qu'il etoit
feul, lui fit dire qu'il ne le vouloit
fioint voir fans fa famille. Il revint le
endemainavec fes trois enfans, & fut
tres bien re^u du Cardinal : il lui dit
,cu'il ptoit ravi de fayoir rendu a une
-ocr page 411-
4©S HlSTOIRE DE POK.T-ROI At.
&6c6, famille qui clemandoit toute fori ap-
plication ; &c il ajouca : Je vous recom-
mande ces enfans , J'en feral un jour
qudque chofe it grand.
Toute cette
aventure » ne paroillbit avoir lien
» que d'agreable felon le monde ( com-
me le remarque Mademoifelle Perrier
de qui on apprend ces faits ) ,& que
» de capable d'en infpirer 1 amour.
h Cependanc ce fut par la que Dieu
» conduiiit la famille de M. Pafcal
» au lieu ou il avoit deftine de lui pro-
w curer les mo'iens de le connoitre ,
» afin quelle fe donnat pleinement a
» lui » ; ce qui arriva de la maniere
que nous allons le rapporter.
txvni. Peu apres, M. Pafcal fut envoi'e en
m. Pafc-ii Normandie, ou il y avoit beaucoup
»ere e(l rait ,            , ,                        /                  .              r
imenJ.nu de de troubles, poury ctre Intendant con-
oia[ferof'fflJ°^nt:ement: avcc ^" ^e ^ris> Maitre
& fafiiie ja- des Requetes. Il mena toute fa famille
l!ft1ngea=ntS'yavec lui & 7 demeura jufqu'en 1648.
par la vivaci- La Cour fut £ contente de fon admi-
Ieur ef"niftration , qu'elle lui donna des let-
tres de Confeiller d'Etat. Blaife Pafcal
fit voir a Rouen, pendant que M. fon
pere y etoit, la viyjeite de fon efprit
& de quoi il etoit capable, par les ex-
periences qu'il fit, entr'autres fur le
vuide. Ce fut dans ce terns, que par
#n effort prodigieux d'efprit, ilinven-
ta
-ocr page 412-
•I. Partir L'iv. IX. 409
ta- la machine anthmetique , n'aiant
encore que vingt ans , mais il fut
piufieurs annees a la perfe&ionner.
» Il faifoit, dit M. Fontaine ( 94) ,
» que de petites roues fans raifon ,
» ou etoient fur chacune les dix pre-
". miers chifFres , rendoient raifon aux
» perfonnes les plus raifonnables ; &c
»
il faifoit en quelque forte parler
» les machines muettes pour refou-
w dre en jouant les difficultes des nom -
» bres qui arretent les favans ». Mais
cela lui couta tant d'application & d'ef-
fortd'efprit, qu'ilen fut malade trois
ans. II obtint du Roi en i 649 un privi-
lege dans lequel on trouve l'idee decette
machine.
Mademoifelle Jaqueline Pafcal
fe diftingua auffi a Rouen par la
beaute de fon efprit •, & dans ce pais
qui a donne a. la France fes plus grands
poetes , elle emporta a l'age de 14 ans
environ , le prix de vers qui s'y don-
ne chaque annee, le jour de la Concep-
tion. Ses belles qualites la faifoient
defirer dans toutes les compagnies,
ouelle etoit toujours rec;ue avec le plus
grand accueil. On lui prefenta divers
partis, mais Dieu permit qu'il y eut tou-
jours quelque chofe qui empecha la
concluhon d'un rnariage.
frt) T„ x p. 54-                                     „ •
Tome III.                             s
-ocr page 413-
410 HlSTOIRE ItE PoRT-ROl'At..
./.^         Plus le frere & la fceur avancoienC
en age, plus on remarqnoit en eux
cette innocence de moeurs, qui fait
les honnetes gens da monde, mais avec
laquelle on eft encore bien eloigne de
Dieu, lorfqu'on aime les divertifiemens
qui ne peuvent s'accorder avec ion ef-
prit. A Fegard du pere , il avoit de la
piete, mais elle n ctoit pas eclairee.
Il ne connoifToit pas encore les devoirs
de la vie chretienne, & il croioit pou-
voir allier des vues de fortune avec 1'E-
vangile. Mais Dieu qui avoit des vues
demifericordefurlui & fur fa famille,
permit qu'il lui arrivat un accident qui
fut l'occafion de fa converfion & de
celle de fes enfans.
t.xix.         M. Pafcal s'etant calle la jambe dans
oecaflonde }e mols fe janvjer 1£4<j fe mit entre
<Ae m. Pafcal les mains de deux gentilshommes vol-
liecelk d'e fts ^nS ^e ^-0lIen J ^ MOlQIlt beaUCOUp
. t»f*as, de reputation pour ces fortes de maux.
Cesdeuxgentilshommesetoientfreres,
de la famille des Bailleuls, & s'appel-
loient, l'un M. de la Boutheillene ,
1'autre M. Deflandes (95). Des leur
jeunefle on avoit remarque en eux beau
coup d'adreiTe pour remettre les mem-
!
(9S) M. Deflandes a   T. t. p. j 5i. ) & un«
/ta un fijs religieux dc la   fi!Js religicufe' a p. R.
frape , & un autre more   nominee fecur Jeanne ds
ffffififf 4e h ft- i f 01K'   ?W.te Aldegonjic,
-ocr page 414-
------------ , hwpmw mtm------—
I. Par tie. Liv. IX. 411
l>res rompus & dcmis ; mais* comme \6\6%
ils ne vouloient pas courir les rifques
de faire quelque fame en fe nam feule-
ment a. leur induftrie , ils avoient ap-
pris 1'anatomie & la medecme. Dieu
leur fit faire de ce talent un ufage bien
different de celui qu'ils penfoient, car
ils n'en faifoient d'aboid qu'un amufe-
ment. Il y avoit pres d'eux un grand
ferviteur de Dieu, Monfieur Guille-
bert, cure de Rouville , a qui M. de
faint Cyran a ecrit une excellente let-
tre fur la vocation aux charges eccle-
fiaftiques. Il conduifoit parraitement
fa paroiffe & faifoit des inftru<Slions
admirables. On venoit l'entendre pre-
cher de tous les environs •, & il y avoit
meme des officiers du Parlement de
Rouen , qui louoient des appartemens
a Rouville , pour y venir coucher les
famedis. Meffieurs de la Boutheillerie
& Deflandesetant venus aux fermons
de M. Guillebert, en furent fi tou-
ches , qu'ils le prierent de vouloir bien
les faire entrer dans la voie du falut.
Ils s'abandonnerent entierement a fa
conduite , & ne s'occuperent plus qu'a
leur falut & a exercer la charite envers
le prochain. Ils firent batir chacun un
petit hopital au bout de leur pare. M.
Deflandes mit dix lits dans le fien •, &
Sij
-ocr page 415-
4H HrSTOlRE DE PoR.T-R.OlAL.
16 < 6,~~ ^' ^e ^a ^oatheillerie en mit vingt. Us
recevoient tous les paavres malades qui
fe prefentoient, & les traitoient fort
charitablement, leur fervanc de mc-
decins & de chirurgiens. Voila ceux
que Dieu deftinoit dans l'ordre de fa
providence , pour faire entrer M. Paf-
cal & route fa famine dans la voie du
falut.
M. Pafeal a'iant prieces Meffieurs de
lui remettre la cuiflfe , ils y travaille-
rent,& vinrentpaffer quelque tems chez
lui. Leurs difcours &c leurs exemples
y opererent bientot un grand change-
ment. On vonlut lire les livres de pie-
te qu'ils lifoient, afin de s'inftruire de
la religion comme ils 1'ecoient. Ce fut
ainfi que la famille de M. Pafeal com-
menca a prendre connoklance des ou-
vrages de Janfenius , (par la lecture du
difcours fur la reformation de L'homme
inurieur,
dont il eft auteur •, de ceux
de M. de faint Cyran , de M. Arnauld
& d'autres de ee genre, ) dont la lec-
ture ne fit qu'augmenter le defir qu'ils
lxx avoient de fe donner a Dieu.
Biaife pafc»l M. Blaife Pafeal le fils fut le premier
^diT'lle" touche ; il comprit alots que la reli-
Pieu,
          g'on chretienne oblige a ne vivre que
tofatZvrh Pour Dieu ' * ne rechercher que lui,.
g!« '4e fop £c a ne vivre que pour lui. Il renoncg,
mm                          * *'                     *
-ocr page 416-
I. P A RTII. L'tV. ltf. 41 j
& toutesles recherches curieufes , aux- ~^6~7gT
quelles il s'etoit applique jufqu'alors
& ne fit plus d'autre etude que celle
de la religion. Il tacha d'infpirer les
fnemes fentimens a. fa focur Jaqueline,
& reuffit, qxioique avec beaucoup de
peine , par fes difcours & fes exem-
ples a lui perfuader de ne plus penfer
qu'i Dieu, dont elle lui temoigna tou-
jours une grande reconnoiflance , fe
regardant comme fa fille. Elle fut me-
me plus fidele que celui dont Dieu
s'etoit fervi pour la mettre dans la
bonne voie •, car elle y perfevera , au
lieu que fon frere regarda un peu derrie-
re lui. Elle avoir alors vingt ans, &c
etoitrecherch.ee en manage parunCon-
feiller du Parlement de Rouen. Depuis
ce terns elle renonca a tous les divertif-
femens du monde , &; penfa a fe fairo
religieufe , etat pour lequel elle avoir
eu jufques-la. beauconp d'eloignement^
Le frere Sc la fceur porterent en- LXXi.
fuite M. leur pere a fe donner pleine- Converfion>
v t^-         r                  ,-, c           r                 dcM. Pafc.il
ment a Dieu , ce qu il ht avec une ic pere & de
grande joie que Dieu lui .confervaMadame Per-
jufqu'a la mort. Tout cect fe paftoit en AWs import
1646. Sur la fin de la meme annee , thnt„ <*e M;'
tt o it 1             r» • '                         r Guillebe'ft a-
M. & Madame Perner etant venus a Madame p«--
Rouen; touches de la facon de penfer "er-
& defe conduire de leur familledls ne
S lij,
-ocr page 417-
414 HrSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
~6 £ crurent pas pouvoir mieux faire que
de l'imiter : ainfi la grace de Dieu fe
repandit auffi fur eiix, & ils fe mirent
fous la conduite de M. Guillebert.
Madame Perrier , qui reuniflbit en
fa perfonne tout ce qui peut plaire au
monde , y renonca genereufement a
1'age de 2 5 ans. Elle demeura a Rouen
{>endant deux ans , & elle edifia toute
a ville par fa piete folide & fa modef-
tie dans les habillemens. Lorfqu'elle
fut obligee de retourner a Clermont,
M. Guillebert lui donna cet avis im-
portant , de prendre garde de ne pas
Faire ce que font fouvent les Dames
quiqui ttent les panares par picte , &
les mettent fur leurs enfans ; ce qui
eft plus dangereux pour ces enfans >
en ce qu'ils y mettent leurs cceurs ,
que pour les meres qui en connoiuent
le mal. Madame Perrier profita de cet
avis,
txxir.
        Cependant l'application que M. Blai-
Paa-ai re- ie Palcal avoit donnee aux lciences,
vicnti Paris, \u[ avoit tellement derange la fante ,
& alfiftc aux           .           / i •        i • j°                   I
nrmons de que les medecins lui ordonnerent de
m. singiin a- quitter toute etude. Lorfqu'il fe porta
vie Mile foT.             .,                 \ r> •               >{ i
fccur.          mieux , ll revint a Fans avec Made-
moifelle fa freur. Les fermons de M.
Singiin faifoient alors grand bruit. En
ai'ant entendu parler , ils y ailerent 5i
-ocr page 418-
1. Parti*. Liv. IX. 415*
gouterenr beaucoup fes inftrucHons , j 6 c <j
qui produifoient de grands fruits. lis
fe firent un devoir d'y affifter avec
afliduite. La maniere dont M. Singlin
parloit de la vie chretienne leur pa-
rut remplir Pidee qu'ils en avoient
concue depuis que Dieu les avoit tou-
ches , & ce fut ce qui les attacha cane
a le fuivre.
Mademoifelle Pafcal aiant fu que Lxxtrr.
M. Singlin conduifoit toute la maiibn Mile>^ar"!
Jt>                        r \ r r ■             f • r Penleafe'ai-
de P. R., penfa a le raire rehgieufe « reiigieufe-
dans ce monaftere. Elle communiqua *£; r^fu(|on
fon deflein a M. fon frere, qui la for- fon confeme-
tifia dans fa refolution. Mais comme j*{£ p*ff^
ils n'avoient aucune habitude dans le pere,
cette maifon , ils s'aviferent d'en par-
ler a. M. Guillebert , qui demeuroit
alors a Paris , &c qu'ils favoient etre
fort lie avec ce monaftere. Ce fut
lui qui mena Mademoifelle Pafcal a la
mere Angelique. Depuis ce terns-la.
elle continua d'aller a P. R. , & elle
fe mit fous la conduite de M. Singlin.
M. Pafcal le pere erant revenu a Pa-
ris aumois de mai 1648 , M. Singlin
I
i avoit remarque dans Mademoi-
lle Pafcal routes les marques d'une
veritable vocation a l'etat religieux ,
jugea aproposqu'on en parlata M. fon
pere. Quoique ce bon pere fut biem
S iv
-ocr page 419-
4 I6 HfSTOIRE DE PoRT-Roi'lL.
" j(jcg. aife cle voir fes enfans fe donner plei-
nement a Dieu , ceperidant l'affeclion
tendre qu'il avoir pour fa fille 1'empor-
tant en cette occalion , il declara qu'il
ne pouvoit confenrir a ion entree dans
la religion. Maderaoifelle Pafcal ne
diminua rien pour cela de fa ferveur »
&c M.. fon pere lui lailfa une enriere li-
berte de vivre chez iui comme elle
voudroit , la priant feuiement de ne
le poinr quitter. Elle fe conduifoit par
-.. les avis de la mere Agnes , dont elle
recevoit fouvent des lettres , & on lui
envoioit de P. R. les billetsxle chaque
mois. La mere Agnes lui en ai'ant en-
••'                                   b. • . i                         i
voie un , qui pano.it ae la mort de
Jefus-Chrift , elle medita avee grand
foin ce myftere , & Dieu lui donna
fur ce fuje.t des penfees admirables »
qu'elle ecrivit & qu'elle envoi'a a P. R.
Ai'ant enfuite accompagne M. fon pera
en Auvergne , oil elle demeura dix-
fept mois , vivant dans une granda
retraite & uniquement occupee de la
priere & d'eeuvres de piete, elle eut la
confolation de voir Madame Perrier
fa fceur , aufli-bien que fon epoux per-
feverer dans le genre de vie qu'ils
avoient embrafle , & prendre un foin
tout chretien de leur petite famille.
. Pen de terns apres le vo'iage d'Au-
-ocr page 420-
T. Fa&t ie. Llv. IX. 417
Tergne, M. Pafcal le pere mbuttit a i6<<£..«|
Pans le 14 feptembre 1651. Il y avoic
rnene , depuis qu'il y demeuroit, une
vie fi exemplaire , que M. Loyfel cure
de faint Jean en greve , dans la pa-
roifTe duquel il etoir, crut devoir faire
fon eioge apres fa more; ce qu'il n'avoit
jamais fair a l'egard d'aucun de fes pa-
toifliens.
Mademoifelle Pafcal n'eur pasplu-
tot figne les partages de la fucceffion,.
qu'elle quitca le monde avec une tran-
quillite & une joie parfaite , n'etant
agee que de 16 ans Elle encraa P. R.
le 4 Janvier 1651 , & fir profellion en-
16 5 3 , fous lenom de foeur Jacqueline
de fainte Euphemie;
M. Blaife Pafcal fon frere ne put txxtv.' .
alors gouter certe retraire , • parcequ 11 Pafcai s-en_-
n'etoic plus le meme qu'auparavant. g*ge infenfi--
Gi •         • •          r             /       bkment danj"
Offline on lui avoir interdit tout etu- ]e monde. it'
de , il s'etoit engage infenfiblement a s'oppofe £
• 1              ] \ .             \ r' 1          l'entree en re- -
revoir le monde , ajouer , ale divemr. ijgjon de
Au commencement cela etoit modere •, Mlk f»fcmi!;*
mais enfinilfelivra tour entier a la va-
nite , al'inutilite, au plaifir & a 1'amu-
fement, fansfe laiiTer aller cependant
a aucun dereglement honteux. La mort
de M. fon pere lui donna encore plus
de facilite- & de moien pour continues
ce-genre-devie; Cechangement de M*-
S v<
-ocr page 421-
4t8 HlSTOIRE DE PORT-ROlAt;.
Pafcal fait voir combien certains re-
in edes , fur-tout la diilrpation, les de-
laflemens que Ton conleille fi fouvent
aux malades , font dangereux. Sa foeur
lui demanda par une lettre des plus ten-
dres , fon confentement pour entrer en
religion : ce n'eft pas qu'il lui fut ne-
cenaire , mais feulement comme elle
le dit elle-mcme, pour accomplir avec
joie
, avec repos d'efprii', avec tranquil*
UU
ce qu'elle defiroit.. M. Pafcal lui
demanda d'attendre deux ans : puis
s'etant laifTe gagner par M. d'Andilly ,
il fe rabattit a fix mois , & enfin il lui
dit, qu'il aimoit autant que ce fnt a la-
Trinite comme elle le defiroit, que
quinze jours apre.s-, il fit encore plus
de difficulte pour fa profeftion. Lorf-
qu'il fe fut determine a donner une
dot, la mere Angelique lui ai'ant fait
clire qu'il fondat fon cceur pour ne;
point agir par un efprit humain ; qu'elle
aimoit mieux qu'il ne donnat rien que
de ne le point fairs par l'efprit de Dieu,
il en fut extremement furpris : La me-
re: Angelique lui dit alors : » Nous
i> avonsappris, Monfieur, defeuM.
me, de faint Cyran , a ne rien recevoir
a*, pour la maifon de Dieu , qui ne
j>; vienne. de Dieu.. Tout ce qui eft
m, fajtjjarun. autre; motif que. la cha-
-ocr page 422-
I. Partte. Liv. fX. 415?'
» rite , n'eft point un fruit de l'efprit ""TiTTT"
» de Dieu, &: par confequent nous
■» ne devons point le recevoir «.
Dieu qui avoir des vues de mile- nefhSffrft
ricorde fur lui , fe fervit de fa pieufe le a Dieu par
four qu'U avoir fait entrer lui-me- £ S^S
me dans la voie dufalut , pourle rap- Divers evene-
peller a lui dans le terns qu'il etoit SSX&fc
le plus pres de prendre des engage- va-fion-
mens avec le monde : ce fut vers Tan
16 5 4. ll paroit que le Seigneur le
pourfuivoit depuis longtems , comme
il l'avoua lui-meme dans la fuite. La
providence difpofa divers evenemens,
pour le deracher peu a peu , de ce qui
etoit l'objet de res paflWis. Un jour
de fete , etant alle a la promenade ,
felon fa courume , dans un caroife a.
quatre chevaux, au pont deNeuilly,.
les deux premiers prirenr le morsaux:
dents a un endroit du pont 011 il n'y
avoit point de garde-fou , & fe preci-
piterent dans la riviere : comme leurs;
traits fe rompirenr , le caroffe demeu-
ra fur le bord. Get accident fit pren-
dre a. M. Pafcal la refolution de renon-
cer a fes promenades & de mener unev
vie plus retiree. Mais il etoit necef-
faire que Dieu lui ora le vain amour:
des fciences , auquel il etoit revenu v>
ce qu'il fit par une; virion , dont M^
-ocr page 423-
41Q HlSTOIRE DE PoR.T-R.Oi'AI.
" i6<\6." Pa^al na jamais parle a perfonne , fi
ce n'eft peut-etre a fon confefTeur.
Qn n'en a eu connoifTance qu'apres fa
mort, par un eerie de fa main qui fut
Crouve \$6) fur lui. Voici ce qu'il con-f
tient 8c. de quelle maniere if eft figu^»
re. 11 faut feuiement remarquer , qu'on
a mis en caraclteres aajiqucs cequeM^
Pafcal avoit fpuiigne..
L'an de grace 1^4.
LXXVI-
ydiondeM. Lundi 13 Novcmbre , jour de S. Clement
PAfca]..            Pape & martyr, & autres au martyrologe.
Veille de S. Chryfogone martyr, & autresv
Depuis environ dix heures & dem ie da
foir , jufques environ mumit & demi. (97},
^_---------------------Peu------'-------->-----------
Dieu d'Abraham , Dieu d'lfaac , Dieu de;
Jacob ,
non des philofophes & des favans*
{$6) L'origmal. de" cct   qui les trouva , les remit
Sprit eft dans la biblio-   a Madame Perrier, qui,
tfaeque de Saint Germain-    las fit voir a plufeuts de»
des-pres.,                           fes amis. Apres la mort
(97) Cette vifi6n fe    de" Madame Perrier, ar-
ttouva ecrite <h la main    rivee en 16^7 , Monlleuc-
de M. Pafcal, fur un pe-    fon fiis & Msldemoifel-
tit-parchemiu plie , & fur   les 'Perrier comrnuni-
uji-papierecrirde, lame-   querent cette piece a unr
nje main. Ces deux pie-    Carme DrchaufTe de leurs
ces , d«nt l'une etoit- une    amis, & fort eclaire , le-
eppie fidele de l'autre ,    quellacopia , ,&: fitdefius*
efcient coofiies dans la.  un cammenraiie de zo..
v^-ft? de -M. Pafcal , qui    pages in fol. qui font d.ins
d?puis 8; ans preiwit la    la.bibkotheque des-Pore*,
jwiiw) de ks coudre.&. de?    de l'Oratoire dc Ckr-
cpuJrclotfqu il changeok.  monu ..
^M&tfr Le... demsitiqiiei
-ocr page 424-
T. Parti e. Ziv. /X 42r
, Certitude, certitude, fentimens , vue ,
joie , paix.
Dieu de Jefus-Chrift.
Deummeum & Deurn vejlrum. Jean X. 17.
Ton Dieu fera mon Dieu. Ruth.
Oubli du monde & de tout, hormis Dieu.
1'l.nefe trouve que par les voies enfeignees.
dans l'Evangile.
Grandeur de l'ame humaine.
Pcre jufte , le monde ne t'a point coiintts
comme je t'ai connu. Jean 17.
Joie , joie , pleurs de jpic..
Je m5en fuis fepare.
Dereliquerunt me fontem aqua viva.
Mon Dieu me quitterez-vous ?
Queje nenfois point fipariiternellement;.
Cette efl la vie eternelle , qu'ils te connoif
fent feul vrai Dieu , & celui que.tu as
envoli.
Xefus-C hrifil
J ejus- Chrift.
Jefus-Chrifi.
Je m'en fuis fepare yje Vaifui , renoneii,
Grucifie,
Que je nenfois jamais fepare.
Dieu ne fe conferve que par les voies en*-
feignees dans l'Evangile,
Rtnonciation totale & douce.
Soumiilion totale a JefuSrChrifl: &: a mon
Direcleur.
Eternellement en joie pour un jour d'e-r
xercice fur la terre. (98)
: Non oblivifcar fermones tuos.amen,
(98) Ces deux lignes ne - bouillees. MailemoiTelle'*
fonc pas dans ^original-en Marguerite Perrier y a.<
pavchemia ., n ais dans joint deux pages in-4. de;
celui qui eft en papier , commentaires,.
. akrUsL font foit bit-.
-ocr page 425-
42 2 HrSTOIRE DE PoRT-ROlAT^
"' i6<6. ^a ^c£Ur de Monfienr Pafcal ge-
iXxvir. miflbit fans ceffe de voir celui, qui
™„,NorUve!!e lu* avoit fait connoitre le neant
converfion de , . r .               ,          , ,             . .
M. Pafcal. des choies du monde , s y plonger lui-
meme de plus.en plus. Elle lui par-
loit lorfqu'il venoit lui rend re. vilite ,
avecautant de douceur que deforce,
mais ii la laifloit dire. Enfin Diem
commen<~a a le toucher de nouveau
vers la fin de feptembre •, & le jour
de la Conception, 8 de decembre fui-
vant de Tan 1654 , il acheva fon
GEuvre. Comme il etoit avec fa fccur,
le fermon etant venu a fonner , il la.
quitta , &c entra dans l'Eglife au mo-
ment que M. Singlin montoit en
chaire. Son inftrudion lui parut fi
proportionnee aux circonftances dans
tefquelles il fe trouvoit , qu'il ne put
s'empecher de s'en faire l'application;
Le predicateur park en particulier ,,
avec beaucoup de feu,fur Tabus qui re-
gne dans les engagemensque l'onprend
par des vues humaines & fans confiuV
ter Dieu , foit en entrant dans des
charges , foit en fe mariant. M. Paf-
cal en fut vivement touche , & s'en
ouvrit auiTi~tot a fa fceur Jacqueline
de fainte Euphemie, qui fit ce qu'elle
put pour augmenter ce nouveau feu.
Elle manda le meme jour cette bonne
liouyelle: a-Madame Perrier.,
-ocr page 426-
I. Par t i e. Liv. IX. 4* $________
Dans une feconde lettre datee du 16^6.
25 Janvier 1655 , elle confirma cette lxxviil
agreable nouvelle , & entra dans un S&^£S
grand detail fur ce changement fi heu- <fc m„ sin-
reux 6c fi deilre. Nous apprenons par fe* pan/deli
cette lettre que M. Singlin voulut bien reuanc.
fe charger de la conduite de M. Paf-
cai a la lollicitation de la fceur de fainte
Euphemie , qu'il avoit conftiruee la
direclrice du nouveau profelyte , a-
vant que de fe determiner a le recevoir,
Le fage diredeur , jugeant que la re-
traite etoit necefTaire a ce penitent,
l'ui confeilla de faire un voi'age a la
campagne , pour etre plus a foi qu'ii
ne l'etoit a Paris, 011 M. le Due dc
Roannes fon intime ami l'occupoie
beaucoup. Le nouveau converti per-
fuade lui-meme de la neceffite de la
fblitude , partit le lendemain des Rois,
7 Janvier 1655, avec M. de Luines ,
pour aller dans une de fes maifons..
Mais n'y etant pas afTez feul a fon gre,
il obtint une charnbre,,ou cellule par-
mi les folitaires deP.R., d'ou il ecri-
vit a la fceur Euphemie , temoignant
une extreme joie de fe voir loge& traite
en Prince, mais en Prince , au juge-
ment de faint Bernard ,x dans un lieu;
folitaire, 011 Yon f'aifoit profemonde,
grariquer la pauvrete;.
-ocr page 427-
4'1"4 HlSfOlRS DE pQRT-RolA't."
n~"' /,r ' La fceur Euphemie , qui avoit ait-
1656.
           ,, r . r           ., 1
txxix. tent d eipnt que de piere , fit reponie
Etttre de laa M. Pafcal, par une lettre c!u 19 jan-
four Euphe- •         >           y \ i        1          u             \
niieiM. Paf-vier i(35 5 , (99) aans laquelie, aprcs
calfon fterc. avoir plaifante fur ce qu'il etoit fi gai
(kCi rejoui dans fa retraite, ce qui fern-
ble ne pas convenir a un penitent, elfe
ajoiite qu'elle s'en rapporte cependanc
bien aM.deSaci. EUe le ioue defon im-
patience a quitter tout ce qui a quelque
apparence de grandeur , &c temoigne
de l'etonnement de la grandeur des gra-
ces que Dieului a faitesfi promptement
apres y avoir apporte tant d'obftacles;
Elle lui dita l'occafion de la cuiliier de
bois, & de la vaiifelle de terre , dont
il avoit parle dans fa lettre , que cefl
for & les pierres precieufes du chrijlia*
nifme.
, qu'il n'y a que les Princes qui
in doivent avoir a leur table
, qu'il faut
itre vraicment pauvre pour meriter cet
honneur.
Pour acquerir cette princi*
paute , c'eft de faire comme ii on l'a-
voit deja,afindarriverpar l'appauvrif-
fement a la pauvrete , comme on va de
Phumiliation a I'humilite. Quant a ce
qui regarde le regime de vie que menok
M.Paical & qui fembioit contribuer a. fa
fame, qnoiqu'il fut contraire a I'ordon-
nance des rnedecins, la fceur Euphemie
(fy) Recueil de pieces, p. i$8t'.
-ocr page 428-
. I. Partie. Ltv. IX. 41 f
iui dit agreablement >> J'ai eprouve la
» premiere que ia fame depend plus de
» Jefus-Chrift que d'Hypocrate , 8c
" que le regime de Tame gucrit le-
»* corps, 11 ce n'eft que Dieu veuilie
» nous eprouver, & nous fortifier par
» nos infirmites. Il eft vrai que c'eft
» un grand a vantage d'avoir alTez de
m fante pour pouvoir faire tout ce
0 qu'on nous confeille , pour gue-
» rir notre ame *, mais ce n'en eft
» pas un moindre de recevoir une pe-
»» nitence de la main de Dieu meme.
» Si nous fommes a lui, nous ferons
» toujours bten, foit en vivant, foit
» en mourant. Il n'eft pas dit : Si quel-
» quun veut venir aprh moi , quit
» faffe, des ouvrages bien penibles, &
}> qui demandititdegrandes forces
, mais
h quit renonce a foi mime. Un ma-
» lade peut le faire peut-etre mieux
w qu'un homme fain.
La fceur Euphemie inftruifant Ma-
dame Perrier de ce que faifoit a P. R.
ee frere , qui etoit h cher a l'une & a
l'autre lui marque, » qu'il afiifte a
»» tout 1'ofEce , depuis Prime jufquM
» Complies , fans quit fente lamoin-
» dre incommodite de fe lever a cinq*
w heures du matin ; & comme fi Dieu-
« vojuloif qu'il joigmt le jeiine a ta
-ocr page 429-
4*6 Histoire de Port-roue*
j ^ ^ » veille pour braver routes les regies
» de la medecine qui lui ont defen-
» du l'un & l'aucre , le fouper com-
» mence a lui faire mal a l'eftomach,
» de forte que je crois, dit-elle, qu'il
» le quittera. II n'a rien perdu a fa
» direclrice; car M. Singlin , qui a de-
» meure en cette ville pendant tout ce
» terns , l'a pourvu. d'un dire&eur v
» dontil eftravi ». Ce dire&eur etoit
M. deSaci.
M. Pafcal ne s'ennuioit point dans
fa retraite de P. R. des Champs, mais
quelques affaires l'aiant oblige de re-
venir a la ville contre fon gre , il de-
manda un logement a P. R. de Paris ,
ou il demeura quelque terns , fans
qu'on fiit chez lui qu'il fut de retour.
txxx. Qui pourroit exprimer la joie que
ff^3 C17m *a converfion & la retraite de M. Paf-
p.fcai caufe cal cauferent a tout P. R. I Quelle re-
lole agpanRC conn°i^ane^ n'y temoigna-t-on pas au
Emrevue de Seigneur , pour avoir rendu humble
^M.epafcaLcet e%ic ** ^ev<^ » ce philofophe ,
' dont la reputation etoit n repandue ?
Quelle plus grande marque de la tou-
te-puiflance de Dieu I
M. Singlin crut , dit M. Fontaine
t. z p. 5 5 , en voi'ant ee grand senie ,
» qui
» de
'il feroit biende l'envoier a P, R.
s, Champs, ou M. Arnauld lui
-ocr page 430-
I. Part ie. Liv. IX. 417
„ preteroit le collet pour les fciences , 1656*
« &ou M. de Saci lui apprendroit a
» les meprifer. II vint done demeu-
M rer a P. R. ; M. de Saci ne put pas
« fe difpenfer de le voir , fur-tout en
i, a'iant ete prie par M. Singlin : mais
» les lumieres faintes qu'il trouvoit
» dans l'ecriture & dans les Peres > lui
» flrent efperer qu'il ne feroit point
» ebloui de tout le brillant de M. Paf-
» cal, qui charmoit neannaoins & en-
« levoit tout le monde. Il trouvoit en
» erfet tout ce qu'il difoit fort beau.
» Il avouoit avec plaifir la force de fe$
w difcours *, mais il n'y trouvoit rien
w de nouveau. Tout ce que M. Pafcal
» lui difoit de grand, il Tavoit vu a-
u vant lui dans faint Auguftin , 8c
« faifant juftice a tout le monde , il
» difoit: M. Pafcal eft extrememenr
» eftimable , en ce que n'ai'ant point
»» lu. les Peres de 1'Egli^e , il a de lui-
« meme par la penetration de fon ef-
w prit trouve les memes verites qu'ils
» avoient trouvees. Il les trouve fur-
w prenantes , parcequ'il ne les a vues:
» en aucun endroit ; mais pour nous
m nous fommes acroutumes a les voir
» de tous cotes dans nos livres.
La conduite deM.de Saci > ep. con-
ve.rfant, etoit de proportionner fqs* en-
                      1
-ocr page 431-
41 § HlSTOIRE DI PoRT-ROlAt.
1655. tretiens a ceux a qui il parloit. Avec
M. Champagne qui etoit peintre , il
parloit de ,1a peinture ; avec M. Ha-
mon medecin , il parloit de la me-
decine ; de la chirurgie , avec le chi-
rurgien; de la culture des arbres , avec
* le Jardinier , &c. tTout lui fervoit
pour s'elever a Dieu , & y elever les
autres, II crut done devoir mettre M.
Pafcal fur fon fort , & lui parler des
lectures de philofophie , dont il s'oc-
cupoit le plus. Il le mit fur ce fujet
aux premiers entretiens qu'ils eurent
enfemble. M. Pafcal lui dit que fes
deux livres les plus ordinaires avoient
ete Epi£tete Sc Montague , & il lui fit
de grands eloges de ces deux efprits.
M. de Saci qui avoir toujours cru de-
voir peu lire ces auteurs , pria M. Paf-
cal de lui en parler a fond. Nous avons
ete rentes de rapporter ici cet entretieir,
mais par la crainte de deplaire a quel-
ques-uns de rips lecTeurs , nous nous
fommes determines a le renvoi'er a la
fin du volume , au recueil des pieces,
txxxr ,, Lorfque M. de Saci &c tout P. R.
mnveiiicufe11'" des. champs, dit M. Fontaine ( 99) »
it m. Ri- „ etoit tout occupe de la joie que cau-
ier'J
         j> foient la converfion 8c la v&e de M.
» Pafcal, & qu'on y admiroit la force
(jtjt) Mem. T. i, p,7j 8c fuiw
-ocr page 432-
I. Parti e* Liv. IX, 429
■«» foute puiffante de la grace , qui par
H.une mifencorde , dont il y a ii peu
» d'exemples , avoit fi profondement
» abbaiite cet efprit n* eleve de lui-
»» merae ■, on le fiit encore bien plus ,
u vers le meme terns, du changement
» prefque miraculeux d'une autre per-
» fonne , qui combla de joie tout ce
n defert *>. Ce changement, que M.
Fontaine joint a celui de M. Pafcal ,
n'arriva que Tan 16 5 7 & doit etre re-
garde comme 1'efFet des prieres des re-
ligieufes de P. R. Ces faintes filles
pratiquant le precepte de l'Evangile ,
qui ordonne de benir ceux qui nous
maudifTent, & de prier pour ceux qui
nous perfecutent, faifoient des neu-
vaines pour leurs perfecuteurs , fur
les representations d'un ferviteur de
£>ieu (1), qui jugea que ce n'etoit pas
affez de les combattre par la plume 3
qn'il falloit aufli le faire par la priere,
Ce fut pendant le cours d'une neuvai-*
ne qu'arriva le changement d'un Avo-
cat, norame Richer, qui d'ennemi de
P. R. en devint l'ami zele.
. Cet Avopat s'imaginant que fes in-
(f) Ce ferviteur deDieu    fujet. VoYezIa lettre $69
4voit eerie a M. Arnauld   de la mere Angelique , T,
pour lui propofer la pen-    3. p. 43 j,
fie qui lyi etoit venue a ce                              *
-ocr page 433-
430 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
f77~* terets ne s'accordoient pas avec les pen-
fees de retraite que Monfieur & Ma-
dame de Luines meditoient de faire X
P. R. conc,ut une telle haine contre
ceux avec qui le Due fe retiroit, qu il
n'en pouvoit fupporter le nom. Apres
les avoir noircis 8c dechire^s par fes
difcours calomnieux , il forma le pro-
jet d'un libelle diffamatoire, & le rem-
plit de tout ce que la pailion eft capa-
ble de di&er (i j. Madame Richer qui
avoit une vertu fort folide , Sc qui etoit
dans des difpofkions tres oppofees &
celles de fon mari, gemiflfoit de fes
emportemens. Elle emploioit tout ce
<jui etoit en fon pouvoir, les prieres »
les larmes, les remontrances, mais inu-
tilement. Lorfqu'elle vit que fon ma-
ri , fe livrant abfolument a. fa pailion,
etoit pres de publier fon libelle, tranf-
portee d'un mouvement encore plus
,, vif qu'a l'ordinaire , elle vint, fondant
en larmes, lui parler de nouveau :
^elle lui reprefenta avec force &: avec
tendreffe les mauvaifes fuites du pro-
jet qu'il meditoit, fori injuftice a l'e-
gard des gens de bien qu'il allok de-
crier , & a l'egard d'elle-meme. M.
\i) Cet krit fut con- PP. Faure & Soyer , dont
■certe avec le P. Annat, Tun etoit confefTeur de la
$c deux Cctfdeliers , les Reinc.
-ocr page 434-
I; Part ie. Liv. IX. 431
Richer fe fentit touche de fes fages re-
inonrrances •, mais il rejetta alors , com-
>n\Q une foibleiTe, les mouvemens qu'il
fentoir malgre lui fe glifTer impercep-
tiblement dans ion creur. Ennn Dieu
touche des larmes de la femme fidelle,
jetta un regard de mifericorde fur le
mari infidele •, & pour guerir fon ame,
il affligea fon corps d'une grande ma-
ladie , qui lui fit ouvrir les yeux &
reconnoitre Finnocence de ceux qu'il
calomnioit. Ce perfecuteur fut frappe
pendant la neuvaine qu'on faifoit a
P. R. a la fainte Epine pour fa con-
verfion , & dans le moment meme
qu'il alloit publier fon libelle diffama-
toire , ainfi qu'il avolt ete refolu dans
le confeil du pere Annat 3c des Corde-
liers. Etant lord un matin pour mettre
a execution l'arrete de ce confeil ; a
peine fut-il a cent pas de fa maifon
qu'il fe fentit attaque d'un grand mai
de tete & d'une grofTe fievre •, il revint
fur fes pas & fe mit au lit.^Le Seigneur
qui le frappoit dans fa mifericorde,
pour le guerir , lui faifant fentir toute
i'horreurde (on crime, il envo'ia cher-
cher les deux copies de fon ecrit, dont
1'une etoit entre les mains du confefleur:
de la Reine , & l'autre dans ceiles d'un
&yeque de fes amis j puis il donna or*
-ocr page 435-
432. HlSTOlRE Dl PoRT-RoVaL.
dre a fa femme de les jetter au feu
avec tous les papiers concernant la
meme matiere.
Madame Richer pleinedejoiede voir
cev heureux changement , en rendu
des a&ions de graces aDieu , 8c le pria
d'achever fori ouvrage (3). Apres
qu'elle fe fut afluree a loifir de la fer-
mete des resolutions de fon mari ,
foir pendant fa maladie qui fut lon-
gue, foit pendant fa convaiefcence ,
elle alia elle-meme le mener a M.
Singlin a P.. R. de Paris. M. Singlin les
re^ut tres honnetement l'un & l'autre ,
8c leur temoigna fa joie de ce change-
ment: mais comme Madame Richer
I'avoit pric de fe charger de la conduite
de ce penitent, il crut ne devoir rien
precipiter, parcequ'il trouvoit de gran-
ges difEcultes pour la conduite des per-
fonnes engagees dans le monde, 8c
dans des empiois fouvent dangereux ,
qui d'un autre cote paroilfent neceflai-
res pour les faire fubfifter. Neanmoins
M. Singlin fe rendit dans la fuite aux
prefTantes follicitations de Madame Ri-
cher. Le grand amour de cette femme
chretienne pour fon mari, lui faifant
eraindre pour lui le fejour de Paris, 011 il
avoit des amis capables de le gater, elle
i?) Post. ib.
penfa
-ocr page 436-
1. Parti i. Llv. IX. 43 j
penfa aux mo'iens de Ten tirer, &c rien
ne lui vint a l'efprit que P. R. des
champs. Elle en fit la proportion a M.
Richer, qui quelque penitent: qu'il fut
ne lahTa pas d'en etre etonne, & lui dit:
>» Ma femme , que me dites-vous la >
»» Moi alier dans ce defert 1 De quels
a yeux m'y regarderoit-on, &: com-
»» ment m'y recevroit-on > Je connois
» le terrein, dit Madame Richer, je
» vous reponds de levenement , fi
»> vous y voulez confentir. Ne craignez
>• rien, vous ferez temoin meme de
u la joie avec laquelle on vous recevra.
» Vous n'avez qu'a vous prefenter fans
w rien dire , leur bon cceur fera le
» refte. Nous trouverons dans le fond
» de leur charite plus que nous n'au-
» rons efpere. Vous ferez furpris de
" voir de tels amis dans ceux que vous
» aviez regardes comme ennemis. lis
»> vous aimoient, lorlque vous vous
•> unifliez fi fort avec^ceux qui les
» haiflent, & pour qui neanmoins ils
» n'ont que de l'affedion j comment
» done ne vous aimeroient-ils pas »
»> lorfque vous revenez fi heureufement
»» a eux 1 •»
M. Richer s'etant rendu a la propo-
rtion de cette femme forte, ils vin-
rent enfemble declarer leur refolnaon
Tome M.
                        T.
-ocr page 437-
4H HlSTOIRE DE PORT-ROIAL
a M. Singlin, Sc le prierent d'agr^er
qu'ils aliairent avec toute leur famille
a P. R. des champs chez M. le Due de
Luines. Lorfque M. Richer fut arrive
a P. R., il eprouva d'abord de la pare
des folitaires , qui n'etoienc pas inf-
truits des chofes , ce qui arriva a faint
Paul lorfqu'il fut a. Jerufalem apres fa
converiion. » Il cherchoit a fe joindre
»> aux difciples, mais rous le crai-
i> gnoient, ne croiant pas qu'il fut
» difciple : Omnes timebant turn, non
ti credenies quod ejfet difcipulus
(4 ) >».
Alors M. Singlin fit a. fon egard ce que
Barna*be avoit fait a l'egard de faint
Paul, non en amenant Al. Richer aux
folitaires , mais en ecrivant a M. le
Maitre, &c en lui racontant ce que
Dieu avoit fait en faveur de cet Avo-
cat. Sur cette lettre, 3c fur les affuran-
ces d'un tel garant, on regarda M. Ri-
cher avec d'autres yeux ; & M. de Sa-
ci, malgre fon humeur froide , lui fit
le plus d'accueil. On y vit auili avec
joie fes enfans que le pere amenoit
comme les gages de fa fidelite. M. Ri-
cher tomba malade peu apres fa re-
traitea P. R. & mourut dans de grands
fentiniens deplete (5), entre les mains
(4) Aa. ix. i«:.
If) Fom.il>, Les fcv. iiff?.Voi'ezNecrol*
-ocr page 438-
I. Partie Llv. IX. 455
de M. de Saci qui lui rendoit tous les ZgTg".
jours vifiite au rort de l'hiver , a quatre
heures du matin , allant de P. R. an
chateau de JML le Due de Luines, a
travers les neiges &: les glaces avec un
zele &c un courage admirable , pendant
tout le terns que dura la maladie de
*ce penitent. II admiroit fans cetfe ce
loup change en agneau, qui s'etoit ve-
nu jetter entre les mains de ceux qu'il
dechiroit auparavant, & s'eftimoit trop
heureux que Dieu daignat fe fervir de
lui pour achever par ion miniftere ce
qu'il avoir commence lui feul par fa
grace tome puiflante. La mort de M.
Nicolas Richer eft rapportee dans le
Necrologe de P.- R. avec de grands
eloges de ce penitent, fur le facrifice
qu'il avoit fait en quittant le monde,
'fur fa penitence , fa patience &c fa re-
fignation a la volonte de Dieu dans fa
derniere maladie. Mais on n'y fait au-
cune mention de fon procede injufte
contre P. R. Ce feul trait, Je veux di-
re ce filence, fait bien connoitre l'ef-
prit de cette fainte maifon & de celui
qui a dirige & conduit la plume de
l'auteur de cet excellent ouvrage, le
plus edifiant en fon genre qu'il y ait
au monde.
Pour revenir a M. Pafcal, il ne tar-
Tij '.
-ocr page 439-
4?6 HlSTOIRE DE PORT-ROIAL.
_ j g ,. | J da pas a faire part des difpofitions £
lxxxti. ou le Seigneur l'avoit mis , a deux per-
Oonvcffipn fonlles quis'etoient liees avec lui d'une
4e M. le Due         . . . 1 .        . .                       .
^Roanncs, amitie tres etroite : ces deux per-
fonnes fe donnerent a Dieu d'une
maniere parfaite , a fon exemple, &C
furent des amis tres zeles de Port-
Roi'al. L'un etoit le Due de Roan-
nes ( Anus Gouffier, ) feigneur d'un
tres bpn efpi'it, qui commence aiTez
jeune a avoir des fentimens de religion.
Depuis qu'ii ejlt goute M. Pafcal qui
etoit fon voifin , il s'attacha tellemenr
a. lui qu'il ne pouvoit plus s'en paflfer,
II n'avoit gueres que vingt-quatre ans
Jorfque M. Pafcal s'etant donne a, Dieu
lui perfuada d'entrer dans les memes
fentimens que lui & de fe mettre fous
la conduite de M. Singlin. Quelque
terns auparavant il penfoit a epoufer
Mademoifelle de Menus, la plus riche
Keritiere du Roiaume. Mais fa con-
verfion penfa coiuer cher a M. Pafcal
qui demeuroit alors en fon hotel. Car
le Comte d'Harcourt, oncle deM.de
Roannes , entra dans une grande cp-
lere contre celui qui lui avoit infpire
jces fentimens; & la concierge de ce?
jeune Seigneur vint un matin a la chain-
bre de M. Pafcal avec un poignard pour
le tuer. M. de Roannes quitta quel-
^jues annees apres fon gouverneriien*
-ocr page 440-
ti Partis. Viv. iX* 43?
&: fe retira a. la maifon de l'inftitucion
del'Oratdire. Quoiqu'il futfort afflige
de1 voir fa foeur penfer a. fe marier, apres
avoir eti un grand amour pour la vie
religieufe ( 6 ) : il Confentit cependanc
a fon mariage avec Monfleur de la
Feuillade , & lui ceda prefqne tout fon
bien , mais a condition cjue fon niari
feroit tenu d'acliever de paier les det-
tes de fon pere. Il lui ceda aufli fon
duche que le Roi fit revivre en f£-
veur de M. de la "Feuillade. Ce fei-
gneur ne paia point les dettes de M*
Gouffier, en forte que les creanciers
revinrent fur M. de Roannes ; ce qui
fut caufe qu'il palTa fa vie fatigue de
dettes & d'affaires. Mais il eut toil-
pouts beaucoup de religion &: meme
tine piete tendre , qui fe faifoit remar-
quer dans toittes fes paroles 8c dans
routes fes actions. Nous le veirons dans
la fuite toujours lie avec P. R. , tou-
jours difpofe en toute occafion a fervir
ce faint monaftere.
(6) Ellc fut arrach£e    ravant qu'on fit fortir
de force, en 1667 , de P.    Mile, de Roannes , ellc
R. oii elle s'etoit retiree,    s'etoit coupe les cheveux.
Voi'ez leslettres de la mere    Cell une ame , dit la
Angelique , T. ; , lett.    mere Angelique toute ex-
ji'$,f ,p. 406. Lett. 9j<5 , p.    traordinairement appellee
408. Lett. 5>?7 > p. 4C9.    de Dieu , & je crois qu'il
Lett. P72.. La nuit d'aupa-    s'en fervira pour fa gloire.
Tin
-ocr page 441-
43 S HlSTOIRE DE PoRT-JLO"lAI.
" , <j - <f. L'autre perfonne a qui M. Pafcal fit
lxxxiii. part de fes difpofitions, etoit M. Do-
M.Domat. niat (7)3 natif de Clermont en Au-
vergne. Il avoit fait fes etudes aux Je-
fuites de Paris, ou le fameux pete
Sirmond fon grand oncle l'avoit ame-
ne. La vivacite, la beaute & la juftefTe
de fon efprit lui donnerent une gran-
de facilite pour routes fortes de icien-
ces. II fuivit enfuite le barreau pen-
dant huit ou dix ans , & ce fut alors
que pour remplir- plus dignement la
foncl: on d'Avocatqu'il exercoit, il s'ap-
pliqua fcrieufement a 1'etude du droit.
Comme il fe mit aufli dans le meme
terns a etudier la religion , il fe defa-
bufa pieinement des faufTes preven-
tions qu'on lui avoit infpirees aux Je-
fuites. L'amour qu'il avoit pour les ma-
thematiques fut'ce qui lui donna occa-
sion de fe lierfi etroitement avec M.
Pafcal, 8c d'entrer plus que perfonne
dans fes fentimens. S'etant trouve a
Paris pendant fa derniere maladie , il
lui rendit tous les devoirs d'un iincere
ami, 8c re^ut fes derniers foupirs. MM.
de P. R. eftimoient beaucoup M. Do-
mat , 8c ils prenoient mcme quelque-
fois (qs avis fur des matieres ae theo-
logie. Il avoit de grands fentimens de
(7) Heft mort a Paris U24 mars 1696.
-ocr page 442-
I. Partie. L'v. IX. 459
religion , fur lefquels il fe faifoit un. i&<£/
devoir de legler fa conduice. Il aimoic
la verite par deflfus routes chofes , &C
gemiflfoit Fans cefTe des maux de i'EglU
fe. Lorfque M. Pafcal mourut, il y
avoir deja quelques annees qu'il etoit
pourvu d'une charge d'Avocar du Roi
au Prefidial de Clermont, dont ii rem-
plit les devoirs pendant trente ans avec
dignite, capacite & integrite. En 1682.
il vint s'ecablir a Paris poury travailler
felon les ordres du Roi a fon ouvraga
fi eftime » qui a pour titre : Les Loix
civiles dans leur ordrc naturel.
A me-
fure qu'il avan^oit fon travail, il le
communiquoit a ceux qui etoient les
plus capables d'en juger. M. d'Aguefc
ifeau, Confeiller d'Etat lui 4k un ion*
en lui remettant le cahier 5 011 etoit le
Traite de l'Ufure : Jefavois, Mon(leur%
que Vufure etoit defendue par PEcri-
ture fainte & par les loix
, maisje ne la.
favois pas comraire au droit naturel: vo-
ire icrit rrien a perfuade
(8).
Dermis que M. Pafcal eut renonce LXXXiv.
aux fciences humaines apres fa con- Deflein de
verfion , il ne penfa plus '^u'a la reli- d./crireacc*n.
gion & a faire un faint ufage des talens tte.lesAthto,-
que Dieu lui avoit donncs. Pour cet
effet, il con^ut le plan d'un ouvrage
(8) Voi'cz le Supp. au Nccr. de P. R. p. 4J9*
T iv
-ocr page 443-
44<> HrSTOlRE DE P'ORT-RoYAt.'
i6<6. contre les athees , dont on peut pren-
dre une idee dans fes penfees 3 qui font
line partie des materiaux qui y devoient
entrer. Mais il ne vecut pas alfez pour
leur donner la forme. Ce qui nous en
refte fous le titre de Penfees de M.
Pafcal,
nous donne fnjet de regretter
qu'il n'ait pas acheve cer ouvrage. It
y met dans un tres beau jour une peu-
iee dont Arnobe s'eft fervi ; favoir,
que ceux qui croient en Dieu , pen-
vent etre heureux eternellement, s'ils
ont raifon; & ne perdent rien s'ils fe
trompent •, mais un Athee ne gagne
rien , s'il a raifon, & fe rend malheu-
reux eternellement s'il fe trompe. Ch.
6. (9).
lxxxv. Pendant les retraites que M. Pafcal
n aflifie aux fic en JifFc'rens terns a P. R., il affifta aux
conferences                                    .                 . »
*ur la oW«c-conferences qui le tenoient a Vaumu-
*im de Mom. riQV c^ez M. \e Duc ^e Luines, au fu-
jet de la traduction du nouveau tefta-
ment qu'on appella depuis la traduc-
tion de Mons.
M. de Saci , qui en eft
proprement l'auteur, fit d'abord fa tra-
duction d'unftile treseleve cro'iantque
ladignite de la parole de Dieu le de-
mandoit ainfi. Mais quand on re vie
(9) On conferve dans de ces penfees , qui one
la bibliotheque de S. Ger- ete imprimces pluficuij
xnain-des-Prez 1'origina.l fois.
-ocr page 444-
1. Part ie. Liv. IX, 441
ion ouvrage > on dit que ce ftile ne TcT^T
convenoit point a l'Bvangile , qui de-
mandoit de la fimplicite , & que Je-
fus-Chrift n'avoit point parle- comme
cela. M. de Saci recommenga done
fon ouvrage &c s'attacha a un ftile fun-
pie. Cette feconde traduction ai'antete
examinee par ces Meflieurs , on trouva
que le ftile etoit nop has &c qu'il avi-
liflfoit la parole de Dieu j de forte qu'il
fallut qu'il en refit une troifieme & qu'il
trouvat un ftile mitoi'en entre le trop
recherche & le trop neglige , qui con-
fervat neanmoins la dignite de la pa-
role de Dieu. Ce rut cette traduction ,
qui apres avoir ete bien examinee par
les plus habiles gens > fut imprimee
fous le nora de la ville de Mons. Lorf-
que M. de Saci l'eut faite, M. Pafcal
lui confeilla de la garder bien du terns
fans la voir & de ne 1'examiner que
lorfque les premieres idees dont l'ef-
prit etoit prevenu , feroient efFacees.
C'eft ce que fit M. de Saci deux ou
trois ans apres. On a fu ce fait de Mef-
fieurs Perriers, a qui M. Pafcal enavoit
parle pluiieurs fois.
         .^                     lxxxvt.
Ce fut vers le meme terns qu'il £t , m. Pafca!
1                         1                /~                          j-           1 ecrit les lec-
les petites letttes li connues ious le tres provjn-
nom de Leans provinclales • ( dont ies ^^- c°m-
,.                                 * y.                              r                  . mentils y en*
4ix premieres, a ce que penient quel- g3,Ca.
T v
-ocr page 445-
44* HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
ques-unsjont cte adreflees a M.Perrier
beau-frere de l'auteur.) Voici de qu'el-
le maniere M. Pafcal s'engageaa y tra-
vailler. Il etoit a P. R. des champs en
Janvier 16 5 6 : comme on travailloit
alors en Sorbonne a la condamnation
de M. Arnauld, ces Meflienrs prefTe-
rent fort ce docteur , qui etoit aufli a
P. R. de fe defendre, & lis lui di-
foient : EJi~ce que vous vous laiffere^
condamner comme un enfant
, fans rien
dire
, & fans inflruire Le public de quoi
il efl queflion ?
II compofa done un
ecrit, dont il fit lui-meme la lecture.
Ces Meffieurs n'y donnant aucun ap-
plaudiiTement s M. Arnauld qui n'etoit
pas jaloux de louanges leur dit : Jc
vois bien que vous ne trouve^ pas cet
ecrit bon
, & je crois que vous ave^ rai-
fon.
Puis il dit a M. Pafcal : Mais vous
qui ites jeune
, vous devrie^ faire quel-
que chofe.
M. Pafcal fe mit a faire une
lettre , & l'ai'ant hie a ces Meffieurs,
M. Arnauld s'ecria auffi-t6t : Cela efl
excellent
, cela fera goute , il faut la
faire imprimer
: tous furent du meme
avis. Cette premiere lettre parut dans
le mois de Janvier 1^56^, & fut bien-
tot fuivie de deux autres (io), dans
(10) La premiere eft deuxieme , du 19 5 la troi»
datie da b»j Janvier 5 la fieme , du ? fey.,
-ocr page 446-
I. Pahtie. Llv, IX. 445
lefquelles il fit voir qu'il ne s'agiifoit
point de la foi dans ce grand fracas
qu'onfaifoit enSorbonne, &c qu'onn'a-
voit pour but que d'opprimer un favant
theologien, pour une queftion ridi-
cule de fait. Il eft inutile de parler de
1'accueil que le public fit a ces cele-
bres lettres, &: aux fuivantes , ecrites
par M. Pafc^l, fous le nom de Louis
Montalt a un ami de province. L'ap-
plaudiiTement fut general. Et i'eftime
?[u'elles s'acquirent des-lors 3 s'eft non
eulement foutenue , mais a encore
augmente. On peut dire avec afTuran-
ce , que jamais lettres ne furent plus
admirees & lues avec plus de fatisfac-
tion que les lettres provinciales. C'eft
la proprement le manuel des beaux ef-
prits , comme les commentaires de Ce-
far font cehli des militaires.
M. Pafcal, apres avoir entrerenu'
agreablement le public dans fes pre-
mieres lettres furies aflemblees de Sor-
bonne , fit diverfion dans les fuivan--
tes , & attaqua les veritables auteurs -
des troubles , eR combattant de la ma- -
niere la plus ingenieufe leur fcanda--
leufe morale. Pour contjpuer cet ad-
mirable ouvrage , il alia fe loger dans ;
une auberge, rue des Poiriers, a Ten--
tvj;
-ocr page 447-
444 Histoire de Port-roVal.
$t {"eigne da Roi David, vis - a - vis \z
maifon des Jefuites.
Dans la quatriems , il attaque les
theologiens , qui pretendent que la
grace aduelle , qui donne connoif-
lance du mal 6c excite a 1'eviter, eft
neceffaire , afin qu'une action foit im-
pntee a peche : d'ou il s'enfiiivroitque
les pecheurs endurcis , qui ne penfent
point a Dieu j que les infideles , que
Dieu abandonne a. leur aveuglement
ne pechent point; les Juifs memes en
crucifiant Jefus-Chrift n'auroient point
peche ', ceux qui croient rendre fer-
vice a Dieu , en perlecutant l'Eglife 3
ne pecheroient point.
M. Pafcal, apres avoir ainfi entam-
me un principe de morale , torn be
dans fa cinquieme lettre 8c les fui-
vantes fur la morale des cafuiftes }
dont il tourne les maximes en ridicu-
les , en faifant le recit d'une conference
qu'il fnppofe avoir eue avec un Jefui-
te verfe dans la do&rine de fa fociete ,
lequel lesluulecouvre naiVement.Dans
la cinquieme lettre, il fait expofer a
fon Jexuite la do&rine de la probat>i-
lite , felon laquelle on peut foutenir
une opinion probable , c'eft-a-dire en-
feignee par quelque auteur grave , SC
-ocr page 448-
I. Partii. Llv. tX. 445
thoifir meme enrre plufieurs opinions
probables , celle qui quoique moins
probable , eft plus accornmodante. Le
Jefuite dit d'apres le Pere Cellot, que
dans lcs queftions de morale , les nou-
veaux cafuiftes font pueferables aux
anciens Peres, 8c qu'il faut les fuivre i
ilennommeun grand nonibre > qui
portent des noms bizarres 8c inconnus »
ce qui donne occafion a l'auteur de la
lettre de fe recrier & de demander a
fon Jefuite s'ils font chretiens : Com-
ment Chretiens !
replique le Jefuite s
cefont les Jeuls par lejquels nous gou-
rernons aujourdhui la chretlente.
M. Pafcal continue dans la ilxieme
lettre a decouvrir les fuites de laproba-
bilite-, les differens artifices , dont les
Jefuites fe fervent pour eluder l'auto-
ritede l'Evangile , desConciles 8c des
Papes ■, leurs relachemens en faveur
des beneficiers , des pretres , des re-
ligieux , des domeftiques. II raconte
dans cette lettre l'hiftoire de Jean
d'Alba valet des Jefuites an college
de Clermont 3 lequel en 1647 leur
aiant derobe quelque vailfelle d'ctain
pour fe recompenfer, a ce quil difoit 3
de fes gages, fut mis en juftice pan
les Jefuites , 6c fe defendit par un
ecrit d'un de leurs cafuiftes > qui au-
-ocr page 449-
44<> HlSTOIRE DE PoRT-ROlAL.
torifoit cette pratique ; fur quoil'un
des Confeillers , M. de Mont-rouge ,
fut d'avis que l'accufe fut fouette de-
vant la porte du college par la main du
bourreau , qui bruleroit en meme terns
les ecrits , dans lefquels la pratique
de ce larcin etoit autorife. Le Jefuite
fut un peu deconcerte par cette hiftoi-
re, & M. Pafcal eut a(Tez de peine a
l'appaifer, en lui confeillant de pref-
crire aux confefleurs d'obliger les juges
a abfoudre les criminels qui fuivent
une opinion probable, fous peine d'e-
tr e exclus des Sacremens.
La feptieme lettre traite de la me-
thode de dinger fon intention , felon
les cafuiftes , pour ne point pecher
en faifant des actions les plus central-
res a la loi de Dieu. Ainfi, dans l'in-
tention de conferver fon honneur, fon
bien , on peut, fans pecher , accepter
unduei , & meme aifaffiner celui qui
veut nous faire du tort ou uri affront.
Ceft ce qui eft permis par tous les ca-
fuiftes , felon le temoignage de Leflius ,
tx fcnuntia omnium , qui enfeignent
unanimement, qu'on peut tuer celui
qui veut donner un fouflflet ou un c6*up
de baton , lorfqu'on ne peut autrement
l'eviter ; qu'il eft permis aux pretres,
meme aux religieux de prevenir ceux
-ocr page 450-
■F"*^"
I. Partie. Liy. IX. 447
?[ui les veulent noircir par des medi-
ances, en les tuanr pour les en em-
♦ pecher.Non-feulementCaramuel (i i),
apres le pere Lamy , enfeigne qu'ils le
peuvent faire , mais meme qu'ils le
doivent dans certaines occafions, Edam
debet occidere.
Sur ce principe, il exa-
mine plufieurs queftions , par exem-
pie celle-ci: /avoirJl les Jefuites peu-
vent tuer les Janfenifles,
Sur quoi M,
Pafcal s'ecria : Voila mon Pere un point
de theologie bien furprenant ! Et je dens
les Janfenifles pour morts. „
Vous voila
w attrape, dit le Jefuite a M. Pafcal ,
« Caramuel conclut le contraire des
« memes principes.....voici fes
» paroles,n. 1146 & 1147,0. 547
» & 548 : Les Janfeniftes appellent les
» Jefuites Pelagiens, pourra-t-on les
« tuer pour cela J Non , d'autant que
w les Janfeniftes n'obfcurcifTent non
» plus Feclat de la fociete , qu'un hi-
» bou celui du foleil; au contraire ils
» l'ont relevee quoique contre ieur in-
m tention : occidi non poj/unt , quia
» nocere non potuerunt.
Pendant rimpreffion de cette fep-
tieme lettre, ou de la fuivante , uu
evenement fingulier , qui merite fa
place ici, manc]iia de faire decouvrk
{11) Caramuel Theol. p. 543,
-ocr page 451-
448 HlSTOIRE D?. PoRT-ROlAt.
tout le myftere. M. Perrier arrivant I
Paris dans le memetems que M.Paf-
cal etoit dans l'ailberge du roi David,
oil il faifoit fes lettres, alia fe loger
dans cette meme auberge comme un
homme de Province, fans faire connor-
tre qu'il etoit beaufrete de M. Pafcal,
qui y etoit fous le nom de M. deMons*
Le Pete de Fretat Jefuite , parent de M.
Perrier , vint lui rendre vifite , 8c lui
dire qu'ai'ant l'honneur de lui apparte-
nir, il etoit bien aife de l'avertir »
qu'on etoit perfuade dans la focie^e ,
que c'etoit M. Pafcal fon beaufrere ,
lequel vivoit dans la retraite, qui etoit
auteur des petites lettres qui couroienc
Paris contre les Jefuites , 8c qu'il de-
voit lui dire 8c lui confeiller de ne pas
les continuer,pareequ'il pourroit lui en
arriverdu chagrin.M.Perrier le remer-
cia 3 8c lui dit que cela etoit inutile »
8c que M. Pafcal lui repondroit, qu'il
ne pouvoit pas les empecher de Ten
foup^onner, parceque quand il leur
diroit que ce n'etoit point lui, ils ne
le croiroient pas •, 8c qu'ainii s'ils s'i-
maginoient que cela etoit, il n'y avoir
point de remede. Le Pere de Fretat
fe retira la-defTus, difant toujours qu'il
etoit bon de l'avertir , 8c qu'il prit
garde a lui. M. Perrier fut fort foula.-
-ocr page 452-
t. PaAtie. Llv. IX. 449
ge , quand il s'en alia , car il y avoir
fur fon lit une vingtaine d'exemplai-
res de la feptieme ou de la huitieme
lettre, qu'il y avoit mis pour lecher.
Il eft vrai que les rideaux etoient un
pen tires, & qu'heureufement le Frere,
que le Pere Fretat avoit amene avec
lui 6c qui s'etoit allls aupres du lit, ne
s'apperc.ut de rien. M. Pettier alia
aufli tot en divertir M. Pafcal , qui
etoit dans la chambre au-deffous de
lui, & que les Jefuites ne croioient pas
fi ptoche d'euxj quoiqn'ils fentiflent
bien fes coups.
Dans la buitieme lettte , M. Pafcal
fait parcourird fon Jefuite toutes les
conditions , Sc lui fait debiter les ma-
ximes corrompues , que les cafuiftes
enfeignent: par exemple, ils permet-
tent a un juge de recevoir des prefens;
Caftro Palao lui permet de juger felon
une opinion ptobable > en quittant
la plus probable , meme contre fon
propre fentiment. Il rapporte enfuite
les differens moiens , dont les cafuiftes
fe font fervis pour pallier Vufure , en-
tre autres le contrat mokatra , qui con-
fifte a vendre des marchandifes au
prix le plus haut &c a credit , & les
racheter fur le champ>argent comptant
a plus bas prix,
-ocr page 453-
45 Q HlSTOlRE DE PoRT-ROlAI.
La neuvieme lettre commence pair
une raillerie centre le livre du Pere
Barry intitule Le Paradis ouvert a Phl-
lagie par cent devotions aifees a pratU
quer
: il tombe enfuite fur les peintu-
res morales
du Pere Lemoine , puis il
rapporte les fentimens des cafuiftes ,
pour excufer l'ambition des Grands,
decharger les riches de l'obligation de
faire l'aumone , changer les peches
mortels en veniels , laitfer la liberte
de fatisfaire fes paffions dans le boire
& le manger, autorifer les equivoques
& les reftri&ions , le luxe &c les paru-
res des femmes, le jeu , dec.; liir la
maniere d'entendre la MefTe, &c.
Dans la dixieme lettre, ie Jefuite
de M* Paftal Jui parle de$adQUciffa«
mens qu'ils ont trouves pour la con-
feflion , par le moi'en defquels , les
crimes s'expient aujourd'hui avec plus
d'allcgreffe & d'ardeur 9
alacrius, qu'ils
ne fe commettoient autrefois.
C'eft ce
que les Jefuijes de Flandres appellent
de faintes & pieufes finejfes , un faint
artifice de devotion : Piam & religio-
fam calliditatem; pietatis folertiam,
Ces
pieufes fineffes , confident a permettre
au penitent d'avoir deux confefTeurs ,
un ordinaire pour les peches veniels ,
afin de fe maintenir en bonne repu-
-ocr page 454-
I. Partie. Liv. IX. 451
ration aupres de lui; uti bonam fa~ TgTgT
mam tucatur apud ordlnarium ;
Ef-
cobar, Suarez, t. 7 a 4 n. 13 5 •, & un
extraordinaire pour les peches mortels,
& a laifler au confefleur la Hberte de
ne point s'enquerir des circonftances
des peches', a lui defendre de refufer
ou de differer l'abfolution ; a enfeigner
que la contrition & l'amour de Dieu
ne font pas une difpofition nccellaire
f>our ie Sacrementde penitence, & que -
'attrition concue par le feul motif des
peines de l'enfer , meme une attrition
naturelle, fuffit avec le Sacrement ; a
decharger l'homme de l'obligation pe-
nible d'aimer Dieu pourvu qu'il obfer-
ve exterieurement lesCommandemens*
Jufqu'ici M. Pafcal avoit menage fes
termes d'une maniere,qui faitallez con-
noitre qu'il n'approuve pas ce que lui
dit le Jefuite, lequel n'apperc,oit pas
I
e c'eft une raillerie continuelle de
a part •, mais pouflfe a bout par cette
deteftable maxime , il fe declare ou-
vertement, & fink par-la fes confe-
rences .
                                   '*
II parut aufTi-t6t differens ecrits con- £XXXVII'l
l .            . . , r                   .              Ecrits conrre
tre les provmcjales fous ces litres : les Provin-
Lettres a Philarqm \ La bonne foi f^V^t
des Janfenifles) par le Pere Annat)
&c. Les Jefuites fe plaignoient fur- aout'
-ocr page 455-
45 i HistoiAe de Port-roiaI
" tout dans ces ecrits , que M. Pafcal
avoir tourne Us chofes faintes en rall-
Ur'us , 8C
avoit meme afTez peu de
pudeur , pour marquer le contrat Mo-
hatra
& lrhijloire de Jean d'J/ba : ce
qui ouvrit une nouvelle carriere a
l'auteur des Provinciates , 8c lui don-
na beau champ pour couvrir de confa-
fion ces corrupteurs de la morale de
FEvangile > 8c ces veritables profana-
teurs des chofes faintes. Etanc done
oblige d'interrompre fon premier def-
fein , it fe juftina par une nouvelle
lettre adreflee aux R. P. Jefuites , con-
tre le reproche qu'ils lui faifoienc de
la raillerie , dont il s'eroir fervi pour
decrier les maximes des cafuiftes rela-
ches. Il fait voir qu'il eft permis de
fourner en ridicule des erreurs qui me-
ritent d'etre l'objet de la rifee ', il em-
jaloi'e I'autorite de 1'ecriture 8c des Pe-
res , pour le prouver. Au jugement der-
nier , Dieu joignant la rifee a la fureur
8c a la vengeance , condamnera les pe-
cheurs aux fupplices eternels : ininte-
rltu veflro ridebo & fubjannabo vos.
Les
juftes agitfant par le meme efprit, en
uferont de meme en voi'ant la puni-
tion des medians : vldebunt jujll & ti~
mebunt &fuper eum ridebunt.
Au com-
mencement du monde, Dieu en pu-
-ocr page 456-
J. P A r t i e. JLlv. IX. 4 5 3
fiiffaut Adam de fa dcfobeiflance ,
joignit a ia peine une raillerie piquan-
te : folia Adam devenu comme Vun de
nous.
La raillerie eft meme une adion
de juftice , parceque , comme die Je-
remie, les actions de ceux qui errent
font dignes de rifce , riju dlgna.
Bien loin que ce fok une impiete
d'en rire, e'eft 1'erTet d'une fagefte di-
vine , felon cette parole de faint Aii-
guftin : Les fages rient des infenfes ,
parcequ'ils font fages
, non pas de leur
propre fagejfe t mais de cette fagejfe di-
vine
, qui rira de la mort des muhans.
Les Prophetes one ufe de raillerie ,
comme on le voir par les exemples
.d'Elie & de Daniel. Jefus-Chrift s'ert
jeft fervi , felon la remarque de faint
Auguftin ? pour humilier l'orgueil de
Nicodeme , en lui difant: Tu es ma~
gifler in lfrael
, & htcc ignoras ? ce qui
ejlle mime que sil lui eu tdit : Prince
fupetbe reconnoijfe^ que vous ne fave%
rien.
Les plus grands do&eurs de I'Hgli-
fe , comme S. Jerome , $. Auguftin >
out emploYe la raillerie, pour combattre
leserreurs des infideles, desheretiquesf
Tertullien entre autres fuit non-feule-
iiient cette methode en ecrivant con-
tre les Valentiniens , mais meme il Pa,
juftifie, parcecju'il v a des opinions
-ocr page 457-
454 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAL.
<jc&." dont il eftpermis de fe mocquer , de
peur qu'on ne leur donne du poids en
les rerutant ferieufement: Sic dlgna
revinci , ne gravitate adorentur
; rien
n'eft plus du a la vanite que la rifee :
vanltati proprie fejllvitas cedit.
La charite meme oblige quelquefois
comme l'enfeigne faint Auguftin , a
rire des erreurs des hommes : Hue tu
mifericorditer irridens eis ridenda acfu-
gienda commendes.
M. Pafcal fait Tap-
plication de ces maximes aux erreurs
qu'il a combattues , 3c foutient que
dans la raillerie & les reproches qu'il
a faits , il n'a point blefte la charite ,
fuivant les regies que les Peres ont pref-
crites. La premiere eft de parler avec
verite &c fincerite. La feconde de par-
ler avec difcretion. La troifieme de
n'emploier les railleries que contre les
erreurs. La quatrieme eft d'avoir dans
le cgeul- le detir du falut de ceux con-
tre lefqueis on ecrit.
M. Pafcal repond dans la douzieme
lettre du 9 feptembre, dans la treizie-
tne du 30 feptembre , dans la quator-
zieme du 1$ odobre , aux reproches
qu'on lui avoir faits, de n'avoir pas fi-
delernent rapporte les paffages. Il
convaincfes ennemiseux-memes d'im-
poftures , dc juftifie pleinement tout
-ocr page 458-
___________________ - — — — -------------------- ------------------- — ■—----------------------------                                                              1
I
I. Parti?. Llv. IX. 455
ce qu'il a avance par de nouveaux paf- ic<6,^
fages qu'il ajoute aux premiers. Dans
la quinzieme du 15 novembre , il fait
voir que fes adverfaires font indignes
de route creance dans les accufations
qu'ils font contre lui, parceque felon
leur theologie , ils penfent pouvoir ,
fans crime, calomnier ceux par lefquels
'ils fe croient injuftement attaques, &
leur imputcr des crimes qu'ils favent
etre faux, afin de leur oter totite crean-
ce. Il cite fur cela Caramuel, qui af-
fure que cette opinion eft foutenue par
tantde cafuiftis , que Ji elk ri'etoitpro-
bable & fure en confcience , a peiney in
auroit-il aucune qui le fut dans tome
la theologie.
Il rapporte dans la fei-
zieme du 4 decembre , plufieurs exem-»
I pies de cette pratique •, 8c repond st
differentes accufations calomnieufes
formees contre Meffieurs de P. R.
Dans la dix-feptieme du 23 Janvier
1 6'5 7 , 8c la dix-huitieme du 14 mars ,
qui font adreflees au Pere Annat, M.
Pafcal s'y defend & tdus fes amis de
Taccufation d'herefie dqnt on le char-
geoit avec les defenfeurs de Janfe-
nius.
Ces dix-huit lettres de M, Pafcal
ont toujours etc regardees comme un
chef- d'ceuvre , c'eft de tous les ou-
-ocr page 459-
456 Histoire de Port-roi'al.
^ -£ ~ vrages qui out jamais ete faits contre
les Jefuites , celui qui leur a caufeplus
de chagrin , parcequ'il les a mieux fait
connoitre &c les a demafques entiere-
ment. Avant M.. Pafcal, on avoit com-
battu les maximes de ces faux fages ,
par plulieurs ecrits •, elles avoient nie-
meete cenfuree; (12), mais fans beau-
coup de fucces. Il falloit un Pafcal,
qui traitant la matiere avec cetre vi-
vacite merveilleufe , 8c cet heureux
enjouement qu'il avoit recu de la na-
ture , rendit a jamais les cafuiftes &c
Jeurs partifans l'objet de la rifee & du
mepris » non-feulement de tous les
fens de bien , mais de tout le genre
umain. Tel fut l'erfet des Lettres
Provinciales. Les parties intereffees en
firent l'aveu elles-memes , en confef-
fant publiquement que les exils, les em-
prifonnemens , & tous les plus affreux
Jupplices n approchoient point de la
douleur quils avoient de fe voir moc~
que's & abandonnes de tout le monde(
13).
Les Jefuites accables par ces lettres j
(11) En 1*41, laFacul-   avoir cenfur£ 17 maxi-
te de theologie de Paris,    mes des.Cafuiftes relaches.
•cenfura Bauni ; en 1644    M. Boanen Archeveque
clle condamna I* morale    de Malines confirma cette
«iu P. Hereau ; en i£r} ,    cenfureen <6?4, &c
}a faculti dp LguYain       (!}) Apol.desCaf.
ont
-ocr page 460-
I. Part ie. Liv. IX. 457
ont tache de faire croire que l'auteur 777^7"
s'etoit repenti de les avoir ecrites (i4) '■> lxxxviii.
mais ecoutons M. Pafcal leur dormer t^paf^^
d'avance le dementi. Void
Ce qu 11 repenti d'a-
dit fur ce fujet environ un an avant ™k .fa,.l',les
la mort, a quelques-uns de ies amis j
c'eft de Mademoifelle Perrier fa niece ,
qui etoit alors agee de feize ans & de-
mi j que nous tenons ce fait. 1 °. On
*> m'a demande , dit M. Pafcal parlant
a fes amis > fi je ne me repens pas d'a-
voir fait les provinciales , » je repons
» que bien loin de m'en repentir, fi
« j'etois ales faire , je les ferois plus
* fortes. i°. On m'a demande pour-
» quoi j'ai dit les noms des auteurs
» 011 j'ai pris routes ces proportions
» abominables que j'ai citees; je re-
's pons que fi j'etois dans une ville,
r> ou il y eut douze Fontaines, Sc que
» je fuiTe certainement qu'il y en eut
*» une d'empoifonnee , je ferois oblige
» d'avertir tout le monde de n'aller
» point puifer de l'eau a cette fontai-
» ne : & comme on pourroit croire
w que c'eft une pure imagination de
(14) Les lettres provin-    avec fon Sattvenr. Sut
titles ont etc rc'tratle'cs &   quoi M, Arnauld repond :
d'etefiees , dit le P. Hazart   Autre [auffete nan mains
jefuite, pdr [on propre an-   gr-JJiere , &c. Mor, pxat
tear , lorfqu'il dtoit empe-    T. 8. p. 465..
the d'ajufhr fon ccmpta
Tome III.                           Y
-ocr page 461-
45 8 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
"TiT^T"" ma Part * )e ^QVOls oblige de nom*
» rner celui qui l'auroit empoifonnee,
» plutot que d'expofer toute une ville
*» a s'empoifonner. $e. On m'a de-
*> mande pourquoi j'ai emploi'e un
w ftile agreable, railleur 8c divertif-
» fant j je repons que fi j'avois ecris
»> d'un (Vile dogmatique , il n'y au-
« roit eu que les favans qui les au-
*» roient lues ; 8c ceux la n'en avoient
» pas befoin , enfachantpour le moins
»» autant que moi la-deflus. Ainfi j'ai
p* cruqu'il falloit ecrire d'une maniere
»* propre a faire lire mes lettres pat
*» les renames 8c les gens du monde ,
?> afin qu'ils connuflent le danger de
t> tputes ces maximes & de toutes ces
*> propofitions qui fe repandoient a-
p> lors , 8c dont on fe laifloit facile-
» jBicnt perfuader. 49. On m'a deman-
» de fi j'ai lu moi-meme tous les li-
?* vresque j'ai cites ; je repons que
» non. Certainement il auroit fallu
w que j'euflTe pafle une grande partie
?» de ma vie a lire de tres mauvais li-
»» vres •, mais j'ai lu deux fois Efcobat
» tout entier , 8c pour les autres je les
» ai fait lire par quelques-uns de mes
pt amis-, mais je n'en ai pas emploi'e
t> un feul palfage fans ¥ avoir lu moi-
# rnenie 4ans fe livre we , £c fan§
-ocr page 462-
X. Parti e. Liv. IX. 45 9
m avoir examine la matiere fur laquelle —777"""
9* ll eft avance , &c lans avoir lu ce qui
         J
*j precede &c ce qui fuit , pour ne
» point hafarder de citer une objec-
» tion pour une reponfe , ce qui au-
» roit ete reprocliable &c injufte.
Apres avoir parle des celebres lettres
provinciales & de leur incomparable
.auteur,, il eft neceflaire de rapporter en
peu de mots les grandes fnites que ces
lettres ont eues par un effet vifible de
la providence. » Ce que j'ai fait, die.
M. Pafial
, ( apres Tertuiien) , a-
<lre(Tant la parole aux Jefuites , dans
fa onzieme lettre , neflqifunjeu avant
un veritable combat.
Quel jeu pour la
fociete 1 & quel combat I En eftet ces
lettres furent comme le fignal d'un
grand combat entre les partifans de la
morale relachee & les defenfeurs des
tnaximes de l'Evangile. Ceux-ci ele-
verent leurs voix dc demanderent aux
premiers pafteurs la condamnation
de l'erreur.
Les cures du diocefe de Rouen fu- lxxxix.
jrent les premiers qui fignalerent leur curlsTdca"
zele pour la defenfe de la morale de Roueu co"-
1'Evangile. Le cure der faint Maclou 5Jfs caOitJes!
1'un des plus confiderables d'entr'eux
aiant parle dans un fermon fynodal en
V ij
-ocr page 463-
460 Histoire df. Port-roYac,
m %6s6', Pr^ence de l'Archeveque de Rouen ,
(}A. de Harlay ) contre les cafuiftes
qui corrompent la morale chretienne ,
ii fut attaque par le pere Brifacier rec-
teur du college, qui prefenta eontre
lui ime requete aM.l'Archeveque. Mors
les autres cures vinrentaufecoursdeleur
zeleconfrere, ilss'affemblerent pour exa-
miner les points de morale, qui avoient
donne occafion a ce differend j.& apres
avoir verifie dans les auteurs les pro-
portions cjtees dans les lettres pro-
vinciales , ils prefenterent une re-
xjuete a M. l'Archeveque le 28 aoiit
i(?5<5', fignee de vingt-huit cures ,
par laquelle ils le fupplioient cTemploier
fon autoriti & fon %ele epifcopal
, pour
arraeher utt& maudite ^i^ank du champ
de I'Eglife,
L'Archeveque ree,ut la re-
quete, renvo'ia l'affaire a l'aflemblee
generale du clerge , 8c deputa un de
les grands Vicaires pour y porter de
fa part la requete & les extraits pre-
c fentes par les cures de fon diocefe.
LasCur6s4e Les'cures de Paris ne tarderentpas
iSJS^Zk fe joindre i ceux de Rouen , pour
(jje Rxnien. ;' pourfuivre la condamnation de la mo-
falfct^tkit L'a^e ^lachee, 8c nrent un extrait de
iwptinjer les trente-huit proportions , dont ils de-
cSe«?pwr t-nariderent la condamnation par une
requHe pr^fentee a M. liodencq cur$
-ocr page 464-
t. P A ft T I E. LlV. tX. 4<£I
efe faint Severin , grand Vicaire du l^ 6"".''
Cardinal de Retz (14). M. Hodencq tes 0^^
renvoi'a par une Ordonnance du i 8 a,ux nrtaximes*
n 1             ^ - 1                  a' o 1                  des cafuifie*
octobre 16 5 <>, la requete & les par- reikhesw
ties pardevant 1'arTemblee du Clerge
comme etant faifie de eette affaire. Les
Cures de Paris firent encore un autre
extrait de plufieurs autres propofitions
qu'ils prelenterent a l^ffemble© du
Clerge le 24 novembre * avec une re-
montrance par laquelle ils l'exhortoient
a condamner ces proportions. L'afiTem-
blee nornma I'Archeveque de Touloufe
& les Eveques de Montauban, de Cou-
tance, de Vannes 8c d'Aire , pour fai-
re droit fur la requete des cureV Mais
comme elle etoit fur le point de fe
feparer, on ne put pas proceder a Te-
xamen de ces proportions > 8c 1'afTem-
Jblee fe contenta d'ordonner que les
(14) Les Cures de Paris    Paul a l'accepter , en lui*
avoient alors coutume <le
    promcttanr de fake corri-
s'afTembler tous les mois
    pofer les ecrits neceffaires
pous les affaires de leurs
    par des perfonnes ties ha-
paroifTes : ils prirent dans
    biles. Il s'adreiTa pdur
ces''alTemblees la refolu-
    cela a M. Arnauld , Mo-
tion de dismander la con-
    Nicole & M. Pafcal, qui'
damnation de la morale
    font auteurs dss Merits qui
relacb.ee. Mais perfonne
    ont paru four le nom des'
d'eux ne paroifloit difpof6
    Cures de Park.. Le cin-
sitfe charger de la commif-
    quieme dure alifres eftde*
fion d'ecrire fur c« fujec.
     M. Pafcal. Dans la fuite'
Alors M. Fortin, ami de
    il fuc defendu aux Cure**
M. Pafcal , engagea M.
    de Paris dt s'aflenibler.-
Wazure Cur£ de Saint
V lij;
-ocr page 465-
4&z HrsTomE de Pokt-rqi^e.
16$6:
" inftructions de faint Charles Borromie
feroient imprimees par l'ordre du Cler-
ge, avec une lertre circulaire a tous
les Prelats du roi'aume. M. TAbbe de
Cyron charge de faire imprimer ces
inftru&ions , les envoi'a l'annee fui-
vante 1657 dans les provinces avec
une lettxe circulaire , dans laquelle il
declare aunom de l'affemblee : que le
manque de loifir pour faire cetexamen y
{
Qu'etoient done devenu les celebres.
deputes, qui en dix feances s'etoient
trouves en etat de faire leur rapport
fur le gros volume de Janfenius ? ) ejl
la feule chofe qui empeche les Prelats
de prononcer un jugement fokmnel
qui cut arrite le cours de eette pejie des
confeimces, fr qu'ils I* auroient fait vo-
iontiers
, fi les fupplians sry fuffent plu-
totaddreffes.
Quoique les Jefuites n'euf-
fent pas lieu de fe plaindre de la fe-
verite des Prelats, ils furent neanmoins;
tres mortifies de la publication de ce
livre, fur lequel ils n'ignoroient pas
que route la doctrine du livre de la
frequente communion etoit fondee.
xcr.
          Meflieurs les cures de Paris eurent
cSfdeCp3e-bientot occaflonde prefenter une nou-
rish dcRoucn velle requete aux Vicaires generaux de
To^^M. le Cardinal de Retz. Un infame
funics, liyre, intitule ; Apologie pour les Car
-ocr page 466-
. _------------------- -.----------,----------.-----------„—_^—^_ .. .
1. PARTlE. LlV. lX. 46$ _______
fuljies contre les calomnits des Janfe- \6<<$.
nifles
, la leur fournit. Ce livre com-
pofe par le pere Pirot, Jefuite , pro-
felTeurde theologie au college de Cler-
mont , aiant paru Pan 1657, excita
le zele de ces dignes pafteurs , qui firent
tin extrait des erreurs qu'il renfermoit,
8c en demanderent la condanlnation.
lis publierent en meme terns un factum
contre l'apologie (15). Les cures de
Rouen, qui avoient donne l'exemple a
ceux de Paris, les fuivirent dans leur
demarche contre l'apologie des cafuif-
tes , dont ils demanderent la condam-
nation dans une requete prefentee a
M. l'Archeveque deRouen, Les Jefuites
au lieu de defavouer l'apologifte & fes
erreurs, defendirentopiniatrementles
maximes fcandaleufes de leurs cafuif-
tes-,& ne fe rendant ni fur le droit ni fur
le fait, ils publierent un ecrit contre le
fa&um des cures de Paris, dans lequel
ils foutenoient que ce factum n'etoit
point l'ouvrage des cures de Paris , &
que la lettre circulaire fous le nom de
I'Abbe de Cyron etoit une piece' Jubrep-
rice
, fans aveu, fans ordre & fans au-
(rf)Les Jefuites diftri-    fe&oire d«ns le college de
Querent les exemplaires de   Rouen. Qu'on jug? par-li
1'Apologie des Cafuifhi A   en cjuelles mains or. met
teurs amis ; 8c leP. Brifa-    les jeunes gens pout lies
cici la fit lire en plein re-    eievet.
Viv
-ocr page 467-
4<?4 Histoike de PoRT-RorAt,
16 $6* torite (16). Les cures de Paris leur don*-
nerent le dementi , en reconnoiirant
par un afte le factum , & en obtenant
de 1'Abbe de Cyron un certificat au fu~
jet de la lettre circulaire.
Sp*% Pendant ce terns,, la facuke de theo-
«ieuhlr& des.gie de Paris, route affoiblie qu'elle
grands vkai etoit par l'excluiion de fes. meilleurs
Hi coatrer* fujets , ne laiffa pas de fe mettre en
If^A des mouvement centre la morale relachee.,
Mife'leVi oc- & dreffa le projet d'une cenfure , dans
mbis 1,6j8. laquelle elle vouloit inferer, que l'a-
fologie des cafuiftes, ai'ant ete fake a
occafion des, lettres provinciales , la
faculte ne les approuvoit pas ,. aiant
appris qu'elles avoient ete-condamne.es
a Rome \Factam ejJlApologiam occafionc
epifiotarum provincialis adarnicum
(17)>.
quas rton probat facultas , utpou quas
audivit Roma damnatas.
Quelle raifon
de condamner les provinciales, par-
cequelles ont occafionne L'apologie
4es cafuiftes ? Condamne-t-on dans les
(i«)L'animofitedesJe-    doc, 8c dc toute 1'EgHfe
fuites ne fe borna pas a la    meme , qui en reccvoit
perfonne de l'Abbe de Cy-    autant d'uulite que d'edi-
ron, elle s'etendit fur le Sc   iication.
etablilTement des filles dc (17) Ilfalloitdire, ami-
l'Enfance, dont ii avoit    ciad Frovincidlem ,carces
drelle les conftitutions ;    lettres. font d'un ami aun
& ils eurent le credit de    Provincial , & non d'stn
faire detruire cette con-    Provincial k un ami: ap-
gregation, au grand regret   paremment les do&eurs n%
de la province de Laiigue-    les avoient pas lues*
-ocr page 468-
T. V A R T I E. L'lV. IX. 46$
trlbunauxfeculiers ceux qui font con-
noitre les malfaiteurs , les voleurs 6c
les empoifonneurs? Par quelle regie ,
& quelle loi condamnera-t-on dans la
republique chretienne ceux qui decou-
vrentles corrupteurs de la morale de
l'Evangile, qui font perir les ames par
les mauvaifes maximes qu'ils eniei-
grtent ? Quoi Ton condamne un excel-
lent ouvrage , parcequ'il a donne oc-
casion a un infameecrit i Cette claufe
palfa neanmoins a la pluralite ; mais les
Gens duRoi plus fages &c plus attentifs
aux libertes de l'Eglife Gailicane que ces
doc"teurs,leur ordonnerentde fupprimer
ces paroles, ut pott quas audivit Ro~
m& damnams
, parceque cette fac,on de
parler etoit contraire a la pratique du
roiaume , &: que Ton ne pouvoit en
ufer fans reconnoitre le tribunal de Tin--
quifition. La cenfure fut arretee &c con-
clue le 16 juillet i<S"5 8 , fans cette
claufe. Mais la publication en fut dif-
feree par ordre du Chancelier, jufqu'a
ce que le Roi a'iant leve la defenfe 8c
accorde le zi o&obre a Gafpard Me-
turas le privilege dimprimer cette cen-
fure , elle fut publiee des le lende-
main.
                         '«"
Les Vicaires generaux de PArcheve--
jche- de. Paris; ckefTerent auffi le % p
-ocr page 469-
^.66 HrsTomE de Port-koiae."
i (j f (j, aoiit une cenfure de l'apologie des ca-
fuiftes, qui fut fignee ie 3 o octobre ,
& publiee aux prones de toutes les pa~
roifTes de Paris le premier dimanche
de l'Avent. Cette cenfure eft la plus
detailiee de toutes, & renferme pref-
que toutes les propofitions de morale
relachee, foutenues dans l'apologie
des cafuiftes.
xciii. ^e ne ^ut Pas feulemenf dans les
res cafuiftes diocefes de Paris 8c de Rouen, que les
Sndamn£nt'cures s'eleverent contre la morale rela-
par piuiieurs chee-,il y en eutbeaucoup deditferens
pjreqlees Pa^ autres diocefes, comme d'Amiens, de
aicmc.. Beauvais, de Sens , d'Evreux , &c. qui
eh demanderent la condamnation a.
leurs Eveques. Les Prelats fe porte-
rent d'un confentement unanime a. con-
damner cet ouvrage &: les propofitions
de la morale relachee •, enforte qu'en
peu de terns on vit paroitre une mul-
titude d?ordonnances des Eveques dans
la plupart des diocefes de France. On
peut voir ces pieces, recueillies pour
la plus grande par tie par M. l'Eveque
d'Auxerre ( Cailus ) a la fin de fa belle
inftru&ion paftorale contre la remon-
trance des Jefuites, dans laquelleces
jjeres marchant fur les traces de leurs
ancetres , pretendoient quonpeutde*
gofer legerfinnage:tiechritiem.
-ocr page 470-
11 ne manquoit plus aux cafuiftes re-
faeries 8c a leur apologifte, que d'etre
eondamnes par le Pontife romain. Tout
le credit de la fociete ne putparerce
coup ; i-1 fallut encore efltrier une cen-
fure a Rome. Elle fut rendue en pre-
fence d'Alexandre VII, le jeudi 21
aoiit 16 5 9 , par un decret de l'inqui-
fition, tribunal a la verite qui n'eft pas
reconnu en France, mais que la fo-
ciete refpe&e,. 8c dont elle fait va-
loir l'autorite.
Ce font la en partie les fuites qu'eu--
rent les lettres provinciales •, ce font,,
pour remonter plus haut, les fruits du
livre de la frequente communion •, car
les grandes idees que ce livre 8c phi--
fieurs excellens ouvrages qui le fuivi-
rent, avoient donnees de la morale
chretienne 8c des difpofitions necef-
faires pour recevoir les facremens de-
Penitence 8c d'Euchariftie, ouvrirent-
les yeux a un grand nombre d'Eve-
ques, de Cures Sc de theolpgiens,fur les;
egaremens prodigieux des nouveaux ca-
fuiftes dans la matiere de la penitence1
&: fur les devoirs 8c les peches des^
chretiens. Comme la plupart de ces>
nouveaux auteurs font Jefuites, M.<
Arnauld avoir fait vers l'an 1(543 «a!
petit abrege de leurs; mauvaifes m#"
-ocr page 471-
---------------------—----------......                   T ~---------------------------------- ■— -
468 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt*
"" liTTT ximes fous ce titre : Theologie morals
des Jefuius.
Des-lors on leur iivraquel-
ques attaques, comme nous l'avons
remarque , mais ce ne furent que com?-
me de legeres efcarmouches qui n'eu-
rent pas de grandes fuites. Gette ma-
il: -
            rale corrompue ne fut fortement atta-
quee qu'a l'occafion des deux propo-
rtions de M.Arnauld, & pendant qu'on
les cenfuroit en Sorbonne. Tout occur
pe, que ce docteur etoit a fe defendre
contre les forces de la fociete & de la
Sorbonne unies.enfemble,,. il ne laifTa
pas de porter la.guerre jufques chez les
jefuites memes & deles obliger a fe
mettre fur la. defenfe, .aunt eu part
a tout ce qui fe fit de confiderable
dans ce tews-la. & dans la fuite contre
les cafuiltesrelaches..
La condamnation de la morale des
Jefuites fut done la fuite de Fexclvt-
iion de Sorbonne de M. Atnauld , Sc
de
Tinjufte cenfure de fes deux prc»-
poiitians.. Quelle.confolation pour ce
dpc*.eur de voir naitre des fruits 11 abon-
dans de l'mjuftice commife a fori
egard !: Quel chagrin pour les Jefuites:
de s'etre attire rant de cenfures & tarn
d'ecrits accablans, pour avoir voulvt
Sire: condamner. un innocent 1. C'eft
&n& qu& Diem tire, k bien du JtnaLj,
-ocr page 472-
L Part if. Llv. IX. <y$y
■qu'il fait tomber les medians dans les i6\6,7-
pieges qu'ils tendent aux gens de bien»»
Sc confond les faux, fages 8c. la faufle
fageflfe du monde.
Tandis que M. Pafcal & M. Arnauld L^clc^
travailloient a defendre la purete de la don P concrc-
morale, comme nous venons de le voir, Pen*ueeft ^
Dieu continuoit de fortir de fon fecret foiitaires re*
par les miracles qu'il operoit pour faire viennem*-B»-
connoitre. l'innocence des religieufes
de P. R. qu'on commen^oit a perfecuter
(i 8). « Vraifemblablement, dit M. Ra-
» cine, la pietede la Reine fut touchee
» dela protection vifible de Dieu fur
» ces religieufes. Cette fage Princeffe
m commenc,aa jugerplus favorablement
» de leur innocence. On ne park plus
» de leur 6ter leurs novices , ni leurs
u penfionnaires, tk on leur lailTa la li*-
» berte d'en recevoir tout autant qu'eb-
.». les voudroient».. Ainfices miracles
produifirent a peu pres le meme
effet que celui que Dieu opera au-
trefois a Milan en faveur de faint Am-
broife dans la decouvejte des corps de.
faint Gervais & de" faint Protais. La
perfecution de l'lmperatrice Juftine
ri'en fut pas.tout-a-fait eteinte , dit S. v
Ambroife ,. mais* elle fut un peu ra*-
U$) Hifh. de- P. R* p. *9fr
-ocr page 473-
........           — „ __        -___._—_^__-----__----
470 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt^
x6<6~ Untie > & elle donna quelque rela-
che.
Les folitaires eurent la liberte de re-
venir dans la folitude. Au commence-
ment de Mai la Reine fit dire a M.
d'Andilly qu'il pouvoit retourner a P.
R. des champs, M. le Maitre en ob-
tint auffi dans le meme terns la per-
miflion. Les autres folitaires voiant
les difpoiitions de la Cour > revinrent
prefque tous peu a. peu dans leur cher
defert. Nous apprenons de M. du Fofle
( p. 15 5 ) que M le Maitre fit deman-
der cette permiffion au Cardinal pour
lui & pour un de fes amis, par M,
Baftet qui lui avoit temoigne autre-
fois beau coup d'amitie , lorfqu'il l'a-
voit vii a. P. R. Le Cardinal dont l'hu-
meur droit affez pacifique,& qui fe met-
toit peu en peine de ce qui ne touchoit
point fes interets , accorda aifement a
M. le Maitre ce qu'il demandoit tant
pour lui meme que pour fon ami. Cet
ami fut M. du FoiTe, qui devint le
compagnon de M. le Maitre dans fa
folitude & dans fes travaux. lis fe lo-
eerent tous les deux dans un quartier
lepare de tons les autres batimens 5
qu'on appelloit le quartier de faint
Antoine, dunom du patron de M. le
-ocr page 474-
I. PlRTII. LlV. IX. 4JT
Maitre. lis regloient la tout leur terns, uiT^T
de maniere que les religieux les plus
exadfcs ne font pas plus fideles a leur
regle, qu'ils l'etoient aux exercices
qn'ils s'etoient prefcrits.
Comme M. Ie Maitre avoit eu une xcv.
erande maladic J i o) dont il lui reftoit , ^P^j0*
«>                i ta i                n              i •            deM. leMiu-
encore de racheux reites, qui ne lui per- tre apres forr
mettoientplus de fe lever comme autre- 'J^SL*^" ^*
fois de il grand matin, il fixa l'heure
de fon lever a quatre heures ou quatre.
Ikeures 8c demie. Apres avoir fait leurs
prieres & leurs le&ures , & entendu la
meiTe , les deux folitaires travailloient
enfemble a quelques traductions. M..
Ie Maitre ai'ant refolu de revoir la tra-
duction de faint Jean Climaque, qu'il.
avoit faite quelque terns auparavant,
appritpar fon ami M. d'Herouval, qu'il
y avoit dans, la bibliotheque de M. le
Chancelier Seguier plufieurs manufcrits
de ce pere , avec des commentaires
d'Elie de Crete qui pouvoient beau-
(!9)LesLibrairesdePa-    M, le Maitre eat tant dc
ris puhlierent deux edi-    chagrin a cette occasion ,
tions fore defe&ueui'cs des    ne^f.icham quel parti
plaidoiers de M. le Mai-    prendre , qu'il en eut
tie. Quelques perfonnes    une grande & longue
du defert vouloient    maladie , dentil etoit at-
que M. le Maitre en don-     taque lorfqu'il fuc oblige
nat lui-meme une edition    de quitter P. R..
correcte , a quoi il avoit        Voiez Ie t Tome de Mi.
une grande repugnance j    Fontaine , p. 114.& fuiv».
d!a.iures s'y oppofoienti-
-ocr page 475-
r4JZ RlSTOIRE 0E PbRf-ROlAT*
*" i6.<6t coupfervir a 1'intelligence des endroib
obfcursy ilenvo'ia a Paris M. du Foffe,
pour voir ces manufcrits & en titer-ce
qu'il jugeroit propre pour fon deflein.-
M. le Maitre deiiroit depuis longtems
de travailler a la vie des Saints , & il
avoit recueilli par le mo'i'en de M. d'He-
rouval, fi connu des favans par fon zele
pour lav decouverte des precieufes ri-
chefTes de l'antiquite , tout ce qu'il
avoit pu decouvrir d'originaux d'a&es
des martyrs & des vies edifiantes. Son
deflein etoit de compofer une legende
qui fut purgee de toutes les fables ,
que des auteurs peu judicieux y ont in-
troduites. Saprincipale intention etant
d'edifier les ames , &c de les edifier fch
lidement tant par les exemples que par
les paroles , il etoit bien-aife que ce
qu'il donneroit au public, fut appuie"
autant qu'il feroit pollibie fur des au-
torites qu'on ne put rejetter. Il nous a
donne tin excellent echantillon de ce
qu'il auroit pu faire, en compofant la
vie de faint Jgnace Eveque d'Antioche-,
celle de faint Jean Climaque dz l'hif-
toire fi touchante des martyrs de Lyon.
Cell ainfi que M. le Maitre continuoit
a occuper faintement fon terns dans le
defert de P. R. Ildrerfoit auflides rela-
tions des evenemens remarquablesqui
arrivoient daws, cewe fainte folitude.
-ocr page 476-
I. Partie, Liv. IX. 47j
Nous avons parmi fes relations,celle i <> 5 6.
*& /# manure dont Dieu aitira a lui les xcvi.
deux demoifeiles Bernard, ^<?a!£ Paine* feii^B^naTd
^ nligieuje de P. R. , yOtt^ /tf /JOtfZ <& fe re; i rem 4
y&#r Aforie <& y^zi/i/ Zo«/5 (10). Ces de '„"/ '°e!L
deux demoifeiles furent une conquers t.aite -, leur
1                  a v c                              j vercus.
que la' mere Agnes fit en revenant de
1'abbaie du Tard l'an 16 3 5. Etanr arri-
ve a Chenoife en Brie, ou Madame
de Ligni, fceur de la dame de ee lieu
avoir ete la joindre , elle confentit d'y
demeurer deux jours , pourvu qu'elie
s'y etablit en cloture dans une cham-
bre ou mil homme n'entreroit. Les
deux petites demoifeiles Bernard, que
Madame leur mere avoit envo'iees peu
de jours auparavant dans famaifonde
campagne de Chenoife, s'ofFrirent de
tres bonne grace a la mere Agnes pour
lui fervir de tourrieres 8c lui apporter
a manger. La mere accepta l'offre, les
voiant modeftes, civiles &: de ft bonne
volonte. La cadette ,. nominee Cathe-
rine , pria la mere Agnes de lui accor-
der une place a P. R., l'afTurant qu elle
vouloit abfolument fe confaerer aDieu.
*> Mais moi, dit l'ainee ( Marie ) qui
» ne fens pas a prefent le meme mou-
** vement qu'elie fent, je vous de*
(io) Vies edif. T. z. Suppl. au Necr. jo janv»,
XRelat. pages 130-14$. & ii avt^
-ocr page 477-
474 HrsToiRE de Po*T-KoiAt*
* y6\6, " mSLn&e C[UQ vous me gardiez feule*
» ment une place dans votre maifon ;
» car j 'efpere que Dieu me fera la grace
» de m'y confacrer mi jour > 8c je vous
» fupplie de le lui demander pour
» moi ».
Des fes premieres annees, Cathe-
rine Bernard parut favorifee des gra-
ces du Seigneur. Elle aimoit a enten-
dre parler de Dieu & tachoit d'obferver
ce qu'on lui difoit &c ce qu'elle favoit*
Quant elle eui atteint l'age de fept ans,
elle alia fe jetter aux genoux de M. fon
pere, le fuppliant avec larmes de la
mettre au couvent, pour eviter les pe-
ches mortels qu'elle pourroit commet-
tre dans le monde ; elle demeura du
terns fans pouvoir fe confoler d'etre
en age de pecher mortellement. Elle
etoit ennemie des parures & de tout ce
que les perfonnes de fon age & de fon
fexe ont coutume de rechercher avec
le plus d'emprelTement: elle fe livroit
aux travaux les plus vils : elle avoit un
foin extreme des domeftiques, les fer-
voit dans leurs maladies, meme les
plus degoutantes & les plus dangereu-
£es, jufqu'a leur rendre les fervices
les plus has. Sa charite s'etendoit ega-
lementau dehors, furies pauvres 8c les-
ctrangers. Elle les nourrilToit, les pan-
-ocr page 478-
LP a it tie. Llv IX. 47 j
fok dans leurs infirmites, fe depouil- i^T^T*
Ioit pour les couvrir. Son obeifTance
egaloit fa charite, etant toujours prete
a. tout ce qu'on vouloit d'elle , ne con-
trevenant a rien , quelque repugnancy
qu'elle y eut. Sa mere, craignant que
de telles inclinations ne la portaflent
enfin a etre religieufe, lui ota tous fes;
livres de devotion , &: ne lui laiffa que
des romans j mais jamais elle n'en vou-
lut lire aucun, aimant mieux fe paf-
Jfer entierement de lecture que d'en
faire qui puffenc deplaire a Dieu. Elle
le prioit fecretement &c le plus fouvent
qu'elle pouvoit, fe retirant dans une
chambre haute de la maifon. La chofe-
aiant ete decouverte , Madame fa mere
apr&s Vavoir grondee, s'emporta juf-
qu'a la frapper, ce qu'elle fbufrrit avec
patience ,. fans rien repliquer pour fe
juftifier.
Tous ces obftaeles n'arreterent point
les dedeins de Dieu fur cette ame choi-
£e. Elle conceit le defir d'etre religieu-
fe *, mais prevoi'ant l'oppofition qu'y
feroit Madame fa mere, elle recom-
manda cette affaire a. Dieu, fans ert
parler a perfonne. Elfe addrelfa fes.
prieres a la fainte Vierge , la fuppliant
inftamment de faire naitre une occa-
fion qui facilitat fon deiTein. Elle fuc
___
-ocr page 479-
4fi6 HlSTOIRE DE PoRT-ltOlAt;
\6\6* exaucee•, car il y a lieu de croire que?
la divine providence conduifit pouu
eet effet la mere Agnes a Chenoife*
oil elle ne fut pas plutot arrivee que
la petite Catherine alia prier Mada-
me de Chenoife de lui permettre
de fervir les religieufes qui venoient
d'arriver $ ce qui lui fut accorde. A la
premiere demande qu'on lui fit par ma-
liiere de converfation ,. fi elle vouloit
etre religieufe » elle priala mere Agnes
de lui accorder une place dans fon mo-
naftere. La mere la lui promit avee le
nom de Catherine de faint Bernard-, ce
qui fut alors comme les arrhes de fa
reception, Lorfque la mere Agnes fut de
retour a Paris, Catherine Bernard, pria
Madame fa mere de lui permettre d'en-
trer a P. R. Mais elle eprouva de fa
part les plus grandes oppofitions. Enfin
vo'iant qu'elle ne pouvoit obtenir fon
eonfentement, elle crut devoir fuivre
le confeil des Peres*, 8c faifant ufage
de la liberte chretienne, elle partit
fans dire adieu, & alia vers la mi-
eareme T6562 P. R., ou elle fut recue.
Elle s'y diflingua par fa piete , par la
mortification , & furtout par une pro-
fonde humilite*, qui lui faifoit avouer
toutes fes plus petites fautes, 8c lui
infjairoit les plus bas> fentimens d'elle-
-ocr page 480-
f. P A r t i e. tlv. IX. 477
:ftiemc. Un jour qu'elle affiftoit a la
meflfe, a. la le£ture de 1'Evangile du
Publicain & du Pharifien elle tondoit
en larmes •, la maitreiTe des novices ,
qui le remarqua , ne fachant quelle
pouvoit en etre la caufe , iui demanda
ee qu'elle avoit ; a quoi elle repondit
enredoublant fes larmes, qu'elle ref-
fembloit au Pharifien <k n'etoit qu'une
Kypocrite. Sa firnplicite , fa fincerite,
fa fourniffion aux iuperieures > etoient
des preuves bien claires du contraire.
Aufii Dieu permettok qu'aianr le coeur
fur les levres, la moindre parole de
eeux qui la conduifoient, fumfoit pour
calmer fon efprit dans les troubles que
k confufion qu'elle avoit d'elle-merae,
lui caufoit. Par ce moi'en elle vivoic
dans une paix prefque continuelle ,
dans une egalite , une gaiete &: une
liberte d'efprit admirables.
Elle a fupporte avecun grand courage
de grandes & continuelles maladies
accompagnees d'extrernes douleurs ,
fans fe repofer jamais que par necefllte,
rentrant incontinent apres dans le tra-
vail &c le fervice des malades. Sa fou-
rniffion a 1'ordre & a. la providence de
Dieu etoit extraordinaire? Elle demeu-
ra pres de cinq ans fans prendre l'ha^
ph p t*uit a caufe de ToppofitiQii d$
-ocr page 481-
478 HlSTOIRE WE PoRT-ROlA*,»
"Z Madame fa mere , que parcequ'on la
deftinoit pour le monaftere du iaint Sa-
crement, attendant dans une parfaite
tranquillite que Dieu manifeftac fa vo-
lonte, &c pratiquant routes les obfer-
vances avec autant d'exactitude que Ci
elle eut ete profefle. La maitreffe des
novices lui demandoit quelquefois,n" el-
le ne s'ennuioit pas d'attendre li long-
terns j a quoi elle repondoit : Moi ma.
mere , d'etre novice ; J4 ne fuis pas en-
core convertie,
Cette difpofition ne venoit point
d'indifference pour la religion; elle
l'aimoit avec ardeur, & le temoignoit
encore plus par fes actions que par
fes paroles. Cette ardeur etoit meme
fi grande qu'elle lui caufa la mort ;
car aiant appris que Madame fa mere
efperoit de la faire fortir , elle en fuc
£\ faifie qu'elle tomba malade d'une
eolique dont la violence l'enleva en
trois jours , apres avoir rec,u les facre-
jnens avec une piete exemplaire & fouf-
fert des douleurs exceflives avec une
patience admirable. Elle mourutle 30
Janvier 1641. Son confefTeur temoigna
apres fa mort qu'elle etoit bienheu-
ieufe, aiant conferve l'innocence de
ion bapteme^, & que fa mort etoit de-
yant Dieu comme celle d'un martyr >
-ocr page 482-
I. P A R t i e. Liv. IX. 479
|>arcequ'outre les douleurs exceflives I(5/,
<m'elle avoit fouffertes , elle n'etoit
tombee malade que de regret de ce
-que le monde avoit encore des preten-
tions fur elle.
La foeur de cette digne epoufe de
J[efus-Chrift avoit aulli le defir d'etre
religieufef, mais la crainte de caufer la
mort a Madame fa mere, qui etoit tom-
t>ee malade, lorfque fa foeur Catherine
Ja quitta , l'empecha d'abord de fuivre
fon exemple. Elle propofa fes difficult
tes aupere l'Allemant fon confefTeur,
fameux alors par la direction des da-
mes. Peu fatisfaite de ce Jefuite, 8c
Ce defiant avec raifon de fa decifion ,
.elle eut recours a un pieux ecclefiafti-
.que de la paroirTe faint Germain 1'Au-
xerrois, nomme du Cofte , qui plus
eclaire que le Jefuite , lui donna un
confeilplusconforme a. l'Evangile, qui
fut d'obeir a Dieu plutot qu'aux hom-
mes. Toutefois Madame fa mere la
fit confentir a un mariage, dont les
articles furent accordes & fignes. Mais
celui de la main duquel perfonne ne
peut ravir ceux qu'i'l a chdifis, rom-
pit les liens de cette alliance par des
«venemens finguliers, dans' lefquels
on ne peut point meconnoitre fa divine
jrpvidence. Apres que ces liens furent
-ocr page 483-
480 Histotre de Port-rot At.'
$t rompus, Mademoifelle Bernard eut
encore d'autres obftacles a vaincre ;
mais enfin animee par les confeils de
fon directeur ( M. du Cofte,) prefe-
rant la voix dun Dieu qui l'appelloit
aux cris d'une mere, elle fuivit l'e-
xemple de fa foeur & fe retira a P. R.
Madame Bernard fe confola peu a pen
de fon ahfence j rnais elle ne vouluc
jamais venir a. P. R. pour voir fes deux
filles. Cependant la cadette, Cathe»rie
de faint Bernard , ai'ant dit a fa fceur
pendant fa derniere maladie, que fi.
Dieu la tiroit a lui, elle lui deman-
deroit qu'il adoucit le cceur de fa mere
&: lui donnat des penfees plus chre-
tiennes que celles qu'elle avoir cues
jufqu'alors; l'evenement fit voir que
Dieu avoit exauce fes prieres , 8c don-
na une preuve de la faintete de cette
vierge chretienne; car trois jours apres
fa mort, la mere fe trouva attendrie,
alia voir la foeur Marie <le faint Louis ,
lui avoua qu'elle etoit toute changee ,
8c lui temoigna toute la tendrelfe d'une
mere.
La foeur Marie de faint Louis fut une
des premieres religieufes que la mere
Angelique mena avec elle en 1648 a
P. R. des champs (zi). Elle fut tou-
:^i)*Vics6irf.T.a.X Rel.Sup. du Necr. n av.P.549*
jours
-ocr page 484-
I. P A R T IE. L'lV, IX. 481
lours occupee al'apothicairerie, qu'elle
entendoit tres bien. C'etoit une fille
Franche , douce, d'un grand coeur , qui
contentok tout le monde de parole &
d'erJet. Elle etoit tellement aimee que
fa mort aftligea plus les fceurs que cel-
les de toutes les autres qui moururent
en ce merae terns. La more apres la-
quelle elle jfoupkok fans cefle renleva
le it avril 1 657-
La fceur Marie de l'Annonciation■,'
Sandoine , religieufe converfe , qui
travailloit a l'apothicairerie avec la foeur
Marie de faint Louis, fut ii touchee
de fa mort, qu'elle ne put iui furvivre:
en la voianc frappee a mort, elle dit
a la mere Angelique de faint Jean ,
qu'elle efperoit de sen aller avecelle.
EfFe&ivement elle mourut deux jours
apres, le 14 d'avriL
M. le Maitre parle encore dans la
meme relation, d'une autre foeur con-
verfe , nominee Catherine de l'Af-
fomption Gailiard, qui etoit, dit-il,
une des meiileures lilies de toute la
maifon. Elle avoit fait la cuifine pen-
dant plus de trente ans , tant a Paris
qua P. R. des champs. Lorfqu'on an-
noncoit qu'il falloit ajouter une nou-
velle portion pour les Meilieurs , eile
s'enrejouifToit, difanta fa compagne :
Tome III,
                            X
-ocr page 485-
+$% HlSTOIRE PE P0BJ>B.O1 At.
**T^7!T Dieua ammiunnouvd hcrmite. Cette
vertueufe fille mourut fort agee le 4
juin 1657/
Depuis le retour des folitaires tout
etoit aflfez tranquille dans cette fainte
folitude. Les menaces de perfecutions
avoient cette, II femble meine que la.
Cour avoit un peu change de difpofition
Scde fentiment a l'egard de P. R. Du
moins une PrincefTe (2. 1) du plus haut
sang ne eraignit point d'aller a P. R«
des champs, rendre vifite aM. d'An-
•■dilly 8c d'entrer dans la maifon, d'ou
elle fortitfort edifiee > apres avoir tout
yu, & tres perfuadee de la fauflete de
tous les bruits defavantageux publies
contre ce monaftere, C'eft ce qu'elle
lemoigna, non feulement a M. d'An-
dilly , mais en toute occafion.
xcvti.         » On fongeoit ii peu alors a inquieter
tfJ&mg!lle " lesreligieufes, dit M.Racine , que
5P?£iei!f fak » M, le Cardinal de Retz leur ajant
ft vificfr >n » accorde un autre fuperieuren lapla-
*C ^ lt?' ,, cede M. du SaufTay, qu'il avoit def-
» time de tout emploi dans le dio^-
» cefe de Paris , on ne leur fit aucune
» peine la-deffus, quoique M. Singlin.
« qui etoit ce nouveau fuperieur n$
.*> tut pas fort au gout de la Cour, ou
ln$ Mademoifclle , fiile ujU|tw4e Gafto^ p$$
-ocr page 486-
I. Partie, Liv. IX. 4S5
** les Jefuites avoient pris un grand
» foin de le decrier ». Les amis de
M. le Cardinal de Retz, qui etoitpour
lors a. Rome , avoient obtenu de lui
des lettres par lefquelles il etablifToit
iM. Singlin Ion grand Vicaire dans tout
le reflbrt de P. R. , c'eft-a-dire qu'il
lui en donnoit tous les pouvoirs, afin
qu'on n'eut pas befoin de recourir aux
grands Vicaires du diocefe. Quelque
terns apres (2.3) , les grands Vicaires
de Paris , par ordre de M. le Cardinal
de Retz , expedierent publiquement a
M. Singlin la commillion de fuperieuf
des deux maifons de P, R. Il fit fa vi~
>iite dans Tune & dans i'autre au mois
de feptembre, fk elle fut achevee au
commencement d'octobre 1657 (24),
avec une fageile , une prudence & une
charite extraordinaires, dont routes les
fours furent ravies &c encouragees a
mieuxfaire que jamais.Lamere Ange-
lique, qui connoifTbit toutle prix de la
faveur que Dieuleur avpit faiteen leur
donnant un tel fuperieur, etoitau com-
(ij) La mere Angelique    lettres 3e la mer? Angeti-
de fainr Jean ne hxe pas   que, p. 458 , qu'il com-
ce temsdans fachronolo-    menga fa vifite vers Sep-
;gie , 6c ignore fi ce fut en    tembre a Paris, & qu'il la
1'an i6<j6 , ou l'ann6e   termina a P, R. de*
fuivante.                            Champs le 31 decerabrc
(14) Nous trouvons   X6yj.
dans une noxe , T. }, Jes
xi|
K
-ocr page 487-
4$ 4 Histoire de Port-roi'ai?
j6, ble de fesfouhaits, &exhortoit les reK--
gieufes a bien profiter de certe grace
(25). » Ce fut en effet, dit la mere
» Angelique de faint Jean, trois an-
» nees d'abondance qui precederent
» la famine univerfelle qui nous me-
» na^oit 3c qui a dure huit ans ».
xcviii. M. le Cardinal de Retz ne pouvoit
criSe fauxUn ^tQ un meilleur prefent aux religieu-.
pretendusjan-fes de P, R. que de leur donner pour
kurftHaifcn vifiteuc une perfonne du merite de M,
avec le Car- Singlin, que Dieu avoit rempli de toute
SIS la charite Sc de toute la lumiere necef-
cation par faires a un fuperieur 6c a un pere des
M. Racine,                  m             r                                  r            >-i
*■ y ames: u ne pouvoit mieuxmarquer qu ll
avoit herite de toute la bonne volonte de
fon predecelfeurpour ces faintes filles,
Comme c'eft cette bonne volonte ,
dont on a fait le plus grand crime aux
* ]l »'!# pretendus Janfeniftes * , il eft bon de
forte de atlomr £.. ,.,-..          . .             , , .
nhs , dent u dire ici julqu a quel point a ete leur
Zip?*™*™ Haifon avec M. le Cardinal de Retz,
fhatte k ce M, Racine traite cet article avec tant
%et^MdMm ^ Juften"e & de precifion, que nous
jh Memoires, ne pouvons rien faire de mieux que de
T. 1, p. ?-f4 tranferire ce qu'il dit fur ce fujet. » On
0-fmv.                      , jl .         ,. ., .'n-r 1
» ne pretend point, dit-il, juftiner le
» Cardinal de Retz de tous les defauts
» qu'une violente ambition entraine
« ordinairement avec elle, mais touf
tyf) Vdisz les lettrcs de U mere Angel. T>}? .
-ocr page 488-
1. Par tie. tlv. IX. 485
"*> le monde convient qu'il avoit de
« tres excellences qualiteS, entr'au-
*> tres une conflderation ftnguliere pour
w les gens de rnerite, & lift fort grand
a deflr de les avoir pour4 amis. Il re -
» gardoit M. Arnauld comme an des
« plus grands theologieiis de fon
» fieele, etant lui-meme un theolo-
m giert fort habile, dc il lui a confer-
'»> ve jufqu'a la mort cette eftime qu'il
*> avoit congue pour lui des qu'ils
m etoient enfemble fur les bancs; juf-
*» ques-la qu'apres fon retour en Fran-
» ce, il a mieux aime fe laifTer rai'er
» du nombre des dodeurs de la facul-
» te que de foufcfire a la cenfure dont
»> nous avons parle , & qui lui parut
w toujours l'ouvrage d'une cabale ».
» La verite eft ppurtant que tandis
« qu'il fut coadjuteur, c'eft-a-dire dans
« le terns qu'il etoit a la the de la
» fronde , Meflieurs de P. R. eurent
» tres peu de commerce avec lui, 8C
»
qu'il ne s'amufoit gueres alors a leur
« communiquer ni les fecrets de fa
« confcience , ni les reifbrts de fa po-
*s litique. Et comment les leur auroit-
» il pu communiquer? il n'ignoroit pas,
» & perfonne ne l'ignoroit des-lors ,
» que c'etoit la doctrine de?P. R. y
" qu'un fujet pour quelque raifon que
X iij
"'
-ocr page 489-
486 Histoire de Port-roYac;
" ce foit, ne peut fe revolter en conf-
*» cience contre fon Prince legitime 5
» que quand merne il en-feroit injufte-
» ment opprime , il doit fouffrir l'op-
» preffion, & n'en demander juftice.
» qu'a Dieu, qui feul a droit defaire
» rendre compte auxRois de leursac-
« tions. C'eftce qui a toujours eti en-
» feigne a P. R. , &c'eft ce que M.
w-.Arnauld a fortement defendu dans
» fes livres , Sz particulieremeut dans
» fon Apologie pour les catholiques „
:» 011 il a traite la queftion a fond.
« Mais non-feulement Meffieurs de
», P. R. ont foutenu cette do&rine ».
« ils l'ont pratiquee a la rigueur. Celt
*» unechofe connuepar une infinite de
» gens, que pendant les guerresdePa-
u, ris,iorfque les plus fameux directeurs
» de confcience donnoient indirreremr
ment l'abfolution a tous les gens en-
w gages dans les deux; partis $ les eccle-
« fiaftiques de P. R. tinrent toujours
m ferme a la refufer a ceux qui etoient
»» dans le parti contraire a celiii du
» Roi. On fait les rudes penitences
» qu'ils ont impofees & au Prince de
» Conti, & a la DucheflTe de Longue-
» ville , pour avoir eu part aux trou-
» bles dont nous parlons , 6c les fom-
» mes immenfes qu'il en a coute ace.
-ocr page 490-
1 pARtlt. LlV. IX. 487
*  Prince , pour reparer autant qu'il
» etoit poiTible , les defordres dont
*  ilj avoir pu etre caufe pendant ces
« malheureux terns. Les Jefuites
» ont eu peut-etre plus d'une occafion
s> de procurer a l'Eglife de pareils exem-
» pies ; mais ou ils n'etoient pas per-
*> fuades des memes maximes qu'on
» fuivoit la-defTus a P. R, , ouils n'onr
» pas eu la meme vigueur pour les faire
*> pratiquer.
" Quelle apparence done que le Car-
t> dinal de Retz ait pu faire entrer dans
»i une faction contre le Roi des gens
$ remplis de ces maximes , 8c pfe-
» Venus dece grand principe de faint
Paul & de faint Auguftin , qu'ii-
» n'eft pas permis de faire meme un
« petit mal pour qu'il en arrive un
*> grand bien. On veut pourtant bien
» avouer que lorfqu'il fut Archeve-
» que , apres la mort de fon oncle, les
« religieufes de P. R. le reconnurent
» pour leur legitime pafteur ; 8c firent
» des prieres pour fa delivrance. Elles
» s'adr efferent auffi a liu pour les af-
» faires fpirituelles de leur monafte-
m re du moment qu'elles furent qu'il
« etoit en liberie. On ne nie pas me--
» me qu'a'iant fu l'extreme neceflite ou
H il etoit apres qu'il eut difparu de~
X w
-ocr page 491-
Will ■ ' ,
4#8 HrSTOlRE DE POKT-ROlAE,
£,-j^ '» Rome, elles &c leurs amis ne lut
» aient prere quelqu'argent pour fub~
» filler , ne s'imaginant pas qu'il fik
»» defendu ni a cles eeclefiaftiques , ni
» a des religieufes > d'empecher leur
» Archeveque de mourir de fairrw
» C'eft de la aufli que leurs ennemis
prirent occafion de les noircir dans
» l'efprit du Cardinal Mazarin , en
s* perfuadant a ce Miniftre , qu'ils n'a-
. »> voit point de plus grands ennemif
« que les Janfeniftes j que le Cardi-
» nal de Retz n'etoit parti de Rome
*» que ponr venir fe jetter entre leurs
« bras j qu'il etoit meme cache a P. R. 5
» que c'etoit la que fe faifoient tous
» les manifeftes qu'on publioit pour
* fa defenfe •, qu'ils lui avoient deja
*» fait trouver tout 1'argent neceflaire
•»» pour une guerre civile, & qu'il ne
» defefperoit pas par leur moien de
m fe retablir a. force ouverte dans fon
?> fiege. On a bien vu dans la fuite
« ['impertinence de ces calomnies.
v Mais pour en faire mieux voir le
» ridicule , il eft bon d'expliquer ici
*t ce que c'etoit que M.Arnauld,qu'on
w faifoit l'auteur & le chef de toute
w la cabale.
» Tout le monde fait que c'etoit
*» un genie admirable pour les lettres ^
-ocr page 492-
I. Partie. Llv. IX. 489
w 8c fans bornes dans l'etendue defes
n connoifTances. Mais tout le monde
m ne fait pas , ee qui eft pourcant tres
« veritable , que cet homme il mer-
» veilleux etoit audi- 1'homme le plus
a fimple , le plus incapable de rinefTe
» 8c de diflimulation , 8c le moins
» propre, en un mot, a former ni a
» conduire un parti ; qu'il n'avoit en
»> vue que la verite , 8c qu'il ne gar-
» doit fur cela aucune mefure , pret
» a contredire fes amis lorfqu'ils a-
» voient tort, 6c a. defendre fes enne-
» mis s?il lui paroiffbit qu'ils eulTent
» raifon ; qu'au refte jamais theolo-
» gien n'eut des opinions fi faines 8c it
n
pures fur la foumiflion qu'on doit
» au Roi 8c aux puiilances j que 11011-
» feulement il etoit perfuade , comme
>» nous l'avons deja dit, qu'un fujet
« pour quelque raifon que ce foit ne'
» peut point s'elever contre fon Prince,
». mais qu'il ne croi'oit pas meme que
» dans la perfecution il put murmurer.
» Toute la conduite de fa vie abien'
» fait voir qu'il etoit dans ces fenti-
p mens. En effet , pendant plus de-
» quarante ans qu'on a abufe pour le1
v> perdre, dit nom 8c de l'autorite dm
»» Roi, a-t-il manque une oecafionde
«> faire eclater &. fon amour pour fai
-ocr page 493-
490 HistdiRE ?w PoRT-iioViiiV.
~ »» perfonne , & foil admiration pour.
" les grandes qualites qu'il reconnoif-
" foit en lui ? Oblige de fe retirer
■** dans les pais etrangers , pour fe
**: fouftraire a la haine implacable de
M fes ennemis , a peine y fut-il arri-
*' ve , qu'il publia fon Apologiepour
» Us catholiques
•, &. Ton fait qu'une
" partie de ce livre eft. emploiee a.
M juftifier la conduite du Roi contre les
" huguenotsj a juftifier les Jefuites me-
" mes.M. le Marquis deGrana aiant
»# sli qu'il etoit cache dans Bruxelles,
>* - le fit adurer de fa protection -y mais:
» ii temoigna en meme terns un fort
»* grand defir de voir ce dodeur, dont
» la reputation avoir rempli toute
» l'Europe. M. Arnauld ne reflifa
n point fa protection •, mais il le fit prier
.'* de le laififer dans fon obfcurite, dC
»
. de ne point l'obiiger de voir un gou-
« verneur des pais bas Efpagnols, pen-
v dant que l'Efpagne etoit en guerre
3>,avec la France , & M. de Grana.
3> fut affez galant homme pour approu-
v. ver la delicatelle de fon fcrupule.
» Lorfque le Prince d'Orange fe fut
>* rendu; maitre de l'Angleterre > les
3* Jefuites qu'on regardoit par - tout
»>. comme les principales caufes de
$» tgus.les^malheuxs du Roi Jacques ?i
-ocr page 494-
I. Parti e. Liv. IX, 491
«* ne furent pas, a ce qu'on pretend 5 1657.
9* les derniers a vouloir fe rendre far
m vorable le nouveau Roi. Mais M»
** Arnauld , qui avoit tant d'interet a
« ne pas s'attirer fon indignation, ne
»• put retenir fon zele. 11 pritia piu-
» me & ecrivit avec tant de force pour
w defendre les droits du Roi Jacques ,
& 8c pour exhorter tous les Princes ■■
»>
catholiques a imiter la generofite
«* avec laquelle le Roi Favoit recueilli
» en France, que le Prince d'Orange
« exigea de tous fes allies , & fur-
»» tout des Efpagnols , de chaffer ce-
» docteur de toutes les terres de leur
» domination. Ce fut alors qu'il fe
» trouva dans la plus grande extre-
>r mite ou ii fe fut trouve de fa vie,,
»* la France lui etant fermee par les-
y> Jefuites , & tous les autres pais par 1
» les ennemis de la France.
: » On asu de quelques amis qui ne
« le quitterent point dans cette extre-
»* mite, qu'un deleurs plus grands em-
's barras etoit d'empecher que dans
>» tous les lieux ou il crrerchoit a fe ca-
h cher, fon trop grand zele pour le -
*» Roi ne le fit decouvrir. Il etoit H
*> perfuade que ce Prince ne pouvoic;
i> manquer dans la conduite de fes en-
w ueprifes, que fur celail entreprenoic*:
-ocr page 495-
49i HiSTOIRS DE PdRT-ROlA'C
16$7' " toutle monde ; jufques-la que fur l&
« fin de fes jours etanr fujet a tomber.
» dans un afloupiffenient que Ton
« cro'i'oit dangereux pour fa vie, ces.
w memes amis ne fav.oient point de
» meilleurs moiens pour l'en tirer.
« que de lui crier, ou que les Fran-
»> cois avoient ete battus, ou que le.
» Roi avoit leve le fiege de quelque
« place, 8c il reprenoit toute la viva-
s' cite naturelle , pour difputer contre
» eux & leur fourenir que la nouvelle
» ne pouvoit pas etre vraie. Il n'y a.
v qu'a lire fon teftament, ou il declare
»•> a Dieu le fond de fon cceur, on y
» verra avec quelle tendrefle, bien loin,
»» d'imputer au Roi toutes les traverfes
» que lui ou fes amis ont elfuiees , il.
» plaide, pour ainll dire, devant Dieu,.
» la caufe de ce Prince, & juftifie la.
» purete de fes intentions.
» Oferai je parler ici des epreuves
» extraordinaires ou Ton a mis fon a-
»* mour inebranlable pour la verite I
»
De grands Cardinaux tres inftruits,
»», des intentions de laCour de Rome »,
» n'ont point cache, qu'il n'a tenu qu'a,
5» lui d'etre revetu de la pourpre.deCar-
« dinal, & que pour parvenu: a une di^
s> gnite , qui auroit figlorieufementla--
mfA tousles.reDroches d'herefie que fes,
-ocr page 496-
I. Part IE. Llv. IX. 49?
* ennemis ont ofe lui faire , il nelui en "
n auroit coute que d'ecrire contre les
» proportions du Clerge de France tou-
» chant L'autorite duPape. Bien loin
»* d'accepter ces offres , il ecrivir me-
» me contre un do6fceur Flamand qui
» avoit traite ces propoiitions d'here-
5» tiques. Un des Miniftres du Roi ,
« charme de la force de fes raifonne-
» mens, propofa de les faire imprimer
» au Louvre •, mais la jalouue des en-
3> nemis de M. Arnauld l'emporta 8c
» fur la fidelite clu Miniftre & fur Tin-
t> tention du Roi meme. Voila quel
«* etoit cet homme qu'on a toujours
#» depeint comme fi dangereux pour
» l'Etat, &: contre lequel les Jefuites
« peu de terns avant fa mort, firent
« imprimer un livre avec cet infame
« titre : Antoine, Arnauld fugitifpour
>} fe dirober a la jufiice du Roi.
» Je ne faurois, continue M. Raci-
» ne , mieux finir cette longuedigref-
» fion , que par les propres paroles que'
» le Cardinal de Ret£ dit a quelques-
si uns de fes plus intimes amis , qui,
« enlui parlant de (es avantures paf—
» fees, lui demandoient (i eneffeten
» ces terns-la il avoit recai quelques
n fecours de la cabale des Janfeniftes :•
?' /«. W conngis x ieur repondix-il ^em
-ocr page 497-
494* Histcvirts: de Port-roVai»-
'x6<j.. '* cahalc , & pour mon malheur , /e-
»> rn'en Juis trap mile ; pavois autre-
r> fois
quelcpthabitu.de avec les gens
m dontvous me parley, & jevoulus les'
it fonder pour voir fi je les pourrois
^ mettre a quelqu,ufagf)maisi vouspou-
» ve{ vous en fier a ma parole ,/e ne vis*
» jamais de gens qui par inclination &
» par incapacitefujfent plus eloignes de
>* tout ce qui s'appelle cabale.
Ceme-
MMine Cardinal leur avoua auili qu'il •
)* avok aupres de lui pendant fa dif-
>* grace deux tkeologiens reputes jan-
>* feniftes quine purent jamais fouf-
3* frir que - dans l'extreme befoin ou
«• il etoit, il prit de 1'argent que les.
» Efpagnols lui faifoient offrir ,, &
» qu'il fe vit par4a oblige a en em-
>r prunter de les amis ». Quelques-^
«ns de ceux a qui il tint ce difcours vi^
voient encore lorfque M. Racine ecri-
voitceei, Sc il allure qu'ils font dans
line telle reputation de probite , qu'il
eft bien siir qu'on ne recufera pas leur
temoignage.
Il n'y eut jamais d'autre liaifon entre
le Cardinal de Retz & P. R. que celle
dont nous venons de parler d'apres M.
Racine. Si ce Prelat ravorifa les reli-
gieufes il ne fit que fuivre les regies de
fequite a leur egard , & jamais ©lies
-ocr page 498-
! 8 ' W !
. I. Pa r t i i. Llv. IX. 495
ine s'en ecarterent pour meriter fesfa- i<$e-
veurs*
Ces faintes filles cornmenc.oient xcix.
done a jouir des douceurs de la paix , *•K*& ai
au commencement de l'annee 1657 •, maladies.,
mais Dieu qui vouloit que leur verm
fut toujours exercee, les eprouva d'u-
ne autre maniere , e'eft-a-dire par les
maladies qui regnerent dans ce defert..
Grand nombre de religieufes en fu-
rent attaquees , 8t pludeurs en mou-
rurent (16).
La fceur Marie de fainte Aldegonde:
des Pommares , mourut le 4 Janvier
(17), n'ai'ant ete en religion que trois;
ans 8c demi ,, pendant lefquels elle.
edifia toutes fes fours par la verm ,?
fur-tout par fa charite 8c fa patience;
dans i'education des enfans , & fa
grande confiance en Dieu. Elle en<
donna une grande preuve dans fa der- -
niere maladie , par la reponfe qu'elle:
Bt a une perfonnequi lui demanda fi;
elle ne fouhaitoit pas de terns pouc
(16) fVoi'ez la lettre    gteufes depuis trois ans 5 .
914, p. 339 •, la lettte   qu'il en reftoit encore -
93? j T. 5 , p. 37^. dans    113 , avec dix novices ,.,
lefquelles la mere Angeli     & $"poitulantes , & qu'il
que parle des maladies qui    s'en preTentoit qui pref--
regnoienta P. R. ; dans    foient beaucoup pour cue -
la. 971, p. 437, elle die    revues.
*\a Rrine de Po'.ognc , (27) Voi'ez le Necr. 44
«5,w'il icoic more if.,reli-.   ja^y.,..
-ocr page 499-
49<* HrSTOIRE DE PoRT-ROlAX.
faire penitence : Dieu fait mieux que
moi , dit-elle, ce qui m'ejl necejfaire ;
puifquil m m'en donnepoint
,/e wen
fouhaite pas davantage.
Ecoutons la mere Angelique faire
le recit des difpofnions dans lefquelles
mourut cette fainte religieufe : Mat
» foeur(2 8) Marie Aidegonde mourut
» hier a cinq heures 8c demie dans
» nne ii bonne &: ii fainte difpofition,
» que tout le monde en eft ravi 8c ce-
» lui audi qui l'a affiftee. Parcequ'elle
» n'a rien defire , elle a eu en abon-
« dance de tout 8c vraie fatisfa&ion
» 8c reconnoitfanee incroi'able. Elle
» communiquoit fa devotion : on n'a
» point dit une parole inutile aupres
** d'elle : tout le monde y prioit Dieu.
» 11 ne fe peut voir une plus grande
»» prefence d'efprit dans de plus gran-
s' des douleurs. Elle recevoitee qu'on
» luidifoit avec unparfaitacquiefce-
« ment, fans repliquer. Ses yeux par-
's loient. Enfin rien ne fe peut ajouter
» aux apparences exterieures que je ne
» doute nullement qui ne foient pro-
's cedees de i'interieur, par le rejail-
» lifTement de l'efprit faint qui etoit en
» elle , 8c qui l'a conduite a la religion
» 8c xlans la perfection , ou elle doi|
(**} Lett. ?ix ,T. 3l> p. J3&-
-ocr page 500-
L Parti e. Liv. IX. 497
» faire entrer les ames. 'C'eft en ap- ' 16 ou
*« parence une grande perte, mais clans
*> la verite, c'eft une grande grace pour
p> nous , qu'une de nos fceurs foir pre-
» fentee a fa divine Majefte (i bierr
p* preparee par la grace pour laquelle
w on nous perfecute. J'efpere qu'elle
•* nous obtiendra de la force pour
bien fourFrir.
La mere des Anges , qui etoit ab-
belTe , fut dangereufement malade
dans le mois de fevrier. La mere-
Agnes fut attaquce d'une apoplexie ,
qui fit craindre pour fa vie. La more
enleva le 5 d'avril la faeur Antoinette
4e fainte Foi , d'abord novice de
chceur, puis poftulante converfe (29);
cjui , apres avoir donne beaucouf*
d'exercice a la charite 8c a la patien-
ce de la mere Angelique, lui donna
la confab tion de la voir rentrer en
elle-meme , &? mourir dans des fen-
timens ties chretiens.
maw 1 • i-v. 111 iui i.wul lili^ tuiiiui;           u.
perte cette annee par la mort de M. de *f• *
Bagnols, qui avoir toiuours eu un 11^,55 far
frn-
ver-
ort*
grand attachement pour cette maifon,
&: lui avoit rendu des Services fi im-
porrans dans toutes les occafions. Je
» vois un vuide horrible dans le monda
t*J|J Vo'to vicsedif. T. 3. p. ipo-ioS.
-ocr page 501-
f*"1"""                     " ""                 m "* "                          T---------W-----------
4<)$ HlSTOIRE DE PoRT-ROlAi;.
"" j.^ 7 » par cetre more, die la mere Angelic
» que (30) 5 mais enfin^ e'eft Died qui
*» Pa fait.
» Je ne faurois ,. dit-elle encore ,.
*» dans une autre lettre (31), vous di-
ss re 1'etat oil je me trouve a l'#cca-
« fion de la mort de M* de Bagnols ;
» il me femble qu'il n'y a plus per-
w fonne au monde ..... . Toute la
w paroirTe & eu une extreme douleur
*> de fa perte : ce n'etoit que larmes
» a fon fervice , des Maitresdes Re-
»t quetes , & geueralement de toutle
» monde , & meme des ennemis.-
» Il fe comportoit avec une telle fa-
»> gefTe & charite , qu'il ne bleflbk.
» perfonne ,. & cependant il ne faifoit
» point de tort a la verite ni a fes en-
»» nemis ..... Il faut que je me taife
*> &c que nous nous abimions en Dieu,
*> aupres de qui eft eelui que nous
« pleurons,...... Jamais homme ne
e* rut tant regrette, & generalement,
» 3c fi fenfiblement de fes amis (31).
M. du Gue Bagnols Maitre des Re-
quetes ne a Lyon, fembloit avoir felon
TEvangile, les plus grands obftacles a
fbn falut,car outre qu'il etoit tres riche»
(.30) Lett. 944, T. 5, 393.
-ocr page 502-
T. P A R T I E. LlV. IX. 499
II etoit naturellement tres fier. Son"
grand efprit joint a (qs grands biens
contribuoit a iui infpirer un certain or-
gueil, qui le portoit a s'elever au-def-
fus des auttes. Il parouToit extreme-
ment eloigne d'abailFer fa tete fous le
joujt de i'humilite evangelique. Dieu
if iervit premierement de la piete de
ion epoufe ( Gabrielle Feydeau ) pour
'lui infpirer les premiers mouvemens
d'une crainte faiutaire. Il acheva de
le detacher tout-a-fait du monde par
les fermons de M. Sinolin. La con-
version de M.. de Bagnols ne fe fir pas.
a detni. Des qu'il eut connu ce que
Dieu demandoit de lui, il s'y donna
tout entier.. Jugeant d'abord que le.
commerce du mqnde lui etoit trop
dangereux , il fongea a rompre tous
les liens qui l'y tenoient attache. Ii
vendit fa charge de Maitre des Re-
quetes qui l'expofoit davantage. Il fit
expres un voiage a Lyon pour porter
fbn pere a attirer la benediction de
Dieu fur fa famiile, en faifant con join-
cement avec lui la revue de tous fes
biens. Apres cette revifibn , il eut la
force de i'engager a fe depouiller de
400000 livres, dont il ne le croioirpas
legitime poflTefleur ; il regla enfuite
& propre famiile , felon les. regies;
i657-
-ocr page 503-
5 06 HlSTOIRE £>E PoRT-RotAt,
"" Kjf 7, etroites du ehriftianifme. De 6000&
Iivres de rente qu'il avoir , il en def-
tina 40000 Iivres pour des oeuvres- de
piete & pour des aumones reglees , 8c
n'y touchoit non plus qu'a un bien fa-
cre, le refle etoit pour I'entretien de
fa maifon 8c de fes enfans , &c pour
faire encore des aumones journalieres.
AVant ecabli cet ordre pour ce qui
regardoit fon bien , il fongea a pro^-
curer une educarion chretienne a fes
enfans. Pour cela il acheta , a fept
lieues de Paris , une terre nommee
Saint-Jean des Troux ., ou il les mk
avec un precepteur choifi. , qui avoic
foin de leur apprendre les humanites y
8c
qui veilloit encore plus fur leurs
mceurs. M. de Bagnols y venoit de
tems en terns, pour penfer plus fe-
rieufement a l'affairede fon falut dans
la retraite. Il joignoit a fes aumones,
au foin de l'education de fes enfans 8c
a. fa retraite, une priere aflidue , une
foumiffion d'enfant pour les avis de
M. Singlin fon dire&eur , & une telle
penitence qu'il tomboit quelquefois
en foibleflfe par un effet de fes jeunes
8c de fes autres aufterites* Rien n'etoic
plus doux , plus modefte, plus hum-
ble &c plus fqumis que M. de Bagnols^
£n renonc^ant au monde sil renon^aii;
-ocr page 504-
I. Partie; Liv. IT. 501
parfaitement a fon propre efprit ,"
qu'au lit de la mortil eut la confola-
tion de pouvoir dire i M. Singiin »
fans vanite,mais par la feule reconnoif-
fance de la grace de 'Dieu ; in laudem
gratUDei,
ces paroles;: Vous Jave^ ,
Monjieur, que depuis que je mejuis mis
feus votre conduite, je n'ai jamais fait
ma volontc.
» Cet homme d'une piete admira-
» ble , dit M. Fontaine (33), 8c dont
« la memoire fera toujours en bene-r
»» diction dans l'Eglife 9 avoit de tres
»> grands biens 8c une charge de Mai-
m tre des Requetes , mais etant forte-
» ment touche de Dieu , il devinr
» plus grand par le mepris qu'il fit
s» des richelfes , qu'il n'avoit ete au-
» paravant. La profeilion qu'il faifoit
»> de la penitence le rendit plus vcne-
*> table que les grands emplois qu'il
» avoit eus dans le monde. Il com-
» menc,a par fe depouiller de fa char-
« ge de Maitre des Requetes pour n'a-
» voir ni rang ni emploi 8c pour
» n'etre plus rien dans le* monde , 8c
»»
il rerifta a. fes proches qui suppo-
rt foient a. ce derTein. Cet homme ra-
9* *e avoit un grand genie , 8c une
« elevation d'efprit capable de con*
ft 3) Mem.T.«. j>. 14J & ftjiy.
-ocr page 505-
501 HlSTOIRE DF. PORT-ROlAt,.
"* »* duire les plus grandes affaires avec
»> une fagefle 8c une conduite pleine
» de douceur 8c de force. Toutes les
» fois que M. de Saci lui parloit; il
»* admiroit en lui une certaine elo-
»> quence naturelle , &"une grace dans
»» fes paroles qui perfuadoit toujours
» ce qu'il vouloit. C'eft ce qui l'avoit
«m rendu Tame 8c lalangue d'un grand
« corps ou il prenoit par-tout le parti
» de la juftice. ... . Il faut lui rendre
» ce temoignage , qu'il avoit un zele
» incroiable pour la juftice , enforte
» que par-tout ou il croi'oit qu'elle
»». etoit , il fe declaroit auffi-tot pour
*> elle contre tous. Quel triomphe la
•> grace remporta-t-elle fur cet hau-
» teur d'efprit 8c fur cette elevation
■»> d'ame qui lui etoit (i naturelle ? II
w ne chercha plus qu'a fe taire 8c a fe
*» foumettre •, il fe rendit lui-meme
« comnie un enfant-, il chercha par-
*> tout & fuivre la voie des autres , 8c
*>
affe&a TobeilTance iufques daus la
» moindre chofe. Il ecrivit a un abbe
o> de grand merite , pour fe retirer
?> aupres de lui 8c fe foumettre a fa
m>. conduite. Cet abbe ( que M. Fon-
»», taine ne nomme point > 8c qui appa-
*k remment etoit M. de Barcos abbe
m de faint Cyran) en fut extreme-
f
-ocr page 506-
I. Partie. Liv. IX. 505
*> meat furpris, & lui fit la reponfe
** fuivante : M. encore que vous vous
» humiliez fi fort , dans la propofi-
*> tion que vous me faites , je n'ai pas
** neanmoins ete fort furpris, fachant
n que l'ambicion deceux qui fervent
»> Dieu, porte au rabaifTement, com-
*> me celle du monde en eloigne , &
*> que le plus haut degre 011 eliepuifle
« aller , eft de rendre un homme le
« dernier de tous. Chaeun eft oblige
» d'avoir cette ambition pour foi- me-
«> me, & de fe laifler conduire a Dieu,
01 qui fait feul a. quoi il nous a defti-
» nes , 6c quel rang il veut que nous:
H tenions dans fon roi'aume. C'eft
*> pourquoi il faut bien confiderer s'il
*  ciefire que vous foi'ez fi rabaiffe
*> fous moi, 8c moi fous vous , de
m peur de nous elever veritablement
m en nous rabaiffant en apparence»
*   parceque l'humilite peut etre autant
» bleflee par un rabaifTement volon-
*, taire que nous cherchons nous me-
»raes, que par un elevement exte-
*, rieur , qui eft un effet de l'humilite
lorfqu'il ne vient pas^de notre pro-
» pre choix; mais de celui d'autrui.
*» La feule charite eft capable de nous
» conduire en ces rencontres , puif-
*  <|u'eile feule pent nous empkfrer de
-ocr page 507-
5©4 HlSTOlRE »E PoRT-RClAt.'
~~ » nous regarder nous memes, &: nous
»» tenir dans la dependance de Dieu
« feul , laquelle eft proprement Tame
« dc 1'eifence de I'humilite. Je defire
« de tout inon caeur de la fuivre en-
w vers tous les hommes •, mais parti-
« culierement envers vous, etant celle
» qui ne me laiifera point egarer.
»* Quoique je fafle & vous aufli, &: en
« quelqu'etat que je fois a. votre egard
» devant les hommes , je ferai tou-
, » jours par elle devant Dieu 8>c de-
« vant les Anges , votre tres humble
» &obei(Tant ferviteur.
*> Ce Magiftrat penitent jugeant bien
» par cette reponfe que c'ecoit une
*> chofe a .laquelle il ne devoit plus
*»■ penfer, pot le parti de fe retirer
» dans une maifon fort folitaire qui
» lui tenoit lieu d'une agreable pri-
» fon, 8c il n'avoit plus rien de fa
*> magnificence paffee. Il cliangea tous
»> les dehors, des que fon coeur fut
v change. Toute fon ambition du fie-
p cle paflfa a une ambition plus fainte
» & plus elevee. Il ne trouva plus de
v joie que dans les exercices laborieux
» de la penitence , dc ne penfa plus
» qu'a mourir a lui-meme, afin de ne
*» vivre que pour Dieu. Il mit a l'a-
» venir routes fes delices dans les jeiir-
» nes
-ocr page 508-
I. P A R T I E. LlV. IX.       5 0 5
•« nes 8c fon repos clans les veilles. Il
«> eft vrai qu'il conferva ton jours la
» meme grandeur d'ame, mais il ne
» la voulut plus emploier que pour
U Dieu Sc pour la charitc , devenir
w l'afyle 8c le louden des veuves qui
w etoient dans 1'opprellion, 8c mettant
w tout fon plaifir a etre le vengeur 8c
»i le juge des pauvres 8c des foibles ,
«» dont il commence plus que jamais a
3> devenir le pere , enviant leur pau-
» vrete, qu'il leur otoit en quelque
w forte par la profulion de (es aumo-
?> nes. .,..-. J'avoue , continue
w M. Fontaine, que quand je conlidere
»> la grandeur des aumones de M. de
« Bagnols , je m'en laifle eblouir , 8c
*>
que je ne confidere pas aifez cequi
» le rendoit plus particulierement
" agreable a Dieu, qui eft la profonde
a> humilite avec laquelle il les faifoit.
« Ses larmes 8c la compondion de fon
» ccEiir leur donnoit un nouveau luf-
» tre aux yeux de Dieu, qui ne con-
» fidere pas tant ce qu'on lui donne
" que le mouvement 8c i'affec~tion avec
» laquelle on le donne. M. de Bagnols
»» faifoit fes aumones, non avec la
» hauteur d'une perfonne qui donne ,
» mais avec fhumilitc d'une perfon-
«> ne qui paie ce qu'elle doit, & qui
Tome III.
                            Y
x<>57-
-ocr page 509-
506 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
iwp)------- » croi'ant ne pouvoir s'acquitter de tou-
*'* „ tes fes dettes , veut au moins en
w rendre une petite partie. C'etoitcet-
» te foi humble , c'etoit cet efprit bas
w 8c humilie, eloigne de 1'orgueil d'un
» pharifien , qui attiroient les regards
#> de Dieu fur les aumones de M. de
» Bagnols , parcequ'il etoit convaincu
» qu'il etoit redevable d'une .grande
« grace a Dieu de cet amour qu'il liu
ft donnoit pour l'aumone & de ce qu'il
» lui faifoit comprendre que rien n'e-
» toit plus affiire dans fes biens que
ce qu'il faifoit patTer dans les mains
f> de Dieu , &: plus utile a lui-meme
« & a Memeurs fes enfans ? que ces
»» charites qui vivoient toujours dans
»> la prefence de Dieu & qui leur at-
** tiroient fes benedictions.
» Voila quel etoit l'efprit de ce faint
« penitent. 11 agifloit comrae voulant
» plus encore donner a Dieu fa per-
« fonne que fes biens. 11 ne croi'oit
» pas que fes aumones diuTenc le dif-
»> penfer de la penitence , ni que la
*> penitence dut le difpenfer de fes au-
tf mones. II confacra encore pius fain-
» tement fon corps qu'il offroiti Dieu
}> comrae une victime de la penitence,
,t Sc foivit ainfi de bien pres fes au-
tt ffp1\§$ e[u'il ayoit fait naffer 4yau|
-ocr page 510-
I. Part ie, Liv, IX. 507
* lui. M. de Bagnols avoit encore une ^
■-> raifon particuliere qui le rendoit
» humble dans fes aumones , qui ne
venoit que de la grande delicatefle
»> de fa conference, qui lui faifoit tou-
» jours craindre qu'il n'y eiit dans les
?j grands j biens que lui avoit lahTe M,
w fon pere , quelque chofe qui ne fur
*» pas afTez legitime , au lieu que tant
» d'autresperfonnes font fort peufcru- ,
w puleux fur ce point &: eteindroient
w meme la lumiere de ceux qui pour-
.» roient leur faire voir quelque raifon
« de reftitution dans les biens dont ils
?> deviennent heritiers: M. de Bagnols
w au contraire confulta tout ce qu'il
» put trouver, pour lui r£foudre la
» difficulte qu'il avoit fur ce fujet.
« Mais routes ces perfonnes qui n'a-
» voient garde d'abufer de fa tendreflfe
» de conscience fur im point impor-
*» tant, lui reprefenterent fortement
" qu'il ne devoir avoir aucun fcf upule
m fur ce fujet, puifque les affaires 8c
« les traites 011 M, fon pere avoit ete
*> engage s etoient tres legitimes ; que
•jj n'a'iant de preuve poutive de rien
» qui fut contre l'ordre , le refpect
« qu'il devoit a la memoire de M. fon
» pere, il devoit arreter fon efprit &
Yij
-ocr page 511-
5.03 HlSTOIRE DE PORT-ROIAL,
•»  & bannir fes inquietudes s les au-*
v   mones purifiant tout.
» Peut-on voir un homme qui eut
9}  mi refpeel: plus fincere envers (on
»  pere? & en a-t-on jamais vu qui
v  eut un amour plus fage &pius chre-
9>   tien pour fes enfans , ni en qui l'a~
i>  varice ait ete plus detruite, & le de-
»  fir de les avancer dans le monde plus
>>   eteint? Etant dans de fi grands biens
?>   Ik pouvant, fans pafler pour avare,
«  les faire multiplier, il ne les regar-
»  da qu'avec mepris. Il crut que le
v  moindre degre de vertu d'un chre-
v  tien qui eft riche , etoit de fe con-
•»  tenter de conferver ce qu'il avoit,
v  fans penfer a 1'aiigmenter, M. de
»>  Bagnols prodigua faintement fes
?>  biens pour acquerir des trefors eter-
?>   nels a fe$ enfans. Sa douleur , en
*>  donnant fes revenus aux pauvres ,
?>  etoit de ne pouyoir yendre en mem?
   terns le fond , de peur que fa piete
?*  nefutexpofee a la rifee &: que (e^
*>  meiileurs amis ne fuffent en outte a
m   fes proches qui attendoient de faire
?*  de grands vacarmes a fa mort, conv
p  me s'il eut diffipe fon patrimoine •,
  ce qui fe trouva {j. faux que Ton trou-
  va a fa mort qu'il n'en ayoit pas alie-.-
f>  ^gun denier. Cpmbien done ce fage
-ocr page 512-
I. Parti e. Liv. 1%. $6$          __
& IViagiftrat fut-il eloigne de la folie de t <j r y ^
» ces peres qui travaillent tant,afin que
*> leurs enfans entrent autant dans leurs
vices que dans leur patrimoine qti'ils
leur lanTeiir, qui les rendent plus
^ her itiers de leurs pafTions que de leurs
» richetfes , & qui font qu'au lien
» que leurs enfans n'encrent dans leurs
« bierts qu'apres leur mort, ils entrent
it au contraire dans leurs defordres
*> pendant leur vie. M. de BagUols ne
* chercha qu'a fake elever fes enfans
» dans la crainte du Seigneur. Sa gran-
w de foi lui faifant regardef Tor coiri-
*> me de la boue, il penfa pour eux a
a d'autres trefors qui ne leur echapaf-
» fenf jamais ,■ & a les rendre eux!-
» memes le trefor de Dieu. . . . . .
» Peut - on alTez plaindre l'aveugle-
*> ment de ces peres, qui aiant dans
» leurs richefTes un moien il admira-
* ble de s'acquerir une felicite cter-
it nelle, ne s'en fervent au contraire?
» que pour s'attirer un malheur fans
>t fin •, qui veulent encore eh mourant
a pofTeder leurs trefors dans ceux i
«*>qui ils les laiflfent •, qui fe desheri-
n tent en quelque forte en faveur des
»>
autres; 8c qui pour laiflTer des heri-
a tiers riches pendant u'fi peu de terns,
fe condainnent eux-memes a un<£
Y iij;
-ocr page 513-
fia HlSTOIRE DE PORT-ROIAL.
» mendicite .eternelle ">. lis craignent:
» fi fort la pauvrete pour eux ou pour
» leurs enfans pendant une vie fi cour-
» te , qu'ils ne la craignent point pour
» Une autre qui ne finira jamais. Ou
» eft la grandeur 3c la dignite d'une
» ame raifonnable faite a 1'image de
« Dieu ? Etre timide pour une vie qui
pafife, 8c ne i'etre point pour une
j» vie qui ne paffe point 1
» Une des charites auxquelles M. de
* Bagnols s'appliquoit avec plus de
»» foin , 6c qui eft un grand exemple
» pour les peres qui font riches, etoit
» celle qu'il faifoit envers de jeunes
demoifelles, qui faute de bien ne
»» pouvobnt executer le defTein qu'el-
»■ les avoient de fe donner a Dieu
» dans une religion. Cet homme ad-
» mirable qui defiroit ardemment d'at-
» tirer la benediction de Dieu fur Ma-
» demoifelle fa fille qu'il faifoit ele-
» ver a P. R. > ne laiflfoit echapper
» aucune de cesoccafions lorfque Dieu.
« les lui prefentoit >».
M. Fontaine nous a conferve une
lettre de M. de Bagnols , ecrite a une
de ces demoifelles, novice aP. R., qui
fe regardoit comme fa fille fpirituelle \
6c
qui l'avoit prie de fe charger pour
elle de la reconnoiilance quelle devoid
-ocr page 514-
!. Part IB. Ltv. lit. $*f
Dieu & a la maifon oil on l'avoit re^ue.
» Ma tres chere fblur, die M. de
» Bagnols, je ne dotite pas que vous
s> ne croiez que e'eft la feule impuiffan-
» ce qui m'a empeche de vousecrire plu-
« tot &: que j'y trouve trop de douceur
«pour nTen priver volontairement.
» Je voudrois avoir aftez de pouvoir
«pour vous accorder ce que vous
» demandez par votre lettre , je vous
» aflure que je paierois pour vous avec
» joie &a Dieu &a vos bonnes meres,
*> a qui vous vous tenez fi obligee. Je
» reconnois avec vous que la grace
« que Dieu vous a faite eft fort gran-
*» de, & il eft vrai que vous ne la
w fauriez conferver fans un ref-
&> fentiment continuel , qui paroifte
w dans routes vos ceuvres &: dans toute
» votre vie. Je ne m'etonne point que
» vous ne fo'i'ez point contente de ce
» que vous faites pour le temoigner,
» & que vous vous ttouviez trop tiede
»> & trop imparfaite. Sans cela vous ne
» feriez pas en bon etat, Sc furtout
n dans l'etat d'une bonne novice , a la
» ferveur de laquelle rien ne fauroit
« paroitre aflfez ardent ni aflez rigou-
» reux, principalement en elle-meme.
» Mais l'ardeur que vous en avez tien-
» dra lieu d'une vertu phas accompile y
Y iv
-ocr page 515-
512; HlSTOlRE DE■■ PoRT>R01A£#
657. » 8c vous acquittera aifenient envers
» Dieu , pourvu qu'elle vous ferve
» comme aim aiguillonpour vous ex-
m citer Sc pour vous faire avancer tous
« les jours quelque peu. Et ainfi vous au
*> rez affez tie quoi pater & fatisfaire a
*  Dieu fans etre obligee d'emprunter
» des autres & fiinout de moi qui fuis
" plus pauvre que vous ne penfez , 8c
qui n'ai rien de c ommun avec les
»? vierges fages, que la connohTance de
» n'avoir pas affez & pour les autres 8c
» pour moi tout enfemble.
» Je fuis aifure que fatisfaifant a Dieu
» en cette maniere, vous farisferez par
*> le meme moi'en a vos meres qui vous
s> aiment 8c qui ne vous fervent que
» pour lui , ne demandant pas auili
m d'autre paiement 8c d'autre recou-
nt noiifatice de leur affection 8c de leur
» fervice, que eelle que vous rendez
>•> a la bonte fouveraine, qui eft fori-
» gine de tout le bien qu'elles font ,
,m aulli-bien que de tout celui que vous
»> faites. Je fais que vos infirmites cor-
» porelles ne leur feront point a charge*
»> pourvu qu'elles foient fimplement
v corporelles 8c ne paifent point dans
» 1'efprit j 8c qu'au contraire elles vous
» rendentplus patiente, plus humble
»» plus tranquille 8c plus detaches da
-ocr page 516-
T. Pa r t ie. Liv. IX. 513
<« cette vie & de vous meme •, enfor- "
« te qu'on puiffe dire de vous comme
*» de faint Paul, que votre verm s'ac-
« complit dans Tinrirmite; ce qui arrive
»> a. toutes les perfonnes qui ont tine ver-
»> tu folide, lefquelles fe fortifient dans
>» leurs indifpofitions corporelles} corn-
si me les foibles s'y arfoiblilTent.
» Les religions feroient trop heu-
» reufes', fi elles etoient remplies de
» cette forte de malades , & ft au lieit
»> d'apptendre a bien faire, on y appre-
» noit a bien fouffrir •, & a bienmou-
»» rir, aulieud'y apprendrea. bien vivrei
»* ce que je ne vous dis pas pour vous;
« confoler de l'opinion qu'il femble
s» que vous aiez d'etre inutile , Sc de
a ne fervir que d'objet de companion
»■•& de charite. Vous ne fauriez etre:
>> plus utile a la rriaifon &c plus agrea-
» ble a vos fuperieures qu'en donnant:
*} l'exemple de foumiflfioh , de fim-
j> plicite, de cOntentement, d'egalite'
» d'efprit', qui font de? biens par lef-
» quels vous y ferez plus confideree
» que fi vous aviez appofete totis ceux
3> que le monde poflfede y 8c vous y fe-
0$ rez par-U des lemons plus fortes Sc
»> plus importantes que celles de routes -
>» les paroles & de toutes les actions des;
i» autres, Apjces cela vous n'autez point-
-ocr page 517-
5 1 4 HtSTOIRE DE PoRT-ROl AE^
"7^7^ " « befoin de moi ni de perfonne. Vous,
d trouverez dans vous-meme de quoi
» fatisfaire a Dieu & aux hommes, &C-
» il ne me reftera rien dequoi con-
»> tribuer a. votre bonheur , que la
» joie de le connoitre & de le voir
» croitre tous les jours. Cela feul me
» recompenfera de tout ce que j'ai
>» fait & de tout ce que je pourrai fai-
« re pour votre fervice , & m'obligera
« de vous fervir au-dela de mes forces
« par celles qu'il plaira a Dieu de me
» donner, parceque je regarde votre
»» bien comme le mienpropre, & que
».je ne me fepare point de vous ni pour
» le terns ni. pour l'eternite, dans la-
« quelle feule vous pourrez connoitre
jjcombien je fuis votre, dec.
M. de Bagnols a'iant ete lie a P. R.
par la charite la plus tendre, on peut
juger de la confternation qu'y caufa la
nouvelle de fa maladie. M. Singlin
l'ailoit voirfouvent. Le moribond qui
avoir toujours eu pour lui un profond
EefpecT;-,. fe fentant fecher d'un feu qui
lie briiloit 8c aiant befoin de boire , il
en demanda la permimon a M. Singlin y
ce fut a cette occafion qu'il lui dit, que
depuis qnil avoit l'avantage de le con-
noitre v, if n' avoit jamaisfait: fa volen-
ti »lejna voudrois.,. dit M. .Fontaine*>
-ocr page 518-
I. Part ie. Elv. IX. 515-
» jamais perdre le fouvenir d'un fi faint
» homme qui a appris lui-meme la
»> mattiere de faire penitence a ceuxqui
» depuis long-terns en faifoient profef-
» (ion. Il nous montroit par fon exem-
w pie raflujetirTementdans lequel nous
m devions vivre. Ilaimoitplus la pau-
» vrete que ceux qui l'avoient embraf-
" fee; &c par les jeunes, les veilles*
« 8c les aufterites , il fe facrifia de fl
» bon coeur que Dieu l'enleva promp-
« tement (le 15 mai 1657 ", a i'age de
» quarante-un ans ) le trouvant mur
>y pour le ciel. Ses amis affliges de fa
» perte > rec,urent apres fa mort fon
» corps qu'il leur avoit lairre^comme"
» une marque de fon amour ». Ii fut
enterre a P. R. , & fut exhume Tan1
171 r , lorfqu'on rafa ce faint monaf-
rere (34). Dieu fit connoitre alors la
faintete de fon ferviteur par un eVene-
ment extraordinaire & qui peut patter
aux yeux de la foi pour un miracle.
A-P'exhumation des corps le cercueil de
M. de Bagnols s'etant un peu deflbudeV
f>ar le pie, il en fortit An fang jufqu'a
a quantite d'une pinte , quoique le
corps fut inhume depuis plus de' cin-
quante ans. Nous avons appris nous--
memes*,: il n'y a que quelques annees3>
t?*} Hift.-dela-dern. p.crf. d« ■-& R. T+1?, p. j'jtj.
-ocr page 519-
$16 HlSTOIRE DS PoRT-ROrAt.
~r'"i(jcy, du cure de S. Jean des Troux ou il flic
transfere, que cette merveille s'y renou-
vella & qu'il en fortit encore une quaij.-.
tite de fang,dont le banc furlequel on le
placa d'abord,fut teint, Ce.meme cure,.
nomine non fufpecV, nous affura que.
quinze ans apres cette translation, lorf-
qu'on tira encore de terre le corps de
M. de Bagnols pour le placer dans le
caveau que la ramille avoit fait, 8c
oil il repofe aujourd'hui, il repandit da
fang tout de nouveau..
Tonti jbidt u Heureux homme , puis-je m'e-
£.M4? „ crier, de M. de Bagnols, comma
» S. Sulpice de S.Paulin qui avoit me-
» prife de grands biens pour etre pau-
jj vre 1 Heureux homme , qui aVanc
33 etela. joie des Anges en ce monda
33 par fa converfion ,. l'eft maintenant
» plus faintement par la fociete qu'il a
3* avec leurs troupes facrees 1 Heureux
» homme., qui aiant ere le proteclreuE
» des faintes vierges, pendant votre
3> vie, avez etc recu d'elles apres vo-
m tre mort i Celies d'entr'elles qui
»' font deja dans le Ciel & celies qui
si) font encore fur la terre , vous invi-
3*, tent egalement a demeurer a jamais
3). avecelles. Celies duCiel fe rejouiA
»j, fent de potfeder votre ame 5 celies
?#; dej lai tejrre. fe\ rejpuiiTent: de. pone?
-ocr page 520-
. r. P'ARTI'E. ElV. IX.       517
£> der vos cendres, 6c n'onr pas craint
» de fe faire des affaires aupres des:
« PuifTances , en vous otant de votre
» premiere fepulture, pour vous met-
a tre dansTenceinte de leur chceur.
Attendez la le bruit de la premiere
» trompette, dont la fainte troupe qui
» vous environnera alors , contribue-
« ra beaucoup a vous diminuer la
»> frai'eur »>.
Les religieufes de P. R. etoient re-
devables en partie du retablifTemenr
de leur monaftere des champs a M. de
Bagnols, qui donna pour cela 40000 li-
vres. II leur laiffa de plus fix mille^
livres de rente, afin qu'ellespufTent
recevoir gratuitement a perpetuite des
religieufes qui n'auroient point de
bien. Mais elles lui avoient encore
fans comparaifon , -comme elles le di-
fent,plus d'obligation pour la grande af-
fection qiiil leur avoit temoignec, que pour
les grands dons qifilleur avoit faits
(3 5).
Le prodige que nous avons rap-1-
porte , n'eft pas le feul , par lequet
Dieu ait fait connoitre la faintete
de M. de Bagnols, L'etng-tems aupa-^
ravant, c'eft-a-dire peuapres fa more-
la; mere Angelique de faint Jean etant:
(jf 1 Nccr. 1 s mai-3 p. tot:.. Mem. dc L&ac. T. i.i>,
&4<??;.' in-11. T. 1. p.i.ji..
-ocr page 521-
518 HisToms deVP'or.t-r:oi'asl..
tombee malade d'une fievre quarte des-
ftlus violences, la fceur Suzanne , ( re-
igieufe d'une vertu extraordinaire *
fille de M. Robet de Lai ) qui avoir
une grande idee de la vertu de M. de
Bagnols, refoiut defaireuneneuvaine
a ion tombeaupour la mere Angelique
de faint Jean. Elle s'aflocia la fceur
Pfabelle Agnes, fille fpirituelle de M..
de Bagnols-, elles decouvrirent leurdef-
fein a la mere Angelique de faint Jean,
qui ne crut pas devoir s'y oppofer & qui
ttieme fe joignir a elles. Et a la fin de la
neuvaine la fievre manqua tout d'un
eoup & ne revint plus (36).
Tout P. R. flit done extremement
fenfible & la more de M. de Bagnols,
mais fur-tout M. le Maitre , qui etoit
lie d'une amitie la plus etroite avec
lui (37). On en peut juger par ee feul
trait. Perfonne n'ignore l'extreme atta-
che qti avoit M. le Maitre pour fa chere
folitude ;• dont il ne voulut pas meme
fortir pour aflifter a la ceremonie de la
prife d'habit de Madame le Maitre fa
mere , lorfqu'elle fe fit religieufe.
Neanmoins M. de Bagnols qui, quel-
que tems avant fa mort, avoit etc" obli-
ge d'aller a Lyon pour des affaires, lui
<$tfl Font: T. »*, p. iff to Aim
Wi)Pofk. % % , p. 1*0 ,.,&€..
-ocr page 522-
L Par tie. Liv. IX. 519
stiant ecrit pour l'engager a le venir
crouver , arm de i'aider de fes lumie-
res , &c pour fe delafler avec lui de
l'embarras & du tumulte du monde y
il flit pret a partir pour l'aller trouver,
&: il l'auroit fair, fl M. de Bagnols ne
l'e&t arretepar une lettre, dans laquel-
le il le remercie en ces termes » : Oui
m mon tres cher frere , je crois plus
»■■ vous devoir des offres charitables
» que vous me faites de me venir fe-
« courir, que jene feroisa un Roi,
» qui me donneroit fa couronne pour
» fortir de l'efclavage. Cette compa-
ss raifon eft encore au^deflous de ma
» penfee , & je ne puis m'empecher
» de vous dire , que fi je vous pou-
» vois rendre temoin des larmes de
s» joie. que me caufent ces precieux
« temoignages de votre amine, elles
» feroient plus obligeantes que mes
» paroles. Encore une fbis , je ne fau-
» roifr m'empecher de dire qu'il me
femble que je les verfe comme je le
» dois , & qu'il eft difficile de rien
» ajouter a l'ardent defir quej'ai que
» votre charite foit reconnue par l'ar-
» deur qui vous la caufe , &c »; On:
petit dire que M. de Ikgnols & M. le
Maitre ne faifoient qu'un meme cceur,,
j?ar le meme zele pour la penitence r
-ocr page 523-
J'lO HistOlRE DE PORT-IIOIAI.
KJ57.
qui avoit forme entr'eux une amitie
toute particuliere. Cette liaifon de
coeur etant done fi grande entfe ees
deux homines fiadmirables , il ne faut
pas s'etonner fi M. le Maitre fut fenli-
ble a fa mort j mais fa feparation ne
fut pas longue , &c Dieu rettnit bien-*
tot dans fon fein ces deux amis qui
avoient ete fi etroitement lies- fur la
terre.
ci.           M. le Maitre ne furvecut qti'un an
iBieu prepare & qUelque mois a M. Batmols. Dieu,
W. le Maure i1!1r          1 ■ 9 i « 1 •
»ia more, dont les voies lont admirablesocpleines
de mifericorde pour les fiens, difpofa
infenfiblement ce folitaire penitent a
ee dernier pafTage , fans qu'il y eutau-*
eune apparence de mort. M.-leMai*
tre s'etant trouve un jour dans un en-
tretien de quelques perfonnes fpiri-
tiielles, elles lui dirent, enluiparlant
avec beauconp d'ouverture de coeur ,
qu'elles fouhaitoient pour lui devant
Dieu qu'il ne fut ni demi-mort ni de-
mi-vivant, mais qu'il fut tout-a-fait
mort a lui-meme&vivant a Dieu pour
l'eternite (38). Cette parole dite fans
aucun deflein , fut comme une Heche
per^ante dont la*divine Providence fe
lervit pour penetrer le coeur de M. le
Mame.. Depuis ce terns il ne celfoit .,-
(j£) Font. 4&..
-ocr page 524-
I. Part if..- Liv. IX. 51 r
de fe dire a lui-meme , en gemiflant "
8c en repandant des larmes , ces paro-
roles : Ni dcmi-mort ni demi-vivant; 8c
pour les avoir plus prefentes a. l'efprit,
il voulut les avoir toujours devant les
yeux, & les ecrivit en gros caraclreres.
AYant enfuite vu par occaiion fa chere
coufine , la mere Angelique de faint
Jean, comme il etoit accoutume de re-
pandre fon ceeur dans le fien, il fuc
difficile qu'etant occupe de ces penfees
il ne lui en temoignat quelque chofe.
Cette fage religieufe exhorta M. le
Maitre a ne pas negliger cette voix y
mais a y repondre autant qu'il lui fe-
roit poflible. Comme il voulut entree
avec elle dans le particulier pour fa-
voir ce qu'il devoir faire , cette fainte
religieufe , qui ecoit fort prudente , fe
defiant de fes forces & de fes lumie-
res > lui dit de s'ouvrir a la mere An-
gelique fa tante , qui tout d'un coup1
lui diroit ce qu'il avoir a faire dans-
cette rencontre. M. le Maitre , qui-
la redoutoit , parcequ'elle le faifoit
trembler comme beaucoup d'autres ,
temoigna quelque repugnance , ne fe'
fentant pas pour elle la meme ouver-
ture de cceur que pour'la mere Ange-
lique de faint Jean. Neanmoins aiant:
furmonte cerce repugnance par le can-*-
-ocr page 525-
fli HlSTOIRB Dfi PoRT-ROlAL.
T"* feils de fa coufme 8c par fes prieres , it
la vit & lui park avec grancle efFufion
de easur. Cette bonne mere iui con-
feilla fort de faire beaucoup d'atten-
tion fur eette parole , qui lui avoir
fait une irnpremon ii vive , 8c pref-
fentant fa difpofition , elle lui dit;
qu'elle trouveroit a. propos qu'il fit un
renouvellement entre les mains de M.
Singlin pour mourir entierement a
lui-meme , 6c devenir un vrai enfant
par une entiere foumiffion 3c une par-
faite obeiffance , parceque tout le
chriftianifme confiftoit en cela. Elle
lui donna enfuite , par cette charite 8c
cette liberte chretienne qui lui etoient
fi ordi naires, un petit avis fur quel-
que chofe qu'elle avoit remarque en
lui, & qui ne lui paronToit pas tout-a-
fait bon.
M. leMaitre recevant ces avis avec
tine joie 8c une humiiite admirable ,
la fupplia de repaflfer encore a loifir ce
qu'elle avoit pu remarquer de defec-
tueux dans fa conduite, 8c lui dit que
dans un mois il viendroit la retrou-
ver. Au bout de ce terns, qu'il pafTa.
dans de grands fentimens 8c de grands
exercices de penitence , il vit la mere
Angelique, quile fortifia dans Cos bon~
nesrefolutions* Enfin aiant vu M. Sin*
-ocr page 526-
L P a'r t i e. Liv. IX. 515
glin pour faire un renouvellement, il
en fortit fi edifie & fi confole , qu'il en
ecrivit un mot a la mere Angelique
pour lui temoigner fa joie. Qui pent
n'etre pas effraie de la grande purete
dans laquelle il faut etre pour ie pre-
fenter devant Dieu , en voi'ant cet
exemple de M. Ie Maitre'Cet hom-
me qui dans le montle avoit vecit
avec eclat, a. la verite , mais toujpurs
en homme de bien , eloigne de tous<
dereglemens de mcsurs , le retire dans
un defert, ou il mene une vie exem-
plaire pendant vingt ans. Cependant *
quand Dieu eft fur le point de l'ap-
peller a lui , cette purete n'eft pas
encore aftez grande pour paroitre
devant lui. Il veut qu'il entre dans
de nouveaux fentimens de componc-
tion. Il eft lui-meme l'eguilion qui
Texcite, 6V qui lui faifanr paroitre fa
penitence comme imparfaite &c pleine
de defauts , l'anime d'un nouveau zele
pour fe purifier de plus en plus, & deve-
venir digne de lui. U lui femble qu'il
n'arien faitqu'ademi , qu'il n'eft que
demi-vivant pour Dieu, qu'il n'eft qu'a
demi-mort pour lui-meme. Il fe regar-
de encore comme un Lazare dans le
tombeau , d'ou il a beloin que Dieu le:
tappelk.Dieu lui fit. en eftet cette grace,-
-ocr page 527-
624 HlSTOIRi DE PORT-ROlAl.
TiftiTr ^e ]our qu'onlifoit dans l'eglife l'Evarr-
gile du Lazare. » Heureux homme *
» s'ecrie M. Fontaine , que Dieu n'a
» pas epargne fur la fin de fes jours >
» &c
qu'il a rrouve aflfez vigoureux pour
» ne pas epargner fa foiblefte 1 Heu-^
* reux homme, qui fur la ran de fa
» vie a renouvelle fa force comme eel-
w le de l'aigle , & qui s'elevant tou-
" jours de plus en plus au-deffus de
*» lui-merrre v s'eft enfin prepare a voir
» le foleil de plus pres 1 C'eft la la
» vraie maniere de n'etre point fur-
*> pris de la more. Quand on l'a pre-
» vue fi long-tems &c fi faintement,
» qu'on meurt enfuite fans qu'on s'en
» apper^oive, on ne peut appeller cela
» une furprife. La lurprife qui eft &
» craindre, eft de comber malade fans
» avoir fait auparavant une ferieufe
» penitence. Qu'on foit malade alors
» tant qu'on voudra , Sc qu'on voie
» la mort s'approcher peu a peu, quoi-
» qu'il y ait fujet d'efperer en mena-*
» geant cet etat, il eft toujours vrai
» de dire que la preparation qui ne
*> commence qu'avec la malaaie eft
» bien imparfaite , &c fe lent toujours
» de la furprife «.
Il n'en rut pas ainfi de celle de M. b
Maitte^ Ce bien-heureux falkaire ,-,
-ocr page 528-
I. Parth. Llv. IX. 515
ftpres avoir ete fi fouvent chafle du l
^, §~~
port par la tempete, y etoit reve- en.
nu & y vivoit tranquillement (39).. ^J" deM*
II tomba malade le 27 ocTrobre , qui
etoit un dimanche , &c il eut la fievre
ies trois jours fuivans ; mais le jour
de la TouiTaint il fe trouva mieux,
&c dit a M. du FofTe 9 qu'il avoit cm
que Dieu le voulok tirer du monde ,
& lui avoua qu'il l'avoit fouhaite &c
demand?. Il ajouta que , puifqu'il fe
fentoit mieux , il croi'oit que le Sei-
tneur vouloit feulement le purifier
ans Tame &c dans le corps •, ami qu'il
put ttavailler plus fainrement a. l'ou-
yrage de la vie des faints, auquel il
l'avoit engage (40). Mais au moment
[u'on s'y attendant le moins, fon re-
.oublement 1'aiant pris a midi le
jour des Morts, il tomba dans une pro-
fonde lethargic,dont M. Hamonle tira
par trois faignees qu'il lui fit. Etant re-?
(59) Du Fofle , p. ,1*1.      33 de la mort, il dit avec
(40) s> [Il travailioic ,    3> grande humilite , que
»i dit la mere Angeliquc*,    s> cette oeuvre £toit trop
ji a la vie des Saints avec    » fainte pour lui , qu'il
sj tant d'ardeur , qu'appa-    « n'appartenoit qu'aux
» remment l'exces lui a    3> faints de bien parler des        . .
gp donne la fievre. Il pre-    »j faiars, & que Dieu fufr
i> tendoit emploier cinq    ^ citeroit quelqu'un qu'il
a> ans en cette grande ecu-    » en rendroit dignc. n
si vre. Se voi'ant furpris '*
f-fffU ?S« h U Reine tit Pologne, T. § , p. 447.
-ocr page 529-
yi6 Histoire de Port-roTai.
i6?8, venu a lui , il eut le terns de (e con-
fefler avec beaucoup de prefence d'ef-
pric, & de recevoir le faint Viatique.
Deux heures apres il retomba dans
fon afiToupiirement & mourut le 4 no-
vembre 1658, apres une penitence
<le vingt ans , ce qui fit dire a M. Sin-
glin , qui fe trouva a fa mort : Dim
nous fajffe la grace de vivre & de mourif
dans la penitence comme il a fait.
Voila quelle fur la fin de ce grand
liomme , qui, apres avoir etc l'admi-
ration de tout Paris par fon eloquence,
fut l'admiration des Anges par fon fi*
lenee & fa penitence : M. de Gom-
Serville , qui avoit fait ces quatre vers
fur lui lorlqu'il fe retira:
Je te dirai ce que je penfe ,
O grand excmple de nos jours ,
J'admirc tes nobles difcours ,
Mais j'admire plus ton iilence.
aiant appris fa mort a dit de lui : Le
grand orateur de la langue frangoife
park maintenant le langage des Anges,
r CHI.          Ce fut ainfi que nous perdimes no-
Douieurdetre tr£for fa M. Fontaine, & que
P. R. a la                   ■*,.. r ,                                  1 .
ivort de m. nous vimes eclipler a nos yeux celui
aeDfhrf'' ^e SF* nous Pouvns <iire avec un
*e 1* were Pere : Cujus vita normam exemplum
-ocr page 530-
I. Parti e. Liv. IX. 517
ftrtutum habebamus. Il eft vrai que . /■. g
tout P. R. fut dans la confirmation; An^i^ue &
on vie le defert &c les folitaires qui d5M-de Sa-
rhabitoient, plonges dans le deuil. Il "*
n'y eut que la mere Angelique qui ne
pleura pas a fon enterrement , quoi-
qu'elle l'aimat extraordinairement(41).
Mais elle confideroit que la mort etoit
un gain pour un homme qui depuis
vingt ans perfeveroit dans la penitence.
•w Je Vai vu enterrer fans larmes ( dit-
» elle dans une lettre ecrite fur cette
» mort) quoique les autres en repan-
i> difTent beaucoup , jufqu'a ma fceur,
» qui avoit peine a dire lesPrimes#,par-
« ceque Dieu m'occupoit l'efprit de
» l'efperance de la refurre&ion, & qu'-
w enfin fa bonte accabloit mon efprit
» des verites de la foi,qui aneantiflent
v. la creature devant fa divine Majef-
?> te, & qui font eftimer pour rien les
« efpaces des terns, & tous les interets
)> qu'on fe peut imaginer , meme ce
» qui femble regarder'-Dieu , qui n'a
>j que faire de nulle creature (41).
M. de Saci accompagna gravement
le corps , Sc le mit en terre fans ver-
ier de larmes; il les retint jufqu'a ce
qull fiit retire dans fon cabinet , ou
(41) Rel. iiMi, XII Re!. T. i,p. 510,
tyi) Suppl. du Necr.p. 167.
-ocr page 531-
52.8 HiSTOMIE DE PoRT-ROlAL.
~ il les laiifa couler avec une entiere Ii-
berte. On le vint voir de beaucoup
d'endroits pour le confoler ; mais il
confoloit lui meme ceux qui venoienr
luirendre ce devoir d'amitie. 11 bcnif-
foit Dieu fans celTe des difpoiidons
faintes dan& lefqueiles parut etre M.le
Maitre , noh-feulement depuis quel-
ques mois, mais particulierement deux
ou trois jours avant fa more, dans un
^ntretien , dont M. Fontaine fuc le
mediateur. Conime M. le Maitre avoit
€ntrepris depuis quelque terns de tra-
vailler a la vie des Saints, il dit a M.
de Saci qu'encore qu'il eut commence
xet ouvrage , il avoit neanmoins tou-
jours entendu une voix fecrete , au de-
dans de lui-meme, qui lui faifoit croi-
re que Dieu ne permetroit pas que
ce fut lui qui y travaillat ■, qu'il fau-
droit etre faint pour travailler a la vie
des Saints; que e'etoit peut-etre pour
<:ela que Dieu le vouloit retirer de ce
>monde,afin d'emploier a ecrirecesvies
d'autres perfonnes qui s'en acquitte-
Toient plus dignement. Cetefprit, li
penetrant dans les verites divines , re-
connoidbit que cette entreprife ne de-
, jnandoit pas feulement beaucoup d'e-
tude &c de fcience , beaucoup de vertu
$v de {aintete,mais encore une lumiere
fmguliere
-ocr page 532-
I. Parti*. Lw. IX, 519
fmguUere 8c un difcernement rare ; 1658.
^que chaque Saint faifoit comme un
monde a part, ou il falloit remarquer
June providence &c une ceconomie de
Dieu toute particuliere > fans quoi les
explications des vies des Saints ne font
point des vies , mais des difcours
morts 8c fans vigueur , femblables en
quelque forte aux vies de Plutarque ,
&: capables de produire feulement les
effets que produifent celles-la s c'eft-a-
dire de nuire plutot aux ames que de
les fervir, 8c de les affoiblir en les rem-
pliflant de vaines penfees & de vains;
mouvemens ; qu'il avouok bien que
fachant un peu ecrire en notrelangue il
auroit pu contenter &c eblouir le monde
dans l'niftoire des vies des Saints, en-
forte que peu de gens y autoient trou-
ve a redire, n'y en ai'ant prefque point
qui difcernent les chofes lorfqu'elles
font exprimees agreablement, & beau-
coup moins qui difcernent l'efprit 8c la
conduite j mais que ceux qui craignent
Dieu , ne regardent que la verite 8c ne
penfent qu'a lui rendre hommage de-
vant les Anges ,&"non a acquerir une
fauflfe reputation devant les hommes ,
en abufant d'elle &c de leur ignorance.
Cette ame fi humble partit dans fes
detniers momens plus penetree de ces
Tome III.                       Z
-ocr page 533-
5 3© HlSTOIRE DE PORT-ROIAL.
*g * fentimens que jamais. Elle femblolt
en quelque force lire dans le ciel, 8c
voirdeja la verite prefque fans nua-
ge, 8c le neant de tout ce qui fe paf-
ioit fur la terre , foupirant apres le
moment ou elle feroit degagee^de tou-
tes les erreurs de cette vie 8c etablie
dans cette lumiere qui ne fait point
d'ombre. M. le Maitre difoit qu'en
Attendant ce bienheureux jour il etoit
refolu de fe tenir dans l'etat d'un hom-
me qui ne s'etoit retire que pour faire
penitence , & pour vivre dans l'humi-
lite & dans le fllence qui eyi eft infe-
pai'able ; qu'il s'y etoit meme engage
par la lettre qu'il ecrivit a M. le Chan-
celier , qui etoit comme un voeu 8c
une profeilion publique ', qu'aullibien
il avoit remarque que s'il y avoit quel-
ques faints dans les fiecles pafTes qui
eulfent ecrit les vies de quelques
Saints , il n'y en avoit point qui euf-
jfent ofe ecrire toutes les vies des faints
enfemble 5 que cedeflfein avoit ete en-
tierement ineonnu dans tous les terns
qui ont porte de plus grands perfon-
nages , & ou la do&rine 8c la verm
chietienne ont fleuri davantage \ qu'il
fembloit qu'ils n'ont pas cru en avoir
aflez pour un travail de cette forte , -&
qu'ils 1'auroient juge trop vafte. §c crop
-ocr page 534-
I. Parti e. Lh. IX. 551
cleve pour un feul homme , & peu T^TsT"
.conforrne aux fentimens que chacun
doit avoir de fon intelligence &c de
fa force ', que dans ces derniers fiecles
feulement, &c fur-tout dans lenotre ,
des hom mes inferieurs aux anciens
s'etoient cms capables d'une fi haute
entreprife, &qu'au(li la maniere dont
ils l'avoient executee , faifoit voir par
quelle lumiere ils avoient forme ce
jugement d'eux-memes ; que pour lui
il aimoit mieux imiter la conduite
des faints, que de difcourir des faints •,
il voxoit bien qu'ils avoient ete plus re-
tenus 8c plus tirnides , &c qu'ils avoient
apprehende d'etre du nombre de ceux
dont le Prophete dit qu'ils fe font per-
4us pour avoir voulu faire plus qu'ils
ne pouvoient , n'y a'iant gueres de
plus grand orgueil , ni moins excu-
sable , que de paroitre volontairement
en public pour vouloir inftruire les au-
tfes de ce qui eft au-delade notre par-
tee, quoique peu de gens reconnoinent
ce peche & s'en acculerit devant Dieu ,
le prenant au contraire pour une bon-
ne ceuvre & un exercice de charite.
          CTV#
Port-Ro'ial etoit encore dans les lar- pemieie nu-
r •        1 1                        >'\              ladie de !a
-mes au iujet de la perte qu 11 avoit mere des ah-
faite par la mort de M. le Maitre, lorf- ses-
que celle de la mere des An^es plon-
Z ii
-ocr page 535-
542- HlSTOIfl.fi DE PoRT-HOlA!,"
gea tout le faint defert dans im nou>
veau deuil. Cette admirable religieu-
fe , dpnt nous avons deja parle ail-
leurs , avoit ete continuee abbefTe par
une ele&ion faite au commencement
du mois de decembre'i 657. Lorfqu'on
lui annonca la nouvelle qu'elle etoit
continuee dans fa charge , elle la recut
felon l'expremon de la four Euphemie
ayec une douleur egale a celle tVun cri-
minel
, a qui on Jignifie. fa fenunce.
M. Singlin la confola en particulier ,
mais non en la meme maniere que la
premiere fois •, car bien loin de lui
promettre que les meres agiroient en
tout, il lui nt voir qu'elle etoit obligee
en confcience de le faire elle-meme 8c
qu'elle devoit fuivre les lumieres que
Dieu lui donnoit pour la conduite de
la maifon. La mere des Anges, fui-
vant ce confeil, agifToit plus qu'en
fon premier triennal dans tout ce qui
regardoit le particulier des fours. La
mere Angelique qui avoit pour elle
une veneration Sc une affection fans
pareille, etoit charmee de la voir ainu*
lagir, rappeliant fouvent 1'objet de fa
complaiiance. Mais Dieu ne donna
pas aux religieufes le terns de la voir
agir en abbeffe, comme elle avoit fait
^|miraj?|ement pendant yingj>4eux
-ocr page 536-
I. PART iE. tiv. IX. $4$
ans a Maubuiflbn. C'etoit un fruit
trop mur pour demeurer plus long-
terns furlaterre* Sur la fin delapre-»
miere annee de foh fecond triehnal y
elle eut un pronoftic de fa mort pro-
chaine &c fit un reriouvellement a M*
de Singlin, enfuite duquel elle parut
n'etre plus une perfonne de ce rhonde
tant elle etoit feparee & degagee de
tout. On a fujet de croire qu'elle eut
connoiffance du tems de fa mort, qui
futprecedee d'une maladie qui ne dura
que quelques jours •, en quoi Dieu exau-
$a fes defirs. Le mardi de la pre-
miere femaine de I'Avent, comma
on parloit fur le fermon du pre-
mier dimanche , qui etoit fuf la pre-
paration a la mort , quelques fceurs
aiantditqu'ellsfouhaitoient que Dieu
leur envoiat quelques longues mala-
dies pour fe preparer a mourir, d'au-
tres au contraire difant que la longueur
des maladies leur feroit penible, la
mere des Anges dit que pour elle, fi
la chofe eut ere a. fon choix, elle eut
mieux aime une maladie courte &
violente , parceque ces longues mala-
dies accabient aufli-bien l'efprit que
le corps, St qu'il y a peu de perfon-
nes qui aient alfez de verm pour fup-
porter cet etat fans fe relacher.
Z lii
-ocr page 537-
544 HrsTomE de Pokt-roial.
Le jeudi fuivant 5 deceinbre i <j 5 8,
conime elle tenoit un chapitre 5 le frif-
fon la prit & dura plus de liuit heures 1
elle euc toute la nuit une fievre des plus
violentes, accompagnee de vives dou-
leurs dans tous les membres, ce qu'elle
fupporta avec beaucoup de patience >
fans fe plaindre, fans parler pendant la
nuit par refped pour le filence. Durant
fa maladie, elle fe laifla conduire com-
me un enfant, fbit pour les remedes ,
foit pour la nourriture, ne demandant
rien pofitivement, 8c ne refufant rien,
quelque repugnance qu'elle y eut. Le
famedi 7 de decembre, la fievre aug-
mentant beaucoup , elle demanda a ie
confefc & a recevoir le faint Viatique..
Elle voulut s'y preparer en entendant
en efprit la premiere meffe qui fonna.
Elle demeura pendant ce terns dans
une grande attention a Dieu ,8c une fi
grande paix qu'il fembloit qu'elle ne
fouffroit point.
Sur les dix heures du matin elle re-
$ut le faint Viatique avec de grands
fentimens de piete: elle demanda hum-
blement pardon aux fceurs de routes les
.peines qu'elle pretendoit leur avoir
caufees par fes impatiences 6c (es
promptitudes, 8c pria M. de Rebours
de repeter ce qu'elle avoit d^, crai-
-ocr page 538-
1. P A A t I e. Liv. IX. $ 3 $
gnant qu'on ne l'eut pas entendue. La
fceur Candide lui aiant demande apres
que la communaute fe fut retiree »
comment elle fe trouvoit : fort mal,
repondit-elle } mais Dieu le veut ainfi,
pourvuquilme donne la patience, que fa
fainte volonte foit faite ;
puis elle baifa
plufieurs fois fon crucifix, 8c dit une
priere alTez longue. La faeur Candide
l'interrompit en difant ; Mais ma mere
vous vous trouvei done bien mal
; Out
ma fille
, repondit-elle, fort mal; &c
s'attendriflant fur cette fceur qu'elle fa-
voit etre fort touchee, elle ajouta : en-
fin tout paffe
, nous nous trouverons en
Dieu d'une autre maniere que nous n'a-
vons etc : dans fa lum'ure nous verrons
la lumiere.
Elle pafla prefque tout ce
jour en oraifon & en filence, repondanc
iimplement a ce qu'on lui demandoit.
Sur les deux heures apres midi une fceur
lui aiant demande, fi elle ne craignoit
point la mort, elle repondit: Je ne
fais ce que je ferai quand fen viendrai
la ; mais pour cette heure je n 'en ai point
depeur. En verite, touj bien confidere
>
je trouve que le meilUurpourmoi, e'ef que
Dieu. me delivre.
Cette fceur lui aiant
dit qu'elle croioit bien que e'etoit
le meilleur pour elle , mais qu'elle
devoit avoir la charite de ne point aban-
Z iv
-ocr page 539-
c?6 HrsTorRE i>e Port-roYal,
donner la maifon ; elle repliqua:/V
fuis emre Us mains de Dieu, je ne refufe
point le travail 9 fi e'efl fa volenti que
je demeure.
La-defTus les fours lui di-
rent: demandez done ma mere votre
{ante- Elle repondit quelle demande-
roit bien plutot de mourir , que ce fe-
roit bien le meilteur pour elle d'etre
delivree de cette vie qui n'eft remplie
que de miferes &de peches. Une four
l'aiant fuppliee de dire la priere de faint
Martin, elle repondit avec un grand
fentiment d'humilite, que faint Mar-
tin etoit un S. Eveque , tout rempli de
charite pour fon peupie ^fur cguoi, une
autre lui dit: He quoi, ma chere mere
n'etes-vous pas remplie de charite pour
nous? Faites-nous done* s'il vous plait
cette priere > nous vous en prions tou-
tes* Elle repondit: je devrois bien etre
comme vous le penfez, 8c je le defire de
tout mon cceur 5 mais je fais bien que je
ne fuis. necelTaire a perfonne; je mis 11
infirme que ie ne puis plus rien faire 8c
ne fuis plus: bonne a rien. Mais comme
on la preflbit toujours , elle joignit les
mains Sc dit Domini, non recufo labor
rem
, fiat voluntas ma * Seigneur je ne
fefufe point le travail, que votre vo-
lonte foit faite j 8c quelque terns apres
elle dit fort agreablement : » Vans.
-ocr page 540-
I. Partii. Liv. IX. 537
» m'avez fait faire la priere de faint
» Martin , mais faint Martin ne laifla
» pasde mourir ».
Le dimanche ( huit decembre, qua-
trieme de fa maladie ) vers l'heure de
niinuit, la foeur Candide ai'ant vu par
fa difficulte de refpirer, qu'elle etoit
plus mal, elle s'approcha 6c trouva le
danger fort augmente. La mere lui dit:
» Je fuis fort mal; enfin tout paife ,
*> ilfaut finir ma fille ; il y a long-tems
» que nous fommes enfemble, il eft
» terns de fe feparer: j'efpere que nous
» nous retrouverons devant Dieu : ma
*> feparation vous fera penible; il ne
» fe peut faire autrement; mais aiez
»» bon courage , le terns eft court. J'ef-
» pere que nous nous reunirons en-
» lemble , 8c que nos deux faerifices;
*> ne feront qu'un facrifice devant:
» Dieu : c'eft mon efperance. Affix-
's rez-vous que lorfqu'il m'aura fait
» mifericorde, je ne vous oublierai
» pas devant lui •, j'y fuis bien obli-
» gee»». Puis elle voulut lui deman-
der pardon y difant qu'elle avoir eu?
bien des promptitudes •, mais la fceur
Candide l'interrompit en s'ecriant ::
h Ma mere , c'eft a moi a vous le de-
» mander , 8c je le fais rres humble-
ay meat. ». Puis elle la fupplia de ne;
Z v
-ocr page 541-
558 HlSTOIIVE DE PoAT-RO'lAt.,
" \6i%. la pasoublier , &: de lui dire cequ'elle
jugeoit quelle dut faire au eas que
Dieu l'appellat. La malade repondit:.
» 11 faut demeurer dans robeiifance ,
» fe retirerle plus qu'on petit, mettre
m toujours fon fentimenc. au deflous de
» celui des autres , vivre en paix avec
« tout le monde &: laiffer palter toutes
n chofes fans s'y arreter , ne s'attachant:
» qu'a Dieu. C'eft un grand fecret
»» ma fille , &c le peu de fidelite que
»» nous avons a cette pratique eft caufe
» du peu d'avanc.ement que nous fai-
» fons , parceque Ton ne veut pas fe
» mortifier autant qu'il faut pour cela.
»i Le tems eft fi court, mais on n'y penfe
33 pas ni a l'eternite •, fi on y penfoit
33 on ne prendroit part a rien , car
» tout n'eft rien. Tachez de vous mo-
»> derer dans l'affli&ion que vous pren-
« drez de notre feparation. Vous vous
w pafTerez mieux de.moi que je n'au-
« rois fait de vous. Dieu difpofe de
» tout pour le mieux ». Apres avoir
dit pluneurs autres chofes particulieres
&. iecretes a. la fbeur Candide, elle
s'informa fi on avoit reeompenfe une
pauvre femme , de quelques fervices
quelle avoit rendus, & lui parla de
quelques demoifelles , auxquelles on
raifaiu lai cjiarice j enfuite elle, de? "
-ocr page 542-
I. Part ri Civ. /T. 5-39
manda I'Excreme - Qnclion , difant :
» J'ai prie Dieu tout le jour, que H c'e-
» toit fa volonte, il iui plut me clon-
w ner un peu de foulagement de cette
» grande douleur de cote, pour lui of-
» frir le facrifice de ma mort avec plus
»> plus de repentance d'efprit, mais )e
» n'ai rien obtenu ; peut etre me fera-
» t-il cette grace par la vertudu facre-
» ment ». Eile fe mit auffi-tot en prie-
res pour s'y difpofer : vers une heure
apres minuit, on fit lever la commu-
naute, & M. Singlinlui ai'ant apporte
l'Extreme - On&icyi, elle le remercia
beaucoupde lacharite qu'il avoir eue-
pour elle & de celle qu'il avoir pour
route la communaute, qu'elle lui re-
commanda avec toute la tendrefle d'une
vraie mere. Elle le pria aufll d'avoir de
lacharite pour la faeur Candid e 3c de
la confoler; car, dit-elle, elle fera bien>
affligee, mais il faut agreer la fepara-
tionquand Dieu la fait. La mere Agnes
l'aiant priee de benir la communaute ;
elle j oignit les mains en difant : Qut
notre Seigneur fefus-Ckrifl vous benifif
6* vousfaffe la grace d'etre fide les Jans-
les petites chofes & dene les pointnegli-
ger-y parceque des petites chofes on- tom-
be dans les grandes ;
puis elle leva les;
jnains & fit lejfignedelacroix. On lui*-
-ocr page 543-
54° Histoire de PoRT-Roi'Ar.'
o recomimnda le monaftere de P. R. dest
champs , a quoi elle fit reponfe qu'elle
ne faifoit point de difference entre les
deux mailons •, que ce qu'elle faifoit
pour Tune elle le faifoit pour l'autre ;
Quelle etoit bien fachee de n'avoirpu
xendre aux foeurs qui etoient a P. R*
des champs le fervice qu'elle' leur de*
voit. » Dieu fait, dit-elle , que ce
w n'eft pas manque de bonne volonte,,
" Sc quil n'y a eu que l'impuitfance de
» mon infirmite qui m'en a empechee;
m Mais fi mon corps n'a pu y aller mon
» coenr 8c monidpiit y ont ete. C'eft
m lelieu de maprofelllon ». On la fup-
pliade donneraudi fa benediction ace
monaftere, ce qu'elle fit joignant les
mains ,8c difant* »> Je prie Dieu qu'a
» l'exemple de notre Seigneur Jefus-
m. Chriflau faint Sacrement, elles foient
* bien foumifes, bien filentieufes 8c
» bienpauvres;»>.
Elle avoit. un crucifix dans fa main^
qu'elle baifoitfouvent•, 8ccommepour
eela elleetoitobligee d'avoir lesbrashors
dill lit, une foeur lui aiant dit qu'elle craiw
gnoie qu'elle n'eut froid, la> malade re-
j?ondit: » Si je ne regardois aufli fouvent
»*la cxoix,je fen&de.fi extremesdouleurs.
» que. j'autoispeur de perdre patience $
»> ujais. quand je kconfidere, 8c quej'y
-ocr page 544-
T. Partie. Llv. IX. 541
>»regarde notre Seigneur Jefus-Chrift
» attache, eela me fortifie »•. Elle conti-
nua ainfi jufqu'au dernier foupir.
Le 9, decembre la mere Agnes eranc
revenue atresia meiTe; la>malade lur
park ainh r >* Je vous remeicie de la*
charite & du fbinque vous avez pour
» la maifon ; je vousfupplie tres hunr-
» blement de continuer : je vous re-
9) commande toutes nos fceurs en gene-
»» ral &c en partieulier , j'ofe vous pro-
» mettre &c memevoiis ailiirer qu'elles
*» nen feront pas meconnoiflantes »-
Puis s'elevant un peu pour la. baifer ,
elle pronon^a diftinclement ces paroles
«omme prevoiam qu'elle lui fuccede-
roit dans la dignite d'Abbefle : Domi^
nus cujibdiat introitum tuum& exitum
tuum> quod in tt incepit, ipfe perficiat ad
fuam g{oriam:& mam falulem. » Que le;
w Seigneur garde votre entree & votre-
» fortie, qu'il acheve pour fa gloire &
w pour votre falut ce qu'il a commence'
^* en vous »>. Pen apres ellerdit a la mere
Agnes de s'aller repofer, lapriantfeu-
lenient de prier Dieu qnil eut pitie*
d'ehV, difant qu'elle n'avoir plus be-
foin que de celav
Nous fouhaiterions pouvoir recneil-
Hr-tout Ge que cette fainte abbefle die.
aLcliacune. de fas rejigieufes, pour lea
-ocr page 545-
541 HlSTOIRE DE PoRT-ROIAtY
88 j. $ c s, exciter a la piete, a la foumiilion , a
l'obeiffance & a la pratiqne de leur re-
gie : » Quand la providence de Dieu ,
« dit-elle a une , nous oblige a quelque
» chofe par l'obeilfance, il eft hii-ine-
» me notre force, c'eft lui qui nous
» foutient & qui nous aflifte. Helas I
» que ferions-nous fi nousne regardions
»» que nous-memes , ce feroit grande
» pitie j mais il faut regarder Dieu
m &: efperer tout de lui & demander
t> foil efprit dans une grande confian-
5, ce ». Elle dit a une autre qui deman-
doit pardon du peu d'ufage qu'elle
avoit fait de fa ccttduite : » Il faut tous
w les jours fe reprendre & tous les jours
» commencer de nouveau comme il
" c'etoit ce jour-la qu'on commenc^at a,
» fervir Dieu •>. Elle parla enfuite de
plufieurs perfonnes amies de la maifort
avec grande reconnoiflfance &c affeclion.
cv.
           Sur le foir , elle tomba dans l'a-
menTdcs An- gonie •, les redoublemens de la fievre
tses.
            venoient prefque de deux heures en
deux heures, enforte que Ton cro'ioit
toujours qu'elle alloit paflTer. On fit plu-
fieurs fois les prieres de la recomman-
dation de l'ame. Cependant elleetoit
toujours attentive a Dieu, difantquel-
<juefois des prieres, fe joignant a cel-
les cju'on faifoit aupres d'elie 5 baifant
-ocr page 546-
r. Par tie. Llv.TX. 545-
£>n crucifix & prononcant certains \6<i& '"
mots, d'adtions de graces & d'admira-
ration des mifericordes du Seigneur..
Elle dit plus d'une fois, levant les yeux
au Ciel: 11 y a dix ans que Dieu mya
delivree, entendant par la fa (ortie de
MaubuiiTon. Lafceur Candidelui aiantr
demande une fois ce qu'elle penfoit,
elle repondit baifant ion crucifix. je
nioffre a Dieu, mafilLe \ 8c fur ce que
la fceur lui demanda fi elle n'avoit point
de peine 8c fi elle etoit en paix, elle
dit d'un ton ferme & avec un figne de
)oie : Out, ma fille, je fuis fort en
paix.
Sqs douleurs alloient toujours en aug-
mentant, enforte qu'on ne pouvoit
la regarder fans etre touche de com-
panion ; 8c comme on lui difoit quel-
quefois que cela ne dureroit gueres v
elle repondit: Tant qu'ilplaira a Dieu-)
cela ne rnermuie point } mais la pauvrt
nature voudroit bien it re delivree.
En-
fuite elle envo'ia prier la maitrerle des.
novices de la recommander aux prieres
des foeurs du noviciat, difantque fes
douleurs etoientexcelTives. Elle recom-
manda beaucoup qu'on eutfoin de la
fante de la mere Agnes, 8c qu'il fal-
loit la conferver. Elle temoigna qu'elle
auroicforLdefire. voir la mere. Angeli^
-ocr page 547-
_______^44 Histoirk de Port--ro'iac-
jd6'5;8. que qui etoit alors> a Port-Roial deS
champs.
Ellepafla toute la nuit dans les mo-
nies douleurs en bahTant toujours. Sur
les trois heures du matin,, comme on
vit que fa fin approchoit, on fit venk
la communaute pour recommencer les
prieres de la recommandation de Ta-
me. Sur les quaere heures, elle entra
comme dans un petit fommeil fost
paifible, avant lequel on l'avoit en-
core vue prier Dieu 5 il W dura un pe-
tit q^iart d'heure , & elle expira dans
ce fommeil fi doucement qu'on ne s'en
appercut point, n'ai'ant perdu la con-
nouTance qu'avec la vie , qu'elle chan-
gea eni une meilleure »le 1 o dece mbre
16 5 8, un mardi, igee de 5 9 ans. Quel-
que long que puilTe-paroitre cerecit, ce
n'eft qu'avec peine que nous avons fup-
prime piufieurs; circonftances d'une
more fn chretienne Sc fi edrfiante , pre-
cedee & fuivie de miracles ♦ par le£-
quels Dieu fit connoitre la faintete de
eette digne. abbefTe pendant fa vie &:
apres fa mort. Les Benedi&ins de 1 ab-
baie de faint Germain , qui travaillent
au Gallia CJiriJliana^ en parlant de cet-
ce fainte abbefle , lui rendent ce te-
moignage (45),, » Qu'e tam retournee;
<43j); T. VII. £. ?}« & jt37i
-ocr page 548-
I. Partie. Liv. IX. $4$
a P. R. elle y donna pendant dix ans i<>c;8,
»» des marques eclatanres de fa fainte-
•» te, qu'on aflfure meme , ajoutent-ils r
» avoir ere confirmee par des miracles.
lnibi adhucper decern annas non obfeura
fanciltatis argumenta dtdii
, quam etiam
miraculis camprobatamaiunt
(4 4). Trois-
jours apres la more de la mere des An-
ges , (13 [decembre } la mere Agnes*
flic elue pour rempiir fa place.
Le monaftere de P. R. des champs ,
Voulant partaser avec celui de Paris les
precieufes depouilles de certe mere
commune , on reiblut d'ouvrir fon
corps pour en tirer le cceur Si. l'envoie?
au monaftere des champs. M- Tolec
Chirurgien qui vint pour faire cette
©uverture, aiant fit qu'e*1e etoic morte
d'un abfees au cote, or donna cju'on pre-
parer du vinaigre & des odeurs, parce-
que rien n'egate i'infection d'un corps*
mort clans, lequel il y a un abfees. Mais
ees preparatifs furent inutils, on nelen-
tit riendu tour a 1'ouverture du corps j
(44) Voiez les Mem.    err a plufieurs oa die fait
eu Rel. in-iz. T. r. t   les plus grands eloges de-
Itel. 1. part. p. joo &    cette faiiue Abbefle , TV
foiv. Ibv T. 1 , p. f5 ,    x. p. 90. lb- p.. 187. lb. p.
107, 108, ii ?. Dans le    538. Voiez furtout la let*
Necr. p 470 fon elbge &    tre a la Reine de Pologne-
fon epitaplie par Ml Ha-    du 5 fevrier , p. 5*1 *
raon. Parmi les lettres dc    ytt > ff\,
I* mere Aiiiicliiuic, il y
-ocr page 549-
$46 HlSTOrRE DE PORT-KOlAt
" i6 eg. le pus memedeTabfces qui fut mis dans
un baflin , ne rendit aucune mauvaife
odeur. Le Chirurgien en crane tout
ctonne s'ecria :» En veriteil ejl bon d'e-*
» trefidde a Dieu I Voila qui ejtbien ex*
» traordinaire
». Apres l'operation il ne
voulut pas laver fes mains , 6c dit :
» On fe lave les mains quand on a tou-
9 che un corps mart, mais non quand on
» a eouche des reliques ».
Le cceur fe conferva beau &: ver-
meil pendant pres de deux ans , fans
etre embaume &; fans aucunepoudre.
II fut porte a P. R. des champs le 17
de decembre par M. Singlin , qui fit en
cette occafion un difcours aux religieu-
fes > dans lequel it fit l'eloge de cette
fainte abbefle % 8c s'etendit particulie-
rement fur fon humilite , & fur 1?&
galite admirable de fon efprit.
gvt.
           Nous avons dit que Dieu fit con-
Srp?tTaTe>oitre la faintet^ de la mere des An-
odes Angcs. ges pendant fa vie , &c apres fa mort
I
ar des miracles. Nous en favons deux
ien averes de leur terns •, le premier
opere a MaubuifTon , ou la mere] des
Anges obtint la guerifon d'une loupe*
Apres avoir tente inutilement tous les
remedes, qui n'avoient fait qu'irriter
&c augmenter le mal , comme cette ab-
hefts aYoit un grand defir que la ma~
-ocr page 550-
~TT~
I. Partie. Liv, IX. 547
lade , novice , niece de M. Denife
Marchand a Paris , fut religieufe , par-
cequ'elle avoir une vraie vocation , 8c
qu'elle craignoit que la loupe donr el-
le etoit incommodee n'y mit obftacle y,
elle euc recouts a Dieu 8c fut exaucee 1
car avant qu'elle eut aeheve une neu-
vaine qu'elle avoit commencee , la
loupe difparur 8c la novice fut regue-
&: fit profeflion. Un mois apres la
mort de la mere des Anges, la foeur
Briquet fut guerie d'un femblable mal.
Comme on fe preparoit a lui faire
l'operation,elle pria inftamment la mai-
treiTe des novices de lui appliquer des
reliques de la mere des Anges au lieu
de remede: cela lui fut accoide •, on lui
mit, & la place de cataplafmes , un pe-
tit linge trempe dans le fang de cette
fainte mere s 8c le lendemain 17 Jan-
vier 1659 la malade le trouva entie-
rement guerie a fon re veil, fe mit a.
genoux, 8c des le fur-lendemain elle s'y
tint deux heures entieres en veillant
devant le faint Sacrement, quoique
depuis plus de deux mois elle ne put
I
demeurer a caufe de la douleur que
i caufoit fa loupe.
P. R. fit encore une grande perte wcv*r-
,                ,                °i .. ?            More de Ma*
cette annee , par la mort de Madame dame d'A**-
d'Aurnont 5 arrivee neuf jours apres ",ont< Ses
ver*
-ocr page 551-
$4$ HlSTOlRE DE PORT-ROIAI,
celle de la mere des Anges. Cette
fainte abbeffe lui avoit comme annon-
ce fa mart la veille qu'elle mourut el*
le meme, Voi'ant Madame d'Aumont
aupres du feu avec la mere Agnes, elle
die a la fceur Candide de la remercier
de fa part de toutes les charites qu'elle
avoit faites a la maifon » &c de lui dire
qu'elle tacheroit de les reconnoitre-de-
vant Dieu, & qu'elle ferodt la premie-
re a qui elle penferok y lorfque Dieu
lui auroit fait mifericorde. Madame
d'Aumont rec,ut ce compliment avec
plaifir; mais fans penfer a ce qu'il &
§nifiait, & en quelle maniere la mere
es Anges fe ibuviendrodt d'elle. Le
Vendredi d'apres elle vit en fonge dans
un grand champ cette mere qui l'ap*-
pelloit avec un vifage gai dc agreabLe,
& lui faifoit (rgne de patfer un grand
lac qui les feparok 5 & comme Mada-
me d'Aumont refufoit d'aller a elle >•
apprehendant ces grandes eaux > la
mere des Anges lui montra quantite
de belles pierreries & de precieu*
jo'iaux , qu'elle promettoit de lui don-
ner fi elle les pafloit.
Madame d'Aumont fut troublee de
ce fonge le refte de la nuit , & des le
matin elle le conta a la fceur Helen©
avec une certaine agitation, lui de^
-ocr page 552-
I. Part ie. Llv. IX. 549_______
fciandant ce que cela fignifioit. La 165 S.
fixur lui aiant dit que cela marquoit
la mort*, Madame d'Auraont encore
plus troublee , Sc voulant neanmoins
diflimuler facrainte , lui repondit avec
emotion : Oui, c$la Jignific la mort 5
poila un beau conte} cdajignifit que
j'aijbnge. Volla ce que cda Jignific.
Elle tacha ce jour-la de fe diffiper pour
eloigner d'elle la penfee de la morr ,
qui lui revenoit roujours a l'efprit mal*
gre elle ; mais elle ne put y reuilir.
Nous ne rapporterions pas ce fair s'il
n'etok appuie par d'aufli bons garans »
& fi l'hiftoire ne npus fournifloit des
exemples de pareils eyenemens ? com-
me nous le yoions en particulier par
les a&es du martyre de fainte Perpe-
cue , dc de fainte Felicite, Mais quot
qu'il en foit de cette vifion de Mada-
me d'Aumont, des la nuit du famedi
au dimanche elle fur frappee d'une ma-
ladie , qui , etant d'abord peu de cho-
fe, la conduifit neanmoins au tombeaii
le jeudi fuivant 19 decembre, 9 jours
apres k mort de la mere des Anges,
qui lui obtint de Dieu, comme ily a
lieu de le croire , la delivrance des
craintes qu'elle ayoit de la mort »
jsufli-bien que la delivrance des mife-r
res & des oeches dont la vie eft renjar
-ocr page 553-
5 50 HlSTOIRE DE PoRT-R01*AI.
1658, plie. Ainfi Madame d'Aumont fut la
premiere d laquelle la mere des Anges
penfa , lorfque Dieu lui eut fait mi-
fericorde ^ comme elle le lui avoir pro-
mis.
Le nom de famille de cette Dame
chretienne , etoit Anne Hurault de
Chiverny. Apres avoir perdu fon ma-
ri , Charles d'Aumont , Lieutenant
feneral dee armees duRoi(45). Elle
arma, deux ans apres, la resolution de
quitter le monde pour pa(Ter le rede
de fes jours dans un monaftere. Elle
fe retira d'abord dans la maifbn des
religieufes de la Vifitation , pres la
porte faint Antoine , ou elle porta une
grolTe fomme d'argent. Mais (46) frap.
pee des calomnies qu'on debitoitcon-
tre les defenfeurs de la verite, &c en
particulier contre le pere Defmares ,
(46*) elle aima mieux facrifier 40000
livres qu'elle avoit apportees dans cette
tnaifon , que d'y demeurer , & elle
la quitta pour fe retirer a P. R. de
Paris. Ce fut au commencement de
1 an 1646 qu'elle entra dans ce monaf-
tere , auquel elle fitbeaucoup debien
(45) JJccr. 19 dec. p.    j 97-
487.                                        (46*) Vies edif. T. 11
(4«) Mem. ou Rel. T.    p. 485.
V. part. j. Rel. XI. p.
-ocr page 554-
L Partis. Liv. IX. 551
par fes grandes liberalites , & ou elle i6$s.
n'edifia pas moins par fes vertus. Elle
fit batir lechceur de la maifon de Pa-
ris avec tous les logemens qui font au-
deffus (47) : Elle fit elever les murs
de la cloture dn grand jardin , &c conf-
cruire le batiment ou elle logeoit: elle
contribua egalement auretabliflfement
du monaftere de P. R. des champs :
fes liberalites s'etendoient auili au
dehors fur les pauvres , dont elle
«toit la mere. Non contente de faire
part aux religieufes de P. R. de fes
biens , elle prenoit genereufement la
defenfe de cos vierges chreriennes con-
tre ceux qui attaquoient leur innocen-
ce (48). Elle ne pouvoit fouffrir les
perfonnes du dehors qui parloient
defavantageufement de ces faintes fil-
les. La vie de cette Dame chretienne
etoit comparable a celle des religieu-
fes les plus parfaites ; elle reciroit l'of-
Bce avec autant de fidelite que fi elle y
eut etc obligee par un vceu folemnel,ne
faifoit que de faintes 8c utiles lectures ,
s'interdifoit tousles livresquin'etoient
pas propres a nourir lapiete : elle fai-
foit regulierement l'amftance du faint
£>acrement j confeflbit fes fautes dc s?en
{47)ReI. Ife,Nccr.Ib.
||f) Rel. T. 1, p. 100 5C fuiy.
-ocr page 555-
554 HlSTOlRE DE PORT-ROl At'
" immiUoit comme les fce-urs.. Enfin elte
pratiquoit & donnoit l'exemple de tou-
xes les vertus religieufes.Penetree de re-
connoilTance de la grace que Dieu lui
avoir faite en l'appellant a P, R.; avant
que de mourir, elle demanda pardon a
la communaute de n'avoir pas pro6te
jcomme eUe auroit du de cecte faveur s
$c la reiijercia.de la lui avoir accordee.
Ne pouvant prefque parler pour ex-
primer fes fentimens, elle les ecrivit,
Sc pria Ton confefleur de les lire en
j^refence de toutes les fceurs, avant
que de lui adminiftrer le faint Viati-
que. Sa piete lui fit demander qu'on
1 enterrat comme une religieufe , 8c
qu'on lui donnat dans 1 ora.iion le nom
de fceur- U ne taut pas omettre que
c'eft a cette refpectaole Dame 5 ainii
qua M- le Maitre , que nous fornmes
redevables du recueil des lettres de la
mere Angelique , fur-tout de celles
qui font adretfees a la Reine de Po-
logne, a M. de Fleury & a Mademoi-
felle JolTe, qui en font la plus confide-
table pattie; car elle trouva xnoi'en de
faire venirces lettres de Pologne , &
4'en tirer des copies. La mere Ange-
lique en a'ianteu cpnnoifTance s'enplai-
gnit dans une lettre du 13 juin 1654
^ M. de Fleury confeflfeur de la Reine
de
165.8-
-ocr page 556-
I. Parti e. Liv. IX. 555
e Pologne (49): » II faut, Monfieur , " j £5 g„ '
dit-elle, que je vous dife que la Pro-
vidence a fait tomber entre mes
mains un paquet de vous , adrefle a
Madame d'Aumont. Auffi-t6t jeme
doutai de ce que c'etoit, ne fachant
que trop la vaine curiofite , aufli-
bien que la vaine afFe&ion de nos
fceurs pour voir tout ce que je fais,
ce qui me le fit ouvrir. Je vous a-
voue qne j'en ai fenti une telle dou-
leur , & une telle confufion , que fi
j'ofois , je n'ecrirois de ma vie a qui
>  que ce foit cc. On voit par-la que
ladame d'Aumont etoit le canal dont
e fervoient les religieufes de P. R.
?our avoir des copies des lettres que la
nere Angelique ecrivoit a la Reine de
^oloene.
                                            mmM_____
Quelques mois apres la mort de cet- 1^50.
e vertueufe Dame, Dieu retira du -rC.VI11' .
nonde un folitaire deP. R. des champs, rour« de Beffi.
pe fa grace y avoit conduit dix ans au-Sa moru
jaravant (50). Ce folitaire nomme Ju-
ien Girouft de Beffi, eleve chretienne-
nent par fes parens , avoit toujours
'te tres eloigne de routes fortes de de-
eglemens , quoiqu'il fe fur trouve
ians des occafions tres dangereufes,
U9) T. 1 . p. 504.
<jo) Necr. if avr. p- 1?$,
Tome UL                       A a
-ocr page 557-
554 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAt.
aiant ete page , & dans la profefllon
des armes. Mais il ne furmonta pas
de meme la tentation de la gloire. Ce
fut la fon idole , &c il s'y livra pen-
dant quelque terns. Dieu neanmoins
refervoit en lui des femences de la
mifericorde qu'il lui vouloit fake , en
lui confervant une grande difpofitiort
a. avoir pitie de la mifere des autres.
Il en trouva une occafion eclatante
dans la perfonne d'une jeune religieu-
fe grande &c bienfaite, qui etant reftee
feule dans fon abbai'e ou la compa-
gnie que commandoit M. de Beffi etoit
entree pour fe loger , Sc ne fachant
mi fe refugier , vint fe jetter a fes pies
le conjurant avec larmes de la fauver
dece peril ; il le lui promit & l'executa
a l'heure meme. Dieu ne tarda pas a
recOmpenfer cette bonne a&ion par
un eftet admirable de fa Providence.
Il fe fervit d'un moi'en qui avoit mis
M. deBefll dans un*cas perilleuxpour le
delivrer de tous perils, Un demele tres
vif qu'il eut avec fon Meftre de camp ,
au fujet d'une injuftice qu'il lui avoit
fake, lui fit prendre le parti de venir a
Paris(i 5) pour rendre compte a la Cour
de ce qui s'etok pafle, Mais la mife>
iicorde de Dieu le prevint s il fe fentk
ty) l\ £toit $!ot? en Italic.
-ocr page 558-
I. Parti e. Liv. IX. 5 5 5
*tdlement touche pendant fa route >
<ju'oubliant I'injuftice cju'il avoit fouf-
ierte de la part d'un homrne , il ne
penfa plus qu'a chercher un etat ou il
put fatisfaire a toutes celles qu'il avoit
commifes contre Dieu. Il fut fi fidele a
cette refolution, qu'etant arrive a Paris
il ne vit pas un feul de fes amis, 8c
alia dire&ement a P. R, , 011 il avoit
une fceur religieufe, pour lui declarer
fon defTein & lui demander fon avis.
L'orgueil n'etant point encore eteint
en lui j il fut etonne , lorfqu'on lui die
qu'il ne pouvoit fe retirer dans cette
abbai'e qu'en paroiiTant y rendre quel-
ques fervices necefTaires a la maifon.
Mais a peine eut-il palfe quelques
jours dans le defert cte Port-Roial ,
qu'il en comprit plus qu'on ne lui
en avoit ofe dire , & qu'il declara que
la paix 8c la douceur que l'on fentoit
dans cette folitude 5 lui faifoient pre-
ferer d'y tenir le rang des derniers
valets a celui de commander une ar-
mee. Ce fentiment demeura grave
dans fon cceur depuis qu'il fe fut fi-
xe a P. R, en 164S , jufqu'a famort
arrivee le 17 Avril 1659- Des ce mo-
ment il fe donna a Die a fans aucune
teferve. Son principal emploi fut de
recevoir & de fervir les hotes. Le
A a i)
-ocr page 559-
556 HlSTOIRE DE PoRT-ROlAl,.'
i6$o. changement que la grace avoit opere
en lui fut fi parfait , qu'il ne fe trou-
voit jamais plus content que lorfqu'il
fe voioit occupe a rendre les derniers
fervices a des perfonnes en qui il ne
confideroit que Jefus-Cforift.
ox.
          Pourrions-nous ne pas joindre a des
innocent Fai morts £ edifiantes celle d'un faint d'une
4omeitique              ...... r .                                ,
4e p. r. sa condition bien mrerieure aux yeux des
m?li'
         hommes , mais dont la vie fainte 8c h
inort furent aulli precieufes aux yeux
de Dieu! (5 2)Dans ce defert les dome£
tiques le difputoient aux maitres pour
lapiete & lesrigueursde la penitence.
Parmi ceux-la il en eftpeu qui aient me-
ne une vie aulli pieule 6c aulli auftere
qu'Innocent Fai, natif de Montigni qui
iervoit aux Granges en qualite de la-
boureur. Il menoit une vie tres retiree,
parlant rarement, jamais que de cho-*
fes edifiantes, jamais oifir, toujours
occupe ou a lire, ou a prier, ou a co-
pter quelques endroits qu'il avoit lus
afin de les mieux retenir. En labourant
la terre & dans fes autres travaux , il
recitoit beaucoup de prieres qu'il avoit
apprifes par caeur. Pour favorifer fon
gout pour la retraite , on lui avoit
donne une petite boutique, ou il fe
jretiroit les fetes & dimanches, n'en.
-ocr page 560-
i. Parties IAv* IJ£. 55/
fortant que pour aller a l'eglife , ou
pour vifiter les pauvres & les maiades
qu'il favoit etre dans la neceilite. Non
content de donner aux pauvres tous fes
gages, il vendoit fes petits fonds pour
les foulager plus abondanHiaent, & fe
depouilloit lui-meme pour les revetir y
leur donnant fes hardes, fes chemifes,
fes fouliers 3 enforte qu'on le voioit
queiquefois les pies nus pour s'etre de-
chaulle en faveur de quelque pauvre.-
Quelques jours avant fa mort, un hom-
me de condition lui aiant voulu faire
la-delTus quelque remontrance , difant
qu'il falloit qu'il fut fou pour ne pas-
penfer a l'avenir, & qu'il pouvoitxoni-
ber malade, Sec. ce bon domeftique lui
fit cette admirable reponfe : Monfieur
quoique vousfoie^plus ricke que moi >je
n'apprehende pas plus que vous de man^
querde bien. Dieupourvoira a l'avenir >
je nem en inquiete point. Peut-etremour-
rai-je bientot & queje ne depenferaipas
beaucoup dans ma derniere maladie ; ce-
la ne me met point en peine. Deux
jours apres il tomba malade , & le
gentilhomme qui lui avoit [parle , fiit
fort furpris de fe rencontrer au bout de
huit jours , comme on alloit lui porter"
le faint Viatique. Il mourut le 16 jan~
Aa iij.
-ocr page 561-
|j;f HlSTOrRB DE PoRT-ROlAC,
vierage de trente-neuf ans (5 3) , done
il en avoit palTe huit aux Granges. Ii
fut enterre dans l'eglife de P. R. 3 hors
de la cloture reguliere y&: fon coeur au.
dedans. » Nous l'avons fait enterrer
»* dans notre eglife, dit la mere Ange-
»> lique (5 4), 6c non pas au cimeuere
« ou on met les autres domeftiques *,
>» &c nous nous eftimons plus honorees,
» que fon corps y foit, que celui d'un
» grand feigneur ». Onreconnut apres
fa morr, par les marques imprimees
fur fon corps , jufqu'ou il avoit porte
fces rigueurs de la penitence. Il s'etoitr
fait lui-meme une efpece de haire du
crinde fes chevaux avecde gros noeuds.
qui rart>ient tout meurtri, 8c il^ parut
fur fa poitrine comme unr trou enronce
dans fa chair. Nous tirons tous ces faits
edifians du Necrologe de P. R. 8c d'une
lettre de la mere Angelique, qui en
fait le detail a la Reine de Pologne »
>, perfuadee que fa piete lui fera oenir
» Dieu de fes mifcricordes, qu'il fait
» paroitre en tout terns, Sc fur tous
« petits & grands, qui le cherchent en
9* verite (55) ».
Nous ne pouvons nous difpenfer de
(f?) Il n avoit que iff       (54) fcett. ioil.. T. J,.
Ans , die la mere Angel,    p. 474.
lett. 1811. Le Necrologe       tjj) Ib.p. 478;.
• lui en donne is.
-ocr page 562-
I. Partil Llv. IX. 559
parler encore d'une autre mort pre- —TZ-----
cieufe devant Dieu , arrivee le 30 fep- c^ '
tembre de cette me me annee. C'eft s<rur Mar-
celle de la foeur Marguerite de fainte Selphiife St£
Delphine d'Angennes morte poftulante d'Angenno.
a P. R. a\ l'age de feize ans. Nous fe- tions. Elfe eft
roit-il permis d'appliquer a cette vier- re$ue Poftu-
ge chretienne ce que dit lamt Ambroiie
de fainte Agathe, qu'elle eft un fujet
d'admiration pour les hommes , d'ef-
perance pour les jeunes perfonnes ,
d'etonnement pour celles qui font en-
gagers dans le mariage , & d'imitation
pour les vierges (56). Nous nouscon-
tenterons d'extraire de la relation de fa
vie, de fes vertus & de fa mort, ecrite
par la mere Angelique de faint Jean
(57) a quelques-uns des traits les plus
edifians. La foeur Delphine fut elevee
route petite par Madame de Fontaine-
riant la tante. M. fon pere , cadet de fa
maifon la deftina a etre religieufe •, elle
y confentit &c delira meme de l'etre
dans le monaftere de P. R. Mais M.
fon pere prevenu par les faux bruits
repandus contre cette fainte maifon ,
s'y oppofa. Les religieufes de P. R. la
re^urent neanmoins en voiant l'extre-
(56) Mirtntur viri , non f f 7) Vies £dlf. T. 3 t pv
defyercnt parvuli > ftupeant 10^.
BHpta , imitentur inmpta.
A a iv
-ocr page 563-
560 HlSTOIRE BE PORT-ROlAl?
i6<50t me defir qu'elle en avoit, dans Tempe-
rance que M. fon pere fe rendroir aux
follicitations de Madame la Marechale
de la Ferte. Elle y entra le 24 Jan-
vier 1659: ce fur la premiere poftu-
lante que re^ut la mere Angelique de.
faint Jean, qui depuis quinze jours
avoit ete nominee maitrefle des novi-
vices. Elle hti fait l'application de ces
paroles de l'Ecriture : La vole. & le fen-
tier par lequel Dieu conduit lesjujles, pa-
Toiffent d'abord commi la lumiere deTaur
rore , qui croft toujours jufqua ce qu *4lU
fe change en un jour parfait
(58).
En attendant 1'erTet des follicitations
de Mme. la Marechale de laFerte,iVWre
pauvre enfant ne vivoitpas , ditlamere
Angelique (5 9). La reponfe du pere fut
terrible \ il marqua expreffement dans
fa lettre que » quand il y it6u de tout
» fon bien & de fa vie , il ne fouffri-
m roit pas fa fille dans un lieu oil il
» pretendok que fon falut etoit expo-
» fe ». Une telle reponfe affligea beau-
coup Mademoifelle d'Angennes, &:
lui fit repandre tant de larmes que
les religieufes de P. R. e'urent lieu de
fe convaincre de la fincere affection
qu'elle avoit pour ieur maifon. * Avec
(^8) Prov. i. p. 18.
(<jp) Vicsedif. p. up.
-ocr page 564-
w
& P A R T 1 E. L'lV. IX. 561
"tout cela, elle s'affligea d'une ma- \CGq7-
»
mere fi douce 8c fi fage , que. cela
etoit encore plus touchant»* Elle pria
qu'on lui permit d'aller demander les
prieres de la communaute, & elle le
fit avec tant d'humilite & de larmes
qu'elle attendrit toutes les fceurs. Enfin
aiant mande a. M. fon pere que ,
s'il la faifoit fortir de P. R., elle ne
feroit religieufe dans aucune autre mai-
fbn, il ne parla plus de la retirer v foit
que cette raifon eut fait impreflion fur
lui, foit qu'il fur revenu de fes pre-
ventions i
Lafceur Sainte Delphinerecut l'lia-
Bit de poftulante le premier dimanche;
de Careme 1(359. Pour entrer dans
Tefprit de TEglife en ce terns de peni-
tence, elle defira de. faire un renou-
vellement entre les mains deM. Sin-
glin. La mere Angelique de faint Jean
admiroit comment apres avoir rnene
une vie fort innocente dans le monde,,
dontl'air eorrompt fi-t6t & fi aifementr
les enfans memes -> elle lui temoignoit
tantde douleur de fa vie paiTee& tant
de defir de fatisfaire aDieu qu'on auroit
juge a. l'entendre , qu'elle avoir un be-
foul extraordinaire de penitence. Son'
renouvellement finit au Jeudi faints
qu'elle- communia avec beaucoup de-*
Jftsuw
-ocr page 565-
5^1 HlSTOIRE DE PoRT-Ro'lAL."
' devotion •, » mais un peu fenfible , car
•» dans les commencemens elle alloit a
»» Dieu par la , mais dans la fuite elle
m ne fut plus attachee qu'a. Jefus- Chrift
» &: a fa croix , fans autre confolation
»» que celle de fa voir qu'elle faifbit fa
» volonte en fouffrant la privation de
n tout». On peut juger des lumieres
de cette admirable nlle , 8c du progres
qu'elle avoit fait dans la vertu, par la
belle reponfe qu'elle fit peu avant fa
mort a la maitreiTe du noviciar 3 qui
s'entretenant avec elle , temoigna etire
furprife qu'elle defirat la mort, elle
qui craignoit extremement de mourir
lorfqu'elle etoit tombee malade* » Je
« me fuis , dit-elle, trouvee en des
«.difpofitions toutes differentes en dif-
« ferens terns. Au commencement que
» je fus ici, je ne craignois point de
H mourir, parceque je ne me connoif-
m fois pas. Depuis , quand j'ai com-
3> mence a me connoitre 8c d'avoir aufli
a? plus de connoilTance de Dieu, la
» mort m'a fait peur s 6c j'ai apprehen-
m de d'aller paroitre devant lui chargee
» de peches ; mais depuis; les graces
» qu'il m'a fakes dans ma maladie 8c
».que j'ai mieux compris la grandeur
k de (a bontetk defa.charite inflriies,,
wlaiconiunceafurmontema craihte 8c
-ocr page 566-
I. Paktie, liv. TX. $&$
»»j*ai paffc de-la jufqu'au defir de la xGGo,
» mart, parceque je la regarde comme
» la fin du peche , & j'efpere par elle
» entrerdans lajouifTancedufouverain
» bien pour le poffeder toujour* fans
» craindre de le perdre jamais.
La mere Angelique de faint Jean at- cxr.
tribue les grands progres dans la vertu po,1iJm^JI
de cette S. poftulante , a fa parfaite do- vail & le ffi-
cilite d'efprit. Depuis le renouvelle- ence"
ment qu'elle fit au careme, on la vit
dit elle , avancer a grands pas dans la
piete, & fe livrer avec zele a tous les
exercices de la religion &: furtout au
travail pour lequel l'education du mon-
de lui avoitinfpire quelque repugnance.
Elle eut voulu faire elle feule ee que
faifoient toutes les autres. Des le com-
mencement , fon filence fut tel qu'ii
n'y avoit rien a defirer de plus, 8c
qu'on eut pii la propofer pour mo-
dele aux novices. Jamais la maitrefie
des novices ne vit d'accroilfement fi
fenfible dans aucune autre. » Sans;
» doute, dit-elle, parceque Dieu lui
» vouloit faire faire un grand chemire
»> en peu de terns ». 11 repandit fa gra-
ce dans fon efprit &: dans fon cceur ,,
pour lui faire connoitre & pratiquer
ce qu'il vouloit qu'elle fit pour lufc
ctre vraiment fidelle. Elle renon$a aL
A a. vjjj
-ocr page 567-
5^4 HlSTOIRE DE PoRT-RoV'AIV
~6^o7 l'arnitie rrop humaine qu'elle avok
pour une coufine nominee Fontaine-
riant, qui etoit a P. R., laquelle lui
faifoit quelquefois commettre des fau-
tes contre la loi du filance.
Le 2.3 o&obre 16 5 9,elle fatattaquee
d'une violente toux fuivie d'un grand
crachement de fang, a la fuite duquel
elle eut une foibleife dont elle fuc ef-
fxaiee. Dans cet etat elle temoigna.
quelque emprelTement pour avoir
aupresd'elle la maitrefle des novices ;
mais peii apres elle en eut fcrupu-
\q , 8c lui dit : A quoi penfe-t-on ?
» Que cda ejl pitoiable 1 Croire alhr
» mourir , 6* chercher pour appul une
creature
, lorfquon ria affaire qu'a
Dieu !
Ce crachement de fang lui ret-
prit plufieurs fois , de forte que le me-
decin dit qu'on ne pouvoit repondre
qu'elle n'en fut fufroquee, s'il reve--
noit avee la meme abondance. En con-
sequence elle fe confefla <k pria les re-
ligieufes de demander a Dieu qu'il fir
celfer le crachement de fang arm qu'elle
p&t communier : elle fut exaucee, le
crachement de fang cefTa pendant que
la- communaute s'afTembloit , & elle
recur le Viatique a dix heures du foir.
Depuis qu'elle l'eut recu, elle perdit
Heaucoup de.la crainte qu'elle avoir de.
-ocr page 568-
T. Part if. Liv. IX. $6$'
la mort, & demeura dans une grande JJJJI
paix & tres foumife a tout ce que Dieu
ordonneroit: elle pafTa ineme jufqu'au
defir de la mort & a la joie de la
voir approcher. Dans la maladie elle
gardoit un fllence fi exa& , qu'elle ne
le rompoit que pour deeouvrir fes
fautes &: fes peines a la maitreife des
novices: ellefe nourriflbit continued
lement de la parole deDieu,dont elle ne
laiflbit rien tomber par terre, & qu'elle
refpettoit autant que l'Euchariftie ,,
ai'ant foin de s'en nourrir par une me-
ditation & une pratique continuelle.
Sa docilite ■& fa fimplicite a ne re*
chercher qae Dieu fans aucun retour
fur quoi que ce fur, etoit fa grace par-
ticuliere. L'hiftorienne de fa vie amire
qu'il n'y avoit aucune chofe , ni gran-1-
de, ni petite , oit elle eut referve queU
qu'attache a. fon propre fens & oil elle
ne fut entree parfaitement dans les fen-
timens qu'on lui difoit qu'elle devoir
avoir, & cela, non par une fimple
foumiilion d'efprit, mais par un veri-
table fentiment du cceur, qui lui faifoit
connoitre & aimer la verite au moment
qu'on la lui decouvroit. Son unique
etude etoit de devenir humble &c non
favante. Jamais elle ne temoigna la. •
moindre. envie de.lire aucun livre que:
-ocr page 569-
5 66 HrsToiRE ue Port-roYai.^
\~660m ceux qu'on lui donnoit, ni d'avoir plus
de tems qu'on ne lui en donnoit pour
lire 8c pour prier. Elle avoit un zele
ardent pour Dieu, toujours couvert
du voile de la modeftie. Aiant ap-
pris qu'une perfonne de fa connoifTan-
ce avoir commis une faute qui pouvoit
caufer du ffandale , elle en eut une fi
vive douleur , que la mai trefle des no-
vices fut obligee de la confoler ; mais
elle lui fit cette belle reponfe : A quoi
ferois-je bonne en I'etat ou je fuis
, in-
capable, de toutes chofes
, Ji je n'avois
au moins des fentimens de douleur pour
Its intents de Dieu & de fon Eglife.
Elle eut encore befoin d'etre confolee
dans la douleur vraiment chretienne
qu'elle eut de voir que Jfa coufine de
Fontainetiant en quittant P. R. fe pri-
voit des plus grands avantages , & al-
ioit fe trouver expofee aux perils du
monde (6o).
La docilite de fon efprit etoit fl
frande, que quelque defir qu'elle eut
'etre religieufe , non-feulement elle
fe rendit aux raifons qu'on lui don-
na pour lever fes peines , mais
qu'elle fut en etat de donner des le-
mons a d'autres fur ce fujet, » Pour
» elle , porte la relation de fa vie, elle.
(#o) Vies 6dif. T. j , p- if<,.
-ocr page 570-
L Parti e. Liv. IX. $67
** attendoit le jour de fa mort, com- l 660.
» me le jour de fa profeilion , & elle
»> difoit qu'elle en trouveroit la cere-
« monie encore plus belle , parcequ'el-
» le ne finiroit point.
Si fon amour pour Dieu 8c pour la cxir.
verite paroiflbit dans eette grande do- J£ ff*^t
cilite d'efprit, il fe manifeftoit encore chain, so*
da vantage dans la charite qu'elle avoit hum,lit6»
pour le prochain , qui eft la veritable
preuve de L'amour qu'on a pour Dieu.
Cette difpofition a ete telle en elle ,,
que quelqu'exa&e qu'elle fut a rendre
compte de fes fautes & de fes peines ,
jamais elle n'a temoigne avoir le moin-
dre refTentiment, meme invotontaire,
de quoi que ce foit qu'on lui eiit fait.
Elle etoit fi infenuble a tout ce
qifon auroitpufaire pour lui caufer du
chagrin, qu'on auroit juge qu'elle ne
*'en appercevoit pas. Sa charite lui
cachoit les defauts du prochain , &c ne*
lui faifoit voir que ce qu'il y avoit de.
bon.
» Je n'ai rien dit en particulier de1
» fon humilite 5 dit la mere Angeli-
» que de faint Jean •, parcequelle em
avoit trop pour la faire paroitre en ricm
qui fi put rendre remarquable
, exceptc
que cette vertu etoit ripandue dans toute:
fit conduite
, & paroijfoit tame de. tout*
Jksx a&wns*
-ocr page 571-
f$8 HlSTOlRE DE PoRT-ROlUl."
h660, L'amour de la penitence eroic (i grand
cxin. en elle , que comme on ne voulut
0S?"iaTni-P0^nt ^m permettre- de fuivre fon in-
tence.
         clinacion en ce point , & qu'on )!a
Samort.
mit meme au regime des malades pen-
dant le careme de 1660 , elle s'adrefTa
a Dieu , afin qu'il fut fon juge , le
priant qu'elle put done etre malade ,
puifqu'elle vivoit comme une malade >
afin que tant de foulagemens lui de-
vinflent neceifaires , & qu'elle put
faire penitence en quelque chofe. Soit
que Dieu l'eut exaucee , foit que ce fut
un effet de la faifon , lecrachement de
fang, qui avoit cefTe depuis environ
deux mois , la reprit vers la mi-care-
me. Depuis ce terns , fon corps s'af-
foiblit de jour en jour , mais l'efprit
fe fortifioit: Son amour, fon zele pour
Dieu , fon detachement de la terre ,
qu'elle regardoit comme fa prifon ,
croifloient de plus en plus. Elle fou-
piroit fans cefTe apres le moment heu-
reux auquel la mort devoit l'afrran-
chir du peche &c l'unir a Dieu pour
toujours. Lorfque M. Hamon dit ,
apres avoir examine fon etat, qu'on -
feroit bien de lui donner l'Extreme-
Qnction •, elle prit un vifage gai, 8c
joignant les mains en le regardant.::
Silas. /-Monfieur ,.lui dit-elle 3.la-fofl*
-ocr page 572-
I. P A R T I E. LlV IX. 5 6$
ytt nouvelle que vous rnapporte^ au-
jourd'kui ! la fete fera done pour mot
(6l). Quo'z tout de bon f
Elle repeta
plufieurs fois : Tout de bon 9 tout de
bon
; la bonne nouvelle / Ce meme jour
Mademoifelle de Roannes etantmon-
tee a fa ehambre , des que la malade
la vit, elle lui dit : Mademoifelle ve-
ne^ vous prendre part a ma joie
, &
ave^ vousappris la bonne nouvelle quon
ma dit aujourd'hui i car ceft tout de
bon que je m'en iral a Dieu
, & U
medecin a jugequon devoit me donner
EExtreme-Onclion
?
On differacependantquelques jours
pendant lefquels elle fe prepara avec
beaucoup de piete a recevoir ee Sa-
erement,le regardant comme l'accorn-
plilTement de fa penitence. La mai-
trefTe des novices lui aiant demande
ii elle vouloit qu'on fit enrrer (on
confefleur, elle repondit avec beau-
coup de fimplicite , qu'il n'y avoit que
huit jours qu'elle s'etoit confetiee , &
qu'elle ne lentoit rien qui lui fit psi-
ne , quoiqu'elle eut toujours beaucoup
a s'humilier devant Dtcu. Apres l'Ex-
rreme-On&ion , elle etoit dans lajoie
8c fe repandit en adfcions de graces ,
(<Si) C'etoit la f?te de fceUrt devoient prendre
&inte Madeleiae, & deux 1'habic c.c jour la-
-ocr page 573-
570 HISTOIR.E DE PoRT-Ro'lAL*
| difant quelle avoit re^u tout ce qu'elle '
pouvoit attendre de Dieu en cette vie ,
&: qu'elle ne defiroit plus que la con-
fommation de fa mifericorde 8c fon
entiere delivrance. La mere Angeli-
que lui ai'ant die , pour l'eprouver,
qu'en reconnoifTance de tanc de graces,
il y auroit plus de perfection de fa
part a. fe foumettre a. la volonte de
Dieu, foit qu'il prolongeat fes fouf-
frances , foic qu'il lui rendit la fante :
Quoi > repondit-elle en changeant de
vifage , faut-il que je regarde encore
la vie > » Faut-ilqu'apres que Dieu m'a
» fait la grace » non - feulement de
s> m'en detacher , mais meme d'avoir
»* de la joie de la perdre, je retourne
» quand je fuis prete a. en fortir , pour
» penfer a vivre iorfque j'attens la
* mort » > Elle fe rendit neanmoins »
& promit a. Dieu qu'elle ne voudroir
plus que ce qu'il voudroit. Mais quand
elle fe fentit defaillit* 5 N'eft-Upas vrai%
ma jceur
, dit-elle a la mere des no-
vices > que ce que j'ai promts a Dieu
n'empeche pas que je ne me doive re-
jouir de ce que mon heure approche
?
Dieu l'eprouva dans les dernieres
femaines par des fecherefTes qui lui
furent tres penibles , dc qui furent le
feul roal done elle fe plaignit. Mais
-ocr page 574-
I. P ARTIE. Liv. IX.       57I
fes plaintes ne tomboient que fur elle-
meme &c elle ne sen prenoit qu'a fa
negligence &c a fon infenfibilite pour
les chafes fpirituelles.
Enfin ce jour qu'elle deiiroit depuis
fi longtems , s'approcha; la maitreiTe
le lui ai'ant annonce , elle lui deman-
da (I c'ecoit tout de bon que cette heu-
re bienheureufe yiendroit bien-tct.
La rnaitreffe luia'iant repondu que M.
Hamon ne lui donnoit plus que quel-
ques jours; » EJl-il pojjible , dit-elle I
Helas 1 que vous me confole^ J Quoi %
je h'ai plus que quelques jours J ma
foeur
, m*y puis-je aitendre ? fi cela
ejl
, je ne m'ennuierai plus : car enfirt
ce n'eji done plus que quelques jours
qui me rejlent : he J quand fera-ce que
vous me dire^ quil ne me refle plus que
peu d'heures ?
S'etant appercue que
les larmes couloienc des yeux de la
maitrefle, elle lui die 1 » Pourriez
« vous bien , ma fceur , avoir regret
» de moi > 11 me femble qu'apres fou-
nt tes les marques que vous m'avez
» donnees d'une veritable affection,
n je vous ferois tort de croire que
» vous ne voulufliez pas prendre part:
», a la plus grande de routes les gra-
» ces que je recevrai jamais de Dieu %
m. qui iera celle de me delivrer du pe-*
t* die «,.
-ocr page 575-
5/i Histoire D£ PoRT-Rci'^r;;
En s'entretenant avecune freur qui
la veilloit , fur le bonheur &: la con-
folation de la mort; w Je ne fais , di-
» foit-elle , comment on peat prenu
« dre d'autre fatisfacTrion dans le
* monde , que celle de penfer corrf-
« bien nous ferons heureufes , quand
Dieu nous en retirera.
Deux ou trois jours avant fa more ,
elle dit a la mairreiTe , pour temoi-
gner fa reconnoifiance : N'aure^ vous
pas plus de joU a nioffrir a Dieu
qu'une autre ? Car je Juis votre pau«
yre , & vous rnave^ ngue eomme cela ;
jefuis la pauvre de la malfon.
Elle fe
regardoit eifectivement eomme telle ,
<5t e'eft dans cet efprit qu'elle recevoit
Jes fervices qu'on lui rendoit. Je fais
bien
, dit-elle un jour a la maitrefTe >
que ceji Jefus-Chnfl quevous ferve^i
e'eft pourquoi je h'ofc y trauver a
rc-
dire.
Le lofeptembre , la maitrefle d&s
novices alia la voir avec la petite'De-
moifelle d'Albert, & lui dit qu'il etok
utile aux enfans d'avoir quelqu'irn-
preflion dans les fens de ce que e'eft
que la mort : fur quoi la moribonde
fe tournant vers la Demoifelle la< ire-
garda en fouriant, Sc lui dit : Ce que
vous vq'U{
, Mademoifdle, eft bien aur-
-ocr page 576-
—■----------------------------------
T. Part ie. Liv. IX. 575
tre chofe que V entree de la Relne que ""
tout It monde s'emprejfe de voir (61).
La maitreCe apres lui avoir lu dif-
ferens endroits de l'ecriture , aux-
quels elle ecoit aulH attentive que fi
elle n'avoit point eu de mal, lui de-
manda quelle reponfe elle vouloit
qu'on fit a la lettre d'une defesfceurs
qui etoit novice dans une abbai'e d'Au-
vergne: elle repondit : Que je meurs
la plus contente du monde
, & que n&
lui fouhaite point d*autre bonheur
, que
d'etre une parfaite religieufe , parceque
je n'en connois point de plus grand.
Lorfqu'on la vit tout-a-faic dans
l'agonie, vers les deux heures apres
rnidi, on fit entrer M. Singlin ,&on
appella la communaute. La moribon-
de voiant la mere Angelique , lui dit
ces paroles : Je m'en pais etre jugee :
Oui ma fille , repondit la mere , mais
cefera votre Sauveur qui/era voire juge.
La malade repliqua : Helas je nefpere
quenfa mifericorde I C'etoit cette mi-
iericorde & cette bonte de Dieu, qui
lui donnoit tant de confiance. M.
Singljn dit les prieres de Pagonie 8c
quelques autres , apres quoi on dit le
(*z) Louis XIV 8c la Rtine ayoiem fait depuip
fculeureoueei Pari*,
-ocr page 577-
574 HlSTOIRE DE PORT-ROIAI.
a 660. Tt Deum , felon le defir de la mala-
de , qui de fes mains mourantes prit
le livre , 8c montra l'endroit on il
ctoit. Au bout d'un quart d'heure ,
fentant qu'elle alloit palfer, elle dit •,
Je meurs : & etendant la main du
cote de M. Singlin , elle lui fit figne
de lui donner fa benedi&ion. Ce fut
fa derniere action , n'aiant plus fait
depuis que quelques foupirs , fi dou-
cement qu'on eut peine a remarquer
le dernier. Telle fut la mort bien-
heureufe de la fosur fainte Delphine
<TAngennes , arrivee fur les trois heu-
res &c demie apres midi le 30 fep-
tembre 1660. Rien n'a jamais ete
plus femblable que la vie & la mort
de cette heureufe fille. La mere An-
gelique , qui avoir trouve en elle de
-quoi fatisfaire l'idee qu'elle avoit de
la perfection d'une ame qui cherche
yraiment Dieu , dit lorfqu'elle fut
morte : Qiiaprhs les articles de foi ,
tile ne croioit rien de plus certain
,
Jlnon que cette ame etoit avec Dieu.
Ce qui rnerite fur tout notre attention
dans cette fainte fille, c'eft cette gran-
de fimplicite, fon don particulier, qui
l'a fait arriver a une fi haute perfec-
tion qu'on ne lui connoiffoit aucun
4efaut.
-ocr page 578-
L Par tie. Liv.lX. 575
La mort de cette vicrge chretienne,
ainfi que celles de M. le Maitre, de la
mere des Anges, de Madame cl'Au-
mont, de la fceur Anne Marie de fainte
Eugenie Arnauld d'Andilly (65) ,
arriverent dans un terns tel qu'on peut
dire que Dieu leur epargna bien des
douleurs & des dechiremens de cceur,
auxquels furent expofes ceux qui ref-
toient, par les agitations &c les vio-
lentes fecoufles qu'efTuia P. R. Satan
avoit demande cette fainte maifon
pout la cribler , & Dieu par des ju-
gemens qui font impenetrables , per-
mit qu'elle le fut, 8c que les perfon-
nes qui le fervoient avec tant de fide-
lite fufTent opprimees par des gens
charnels', que les faints fuflent foules
aux pies •, de pieux folitaires difperfes j
des vierges chretiennes enlevees de
leur fan£hiaire ; de jeunes enfans ar-
raches des mains de ceux &c de celles
qui leur donnoient l'education la plus
(64) La fceur Anne Ma-    en i<Sf 8 , & avoir ere" en-
tie de Ste Eugenie avoit
   voi'ec a P. R. des Champ*
l'efprit folide dans fa fim-
    en i«$9 , d'oti la focur
plicite , 8c elle pratiquoit
    Euphcmie Pafcal ecrivit
avec fe»in & ruimilne les
    fur fa mort une rres-telle
exercices du cloitre. Ai'ant
   letcre a la fceur Arigeli-
rempli fa courfe en pen
   que de S. Jean. Mem. j
de tenis, elle niourtu fain-
   part. T. 3. IX Rel. jv
temenj: le 7 o&obre 1 «<so,
    fjpf,
jEllc avoit £»ic profeffion
-ocr page 579-
£7<S KlSTOlRE DE PoRT-ROlAX.
i(j£o. chretienne. Avant que d'entrer dans
le detail de ces violences , il faut r£;
monter a la fource 6c reprendre ce qtti
en fut le pretexts.
Fin du troijieme Volume.
TABLE
-ocr page 580-
?!
TABLE
ALPH ABETIQUE
r,£> E S PRINCIPALES M.ATIERES
Contcnues en ce troijleme Tome.
J\ L b a i n ( Mar- blir P. R. des Champs.
ovus d ) elevc de P. R, clle en obtient permil-
Son &oge, famort , fion de l'Archeveque
543-
                               de Paris, i, &c. Eile
Angennes ( fceur fort de P. R. de Paris,
Ivlarguerite de faintc 9. Son arrivee a P. R.
r>elphined')poftulan- des Champs, fes cra-
te a P. R. Ses difpoft- Vaux a former fes re-
tions,5y5>,&c.Oppo- ligieufes , 10 , &c.
fitionsquelleeprouve Abbrcge" de fes inftruc-
<ia la part de M. fon tions i j , &c. Ellc eft
pere pour entrer a P. &ue AbbeiTc pour la
3C, J59. Son amour troifieme fois, i9. Sa
pour le travail & le conduitc pendant la
filence , $63. Ses fen- guerre civile de Paris,
timens au lit de la 51. Elle recoit dans
mort, fon humility , fon monaftere diffe-
fa charite pour le pro- rentes perfonnes qui y
chain, fon amour pour viennent chercher un
la penitence , famort afilc, 53, ji. Sa cha-
chretienne, 561, &c. rite envers les gens de
Arnauld ( Angeli- la campagne 54, jj,
que ) Abbefle de P. Sa charite" eft recom-
R. Elle penfe a reta- peufee, j6, &c. Sua
Tom, III.                    B b
-ocr page 581-
MATIERES
ferveiu dc fes teligien*
fes a la vue de la
persecution , J 57- Ses
paroles ediflantes dans
les terns de trouble ,
3f.8 9 3 59- Sa foi Sg.
fa force a la mort de
M. le Maitre, 517-
Arnauld(Amie Euge-
nie de I'lncarnation )
religienfe de P. R. Ses "
talens pour l'educacion
des enfans, 108 , &c,
fa mort j idee qu'oii
avoir de fa vertu, % 11.
Arnauld ( Antoine )
DocTreur de Sorbonne':
il ^crit a la mere
Agn£$ fur la mort d«
Madame le Maitre f
I io, &c. Sa lettre pour
fe juftifier & tout R.
R. contre les calom-
nies de fes adverfai-
res, 18 8, &c. Son ze-
le a foulager & encou-
rager les malades zoi.
II  ecrit l'apologie de
Janfenius, 144. Son
apologie pour les
faints Peres, 145. Il
commence la ttaduc-
tion du nouveau tefta-
ment appelle de Mons
J1 j , &c. Son ouvra-
ge de la perpetuite dc
la foi, 313* II jkri?
?78 TABLE DES
attention pour les re-
ligicufes de P. R. de
Paris pendant la guer-
re civile , 63. Elle
ecrit a la Reine de Fo-
logne fur la mort de
Madame le Maitre fa
foeui-j ixj. Elle eft
continued Abbefle ,
elle fait rehaufler TE-
glife & rebatir les dor-
roitsdePoit-Roial des
Champs , 146, 147.
Elle eft obligee de re-
venir a Paris avec tou-
tes fes religieufes pen-
dant la guerre des
Princts 149. Sa cha-
rite* envers toutes for-
tes de religieufes qu'el-
le recoit dans fa mai-
fon pendant eette guer-
re, 150, &c Sacon-
duite dans 1'afl-aire du
Fere Brifacier 3 elle
ecrit a ce fujet a M.
1' Archevequc de Paris,
378, 179. Sa foumif-
fion aux ordres de la
providence , xi6. Sa
difpofition a l'occafion
des menaces de la per-
fecution , 7.17, &.c.
Son interrogatoire par
JA. Aubrai Lieutenant
Civil, j49, &c. Elle
/end t^moignage a la
-ocr page 582-
tktitt DBS
&u fujctdu.rcfusdel'ab-
folution fait aa Ducde
Liancourt , 514, &c.
Sa feconde fetcre fur le
rneme fujec, 318. II
juftifie la foumiffion
.qu'il avoit rendue a la
tulle contre les cinq
proportions , 518 ,
319. Son affaire en
Sorbonne , 3 z 1 , &c.
II <krit a Alexandre
VII, an fujet de cet-
te affaire, 3x1. II eft
juge en Sorbonne, 314
3*5. Il protefte con-
tre le juge men t : in-
juftice de la Sorboiine
neenversM. Arnauld
316, &c. Difpofitions
de ce Dodteur en cet-
te rencontre ,332. ,
Arnauld ( Madelei-
ne Chriftine) religieu-
fe de P. R. Sa mort,
fon &oge , 6% , 69.
Aubrai (Monfieur)
Lieutenant civil. II re.
£oit ordre de fa ire vi-
fiteaP. R.des champs,
il interroge M. Char-
let & M. Bouilli, 348,
345>. II fait fubir un
interrogatoire a la me-
re Angeliqne , 34? ,
&c. II fair vifite aux
Troux & au Chcnai f
is**
MATIERES       
A urn one ( Madame
d' ) Ses vertus & fa
motif j47 , &c.
B
X3Agnols ( Mon-
fieur de ) Sa conven-
tion ,499. Ses foins
pour replication de
fes enfans , 500. Sa
foumiffion pour fon
directeur , joo. Ufa-:
e qu'il faic de fou
ien, 500 ,501. Son,
amour pour la juftice,
501. II penfe a la re-
traite , 503, 504. Ses
differentes vertus, fori
e*loge par M- Fontai-
ne, 50J, &c. Sa mort;
Dieu fait connoitre la
fainted de fon fervi-
teur, 515, 517. Re-
grets que caufc fa
mort, 497.
Baud ran ( Made-
moifelle) Elle eftguc'-
rie fubiccment par la
fainteEpine, 401.
Bernard (, Demoi-
fclles) Elles fe retirenc
a P. R. leurs vertus .,
leur mort, 473, Sec.
Bourzeis ( Monfieur)
note fur fa vie, ? 15".
Brifacier ( le pere )
Bb ij
-ocr page 583-
MATIERES. ,
E
J^j t a m p 1 s ( reli*
gieufes d') Occafiofi
&c maniere dont elles
furent recues a P. R. ,
P
J/Ai ( Innocent J
domeftique de P. R. ,
fa vie fainte & aufte-
re, fa mort , jj6 ,
^ Felix ( M. ) chirur-
gien du Roi, envoie'
deux fois a P. R. par
la Reine pour exami-
ner le miracle ope're'
fur Mademoifelle Per-
rier, 381, 35,1.
G
G Aillard ( Ca-
therine
de l'Aflbmp-
tion ) foeur converfe
de P. R. Son zele , fa
mort , 481.
GirouftdeBeflj (M.
Julien ) folitaire de
P. R. Occafion de fa
retraite, fa mort, 553,
Sec.
Gondi ( Jean Fran- '
c,ois) Archeveque de
Paris, il cenfure kjan-*
5 So TABLE DES
Jefuite, fes calomnies
contre P. R. , 177.
Son livre eft cenfure
par M. l'Archeveque
de Paris , 180, &c
II eft fait Refteura
Kouen & Superieur a
Paris, i$6.
C
V^jAsuistes rela-
ches, ils font mis a
decouvert par M. Paf-
cal, 444 s Sec. De-
nonces par les Cur^s
de Rouen , de Paris ,
459 , &c. Cenfur^s
par la Sorbonne & les
grands Vicaires de Pa-
ris , 464, 465. Con-
damn^s par plu'ieurs
Eveques & Ic Pape
merae, 46 6 , &c.
Cornet ( Monfieur)
Ex jefuite , fabrique
cinq propofuions &
les propofe en Sor-
bonne pour etre exa-
minees } 145.
D
D Omat (M. )
fes talens, fa piete ,
438, 43?.
-ocr page 584-
TABLE DES
fenifrne confondu par
le pere Brijacier,
180,
&.C.U envoie fa cenfu-
te a M. Arnauld Eve-
que d'Angers a 185.
Gondrtn ( Louis-
Henri ) Archeveque
de Sens, il ecrit une
belle lettre a Innocent
X avec plufieurs de fes
confreres au fujet du
janfenifme, 2? J., 8tc.
Goilbert ( M. ) Cu-
re de Rou ville en Nor-
mandie, il eft attire" a
Paris par M. de Bar-
cos pour enfeigner la
theologie fcolaftique
a M. de Saci ; il eft
d&ournederefignerfa
cureaLabadie94, &c.
Solidke & onction de
fes fermons > 411.
Avis important qu'il
donne a Madame Per-
rier, 414.
H
JTXAbert ( Mon-
fieur ) Theologal de
Paris , il declame le
premier contre V Au~
guftinus
de Jan. fen ins,
14 j. II repond al'apo-
gie de Janfenius faite
par M. Arnauld, 244.
Sa Icmca Innocent X
MATIERES          5 St
pour demanderla con-
damnation des cinq
fameufes proportions
147.
J
J ANsENius(M.)Eve-
que d'Ypres.fa naiiTan-
ce. fes etudes,21 f,&c.
II fe lie d'amitie avec
M. de faint Cyran ,
xx7. Ses differentes
dignites , xz8 , iz<?.
Sa mort , 250. Son
eloge parM. Lancelot,
251. Son livre intitu-
le* Auguftinus, 232,
Sec. Ce livre devient
public malgre les Je-
fuites > ij7. On ecrit
pour 8c contre^. 138 ,
8cc. Bulk d'Urbain
VIII centre ce livre ,
2.41. Voiez ce qui con-
cerne cette difpute ,
Z43 , jufqu'a 500.
Jefuites ( enfans d'l-
gnace de Loyola )leurs
efforts pour empecher
la publication de la
cenfure contre leur
confrere Brifacier 184.
continuent de calom-
nierP. R. 187,convain-
cus d'etre calomnia-
tears publics, 180, &o
lis prenneat occafioa
JBb iij
-ocr page 585-
MATIERES.
Ses fentimens edifians
dans fa derniere mala-
die, fa mort, 141, &c*
M
IViAiTRE (Mada-
me le ) religieufe dc
P. R. Ses vertus en re-
ligion , 11J j &c. Sa
lettre edifiante ecrke
au lit de la mort a
Mademoifelledc Lon-
guevilie , 116 , &c.
Sa mort , circonftan-
ces de fa mort, ixo,
&c
Maitre ( Monfieur
le JAvocat > fa peine a
fe foumettre a lacon-
duice de M. de Saci ,
101. II refute les ca-
lomnies avancees con-
tre P. R., z 15. Sou
memoire pour juftifier
P. R. 301. Son occu-
pation apres fon re-
tour a P. R., 471 ,'
&c. 11 fe prepare a la
mort d'une manierc
particuliere, jio, &c.
Sa mort, yzj. Son
eloge, jx£. Initrue-
tions folides de M. le
Maitre pour e'en re fur
la religion, 518, &c.
Maubuiflbn ( Ab-
baic dc ) JEcac de cc
S«i TABLE DES
du livre de Janfenius
pour detruire P. R. ,
a 2. j. Rendent Janfe-
jiius odieux a Rome ,
241. Leur criomphe
a Ja cenfure de M, Ar-
nauld ; ils font cou-
verts de confufion ,
534, &c.
L
JLwi^unoy ( M. de )
Dofteur de Sorbonne,
ecrit contre la cenfure
portce contre M. Ar-
nauld , 3 30, Sec.
Lieffe ( religieufes
de ) Elles font expo-
ses pendant la guerre
des Princes , recues a
P. R., i) 1, if*, Ob-
tiennent de prendre
1'habit de P. R.,ij?.
Recournent a LierTe
ij? , note.
• Luine (la Duchene
de ) Son education ,
fon mariage , 1*9.
-Elle gagne fon mari a
la piece, 130. Ses ver-
tus, 131 , Sec Ses Iu-
lnieres fur la fcience
du falut, 1 J 4 , &c.
Sa foumiffion a la vo-
lonte" de Dieu, fon de~
tachement des biens
fenfibks , J37 3 &c,
-ocr page 586-
TABLE DES
irootiaftere , lorfque la
mere des Anges Sui-
reau en prit pofleffion
ii, &c. Les religieu-
fes fe reformcnt^ 2,$.
Particularity fur la vie
& la more de plufieurs
religieufes dc cetteAb-
baie, x8 t &c> Eton-
nement & affliction
des religieufes en ap-
prenant la demitlion
de la mere des Anges,
43 &f-
Miracles operes a
P. R. furMademoifel-
le Per tier par la fain-
tc Epine, 370 , Sec.
Autres miracles par la
fainte Epine, 400, &$.
Operes par la mere des
Anges , j4* , 547.
Montdidier ( reli-
gieufes de ) Hiftoire
de deux religieufes de
Montdidier a Mau-
buifTon ,38.
Mo rant ( Madame )
Abbelfe de Gif; elle
abdique fon Abbaie
pour fe retirer a P. R.
zxo, in.
P
J. Ascal ( M. ) pe-
re de M Blaife Pafcal
fa generation,, 40 j, IJ
MATIERES ySy
fe retire en Auvergne
par la crainte d'etre
mis a la baftille , il va
voir Ie Cardinal de
Richelieu avec fa fa-
mille , 406, &c II
eft faic Intendant de
Normandie, 408. Oc-
cadon de fa convert
fion ,410, &c. II re-
fufe de confencir a Ten-
tree en religion , de fa
fille ;famort, 41 jj&c.
Pafcal ( M. Blaife )
fait ufage du miracle
opeVe furMademoifel-
le Perrier , contre les
ennemisde P. R. $91.'
Raifon partial'iere
pour laquelle il fut
touche de ce miracle,
39 3- Occafion de fes
penGfes fur les mira-
cles 3 fa lettre a Ma-
demoifelle de Roan-
nes, 394, &c. II eft
fufcite' de Dieu p6ur
confondre les ennemis
de P. R. , 404. Son
Education, fes progres
dans les fciences nn-
maines , 404 , &c. Il
fe diftingue en Nor-
mandie par la vivaci-
te de fon efprit, 408,
409. Sa converflon a
412. II s'engage in-
feniibkment dans k
-ocr page 587-
$4 TABLE DES
monde & s'oppofe a
ce que fa foeur encre
en religion, 417, 418.
II eft rappelle' a Dieu
par le miniftere de fa
foeur ; divers evene-
mens qui precedent fa
converfion; fa vifion,
419, 8cc. II fe mec
fous la conduite de M.
Singlin & prendle par-
ti dela retraite ,41?.
Sa converfion caufe
une grande jote a P. R.
cntrevue de M. Pafcal
& de M. Saci, 42.6 ,
&c. Son defTein d'e-
crire contre les athees,
439. II afllfteauxcon-
ferences fur la traduc-
tion du nonveau tefta-
ment de Mons , 440.
Jl ^crit les lettres pro-
vinciales , comment
xl s'y engagea 3 441 j
Sec. tl ne sen eft ja-
mais repenti, 457 &c.
Pafcal (Jacqueline )
religieufedeP. R. Re-
flexion edifiante de la
fceur Pafcal fur le mi-
racle de Mademoifelle
Perrier , 576. Sa naif-
fance, 40 j. Son efprit
fes talens , 406, &c.
Elle eft attiree a Dieu
par fon frere , 413.
Xntre a P. R. & y fait
profeffion , 417. Sa
MATIERES.
lettre a fon frete retiri
aP. R.,4^4, 4iJ. m
Perrier, (Mademoi-
felle ) penfionnaire a
P. R. Miracle opere"
fur elle par l'attouche-
ment d'une fainte Epi-
ne, circonftances de
ce miracle,?6o...39i.
Perrier ( Madame )
fceur deM. Blaife Paf-
cal , occafion de fa
converfion, fa vie edi-
fiante, 413, 414.
Port-Roial ( reli-
gieufes de ) celles da
monaftere de Paris
font obligees pendant
la guerre civile de fe
retirer dans une mai-
fon pres des grands
A uguftins pour fe met-
tre en furete ; elles y
vivenraufli $c plus re-
gulieremenr que dans
leur cloitre , 64 , &c.
Celles de P. R. des
Champs reviennent a
Paris pendant la guer-
re des Princes, 14^.
Elles retournent a P.
R. des Champs , ti 3.
P. R. eft menace de fa
ruinetotale, 114,115.
Calomnies rdpandues
contre P. R. , 33$.
&c La ferveur aug-
ments dans les relir
gieufes a la vne de la
-ocr page 588-
Table des
fcrfecution, 557, &c.
Orage pr£t a fondre
fur P. R., 3 69. Mi-
cles faits en faveur de
PR. , 398 , Sec. La
perfecution contre P.
R. eft fufpendue, 4^9.
II eft afflige par les
maladies, 495. Dou-
leur deP. R. alamort
de M. de Bagnols ,
4?8, j 14-, a celle de
M. leMaitre, ^16.
P. R. ( Solitaires
de ) ils veillent a la
confervation de P. R.
des Champs pendant
la guerre civile , 70 ,
Leur nombre s'aug-
mente, 71 , &c. Leur
r^gularite" ne s'affoi-
blit point par la mul-
titude, 7j. Leur ai-
mour pour la retraite,
T) , &c- Leurs tra-
vaux pendant la guer-
re des Princes , 167.
lis portent les armes
pourdefendrelemonaf
tere contre toute in-
fulce de la part du fol-
dat; ils doutent s'il
ne leur eft pas permis
de repouffer la force
par la force j ils fe
foumetrent a la deci-
sion de M. de Saci ,
MATIERES. 5*;
lis font calomnies
par un Archeveque ,
175. Petite divifiort
entr'eux au fujet de M.
Hamon , 201 , Sec.
Detail des folitaires ,
3 oi,S£c.Ils font forces
de quitter P. R., 541.
y reviennent , 47o.
Pontchaceau ( Sebaf-
tien Jofeph du Cam-
bout de ) Sa conver-
fion , 346.
Potherie (M. de h)
II envoie unc fainte
EpineaP.R. 371,Sec.
Sa
lettre a la mere
Agnes touchant le mi-
racle opere fur Made-
moifelle Perrier, 377.
II envoie de nouveaut
fa fainte Epine a P. R.
Leccre qu'il eccivit ea
cette occasion a la me»
re Agnes, yj>9-
R
M\. E g 1 n a l d (le
pere ) Dominicain ,
fbn ecrit dans lequel
il explique les cinq
proportions attributes
a Janfenius, au fens
des Thomiftes, Z65 9
&c.
Retz (Cardinal de)
11 donne M. Singlin
-ocr page 589-
*$n table xdes uatiere sv
f»our Superieur aux re- confefTeur , loi, &6i
igieufes de P. R. 481. Sa fermete' a la mort
Son cftime pour les de fa mere, 117. Son
gens de bien , fa liai- &ac att milieu des ar-
fon avec P. R.; on en mes que les folitaires
fait un crime aux ha- font obliges de porter
bitaffs de ce deTert , pendant la guerre des
leur justification par Princes 5 fa decifion
Monfieui:Racine,484 fur cette pretendue
&c.
                                maxime, qu'il faut re-
Richer (Monneur ) poufTer la force par la
Avocat , fa paffion force, 171 * &c. Ef-
violente contre P.R.j prit de paix de M.
430 , fa converfion , de Saci > ion talent ad-
4*1. II fe retire a P. mirable pourconcilier
R., fa mort , 434 , les efptits, toi j &-C-.
43 f.
                               Son encrevue avec M.
Roannes ( Artus Pafcal, 4-1^, &c. Sa
GoufBer Due de ) II fe difpofirion a ra more
"donne totalement a de M. le Mairrc fon
Dieu a 1'exemple de frere, jot.
M. Pafcalfon ami 5 fa Sandoine ( Maria
piece ; fon amide pour de l'lncarnation ) re-
Port--Roial , 436 y ligieufe converfe de
437.
                               P. R. *, fa mort, 48 r.
Sericourt ( M. le
SMaitre de ) penfea fe
A c 1 ( M. le Mai- faire Chartreux , 107.
tre de ) Ses talens, fes Son amour pour la pe-
qualit^s , 91 , &c. 11 nitence, fa mort, 109-,
etudie les queftions de Sec.
l'dcote fbus M. Guille- Serre (la ) religieu-
bert, (?<,. Acoompagne fe de Maubuilfon, fon
M. Arnauld dans fa cara&ere, fa conver-
retraite , 96. Sonoc- fion,3o,&c.
cupat ion acbielle , 97, Singlin ( Monfieur )
II eft fait pretre, 98 , eft L'inftrument dont
&c. Propofe aux foli- Dieu fe lert pour la
caires de P. R. pour converfion d'un graod
-ocr page 590-
TABLE DES
nomfire dames , y9 ,
&c. Eft intcrdit, 83,
Eerie aM.de Paris
pour fejtfftifier,8« ,
^ Eftricabli ,87.11
continue a pricier
avec le ?meme zele J
90, Propofe aux foli-
taires de P. R. M. de
Saci pour coofeiteur ,
»•£. II eft fait (W-
rleurdeP. R.jfavifi-
te en cette qualite ,
482,.
Suireau ( La mere
des Anges)Samanie-
redegagnerlesefprks
a MaubuifTbn, xit &c,
Elle y forme un novi-
ciat & reforme les an-
ciennes profefTes, 14 ,
&c Elle pxend con-
noiiTance de i'erat des
villages dependant de
1'AbbaJie de Maubuif-
fon , 33. Sa charite
pour les pauvres , 34 ^
Son don parciculier
pou r confoler les aiHi-
g& , 3 5, &c. Elle re-
fufe pour fa coadju-
wicc une fille natured-
MATIERES. jj7
i« de M, le Due dc
Longueville, 35*. Se
demet de fon Abbaie,
40, Sec. AfflicTjo.nque
canfe fa fortie de Mau-
buifTbn , 44, &c.' Elfa
revient a P. R. de Pa-
ris, fon humilite-j 48,
&c. Eft ilxxc Abbeirc
de P. R.^ 2iz. Son
rccours a Dieu a la
vue de Forage pret a,
fondre fur P. R,, 369.
Sa derniere maladie 9
fes paroles edifiantes,
fa morr, 131 &c.
Miracles operes par
fon interceffion 3 546
T
X Errier (la mer
re) religieufe de Mau-
buiffon ..famon^ iy,
30.
V
V Illeniuve ( M.)
elevedeP. R.fes bon-
nes cfualites , fes ta-
lens, fa more, 344
HL-
Fin de la Talle des Matures,
-ocr page 591-
~
5-S*
ERRATA.
J_ Age 94, dans la note , p. metteiz. ir.
Pag. I J 5 > note, col. i , 1. 20, mai, lif. avnU
Pag. 160 • 1, 18 , Cechini , lif. Cenchini.
Pag. 171 , fig. xi , ions 9 lif. tions.
Pag, 179,--lig. ifj s'enfuiven, lif. s'enfuivent,
Pag. 199 » Kg- 8 , /? otj , lif. /tar/i.
Pag. }i6, lig. 5, Oliver, lif. Oilier.
Pag- ?7?» lig« 4» ^ IX mars 3 lif. & ji
Pag* J 84, Hg- 14, e'crivte, lif. e'crire.
Pag. 4J7 , not. lig. x , col. 1 , en it:6y, lif.
Pag. 461, lig. 14 , ur> lif. fur.
Pag. 488, dern. lig. , ma., lif. /wa/.
Pag. 506, lig. xiyfius3 lit plus.
Ibid. lig. zS j ojfroit Dieu , lifez cjfroi/ a
DzeK.
Pag. 507, detn. lig. il dcvoit, effaccz il.
Pag. 5183 lig. 4» Robet, lif. Robert,
Pag* JS°» %' iQ4fiee* liC Wfc
i